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Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) cover

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2)

Chapter 11: CHAPITRE XXXVIII.
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About This Book

An observant visitor tours Parisian monuments, museums, libraries, manufactories, markets, and civic buildings, combining detailed description with critical commentary and practical proposals. The account documents architectural neglect and losses, denounces the dispersal and deterioration of artistic treasures, and urges legal protections, museum restorations, and new collections of casts and copies to fill lacunae. It advocates conservation methods favoring durable materials, improvements in urban sanitation and public spaces, reforms to markets and institutions, and more coherent decorative and liturgical treatments, balancing respect for historical fabric with concrete plans for embellishment, access, and long-term preservation.

«Abus déplorable! repris-je, mon cher ami, abus criant! je dirais presque sacrilège! les morts n'ont pas ici un asile incommutable. Ils n'y sont que pour un temps limité, si leurs héritiers n'ont pas acheté pour eux le droit d'y reposer éternellement.»

Philoménor gémissait, lorsqu'au milieu de ces tombeaux épars ou pressés les uns contre les autres, et que séparaient à peine quelques cyprès, nous remarquâmes, presqu'au sommet de la colline, un jeune homme d'une figure très-agréable; mais qui nous parut absorbé dans la plus sombre tristesse; sa tête était nue et penchée; ses habits simples et en désordre; il contemplait un petit espace de terre où commençait à naître un peu de verdure, défendue par une balustrade. À peine reconnut-il une inscription gravée sur la croix noire qui dominait l'extrémité du tertre, que nous le vîmes s'incliner, tomber à genoux, se prosterner et prier avec ferveur. Tantôt il levait au ciel, en soupirant, ses yeux mouillés de larmes; tantôt il tendait les bras vers la croix, comme s'il eût voulu serrer contre son coeur l'ami, le tendre ami dont un cruel trépas l'avait privé; tout-à-coup, il se lève précipitamment, cache furtivement un médaillon qu'il tenait à sa main, et se perd dans les massifs d'arbustes touffus d'où nous entendîmes quelques sons lugubres et mal articulés, qui ressemblaient aux accens d'un profond désespoir.

Ce spectacle inattendu, avait singulièrement piqué notre curiosité. Nous approchâmes de plus près, et nous lûmes distinctement sur le bois de la croix: Sicard. Dès-lors l'énigme était expliquée. Le jeune homme que nous avions surpris, était un sourd-muet qui venait payer à son digne instituteur le tribut de ses regrets et de sa piété filiale. «Quoi! me dit Philoménor, vivement ému de cette scène romantique, quoi! des hommes dont la mémoire obscure les a devancés dans le cercueil, des hommes dont la vie ne fut ni sans tache ni sans reproche, ont ici de fastueux mausolées! et le bienfaiteur de l'humanité, celui qui fut le second père d'enfans déshérités par la nature de ses dons les plus communs, celui qui, par des moyens nouveaux, découvrit à ses élèves des organes inconnus à la pensée, n'a pas même une pierre tumulaire, une pierre brute, qui transmette à la postérité le souvenir de ses talens, de ses bienfaits et de ses vertus! Oh! que ne puis-je recréer ici, pour la gloire de ce véritable grand homme, le prodige de la statue de Memnon! Que ne puis-je, aux premiers rayons de chaque aurore, faire redire à l'airain retentissant de son immortelle statue: Ici repose Sicard, dont l'art presque divin fit entendre les sourds et parler les muets. J'aime à le croire, ajouta mon Grec, votre gouvernement, juste appréciateur du vrai mérite, acquittera sans doute un jour la dette de la patrie et même de l'univers, en élevant une statue à cet excellent citoyen.»

Cependant nous étions descendus de la colline; Philoménor resserrait ses tablettes, sur lesquelles il avait copié les épitaphes les plus saillantes qu'il avait remarquées. «Comment laisse-t-on sans abri, s'écria-t-il, le seul monument gothique qui ait été transféré dans cette enceinte? La délicate architecture des tourelles funèbres du tombeau d'Héloïse et d'Abeilard résistera-t-elle à l'intempérie de votre climat rigoureux?» Tant d'édifices plus remarquables dépérissent ailleurs, faute de soins, que je sentis ma réponse expirer sur mes lèvres; et mon ami put lire dans mes yeux combien nos sentimens étaient en parfaite harmonie. Après quelques momens de silence: «J'aurais voulu, lui dis-je, que le hasard ou la curiosité vous eussent conduit ici le jour des morts, dans ce jour que la religion consacre aux regrets et aux voeux que nous formons pour nos proches, nos amis, qui nous furent si chers, pour ces amis, qu'hélas! nous ne reverrons jamais: ou plutôt que nous retrouverons sans doute dans ce moment terrible, où secouant ce manteau d'argile qui les enveloppe, nos âmes s'élanceront dans le sein de l'éternité, non comme Élie sur un char de feu, mais sur l'aile rapide de nos vertus! daignez excuser des expressions qui sortent du langage ordinaire, et qui semblent appartenir à la poésie: il ne m'est pas permis de parler d'aussi grands intérêts, sans l'enthousiasme de l'espérance. Ô mon cher Philoménor, comme votre coeur eût été vivement ému, si comme moi, vous eussiez été témoin de la touchante sensibilité des bons habitans de Paris! vous les eussiez vus arriver en foule, se disperser et chercher les endroits où gisent les restes mortels de leurs constantes affections: vous les eussiez vus ces Parisiens que l'on dit si légers, profondément recueillis auprès du marbre, dernier dépositaire des expressions de leur tendresse. Vous les eussiez contemplé embrassant ici la colonne funéraire; là ceignant de couronnes de roses et d'immortelles des urnes chéries. Dans cet enclos environné de cyprès, vous eussiez aperçu des enfans groupés en cercle autour du tombeau d'un père, d'une mère adorée; vous les eussiez entendus se rappeler avec ivresse le peu d'instans qu'ils passèrent avec eux, et retracer les soins et les bienfaits dont ils furent comblés. Vous les eussiez enfin entendu gémir sur l'instabilité d'un bonheur si court. Je m'arrête, mon cher grec; j'en ai dit assez sur cette lugubre cérémonie.»

«Par un contraste singulier, je vous conterai une anecdote bien différente, et qui m'est personnelle. Il y a peu de temps, une dame, née précisément le 2 novembre, voulut d'après les usages anglais, dont elle était éprise, célébrer l'anniversaire de sa naissance par un bal et un concert; de plus elle exigea de ma part une pièce de vers sur la fête qu'elle devait donner à ce sujet. Vainement j'essayai de la guérir de son engouement pour les usages britaniques; vainement je lui représentai toutes les difficultés de l'espèce de thème qu'elle m'avait imposé. Ses volontés furent pour moi des ordres; comment en effet refuser une jeune beauté dont l'empire était fondé sur les vertus, les talens et les plus séduisans attraits. Je lui adressai donc ces vers que ma mémoire n'a pas oubliés:

     Ah combien j'ai senti la fatale influence
     De l'astre malfaisant dont les lugubres feux,
     Ont éclairé votre heureuse naissance;
     Et j'en atteste ici le pouvoir de vos yeux.
     Vos yeux… sont des tyrans, adorable Silvie,
     Où, plus d'un tendre ami croit lire son destin,
     Qu'au soir, un mot fit naître et périr au matin.
     Vos yeux ont-ils souri? je prends nouvelle vie:
     Si leur sévérité vient glacer mes transports,
     Et détruire à jamais l'illusion chérie;
     C'en est fait: j'ai vécu; je touche aux sombres bords.

CHAPITRE XXXIII.

Place Royale.—Fossés de la Bastille.—Greniers d'abondance.—Leur incontestable utilité.

Nous avions broyé assez de noir presque dès l'aurore; sortis de ce redoutable élysée où tant d'images funèbres avaient épuisé notre sensibilité, nos yeux se reposèrent plus doucement sur le riche spectacle que nous offrait la nature. Les vapeurs du matin fuyaient à l'horizon; l'air moins frais se pénétrait des feux du soleil; ses rayons qui se jouaient à travers les nuages, teignaient de pourpre et d'azur la rosée transparente qui couvrait les arbres, les buissons et jusqu'à la moindre fleur des nombreux vergers qui de temps à autre bordaient la route que nous suivions: Dieu! avec quelle reconnaissance nous saisissions le moindre bienfait du grand Être! avec quel sentiment de bonheur nos oreilles entendaient le chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles. Insensiblement ce tableau vivant et champêtre rendit nos méditations moins sombres; tout nous promettait un beau jour, et je proposai à Philoménor de se rendre au jardin des plantes. Comme nous traversions la place royale, «espérons, lui dis-je, que sa tenue négligée disparaîtra lorsque la statue du noble fils d'Henri IV y sera replacée, et que vous ne serez plus offusqué par l'aspect de ces échoppes roulantes[18], de ces décombres et de cette étrange malpropreté. Cette place enfin, redeviendra ce quelle était jadis, un jardin dont les gazons et les autres ornemens seront respectés.»

Nous n'étions qu'à une petite distance des ruines de la bastille, Philoménor m'interrompit: «Comment avez-vous pu, me dit-il, laisser depuis trente ans, les débris de cette forteresse épars çà et là sur les places d'alentour et dans les fossés fangeux qui l'environnaient, au moins des voyageurs dignes de foi, et le Cicerone que j'ai lu ne m'ont point appris que vous ayez tiré parti de ces marécages si notoirement insalubres pour ce quartier de Paris. Pourquoi n'avez-vous pas comblé et affermi chaque année ces terrains vagues que vous eussiez rendus à la culture? Quoiqu'étranger, je ne l'ignore pas; cette opération a déjà été plus d'une fois pratiquée très-heureusement aux environs de la capitale, et la belle fontaine que l'on construit tout auprès vous eût donné les moyens de rendre ce lieu plus sain; rien ne vous eût empêché de conduire et de faire se précipiter en cascade une partie de ses eaux, et de féconder par un ruisseau, ces terres vierges que vos soins auraient rendues productives. Quelle inconcevable incurie!» «Calmez-vous, lui dis-je, mon cher Grec; sans le plaisir que je ressens, en voyant le vif intérêt que vous prenez à mon pays, je vous aurais arrêté plutôt dans le cours de vos censures. Vos projets eussent été excellens à suivre si l'on n'en eût pas adopté de meilleurs: approchons et vous serez convaincu qu'on a même été au delà de vos voeux. Considérez ces travaux immenses, ces voûtes profondes sous lesquelles resserrées dans un large canal, les eaux de l'Ourque couleront bientôt en abondance, en apportant au centre de Paris toutes les provisions nécessaires à sa consommation. Quelle vie nouvelle donneront à ce quartier, ces bateaux, ces galiotes, ces vaisseaux, ces bois flottés, ces mariniers, ces pêcheurs!» «Fort bien, reprit Philoménor; mais je voudrais qu'on construisît des quais dans les lieux les plus commodes et les plus accessibles, et que dans les endroits plus escarpés, on disposât les bords du canal en coteaux, en pentes douces où serpenteraient des sentiers ombragés par des arbustes odoriférans qui, en obéissant au moindre souffle, tiendraient l'atmosphère dans une perpétuelle action. Ces plantations aussi agréables que salutaires, achèveraient de purifier ces bas fonds, qui maintenant, je vous l'avoue, paraissent si dangereux et si infects.»

En nous détournant un peu du but de notre voyage, les greniers d'abondance fixèrent notre attention.

«Nous avons, mon cher Philoménor, profité de la sagesse des siècles passés. Les rudes épreuves où l'inclémence du ciel et la perversité humaine avaient réduit la France, nous en ont fait la loi. Comme autrefois en Égypte, on a pris de sages mesures pour contrebalancer ces divers fléaux. Peut-être ces greniers ne sont-ils pas assez multipliés, à moins qu'il ne soit bien constaté par de nouvelles expériences que les céréales se conservent mieux et plus intacts dans les magasins creusés sous terre que dans ces vastes bâtimens élevés à tant de frais sur le sol, et que sans aucun soin, sans aucune manipulation, les grains y soient préservés des insectes et autres ennemis plus malfaisans et plus consommateurs; l'humanité entière doit rendre grâces aux auteurs d'une découverte aussi précieuse qui, sous un gouvernement prévoyant et paternel, doit rendre la famine impossible. Une politique bien entendue doit, ce me semble, conseiller d'établir d'autres magasins[19] à Paris, et surtout dans les départemens ou des cantons immenses couverts de riches pâturages, ne rapportent pas un épi.

«Utile accapareur du superflu des récoltes, dans les années fertiles et abondantes, le pouvoir royal, par un juste équilibre dans le prix des subsistances, devient maître absolu des destinées du pays, assure à jamais la paix intérieure, et tient d'avance en bride toutes les factions, si jamais, comme dans les temps d'affreuse mémoire, elles voulaient se servir de cette arme à deux tranchans, pour saper l'autorité légitime».

Nous passions sur le pont autrefois appelé d'Austerlitz dont les arches en fer ne peuvent être trop admirées pour la hardiesse et la solidité de la construction, Philoménor s'étant aperçu que j'avais payé la rétribution d'usage me dit «puisque vous empruntez si souvent aux étrangers des découvertes utiles, vous devriez bien ne pas négliger de placer, à l'entrée des ponts où vous exigez un péage, ce mécanisme ingénieux que j'ai vu inventer en Angleterre pour le pont de Waterloo. Ce mécanisme indique de la manière la plus précise aux actionnaires, le nombre des personnes, qui ont passé et la somme dont le percepteur est redevable.» «Je connais ce moyen aussi sûr qu'économique répondis-je; ce sont les expressions d'un voyageur célèbre qui a pleinement sur ce point satisfait notre curiosité; non seulement cette machine[20] empêche la fraude, mais la ferait découvrir si le percepteur était assez imbécille pour s'en rendre coupable.

CHAPITRE XXXIV.

Jardin royal des plantes.—Lacune remarquable.—Projet utile à la botanique.—Serpent à sonnettes.—Anecdote.

En finissant ces mots: nous pénétrâmes dans ce jardin où sont réunies toutes les merveilles de la création, dans cette admirable enceinte où se trouvent presque tous les genres d'animaux vivans, toutes les espèces de végétaux connus; où l'art expérimental de les disposer soit pour la clôture ou l'embélissement des parcs est démontré par des modèles les plus variés; où des nouvelles expériences ont multiplié les miracles de la greffe et du mélange des séves, ainsi que les brillantes merveilles opérées par le mariage des fleurs et par des semis persévérans et nombreux, d'après l'ingénieux Desfontaines. J'avais fait remarquer à mon ami, que sans pendule artificielle, plusieurs fleurs pouvaient servir de cadran et même de baromètre. Nous crûmes cependant appercevoir une lacune dans ces différentes collections, qui, si elle était remplie, présenterait un grand intérêt pour la science. Je ne sache pas qu'il existe, dans ce vaste palais de la nature, un musée public pour les graines des végétaux, qui existent dans tous les pays de la terre. Je n'ai pas besoin d'en démontrer l'utilité; elle doit être facilement sentie. Si l'on y examine avec tant de plaisir les progrès de l'arbre le plus majestueux et de la moindre fleur, si l'on y épie avec un intérêt si marqué le travail du grand être, depuis l'embryon et l'oeuf, jusqu'au développement parfait des forces vitales, depuis la formation de l'or vierge et du diamant brut, jusqu'à l'instant où débarrassé par l'art de ses parties hétérogènes, il acquiert le plus admirable poli et l'éclat le plus radieux, n'est-il pas nécessaire aussi d'apprendre à connaître les formes, la couleur, les variétés, l'emploi des graines de plantes innombrables, abstraction faite de leur état de germination, de croissance et de culture, et l'on suivrait, pour le classement, le système de Linné ou de Jussieu».

«Je ferais encore une autre innovation; quoi! la cire modelée en cent façons, nous représente ici, comme au cabinet de l'école de Médecine, le corps humain dans les différentes phases de santé ou de maladie; il nous semblerait aussi important d'offrir au public par le même procédé, dans des salles préparées exprès, l'imitation des principaux végétaux connus, les différentes métamorphoses que subit la plante, le germe perçant son enveloppe, la naissance du bourgeon, le déployement des feuilles, le bouton de la fleur, son épanouissement, la formation, la maturité, et la décomposition du fruit.

Il ne faudrait pas même oublier de rendre scrupuleusement l'écorce du rameau souvent lisse, unie, marquetée ou couvertes d'aspérités et d'épines.

Ce plan n'est point chimérique; plusieurs voyageurs dans l'Inde l'attesteront comme moi: il a déjà reçu son exécution complète, au moins pour les arbres, arbrisseaux, arbustes, et plantes de l'île de France, de cette île chantée par le célèbre Bernardin-de-St.-Pierre. L'ingénieux auteur de cette invention pittoresque dont j'ai vu quelques échantillons, est un français, et doit sous peu enrichir sa patrie des richesses que nous devrons aux recherches les plus opiniâtres et au travail le plus assidu.»

Nous avions examiné avec le plus grand soin les trois règnes de la nature morte et vivante, et ses imitations les plus parfaites, soit en dedans soit au dehors, dans les enclos, dans les serres et dans les différentes salles de cet immense établissement. «Il y a quelques années, dis-je à mon ami, un étranger récemment arrivé à Paris, eut lieu de se repentir de son excessive confiance, et surtout d'avoir cédé ici au premier mouvement d'une curiosité très-excusable. Au moment où, comme nous, il étudiait les différentes parties de l'histoire naturelle, dans les longues galeries de ce musée, un inconnu, dont la mise, la tournure, le langage, les formes polies annonçaient l'éducation la plus soignée, s'approche, lui adresse la parole, et entame une conversation très-savante, sur les curiosités rassemblées dans ce lieu. Vous trouvez, Monsieur, disait-il au nouveau débarqué, vous trouvez donc cette collection admirable? Eh bien! le croiriez-vous? des objets très-intéressans y manquent, et entre autres, le serpent à sonnettes. En effet, reprit le provincial, je l'ai cherché long-temps sans avoir réussi à l'apercevoir; pourtant, je connais parfaitement ce reptile assez commun dans les bois de la Louisiane, et je me rappelle en avoir lu plusieurs fois la description dans les mémoires des plus célèbres voyageurs. «Malheur à celui qui en est piqué: d'abord la douleur se fait peu sentir, en quelques secondes une enflure accompagnée d'élancemens, se développe autour du membre blessé, gagne bientôt par tout le corps, et souvent au bout de quelques minutes, l'homme ou l'animal n'existent plus; aussi tous les animaux craignent le serpent de cette espèce, dont la présence est attestée par le bruit de ses grelots qui se font entendre, dit-on, à plus de soixante pas et par une odeur cadavereuse»[21]. Monsieur me paraît extrêmement versé dans l'histoire naturelle, reprit le flatteur intriguant (car c'en était un), et M. de Lacépède, ajouta-t-il en souriant, ne ferait pas dans ses leçons une peinture plus exacte et plus frappante. Votre description est véritablement un tableau de maître. Tenez, comme entre amateurs il faut mutuellement s'obliger, je ne puis résister à vous faire une confidence. Mon oncle, dont l'hôtel n'est pas éloigné, possède un individu de cet espèce, d'une beauté surprenante et d'une grosseur prodigieuse, qui lui a été dernièrement expédié de la Nouvelle Orléans. Mon oncle est incroyablement jaloux de son serpent, ne le veut céder à qui que ce soit, pas même au gouvernement, quoiqu'il lui en ait fait offrir une somme considérable. Si cependant, Monsieur, vous étiez curieux de voir ce monstrueux reptile, je me ferais un sensible plaisir de vous conduire chez mon parent, même en sortant du muséum. La proposition est acceptée par le crédule étranger.

Nos deux naturalistes montent dans le même coupé; et après avoir suivi plusieurs rues, la voiture s'arrête devant un magnifique hôtel. Mon oncle est-il chez lui? demande l'officieux personnage. Oui, Monsieur, répond un suisse en livrée, en ce cas descendons; on entre, on passe dans plusieurs antichambres; on traverse une longue file d'appartemens pour se rendre au cabinet qui renferme le merveilleux phénomène que le Musée royal ne possédait pas[22]. Une dernière porte s'ouvre: qu'aperçoit l'étranger? Un tapis vert, une roulette et une nombreuse société de joueurs. Où donc est le serpent à sonnettes? demande-t-il.—Le serpent, Monsieur, lui répondit l'introducteur, n'était qu'un prétexte pour vous attirer ici, et procurer à ces Messieurs l'honneur et l'avantage de faire leur partie avec un savant tel que vous. Le jeune homme aussi surpris de ce compliment ironique, que désolé de s'être laissé entraîner dans un pareil piége, s'excusa sur son ignorance et sur son antipathie pour les jeux de hasard; il suppose des affaires pressantes, et veut sortir; vains subterfuges, on s'y oppose; les portes sont fermées à double verrou; inutilement il résiste; les menaces succèdent aux feintes politesses, et il est contraint de hasarder quelques rouleaux d'or, que malheureusement il avait sur lui, ainsi que ses bagues, sa montre, ses chaînes et autres bijoux qu'il perdit en peu d'instans.

Après avoir ainsi joué au roi dépouillé, les portes s'ouvrirent, et on lui permit de s'esquiver sans bruit, par un escalier dérobé, qui conduisait dans la cour d'un autre hôtel. Arrivé là, on le força de monter dans une voiture qui l'y attendait, et dont les stores étaient baissés. Incertain du sort qu'on lui ménageait, livré pendant près de deux heures aux plus sombres pressentimens et aux plus vives inquiétudes, il fut déposé et abandonné par le cocher sur un boulevard désert; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'amateur de serpens à sonnettes parvint à s'orienter et à regagner l'hôtel qu'il habitait. Depuis, malgré ses recherches multipliées, et celles de la police à qui il avait porté plainte, il n'a jamais pu découvrir l'infâme tripot où ce guet-à-pens lui avait été dressé.

CHAPITRE XXXV.

Suite du même sujet.—Vallée Suisse.—Réflexions philosophiques.—Montagnes.—Belvéder.—Projet d'hommage aux amateurs de la nature.—Améliorations possibles.—Un jardin de Kew en France.

Nous étions prêts de quitter les sentiers de la délicieuse vallée suisse qui nous eût paru presqu'un nouvel Eden, si les fabriques nombreuses qui la décorent, n'eussent attesté une longue civilisation.

Tout en réfléchissant au sort de ces êtres, si doux, si paisibles, si familiers, qui y jouissent d'une juste liberté, tandis que les cruels tyrans du désert y sont renfermés dans d'étroits cachots, Philoménor ne put s'empêcher de me dire: «Me pardonnerez-vous encore une réflexion bien morale, mais bien naturelle? Les tigres, les lions et les panthères nous environnent comme la brebis et la colombe: près de ces animaux féroces, nous écoutons sans terreur leurs affreux rugissemens. Les lois observées dans cette agreste ménagerie ne vous semblent-elles pas celles d'un gouvernement parfait, où la libre sécurité des bons naît précisément du rigoureux esclavage des méchans? Tout en convenant de l'à-propos, et de la justesse de cette espèce d'apologue, l'aspect imposant de la montagne qui conduit au Belvéder, fit promptement oublier au jeune Grec les axiomes et les théories politiques, en faisant éclore une foule d'autres idées.

Chaque pas qu'il faisait réveillait mille souvenirs recueillis dans ses voyages d'Italie: «Que ne puis-je ici, me disait-il, dans ces bois, sur les rampes de ces longues allées et dans les différens détours de ce parc royal, que ne puis-je ici revoir, comme au Jardin des Plantes de Padoue, les bustes de ces hommes utiles qui ont écrit sur l'histoire naturelle!

«Si ma mémoire ne me trompe pas, j'y vis autrefois ceux de Salomon, de Dioscoride, de Prosper Alpin, de Fabius Columna et de Pont Édra; pour moi, je voudrais placer encore sous ces ombrages les statues d'Aristote, de Théophraste, de Pline, de Linné, de Pluche, de Valmont de Bomare, de Buffon, de Jussieu, de Rozier, de Mordant, de Launay, de Dumont-Courset, de Lucas, de Thouin, et successivement des naturalistes qui auraient enrichi la science par leurs découvertes ou leurs théories. Je n'oublierais pas non plus d'admettre dans la société de ces illustres savans, les poëtes qui ont chanté sur la flûte champêtre le bonheur rustique, et tous les charmes de l'agriculture. J'y placerais Théocrite à côté de Virgile; et j'entremêlerais les Rapin, les Gessner, les Racan et les Thomson avec les Delille, les Florian, les Léonard, les Campenon et les Bernardin de Saint-Pierre. Ces bosquets seraient véritablement devenus le Panthéon des amans de la nature.

«Je suis étonné, s'écriait mon ami, je suis étonné que les habiles botanistes qui dirigent les travaux de cet utile établissement n'aient pas couvert davantage ces collines des productions qui leur sont propres, et dérobé à nos yeux cette terre où la mousse croît à peine: je n'y vois ni le millepertuis, ni la pervenche, ni tous ces végétaux indigènes ou exotiques, qui se plaisent si bien sous les ombrages. Dans les sites plus élevés, n'eût-il pas été facile d'acclimater ces plantes méridionales qui bravent impunément les ardeurs du soleil, et croissent pour ainsi dire spontanément au milieu des plus âpres rochers.

«Pour soutenir la montagne, ménager des repos, je voudrais y transporter, y disséminer et faire en quelque sorte sortir à travers les arbustes, des blocs de marbre[23] et de granit tirés de tous les départemens de la France; sans quitter Paris, l'architecte paysagiste nous aurait, comme d'un coup de pinceau, rapproché sur ces collines les richesses des Alpes et des Pyrénées.

«En inscrivant sur chaque bloc le nom, l'espèce, la variété et le pays dont il serait extrait, l'homme le moins lettré qui a déjà trouvé en tout genre, dans cette capitale, tant de moyens d'instruction, pourrait chaque jour, et à toute heure, faire un cours de géologie française. L'originale disposition des jardins de Kew, que j'ai vus en Angleterre, a provoqué cette heureuse idée. Que n'est-il en mon pouvoir de vous inspirer une jalousie très-fondée et très-peu dangereuse à ce sujet? car enfin, vous n'avez pas en France un seul jardin Royal qui, pour l'étendue et la distribution, ressemble à ce lieu délicieux; un seul jardin, où les plantes des quatre parties du monde soient réunies et placées, suivant les sites et les terrains qui leur sont propres. Ah! sous le beau ciel de votre pays, qu'il vous serait pourtant facile de choisir un canton coupé de montagnes, de vallées, de rivières et de ruisseaux, qui pût effacer cette merveille de l'Angleterre!

«Trianon, quoique fort joli, est dessiné sur une trop petite échelle: la Malmaison, si remarquable d'ailleurs par de précieuses plantations, n'a que des eaux factices. L'essai d'un Kew français serait possible, je le présume, à Saint-Ouen, Ermenonville, Morfontaine, Chambord, Rosny ou Rambouillet.»

CHAPITRE XXXVI.

Hôtel Bazancourt.—Marché aux vins.—Quelques réflexions sur les travaux publics.

Nous nous étions reposés au joli kiosque dit le Belvéder, qui dans ce moment réclame une restauration, et de plus, un gardien. Nous descendîmes de la montagne dont les points de vues sont très-variés. En sortant du Jardin du Roi, je dis à mon Grec: «Vous apercevez, dans cet ancien hôtel de Bazancourt, deux établissemens vraiment paternels. Sans être confondus dans cette maison d'arrêt avec d'infâmes scélérats, des militaires négligens ou égarés y sont punis par une détention momentanée; lorsque tout à côté, des enfans incorrigibles y sont, avec la même mesure, insensiblement ramenés à la pratique de la vertu. Par ce double trait de saine politique, on a songé également à maintenir une sévère discipline pour le présent, sans oublier de l'assurer par de solides garanties pour l'avenir.»

«Cette institution est très-philantropique, me dit Philoménor, si, comme je le crois, les écarts de la jeunesse ou de l'âge mûr ne sont, après tout, que des maladies morales, épidémiques et contagieuses, qui cèdent très-souvent à l'isolement des sujets qui en sont attaqués, et aux remèdes curatifs qu'offriront toujours d'excellens principes, de salutaires conseils, et surtout de bons exemples.»

Il avait à peine achevé, que le dépôt des vins se présenta devant moi. La curiosité de mon ami fut piquée par la singularité de l'édifice. «Cette halle est admirable, me dit-il: sa situation, sa coupe, ses distributions seraient parfaites, si les loges construites par les locataires de ces magasins y étaient d'un meilleur goût, et si l'on exigeait dans tout l'ensemble une tenue véritablement hollandaise. Je voudrais voir encore, sur la place qui se trouve au centre de ces pavillons, un monument en bronze, relatif aux vendanges: par exemple, quel sujet plus moral, plus propre à préserver un père sage des excès du vin, que le groupe d'un Noé recevant de la main pieuse de son fils le pudique manteau qui devait le mettre à l'abri des railleries de ses autres enfans aussi pervers que dénaturés. Ce sujet vaudrait bien Silène Bacchus, s'il était exécuté par l'habile ciseau de Raggi, de Bosio, de Cartelier ou de Dupaty. Comme en Italie les différentes variétés de vignes que produit la France, devraient utilement s'enlacer autour de ces jeunes érables, et faire briller jusques à leurs sommets leurs grappes dorées ou vermeilles.» «On y songera peut-être un jour, repris-je aussitôt; il ne faut qu'une heureuse inspiration; mais hélas! on entreprend ici des travaux, et souvent pendant des années ils restent ébauchés et imparfaits. Je vous le dis avec douleur, la négligence détruit vite ce que le génie commence et ne finit pas. Vous avez vu les différentes barrières de Paris construites bien avant la révolution, elles ne sont pas encore absolument terminées. Quelques-unes, soit par suite d'une construction peu solide, soit par des accidens inséparables de la guerre, ont été fort endommagées; pourtant leurs formes monumentales très-variées, d'un genre très-pittoresque, nous paraissent bien mériter l'attention de l'administration municipale, et conséquemment des réparations et un achèvement complet. Peut-être jamais les travaux publics n'ont été moins actifs que dans les trois années qui viennent de s'écouler. Si j'en excepte l'Opéra très-provisoire, la Bourse, la Chapelle expiatoire de la rue d'Anjou, les Églises de la Madeleine, de Bonne-Nouvelle, de Notre-Dame de Lorette, et quelques réparations faites à Saint-Severin et à Saint-Germain-des-Prés, nous n'avons vu partout que des édifices interrompus. Les chantiers des Tuileries, du Louvre[24], de Notre-Dame, de la fontaine de l'Éléphant, de l'Hôtel du ministre des affaires étrangères, sont restés déserts. Nous pouvons ajouter que les échafauds vont pourrir en pure perte, si le nouveau ministère n'y met ordre; et que les murs à demi construits se détériorent d'une campagne à l'autre».

«Ne dirait-on pas, s'écriait Philoménor, que le mal a des ailes, et que le bien a précisément l'allure de la tortue!»

CHAPITRE XXXVII.

Marché aux fleurs.—Fabriques nécessaires.—Plantations exotiques.—Avantages qui en résulteraient.

Tout en faisant route, nous traversions le marché aux fleurs, où étaient entassées pêle-mêle et très près l'une de l'autre les plantes de la belle saison.

«Cet emplacement est beaucoup trop petit, me disait le jeune Grec; jamais il ne fut en rapport avec les immenses richesses végétales que vous possédez. Vous avez planté dans ce marché quelques arbres communs et forestiers; vous y avez élevé des bassins grossièrement massifs, et fait couler quelques maigres filets d'eau, lorsque des génies, groupés avec grâce au centre des fontaines, devraient élancer dans les airs mille jets d'une onde pure et bienfaisante, comme pour rafraîchir les attraits de la jeune déité qui préside en ce lieu. Vous paraissez véritablement avoir oublié les ornemens qui accompagnent toujours le séjour qu'elle habite; point de jalousie entre Flore et Pomone. Le marché aux fleurs ne doit pas être plus maltraité que celui[25] des fruits et des plantes alimentaires.

«Mais non; vous avez disposé, en spéculateur mercantile, un lieu dans lequel un de vos poëtes eût, avec Horace, regardé nécessaire l'alliance de l'agréable et de l'utile. Et puis au lieu de ces frênes, de ces sycomores et autres plants rustiques, quelle raison vous aurait empêché d'y placer des arbres de choix qui vous eussent également donné une ombre hospitalière, et se fussent successivement couverts en différentes saisons, de fleurs et de fruits, ou même auraient conservé pendant l'automne et l'hiver une éternelle verdure[26].

«J'ajouterai que le public y eût chaque jour trouvé une source d'instruction continuelle, qui eût rendu plus populaire le goût de la botanique; et l'on sait assez que lorsqu'une fois cette science parvient à nous captiver, elle absorbe, presque malgré nous, toutes les facultés de l'âme, et nous garantit souvent de bien des vices, en nous procurant mille plaisirs innocens.

«Ces plantations eussent aussi très-bien accompagné quelques serres-chaudes ou tempérées et autres fabriques que j'aurais établies sur de nouveaux modèles, pour les plantes étrangères, trop peu acclimatées en France pour souffrir sans péril un transport journalier en plein air, et qui, même en été, redoutent la fatale influence d'une atmosphère trop inconstante. Des kiosques couverts sont d'autant plus urgens ici, que la plupart des plantes nouvelles de l'orangerie[27], malheureusement très-précoces, fleurissent dès les premiers beaux jours de nos faux printemps. Souvent j'ai vu un soleil trop ardent, une rosée inattendue, flétrir en peu d'instans la frêle beauté d'une plante superbe, dont le développement avait coûté plusieurs mois de culture à son infortuné propriétaire, tandis qu'un salutaire abri leur eût infailliblement conservé leur existence et leurs charmes. Ne vous étonnez point, mon cher ami, du zèle que je mets à défendre les intérêts des fleurs, et à leur accorder une protection spéciale. En Grèce, les fleurs étaient les odalisques de mon sérail; puissent les bazars conservateurs que je sollicite pour ces élégantes beautés, s'élever dans un pays où l'amitié et peut-être des affections plus douces doivent fixer mon séjour!»

CHAPITRE XXXVIII.

Café Procope.—Odéon.—Boutiques.—Echoppes.—Anecdote anglaise.—Artistes usurpateurs.—Ecole de Médecine.—Etalages ambulans.

Nous avions dîné délicieusement au petit Rocher de Cancale, établi nouvellement près du café Procope, un des plus anciens de Paris, et qui, dans le dernier siècle, était devenu une espèce de lycée où se rassemblaient les plus célèbres littérateurs du temps, attirés par la comédie française, qui se trouvait en face[28].

Après un léger trajet, l'Odéon s'offrit à nos regards, dans sa majestueuse simplicité. «C'est à votre patrie adoptive, mon cher Philoménor, que nous avons emprunté le nom antique que porte ce spectacle. Périclès avait ainsi appelé un théâtre que pendant sa longue administration, il fit bâtir dans la ville d'Athènes.

En réparant l'Odéon à neuf, en y déployant la magnificence des décors, en rendant cette salle plus belle qu'elle n'était auparavant, on assure qu'on a prévu tous les accidens qui pourraient occasioner de nouveaux malheurs, et pris de sûrs moyens pour en neutraliser les effets: des murs de séparation dans l'intérieur de la salle, des rideaux de fer, des toiles incombustibles, toutes ces mesures ont été sagement combinées, et cependant on laisse subsister d'autres foyers d'incendie[29], adossés même contre ce bel édifice; je veux parler de ces boutiques misérables, qui ôtent toute la grâce de ses portiques, boutiques dont les locataires couvrent les alentours de ce théâtre d'étalages multipliés, de paravens, de sales lambeaux, incompatibles avec la décence et la propreté. Enfin, l'enseigne d'une de ces échoppes, au tambour incendié, indique assez combien il serait urgent de faire disparaître entièrement à l'Odéon et à Feydeau, ces dangereuses boutiques qui risquent, d'un jour à l'autre, de compromettre la sûreté de ces théâtres. Qui ne gémirait sur des malheurs aussi terribles que ceux arrivés en 1816 au château de Bellevoir, en Angleterre, où le plus épouvantable incendie consuma les tableaux des Rubens et des Rembrand; on voulut sauver ces chefs-d'oeuvre, mais trop tard; ils furent presque tous la proie des flammes. Lors du dernier incendie de l'Odéon, on accusa la malveillance; on fit des recherches, des arrestations. Qui peut répondre que certains locataires ne deviendront pas un jour, soit par négligence, soit par des motifs plus coupables, les agens secrets des plus perfides combinaisons?» «Votre Potier, reprit Philoménor, eût pu dire dans le style propre à son genre de talent, des amateurs de loges grillées.» «Mauvais calembourg, repris-je aussitôt, sur un sujet aussi grave. Le goût de Paris commence malheureusement à vous gagner; pour moi, je vous le dis très-sérieusement, je suis convaincu que la faible rétribution, que la chambre des pairs et autres propriétaires retirent du loyer de ces boutiques, ne sera point un obstacle à la destruction totale de ces ignobles asiles de la misère et du mauvais goût, que doit nécessairement repousser l'élégance enchanteresse de quelques-uns de ces édifices. Devrait-on tolérer encore ces artistes de Savoye qui salissent les embasemens des portiques, non-seulement à l'Odéon mais aux Français? tous ces officieux de Paris, qui semblent s'être donné le mot pour s'installer sur les degrés de tous les monumens sacrés ou profanes, et y déposer les instrumens de leur profession? En thèse générale, la conservation des monumens exige qu'ils soient absolument isolés[30]. Avant ou après le spectacle, les théâtres ne devraient être habités que par les acteurs, les sentinelles et les concierges.»

«Eh! qui ne serait encore choqué, en voyant ces boutiques ou lanternes qui, récemment ou depuis plusieurs siècles, sont enchâssées dans les péristyles d'autres monumens aussi importans, boutiques qui ferment certaines arcades, masquent des parties essentielles d'architecture, et en détruisent toute la majesté?

«La construction des boutiques provisoires est une manie qui fait fureur dans ce siècle, où les règles du bon goût sont impitoyablement sacrifiées, pour se procurer quelques pièces d'or de plus[31]. Sans ce système prédominant, au lieu de permettre l'érection de ces nombreuses boutiques, nouvellement bâties en face de l'école de Médecine, on eût bien dû achever les ornemens de la fontaine, la seule de Paris qui forme cataracte. Maître du terrain occupé jadis par le couvent des cordeliers, on n'eût pas rétréci une place, déjà trop petite, pour bien détacher et faire ressortir convenablement un des plus beaux ouvrages de Louis XVI. Veut-on d'autres exemples? Remet-on à neuf un théâtre, une salle de concert, Favart ou Louvois, aussitôt les plus humbles artistes de la chaussure humaine des deux sexes s'en emparent, et couvrent de débris fétides les rians édifices consacrés aux plaisirs de l'opulence. Ce n'est pas seulement autour des bâtimens profanes qu'un aveugle intérêt a construit ces dégoûtantes échoppes. On les retrouve accolées aux temples les plus riches et les mieux dotés[32]. On a supprimé des boutiques construites sous les guichets des Tuileries, qui, malgré les préjugés du caractère français, assimilaient à un bazar l'entrée du principal séjour du monarque; à peine ont-elles disparu, qu'on a vu reparaître aussitôt des étalages nombreux mobiles ou permanens. Ces étalages ne devraient-ils pas être définitivement éloignés? Les marchands des rues adjacentes doivent assez fournir les comestibles pour la troupe et les jouets d'enfans. L'intérêt de quelques subalternes, qui peut-être tirent parti de ces abus, doit-il l'emporter sur les convenances de grandeur et de majesté, qu'il ne sera jamais permis de négliger dans le palais des rois?»

«Puisque vous êtes si délicat sur les convenances, reprit Philoménor, pourriez-vous m'apprendre qui a pu souffrir l'établissement d'une boutique de jouets d'enfans[33] dans l'enceinte même du jardin des Tuileries[34]? Autrefois, au moins, les girouettes et les moulins à vent ne se vendaient qu'en dehors de la grille; mais leur vente publique était proscrite à l'intérieur.» «Hélas! lui répondis-je, avec cette espèce de tolérance cupide qui s'introduit partout, espère-t-on donner au peuple un grand respect pour la résidence du souverain? Ignore-t-on qu'une chaîne, pour ainsi dire imperceptible, semble lier étroitement les petites choses aux plus grandes? Nos pères pensaient bien autrement, lorsqu'ils exigeaient même une toilette soignée[35], pour pouvoir se promener aux Tuileries. On doit se rappeler si, à cette époque, l'autorité était respectée: depuis, on sait assez que l'abandon de certaines étiquettes fut une des mille causes de la révolution française.» «Si ces usages incommodes sont abolis, me dit Philoménor, les fumeurs de cigares devraient-ils être tolérés dans les Tuileries? Je ne crois pas qu'il soit convenable que ce jardin devienne un estaminet en plein vent. On devrait n'accorder au limonadier des Tuileries la faveur de vendre dans le jardin ses liqueurs et son café, que sous la condition expresse d'y construire un kiosque solide et de bon goût, dont le dessin lui serait donné. La même mesure serait exigée de ces loueuses de journaux qui font, sur la nouvelle du jour, un commerce si lucratif; et on ne leur permettrait de placer leurs cabinets de lecture que dans des lieux où ils ne pourraient nuire à la beauté du jardin, comme, par exemple, exclusivement dans les deux futaies de marronniers.» «Le café et les cabinets seraient ainsi rapprochés, répliquai-je, des grands politiques de la Petite-Provence, gens toujours altérés, lorsque dans leurs curieuses conversations, ils ont débattu les intérêts de l'Espagne ou de la Turquie, et fixé les destinées des quatre parties du monde. Il est certain, mon cher ami, que ce café, ces boutiques, ces échoppes, qui gâtent entièrement le beau coup d'oeil de l'allée des orangers, seraient bien mieux remplacés par des palissades de lauriers, d'alaternes, de phylaria et autres arbustes à fleurs de toutes les saisons, qui finiraient par masquer, sans interruption, les gros murs qui soutiennent la terrasse des Feuillans.» «Je suis témoin reprit Philoménor, d'un abus bien incroyable. Me promenant un jour aux Tuileries, je vis un attroupement se former, et j'appris que trois jolies femmes, dont le costume était absolument pareil, en étaient la cause. Remarquées dès leur entrée dans le jardin, elles avaient été examinées de plus près par quelques jeunes gens qui s'étaient arrêtés tout court pour mieux les considérer. Aussitôt la multitude, toujours curieuse, toujours empressée, avait entouré les trois belles dames qui, en un clin-d'oeil, avaient été cernées. Leur embarras paraissait grand. Heureusement pour elles, les gardes du jardin leur offrirent de les protéger, en les priant toutefois très-poliment de sortir, pour se soustraire plus sûrement à ce genre d'affront, auquel peuvent être exposées les femmes les plus honnêtes et les plus respectables.

«L'urbanité française, ajouta le jeune Grec, ne découvrirait-elle point facilement les moyens de mettre un frein à une pareille licence, et de prévenir de semblables excès?

«Si les bicoques couvertes de toiles déchirées et de lambeaux, que l'on voit près la grille, dite du Pont-Tournant, et les Champs-Élysées, sont absolument nécessaires, ne vaudrait-il pas mieux y établir un petit nombre de pavillons élégans, réguliers et parallèles, qui serviront au même usage?

CHAPITRE XXXIX.

Affiches, placards.—Mot de Mercier.—Plaisans contrastes.—Création de compagnies de police, et d'un nouvel inspecteur des monumens.—Fosses inodores; gaz hydrogène.—Preuves de ses inconvéniens.—Avantages et dangers des nouvelles découvertes.

Six heures n'étaient pas encore sonnées, et les bureaux étant encore fermés, nous eûmes le temps de continuer nos observations critiques: «Voyez, me disait Philoménor; est-il possible que l'extérieur de l'Odéon soit aussi maussade et aussi bizarre? Ses colonnes ne sont pas même respectées; partout des affiches barbouillent les murs, et jusqu'aux voussures des arcades. Thalie et Melpomène applaudiraient sans doute à la disparition de tant de sottes et inconvenantes caricatures, que l'on expose, pour ainsi dire, dans leur sanctuaire.» «Dites-en autant, répliquai-je, de la salle de Feydeau dont le portique ressemble à l'entrée d'un théâtre de carton. Le granit factice y disparaît sous les placards de toutes couleurs. Qui n'aurait été choqué en lisant les annonces encadrées, saillantes, scellées en fer, naguère retenues même avec des chaînes, jusque sur les colonnes de Favart, dont le péristyle devrait, pour bien des raisons, être fermé avec des grilles[36].»

«Naguère! dites vous, reprit Philoménor; aujourd'hui même on en suspend effrontément entre les arcades de la rue Castiglione[37], dont elles défigurent les formes si belles et si pures. On en place même autour des superbes candélabres en bronze[38] du pont des Arts, et de ceux qui, sur les boulevards des Italiens, éclairent l'entrée des rues Grange-Batelière et Le Pelletier; et cependant avec des moyens peu dispendieux que j'indiquerai, on n'aurait pas lieu de gémir sur la tenue pitoyable des plus gracieux monumens de Paris. Des plaintes aussi raisonnables s'élèvent ailleurs, notamment lorsqu'on passe dans la rue des Colonnes, près Feydeau; vient-on de réparer ou de mettre à neuf une galerie, aussitôt des ouvriers y font peindre en toutes nuances les signes de leurs différens états, sans qu'aucune autorité exerce à ce sujet une utile censure; par respect pour le bon goût, sans froisser les priviléges de la propriété, le gouvernement, ce me semble, a bien le droit acquis de proscrire un semblable vandalisme. Abus vraiment déplorable qui ne se trouve peut-être qu'en France, mais qui, très-certainement, n'existe point à Rome, à Milan et à Londres[39]. L'imprimerie est devenue la lèpre de l'architecture! Excepté le Luxembourg, l'Élysée-Bourbon et quelques parties du palais du duc d'Orléans, il n'est pas un monument, une colonnade, un édifice public, qui ne soient offusqués par une quantité d'affiches, de placards, qui non seulement nuisent à la grâce de l'ensemble, mais qui sont encore, par leur objet, de l'indécence la plus révoltante; on en a vu même quelques-unes qui prêtaient au calembourg, et qui, probablement conseillées par les ennemis de la France, étaient une insulte directe à la majesté royale. L'étranger croira-t-il qu'aux Tuileries, contre les pilastres soutenant la grille, rue de Rivoli, côté du Carrousel, et côté du quai, depuis le pavillon de Flore jusqu'au jardin de l'Infante, l'étranger, dis-je, croira-t-il qu'il existe un si grand nombre d'affiches, qu'on se figurerait presque entrer dans un magasin[40]?

«L'affiche usurpatrice n'a pas même épargné la partie du Louvre nouvellement regrattée où se voit le buste de Louis XIV, où l'on est saisi de surprise et d'admiration en considérant la magnifique colonnade du médecin architecte[41]; et c'est précisément dans cet endroit que souvent les placards de toute nuance sont le plus multipliés. De temps en temps, je le sais, on les fait disparaître, mais jamais entièrement; et des lambeaux d'affiches à moitié détachés, y voltigent encore au moment où je vous parle; déjà les pilastres des nouvelles grilles en sont couverts; on vient même d'en placer plusieurs jusque dans l'intérieur du Louvre[42], sous les guichets.» «Quels sont donc les devoirs des conservateurs de vos palais, s'écria Philoménor? Sur quels objets s'étend leur surveillance?» «Oui, mon ami, repris-je, d'après des abus aussi crians, d'après une pareille audace, je suis étonné de ne pas voir ici, en grosses lettres, les annonces des nobles métiers que l'on exerce sur le pont voisin.» «Ne vous fâchez pas, me dit mon Grec: pour moi, lorsque je considère ces éternels placards, je me rappelle ce mot si plaisant de Mercier: «Jamais l'antiquité, ne connut le placard. Pauvre antiquité! nos descendans seront bien mieux endoctrinés. Le placard! il couvre, il colorie, il habille Paris, à l'époque où ces lignes sont tracées; et l'on pourrait dire Paris affiche, pour le distinguer par son costume le plus apparent, des autres cités de l'univers.»

«Mais cet outrage fait à nos monumens, s'est étendu plus loin que sur nos théâtres, les palais des grands, des ministres, des chambres et du garde-meuble de la couronne; il a gagné quelquefois jusque sur nos arcs de triomphe, jusque sur nos plus magnifiques établissemens, tels que l'hôtel de la Monnaie, l'Institut et ses galeries adjacentes, où des tentes, des bureaux, des étalages sans nombre dérobent en partie à l'oeil du spectateur, les façades de ces deux dépôts des richesses nationales, soit métalliques, soit intellectuelles. Cette monstruosité s'est encore glissée jusque sur les péristyles de nos églises[43], où le prospectus d'un Voltaire compacte se trouve quelquefois placardé à côté du mandement religieux; où les secrets du charlatanisme pour les infirmités les plus honteuses, se trouvent accolés à l'annonce d'une mission et d'une retraite; et plus d'une fois l'afficheur a collé sur les murs du même temple le nom du prédicateur de la station, tout près de l'annonce des pièces où devaient jouer Talma et Potier et contre l'adresse indiquant le changement de domicile du costumier fournisseur des bals de Paris.

«Faut-il tout dire? l'intérieur même des basiliques n'a pas été respecté[44]. En un mot cette gangrène monumentale a couvert grotesquement tous les endroits où l'architecture offre le coup d'oeil le plus imposant et le plus magnifique; mais comme il ne suffit pas de critiquer et de dénoncer des abus sans indiquer les remèdes, voici les moyens simples que je proposerais, si j'avais l'honneur de les communiquer à l'autorité jalouse de les faire cesser, et d'acquérir le titre de restaurateur de leur antique beauté. Je désirerais qu'on plaçât nuit et jour des gardes près des monumens qui n'en ont point, et que ces sentinelles fussent centuplées, lors des réunions publiques, pour empêcher et prévenir toute espèce de dégradations. Il faudrait défendre, sous peine d'une forte amende, de placarder contre aucun monument tel qu'églises, palais, hôtels, fontaines, colonnades[45], théâtres, ponts et tout autre lieu consacré au service public, en assignant pour les affiches de spectacles, un endroit unique[46], dans chaque local, qui n'ôte pas à la vue le plaisir de contempler le bel ensemble de ces murs. Il serait même beaucoup mieux de les placer, comme à Londres[47], dans un cadre mobile, et de ne jamais les coller contre les murs. Il faudrait ordonner que les affiches existantes seront enlevées avec soin, ainsi que ces ébauches insipides, ces grossières caricatures que les crayons de la malveillance ou de la sottise se complaisent à y tracer. Il serait même nécessaire d'exiger une amende de ceux qui violeraient la défense d'en appliquer de nouveau sur nos beaux monumens. Je regarderais comme urgent d'arrêter que les affiches, annonces et placards seront mis exclusivement à l'avenir près des cafés, des restaurateurs, marchands de vin, en un mot, aux seuls endroits fixés par la police dans les différens quartiers de Paris; ou mieux encore sur des colonnes[48] élevées exprès, lorsque la nécessité l'exigerait. On devrait créer enfin un inspecteur et restaurateur des monumens publics, qui ne se contentât pas d'en porter le titre, et surtout d'en toucher les émolumens, mais qui en remplît scrupuleusement les fonctions, et dont l'unique emploi, l'utile dictature, serait de censurer, de supprimer et de réformer les abus qui, malgré sa vigilance, s'introduiraient dans les différens quartiers de cette grande ville. On croira facilement qu'il serait indispensable de choisir cet inspecteur parmi les amis des arts les plus zélés, les plus actifs et surtout les plus éclairés, et de lui accorder des appointemens modérés, mais assez forts, pour qu'il pût se transporter facilement dans tous les endroits où son emploi l'appellerait continuellement. On n'hésiterait pas, d'après ces antécédens, à lui accorder une autorité assez illimitée, pour qu'il ne fût point contrarié dans ses plans par la routine et par de sordides intérêts. Cet inspecteur serait d'ailleurs sous la surveillance du ministre de la police, et aurait le droit de proposer, soit au ministre de l'intérieur et de la maison du roi, soit au préfet, soit au conseil municipal, les améliorations qu'il jugerait convenables. Enfin, je mettrais à sa disposition un nombre déterminé d'ouvriers, pris parmi ceux qui se trouvent sans ouvrage, pour nettoyer et entretenir l'intérieur et l'extérieur des bâtimens publics qui en auraient besoin; des fonds dont cet inspecteur deviendrait comptable, seraient affectés à ces travaux vraiment conservateurs.»

Les portes de l'Odéon s'ouvraient; Philoménor me fit encore observer qu'une grande partie des murs de ce théâtre n'avait pas été regrattée depuis sa restauration; ce qui produisait la bigarrure la plus choquante. «Quelle odeur! ajoutait le jeune Grec, en traversant le péristyle[49]! On a récemment inventé les fosses inodores, (qui ne le sont pas toujours) découverte bien intéressante pour la salubrité publique, et on néglige les moyens les plus simples de la conserver.» En disant ces mots, nous montâmes le magnifique escalier, et nous fûmes placés de manière à voir parfaitement l'ensemble de la salle, entièrement éclairée par le gaz hydrogène. Philoménor reprit bientôt le fil d'une conversation que notre entrée à l'orchestre avait momentanément interrompue. «S'il était permis, me disait-il, de confier à l'oreille de certains novateurs des vérités légèrement acerbes, mais trop justement méritées, que je leur tiendrais volontiers ce langage: hommes doctes, qui voyagez si commodément par terre et par eau, pour conquérir, en Angleterre, les sublimes découvertes du jury et du gaz hydrogène, de grâce, ne rejetez pas une supplique éminemment libérale, et qui vous est adressée par le patriotisme le plus pur. Sollicitez seulement un petit voyage en Belgique ou en Hollande; et tâchez de nous en rapporter ce système d'excellente police, de propreté rigoureuse et salubre, qui fait de Bruxelles et d'Amsterdam les plus belles et les plus saines villes de l'univers.» «Au moins, à leur retour, repris-je aussitôt, on n'aura pas lieu de leur reprocher des lumières aussi nauséabondes[50]. L'éclairage par le gaz[51] avait d'abord été abandonné au café de la place de l'hôtel de ville, et au passage des Panoramas, pour un très-grand inconvénient, une puanteur insupportable, qui chaque jour se fait sentir dans les corridors, les foyers, et jusque dans l'intérieur des salles de spectacle[52] éclairées par ce fluide pestilentiel; j'en ai pour garant le Miroir; et, certes, le Miroir ne doit pas être infidèle; on ne l'accusera pas d'être l'ennemi des brillantes lumières. Je me souviens d'avoir lu dans un de ses numéros (21 septembre 1822): «On avertit le directeur qu'une odeur fétide occasionée par les préparatifs du gaz anglais indispose tous les spectateurs;» et dans un autre plus récent, (décembre) il nous apprend: «que le gaz de l'Odéon a une odeur fâcheuse; que le gaz de l'Opéra exhale une odeur sulfureuse la plus désagréable; il a fait la même expérience aux Variétés, et chez les marchands qui avoisinent ce théâtre. On n'aurait rien écrit sur tout ceci, ajoute-t-il, si l'on n'avait eu à se plaindre que des éclipses du gaz[53], dont j'ai été témoin plusieurs fois à l'Opéra et dans tout le quartier que doit éclairer la compagnie royale; mais je ne puis supporter une odeur qui me suffoque, et qui me fait tousser encore.»

«Cependant, puisque malgré le vice radical et presqu'irrémédiable d'une chaleur qui absorbe l'air le plus pur et le plus vital, puisque malgré le défaut très-marqué d'une lumière trop éblouissante[54], d'un éclat singulièrement inconstant, et par là, fatigant pour les acteurs et les spectateurs eux-mêmes, ce procédé est définitivement adopté pour deux grands théâtres et un petit, et bientôt pour l'École de Médecine, la Monnaie, l'Institut, enfin de proche en proche, pour nos plus somptueux établissemens, j'interrogerai les plus habiles chimistes; je leur demanderai la solution d'un double problème qui intéresse également la conservation des monumens et de ceux qui les fréquentent.

«Je demanderai donc si le gaz hydrogène ne doit pas noircir par ses exhalaisons, les dorures qui ont été prodiguées dans les salles où il est introduit; si cette nouveauté privilégiée ne doit pas ternir avant six mois les fraîches et brillantes décorations qui, en ne se servant que de l'éclairage ordinaire, auraient pu subsister quinze ans sans la moindre altération; enfin si la santé, l'existence même des spectateurs, ne sont pas exposées chaque jour au péril le plus imminent?» «Eh! mon cher ami, la chose n'est-elle pas démontrée par une bien fatale expérience! Les décors de l'Odéon sont en partie flétris: les dorures de la coupole, placées au-dessus du magnifique lustre du nouvel Opéra, ont déjà perdu leur éclat: vous doutez encore des suites funestes qu'entraîne après soi l'opiniâtre entêtement de nos amateurs anglomanes. Ignorez-vous donc qu'un jour les réservoirs du Luxembourg ont été subitement rompus, et que tout le quartier Saint-Germain fut horriblement infecté? Ignorez-vous que plusieurs personnes en sont mortes? Une fatale expérience n'a-t-elle pas prouvé que les eaux puisées à l'endroit où celles du gazomètre se déchargent, ont les qualités les plus délétères pour tout ce qui respire[55]? Et ces malheurs patens n'ont pas guéri les novateurs! La vie d'un homme n'est-elle pas cent fois plus précieuse que cette perfide découverte, dont plus d'une fois déjà on a eu lieu de regretter l'introduction en Angleterre? Et pour corroborer ce que j'avance, je vous citerai des faits qui m'ont été rapportés par un témoin oculaire. Il y a près de huit mois, un des conduits intérieurs du gaz se brisa par un effet de l'extrême chaleur dont les élancemens, comme je vous l'ai fait remarquer, sont perpétuellement variables et vacillans, et le feu prit au théâtre de Hay-Market pendant la représentation. On pensa être étouffé par l'odeur contagieuse dont on fut frappé; l'affreux danger, m'a-t-on assuré, ne fut bien connu, que lorsque la prompte évacuation de la salle, et des secours administrés avec une sage célérité, eurent préservé ceux qui assistaient à ce spectacle. Chez des chimistes très-connus à Londres, Savory et Moore, le feu prit dans une pharmacie, éclairée par les mêmes moyens; le dommage fut immense.

«Le 22 mars 1822, vers les quatre heures après midi, un gazomètre de Friars Street a éclaté avec une détonation terrible. C'est là qu'est le réservoir qui fournit le gaz à Black Friars Road et autres rues adjacentes; il contenait alors environ cent soixante tonneaux d'eau. On suppose que l'accident est provenu de ce que le gazomètre était trop chargé. M. William Morgan, ingénieur, fut jeté à dix-huit toises, par-dessus le faîte de la maison d'un M. Andrews dans Green Street, et tué roide… L'explosion causa beaucoup d'autres dommages dans les environs, et plusieurs personnes ont été grièvement blessées. M. Roper a manqué de périr, et le bâtiment où il fait bouillir des os a été détruit. Plusieurs autres bâtimens ont été endommagés; lorsque le gazomètre a éclaté, l'eau s'est élancée avec tant de force, qu'elle a renversé la maison de Mme Clarke, et emporté une petite fille à plus de cinquante verges. Enfin, le 27 octobre de l'année 1822, le quartier de l'Opéra de Londres éprouva les plus vives alarmes et la plus profonde terreur[56], en voyant un immense volume de flammes sortir des décombres de la façade de la Compagnie des Indes, qui venait de s'écrouler, par l'effet d'une explosion, dont le bruit ressemblait à celui d'une décharge de plusieurs grosses pièces d'artillerie. On ne peut comparer la secousse qu'à un violent tremblement de terre; il en sortait une odeur insupportable. Cette explosion provenait de l'inflammation du gaz qui s'était échappé des tuyaux souterrains, qu'on n'avait pas eu soin de tenir bien fermés. Plusieurs autres bâtimens en ont été endommagés, entre autres ceux de la compagnie de Westminster-Wine, qui renferment des celliers considérables; plusieurs personnes ont été plus ou moins brûlées; d'autres ont péri dans les flammes[57].»

«Le vertige est tel, que l'on s'endort sur d'autres périls. Vous le savez peut-être, avant et depuis la révolution, des éboulemens considérables ont eu lieu dans les vastes carrières sur lesquelles la moitié de Paris est bâtie. L'autorité fut alors vivement alarmée. On fit de grands travaux, on raffermit les immenses parois et les énormes piliers qui supportent les voûtes de ces souterrains; et dans ce moment, par suite des excavations, peu profondes il est vrai, mais incalculables, exécutées pour l'introduction du gaz, les entrepreneurs semblent oublier que les affreux résultats de dangers toujours menaçans, sont plus que triplés. Quel sera le sort d'une cité ainsi traversée en tous sens par des milliers de canaux putrides? Ne ressemblera-t-elle point à ce pestiféré qui, malgré ses plaintes et ses gémissemens, sent de plus en plus circuler dans ses veines un feu délétère qui doit tôt ou tard consumer sa vie? Que deviendrait Paris le jour d'un tremblement de terre, sans cesse possible et toujours imprévu? Que deviendrait Paris, si les convulsions de la nature brisaient en mille endroits les tuyaux conducteurs du fluide hydrogène; si les détonations de ce fluide phosphorique et enflammé se joignaient aux oscillations, aux secousses du globe et à des éruptions volcaniques? Sans parler des accidens causés par le défaut de surveillance, n'a-t-on pas lieu d'appréhender, dans un siècle de révolutions, qu'un chef de conspirateurs ne s'empare à l'improviste de l'un des réservoirs du gaz? N'est-il point à craindre que, maître d'arrêter l'échappement de cette pernicieuse lumière, il ne plonge tout un quartier dans l'obscurité la plus profonde, pour exécuter plus sûrement et avec impunité ses horribles complots? D'ailleurs enfin, indépendamment des calculs de la malice humaine, la suspension du principe lumineux sera toujours à craindre, presque toujours inévitable, toutes les fois qu'une réunion de personnes sera trop considérable, en raison du local[58].»

«Tout ceci est physiquement prouvé, me dit mon Grec, mais pourquoi glissez-vous si légèrement sur les suites que peut avoir la moindre inadvertance, lorsque le Miroir d'hier m'apprend, «qu'un incendie s'est manifesté dans un quartier très-populeux de Londres que cet accident a compromis pendant quelques heures. La négligence des préposés au gaz en était la cause[60].» «Le croiriez-vous, repris-je, mon cher ami? les partisans intéressés du gaz ont répondu: «L'hôtel du prince de Schwartzemberg vient de brûler; une bougie a mis le feu à la salle du bal, c'est la faute des fabricans de bougies.» Cette réponse, je n'ai pas besoin de vous le dire, est une absurdité, un pur sophisme. Lorsque l'affreux accident eut lieu, on ne dut s'en prendre, ni à la bougie, ni à celui qui l'avait fabriquée; mais bien à l'imprudence et à l'incurie de l'ordonnateur de la fête, qui plaça trop près des lustres des matières combustibles, des feuillages, des guirlandes de fleurs. On accusa la malveillance; sur ce dernier fait, les soupçons ne sont pas dissipés. D'ailleurs la comparaison entre les dangers d'un incendie ordinaire et ceux de l'inflammation du fluide étranger n'est pas supportable. Que la flamme d'une bougie atteigne un rideau, une draperie, ou tout autre objet, souvent on aperçoit l'ennemi avant qu'il ait fait des progrès; quelquefois le feu est lent à se développer; lorsqu'il agit sur certaines matières, il suffit de l'étouffer, pour l'éteindre. Ordinairement, en peu de temps, avec de l'eau, des pompes et des bras, on réussit à s'en rendre maître et à sauver ses trésors et sa vie. En est-il ainsi du gaz? Par quels moyens connus la sagesse humaine, toute prévoyante que vous la supposiez, arrêtera-t-elle l'éruption inattendue, subite, d'une force comprimée qui, en sortant de sa prison, soulève et renverse comme un volcan, les édifices les plus solides, qui brûle, asphyxie et donne la mort avec l'activité de la foudre?

«Voici quelque chose de plus positif: je tiens de physiciens très-célèbres une décision à ce sujet, qui doit jeter la terreur au milieu des plaisirs. Si, comme me l'ont certifié deux anciens élèves du premier médecin de Paris, si dans la salle de l'Odéon un des tuyaux propagateurs du gaz venait malheureusement à se rompre par une cause possible et imprévue, il n'y aurait pas un seul des spectateurs qui eût le temps d'échapper à l'explosion de cette vapeur mortelle; tous périraient misérablement dans l'instant le plus rapide que conçoive la pensée. Conséquemment, si cet accident arrivait le jour d'une représentation extraordinaire, plus de quatre mille personnes auraient à Paris le sort des habitans de Pompeïa et d'Herculanum!…[61]»

«Ô Providence! s'écria Philoménor, de modernes Érostrates seraient-ils les aveugles instrumens de vos impénétrables justices?»

«Pour vous citer un fait plus récent, répliquai-je, attendra-t-on que nos théâtres et nos autres édifices aient le sort de ceux de Munich[62]? Il est rare que l'on prévienne les accidens avant qu'ils arrivent. Ainsi l'on n'a songé à fonder à Rome une école d'architecture, que lorsque deux propriétaires, M. Simonnetti et son fils, ont été écrasés sous les décombres d'un édifice peu solidement construit; ce fâcheux événement a eu lieu en 1823. D'après les exemples cités et les oracles sortis de la bouche de deux hommes qu'un profond savoir a dégagés des préjugés d'outre-mer, persistera-t-on, par suite d'un engouement coupable à maintenir un système pitoyablement économique, qui peut d'un jour à l'autre, compromettre la vie d'un si grand nombre de Français; et, ce qui est bien moins précieux, la fraîcheur des décors de nos spectacles et la conservation des chefs-d'oeuvres de notre Musée moderne, auprès duquel sont si imprudemment établis les réservoirs infernaux de cette invention détestable? Je ne vous ai pas encore parlé d'inconvéniens plus minces encore; mais qui n'en feront pas moins jeter les hauts cris. Dans nos théâtres, l'air échauffé, épaissi, corrompu par les émanations du gaz, affecte la voix de nos acteurs et de nos actrices, les force de s'arrêter au milieu de la plus brillante roulade, et semble flétrir jusqu'à la beauté même[63].

«Quelques journaux, nous ont appris que la nouvelle salle de l'Opéra, déjà éclairée par le gaz, serait encore chauffée par la vapeur qui, comme l'on sait, introduite dans la marine marchande, a déjà englouti au fond des mers des cargaisons considérables[64], appartenant aux premières maisons de commerce.» «On n'en ira pas moins, me dit Philoménor, à ce spectacle. Le péril est un nouvel attrait pour ces femmes charmantes, ces élégans qui, malgré les malheurs arrivés presque sous leurs yeux, n'en prenaient pas moins l'an dernier, des bains d'air, en descendant les montagnes Beaujon. Quel philosophe ne dirait pas cependant, ici, avec votre bon La Fontaine:

Fi du plaisir que la crainte accompagne!»

«Hélas! mon cher ami, lui répliquai-je, les fléaux du ciel ne sont-ils pas assez nombreux? Le génie de l'avarice veut-il multiplier trois périls à la fois? je dis trois, et je compte bien. Malgré toutes les précautions et la vigilance la plus exacte, un incendie ordinaire n'a jamais cessé d'être possible dans une salle presque entièrement construite en bois. L'orgueil de certains économistes désappointés par le miroir de la vérité, que nous sommes à même de leur présenter sans voile et dans le plus grand jour, cet orgueil très-irritable nous condamnera-t-il à périr sous la coupole de nos théâtres, comme l'oiseau sous le dôme de verre de la machine pneumatique? Et après avoir été asphyxiés par le gaz[65], faudra-t-il, pour ménager leur-amour propre, sauter avec la chaudière à vapeur? Qu'on y réfléchisse donc sérieusement, avant de placer les amateurs de musique sur le cratère d'un pareil volcan.» «Cela serait un peu dur, me dit mon Grec; et cependant je le sais, un hôpital, un palais, quatre théâtres, un boulevard, des magasins sont éclairés par le gaz.» «Ah! repris-je, combien Paris ne devrait-il pas regretter les millions prodigués sans un prudent examen, pour introduire ce redoutable météore dans ces établissemens, et notamment à l'hôpital Saint-Louis? Ces asiles du malheur et des pauvres infirmes seront-ils long-temps exposés à tous les dangers dont nous avons prouvé l'existence? Seront-ils éternellement éclairés et réchauffés par une lumière aussi malsaine, aussi dangereuse, aussi contraire aux vrais intérêts de la patrie? Tranchons le mot: si comme sous Charles VI, les Anglais étaient maîtres en France, quel coup plus terrible, mon ami, pourraient-ils porter à nos propriétés rurales, à nos manufactures et à notre industrie[66]?»

«Mais, répliqua Philoménor, les frais déjà faits pour l'appareil sont énormes!» «Eh! que m'importe, mon cher Grec? L'intérêt particulier ne doit-il pas céder à l'intérêt général? La vie des hommes n'est-elle pas cent fois plus précieuse que des millions d'or dépensés sans réflexion, pour le plus insensé des systèmes?

«Depuis que, par un zèle anti-patriotique, cent machines étrangères ont remplacé les doigts de nos villageoises et les bras vigoureux de nos paysans, que de voix dans nos campagnes ont maudit ces inventions ennemies, qui ont réduit tant de familles laborieuses à la plus affreuse indigence.

«On a vu, sur une surface de plus de soixante lieues carrées, des mères de famille, de jeunes filles rayonnantes de santé, des femmes infirmes qui vivaient honorablement du produit de la filature de coton, mendier leur pain, faute d'ouvrage. Pour compléter ces désastres, qui n'ont guère atteint que le sexe le plus faible, il suffirait d'introduire en France des charrues mécaniques, pour la culture des terres, des semoirs mécaniques pour les bleds et les fourrages, des fléaux, des vans et des cribles mécaniques, pour le battage et l'épuration des grains; enfin des faucilles mécaniques, pour la coupe des prairies, et toute cette prétentaille d'instrumens rustiques, inventés chez une nation rivale, où les grands propriétaires semblent avoir tout fait pour avoir, le moins possible, besoin de la main-d'oeuvre de l'indigent. De pareilles inventions, excusables chez un peuple neuf et qui aurait de grands domaines à exploiter, conviendront-elles dans un pays anciennement cultivé, à une nation aussi nombreuse que la nôtre, dont les deux tiers des individus qui la composent, sont employés aux travaux de la campagne, et n'ont souvent, pour toute fortune, qu'un salaire acquis chaque jour par de pénibles efforts, et au prix de leurs sueurs.» «Je pense bien comme vous, reprit le jeune Grec; il est donc évident que les mécaniques de ce genre ne doivent être, pour des Français, que de simples objets de curiosité, propres à compléter votre musée d'arts et métiers; elles peuvent encore servir d'amusemens, mais rien de plus, à quelques agronomes économistes. Il serait absurde de chercher à prouver que l'usage de ces machines, adopté généralement en France, serait aussi immoral, aussi barbare, qu'impolitique. Les résultats d'une invention, quoique étrangère, sont-ils favorables à notre prospérité agricole ou municipale, n'hésitons pas à la naturaliser en France; mais si de fortes raisons ont prouvé que les avantages en sont balancés par des inconvéniens, d'abord inaperçus; si d'épouvantables malheurs ont déjà signalé leur inoculation dans le corps politique, mon ami, rejetons de dangereux procédés, de pernicieuses méthodes, avec l'indignation d'un peuple libre, d'un peuple fait, par la richesse de son sol et par ses propres lumières, pour donner le ton aux autres nations, et non pour le recevoir.»