CHAPITRE XL.
Salle de l'Odéon.—Mesquinerie des décors.—Acteurs tragiques.—Vêpres
Siciliennes.—Mlle Georges.—Victor.—Mlle Anaïs.—Perrier.—Mlle
Millen.—Marivaudage.
De notre dissertation sur le gaz hydrogène, nous passâmes à l'examen de la salle qui nous parut très-belle. «La loge du Roi, reprit Philoménor, serait mieux placée, si les cariatides qui la soutiennent eussent été mises plus en avant; elle eût été plus convenablement ornée, si l'on y eût ajouté de riches draperies, comme dans les autres spectacles royaux: des peintures dans l'intérieur ont un caractère trop mesquin; on serait obligé d'y suppléer, si le monarque honorait ce théâtre de sa présence.
«Je crois ne rien avancer de trop, en blâmant cet excès de dorures fausses, ternies comme je vous l'ai dit, par l'influence du fluide ennemi. Il eût mieux valu en mettre moins, et de plus solides. J'en dirai autant de ces ornemens, colifichets fort à leur place, s'ils étaient assez éloignés d'imprudens spectateurs, pour être conservés sans aucune mutilation; c'est un principe dont l'expérience a prouvé le mérite.
Dans les monumens très-fréquentés[67], et sujets par cela même à des accidens prévus, il est très-important que les décors soient plus solides que riches; peut-être donc il eût mieux valu ne pas employer ces bas-reliefs, ces cariatides de plâtre ou de carton doré, et y substituer un petit nombre de statues de marbre ou de bronze, et quelques colonnes en granit, en stuc, en toile moirée. Cela, j'en conviens, eût coûté un peu plus cher, eût offert au premier moment moins de clinquant, mais aurait duré des siècles, et vous eussiez utilement imité les nations antiques dont les glorieux travaux ont survécu à tant de révolutions diverses.»
Nous avions écouté la tragédie avec la plus scrupuleuse attention. «Déjà comme vous avez vu, mon cher ami, les acteurs du second théâtre Français ont abordé, avec le plus grand succès, les rôles de Saint-Prix, de Talma et de Lafon; et les Vêpres Siciliennes, cette tragédie éblouissante de fraîcheur et de jeunesse, a développé les talens les plus brillans. Joanny, Eric-Bernard ont été éminemment tragiques.» «Oui, j'en tombe d'accord avec vous, reprit Philoménor; mais si les acteurs ont laissé peu à désirer, en a-t-il été ainsi des actrices? Quelques-unes ont fait des efforts: de grands bras étendus, des convulsions, une mort subite, une résurrection plus soudaine, tout cela afflige et console un public bénévole et sensible; mais ne satisfait pas entièrement des connaisseurs sévères. Il faut des nuances marquées dans les transitions; je l'ai appris de vos grands maîtres: on doit sur la scène s'évanouir avec art; reprendre un peu plus lentement ses sens, et surtout après une défaillance simulée, un je me meurs désespérant, ménager davantage ses forces, et ne pas courir aussitôt sur le parquet comme une bacchante du mont Ida; enfin, la douleur, ce me semble, doit avoir une expression plus vive après la catastrophe qu'avant les événemens qui la précèdent. Des gémissemens, des cris même auraient été dans la nature, et auraient dû remplacer ce muet désespoir lorsqu'Amélie voit périr de la même épée son amant et l'époux auquel son frère expirant l'avait unie. Malgré les défauts indiqués et ces utiles censures, l'actrice chargée de ce rôle a néanmoins de la beauté, de l'intelligence, de l'énergie et du sentiment; et l'on doit, je crois, attribuer ces imperfections plutôt à l'inexpérience et au peu d'usage de la scène, qu'à l'absence des talens dramatiques.
«Que dire de l'immobile suivante dont les bras croisés, le regard bénin, la modeste et paisible contenance, faisaient un si plaisant contraste avec les évolutions théâtrales de la tragique princesse? La part de la critique faite, je finirai par convenir que cette suivante a passablement déclamé les récits semés dans la pièce. Ce théâtre est dans ce moment très-riche en princesses; et, il faut l'espérer, le deviendra davantage encore. Plusieurs, telles que Mlles George, Guérin, Dérudder, Petit, Wenzel, Gersay, ont ceint le diadême avec une distinction marquée.
«Pendant un temps, l'apparition d'une cantatrice du grand Opéra, Mlle Percillé[68], sur la scène du second théâtre Français, aurait dû rassurer par ses talens, les amateurs de l'art, sur l'existence de la nouvelle troupe. Seulement, j'eusse désiré que cette actrice eût eu un peu plus de fierté dans la position de sa tête, et que la dignité de ses attitudes secondât davantage son admirable organe; alors elle eût pu compter sur des applaudissemens mérités, si elle fût restée à ce théâtre. Malgré cette foule de jeunes rivales qui se disputent ici le sceptre tragique, je trouve que l'on a beaucoup trop tardé à séduire la belle reine de Messène ou de Babylone; et certes, la prospérité de ce théâtre exigeait que l'on tirât plus tôt cette souveraine fugitive de sa vie errante et proscrite, pour la placer sur le trône de l'Odéon. En supposant, comme on l'a dit, que cette princesse demandait des tributs exagérés, l'affluence des spectateurs eût bientôt dédommagé la direction des sacrifices qu'elle aurait faits. Félicitons-nous, puisque cette actrice transcendante a triomphé des obstacles que lui opposait l'envie et la crainte d'une dangereuse rivalité. Après avoir long-temps perdu l'espérance de revoir les grands talens des Dumesnil et des Clairon, soutenus par le prestige d'une beauté majestueuse et les accens les plus véritablement tragiques, cette précieuse acquisition donne à l'Odéon une Athalie, une Agrippine, une Zénobie, et peut-être une Monime, qu'on revoit si rarement au premier théâtre, rôle qui fit autrefois couler tant de pleurs, et qui sans doute aura pour le public toute la fraîcheur de la nouveauté.
«Depuis que l'Odéon a le bonheur de posséder une actrice aussi parfaite, comment l'administration a-t-elle pu laisser s'éloigner Victor, l'espoir de la scène, Victor qui avait écrit sur son art[69], et qui suivait si heureusement les traces de l'inimitable Talma? Excepté Eric-Bernard et Joanny, Victor est peut-être le seul de la troupe, qui ait, malgré la faiblesse de sa constitution, une figure véritablement tragique; on l'a remplacé par David; mais, malgré ses moyens et son énergie, le physique de David convient-il aux rôles remplis par Victor? et puis David restera-t-il? Ce n'était donc pas un renvoi sec, des reproches intempestifs, et, si l'on en croit certains bruits, une diminution de traitement, qu'il fallait signifier à cet intéressant acteur. On lui devait au contraire des encouragemens, ce qu'on appelle des feux, en termes de coulisses: il serait donc opportun de revenir promptement sur une décision aussi imprudente qu'irréfléchie, et de ne pas priver la capitale, par un exil volontaire en Belgique, d'un talent aussi utile que justement apprécié.»
Le rideau s'était majestueusement baissé; nous fûmes les derniers à quitter la salle et les foyers d'hiver et d'été. «Je suis très-content des acteurs de la comédie, me dit Philoménor, ils donnent les plus heureuses espérances.» «Parmi les jeunes amoureux, repris-je aussitôt, vous aurez cru, comme moi, deviner les talens, peu saillans encore, de quelque élégant Molé, ou de quelque sémillant Fleury, dont vous n'avez qu'entendu vanter le mérite, et que plus d'une fois j'ai eu le plaisir d'admirer. En dépit des tracasseries dont elle a été plusieurs fois la victime, Mlle Anaïs deviendra le diamant de l'Odéon, et sera très-bien doublée par Mlle Wenzel; et, comme ce théâtre doit être l'asile des talens persécutés, je suis étonné de n'y pas voir encore Mlle Valette, qui fut d'abord si lestement éconduite du premier théâtre, pour avoir eu l'impudence d'y obtenir quelques succès! On ne sait comment qualifier les suites d'une aussi sotte rivalité. Par leur jeu franc, naturel et mordant, Perrier, Dellemence, Lafargue, David, Samson, Mmes Dutertre et Milen, sont ici les dignes émules des Michelot, des Baptiste, des Monrose, des Leverd et des Demerson. Que ne sommes-nous en position, ajoutai-je, de hasarder quelques conseils au nouveau directeur? Il serait sage peut-être de ne pas abandonner toutes les pièces de l'ancien répertoire; et, si j'en fais l'observation, c'est parce qu'il me paraît qu'on en a mis beaucoup à l'écart. Au premier théâtre, on joue la Belle Fermière, les Trois Sultanes, pièces mêlées de musique et de couplets; quoi! certains vaudevilles, tels que la Maison en loterie, seraient-ils au-dessous de la dignité de l'Odéon? Les plaisirs de la scène seraient plus variés dans un quartier très-éloigné des spectacles lyriques. Par contre-coup, je connais un écueil important à signaler à l'administration: qu'on évite de jouer aussi souvent du marivaudage, que des talens consommés peuvent seuls faire valoir: vous m'entendez; si cet avis eût été donné et suivi, la salle de l'Odéon n'eût pas quelquefois retenti de ces sifflets aigus, l'effroi des auteurs et des artistes.
CHAPITRE XLI.
Embarras de Philoménor au sortir du spectacle.—Quinquets réflecteurs.—Nouveaux anathèmes contre certaines expériences.—Moyens de faire disparaître les abus.—De la voierie de Paris.—Nouvelles attributions de l'inspecteur des monumens et des compagnies à ses ordres.—Leur formation, leur organisation, leur traitement, leur occupation journalière.—Extinction de la mendicité en France.
En descendant les marches du vestibule, nous eûmes lieu de nous repentir des délais que nous avions mis à sortir du spectacle; les nuages du matin s'étaient fondus le soir en une forte rosée; en un instant toutes les voitures avaient été mises en réquisition, et nous n'en trouvâmes plus, pour nous conduire à notre hôtel. Ce petit contre-temps était la suite d'une habitude contractée par Philoménor qui, pour mieux voir Paris[70], allait souvent à pied, et qui, ce jour-là, avait renvoyé son landau. Fatigué par une marche forcée, obligé de souffrir la pluie dont son costume oriental le garantissait peu, il se plaignait hautement de l'intempérie de la saison, et plus encore de la faible lumière qui éclairait sa marche. «Encore, si aux anciens réverbères, disait-il, on n'eût pas substitué ces quinquets nouveaux, ces quinquets prétendus économiques, Paris, dans certains quartiers, ne serait pas illuminé, comme l'est, dans un clair de lune, la forêt de Bondy. Pour moi, sans courir après une perfection imaginaire, qui n'existe, à parler vrai, que dans la tête des hommes à grands projets, je ferais volontiers un arrangement qui offrirait la plus heureuse compensation. Que les quinquets réflecteurs soient transportés dans l'intérieur de l'Odéon, où les demi-jours sont si précieux et si favorables pour certaines beautés, et que le gaz hydrogène proscrit de l'enceinte de ce théâtre, soit uniquement employé au-dehors. Dédaignerait-on les justes terreurs que j'ai voulu vous inspirer? s'obstinerait-on à conserver l'usage de ce fluide délétère? au moins l'air peu comprimé des rues et des places corrigerait, en cas d'accidens, ses perfides résultats.»
Philoménor finissait à peine, que son brodequin hellénique glissa sur un tas de sables et de décombres que l'obscurité l'avait empêché d'éviter: par bonheur il s'était appuyé sur mon bras qui le garantit d'une chute plus dangereuse que celle du matin. «C'est trop en un jour, lui dis-je en riant.» «Maudites soient les expériences! reprit le jeune Grec, lorsqu'elles sont aussi nuisibles à la sûreté individuelle!» «Cette sûreté, lui répondis-je, est pourtant plus sérieusement compromise depuis la suppression du guet à pied et à cheval, remplacé pendant long-temps par la garde nationale. À vrai dire, quelques escouades de gendarmerie, quelques patrouilles de troupes de ligne, trop peu nombreuses, représentent faiblement cette sage institution, au centre de la capitale et dans les rues où passent les approvisionnemens de Paris. Mais à peine en rencontre-t-on dans certains quartiers, déserts avant dix heures du soir, quartiers qui conséquemment exigeraient une surveillance plus sévère, tels que les faubourgs Saint-Germain, Poissonnière, Montmartre et de la Chaussée-d'Antin. Aussi n'est-il pas rare d'y voir les piétons arrêtés impunément, et les vols extrêmement fréquens: aussi les secours y sont-ils lents et tardifs, et quelquefois nuls, s'il survient une rixe, si un incendie se déclare: souvent les soldats du poste voisin accourent lorsque le bandit est échappé; souvent les pompes arrivent, lorsque le mobilier de tels petits propriétaires est à demi brûlé; malheurs qui certainement n'auraient pas lieu, en mettant plus de troupes en circulation pendant la nuit, et surtout en triplant le corps de gendarmerie, destiné à la garde intérieure de la ville. La mesure que je propose, mon cher ami, ne peut être rejetée par des motifs d'économie; elle ne peut déplaire qu'aux malfaiteurs et aux filous. Ils sont les seuls intéressés à croire suffisans les moyens de répression dont l'absence se fait remarquer en mille endroits différens.» «Vous avez bien raison, reprit Philoménor; mais pour compléter invariablement votre système, je voudrais que cet ami des arts, que cet inspecteur, chargé de la conservation de vos monumens, eût aussi dans ses attributions la haute police de la voierie de cette capitale. En effet, par suite de la plus mauvaise organisation, j'ai remarqué que le service des voitures de propreté, et le travail des ateliers préposés à l'enlèvement des neiges et des immondices, et en général au nettoyage des places et rues de Paris, étaient toujours imparfaits. On a pu même se convaincre que, long-temps après le départ des travailleurs, l'atmosphère est imprégnée de miasmes putrides qui s'exhalent des ruisseaux fangeux que les balayeurs remuent en les faisant écouler, inconvénient auquel il serait facile de remédier, en faisant suivre des pompes ou tonneaux pleins d'eau, qui, mises en jeu par un second atelier, perfectionneraient un travail à peine ébauché, dans les endroits où les bornes fontaines[71] ne sont pas encore établies. Pour entretenir donc invariablement une propreté non interrompue dans Paris, je voudrais, qu'en payant une légère rétribution, chaque propriétaire de maison et d'hôtel fût entièrement déchargé de tous soins à cet égard, et fût uniquement obligé de faire déposer, une seule fois chaque matin, à sa porte, tous les débris inutiles du ménage, qui seraient de suite ramassés et enlevés par une corporation divisée en douze compagnies, correspondantes aux douze arrondissemens de Paris, sous la conduite de sous-inspecteurs responsables, et surveillés par les commissaires de police. Ces sous-inspecteurs seraient susceptibles d'être cassés par l'inspecteur des monumens, dont ils dépendraient, si leur devoir n'était pas strictement rempli. Les douze compagnies, dont l'existence et le maintien seraient assurés par le modique impôt que j'ai proposé d'établir, se composeraient de tous les ouvriers indigens et sans ouvrage. En hiver, leur nombre augmenterait, suivant leurs besoins; mais ne serait jamais assez diminué pendant l'été, pour laisser en péril la salubrité publique, ou négliger, dans le moindre quartier, une propreté nécessaire dans toutes les saisons de l'année. Avec une pareille institution, nos places publiques ressembleraient enfin aux cours des Invalides, où jusqu'aux moindres herbes parasites, sont scrupuleusement extraites; on n'y verrait plus ces lisières de prairie, qui donnent aux quartiers les plus fréquentés[72] cet air d'abandon que l'on remarquait si tristement, pendant la révolution, dans quelques belles rues du faubourg Saint-Germain; et les gazons destinés à la décoration des places Louis XIII, Louis XV, sans cesse épurés, roulés, tondus, arrosés, conservés enfin par l'active vigilance des sous-inspecteurs de la compagnie, qui en feraient soigneusement entretenir les clôtures, aujourd'hui presque nulles, ne seront plus exposés à ces dégradations journalières, qui en ôtent tout l'agrément et la beauté[73].
«Par des moyens aussi simples et d'une exécution si facile, quel bien n'aurions-nous pas fait si nos projets étaient favorablement écoutés du gouvernement! surtout en supposant que les réglemens de cette corporation formée dans Paris fussent adoptés par les autres municipalités du royaume. Qu'on ne regarde pas mon plan comme chimérique, impraticable et peut-être hérissé de mille difficultés; l'essai en a déjà été fait dans de petites communes et avec le plus grand succès[74].»
«Naguère, reprit mon Grec, en proposant de multiplier les hospices et les hôpitaux pour les vieillards des deux sexes, ainsi que pour les pauvres infirmes[75], et d'organiser des travaux perpétuels dans nos grandes cités pour tous les indigens valides, nous aurons, à l'aide de cette double mesure, rendu le service le plus important à la société. Les indigens laborieux, et l'on n'en souffrira point d'oisifs, auront désormais une existence assurée, fondée sur la libéralité du riche, qui chaque jour, jouira du fruit des travaux qu'il aura si utilement payés; et, sous un autre aspect, nous aurons donné le coup de mort à la mendicité, cette hydre aux cent têtes, qui par l'oisiveté, mère de tous les vices, dont elle jouit, avilit non seulement l'homme jusqu'à ses propres yeux, mais le rend trop souvent éminemment propre à servir tous les excès, tous les crimes, toutes les factions. Oui, nous aurons anéanti la mendicité, ce fléau presque indestructible, cette maladie du corps politique, jusque là pour ainsi dire incurable, et qui peut cependant, si on le veut sérieusement, être facilement extirpée chez un peuple aussi bienfaisant qu'humain et sensible.
«Que le repos de la nuit, dis-je à mon ami, en nous séparant, que le repos de la nuit doit être doux lorsque, comme nous, on finit sa journée, par des plans et des voeux pour le soulagement des misérables. Ces projets, ne fussent-ils que des rêves, sont ceux de la vertu?»
CHAPITRE XLII.
Description d'un des cafés de Paris.—Limonadiers, garçons servans.—Les cristaux, la brillante argenterie, les moellons de sucre ne doivent pas séduire.—Cafés lyriques.—Ce genre a peu de succès à Paris.—Café Italien.—Tortoni, sa prospérité.
Quelques jours après, je rencontrai Philoménor dans un café, où je savais qu'il avait la constante habitude de déjeûner. Rien n'égalait les riches ornemens du salon; des colonnes légères, environnées de feuilles de chêne, y soutiennent des casques de toutes les armes. Des trophées militaires, en bas-reliefs dorés, y couvrent les lambris; les cuirasses et les boucliers, les trompettes et les glaives s'y croisent en faisceaux sur des couronnes de laurier. Tout y rappelle les triomphes de la victoire et le doux repos qui la suit. Tout y retrace de grands souvenirs, tout enfin y élève l'âme. À peine étais-je assis dans cette espèce de temple de Mars, que le moka d'Asie nous fut abondamment versé, avec la crème la plus exquise des environs de Paris. «Cet avantage doit être apprécié, dis-je à mon ami, car il est rare. Que de piéges sont tendus chaque jour à la curiosité, à ce penchant insatiable des Parisiens pour la nouveauté! Que ne fait-on pas pour s'attirer des pratiques? Celui-ci fait pompeusement annoncer dans les journaux ses pains de sucre de toutes nuances, les plus jolis du monde[76]; celui-là, son incomparable tableau, sa Vénus arrivée de Sicile[77]; l'un son escalier sans pareil[78]; cet autre le trône d'une ci-devant majesté[79]. Un plus rusé doit vous faire servir par Calypso et ses Nymphes, dont l'île se trouve au troisième étage d'un palais très-connu. Enfin, chez la plupart des limonadiers vous êtes frappé par un luxe recherché. L'or y est prodigué sans mesure; des arabesques de cent couleurs, des peintures rares, des granits précieux, des statues de marbre, des lustres étincelans, des buffets d'argenterie magnifiques y sont répétés dans des glaces sans nombre, qui maintenant ont remplacé toutes les antiques boiseries. Par dessus tout, et c'est le point essentiel, l'entrepreneur, si sa femme est laide ou vieille, a toujours grand soin de placer au comptoir une jeune et jolie personne pour attirer et fixer les curieux; à cet effet, indépendamment de forts appointemens, on lui fournit le négligé du matin et la brillante toilette du soir; et, comme ordinairement tout est d'emprunt, les habitués ne voient presque jamais cette nouvelle Hébé sous les mêmes atours. Tous les soins de cette beauté se bornent à recevoir l'argent avec un sourire gracieux, et à surveiller le service de jeunes garçons, attentifs à exécuter ses ordres, et à distribuer, dans d'élégantes soucoupes, des blocs énormes de sucre qui accompagnent la libation dont Mme de Sévigné croyait qu'on se dégoûterait promptement. Avec ces antécédens, le propriétaire est certain d'avoir tout préparé pour réussir. En peu de temps, il s'imagine faire la fortune la plus rapide, et l'époque de sa retraite est fixée d'avance. Cependant, quelquefois chez lui, le superflu abonde, et, par le calcul le plus mauvais et le plus absurde, on y voit manquer le nécessaire. Son café n'est souvent que de l'eau noire, dont la chicorée est la base; sa crême fine est un lait coupé d'eau et safrané par de secrètes préparations; son chocolat d'Espagne sent la fève de marais, la fécule de pomme de terre ou l'amende de Provence; et ses moellons de sucre des îles, sont le produit des betteraves indigènes, combinées avec une faible portion de canne des Antilles. Cependant, le palais du connaisseur exercé a trahi la fraude, a révélé la supercherie; il avait été alléché par un appât trompeur; honteux d'avoir été dupe d'un charlatanisme patent, petit à petit le public désabusé abandonne un salon qui bientôt n'est plus fréquenté que par les amis de la demoiselle du comptoir; et il finit par retourner, si je puis m'exprimer ainsi, à ses vieilles amours; il y retrouve moins de faste, moins de prodigalité apparente; on lui sert peu; mais, ce qui vaut mieux, on le lui donne bon. En effet, qu'importent ces porcelaines transparentes, fussent-elles peintes par madame Jacquotot, qu'importent ces bols de vermeil, ces flacons et ces petits verres de cristal de roche, fussent-ils sortis des ateliers de Cahier et des magasins de Désarnaud; qu'importe ce luxe fastueux au vulgaire des amateurs, qui ne demande que des vases d'une grande propreté, du café pur et bien choisi, des liqueurs naturelles, du Madère et du Porto, qui ne soient pas fabriqués par les chimistes de Paris. Conditions simples, qui eussent obtenu et conservé la confiance que la déloyauté fait perdre.» «Preuve sans réplique, me dit Philoménor, qu'on gagne toujours à mettre de la droiture dans toutes ses actions. Peut-être un entrepreneur réussirait-il mieux dans ses opérations en donnant à son local la coupe et les décors des cafés d'Italie, et en y réunissant, comme dans d'autres grandes villes, un concert perpétuel et un petit spectacle.»—«L'essai, mon cher Grec, en a été fait plusieurs fois à Paris et presque sans succès. Toutefois, remarquez bien, comme je vous l'ai déjà dit, qu'il y a peu de pays où la curiosité soit aussi vive, aussi facile à éveiller, et surtout où l'industrie s'occupe plus constamment à l'alimenter sans cesse. Eh bien! je puis vous assurer que les établissemens de ce genre n'ont guère eu de vogue que dans les faubourgs, et point au centre de la capitale; le fait est constant; j'en fus d'abord tout aussi surpris que vous. Près des Bains chinois, j'ai vu s'ouvrir un édifice pompeusement annoncé et distribué dans l'intérieur, sur le modèle des cafés les plus brillans de Florence et de Milan. On n'avait rien négligé pour amorcer la foule; l'escamoteur succédait au petit opéra, au petit opéra le concert exécuté par plus de trente musiciens, chanteurs et chanteuses. On avait fait venir une très-belle Italienne, que l'on n'apercevait qu'à travers des bouquets de fleurs et des candélabres d'or placés sur un bureau, chef-d'oeuvre de sculpture. Cette étrangère était resplendissante de diamans, et parée comme une reine sur son trône dans un jour de réception; les payens l'eussent prise pour une divinité. Presque tous les objets fournis étaient bons et d'un prix assez élevé pour éloigner, journellement au moins, les petits consommateurs: le beau monde s'y porta d'abord; aux jours de fête, le peuple y survint. Quelques filles s'y établirent; les femmes honnêtes ne voulurent plus y entrer; la bonne société prit insensiblement sa volée; Tortoni était plein; le café Italien désert. Escamoteurs, acteurs, musiciens étaient étonnés de jouer pour une demi douzaine d'auditeurs et même quelquefois pour les banquettes. Enfin, un certain jour, le propriétaire fut obligé de tout renvoyer et de fermer un salon que j'ai vu depuis se métamorphoser en entrepôt de curiosités et de raretés de toute espèce. Les bonnes moeurs gagneraient beaucoup, sans doute, si quelques cafés, réceptacles impurs de tout ce que Paris renferme d'intrigans et de femmes corrompues, avaient la même destinée et recevaient le même emploi.
CHAPITRE XLIII.
Obstacles qui s'opposent aux succès des cafés chantans.—Sociétés.—Théâtre Italien.—Vaudeville. Salle, décorations, actionnaires.—Acteurs.—Raison de la décadence de ce théâtre.—Gonthier.—M. Désaugiers.—Gravelures.—Claqueurs soldés.
«D'autres obstacles péremptoires empêcheront ce genre de réunion de prendre à Paris, ce sont les sociétés particulières où, dans les soirées d'hiver, les plaisirs se rencontrent avec plus de variété et d'agrément. Quand on aime les spectacles, on supporte ici difficilement la médiocrité: on veut du parfait; et nos petits théâtres laissent peu à désirer sur ce point. Veut-on de la bonne, de l'excellente musique, Louvois satisfait souvent les dilettanti les plus difficiles; aussi la salle, convenablement disposée pour des concerts, est-elle trop petite pour les nombreux amateurs. Il faut l'espérer, la salle de la rue Pelletier pourra servir un jour d'asile aux Orphées et aux syrènes de l'Italie, lorsqu'on aura construit pour la France une salle d'Opéra digne d'elle, une salle solide et véritablement nationale.
«Depuis le départ de l'incomparable cantatrice qui doit se fixer parmi nous, et nous faire entendre encore cette voix unique, cette voix céleste, cette voix qui seule valait un orchestre, le théâtre Italien a repris en détail ce degré de perfection qu'il avait sous le règne de ce tyran musical qui semblait écraser tout ce qui l'environnait, je veux parler de Mme Catalani. La troupe actuelle, par la réunion de MM. Pellégrini, Galli, Bordogni, Barilli, Le Vasseur, Garcia, et de Mmes Pasta, Cinti, Demeri, nous a rappelé pendant quelques momens ces beaux jours où Mme Barilli nous ravissait par ses accens toujours si justes, si purs et si brillans. Plaisirs, hélas! trop rapidement disparus! pourquoi sommes-nous condamnés à regretter toujours les acteurs les plus chéris du public? Nous avions perdu Porto, Mme de Beignis dont les sons étaient si doux, si veloutés; et dix-huit mois après, Naples nous ravit Mme Fodor, que ni Mlle Corri, ni Mme Bonini n'ont pu faire oublier. Si le Vésuve ne nous prive pas pour toujours de son talent, il ne manquerait plus à ce théâtre que quelques jeunes soprano[80] pour être au complet et devenir le premier de l'Europe.
«Veut-on se distraire d'occupations sérieuses par des scènes piquantes et pleines de gaîté, le Vaudeville, ce théâtre éminemment national, tel que l'a peint si ingénieusement le législateur du Parnasse[81], est, comme monument, un des plus commodes et des plus jolis de la capitale; il est fâcheux que cette salle n'ait pas un frontispice plus apparent, et soit placée sur deux rues si étroites, que sans l'indicateur et les affiches, l'étranger y chercherait long-temps ce petit spectacle. Cet inconvénient léger est balancé par d'agréables compensations; on descend à couvert; des trottoirs élevés garantissent les personnes à pied de tous les dangers causés souvent ailleurs par l'entrée ou la sortie des voitures. La coupe de l'intérieur de la salle est parfaite: les peintures sont d'un genre élégant et gracieux. On pourrait désirer que la scène fût plus profonde, que les décorations eussent plus approché de la nature et produit un effet plus magique[82]. Pour ne pas mériter à l'avenir ces reproches fondés, le Vaudeville employerait avec succès quelques-uns des moyens que nous avons indiqués pour Feydeau.
«Un vice très-marqué s'est introduit dans l'administration du Vaudeville, qui, sans la mesquine parcimonie des actionnaires, aurait eu constamment une société complète d'excellens acteurs. MM. Henri, Fontenay, Gonthier, Philippe, Joly, Guénée, Isambert, Mmes Bodin, Hervey, Perrin, Rivière, Minette, Bras, lorsqu'ils y étaient réunis, en ont été la preuve. Presque tous avaient, et même ont encore, un naturel exquis; et les griefs reprochés aux propriétaires de ce théâtre sont d'autant plus crians, que ces éloges sont mérités. A-t-on applaudi une jeune actrice dont le chant pur, l'excellent ton, font les délices des amateurs, et tout le monde désignera avec moi cette Perrin, qu'une mort prématurée a ravie depuis à l'art dramatique; on lui fait éprouver des dégoûts, on lui refuse des appointemens convenables, et on l'éconduit à l'improviste, malgré les regrets du public indigné. Gonthier sollicite une augmentation de pension, il est balloté pendant plusieurs jours, et tous deux vont soutenir et accréditer un théâtre rival, le Gymnase, par une célébrité justement méritée. Joly, l'inimitable Joly, n'avait, disait-on, plus de mémoire pour apprendre de nouveaux rôles; mais certes il n'avait pas oublié ceux qu'il savait et qu'il jouait si parfaitement; on l'a renvoyé, et il n'en a pas moins prouvé aux habitués d'Argyle Rooms, à Londres, dont il a fait les délices, qu'il avait parfaitement conservé cette faculté si précieuse. On ajoute même que le semi-Normand, devenu tout-à-coup docteur, a guéri du spleen six honorables gentlemen[83]. Heureusement, après une trop longue absence, Joly est remonté sur la scène de la rue de Chartres, et l'on peut regarder la rentrée de cet acteur comme une bonne fortune pour le Vaudeville qui, sans des renforts aussi puissans, toucherait à sa décadence. Ceux qui ne connaissent pas Paris, me croiront difficilement. De la conservation de Gonthier, d'un seul acteur, dépendait pourtant la destinée de ce petit théâtre; cela s'explique: l'ensemble a été long-temps manqué; avec ce jeune amoureux il était parfait. En vain a-t-on cherché et présenté au public des sujets pour le remplacer, jusqu'ici on n'a pu entièrement réussir. Malgré les couplets spirituels d'un Concert d'amateurs, de Pierre, Paul et Jean, de la Suite du Folliculaire de la Lanterne, de la Dame des Belles Cousines, de la Maison de Plaisance, de la Pauvre fille, malgré tout l'appareil des décors, la foule, appelée quelquefois par la curiosité, s'éclipse trop souvent, et rarement la caisse se remplit. Ajoutez encore que, sans cet acteur, beaucoup de pièces charmantes, telles que Une Visite à Bedlam, les Deux Edmon, la Somnambule, étant mal montées, n'attireront personne, et seront définitivement rayées du répertoire.
«Grande leçon pour les grands et petits théâtres! ce qui prouve combien il est intéressant pour eux de se ménager d'avance, pour les différens rôles, d'utiles remplaçans, et de ne jamais céder aux basses jalousies, aux rivalités puériles de certains chefs d'emploi, qui cherchent trop souvent à éloigner, par mille dégoûts, les doublures dont les jeunes talens les offusquent. Si en pareils cas les directeurs ne montrent pas une équitable fermeté, tôt ou tard ils n'échapperont que difficilement à la dépendance d'acteurs exigeans qui connaissent leur importance, et en abusent.
«Lorsqu'on vit à la tête de cette administration un auteur célèbre, qui avait tant de droits à l'estime et à l'admiration des gens de lettres, parmi lesquels il tient un des premiers rangs, les hommes d'un goût éprouvé regrettaient que M. Désaugiers n'eût qu'une seule voix dans le comité, et n'obtînt pas une influence plus directe pour l'admission des pièces. Avec le jugement sain que nous lui connaissons, et que nous avons été à même d'apprécier, les ouvrages dramatiques, choisis avec un tact plus sûr, y auraient éprouvé des chutes moins fréquentes, que certains auteurs doivent bien plutôt attribuer à la nullité d'intrigue[84] et à des bouffonneries cyniques et révoltantes, qu'à la malveillance et à l'esprit de parti.»
CHAPITRE XLIV.
Théâtre des Variétés.—Acteurs.—Potier, Vernet, Tiercelin,
Bosquier-Gavaudan, Le Peintre, Mmes Flore, Gonthier, Pauline,
Jenny-Vertpré.—Façade grecque.—Intérieur de la
salle.—Pièces.—Réforme.—Claqueurs.
«Les mêmes censures doivent être adressées aux administrateurs du théâtre des Variétés, mais avec plus de ménagement.
«En vain de jeunes acteurs ont essayé de doubler les rôles créés par l'inimitable Potier; quoiqu'ils montrent beaucoup de talent dans d'autres pièces, ils ne sont que la caricature du farceur par excellence; il semble que le privilége de copier certains personnages lui soit exclusivement accordé. Ce théâtre est donc sa vraie place, parce qu'il s'y trouve éminemment favorisé par les alentours; et son émigration lui est aussi préjudiciable qu'à ses anciens camarades. Loin de Potier, Brunet pâlit; et sa spirituelle niaiserie fait beaucoup moins rire qu'autrefois. Tiercelin et Bosquier-Gavaudan n'ont jamais, il est vrai, déserté la scène; et leur jeu, lorsqu'ils descendent même aux plus bas étages de la société, ressemble à ces peintures où la nature est prise sur le fait. Où trouvera-t-on un intrigant, un babillard plus vif, plus pétillant, plus actif que Lepeintre? Des écailleuses, des Savoyardes, des Marie-Jobard, des Reinette, et des cuisinières plus originales et plus plaisantes que Mmes Flore, Gonthier, et Chaldos? des ingénues, des amoureuses plus vraies, plus naïves que Mlles Pauline et Jenny-Vertpré? De jeunes sujets, je l'ai déjà fait entrevoir, donnent beaucoup d'espérances. Vernet se métamorphose et se grime à ravir. Il se montre tour-à-tour l'amoureux le plus tendre et le plus aimable; dans d'autres pièces, c'est un vieillard cacochime et grondeur, ou quelquefois un bossu chagrin et maussade. Je lui conseillerais seulement de mettre dans son air, dans sa tenue, dans sa diction un peu plus de dignité, un peu plus de noblesse lorsqu'il représente les grands seigneurs ou les élégans de la haute société.
«La façade de la salle des Variétés et son péristyle grec sont dans le meilleur genre. Ses décors intérieurs sont d'une élégance séduisante; mais depuis sa restauration l'on se plaint d'être mal à son aise dans les loges, par suite du mauvais système de vouloir toujours multiplier les places et conséquemment les recettes, aux dépens de la commodité publique. Ajoutons quelques conseils dont pourront également profiter les théâtres du premier ordre. Il serait bon que partout messieurs les directeurs se fissent un devoir d'élaguer de leurs pièces ces gravelures qui les déparent, et qui souvent, même aujourd'hui, sont sifflées au théâtre.»
«J'en suis témoin, reprit Philoménor; malgré la gaze qui les couvre, elles n'en sont pas moins aperçues. Et d'ailleurs un mot grivois, eût-il tout le sel attique, c'est toujours obtenir une gloire frivole et honteuse, quand on l'achète aux dépens des moeurs, comme l'a dit un de vos poètes que je me plais à vous citer:
J'aime sur le théâtre un agréable auteur,
Qui sans se diffamer aux yeux du spectateur,
Plaît par la raison seule, et jamais ne la choque;
Mais pour un faux plaisant à grossière équivoque,
Qui pour me divertir n'a que la saleté,
Qu'il s'en aille, s'il veut, sur deux tréteaux monté,
Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades,
Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.
Art poétique, chant 3.
D'ailleurs enfin, d'après le ton qui règne dans vos meilleures sociétés de Paris, je garantis aux auteurs pudiques un succès plus parfait.»
«Je crois encore, repris-je, qu'il serait bien temps de mettre un terme à ces applaudissemens salariés dont quelques étrangers sont les seules dupes. Si cette observation est juste, ne devrait-on pas réformer ces flatteurs à gages, dont les battoirs sont au plus offrant, et dont les claques intempestives assourdissent les spectateurs, qu'ils empêchent de jouir, en silence, d'une belle tirade, d'un couplet ou d'un pas charmant? Que MM. les auteurs et acteurs en soient bien avertis; souvent le zèle imprudent de ces auxiliaires inconsidérés a plus d'une fois veillé l'envie qui semblait sommeiller, et compromis leurs plus chers intérêts. Il est donc très-important que MM. les claqueurs, ces courtisans intrépides des coulisses, daignent au moins, si on les conserve, ajourner leurs bruyans suffrages à la fin de la pièce; personne n'aura lieu de se plaindre; l'unanimité rendra le triomphe des acteurs plus éclatant, et l'amour-propre des auteurs n'y perdra aucun de ses droits.
«Vous ne connaissez peut-être pas, mon cher Philoménor, quelques vers ingénieux qu'un de nos poètes a composés sur cet intolérable abus; ma mémoire me les rappelle:
«Vive la claquomanie!
C'est par elle que tout va,
Depuis la ventriloquie,
Jusqu'au sublime Opéra;
* * * * *
Auteurs, acteurs, figurans,
Là chacun a ses agens.
* * * * *
* * * * *
Aussi depuis cet abus,
On dit qu'on n'y dort plus.
À cette vile manoeuvre
Les Français même ont recours,
Quoiqu'ils aient plus d'un chef-d'oeuvre
Qui marche bien sans ce secours.»
CHAPITRE XLV.
Mélodrames de la Porte Saint-Martin, de la Gaîté et de l'Ambigu-Comique.—Franconi.—Gymnase.—Panorama-Dramatique.
«On remarque beaucoup moins d'abus, mon cher ami, dans les théâtres des boulevards que dans ceux de première classe; tout y est plus soigné, mieux ordonné et mieux tenu. On n'y lésine point sur les dépenses que nécessitent les costumes et les décorations; et si l'on sème l'or, pour ainsi dire, en montant une pièce, il est rare qu'on ne recueille pas au centuple. Une louable émulation se fait remarquer, surtout entre deux théâtres rivaux. Dernièrement, le même jour, le Solitaire du Mont-Sauvage, l'Homme de l'adversité sautait à la Gaîté au milieu d'une explosion épouvantable, tandis que Charles-le-Téméraire était, à la Porte Saint-Martin, précipité par la foudre dans un torrent ensanglanté.
«Les acteurs transfuges qu'un intérêt mal entendu a laissés s'échapper des spectacles voisins, y sont parfaitement accueillis, reçus et payés. Et s'il fallait en citer un trait frappant, malgré la solidité de nos réflexions critiques à ce sujet, la Porte Saint-Martin n'a pas moins lieu de s'applaudir d'avoir richement doté l'incomparable Potier, sous le masque du Père sournois ou du Cuisinier de Buffon, que de Jenny-Vertpré[85] sous les traits de l'Amour. Il serait bon d'exhorter les chefs de ces établissemens à ne plus révolter le bon peuple Français par ces tableaux dégoûtans qui ressemblent à ceux de la Grève, et qui accoutumeraient la génération actuelle à voir de sang-froid des atrocités que Londres tolère et applaudit, et que Paris doit siffler avec dédain et rejeter avec horreur. Je ne crois pas enfin qu'il soit nécessaire que l'Ambigu-Comique et la Gaîté ressemblent, pendant la représentation, à des tabagies. On y boit, on y mange; la pipe seule y manque.
«Lorsque je vous ai parlé de la pantomime, je vous ai dit quelque chose des acteurs du Cirque Olympique. Malheureusement, le monument ne répond pas à la grandeur des sujets qui y sont représentés; point d'entrée remarquable; tout y semble provisoire. Que MM. Franconi apprécient mieux l'utilité de leurs exercices. L'admiration que leur dextérité chevaleresque inspire à leurs compatriotes, ainsi qu'aux étrangers, doit les engager à bâtir une arène, qui nous donne une idée des amphithéâtres de Nîmes.» «Ou d'Olympie, reprit Philoménor qui n'oubliait jamais les souvenirs glorieux à sa patrie; mais comment, dans vos observations sur les spectacles, semblez-vous oublier le Gymnase, cette pépinière féconde où les autres théâtres ont le privilège de choisir des remplaçans.» «C'est le but de son institution, répondis-je; je crois cependant qu'il faut user de ce droit avec un discernement profond et une grande circonspection. Déjà la Comédie française a réclamé un des plus fermes soutiens de cette école dramatique, Perlet: ce déplacement aurait nui aux plaisirs du public. La voix de cet acteur qui sait prendre tous les tons, et aborder la gamme de tous les âges, le rendrait, selon moi, bien plus utile au Vaudeville et même à Feydeau. Ces deux scènes musicales sont sa véritable place, s'il abandonne décidément le Gymnase, où la foule ne se portait guère que pour lui et pour Léontine: et vous saurez que cette actrice précoce chante étonnamment les morceaux les plus difficiles, et surpasse même les espérances qu'on avait conçues de son talent. Mme Perrin, un des soutiens du théâtre, a succombé à une maladie mortelle; un dépit, légitimé par une injuste condescendance, a privé le boulevard Bonne-Nouvelle de Mlle Anaïs. Que deviendra le Gymnase pendant les absences de la petite merveille et les voyages de Gonthier? Quant au monument, sa simple architecture a bien le caractère convenable à ce spectacle, et les grands théâtres peuvent y rendre des leçons d'excellente tenue. Les emblèmes qui décorent l'intérieur sont aussi vrais que bien exécutés. Les murs et les attributs divers peints au-dessus du rideau, expliquent mieux qu'une inscription le genre véritable de cet établissement. L'Amour ici caressant un lion, et là monté sur une panthère, présente au plafond une moralité souvent trop exacte. Des guirlandes de roses autour des loges, des camées, et plus que tout cela, des scènes entières, tirées des pièces les plus célèbres des grands maîtres de l'art, représentées sur le devant de la première galerie, nous parurent un ornement très-analogue à ce théâtre. La facture énergique des deux premiers tableaux de l'avant-scène nous fit reconnaître facilement la touche hardie de l'illustre Vernet: il est fâcheux que quelques peintures, telles que celles du Tableau parlant, ne soient pas d'une main plus exercée et plus habile. Lorsque nous irons à ce spectacle, vous verrez avec regret qu'on cherche en vain à découvrir ses connaissances, que la détestable construction des loges voisines empêche d'apercevoir; et vous sentez, mon cher Philoménor, que pour certaines femmes qui ne vont pas au spectacle dans la seule intention de s'y amuser des pièces qu'on y joue, il est triste de perdre tous les frais d'une mode nouvelle ou d'une parure recherchée, et combien il est désolant de ne voir ni d'être vues. Cet hiver, on s'y plaignait du froid; il fallait toujours conserver son cachemire; et, sans risquer de s'enrhumer, on n'y pouvait venir avec une robe à la Marie Stuart; au printemps, pleuvait-il, c'était bien d'autres plaintes; ou MM. les actionnaires ne se sont pas montrés assez galans, ou ils ont été contrariés par la police qui ne l'est pas toujours, puisque, faute d'une tente assez vaste et assez prolongée, j'ai vu plus d'une merveilleuse, plus d'une élégante, jeter les hauts cris: l'horreur! Dans la traversée du vestibule à la voiture, la chaussure délicate était mouillée; les marabouts courbaient sous la rosée. Je les ai entendues ces femmes charmantes, et que le directeur en prenne note, je les ai entendues menacer de n'y plus revenir!… Il me reste à vous parler du Panorama-Dramatique.
«Imaginez-vous un joli péristyle orné de statues, sans perron qui exhausse et détache l'édifice, une entrée beaucoup trop basse, une salle dont le rideau tout en glace double en les répétant, l'élégante architecture et les attitudes variées des nombreux spectateurs, et vous aurez une idée assez complète de ce petit spectacle qu'il faudra pourtant juger par vous même lorsqu'il sera ouvert.
«Son rideau, inconstante et fidèle peinture des objets qu'il réfléchit, produirait un effet bien plus singulier, si la multitude qui remplit les loges, les galeries et le parterre immobile d'abord de surprise et d'admiration, était mise en mouvement par un incident quelconque. L'Académie des arts ne devrait-elle pas s'emparer de cette invention merveilleuse? L'idée première, il est vrai, arriverait des boulevards; et peut-être cette réflexion est-elle un obstacle? Le Panorama-Dramatique remplissait assez les engagemens que son titre promettait, par l'illusion que présentaient de magnifiques décorations, illusion beaucoup plus sensible dans les palais et fabriques intérieures que dans l'imitation des beaux sites et accidens de la nature, dont le point de perspective m'a paru quelquefois trop rapproché de l'orchestre. J'en excepte le paysage du second acte des Deux Fermiers; les costumes y sont aussi riches que d'accord avec les temps et les lieux où se passe l'action. Quelques jeunes acteurs promettaient; surtout un[86], que vulgairement l'on appelle le Talma du Panorama-Dramatique. Une ou deux actrices s'y montraient pénétrées de leur rôle; c'est assez dire que la troupe avait besoin de se recruter encore de nouveaux auxiliaires. Je ne veux pas négliger, mon cher ami, de vous faire une observation assez importante pour que les directeurs y fassent une sérieuse attention. Serait-ce pour compléter les prestiges de la salle, qu'une douce ondée se filtre quelquefois imperceptiblement au moment où l'on s'y attend le moins, et tombe goutte à goutte, du parquet des hautes galeries, sur les personnes qui occupent les premières loges, et leur font regretter (je les ai entendues) de ne pouvoir, vu l'exiguité du lieu, y déployer un parapluie. Ce prodige, tolérable en été, ne serait pas supportable en hiver. Et si ce théâtre est jamais rendu à sa primitive destination, il est très-essentiel que messieurs les directeurs fassent appliquer dans les galeries élevées un mastic imperméable pour empêcher les habitués d'y prendre tant de libertés grandes. Tout le monde applaudira si l'on prend des mesures de prévoyance pour les empêcher à l'avenir, d'y faire comme Mathieu Laensberg, la pluie, la grêle et le tonnerre; et si l'on peut les contraindre de se tenir au beau fixe, et, conséquemment, au très-sec.»
«Que vos spectacles de Paris sont nombreux et variés! s'écriait Philoménor.» «Il est bien pardonnable à un étranger d'en être surpris, lui dis-je; et cependant je n'ai point fait entrer en ligne de compte une foule de théâtres d'amateurs, disséminés en cent endroits. Dans ces spectacles on ne paie aucune rétribution; seulement les acteurs font les frais des costumes, jouent pour le plaisir du succès, et d'y réciter les beaux vers de nos poètes, ou d'y chanter les jolis airs de nos musiciens. Ces scènes domestiques deviennent souvent l'arène où s'exercent les élèves du Conservatoire, et quelquefois la pépinière où les grands et petits théâtres viennent enrôler les sujets les plus distingués.
«Vous êtes las du tumulte de la grande ville; vous voulez respirer, en été, un air plus pur, moins étouffé, moins épais; en un mot, vous sortez de Paris. Aux barrières, et dans la banlieue, vous retrouverez encore des théâtres secondaires, à Charenton, au Mont-Parnasse, aux Thermes du Roule, à la barrière des Martyrs et à Saint-Cloud.»
CHAPITRE XLVI.
Panorama.—Diorama.—Vie délicieuse d'un amateur des arts à Paris.—Fêtes champêtres.—Maisons de campagne.—Maisons de santé.—Jardins publics.—Anecdote.—Abus à réformer.
«Avant que j'eusse le bonheur de vous connaître, mon cher Philoménor, vous avez vu les Panorama de Rome, de Jérusalem, de Londres et d'Athènes. Le fidèle tableau des sites et des monumens de cette dernière ville (vous me l'avez avoué), émut profondément votre âme. Mais depuis, l'art des Bouton et des Daguère s'est perfectionné; il vient de créer des merveilles cent fois plus surprenantes; et le pinceau, sous leurs doigts savans, semble être le talisman d'Aladin. Au Diorama vous croyez réellement pénétrer sous les voûtes de cette cathédrale, où les reflets de la lumière sont si artistement distribués. Dans ce paysage, les nuages marchent, se grossissent, que dis-je, ils volent. On sent, comme malgré soi, le désir d'errer lentement sur les vertes pelouses de cette belle vallée, où la fraîcheur des eaux courantes semble vous attirer. Voilà des découvertes qu'il faudrait réaliser le plutôt possible sur notre premier théâtre lyrique, lorsqu'affranchis des monumens provisoires, nous aurons un édifice en rapport avec les progrès de nos lumières.
«Cependant, qui l'ignore? indépendamment de cette nouveauté[87], un étranger opulent, un oisif par état, ne le sera jamais entièrement s'il veut employer, même en s'amusant, tous les instans de sa journée; et je le dis positivement, le sot, oui, le sot, a seul, dans cet heureux pays, le privilège exclusif de l'ennui. L'éprouvera-t-il jamais celui qui, sans donner dans aucun travers, sait user des facultés de son âme? qui sait tour à tour passer de la promenade du matin, si délicieuse dans les jardins des Tuileries ou du Luxembourg, aux cafés politiques; de là aux bibliothèques royales; de ces riches dépôts de l'esprit humain, aux Musées des Arts[88]; du temple des Phidias et des Apelle, au restaurant des Wefour ou des Robert; des salons de la gastronomie, au théâtre; des spectacles, dans les sociétés, où les conversations sont si riantes, si variées, si pleines d'aisance; où le concert et le bal sont aussi subitement improvisés que la partie d'impériale ou d'écarté, où l'on gagne, où l'on perd si lestement et si gaîment son argent, au son de la flûte et du forté.»
«Où, reprit vivement le jeune Grec en m'interrompant, la vie s'écoule avec tant de rapidité, et s'enfuit comme un songe.»
«Ajoutez, repris-je, à tant de plaisirs qui semblent former une chaîne non interrompue, les fêtes champêtres des villages voisins, tels qu'Auteuil, Sceaux, le Ranelagh, fêtes charmantes qui n'ont, il est vrai, de mérite, qu'autant qu'elles sont favorisées par un beau ciel et une douce température; car, en été, la plupart des Parisiens abandonnent les affaires, une ou deux fois par semaine, pour se rendre à leur maison de campagne; il est du bon genre d'en avoir une; et vous saurez que souvent on appelle ainsi un joli pavillon accompagné d'une cour, d'un potager et d'un jardin anglais; encore y a-t-il des particuliers riches qui se contentent de louer un appartement dans un château, dont le parc et les dehors sont en commun; et toutes ces personnes n'en disent pas moins: Je vais à ma campagne, à ma terre. D'autres enfin, et très-ordinairement ce sont des garçons, de jeunes veuves, ou de vieilles douairières, prétextent une indisposition, s'ils n'en ont pas de réelles, et passent une partie de la belle saison dans une maison de santé.»
«À quoi bon cette imposture, s'écria Philoménor?» «Vous en sentirez aisément les avantages, lui répondis-je; là, d'abord, pour une pension légère, vous êtes absolument dégagé des embarras du ménage; tous les premiers besoins y sont satisfaits: vous avez un appartement commode et bien situé, une table frugale, mais saine et abondante; comment cela serait-il autrement? Vous ne mangez, pour ainsi dire, que par ordonnance; et qui, mieux qu'un docteur, sait diriger le menu d'un dîner? ensuite il n'est pas rare de rencontrer dans ces établissemens une société choisie, que l'état présumé de malade vous permet de voir ou de fuir à volonté. Par la même raison, rien n'est plus aisé que de s'y soustraire à l'oeil curieux des importuns ou des indiscrets. Aime-t-on la dissipation, au salon, dans le petit bois, on fait d'heureuses connaissances qu'une pareille situation rend indispensables. Presque toujours une femme solitaire, malheureuse et sensible, y trouve d'aimables consolateurs. En un mot, avec plus d'aisance et moins d'étiquette, on y réunit tous les agrémens de la ville, sans en éprouver la gêne et les inconvéniens. On n'y a pas, j'en conviens, les grands spectacles de Paris; mais en revanche on y a ceux de la nature. D'ailleurs les spectacles de la ville sont beaucoup moins fréquentés à cette époque de l'année, que les jardins publics, même par cette classe d'individus si parfaitement indifférens aux attraits de la vie des champs, et qui, fixés invariablement à Paris, n'en sortent jamais. Ces jardins, il est vrai, sont des lieux de délices où se multiplient cent amusemens divers. Sous ces arbres touffus, sur ces gazons fleuris, nos guerriers se nourrissent de souvenirs glorieux: sans courir aucun danger, au son des tambours, des fanfares, des coups de canon, nos femmes les moins aguerries voient sans effroi les bombes tracer une ellipse sur leurs têtes; elles sont témoins de toutes les évolutions militaires, de combats, d'assauts, de prise de forts, de citadelles, et cependant, pas une goutte de sang n'a coulé; on a cru voir tomber et périr beaucoup de soldats, et ces soldats, précipités des tours, n'étaient heureusement que des mannequins habillés en Prussiens ou en Anglais. Bientôt la scène change; des symphonies plus douces se font entendre, et dans une immense avenue, nouvelle Iris, l'intrépide acrobate descend du haut des airs, au milieu des flammes du Bengale, tandis que l'audacieuse aéronaute, assise dans une élégante gondole, s'élève avec grâce, plane, et bientôt se perd dans les nuages; ici, dans des chars rapides comme l'éclair, vous roulez sur le penchant de montagnes colossales[89]; là vous traversez en courant des grottes enchantées[90]; ailleurs vous faites le saut périlleux du Niagara; tout près, vous vous lancez sur l'escarpolette; ou, sur un lac, vous disputez le prix de la course dans des barques légères[91]; plus loin, placés dans un tilbury, ou montés sur des chevaux plus vites que les vents, vous remportez des prix dans de champêtres hippodromes[92]. Au milieu de ces bosquets, ces théâtres vous offrent encore un Sosie parfait de nos plus aimables acteurs. Sous cette tente, un nouveau Comus vous étonne par son agilité et les expériences d'une physique dont chaque jour voit déchirer un voile et deviner un secret. Enfin des bals, des concerts, des feux d'artifice, des illuminations en verres de couleur, sont devenus les accessoires obligés des fêtes de Tivoli, Beaujon, Marboeuf, Belleville et du Delta. Toutefois je dois vous faire observer que la bonne société y danse peu, ou n'y danse point du tout: on se contente d'y jouir de la promenade, de la musique et des prodiges de la pyrotechnie; on y dîne quelquefois; mais, à vrai dire, le beau monde y joue un rôle presqu'absolument passif.» «Vous m'étonnez, me dit Philoménor.» «Rien n'est plus exact, répliquai-je: cependant l'observateur y trouve des tableaux dont il sait enrichir son portefeuille; souvent il est témoin d'aventures qui tiennent du roman, et que l'auteur de Gilblas n'eût pas dédaigné de placer dans son livre. Je ne vous en conterai qu'une seule: c'est une espièglerie que la jeunesse seule de son auteur peut rendre excusable, et que je ne puis m'empêcher de blâmer, parce qu'elle me paraît s'éloigner trop de la galanterie française.
«Dernièrement, à Tivoli, un de mes amis fut accosté par trois jeunes beautés; son accent étranger, sa bonne mine et un grand air d'opulence les avaient probablement séduites. Quelque temps après, lorsque la conversation se fut un peu animée, elles feignirent d'éprouver un grand besoin de se rafraîchir, et proposèrent à celui qu'elles prenaient pour un novice, d'entrer dans un berceau voisin. Le jeune homme accepte; mais il a l'adresse de les engager à donner leurs ordres; ces demoiselles aussitôt se font servir des glaces, des sorbets et un punch qu'elles demandent elles-mêmes au garçon du restaurateur du jardin, bien persuadées que le galant étranger payera tout sans la moindre difficulté. À peine avaient-elles mis le feu au punch, à peine la flamme bleuâtre voltigeait sur la liqueur parfumée, que tout-à-coup le jeune espiègle prétexte une affaire importante. On le croit sur parole: comment concevoir la moindre défiance? Il paraissait si franchement épris de l'une d'elles; il semble éprouver tant de regrets de les quitter, tant de crainte de ne plus les retrouver, de ne plus les revoir; il part; il s'éclipse; il doit revenir à l'instant. Une demi-heure s'écoule, et l'amoureux prétendu ne revient pas; cependant une de ces demoiselles veut aller à la découverte, tandis que les deux autres se moquent de cette espèce de provincial, dupe toute faite pour payer un goûter auquel il n'aurait pas touché. Ce fut inutilement qu'on l'attendit; et il fallut finir par se décider à boire sans lui le punch presque froid. Mais, qu'était devenu cet infidèle, ce traître, ce perfide? Qu'était-il devenu? Caché tout près dans un massif d'arbustes, d'où, sans être vu, il pouvait tout entendre et tout apercevoir, notre rusé Normand, car c'en était un, riait en tapinois du bon tour qu'il avait joué, et surtout il jouissait délicieusement du désappointement, de l'impatience, de la colère, ou, pour parler plus juste, de l'inexprimable fureur des trois nymphes, lorsque le garçon qui les avait servies vint exiger le prix des objets qu'elles avaient consommés. Elles eurent beau réclamer, jurer sur leur honneur, que le jeune homme qui était il y a peu d'instans avec elles allait revenir et solderait la carte; comme elles avaient tout ordonné, le restaurateur craignit de perdre ses avances; et sans autre délai, il menaça de les faire arrêter, si elles ne donnaient des arrhes convenables, ou ne se résignaient à payer une dépense qu'elles avaient espéré mettre sur le compte de celui qui, avec tant de finesse et d'astuce, s'était échappé de leurs filets.
«Je vous ferai une dernière observation: il est fâcheux que dans un jour de fête quelques-uns des bosquets ressemblent à certaines loges grillées de nos petits spectacles; le moraliste sévère désirerait les voir plus éclairés; les femmes honnêtes s'y promèneraient sans craindre d'être blessées par des scènes dignes du pinceau de Tenières et de l'Arétin.
CHAPITRE XLVII.
Fête de la Rosière.
«Dans certains cantons on a du plaisir, même en prenant part à une bonne action. À Salency, à Surène et ailleurs nous avons vu rétablir une institution philantropique que l'on devait à la sagesse du dernier siècle. Les moeurs des campagnes fixèrent l'attention générale des gens riches et bienfaisans. On crut avoir trouvé le moyen le plus simple de conserver ou de faire renaître la vertu, en excitant l'émulation par des récompenses; et des honneurs mérités semblèrent dédommager l'innocence des sacrifices souvent imposés par des devoirs sévères. Quelquefois peut-être on favorisa les calculs de l'hypocrisie, mais bien certainement on diminua toujours le nombre des scandales. Des prix furent fondés à perpétuité. Chaque année, au jour fixé par le fondateur, ils sont accordés à la vierge la plus vertueuse du hameau. Un jury, formé d'hommes irréprochables, est chargé d'examiner, avec un soin scrupuleux, la conduite des jeunes filles. Quelle tâche! il faut écouter l'éloge et le blâme; il faut peser dans la balance tous les caquets; les vertus y sont passées pour ainsi dire au crible, comme le froment des champs. Après l'épuration, il ne faut pas qu'on aperçoive le plus petit grain d'ivraie; cette plante maudite ne peut s'allier avec la couronne destinée à la Rosière, dont les fleurs doivent être pures et sans mélange. Le grand jour est enfin arrivé; tout s'émeut; tout est joyeux au village. Incertaine de son sort, la jalousie se tait, l'envie dissimule; la méchanceté parle bas; l'espoir sourit à toutes les mères; est-il trompé? un avenir plus heureux console. Cependant toute la jeunesse se pare de ses plus beaux habits; des tables nombreuses sont dressées. On fait en tout genre d'immenses préparatifs; on n'entend partout que les chants de la gaîté et les accens du bonheur.
«Le temple champêtre est revêtu d'antiques tapisseries; l'autel est orné comme au jour du patron. Un dais de velours s'élève dans le sanctuaire pour le prélat qui sanctifie la pieuse cérémonie; un trône richement décoré reçoit la présidente de la fête, de charmantes quêteuses[93]; et plus bas, sur ses degrés, les introductrices de la Rosière.
«Toutes les aspirantes à la couronne de rose sont placées sur un vaste amphithéâtre, et il est à remarquer que le portrait d'une Magdeleine pénitente, qui m'a paru très-bien peinte, se trouve précisément suspendu tout à côté d'elles. Le donataire aurait-il voulu leur rappeler que le repentir doit succéder à la perte de l'innocence, si par fragilité, elles faisaient quelques faux pas? Vêtues de blanc, ces jolies villageoises portent de légères écharpes bleues, et ressemblent presque toutes par leurs grâces naïves, aux fleurs des prairies qui environnent leurs chaumières. Les cloches s'ébranlent; au son des flûtes et des hauts-bois, le clergé, précédé de la garde de l'endroit, et de l'étendard de Marie, reçoit pompeusement le cortége d'usage, et introduit trois jeunes filles, définitivement désignées par le choix des juges.
Après certains préliminaires prescrits par les statuts de la fondation, les juges donnent de nouveau leurs suffrages sur ces trois candidats; leurs votes sont déposés dans une urne; et celle qui obtient le plus de voix, est publiquement proclamée rosière, par un des vicaires du curé, qui bénit la couronne de rose et la rosière elle-même, assistée par deux petites demoiselles à peine sorties de l'enfance. La rosière s'avance et s'incline devant la présidente; celle-ci lui met au doigt un anneau, lui donne une bourse, et place sur sa tête la couronne de la vertu; un discours est ensuite prononcé; ordinairement l'orateur y présente le but et les avantages de l'institution, y fait l'éloge du fondateur, adresse une exhortation touchante à celles qui sont l'objet de ce religieux concours; et finit par complimenter la présidente, les juges et les autorités du lieu. On se rend ensuite en procession à la maison de la rosière, qui trouve à sa porte un peuplier fraîchement planté, sur lequel flottent des banderoles de toutes couleurs; on conduit enfin l'héroïne de la sagesse chez le maire, où l'attend une dot de cent écus, un festin splendide, une fête complète, et presque l'assurance d'un heureux mariage, qui très-souvent, se réalise quelques jours après.»
Philoménor enchanté de ce récit, ne put s'empêcher de désirer qu'un pareil usage se propageât en France; et il forma le projet de le transporter en Grèce, si des circonstances heureuses le lui permettaient.
CHAPITRE XLVIII.
Domestiques.—Grands restaurans.—Les gastronomes.—Dîner de jeunes gens.—Cuisines en plein air.—Restaurans de la moyenne propriété.—Tailleurs à la mode.—Demoiselles de salle.—Leurs caquets.—Leurs habitudes.—Garçons servans.
Philoménor avait loué un hôtel à Paris; il s'était entouré d'excellens domestiques qu'il avait choisis, presque tous, parmi les jeunes commissionnaires, hommes pour la plupart bien tournés, vifs, alertes, intelligens, connaissant parfaitement tous les quartiers de Paris, ordinairement très-fidèles par principes, par une heureuse habitude, et par un effet de l'espèce de surveillance qu'ils exercent quelquefois les uns sur les autres; il était persuadé qu'ils étaient souvent plus dignes de confiance que ceux que l'on prend dans les bureaux[94], et qui se présentent avec des certificats mendiés et obtenus des maîtres, forcés, par importunité, de mentir à leur conscience, et d'accorder des attestations favorables, pour ainsi dire, malgré eux.
Quoique mon Grec en formant ainsi sa maison, eût chez lui un excellent cuisinier, il se plaisait à manger chez les meilleurs restaurateurs; et nous y dînions souvent ensemble. «Ce restaurant, lui dis-je un jour, est, comme vous l'apercevez, le rendez-vous des gens les plus distingués, de ce qu'on appelle les gens comme il faut; et ce mérite est bien senti par certains personnages qui, parce qu'ils les fréquentent, se croient d'une grande importance; voyez-les entrer: quelle arrogance! quelle expression de hauteur et de dédain dans ce jeune mirliflore! comme il fait retentir dans les salles le fer de ses bottes et le cliquetis de ses éperons! ne le croirait-on pas dans une académie d'équitation? Il s'assied, ou plutôt il s'étale, il se mire, il s'ajuste, il se sourit, relève ses cheveux, boucle ses favoris, jette nonchalamment un coup-d'oeil sur la carte, demande avant le potage, des vins rares, des mets recherchés. Il a dîné avec humeur; il était seul, il se lève, fait une seconde toilette; il monte son col, développe son jabot, agite sa cravache, paye en or, et laisse les garçons émerveillés des marques de sa munificence, dont l'usurier de telle petite rue a fait tous les frais ce matin.»
«Ce portrait est assez ressemblant, me dit Philoménor; mais voyez encore ce fin gourmet qui était au premier service quand nous sommes entrés, et qui ne fait que commander le second; il dépèce, il savoure, il dévore; avec quelle attention il manie cette précieuse bouteille de vin étranger, de peur qu'il ne dépose! cet homme semble ne vivre et ne respirer que pour manger.» «Mais ce que vous ne savez pas, ajoutai-je, on assure qu'il se prépare à son dîner dès la pointe du jour; c'est la principale action de sa journée; s'il se baigne, s'il prend l'air, s'il boit son verre d'absinthe, c'est pour exciter son appétit; jadis, il a connu les plaisirs de la jeunesse, il s'y est trop livré, il a vieilli avant l'âge; aujourd'hui presque tous ses sens sont émoussés, il ne lui reste plus qu'un palais très-fin et très-délicat, et ce palais est tout pour lui; il est son Dieu.» «Et que dites-vous, reprit mon Grec, de cette femme de quarante-cinq ans au moins, dont la mise est si soignée; elle est couleur de rose de la tête aux pieds; n'a-t-elle pas l'air de se croire à l'âge de quinze ans? Son jargon est presque enfantin; elle semble affecter la timide candeur du premier âge; avec quelle avidité elle parcourt la carte! Quels apprêts méticuleux elle exige pour son dîner! L'entendez-vous? l'eau filtrée est contraire à sa santé; par ordre du jeune docteur qui la dirige, elle ne boit que les eaux de Seltz qu'elle mêle délicieusement avec du vieux Mâcon. Oh! les jolis petits meubles qu'elle tire de son sac! avec quelle symétrie elle sait les ranger!» J'arrêtai Philoménor, qui n'était méchant que lorsque nous étions seuls et dans l'intimité. «N'allez pas plus loin, mon cher ami, lui dis-je; je vous en conjure: si, entre hommes, il nous est permis de nous censurer et de rire à nos dépens, au moins, nous devons les plus grands égards et la plus grande indulgence au beau sexe. Ces conseils inspirés par l'amitié et dictés par une galanterie toute française, furent interrompus par un nouvel incident. Depuis long-temps on causait fort haut dans un appartement voisin du salon où nous avions dîné; on y fredonnait l'ariette nouvelle, on y répétait mille refrains joyeux, mais surtout on y riait aux éclats, et de temps en temps on semblait y folâtrer. Tout à coup nous crûmes entendre des lustres tomber. «Qu'y a-t-il donc? me dit Philoménor épouvanté. Bon Dieu! serait-ce encore une explosion du gaz?» «Rassurez-vous, Monsieur, lui dit le garçon qui nous servait; le maître du restaurant n'a pas voulu qu'on l'introduisît ici; dans ce cabinet particulier, ajouta-t-il en souriant, sont des jeunes gens très-comme il faut, qui, à tour de rôle, se donnent à dîner depuis huit jours; et je puis vous l'assurer, des princes ne font pas une chère plus délicate. Ce sont les meilleurs enfans du monde; si, en faisant quelques folies, ils cassent des porcelaines ou d'autres objets, il est inutile de les taxer, ils en payent toujours la valeur au double. Cependant, on avait sonné dans ce cabinet qui venait de fixer notre attention; et peu d'instans après nous apprîmes que des bouteilles de vin de champagne dont le bouchon avait sauté en l'air, étaient la cause très-innocente de tout ce tapage; pour n'en rien perdre, on avait voulu les boire promptement; on les avait prises avec trop de précipitation; des seaux pleins de glace où ces bouteilles étaient à rafraîchir, avaient été renversés, et dans leur chute avaient imité le bruit de lustres qui tombent sur un parquet, ou d'un service de cristal qui se brise en mille morceaux.
De notre place nous avions aperçu cette réunion si gaie; mais les convives avaient eu l'air de se soustraire à l'oeil des importuns. La porte du cabinet où se donnait la fête avait été fermée; et quoique Philoménor eût bien désiré connaître d'autres détails sur cette petite orgie, sa curiosité fut désappointée: tout se passa en comité secret.
«Ce restaurant, mon cher ami, dis-je à mon Grec, a beaucoup d'habitués; aussi, tout y est-il attrayant; les mets les plus rares et les plus communs y sont préparés et disposés avec des soins particuliers et des accessoires qui séduisent les yeux avant de frapper l'odorat et de flatter le goût. On n'oublie pas de vous étaler la beauté et la finesse du linge, l'éclat des cristaux, le poli de la vaisselle plate et des couverts de vermeil. Remarquez encore avec quel art, sur ce buffet, des vases remplis de fleurs de la saison, s'entremêlent avec ces corbeilles où, sur un lit de mousse, s'élèvent en pyramides, la fraise des Alpes, la cerise d'Orient, l'abricot d'Arménie, la prune de Damas, la pêche de Montreuil, le raisin de Corynthe, l'ananas du Pérou et l'orange de la Chine. Faisons cependant ensemble une réflexion importante: tandis que nous profitons de ces avantages, beaucoup de Français en sont privés et n'en vivent pas moins très-agréablement. Vous ne connaissez que les restaurateurs des plus hautes classes; mais non de ceux d'une honnête médiocrité. Ce n'est qu'en vous asseyant aux tables des seconde, troisième et même quatrième catégories, que vous serez à même de connaître les nombreuses ressources que trouve à Paris une immense population.» «Vous vous trompez, me dit Philoménor: j'ai plusieurs fois admiré dans cette capitale combien la nourriture y était variée, saine, abondante, et à la portée de toutes les fortunes, surtout pour cette partie si intéressante du peuple que l'on appelle artisans et ouvriers. J'ai considéré vos cuisines portatives en plein air, j'ai vu cette prodigieuse quantité de légumes, de fruits d'une mince valeur, et surtout ce pain, si blanc, si beau, d'une si excellente qualité, que votre police, aussi vigilante que paternelle, maintient toujours au taux le plus modéré; et je me suis convaincu avec plaisir, que les hommes de peine en tout genre étaient à même de satisfaire à leurs besoins, s'ils étaient laborieux, et de se délasser par des plaisirs peu coûteux, des travaux exigés par la nécessité.» «Fort bien; mais il est d'autres individus qui par leur naissance, leur éducation et leur fortune bornée, sont également éloignés d'adopter le régime diététique du peuple et la table splendide de l'opulence; et je vous étonnerai en vous apprenant que ceux qui composent cette classe mitoyenne n'en ont pas moins dans cette capitale, et beaucoup mieux qu'ailleurs, des moyens d'existence très-suffisans pour conserver leur santé. Seulement dans certains jours, ils se mettent à l'unisson avec les gastronomes dont la fortune se compte par millions; avantages qui ne se trouvent pour ainsi dire qu'à Paris, au moins pour la délicatesse, la rareté et la recherche des mets. Dans cette série je fais entrer quelques jeunes lettrés, les employés des ministères, des banquiers, les clercs de notaires, d'avocats, et les élèves de Droit et de Médecine; vous sentez qu'on y trouve nécessairement des gens de mérite, de beaucoup d'esprit, et d'une éducation très-soignée. Si vous m'en croyez, nous irons ensemble dans ces restaurans; et le prix modique d'un dîner passablement bon, vous surprendra, j'en suis certain.»
Philoménor accepta la partie proposée; mais, pour être moins remarqué, il voulut se déguiser ce jour-là sous un costume français; et je lui conseillai de se faire habiller par un des tailleurs des rues Vivienne ou Richelieu. «Dans ce quartier, lui dis-je, règne le goût le plus pur; on y trouve les modes suivies par les élégans du meilleur ton et les vêtemens confectionnés par les meilleurs ouvriers.» Philoménor suivit mes conseils, et s'aperçut que mes indications étaient parfaitement justes sous tous les rapports.
Dans une salle bien décorée il ne vit point annoncés sur la carte ni ragoût de crêtes de coq, ni tourte à la tortue, ni escalope de lapin, ni suprême de volaille, ni filets mignons, ni truite du lac; il eut des mets simples, et il dîna bien; la marche qu'il avait faite, la joie sans prétention, sans sotte vanité, qui brillait autour de lui, lui fit trouver tout excellent. Surtout, il s'amusa beaucoup du caquetage des demoiselles de salle. Demandait-on un morceau de boeuf, une tranche de veau, de mouton, une aile de dindon, plusieurs voix glapissantes en dièze et en bémol, répétaient aussitôt: un boeuf, un veau, un mouton, un dindon. «Quoi! tout entier! se récriait Philoménor en ouvrant de grands yeux.» «Ne vous effrayez pas, mon cher ami, répliquai-je aussitôt; la portion qu'on servira ne donnera d'indigestion à personne.» Un des convives demandait-il des oeufs, ces nymphes lui répondaient: Monsieur, vous êtes sur le plat; celui-ci, des rognons qu'il avait commandés, on les met à la brochette; celui là, ma queue de mouton viendra-t-elle? Patience! elle est sur le gril. Ma langue, mademoiselle, que j'attends depuis une heure; la voici, elle est frite.
Telles étaient les gentillesses qui édifièrent singulièrement Philoménor, et dans lesquelles ces pauvres filles mettaient tout l'esprit qu'elles ont en partage. Mon Grec fut surpris de leur parure et de leur costume aussi propre que recherché. «Ces filles, me dit-il, ont sans doute de forts appointemens? mais comment le traiteur parvient-il à faire de bonnes affaires et à payer tant de monde en donnant ses dîners à si bon marché?» «Cela s'explique très-facilement; d'abord les viandes, les légumes, les fruits leur viennent de la première main; ces comestibles leur sont accordés à un taux bien au-dessous de celui que payent les simples particuliers qui tiennent maison à Paris; leurs vins sont légers; on vous les donne pour être de la Basse-Bourgogne; et l'on est trop heureux, lorsqu'en raison d'une surveillance exacte, ils ne sont point frelatés, et lorsque leur robe éclatante ne provient point des fruits du sureau ou des bois de teinture; aussi les vrais amis de l'humanité désirent-ils voir diminuer le plutôt possible les droits trop élevés sur les boissons. Quant aux gages de ces demoiselles, elles ont fort peu de chose de fixe; elles sont bien nourries; c'est pour elles un point très-intéressant; leurs émolumens sont fondés sur le casuel, sur les produits du tronc, appelé vulgairement Tire-lire, que remplit chaque jour la libéralité des consommateurs; et il n'est pas rare que cet article de leur budget leur rapporte de dix-huit à vingt francs par semaine, et quelquefois davantage; cette branche de bénéfice augmente en raison de l'exactitude du service, des soins et des attentions qu'elles ont pour les habitués; d'ailleurs beaucoup ont des amis qui savent pourvoir à leurs plus pressantes nécessités; elles ne s'en cachent pas; elles ont leur oncle, leur cousin, leur amoureux, etc., etc.; et Dieu sait si ce dernier est bien reçu dès qu'il paraît; si les bons et les meilleurs morceaux lui sont réservés et servis. La plupart de ces filles ne couchent pas dans la maison où elles travaillent pendant la journée; vers sept heures, une ou deux fois par semaine, elles sont libres d'aller où bon leur semble. Malheur au paresseux maladroit qui se présente pour dîner à cette heure indue; si ces demoiselles ont fait la partie d'aller au spectacle ou au bal, ce contre-temps lui attire infailliblement des reproches et une explosion de mauvaise humeur. Ces filles sont très-peu constantes; il en est qui dans une année font les quatre coins de Paris; on en voit très-peu, vous le savez mieux que moi, dans les grands restaurans; elles n'y occupent que la place de femme de charge; on n'y est servi que par des garçons, qui commencent, en sortant du village ou de la province, par se débrouiller dans une gargotte de la barrière ou du faubourg, s'ils n'ont aucune protection à Paris; ils se forment ensuite dans des restaurans plus forts, montent successivement et assez rapidement tous les échelons de la fortune, et finissent par entrer chez Grignon, Leriche ou les frères Provençaux; s'ils ont de l'ordre, de la conduite et de l'économie, ils achètent quelquefois le fonds de leurs maîtres.