CHAPITRE XXIV.
Promenades nouvelles de Philoménor dans certains quartiers de Paris.—Étrange malpropreté.—Chantiers de la capitale.—Ponts sans cesse obstrués.—Abus toujours renaissans malgré les ordonnances.—Reléguer strictement certaines professions dans des marchés communs.—Raisons de cette mesure.—Fontaine de Grenelle.—Colonnade du Louvre.—Intérieur et cour du même palais.—Guinguettes et magasins de plâtres-modèles.—Carrousel.—Salle de réunion des trois pouvoirs.—Plan de ce temple des lois.—Faire disparaître les ménageries de ce quartier, et pourquoi.
Un matin, j'avais été prendre Philoménor à son hôtel, et plusieurs fois dans nos courses nous avions traversé la Seine. «Pourquoi, me dit-il, cette éternelle et révoltante malpropreté dans le centre ou dans les faubourgs de Paris? pourquoi dans certains endroits de la Cité et du Marais ne fait-on pas nettoyer certaines petites rues dont l'odeur peut corrompre davantage l'air impur que l'on y respire? pourquoi laisse-t-on si long-temps encore ces monceaux de terre et de plâtras nécessaires peut-être dans un temps d'hiver[166], inutiles dans les autres saisons, et dont le moindre inconvénient est de mettre de niveau la chaussée et le trottoir, et de faire verser, dans un moment de presse, les voitures les plus solides. Incontestablement si l'intérêt et la sûreté générale de tous les citoyens doivent l'emporter, dans un état bien organisé, sur la commodité individuelle, mes observations s'étendront également sur ces chantiers sans nombre qui, dans presque toutes vos rues, rétrécissent la voie publique. Quel est celui qui en passant près des ouvriers n'a pas craint d'être aveuglé, ou même gravement blessé par les éclats de pierre qui jaillissent sous les coups de marteaux? Ne serait-il point utile, pour prévenir tous les accidens, de fixer dans plusieurs endroits vagues des chantiers communs, d'où les pierres équarries et prêtes à être placées, seraient transportées aux lieux où l'on bâtirait?
«Je suis étonné, ajoutait-il, que l'on permette, sans nécessité, l'établissement de ces piles de bois, de ces sables, de ces ustensiles, de ces niches, de ces siéges[167], sur un des plus jolis ponts de Paris, celui qui de l'Institut conduit au Louvre. Je n'y passe point sans qu'il n'en soit encombré. Il me semble, mon cher ami, que les quais, les boulevards, les Champs-Élysées doivent suffire à ces marchands ambulans, à ces artistes précieux, à ces mendians de profession qu'on voit chaque jour, au mépris des réglemens, couvrir la plupart des ponts, qui devraient être tenus libres. Je réclamerais au moins ces lois de police pour le pont Royal, celui des Arts, du Jardin du Roi, de l'École-Militaire, et de Louis XVI. Ce dernier, qui, comme l'on sait, doit être remis à neuf et orné de belles statues de nos guerriers, devrait bien être gardé perpétuellement par des sentinelles, et dégagé des ignobles baraques qu'on voit aux extrémités.»
En traversant différentes rues, le jeune étranger fut singulièrement choqué d'un autre abus introduit à Paris pendant la révolution. Une tolérance qui a sans doute les plus graves inconvéniens, tant au physique qu'au moral, a souffert que certains artistes très-habiles dans la dissection, sortissent des lieux où la sagesse de nos pères les avait si prudemment consignés, et vinssent se placer dans nos plus belles rues; il n'est pas rare de voir d'innocens animaux égorgés, suspendus près de la boutique du parfumeur, de la marchande de modes et de nouveautés.
«Pour des raisons que je ne fais qu'indiquer à votre sagacité, mon cher Philoménor, il me semble qu'après avoir éloigné du centre de Paris les théâtres du carnage, et les avoir relégués aux extrémités, même hors des barrières, il me semble, dis-je, qu'il serait très-conséquent d'en confiner exclusivement les victimes dans les nombreux marchés de la capitale, et de n'en point tolérer la vente ailleurs.» «Tous les amis des convenances, seront de votre avis, mon cher Philoménor. Qu'eussiez-vous dit, si naguère, vous eussiez vu comme moi l'échoppe la plus vile placée comme exprès au pied de la belle fontaine de la rue Grenelle? En voyant les restes sanglans que l'on vendait tout près de l'immortel chef-d'oeuvre de Bouchardon, je me croyais revenu au temps du paganisme. Et cependant, repris-je, vous n'ignorez pas que le sang ne coulait guère sur les autels des bienfaisantes naïades, et que des fruits, des gâteaux et des libations de vin étaient presque les seuls dons que la piété offrait ordinairement à ces divinités champêtres.»
Tout en continuant notre promenade, nous arrivâmes au près du Louvre.
«Quand disparaîtront entièrement[168], me dit mon Grec, ces planches vermoulues qui masquent, mais défendent toutefois si utilement, la belle colonnade de Perrault? Jusqu'à quelle époque nous obligera-t-on à monter presque sous les toits pour l'admirer dans son ensemble? En attendant le moment où l'on fera les déblaiemens indispensables pour mettre les alentours du palais en rapport avec la majesté de cet édifice, n'a-t-on pas les moyens de le laisser apercevoir tout à fait et sans aucun obstacle à travers une ceinture de grilles[169] aussi simples qu'élégantes?» «Ne détruira-t-on point aussi, repris-je, des maisons que l'on dit achetées depuis long-temps par le gouvernement, pour donner à la façade du nord de ce palais une entrée plus spacieuse? Cette démolition est urgente et doit même paraître absolument nécessaire pour la sûreté publique[170]. Quand cette vaste cour sera-t-elle embellie par des gazons d'une fraîche verdure? Quand substituera-t-on des fontaines, dignes du lieu, à cette pompe misérable qui sans doute y est nécessaire?
«Je demanderai encore si la loge d'un suisse, ayant l'apparence d'un cabaret et un petit écriteau servant d'enseigne[171], est absolument utile et décente dans le palais splendide des Henri IV et des Louis XIV? Ce serait bien le cas de répéter ces vers de Voltaire, écrivant en 1749 sur le même sujet:
«Quel barbare a mêlé sa bassesse gothique
À toute la grandeur des Grecs et des Romains?
………………………………………
Faut-il que l'on s'indigne alors que l'on admire![172]
Vous avez vu il y a quelques mois la salle que l'on a disposée pour l'ouverture de la session législative, et je me rappelle encore vos réflexions à ce sujet. Quoique la chambre des pairs et celle des députés aient chacune un palais à part pour leurs assemblées, je fus forcé de convenir avec vous que nous n'avions pas un seul monument convenable pour y recevoir ces deux premiers corps de la nation, lorsque le souverain juge à propos de les réunir, et de se rendre au milieu d'eux, avec sa cour et les grands dignitaires de la France. La salle des députés qui, faute de mieux, servait les années précédentes à cette destination, et celle nouvellement construite au Louvre, sont trop petites et trop resserrées pour un concours aussi nombreux et aussi solennel; ce qui oblige à réduire extrêmement le nombre des spectateurs. Ces salles d'ailleurs n'ont pas suffisamment ce ton de grandeur, et ces ornemens que semble demander impérieusement la réunion des trois pouvoirs d'une nation de trente millions d'hommes. Où ce monument, devenu nécessaire d'après nos constitutions, serait-il mieux placé qu'au centre de la place du Carrousel, lorsque tous les bâtimens qui sont encore debout auront disparu? Ne trouverait-on pas dans ce projet le triple avantage d'intercepter la vue des deux pavillons du Louvre et des Tuileries, qui ne sont point parallèles; celui d'une facile circulation, de débouchés nombreux; et enfin celui d'offrir encore aux races futures un édifice où le mérite de l'emplacement égalerait la majesté du plan, la magnificence de l'architecture et la beauté des fontaines jaillissantes dont on serait à même de l'environner. Puisse cet édifice s'élever sous notre auguste monarque! Il est digne du roi législateur de signaler son règne par un monument qui soit pour ainsi dire le tabernacle sacré des institutions qu'il a daigné octroyer à ses peuples.
«Alors nécessairement nous verrons s'éloigner du Carrousel ces ménageries qui, malgré l'indignation générale, s'étaient même établies jusques sous les balcons des Charles IX, et des Henri III[173]. N'y a-t-il donc plus de place ailleurs pour les jongleurs de toute espèce, pour les perroquets et perruches, les singes mâles et femelles[174] qui, comme l'on sait, copient d'une manière si indiscrète ou si bouffonne tant d'importans personnages; et ces caméléons des Indes ne trouvent-ils plus d'asiles à Paris que près le palais des rois?»
CHAPITRE XXV.
Quelques réflexions sur les fondateurs de nos principaux monumens.—École Militaire.—Quelle pourrait être sa destination.—Champ de Mars.—Y élever des amphithéâtres.—En entretenir et en planter les terrasses.—Utilité de ces réparations.—Mot très-vrai de M. de Lacretelle sur nos fêtes publiques.—On doit conserver les édifices élevés pendant la révolution.—Il faut leur imprimer des formes royales.—Colonne de la Place Vendôme.—Arc de Triomphe du Carrousel.—Tuileries.—Étonnement très-fondé de Philoménor.—Statues des niches et portiques du Palais, des Jardins et Bosquets.—Réaliser un projet de M. le duc de Lévis.—Surveillance trop peu sévère au Carrousel, et en quoi.—Jours de revue.—Saint-Cloud.—Versailles.—Dévastations non réprimées dans les parcs et parterres de ces résidences.—Bains d'Apollon violés.—Rocailles et ornemens des bosquets fermés et publics.—Colonnades du Château.—Les vrais moyens de restauration n'ont point été employés dans les bois détruis en 1815.—Accidens arrivés aux monumens de Paris.
«Beaucoup de monumens ont été construits par les derniers souverains de la dynastie régnante; les chiffres des princes qui les ont fait bâtir en sont garans; on doit une reconnaissance éternelle à François Ier, à Louis XIV, à Louis XV et à Louis XVI; on en devra plus au roi philosophe qui, dans les temps les plus difficiles, a suivi les plans tracés par ses aïeux, avec le projet de les achever et de les embellir. Cependant, comme il est plus important de maintenir ce qui existe que de créer, je voudrais que l'édifice le plus marquant du règne de Louis XV, l'École-Militaire, édifice dont la splendeur fixait l'admiration de tous les étrangers, pour l'élégante distribution de ses portiques et surtout pour ses grilles d'un travail et d'un fini unique, cessât de rester une caserne, où les dégradations se multiplient d'un jour à l'autre et ajoutent encore à celle du temps et d'une révolution dévastatrice. Eh quoi! la chancellerie de la Légion-d'Honneur a son palais; pourquoi l'ordre royal et militaire de Saint-Louis n'aurait-il point le sien dans cet hôtel bien digne d'y recevoir un chancelier et ses archives? C'est selon moi le seul moyen de tirer cet ancien établissement de l'état de délabrement où il est réduit, si Sa Majesté ne le rend pas à sa primitive destination.»
«Les vrais partisans de la monarchie seront d'accord avec vous sur ce point, me dit Philoménor en m'interrompant. Tout près, comme le peuple roi, vous avez, je me le rappelle, un vaste Champ-de-Mars; souvent les Parisiens y sont attirés par des évolutions militaires, de grandes revues, une distribution de drapeaux, quelquefois par des banquets populaires ou des courses publiques. Malgré un emploi si fréquent, à peine a-t-on songé à prévenir les désagrémens qui résultent de son grand éloignement de toute habitation; grave inconvénient, dont vos compatriotes m'ont appris qu'on s'était complètement aperçu le jour de son inauguration. On y est brûlé par un soleil ardent, et souvent inondé par des averses inattendues, avant d'avoir pu regagner la ville. Au lieu de ces pavillons provisoires, petits, écrasés, insignifians, que n'a-t-on construit en regard deux édifices en forme de citadelle, qui dans les cérémonies serviraient à recevoir les autorités et à recueillir le reste de l'année tout le mobilier, que l'on sentira, un jour, je l'espère, être indispensable pour les fêtes que l'on y donne, telles que des tentes nombreuses que l'on dresserait, et que l'on ôterait à volonté, des draperies, des jalons, des filets, etc., en un mot tout ce qui serait reconnu utile pour l'agrément, la sûreté et la commodité publique[175].
«On a bien exhaussé le terrain dans le pourtour de son enceinte. Ces travaux immenses produisent maintenant peu d'effet; des éboulemens ont eu lieu, le terrain s'est affaissé, par suite de la négligence que l'on a mise à réparer les terrasses. Les derniers rangs des curieux voient peu et sont souvent privés de cette espèce de spectacle. Votre gouvernement employerait dont très-à-propos, dans la morte saison, quelques ateliers pour soutenir, relever, distribuer en gradins ces amphithéâtres de verdure, et surtout pour abriter par de nouvelles plantations les nombreux spectateurs qui assistent chaque année à ces réunions nationales.»
«Ami de la vénérable antiquité, je n'en suis pas moins, mon cher Grec, le conservateur zélé de tout ce qui a été fait de bon, même pendant le trop long interrègne de nos rois. Tous les vrais Français sont loin d'être des Vandales. Jamais ils n'imiteront les apôtres de l'anarchie. Laissons donc subsister ce qui dans tous les temps sera toujours beau, lorsqu'il ne conserve plus d'emblèmes incompatibles avec notre gouvernement: ne peut-on pas imprimer des formes royales à certains monumens, élevés aux dépens de la France, qui ont été dégradés par suite de l'invasion de 1815, et principalement ceux qui se trouvent placés près de la résidence du souverain?
«Quand le génie de la victoire, un pied en l'air, les ailes déployées, tenant dans sa main la trompette héroïque, semblera-t-il s'envoler du sommet de la colonne de la place Vendôme, et répandre en tous lieux l'éclatante renommée de nos armes?
«À l'arc de triomphe du Carrousel les bas-reliefs ont été arrachés. C'était le droit du plus fort; il n'y reste plus rien qui retrace celui qui le fit élever: le moment est sans doute arrivé de remplacer ces bas-reliefs par des marbres, où nos sculpteurs pourraient représenter les faits mémorables des Victor, des Moncey, des Macdonald et des Lauriston.
«Les alliés ont enlevé les chevaux de Corinthe, qui faisaient un si bel effet dans l'endroit où ils étaient placés. Un nouveau quadrige qui, je l'avoue, n'aurait pas le mérite de l'antiquité, mais qui serait plus parfait peut-être, s'il était travaillé par la main de nos artistes, serait bien capable de nous consoler de cette perte. En descendant les Renommées on a brisé la corniche du monument[176]; n'est-il pas urgent de réparer ces accidens de la maladresse et de l'imprudence?»
Nous avions pénétré dans la cour. Philoménor remarqua, avec douleur, sur les murs et les colonnes du palais l'empreinte des boulets et des balles dirigés contre cette auguste demeure de nos rois, dans des journées d'exécrable mémoire. Il eût voulu que des réparations peu coûteuses effaçassent des souvenirs aussi déchirans. Il eût voulu encore que tous ces Romains, si noircis par le temps et si horriblement mutilés, placés sous les galeries avec la Vénus et le Faune qui accompagnent le vestibule (côté du jardin), fussent absolument remis à neuf, comme une décoration essentielle du palais.
«Ne serait-il point utile de réaliser une idée très-heureuse de M. le duc de Lévis? Il faudrait que la terrasse du côté de la rivière, où se remarquent de bonnes copies d'antiques, fût encore ornée de fleurs et d'arbustes, et servît de promenade particulière au château.
«Au-dessous, et dans toute la longueur de cette longue terrasse, exhaussée de quelques pieds, dit cet honorable pair, on serait à même de pratiquer un immense manége destiné aux princes, qui pourraient ainsi prendre commodément en hiver l'exercice du cheval, dont ceux qui commandent aux peuples ne doivent jamais perdre l'habitude[177].»
«Les jardins des Tuileries, reprit Philoménor, sont généralement bien tenus[178]. Aucuns marbres cependant ne devraient y être brisés ou renversés[180]. Quelquefois les statues des bosquets et des terrasses ont perdu des doigts, une main, un pied; il serait bon de leur rendre sans délai des parties qui leur furent enlevées par la malveillance la plus barbare, et qui sont le complément de leur beauté.» «Hélas! repris-je, comment d'autres malheurs n'arriveraient-ils pas? ils sont souvent la suite d'une tolérance indiscrète ou d'une surveillance peu rigoureuse.
En voulez-vous des exemples dont tout Paris est témoin. Fait-on une revue au Carrousel, aussitôt des hommes à souliers ferrés se portent et montent sur les piédestaux de l'arc de triomphe, en écornent les pierres, sans que personne les en empêche; il est facile à ce sujet de convaincre les plus incrédules. Donne-t-on des fêtes à Saint-Cloud, à Versailles ou dans quelques autres maisons royales, les pièces de verdure extérieures, et même celles des parterres fermés qui décoraient au printemps les bords des eaux ou des bois enchantés qui les environnent, disparaissent en partie sous les pas des promeneurs, et ne présentent plus à l'oeil affligé que des tapis arides, desséchés et à moitié détruits. Des gardes plus nombreux, s'il le fallait, seraient bien utiles pour leur conservation; et je crois que personne n'aurait lieu de se plaindre si ces surveillans forçaient le public à suivre les chemins tracés et à respecter les ornemens de ces beaux lieux.
«J'ai été témoin d'un abus heureusement réformé à Saint-Cloud. Souvent le dieu du fleuve, la nymphe de la cascade, son urne mystérieuse, étaient couverts de curieux qui, en montant et en descendant, brisaient ou risquaient d'endommager ces divinités fragiles, outrages, qui faute de gardiens plus multipliés, arrivent souvent dans nos Musées[181].
«On a fait plus; qui le croirait! des profanateurs ont gravi jusque sur le sommet du rocher de Versailles; ils ont violé la grotte sacrée, dite des bains d'Apollon, et ravi la main du dieu qui y préside avec tant de grâce et de majesté; le même délit a été commis sur les statues des différens frontons de la même résidence royale, où les colonnes des pavillons[182], endommagées dans leur longueur, doivent éveiller l'attention spéciale de l'architecte et exiger le travail des plus habiles ouvriers.
«Je le répète, ne serait-il pas préférable de se mettre à l'abri de pareils accidens plutôt que d'être condamnés à les réparer? Ailleurs, souvent, faute de sentinelles, les bas-reliefs de nos fontaines servent de jouets à l'enfance inconsidérée, et sont exposés aux plus désolantes mutilations[183].
CHAPITRE XXVI.
Guichets des Tuileries.—Passages infectés par des immondices.—L'invention de M. Dufour, perfectionnée par de nouveaux essais, devrait être généralisée dans tout Paris.—Éclairage mesquin du Palais, les jours de réception.—Projet plus digne de la majesté du lieu.
Nous sortions des Tuileries, et nous étions près de traverser un des guichets, je vis Philoménor respirer un flacon d'essence de Chypre. «Je ne puis m'empêcher de m'en plaindre tout haut, murmurait-il avec chagrin; est-il concevable que dans tous les quartiers de cette métropole des arts, et principalement si près du palais du roi, les guichets et les passages soient salis, dégradés et même empestés[184] par des immondices qui excitent des cris et des réclamations presque universels, sans qu'aucune autorité songe à s'opposer à cette espèce de profanation. Que dites-vous encore, ajouta-t-il de ces petits lampions qui, le soir, éclairent l'entrée des Tuileries, aux jours de grande réception. Deux génies de bronze, soutenant deux phares magnifiques, annonceraient, ce me semble, un peu mieux, la majesté royale.
CHAPITRE XXVII.
Philoménor se rend à Faydeau.—La scène de ce théâtre a trop peu de profondeur.—Les pièces anciennes devraient être remontées à neuf.—Découvertes de M. Paul.—Opéra d'Aline.—Projet de véritables illusions.—Foyer.—Actrices.—Mmes Lemonnier, Boulanger, Paul, Leclerc, Casimir, Pradher, Rigault, Letellier, Desbrosses, Belmont.—Regrets sur Mme Duret.—Mme Lemonnier et M. Martin, dans les Voitures versées.—Mme Boulanger dans Emma, et Mme Pradher dans le Solitaire.—Tableau très-édifiant de ce théâtre.—Note sur les moeurs de l'époque.—En dépit de Huet, Visentini, Ponchard, Alexis et Darancourt, on s'aperçoit qu'il y manque un Elleviou.—École mutuelle de chant.—Ses avantages, ses inconvénient.—De belles voix ne suffisent pas à ce théâtre.—Acteurs propres à remplacer Elleviou.—Anecdote sur Lecomte.—Notice sur Elleviou.—Goûts de nos grands acteurs pour la vie champêtre.—Description de la maison de campagne de Larive.—Quelques mots sur les jardins de Talma.—Anecdote singulière sur Larive.
Insensiblement nous dirigions notre marche vers Faydeau, où l'on devait donner Aline et les Voitures versées. Pendant le dîner, que nous prîmes chez Champeaux: «Quelques-unes des remarques que nous avons faites sur le grand Opéra, dis-je à mon Grec, sont applicables au théâtre Faydeau, où l'exiguïté et le peu de profondeur de la scène rendent plus sensible le charlatanisme de certaines décorations. Je n'ignore pas que, par un procédé nouveau, l'ingénieux Paul nous a donné, dans Joconde et autres pièces, des effets de lumière vraiment surprenans. Lors du grand concours des produits de l'industrie française, nous avons vu cet artiste, qui fut un des meilleurs comédiens de ce spectacle, exposer deux essais en petit de sa découverte dans les galeries du musée du Louvre. Ces moyens de succès, tout favorables qu'ils sont, ne suffisent pas, lorsque d'autres parties d'imitation grossièrement contrefaites, font absolument manquer le grand ensemble. Presque tous les opéras anciens de Grétry semblent exiger des décorations neuves qui donneraient un charme de plus à ces productions immortelles.
«Pour prouver ce que j'avance, prenons pour exemple, le paysage du second acte d'Aline, reine de Golconde, que vous verrez représenter ce soir.
«En vain, dirai-je au directeur, vous m'avez fait entendre les pipeaux, la musette ou le galoubet; en vain la douce voix des bergères du midi de la France se mêle aux sons rustiques de ces instrumens; en vain je partage les jeux variés et les danses légères d'une jeunesse folâtre, je vois des arbres à trente pas; et ces arbres sont des découpures enfantines. Apprenez donc l'art de mieux tromper mes yeux; prolongez ces lointains; à ces arbres en peinture plate, substituez des arbres en relief, des bouquets de fleurs artificielles qui disputent de fraîcheur à la plus belle nature. Que ces cascades ne soient plus sans mouvement[185]; et si le local ne vous permet pas d'introduire une rivière sur la scène, suppléez à la nature par les secrets de l'industrie; avec des gazes d'argent, avec des cristaux transparens et mobiles, faites couler sous ce pont hardi, ou jaillir de ces roches escarpées, des eaux écumeuses ou limpides; osez plus; que par intervalle j'entende le bruit d'un torrent qui se précipite, ou le doux ni murmure de cent paisibles ruisseaux; que sur leurs bords heureux j'aperçoive encore l'écarlate de la grenade, et le vert sombre de l'olive s'entremêler avec les pommes d'or de l'oranger. Alors, c'en est fait, je ne suis plus à Paris; théâtre, orchestre, spectateurs, tout à disparu pour moi, en un instant; et, à peu de frais, vous m'avez transporté sous le beau ciel de la Provence[186].»
Entre les deux pièces nous montâmes au foyer, qui nous parut mesquin. Nous étions sortis du spectacle, où les acteurs avaient mérité plus d'éloges que de censures. Philoménor, à qui j'avais fait connaître les noms des principaux sujets de ce spectacle, me dit: «Jamais on n'a vu briller, je le présume, à la même époque, un aussi grand nombre d'excellentes actrices à Faydeau. Mmes Régnault, Lemonnier, Boulanger, Paul, Rigault, Pradher; MM. Ponchard, Leclerc, Casimir, Le Tellier; quelle réunion de talens divers!» «Ajoutez, répliquai-je, Mme Duret, que probablement nous n'entendrons plus, et dont l'organe enchanteur était si suave, si flexible et si délicieux. Des passe-droits sans nombre, des dégoûts bien peu mérités, l'ont éloignée de la scène de ses triomphes. Si la voix de Mmes Desbrosses et Belmont commence à s'affaiblir, ces actrices n'en sont pas moins par leur jeu parfait absolument nécessaires dans cet ensemble presque unique.
«Parmi les nouveautés jouées à ce théâtre, il serait difficile d'entendre un morceau mieux rendu et qui donne la preuve d'une cantatrice plus consommée dans son art, que le duo des Voitures versées, exécuté en solo, si j'ose m'exprimer ainsi, par Mme Lemonnier; duo charmant où cette cantatrice, tout en se préparant aux ruses de la coquetterie, imite tour à tour le brillant tenor d'un élégant séducteur et la douce voix d'une virtuose dont la culture a perfectionné les modulations et les accens.» «Effectivement, répliqua vivement Philoménor, j'ai remarqué ce morceau, il est vraiment ravissant.» «Vous serez pour le moins aussi satisfait, repris-je, lorsque vous entendrez quelques jolis airs du Solitaire et d'Emma, où Mmes Pradher et Boulanger rivalisent de grâce et de talent. Avant de vous conduire à Faydeau, j'avais oublié de vous avertir, mon cher ami, que ce théâtre est, pour ainsi dire, le temple de l'amour conjugal, ce qui est infiniment édifiant. Après une longue continence et un noviciat très-orageux, la plupart des actrices ont voulu tâter du mariage; aussi ont-elles le train le plus modeste, presque toutes vont à pied; et la méchanceté ne peut interpréter ici défavorablement le luxe des équipages; ces dames n'ont point comme certaines danseuses du grand Opéra, le privilège de rouler avec fracas dans un landeau magnifique… «Et de se voir pompeusement inscrites, ajouta Philoménor, jusque dans les journaux étrangers, comme les bienfaitrices de l'humanité souffrante.» «Remarquez, mon cher ami, repris-je aussitôt, que les moeurs de ce siècle se sont singulièrement améliorées en apparence, Dans presque toutes les classes de la société on ne rougit plus de s'appeler du doux nom d'époux; un mari n'a plus l'air embarrassé, comme autrefois, en se trouvant à la promenade ou au spectacle, avec sa femme et ses enfans; il n'est plus du bon ton d'être irréligieux ou libertin; et dans les liaisons que blâme une morale sévère, on met dans ce moment plus de secret et de décence; par contre-coup, les femmes entretenues, même de haut parage, sans être moins avides, sont devenues plus économes. Il serait peut-être difficile de signaler à Paris parmi elles une Duthé ou une Dufresne moderne; sans dédaigner l'argent comptant qui s'écoule si rapidement, elles préfèrent des rentes solides, de bons contrats; leur fait-on des avances, elles consultent des praticiens éclairés; averties par l'exemple de leurs devancières[187] et les conseils de matrones expérimentées, elles s'assurent de bonne heure un sort heureux pour ces tristes jours où leur beauté flétrie n'existera plus qu'en peinture et en souvenirs. Mais je m'aperçois, mon cher Grec, que ce petit épisode me fait oublier de vous parler des acteurs de ce théâtre.
«Après avoir perdu pour jamais Moreau et Chenard, nous avons vu s'éloigner Martin, ce chanteur unique, qui savait, avec tant d'aisance, varier les airs les plus vulgaires et leur donner la vogue de la nouveauté; heureusement, D'Arboville nous console, s'il est possible, de sa retraite prématurée; Huet, Visentini, Féréol, sont certainement de très-bons comédiens.
«Mais pourquoi, malgré la voix mélodieuse de Leclerc, l'inimitable méthode de Ponchard, et les espérances que donne le jeune Alexis, s'aperçoit-on qu'il manque un acteur essentiel à l'Opéra-Comique? je veux dire un Elleviou. Preuve démonstrative qu'à ce théâtre, de belles voix, quoiqu'essentiellement de rigueur, ne sont pas la seule chose importante; que de plus il faut de beaux dehors et de grands moyens. Pour moi, je crois que l'on n'a pas assez exploré les théâtres de Paris et des départemens.
«L'espérance doit nous consoler, mon cher ami; si un Elleviou parfait manque dans ce moment-ci à Faydeau, l'école mutuelle[188] de chant, et le méloplaste[189], feront sans doute un jour disparaître cette pénurie de chanteurs qui réunissent une belle voix et des grâces extérieures aux autres agrémens de la taille et de la figure.
«L'active surveillance que les directeurs de ces deux méthodes appliquées à la musique, exercent chaque jour sur les organes d'un très-grand nombre d'individus, doit nécessairement donner l'éveil sur des talens qui, sans ces procédés nouveaux, seraient restés très-vraisemblablement inconnus et dans l'oubli.
«Me serais-je trompé? Lecomte, que nous avons vu au grand Opéra, ne serait-il pas éminemment propre à remplir ce vide? D'ailleurs cet acteur avait été élevé pour. Faydeau: ce serait donc le remettre à sa véritable place, qu'il abandonna à son retour de Londres où il avait fait une excursion lucrative. Des bords de la Tamise, il ne fit qu'un saut sur les planches de l'Académie de Musique. Que je vous plains, mon cher Philoménor, de n'avoir jamais vu jouer Elleviou! Fils d'un médecin de Bretagne, cet acteur ayant vu représenter une pièce de théâtre à Favart, se décida sur-le-champ pour l'état de comédien. Personne plus que lui ne réunissait tous les dons nécessaires pour y devenir parfait. Des traits réguliers, une figure éblouissante de jeunesse et de fraîcheur, des cheveux blonds naturellement bouclés, une taille haute, des formes qui paraissaient être celles d'Apollon, tel est le signalement qu'on eût pu donner d'Elleviou[190]. Ajoutez à ces avantages une voix légère, agréable, flexible, conduite avec un goût qui lui était propre; le ton de la meilleure société, les airs d'un élégant de la première classe; la suffisance du plus pétulant étourdi; enfin par-dessus tout une grâce, un naturel qui ne se trouvait qu'en lui; et vous aurez une idée complète de cet incomparable acteur. Dix ans après avoir contracté un mariage avantageux avec une dame de la plus douce physionomie et de la plus charmante tournure, Elleviou abandonna le théâtre. Des motifs d'intérêt personnel, le désir de se rendre près de son père, peut-être aussi celui de quitter la scène au milieu de ses triomphes, et d'emporter les regrets universels d'un public idolâtre de ses talens, engagèrent Elleviou à une retraite prématurée. Vivement épris des charmes de la vie champêtre, il s'arracha au tourbillon de Paris et se fixa dans une terre sur les bords du Rhône; là, il ne s'occupe plus que des soins d'une vaste culture, et d'embellir le plus délicieux séjour.
«Je dois remarquer à ce sujet que la plupart de nos grands acteurs ont presque tous eu les mêmes inclinations pour la vie des champs. MM. Larive, Talma, Lafont, Dérivis et beaucoup d'autres ont prouvé la justesse de cette observation.
«Je vous ai cité Larive; cet acteur que nous ne reverrons plus, a su conserver jusque dans un âge avancé ces moyens brillans qui lui avaient fait une renommée si éclatante dans les beaux jours de sa jeunesse; et il nous l'a prouvé lorsqu'en 1814 il reparut sur la scène de Favart dans le rôle de Tancrède. Ce fut pour y faire une bonne action, pour jouer au bénéfice des malheureux, qu'on le vit quitter sa riante solitude de Montmorency, maison de plaisance dont les embellissemens lui ont coûté des sommes énormes, et qui ressemble assez à un de ces palais que l'on dit avoir été jadis bâtis par les fées. Placée sur le penchant d'une montagne qui doit toutes ses beautés à la nature, et d'où l'on aperçoit les points de vue les plus variés et les plus magnifiques, sa maison est entièrement revêtue de coquillages et de rocailles arrangées avec un art admirable. L'intérieur de l'édifice, où nos meilleurs architectes et nos peintres les plus fameux ont déployé les trésors de leur génie, est meublé avec le goût le plus exquis; on y remarque surtout les portraits des plus célèbres acteurs et actrices de son temps. Sa bibliothèque y fixe l'attention de l'ami des lettres. Presqu'entièrement composée de pièces dramatiques, elle renferme encore beaucoup d'autres ouvrages aussi précieux que bien choisis. Entre-t-on dans le parc, au sommet même de la colline, couronnée de hautes futaies, une rivière arrose des jardins dont le Virgile français[191] semble avoir planté les masses et dessiné les contours: tantôt le fleuve paisible coule doucement à travers les fleurs des prairies ou s'égare sous de frais ombrages; tantôt il gronde en bouillonnant sur des lits de rochers, y roule en nappes d'argent, et plus loin se précipite en cataractes impétueuses; descendu dans un lac, il s'élance enfin en mille jets d'eau, et retombe en pluie bienfaisante autour d'un pavillon délicieux qui décore le plus riant paysage. Tel est ce lieu charmant bien digne d'être décrit par la plume de Pline, et dont je ne fais que vous donner une légère esquisse.
«Le caractère des jardins de Talma est, dit-on, plus sombre et plus propre à nourrir ses tragiques inspirations. Quoique Larive ait absolument cessé de chausser le cothurne tragique, il se plaît à donner des leçons[192] et des conseils aux jeunes artistes; sa mémoire est encore extrêmement fidèle et riche de faits et d'anecdotes; souvent il se plaît à les raconter, et peu de personnes ont dans leur manière de narrer un tour plus piquant et plus original. «Je fus visité, disait-il un jour à un jeune Américain dont le souvenir m'est bien cher, je fus visité par un de ces hommes qui se sont miraculeusement sauvés au milieu du torrent révolutionnaire, quoiqu'ils aient constamment occupé des places lucratives.» «Qu'avez-vous fait, mon cher Larive, lui disait le savant M. de ***, depuis votre retraite de la scène?» Larive qui, pendant les jours de la terreur, avait été tourmenté, persécuté, plongé dans les cachots, reprit subitement l'attitude majestueuse d'un héros de théâtre, et lui répondit par ce vers foudroyant:
J'ai vécu dans les fers, et vous avez régné[193].
Voici un fait plus singulier, contait encore Larive à cet ami dont je vous ai parlé: je sortais du théâtre; j'avais joué Ladislas dans le Venceslas de Rotrou; encore tout ému, tout agité, tout pénétré de l'énergie, de l'exaltation que m'avaient inspirée les vers de mon rôle, je rentrai chez moi; j'avais besoin de repos; je me couchai; je crus voir dans ma femme la belle Cassandre, je vous laisse à deviner le reste; mais au bout de neuf mois, jour pour jour, Mme Larive accoucha d'un fils. Si l'expérience ne me le prouvait à chaque instant, le croiriez-vous, Monsieur? ce fils est le vivant portrait du prince que j'avais représenté, du prince avec lequel je m'étais pour ainsi dire tellement identifié, que lui et moi ne faisions qu'un. Aussi, Monsieur, ne vous étonnez pas si je lui ai transmis avec la vie, non-seulement le port, les traits, la physionomie historique de ce jeune Polonais; chose bien plus étonnante! il a reçu l'âme de ce héros, il a ses goûts, ses passions impétueuses, ses indomptables penchants; en un mot, mon fils est Ladislas; oui, Monsieur, c'est lui-même. Tel est le prédécesseur du premier tragédien de notre siècle.»
CHAPITRE XIV.
Palais-Royal.—Passages vitrés.—Musée des rues.—Enseigne.
«Demain, mon cher Philoménor, dis-je à mon Grec en le quittant, on représente Hamlet et l'École des Femmes au grand théâtre national; si vous voulez, nous entendrons les premiers talens de la scène française et peut-être du monde entier, je veux parler de Talma, de Mlles Mars et Duchesnois. Lorsque vous aurez essuyé les pleurs que le sombre désespoir du prince de Danemarck et les remords touchans de sa mère vous auront fait répandre, vous verrez avec quel art l'Agnès la plus parfaite sait exprimer toutes les nuances du sentiment et de l'ingénuité.»
Philoménor accepta la partie, nous nous donnâmes rendez-vous au Palais-Royal; et à l'heure marquée, le jeune Grec m'y attendait. «Les formes de ce palais, lui fis-je observer, ont bien changé avec le temps et avec les habitudes des Parisiens. Le Palais-Royal était exclusivement, il y a peu d'années, le centre des affaires et des plaisirs. À toute minute, l'affluence du public était telle que l'on avait peine à circuler dans ces longues galeries qui, actuellement sont souvent presque désertes. Et par suite de la mobilité des révolutions, nous avons vu supprimer ou transporter, dans les rayons de la circonférence de ce palais, des établissemens[194] que la mode et des circonstances impérieuses y avaient fixés.
L'élégante commodité des passages vitrés de l'Orme, de Feydeau, du Panorama et même du Caire, où la lumière si douce et si favorable pendant le jour, est le soir si éblouissante, a beaucoup nui aux galeries de ce palais. Ces passages sont des foires perpétuelles qui, par leurs utiles dispositions, contribuent à nous consoler de la destruction des grands monumens, sur les débris desquels plusieurs se sont élevés. En toute saison, on y trouve un sûr abri contre l'inclémence de l'air, et tout en s'y promenant, on y jouit du spectacle des produits variés d'une industrie perfectionnée. Ces agrémens réunis devraient bien engager l'administration municipale à multiplier ces portiques et ces dômes transparens dans les quartiers de Paris où les cours publiques de traverse sont si sombres et si sales.» «Vous allez être convaincu, reprit Philoménor, que j'ai bien plus de plaisir à louer qu'à censurer sans cesse. Vous avez ici, et dans mille autres endroits de cette capitale, un très-grand avantage qui manque à beaucoup de grandes villes en Europe, et ce titre de supériorité est votre musée des rues. Un bon tableau, une figure de bronze, un bas-relief, des vases de porcelaine, pour enseigne, valent bien, ce me semble, le compas ou la boule d'or, le croissant ou la clef d'argent. Cependant je croirais qu'une scène du Solliciteur ou de Jeanne d'Arc, serait préférable au Gagne-Petit ou au Pauvre Diable, et qu'il faudrait toujours choisir des sujets qui élèvent ou charment l'imagination. Malheureusement, jusqu'ici, la ganterie, la bonneterie et la chapellerie ne se sont point soumis à cette révolution générale. Et lorsque les autres négocians ont presque tous subi la loi du nouvel usage, l'oeil est offusqué par ces gants énormes, ces jambes de géant, ces chapeaux de Gargantua tous peints en couleur éclatante. Et pourtant la suppression de ces gothiques enseignes ne nuirait en rien au trafic de ces objets. Je suis quelquefois étonné, ajoutait Philoménor, de rencontrer dans vos rues et sur vos places publiques des compositions qui ne dépareraient pas les galeries du Luxembourg.» «Cela s'explique, lui dis-je, nos meilleurs artistes, dans leur jeunesse, n'ont pas dédaigné d'exposer d'immortelles productions en plein air; par modestie ils ont gardé l'anonyme.» «Parlez plus vrai, répliqua malicieusement mon Grec; en travaillant secrètement et comme à la dérobée pour la lingère, le marchand de nouveautés, le tailleur, et même pour de simples artisans aussi nécessaires, certains peintres ont cru qu'à tout âge, il était très-bon et très-sage de meubler à peu de frais leur garde-robe ou leur appartement. En faisant l'enseigne de tel restaurateur, en peignant M. et Mme Fricotin[195], ils se sont trouvés quelquefois très-heureux de s'assurer pendant l'année d'excellens dîners pour quelques coups de pinceau. De bons dîners ont leur prix; et il est plus d'un auteur connu, qui, malgré tout le mérite de ses petits madrigaux, de son roman sentimental ou de ses belles pensées philosophiques, n'a pas obtenu le même avantage. Les arts, mon cher ami, les arts conduisent moins à l'hôpital que les lettres.»
SUITE DU PALAIS-ROYAL.
Souterrains anciens et modernes.—Maisons de jeu.—Embellissemens, jardins suspendus.
Philoménor finissait à peine ses épigrammes, qu'une musique souterraine se fit entendre. «Qu'est-ce donc? me dit-il; si nous descendions?» «Il est inutile, repris-je, de connaître par vous-même ces caveaux, où l'air est malsain. Ce concert continuel qui vous séduit, n'est guère interrompu que par des farces dignes de la foire, la danse d'un Turc, les grimaces d'un sauvage, et quelques scènes de vaudeville. Je me trompe, vous y entendriez encore le caquet de vingt femmes du palais, qui semblent y tenir salon au milieu de la fumée des cigares, de la vapeur du punch et des liqueurs de toute espèce. D'après cette fidèle esquisse, mon cher ami, votre curiosité doit, je crois, être bien affaiblie et détrompée. Autrefois, d'autres souterrains étaient très-fréquentés, m'a-t-on assuré, et même par la bonne société. Le caprice vous en prenait-il, on passait plusieurs jours dans un antre que remplace aujourd'hui ce bassin; et l'on y trouvait un cirque, des restaurateurs, des cafés, des marchands de toute espèce; en un mot, tout ce qui peut rendre la vie agréable et délicieuse, si toutefois elle peut l'être, lorsqu'en plein midi on est privé d'une atmosphère pure, de la douce lumière du jour, et qu'on n'est éclairé qu'à la lueur des lampes. Un horrible incendie, dont même on rendit complice l'autorité d'alors, détruisit de fond en comble cette grotte enchantée, qui depuis n'a pas été rétablie à la même place, nous avons vu planter un bosquet, ensuite on l'arracha. On y fit jaillir cette fontaine, peut-être trop simple.» «Je me plairais, me dit Philoménor, à voir autour de ce bassin et de ces gerbes d'une eau limpide, se balancer le majestueux peuplier d'Italie. Je voudrais y sentir la douce odeur des myrtes et des rosiers qui, sans intercepter la vue, seraient sans cesse humectés et rafraîchis par une pluie continuelle et bienfaisante.»
«Votre projet, repris-je, mon cher Grec, serait peu coûteux: vivent les embellissemens dont la nature seule fait les frais! au-dessus de ces portiques qui entourent le jardin, le soir, des salles resplendissantes de lumière sont occupées par des jeux publics. Avant la révolution, elles l'étaient par les plus célèbres courtisanes. Là, au son d'une musique enivrante que l'on entend des appartemens voisins, là, mon ami, vont s'engloutir trop souvent, hélas! les fortunes qui paraissaient les plus solides, et que l'on voit s'écouler rapidement, si je puis m'exprimer ainsi, au milieu des réceptacles les plus impurs de la capitale. Vous voudrez bien me permettre de ne pas m'appesantir sur la cupidité et l'adresse des filous qui s'y rencontrent. Souffrez que je me taise encore sur la stupidité et le désespoir de leurs dupes, ou, pour mieux dire, de leurs victimes. Des malheurs sans nombre dont ces établissemens sont la seule cause, font désirer aux partisans des bonnes moeurs que le gouvernement soit promptement à même de fermer pour jamais ces repaires de tous les vices et de tous les crimes.» «Éloignons ce hideux tableau, répliqua Philoménor en m'interrompant. La sagesse comblera le gouffre qu'a creusé jadis le plus vil égoïsme. Reportons nos regards sur les élégantes sculptures de ce palais, et sur les embellissemens nouveaux dont il est susceptible. Quel aspect enchanteur offrirait ce monument immense, si l'on faisait des changemens dans quelques entrées et dans quelques pavillons? Qu'annoncent ces couloirs étroits où l'on se presse, où l'on se heurte, où l'on s'engouffre? Je crois qu'il serait absolument utile de dégager entièrement les passages, de percer à jour le café de la rotonde et de donner aux perrons une largeur plus convenable. Alors, des allées du parterre, vous auriez en perspective la scène toujours variée, toujours mouvante de la rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue Vivienne. Proscrivez encore, ajouta mon Grec, dans l'intérieur, de prétendus ornemens, tels que ces berceaux, ces treillages[196], ces enseignes et tout regrattage qui ne serait point général et uniforme: alors vous aurez assuré à ce grand édifice une beauté nouvelle et durable. Pour donner à la partie du palais occupée par le prince, cette harmonie dans l'ensemble qui est tout en architecture, il serait, ce me semble, indispensable d'exhausser le toit de l'ancien Tribunal, et de le mettre en équilibre avec la coupole du Théâtre-Français, dont nécessairement on ne peut diminuer la hauteur.
«Dans la seconde cour qui se trouve entre le palais et les galeries de bois, il faudrait aussi rendre parallèles les deux pavillons du centre, faits pour être égaux en tout; et dont les frontons semblent néanmoins avoir été bâtis sur deux plans différens. Cette entreprise est d'autant plus facile à exécuter que des échafaudages sont dans ce moment dressés pour y faire des réparations, et que l'architecture du pavillon où l'on travaille n'est même qu'ébauchée. Ainsi, point de main d'oeuvre perdue à regretter, et un degré de perfection à obtenir.
«Enfin, que ces galeries de bois si dangereuses pour le reste de l'édifice, surtout en hiver, s'écroulent subitement pour faire place à des arcades transparentes, couronnées par des vases, des balcons, des trophées, des arcades dont les voûtes solides soutiendraient une longue terrasse découverte en été, abritée dans la saison froide par des châssis mobiles, et où, par ce moyen très-simple, les arbustes et les fleurs de tous les climats, retraceraient en France ces jardins suspendus de Babylone, la merveille et l'admiration des siècles.»
J'approuve cette idée repris-je: elle tient de la féerie: un génie de l'Orient a pu seul la concevoir. Mais vous, mon cher ami, qui êtes si justement persuadé que le beau idéal en architecture résulte essentiellement de l'équilibre dans les différentes masses, vous conviendrez avec moi qu'il ne faudrait pas oublier de lier et de réunir ces jardins en terrasses aux bâtimens qui séparent les deux cours, par une galerie, adossée au théâtre Français, et correspondant à celle qui sert au prince, de salle de réception: l'usage auquel on pourrait destiner cette galerie rappellerait celles qui ont été détruites à différentes époques. On pourrait placer avantageusement au rez-de-chaussée, des antiques actuellement si rares dans ce palais, un cabinet d'histoire naturelle, et un autre des arts et métiers, que l'on y voyait avant la révolution: au-dessus, dans les travées de la galerie proprement dite, les grandes compositions historiques, commandées par S. A. S. à nos peintres les plus célèbres, y feraient beaucoup plus d'effet que dans les appartemens où ces peintures se trouvent maintenant disséminées.
Quoique la collection actuelle de ce palais ne soit pas formée de chefs-d'oeuvre aussi nombreux et aussi rares qu'elle l'était autrefois, on y admire encore beaucoup de tableaux d'un grand mérite dans tous les genres et surtout les portraits des princes et princesses de la maison d'Orléans que l'on chercherait vainement ailleurs, entre autres ceux d'Henri IV dans son enfance, des filles du Régent et de l'infortunée princesse de Lamballe.
En suivant nos projets, répliqua Philoménor, on compléterait ce qui existe, on rassemblerait ainsi au centre de cette capitale et dans une même enceinte, les prodiges que la nature a fait éclore avec tant de profusion en cent pays divers, et tout ce que les arts et l'industrie d'hommes supérieurs à leur siècle, ont inventé de plus parfait et de plus divin pour le bonheur de leurs semblables.
FIN DU PREMIER VOLUME.
NOTES
[1: Dans le cas où quelques abus dont il est parlé dans cet ouvrage, auraient été réformés depuis son impression, l'auteur prévient qu'il n'en est pas moins très-vrai qu'ils existaient au moment où il les a signalés.]
[2: Que de charmes encor dans leurs restes flétris!
DELILLE. ]
[3: «Il reste encore vingt-huit métopes aux deux façades du temple de Minerve; une seule est passablement conservée, celle de l'angle sud-ouest.» Voyage dans le Levant, par M. le comte de Forbin, directeur du Musée royal de Paris.]
[4: «Au temple d'Erectée, on a pris la colonne angulaire, de sorte qu'il faut soutenir aujourd'hui avec une pile de pierre, l'entablement entier qui menace ruine.» Itinéraire de Paris à Jérusalem, par M. de Châteaubriand, 1er volume.]
[5: «Les Anglais ont encore emporté la statue de Cérès Éleusine. Les destructions se multiplient avec une telle rapidité dans la Grèce, que souvent un voyageur n'aperçoit pas les moindres vestiges des monumens qu'un autre voyageur a admirés quelques mois avant lui.» Itinéraire de Paris à Jérusalem, tome 1er.]
[6:
«Parga s'applaudissait de sa félicité,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
… Moment terrible où Parga consternée
Apprit que d'Albion les décrets inhumains
Au joug des musulmans l'avaient abandonnée;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quels sanglots! quels adieux! quels cris se font entendre!
Vers leurs tristes vaisseaux qu'ils ont peine à marcher!
À la terre natale on les voit s'attacher,
La presser dans leurs bras, l'arroser de leurs larmes;
La voix des nautonniers ne les peut arracher
À ce sol qui pour eux n'eut jamais tant de charmes.
Adieu! s'écriaient-ils, adieu! rive fleurie!
Adieu! terre antique et chérie,
Où nos coeurs ont battu pour la première fois!
Adieu! malheureuse patrie…
Ces vers si touchans sont extraits du poème de M. J. P. G. VIENNET, capitaine au corps royal d'État-major, chevalier de Saint-Louis et de la Légion-d'Honneur.]
[7: Voyez Londres et ses habitans en 1816, et journaux plus récens.]
[8: Dans le vaudeville Femme à vendre.]
[9: Tels sont les heureux résultats de la musique: la cadence et l'harmonie subjuguent profondément l'âme, et l'ébranlent avec une force inexprimable; en lui transmettant des impressions pleines de charmes, elles communiquent les graces les plus séduisantes à ceux qui cultivent cet art presque céleste. République de Platon, livre III.]
[10: Nous allons traiter des rapsodes; c'est-à-dire, de ceux qui chantent les hymnes et les morceaux choisis des poëtes; nous parlerons ensuite de ceux qui les accompagnent, des combats du chant entre les différens choeurs, et de leur introduction nécessaire dans les fêtes solennelles. Platon, Traité des lois, livre VIII.]
[11: Madame la duchesse de Berri s'est formé à Paris un charmant Musée dans le goût de ceux d'Italie, où des tableaux anciens et modernes se trouvent mêlés avec des vases, des bustes, des raretés de toute espèce.]
[12: Le roi des Pays-Bas en a senti le besoin, en arrêtant que les mendians valides seront transportés aux colonies par la société de bienfaisance.]
[13: Cet homme aussi bienfaisant que modeste qui, sous le voile de l'anonyme, employait son immense fortune à soulager tous les genres de malheurs, à récompenser les vertus les plus ignorées et à protéger par des prix d'encouragement les arts, les sciences et les lettres.]
[14: Auquel on joindrait les sommes que le gouvernement affecte annuellement à cet usage.]
[15: Huit cents ans avant l'ère chrétienne, Homère fut réduit à mendier pour vivre.]
[16: Le Camoëns, né en 1517, périt à l'hôpital en 1579.]
[17: Le Tasse, né en 1544; l'indigence et les privations en tout genre avancèrent sa fin en 1595.]
[18: Cervantes, né en 1547, fut accablé de besoins et d'infirmités, et mourut dans un abandon presqu'absolu en 1616.]
[19: Malfilâtre, connu par l'Ode au Soleil et le poème de Narcisse, né à Caen, en Normandie, fut obligé de changer de nom, pour se soustraire aux poursuites de ses créanciers; mort à Paris, près le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, chez la femme d'un tapissier qui l'avait recueilli par charité.]
[20: Dorvigny, né vers 1734, acteur comique, et auteur de Jeannot ou les battus payent l'amende, de l'Oncle Valet, du Vieux Château, du Désespoir de Jocrisse, des Fausses Consultations, et autres pièces; mort dans un grenier en 1812.]
[21: Dellamaria, né à Marseille en 1778, composa la musique du Prisonnier, de l'Opéra comique, et expira de faim sur une borne de la rue Richelieu.]
[22: Gilbert, né en 1751, en Lorraine, victime de trop beaux vers dirigés contre des hommes puissans, mourut à l'Hôtel-Dieu, en 1780.]
[23: Ce que je propose est exécuté chaque jour à Londres par des compagnies qui achètent les vieilles maisons d'un quartier, et les font rebâtir à leurs frais. Dans ces nouvelles constructions, chaque nouvelle habitation a souvent un petit jardin attenant. Au centre des places ou squares est une enceinte entourée de grilles, et ornée intérieurement de gazons, de fleurs, d'arbres et d'arbrisseaux, pour y entretenir la fraîcheur et y renouveler l'air, si favorable à la conservation de la santé. Les charmantes plantations dont je viens de parler, environnent dans certains squares des statues quelquefois équestres[24], mais presque toujours en marbre ou en bronze. Ces promenades fermées aux étrangers, sont ouvertes aux personnes qui ont acquis le droit d'y entrer. Dans quelques soirées du dimanche, au mois de juin 1815, on exécuta des symphonies à Portman Square, malgré l'usage qui proscrit ce jour-là tout divertissement public à Londres; mais quelques pieux personnages ayant trouvé ces plaisirs trop mondains, ce genre d'amusement fut défendu. De riches propriétaires encouragent singulièrement les entreprises des compagnies que j'ai citées. Le duc de Bedfort céda il y a quelques années un terrain immense placé devant son hôtel à des particuliers qui y firent bâtir un grand nombre de maisons et des squares. Ces édifices composent maintenant une nouvelle ville qui joint pour ainsi dire Londres à Sommerstown. J'ajouterai que par suite du marché conclu avec les acquéreurs de ce vaste domaine, la fortune du noble lord, déjà très-considérable (sept millions de francs de rente), doit sous peu devenir immense. Enfin, Georges IV, n'étant que prince régent, fit ouvrir une rue devant son palais; c'est la plus belle de la capitale. Tels sont les effets d'un vrai patriotisme.]
[24: Guillaume III dans Leicester Square; Georges Ier dans Hanover Square; Georges III dans Saint James Square.]
[25: On contraint le propriétaire qui bâtit sur la voie publique à recevoir et à suivre l'alignement qui lui est tracé par l'autorité compétente; la même puissance n'aurait-elle point droit de le forcer à mettre la corniche de l'édifice qu'il construit de niveau avec celle de son voisin, et d'empêcher par là cette inégalité de toitures, toujours désagréable pour des yeux amis d'une belle uniformité? Si cette mesure n'est point, comme je le crois, contraire aux lois et dépend absolument de la volonté municipale, au moins pour les terrains vendus par le gouvernement et la cité, pourquoi ne la met-on pas à exécution dans les nouvelles constructions des rues Godot et de la Paix? J'ai entendu dire à des hommes d'un grand mérite que cette uniformité perpétuelle des bâtimens était fatigante à la longue (ils citaient Londres comme exemple); mais jamais l'alignement de l'édifice, des fenêtres et du toit, ne produira ce désagréable effet, en supposant surtout que cette triple exigeance n'exclurait point la diversité des ornemens tels que péristyles, colonnades, bas-reliefs pour les grands hôtels et les palais. La monotonie des autres maisons rendrait ces décors plus saillans; mais enfin, et c'est l'objection la plus forte, vous empiétez, ajoute-t-on, sur la liberté qu'a tout individu de bâtir à sa fantaisie; et je réponds que cette liberté reçoit un bien plus grand échec et se trouve blessée bien davantage lorsque, pour élargir la voie publique, on fait perdre au propriétaire de telle maison plusieurs toises carrées du sol qu'il habitait. Ce sacrifice, que lui impose la loi maintenant en rigueur, est très-réel; celui que je propose est bien moindre; il est presque imaginaire et fictif.]
[26: On se montre aujourd'hui bien éloigné de ces idées conservatrices. Pour prolonger la rue d'Artois jusque dans la rue Saint-Lazare, on vient de démolir l'hôtel Thélusson, un des plus pittoresques de Paris, et même l'arcade d'entrée, monument qui ne nuisant point au passage, eût pu subsister comme souvenir et décoration pour ce quartier. On ne sait encore par quel esprit de vertige on détruisit; quelques années avant la révolution, la porte Saint-Antoine, restaurée sous Louis XIV, et couverte de bas-reliefs sculptés par Jean Goujon.]
[27: Tour de Saint-Jean-de-Latran, montagne Sainte-Geneviève.]
[28: Tour dite de l'Horloge et autres contiguës, qui, vues des quais et des points les plus éloignés, font un charmant effet dans la perspective.]
[29: Cloître Notre-Dame, rue des Chantres.]
[30: Rue des Bourdonnais, enseigne de la Couronne d'or, hôtel précédemment occupé par Philippe-le-Bel; par Philippe, duc d'Orléans, frère du roi Jean; par Gui de la Trémouille; par le chancelier Dubourg, ensuite par le président de Bellièvre, et maintenant par un teinturier et un marchand de soieries. Une tourelle, soutenue par deux colonnes, quelques sculptures élégantes, s'y détachent à travers de nouvelles constructions.]
[31: Hôtel du cardinal Duprat, rue des Barres.]
[32: Rue Saint-Avoye, où mourut Anne de Montmorency, le siége de la banque de Law.]
[33: Rue Saint-Antoine, n° 143, bâti, dit-on, par Henri IV; il fut également habité par M. Turgot, dont on y voit le portrait, et par le marquis de Boisgelin. En 1818 on y trouvait un café, des billards. Cet hôtel, orné de statues en pierre et de peintures, a été parfaitement restauré par le propriétaire actuel. C'est là qu'est placée l'École spéciale du commerce.]
[34: Rue de Seine, où demeurait Turenne, habitation d'un libraire.]
[35: Rue Saint-Antoine.]
[36: Occupé maintenant par l'École spéciale des ponts-et-chaussées. L'hôtel de Carnavalet, rue Culture Sainte-Catherine, n° 27, est célèbre par Mme de Sévigné, qui l'habita quelque temps avec Mme de Grignan, sa fille, et par les sculptures de Jean Goujon, défigurées dans l'intérieur de la cour, comme celles du Palais de Justice, rue de la Barillerie, par d'énormes tuyaux de poêles qui noircissent l'édifice et interceptent la vue d'une partie des bas-reliefs. Conçoit-on bien en 1823 une pareille barbarie?]
[37: Président à qui Boileau adressa une épître. Cet hôtel est malheureusement masqué par quelques bâtimens modernes peu assortis avec son antique architecture, rue Pavée, n° 24.]
[38: Dépôt des archives des divers ministères, et imprimerie royale; d'une architecture remarquable.]
[39: Île Saint-Louis, hôtel où fut établie une pension, et métamorphosé depuis en magasin.]
[40: L'intérêt de l'art semblerait exiger que l'on prît définitivement de sages mesures pour conserver tant de belles antiquités éparses dans les campagnes de France: entre autres je citerai les forteresses de Coucy dans le Laonnais; la maison de la reine Blanche si pittoresquement placée dans les bois et sur les bords des lacs de Chantilly. Ne devrait-on pas imiter la conduite de cet estimable Français dont je regrette de ne pas savoir le nom, qui a dernièrement acheté les restes magnifiques du château de Pierre-Fonds, situé sur la lisière de la forêt de Compiègne, dans le seul but de les entretenir et d'en empêcher la ruine totale? Ce château, bâti par le duc d'Orléans, frère de Charles VI, en 1390, possédé par Henri V, roi d'Angleterre, en 1421, fut démantelé sous Louis XIII.]
[41: Florissait en 1540; il bâtit Écouen.]
[42: On doit à Jules-Hardouin Mansard le dôme des Invalides, la galerie du Palais-Royal, la place de Louis-le-Grand, celle des Victoires, la cascade de Saint-Cloud, le château et la chapelle de Versailles.
François Mansard inventa cette sorte de couverture nommée mansarde. Il donna les plans du portail des Minimes, de la place Royale, de l'hôtel des Comptes, de celui de Bouillon, de celui de Toulouse, de l'hôtel de Jares, de l'église du Val-de-Grâce, etc.]
[43: Le Nôtre, aussi célèbre par l'à-propos de ses réponses que par ses talens, fit à Saint-Germain la fameuse terrasse, dessina les jardins de Versailles, de Clagny, de Chantilly, de Saint-Cloud, de Meudon, et les décora de grottes, de colonnades et de portiques.]
[44: Que sont devenues les peintures de cette galerie que les étrangers allaient admirer avec autant de curiosité que celle de Versailles?]
[45: Vendu à très-vil prix; la bande noire a fait un bénéfice énorme; les amateurs déplorent la perte des peintures évaluées à près d'un million.]
[46: Relevé par la munificence royale.]
[47: Chanté dans ces vers de Delille:
Admirez. . . . . . .
Chanteloup fier encor de l'exil de son maître.
Poème des Jardins, chant premier.
]
[48: En Normandie, patrie de Malherbe.]
[49: Boileau habitait la cour de la Sainte-Chapelle.]
[50: Racine, rue des Maçons.]
[51: «En épargnant de tristes détails sur l'infection de la Seine par les matières hétérogènes de la Bièvre, des éviers de l'Hôtel-Dieu, des bains, et des autres immondices sans cesse remuées, agitées dans le canal de la Seine par les rames, les avirons des bateaux, les filets des pêcheurs, les opérations de l'extraction du sable, le brisement des flots aux piles des ponts et le mouvement de la buanderie, qui emploie un si grand nombre de bateaux emplacés dans le propre thalweg du fleuve, je passerai sous silence les résultats affligeans des autopsies cadavériques, les épidémies nombreuses arrivées à Paris par l'insalubrité de l'eau, suffisamment attestées par des savans du mérite de M. de Jussieu; je veux même faire grâce du témoignage des propres employés des pompes, qui avouent la mauvaise qualité de l'eau qu'ils fournissent.» Lettre de M. Doé. Miroir.]
[52: Ville de boue, du mot lutum.]
[53: Le Vatican à Rome en est la preuve.]
[54: Ce défaut de goût, cette absence des convenances, disparaîtraient si les vrais artistes étaient mieux connus et surtout employés; si l'on faisait revivre dans la quatrième classe de l'Institut les anciens réglemens de l'Académie, dont avant la révolution le nombre des sociétaires était illimité, et où l'on n'obtenait ce titre qu'après avoir disputé l'honneur d'y être admis en faisant un chef-d'oeuvre. Un des grands ridicules de la nouvelle organisation, est, selon nous, que, passé trente ans, on ne puisse plus concourir pour les grands prix de peinture, sculpture, architecture, comme s'il n'existait pas des talens qui n'acquièrent leur véritable développement que dans l'âge mûr. Un autre article, infiniment préjudiciable à l'art, doit être remarqué. On n'obtient plus le droit de professer à soixante ans, âge où l'expérience a réuni le plus de préceptes et où la mémoire est si riche d'observations. Il semble, comme l'a dit M. Deseine, qu'on ait oublié que ce fut à cet âge que Lebrun peignit ses batailles d'Alexandre, et que Julien avait plus de soixante-dix ans lorsqu'il mit la dernière main à sa statue du Poussin; et qu'enfin Bouchardon, arrivé fort tard à la réputation d'un homme de mérite, fit la statue de Louis XV. (Notice historique sur les anciennes académies de peinture, sculpture de Paris, et celle d'architecture.)]
[55: Cette armure avait appartenu à M. l'abbé de Tressan, décédé à l'Abbaye-au-Bois, ensuite à M. le duc de Saulx-Tavannes, pair de France, mort en son Hôtel, rue de Fleurus.]
[56: Dénomination que les Italiens ont donnée aux jaspes et à certains albâtres qui se distinguent par une multitude de nuances vives analogues à celles des fleurs; c'est l'onix des anciens. La Minéralogie appliquée aux arts par M. Brard, ancien directeur des mines en Savoie, tome 2, page 402.]
[57: Nous n'avons vu jusqu'ici au Musée qu'un seul portrait de la collection de M. Crawfurt, celui de Bossuet, par Rigault; on a depuis acheté, pour le Luxembourg, la Psyché de Gérard; mais nous avons vu livrer à l'étranger, pour seize ou dix-huit mille francs, la vie de l'Amour[58], en six tableaux, qui auraient si bien décoré notre Musée moderne. Ces Amours, dont les figures et les attitudes étaient si variées, si délicieuses, sont actuellement en Russie.]
[58: Vente du général Rapp.]
[59: C'est, m'a-t-on assuré, un amateur français qui en a fait l'acquisition.]
[60: On peut les voir chez un marchand, quai Malaquai.]
[61: Le Christ au tombeau.]
[62: À l'hôtel de l'Hôpital, rue du Temple, n° 108.]
[63: Callot ne voulut peindre ni les vainqueurs de sa patrie, ni les batailles remportées sur son souverain.]
[64: Un fait nouveau vient appuyer mes conjectures:
«Le hasard vient de faire découvrir dans un champ près d'Avalon (ville très-ancienne de Bourgogne, dont il est fait mention dans l'Itinéraire d'Antonin) l'enceinte d'un temple antique, parfaitement dessiné par des murs qui ont deux ou trois pieds de haut, une grande quantité de statues mutilées de marbre blanc de la plus rare beauté, et beaucoup de pièces de cuivre et d'argent, toutes marquées au coin des empereurs romains.
«M. Caristie, architecte du gouvernement, fera bientôt sur ces précieuses découvertes un rapport à l'Institut.»
Espérons aussi que le cabinet des médailles s'enrichira de quelques pièces, peut-être rares dans sa collection, et que le Musée de Paris fera restaurer les statues, dans le cas où elles aient réellement cette beauté rare qu'on a cru y apercevoir.]
[65: Voyage de M. de Forbin dans le Levant.]
[66: Cocherau, auteur d'un tableau représentant un atelier de Peinture, mort le 16 août 1817, sur la côte d'Afrique.]
[67: M. de Forbin a rapporté pour le Musée royal deux fragmens assez beaux de statues de femmes, un casque de bronze de la plus belle conservation, une urne, deux petites chaînes d'or (page 13) et un vase dit étrusque; en tout, frais de transport compris, pour 28 mille francs, (p. 24.) Voyage dans le Levant.]
[68: Voyage dans le Levant, page 316.]
[69: M. de Forbin l'avoue lui-même, la Sicile est pour ainsi dire une mine d'objets d'arts. La lampe de bronze, d'une forme élégante, qui s'éteignit dans un sépulcre, éclaire aujourd'hui, dit-il, la chaumière du pâtre d'Enna. Souvenirs de la Sicile, page 182. Le roi de Naples, ajoute-t-il, a presqu'autant de statues que de sujets, idem page 25. Voyez encore les pages 109, 113 et 114.
M. de Forbin a rapporté de Sicile des dessins, plusieurs vases d'Agrigente, deux belles médailles d'Agyrium et un torse en plâtre, qu'il doit à la politesse soigneuse de monsignor Ciantri Panitieri. Souvenirs de la Sicile, pages 94, 99 et 181.]
[70: M. Durville.]
[71: Une souscription fut ouverte à Rome comme l'on sait, pour les frais que nécessitaient les travaux; beaucoup d'étrangers se firent inscrire.]
[72: Ces tribunes existaient sous Bonaparte; la Chambre alors se composait de cinq cents membres, qui s'y trouvaient fort à l'aise.]
[73: Deux tribunes seulement ont été rétablies; l'une pour la chambre des pairs, l'autre pour les ambassadeurs. Il eût été facile d'en replacer d'autres, également réservées, et à la disposition de MM. les députés.]
[74: Sous la réserve de conserver à l'état les bois nécessaires à la marine, et la jouissance des mines et carrières, qui ne peuvent être exploitées que par des dépenses toutes royales.]
[75: Tels que le Henri IV et le duc de Berri de la salle des Conférences, dont l'inauguration fut pourtant annoncée avec tant d'emphase par certaines feuilles publiques.]
[76: Enlevé d'abord, réinstallé ensuite, ainsi que celui de Louis XVI, depuis qu'on y a fait l'inauguration du buste du roi régnant, sculpté par le célèbre Bosïo.]
[77: La reine Marie-Antoinette habitait à Paris les appartemens maintenant occupés par Sa Majesté Louis XVIII.]
[78: Il vivait alors ce vertueux Français, à l'époque où ceci fut écrit. En preuve de ce que j'avance, on peut voir à Vincennes le mausolée du duc d'Enghien, et à Saint-Roch l'histoire de la passion, qui, par parenthèse, aurait besoin d'une réparation complète.]
[79: Tels que ceux de la galerie de Dusseldorf.]
[80: Les doigts des deux pieds du fleuve du Rhin personnifié, ont été nouvellement brisés; on ne sait par quel accident.]
[81: Une partie de ces ornemens sont brisés depuis les nouveaux travaux.]
[82: Ce plan a déjà été exécuté en partie en Toscane. M. Dupaty écrivait en 1785: «À Florence la salle des plâtres est immense. Sur deux lignes parallèles sont rangés tous les plâtres des plus belles statues que possède aujourd'hui l'Italie.» (Lettres sur l'Italie, tome 1er, pag. 168)]
[83: On remplaça l'Apollon du Belvéder, le Gladiateur, le Laocoon et autres, par des copies en plâtre.]
[84: «Il est même probable qu'elle se continue dans le département de la Seine-Inférieure, vers Forges et Neufchâtel. La couleur générale est plus ou moins grise, quelquefois jaunâtre, variée de traits plus foncés et quelquefois de points rougeâtres, dont l'ensemble offre un mélange agréable, et présente des accidens multipliés; ce marbre est très-dur. Les acides n'ont sur lui qu'une action très-lente; il est susceptible du plus beau poli; vu son abondance, on pourra même l'employer à bâtir.» (Gazette de France, du 25 octobre 1821.)]
[85: «Ces bans appartiennent à M. le baron Morel. Il paraît qu'on s'occupe d'employer ce marbre indigène dans les constructions publiques. La réussite de ce projet sera une noble conquête faite au profit de l'industrie nationale sur le monopole étranger.» (Le Constitutionnel, 30 novembre 1821.)]
[86: Mieux informés que nous n'étions lorsque cette remarque fut écrite, nous dirons que ces ornemens ridicules, déjà brisés, et en partie détruits, n'étaient que provisoires et seulement en attendant qu'ils soient exécutés en bronze doré. Enfin, si les accessoires de ce monument n'ont pas été faits en matière plus solide, si les marbres qui doivent revêtir les murailles n'ont pas été placés de suite, il est juste de n'en point jeter le blâme sur M. Deseine; cet habile sculpteur m'a dit avoir perdu plus de quinze mille francs sur la façon de ce groupe. L'on doit bien plutôt en accuser une autorité que je ne nommerai pas, et qui seule a mis des entraves à la confection de ces décors complémentaires. (Note de l'auteur.)]