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Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2) cover

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2)

Chapter 24: CHAPITRE LI.
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About This Book

An observant visitor tours Parisian monuments, museums, libraries, manufactories, markets, and civic buildings, combining detailed description with critical commentary and practical proposals. The account documents architectural neglect and losses, denounces the dispersal and deterioration of artistic treasures, and urges legal protections, museum restorations, and new collections of casts and copies to fill lacunae. It advocates conservation methods favoring durable materials, improvements in urban sanitation and public spaces, reforms to markets and institutions, and more coherent decorative and liturgical treatments, balancing respect for historical fabric with concrete plans for embellishment, access, and long-term preservation.

«Je présume bien, mon cher Philoménor, que vous n'avez pas lieu de vous repentir d'avoir pris aujourd'hui un repas aussi frugal. La connaissance des usages d'un peuple, dans les différentes hiérarchies de ses membres, valait bien le sacrifice d'un dîner à la Lucullus.» Mon Grec m'avoua que depuis long-temps il ne s'était autant amusé. «Vous m'avez procuré la comédie, ajouta-t-il; quoiqu'un nouveau Théophraste la trouve bien souvent ailleurs. Avec votre julienne, vos bifteks, vos rôtis, votre vin du cru, qu'on annonçait pour du Bourgogne, j'ai dîné presqu'aussi bien qu'en mangeant du faisan et des perdrix rouges, et qu'en buvant le Malvoisie, le Chambertin et le Tockai. Nous avons beaucoup ri; nous avons beaucoup écouté; nous avons parlé d'autant; et peut-on n'avoir pas assisté à un véritable festin, lorsqu'on est persuadé avec Saint-Lambert que:

Les morceaux caquetés se digèrent le mieux.

Poëme des Saisons

CHAPITRE XLIX.

Société de Paris.—Philoménor est introduit chez une Mme de Valmont.—Son attachement pour cette dame.—Caractère du jeune Grec.—Ses succès dans le monde.—Fête donnée chez Mme de Valmont.—Présens et pièce de vers.—Description d'un hôtel.—Une séance royale.—Espérances de Philoménor pour le bonheur de sa patrie.—Note critique sur des usages de la cour en France.

Nos courses dans Paris étaient quelquefois suspendues; et j'avais saisi l'occasion de présenter Philoménor dans la plupart des maisons où j'étais le plus lié. Recevoir un jeune Grec de vingt-deux ans avait d'abord été un puissant attrait pour la curiosité; sa figure pleine d'expression, de vie, de santé et de fraîcheur, un nez aquilin, de grands yeux bruns pétillans de génie, sous des sourcils tels que le chantre de l'Iliade les donne à Jupiter; des formes parfaites, une taille ordinaire, mais svelte et bien prise; et plus que tous ces dons naturels, l'aisance de ses manières et son extrême politesse, lui eurent bientôt gagné la bienveillance de toutes les femmes du meilleur ton, séduites d'ailleurs, par la tournure orientale qu'il savait donner aux moindres mots flatteurs qu'il leur prodiguait, et dont jamais, sans une recherche affectée, il ne laissait échapper l'heureuse occasion. Elles n'étaient pas moins éblouies par les pierreries et les riches étoffes dont il était ordinairement couvert, que par une propreté exquise et le costume le plus soigné. Souvent lorsque ses affaires ou ses études l'avaient empêché de m'accompagner, il eut la douce satisfaction d'apprendre que des dames charmantes avaient remarqué son absence, et m'avaient reproché avec une sorte de chagrin d'avoir oublié mon jeune Grec, que plus d'une d'entre elles eût peut-être désiré compter au nombre de ses attentifs.

Sous un autre rapport, la souplesse de son caractère, sa déférence modeste aux opinions indifférentes, et son énergique attachement aux principes d'honneur et de bon goût, son amour passionné pour les lettres et les beaux arts, ses connaissances variées en tout genre, sa facilité légère à bien s'exprimer sur tous les sujets de conversation, lui avaient également concilié l'estime et l'amitié des hommes les plus graves et les plus instruits, et même de cette jeunesse aussi aimable que frivole, moins occupée de choses sérieuses que des objets de ses plaisirs. Philoménor se prêtait à tout; pour plaire, il semblait se multiplier et s'offrir tour à tour sous mille aspects différens; quelquefois, en badinant, je le comparais au Protée de la fable; je l'ai vu, dans la même journée, résoudre un problème très-difficile avec un géomètre; disserter avec une merveilleuse sur la coupe et les nuances de sa robe de barrège; traiter un point de morale avec un philosophe; causer de son wiski et de ses chevaux avec un élégant; s'entretenir de la Vénus de Milo avec un artiste; parler guerre et tactique avec un ancien général; valser admirablement avec une jeune beauté; et perdre le plus gaiement, le plus follement du monde, son argent à l'écarté; là surtout brillait sa philosophie; jamais on ne s'apercevait sur sa figure de la perte ou du gain qu'il faisait au jeu; pas la moindre altération dans ses traits; sa physionomie paraissait impassible; on l'eût pris pour un vrai stoïcien; encore moins laissait-il échapper les éclats d'une joie immodérée si la fortune le favorisait, ou les explosions d'un désespoir mal dissimulé, s'il était trahi par le sort; en un mot, avec des passions très-vives, nul, peut-être, dans un cercle, n'a mieux su les captiver ni conserver son âme dans un équilibre plus parfait.

Touchée d'un mérite aussi rare, que depuis long-temps elle avait été à même d'apprécier, une jeune veuve, que j'appellerai Mme de Valmont, quoiqu'il me fût bien doux de la nommer, invita mon ami à un dîner splendide qu'elle donnait le jour de sa fête à ses plus intimes connaissances, c'est à dire à l'élite de la meilleure société, dont sa maison était le rendez-vous. On sait que dans ce jour, et en pareille circonstance, personne n'est exempt de présenter à celle qui est l'objet de la fête l'hommage obligé d'un compliment et d'un bouquet. Philoménor voulut se signaler par un présent qui fût l'expression de sa vive reconnaissance pour les bontés dont cette dame l'avait comblé depuis son séjour en France; il saisit donc l'instant où elle était absente, pour faire transporter dans les jardins de son hôtel une quantité prodigieuse de fleurs et d'arbustes les plus rares, dont il fit border avec goût les tapis de verdure et parfumer les bosquets. Le soir, après le concert, où s'étaient fait entendre les principaux virtuoses de la capitale, et notamment le célèbre Paër, Romagnesi et Fabri Garat, Philoménor offrit à Mme de Valmont une corbeille renfermant des vins de Chypre et de Malvoisie, des conserves de Rhodes, des essences de Constantinople et plusieurs cachemires des Indes, d'une finesse et d'un dessin exquis, auxquels étaient attachés ces vers, qu'il récita avec une émotion si vive, et si mêlée de crainte et d'espérance, que celle à qui la pièce était adressée s'empressa de rassurer l'auteur par les regards les plus doux et les plus satisfaits.

     Ô vous à qui la Grèce
     Eût décerné le sceptre des Amours,
     Souffrez que ma tendresse
     Paye un tribut à vos divins atours.
     Dans vos mains sont mes destinées.
     À l'aurore de mes années,
     Fallait-il, par respect, vous cacher mon ardeur
     Et les tendres secrets de mon sensible coeur?
     Ma muse, trop long-temps muette,
     Prit pour modèle une humble violette
     Qui, sans briguer de vulgaires faveurs,
     Pour vous seule eût voulu, sous sa feuille discrète,
     Conserver ses parfums, son velours, ses couleurs;
     J'imitais, chaque jour, le fleuriste qui n'ose
         En hiver exposer la rose
         Au souffle affreux des ouragans;
     Dans la serre, abritée, il la retient captive;
     Sous le verre, ô prodige! et par des soins constans,
     La rose a plus d'éclat, une fraîcheur plus vive,
     Qu'en s'ouvrant en plein air aux beaux jours du printemps.

Mme de Valmont se montra sensible à des attentions aussi délicates, et plus encore à des sentimens exprimés avec une réserve aussi respectueuse, elle donna ses ordres, et ménagea au jeune Grec une surprise digne d'elle.

On avait annoncé le dîner. Philoménor, ayant présenté la main à celle qui avait daigné recevoir un aveu pour ainsi dire caché sous un voile transparent, descendit dans une salle ronde, à demi éclairée par la douce clarté des lampes, où conduisait un escalier intérieur à double rampe, tout orné de vases de porcelaine et d'albâtre, dans lesquels s'épanouissaient les tubéreuses de Perse et les jasmins de l'Arabie. Mon ami fut moins étonné des doux parfums qui s'exhalaient des cassolettes de vermeil, de l'air embaumé qu'on respirait, de la profusion des mets, de leur variété, de leur recherche, que de l'intention marquée de lui rappeler sur les plateaux et dans tout le service les monumens et les plus beaux sites de la Grèce, recréés pour ainsi dire par le génie du confiseur et le pinceau de nos plus habiles artistes. L'exécution d'un semblable prodige est facile à Paris, dans un hôtel où la maîtresse de la maison consacrait chaque année une partie de ses revenus à protéger tous les genres d'industrie. Par un goût particulier, elle avait réuni dans ses nombreux appartemens les meubles les plus précieux et les mieux conservés, depuis le règne de François Ier jusqu'à celui de Louis XVIII. Les premières pièces semblaient défendues par des paladins revêtus de leurs armures; autour de ces héros, brillaient de toutes parts leurs armes étincelantes, leurs antiques bannières et les trophées de leurs exploits; on ne trouvait là que plafonds peints et surchargés de dorures, que parquets formés d'armoiries; ici des guéridons, des candélabres d'un goût bizarre; plus loin, des tables de Boule et de Florence; des incrustations, des mosaïques, des bas-reliefs, des bustes, des statues, des tableaux de toutes les écoles; ailleurs, on admirait des vases étrusques, des coupes d'agathe, des magots de la Chine, des cabarets du Japon, des papiers de Pékin, des tissus de Flandre, des tapisseries des Gobelins, et jusqu'à des glaces de Venise; tout s'y trouvait distribué sans confusion, et d'après des combinaisons méditées et réfléchies.

Au dehors même de l'édifice l'entrepreneur avait sagement évité ces dissonances qui résultent quelquefois du mélange des styles. Pour que l'architecture mauresque n'ôtât rien de l'élégance des ordres dorique et corynthien qui régnaient avec tant de pompe et de magnificence dans la principale façade, l'habile architecte avait adroitement dessiné des croisées gothiques, et placé des vitraux sombres et coloriés, à l'extrémité latérale d'un pavillon de l'hôtel. En quittant les appartemens de cette aile, où l'ameublement correspondait si bien avec les constructions extérieures, en avançant dans cette espèce de muséum, on se figurait changer de siècle sans vieillir; on jouissait des trésors transmis par ses ancêtres, sans perdre le fruit des progrès immenses des arts se développant sous les Valois et brillant d'un éclat immortel sous Louis XIV; on les voyait enfin décliner sous la régence, dégénérer sous Louis XV, et reprendre une nouvelle splendeur dans les dernières années de Louis XVI, par l'adoption des formes grecques et l'étude assidue des grands modèles qui, depuis cette époque, ont enfanté tant de chefs-d'oeuvre.

C'était là que les brillans cristaux, la nacre, l'acajou, le santal, la malachite, l'or moulu et l'albâtre transparent, reproduits dans toutes les parties de l'ameublement, étaient reflétés avec les velours, les lampas et le brocard, dans des trumeaux éblouissans, et reposaient sur des tapis où les fleurs indigènes ou exotiques trompaient les yeux et semblaient inviter la main à les cueillir; c'était là enfin que les tableaux des Gérard et des Legros, des Girodet et des Hersent, des Lescot et des Bouton, des Granet et des Vandael, des Vernet et des Bertin, des Thomas et des Deharme, des Berré et des Jacquotot, des Saint et des Bergeret disputaient la palme aux Bosio et aux Raggi, aux Dupaty et aux Flatters, et à nos autres Phydias modernes; par le luxe des décors et ses raretés en tout genre, cet hôtel était un véritable palais de fée. Enfin l'orchestre successif de pendules à musique, qui se trouvaient partout, achevait de compléter cette espèce d'enchantement. Depuis qu'on s'était mis à table la politique avait occupé tout le monde, et l'urbanité française avait mis toutes les opinions à l'unisson; on n'en avait pas été plus d'accord; mais, par des égards réciproques, par des concessions mutuelles, on avait paru l'être; la politesse avait réalisé le système des compensations. Jamais les idées de M. Azaïs n'avaient été plus démontrées par le fait. Ainsi les usages d'un monde choisi avaient étouffé la voix d'une contradiction trop prononcée, et opéré ce rare prodige.

On avait su que nous avions assisté à la séance royale pour l'ouverture des chambres. On pria Philoménor d'analyser le discours du Roi, et de répéter les morceaux les plus frappans, que son excellente mémoire avait presque retenus en entier. «Je n'oublierai jamais, dit-il, les paroles de Sa Majesté, où la touchante bonté d'un père s'allie si parfaitement avec la sagesse du législateur et la dignité du monarque. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu saisir ses augustes traits. Je dois, il est vrai, en accuser uniquement le bizarre costume de certaines étrangères[95]. Dans une autre occasion, ajouta-t-il, j'ai conçu de bien flatteuses espérances pour le bonheur de mon pays, puisque «la prudence et le bon accord de toutes les puissances de l'Europe trouveront moyen de satisfaire à ce que la religion, la politique et l'humanité peuvent justement demander[96].» J'aime à le croire, c'est en secondant nos efforts par une protection puissante.»

Philoménor avait à peine achevé, que la conversation se dirigea tout naturellement sur les grands intérêts de sa patrie.

CHAPITRE L.

Discussion sur la cause des Grecs et des Turcs.—Légitimité des Ottomans.—MM. de Bonald, Condorcet.—Bacon.—Les Comnènes.—Droits des Bourbons au trône de Constantinople.—L'intérêt politique et l'intérêt mercantile reconnaissent seuls la légitimité turque.—Mesures du gouvernement anglais relatives aux Sept îles.—Défense de l'Angleterre.—Conquête de l'Inde, facile pour la Russie.—Motifs de l'insurrection grecque.—Les Grecs ne sont point des carbonari.—L'équilibre de l'Europe détruit, peut être aisément rétabli; moyens.—Selon certains Anglais, les Grecs ne sont propres qu'à l'esclavage.—Réclamation de Mme de Valmont à ce sujet.—Peinture du sérail actuel de Constantinople, d'après le fidèle récit d'un des médecins de Sa Hautesse.

La cause des Turcs et des Grecs fut long-temps débattue. Un seul des nombreux convives employa tous ses efforts à prouver que la domination des Ottomans sur la Grèce était légitime. Conséquemment, selon lui, les Hellènes n'étaient qu'une tourbe de factieux et de rebelles. Philoménor se consola facilement des sarcasmes virulens de cet ami du despotisme. Une raison puissante dut y contribuer. Les dames avaient pris le parti de ses compatriotes; toutes, sans exception, s'étaient déclarées en leur faveur. Cependant un suffrage aussi prépondérant ne put arrêter le zèle ou pour mieux dire l'entêtement du patron des Musulmans. M. d'Angloturqui, que semblait excuser son grand âge et l'honneur d'être proche parent de Mme de Valmont, M. d'Angloturqui persista donc à fronder l'opinion générale, et soutint vigoureusement que les souverains de l'Europe devaient appuyer le Grand-Seigneur, d'après le traité de la sainte alliance, qui garantit toute espèce de légitimité. Et, certes, ajouta-t-il, la légitimité du Croissant est bien aussi respectable que celle des autres potentats. Ne vous souvenez-vous plus, Messieurs, qu'en 1451 les Grecs, près de tomber sous le joug de Mahomet, implorèrent le secours des Albanais, chrétiens comme eux, et que, bientôt opprimés par ces prétendus protecteurs, devenus leurs tyrans, ils se trouvèrent trop heureux de se jeter dans les bras du sultan? Avez-vous oublié qu'il y eut alors un pacte entre les Turcs et les Grecs; pacte cimenté par le mariage de Mahomet avec la fille de Démétrius, héritière des Césars? Cette convention n'est-elle pas un traité solennel dans lequel les avantages respectifs des deux parties furent réciproquement convenus et stipulés?» «Quoi! Monsieur, reprit M. d'Ancourt, un mariage, conseillé par la politique, ne fut pas toujours en Europe le gage d'une alliance indissoluble entre un usurpateur et le souverain dont il épousait la fille; et vous voudriez qu'une semblable union enchaînât pour jamais au joug d'un tyran une nation entière?» «Eh! Monsieur, répliqua M. d'Angloturqui, je vous donnerai des raisons bien plus fortes; à la paix de 1716, on vit les premières familles de la Morée négocier avec une activité extrême pour échapper à la domination de Venise, qui réclamait cette presqu'île, et pour obtenir de rentrer sous l'empire des Turcs. Ainsi donc, comme vous le voyez, Monsieur, l'autorité que la Porte exerce sur les Grecs fut absolument fondée sur le propre consentement de la nation asservie et sur sa volonté clairement exprimée.» «Dites plutôt, répondit M. de Pontac, sur la plus dure nécessité. À ces deux époques, les Grecs se trouvèrent réellement dans la position d'un malheureux qui, harcelé par deux voleurs, livre sa bourse à la discrétion de celui qui lui paraît le plus débonnaire; oui, Monsieur, dans la véritable situation de cet infortuné voyageur, qui, arrêté au fond d'une forêt, par deux brigands, livre son or et sa personne à Mandrin[97] pour échapper à Cartouche.»

«Mauvais subterfuge! escobarderie pure! reprit M. d'Angloturqui. Je suis fâché de vous le dire; mais la légitimité ottomane en existe-t-elle moins, en supposant même qu'elle ne se soit établie que par la force!»

«Comme vous, M. d'Angloturqui, je respecte la légitimité, répliqua le président de Pontac; mais la tyrannie la plus insensée, la plus cruelle, la plus atroce, la plus barbare, la plus immorale, aurait-elle en Europe une légitimité invulnérable? y aurait-elle une inviolabilité sacrée? Et comme l'a fort bien dit un de nos plus célèbres écrivains, qui ne doit pas vous être suspect, M. de Bonald: «Il y a une autre légitimité, la plus sainte de toutes, celle de la raison et de la vérité. Toute société qui, par la faute de ses lois, ne peut pas conduire les hommes à leur perfection morale, toute société qui, comme celle des Turcs, condamne ses peuples à une immuable stupidité, c'est Condorcet qui l'a dit, toute société où les lois sont contraires à la nature de l'homme et de la société, où la religion est absurde, où les pratiques sont barbares ou licencieuses, n'est pas une société légitime, puisqu'elle n'est pas conforme aux volontés du père et de l'auteur de toute société. Bacon a fait un traité exprès, de Bello sacro, pour prouver que les puissances chrétiennes pouvaient ou devaient faire la guerre aux Turcs, qu'il appelle un peuple ex lex, hors de la loi des nations.»

«La véritable légitimité, reprit Philoménor, n'existe réellement que dans la famille des Comnènes[98], ou même dans celle des Bourbons, à qui le dernier rejeton des Césars de Bysance légua ses imprescriptibles droits; mais, hélas! les Comnènes sont naturalisés Français; cette seconde qualité, ajoutée au plus recommandable de tous les droits, ne sera-t-elle point pour l'Angleterre un titre d'exclusion? Et les chefs du pouvoir exécutif qui gouvernent la Grande-Bretagne, cette terre qui produisit l'immortel Bacon, persisteront-ils à rejeter ces sages principes?»

«Qui ne sait, répliqua le président, comme l'a si bien indiqué l'auteur que j'ai déjà cité, que deux motifs, l'un mercantile, l'autre politique, se cachent derrière ce scrupule de légitimité?» «Tous les raisonnemens de Bacon et du législateur français, que vous citez, Monsieur, sont si fondés, reprit Philoménor, qu'il n'y a jamais eu d'autre transaction positive entre le peuple conquérant et la nation asservie, que celle qui s'écrit avec la pointe du cimeterre; il n'a jamais existé de fusion réelle des vainqueurs et des vaincus, comme à la Chine, lorsqu'elle a subi le joug des Tartares.» «Comme dans les Gaules encore, ajoutai-je, après la conquête des Romains, et plus tard, après les différentes invasions des Normands, où, peu à peu, les nuances étrangères et provinciales s'effacèrent, et, de nos jours, se confondirent, pour ne faire qu'un seul peuple de Français, ayant les mêmes habitudes et les mêmes lois.»

«Qu'est-ce donc que cela prouve? s'écria de nouveau M. d'Angloturqui? Aussi, les Anglais, ce peuple philosophe, ce peuple qui respecte si scrupuleusement les lois existantes, s'est formellement déclaré pour soutenir le Grand-Seigneur; et en cela ils ont agi très-sensément. Votre M. de Bonald a-t-il prévu toutes les conséquences qui découlent naturellement de ses principes, et le contre-coup qu'en pourraient recevoir les légitimités de la Chine, de l'Indostan et de l'Afrique? Cet aperçu vrai doit vous prouver que les Anglais ont pris le parti le plus sage et le plus juste.»

Philoménor, qui avait appris depuis long-temps qu'un bill de la Grande-Bretagne défendait aux Anglo-Ioniens d'amener aucun secours à leurs compatriotes, regardait les contrevenans comme pirates, empêchait même le remboursement des sommes d'argent qui leur étaient dues, enjoignait d'aider les Turcs, d'avertir les pachas des manoeuvres des indépendans; instruit d'ailleurs que ces mesures n'étaient pas seulement comminatoires, mais qu'elles recevaient leur exécution; que l'on incarcérait à Zante les jeunes gens qui voulaient rejoindre les insurgés de la Grèce; qu'on les y mettait dans des cages de fer[99]; qu'on y séquestrait les armes et les munitions expédiées d'Italie; que les Anglais avaient fourni des secours considérables aux Turcs[100], transporté leurs troupes et dirigé leurs plans de campagnes[101]; qu'ils avaient rejeté sans pitié des Céphaloniens qui, blessés dans la guerre du Péloponèse[102], venaient se faire guérir dans leurs familles; qu'après la prise de Corynthe, sir Maitland, lui-même, avait signifié l'ordre du plus prompt départ aux malheureux habitans de cette ville, lorsqu'ils s'empressaient de se réfugier dans les îles Ioniennes pour se soustraire à la fureur ottomane; Philoménor, dis-je, eut assez de force pour maîtriser l'indignation que lui avaient inspirée les dernières paroles de M. d'Angloturqui; il se contenta de répliquer avec fermeté, que des mesures qui blessaient autant le droit des gens ne pouvaient être dictées que par l'intérêt le plus personnel. Les Anglais, ajouta-t-il, ce peuple civilisé et régi par des lois constitutionnelles, ne serait certainement pas le partisan et l'allié du sultan, s'il ne craignait de voir un jour contre-balancer sa puissance par les flottes de la Grèce, de la Russie et des Etats-Unis[103]; et de se voir arracher ses plus riches possessions dans les Grandes-Indes.

«Supposons, s'écria M. d'Angloturqui, que vos présomptions soient fondées, les Anglais auraient-ils tort? Je plains les malheurs des Grecs, ajouta-t-il en regardant Philoménor; mais, quoi! parce qu'il plaît à une poignée d'imprudens séditieux de devenir indépendans, soit sous l'étendard d'Ali ou la bannière de la Croix, peu m'importe, et surtout de jeter les fondemens d'une marine rivale, vous voudriez, Monsieur, que l'Angleterre fût exposée à perdre subitement un territoire habité par plus de quarante millions d'hommes; cet immense continent, dont la souveraineté lui fut acquise par la politique la plus raffinée, et au prix de tant de sang, de sacrifices et de trésors; oubliez-vous, Monsieur, combien l'Europe a d'obligations à cette puissance? Oubliez-vous les sommes énormes que cette grande et généreuse nation a prodiguées pour soudoyer toutes les coalitions formées en faveur de la bonne cause? Ce seul motif devrait vous faire prendre parti contre les ennemis de sa gloire et de sa prospérité. Allez, Monsieur, il y a de l'ingratitude dans les reproches que vous adressez à ce gouvernement; oui, de l'ingratitude, c'est le mot propre.» «Vous nous persifflez, M. d'Angloturqui, avec une grâce infinie, répliqua le président de Pontac. Cependant la plaisanterie doit paraître un peu forte: l'Angleterre, dans ses prodigalités, n'aurait-elle écouté que les intérêts des autres? aurait-elle, par hasard, négligé les siens? Les faits parlent ici: Malte[104], les îles Ioniennes, le Cap de Bonne-Espérance, l'Île-de-France et Candie me dispensent d'entrer dans de nouveaux développemens; au surplus, Monsieur, il faudra bien, peut-être, que l'Angleterre se résigne un jour à la perte inévitable du continent indien[105], s'il plaisait aussi à la Russie de rendre à l'Indoustan ses vrais souverains; oui, Monsieur, ses souverains légitimes, et surtout de le vouloir avec persévérance. Une pareille entreprise, qui n'était pour nous que le rêve le plus fatal, serait la chose du monde la plus facile pour cette puissance; il ne s'agirait que d'être bien d'accord avec la Perse; mais alors, pour consolider cette révolution, il faudrait y porter nécessairement les lumières de notre civilisation et de notre culte déjà répandu dans ces climats; car sans ce double bienfait, qui serait offert à ces peuples sans contrainte, ce serait faire sortir ces nations d'un gouffre affreux, pour les faire retomber dans un autre tout aussi redoutable, et y semer de nouveau les germes pestilentiels du despotisme et de la superstition musulmane, que tous les amis de l'humanité désirent extirper d'Europe.» «Admirables projets! reprit ironiquement M. d'Angloturqui; je crois néanmoins qu'ils seront long-temps ajournés par l'amour de la paix et la crainte de verser le sang humain, principes que semblent professer, dans ce moment, les monarques alliés; et puis, Monsieur, vous devez sentir que le peuple conquérant n'abandonnerait jamais ces belles contrées sans y avoir été forcé par la lutte la plus violente et la plus opiniâtre. Je ne puis enfin vous dissimuler ma surprise en vous voyant prendre si chaudement la défense de ces rebelles. Il semble que vous ignoriez que leur révolte a été secrètement combinée avec les troubles de Naples et du Piémont, et qu'elle a été véritablement excitée et payée par tous les carbonari d'Espagne, de France et d'Italie; cela est indubitable; et, je vous le demande, l'émancipation de ce peuple, dont le principe découlerait d'une source aussi impure, peut-elle être, aux yeux d'un homme d'honneur tel que vous, excusable et légitime? Plaignons, comme je vous l'ai dit, les malheureuses victimes de la levée de bouclier d'Ulysséus et de l'équipée d'Ypsilanti. Sur ce sujet, je suis d'accord avec vous; cependant vous me permettrez de vous faire observer, en dernière analyse, que cette insurrection, fût-elle juste en soi, est souverainement intempestive: il fallait attendre un meilleur sort d'événemens imprévus.» «Vous tranchez la question bien à votre aise, M. d'Angloturqui, répliqua vivement Philoménor. Je le conçois, la patience est une vertu facile à pratiquer, quand on vit, comme vous, sous des lois qui protègent également la vie, les biens, la sûreté, et tous les justes droits de l'homme en société; mais si, comme les malheureux Grecs, vous eussiez gémi pendant des siècles sous un joug de fer; si vous étiez sans cesse exposé aux avanies, aux massacres; si vos propriétés privées, publiques et religieuses étaient perpétuellement violées, ravagées et détruites, alors je vous verrais, j'en suis bien sûr, tenir un autre langage; et puis, où sont les preuves de tant d'assertions hasardées? On a fait passer des armes, des munitions et des sommes d'argent aux Grecs: pourquoi calomnier des coeurs honnêtes et sensibles qui se sont attendris sur de si touchantes infortunes? Vous parlez de carbonari, lorsqu'il est positif qu'ils ont été invités d'aller chercher fortune ailleurs, sitôt qu'ils ont voulu s'impatroniser dans l'administration[106]. Croyez-vous que les hommes les plus respectables de notre nation, nos patriarches, nos cénobites, nos propriétaires et nos négocians, puissent être les amis et les propagateurs de l'anarchie? Qu'y auraient-ils à gagner?» «Eh! Monsieur, reprit M. d'Angloturqui, si la Porte succombe, nous ne connaissons point les résultats d'une pareille catastrophe, et peut-être l'équilibre de l'Europe est rompu.» «Rassurez-vous, M. d'Angloturqui, les Grecs, en brisant leurs fers, savent trop bien que, sans une juste liberté, limitée par la modération et la sagesse, aucune constitution humaine n'est bonne, solide et durable; et ils ont, je vous le proteste, le projet bien formel de baser leurs institutions politiques uniquement sur la justice, et de se soumettre pour jamais au joug d'équitables lois, aussitôt que la victoire aura permis à nos Solon modernes de les dicter[107].»

«Si vous éliminez la Sublime-Porte des puissances de l'Europe, où se trouve la garantie de cet équilibre essentiel, nécessaire, que je réclame, ne cessait de s'écrier M. d'Angloturqui? le nom de la Grèce libre serait (comme l'a dit un publiciste profond), une note nouvelle dans la gamme politique de l'Europe, et qui en troublerait l'harmonie. À présent la Grèce est une nullité attachée à cette grande masse d'inertie, qui, sous le nom d'empire Ottoman, sépare l'Asie de l'Europe.» «Vous conviendrez, au moins, avec moi, reprit M. de Clinville, vous conviendrez que cet équilibre est déjà très-sérieusement ébranlé par la loi de la nécessité; je veux dire, par l'insurrection des Grecs, qui paraît s'accroître et s'affermir de jour en jour; mais, si cet équilibre est rompu, n'existerait-il aucun moyen de le rétablir par des compensations favorables à toutes les puissances du continent? Que diriez vous, monsieur d'Angloturqui, si par l'influence de l'empereur Alexandre[108] les résultats infaillibles, inévitables, de la première guerre que la France aurait à soutenir avec ses voisins, étaient le fruit d'arrangemens pacifiques, sans que, pour les obtenir, une goutte de sang Français eût été versée sur nos frontières? Que diriez-vous si la Belgique, les bords du Rhin et la Savoie rentraient sous la domination française, au moment où le roi d'Hollande et le roi de Sardaigne trouveraient, pour les pays qu'ils nous auraient cédés, de suffisantes indemnités, des indemnités beaucoup plus avantageuses pour leurs intérêts; le premier, dans les possessions occidentales de la Prusse, et le second dans le Milanais; tandis que l'Autriche et la Russie, en indemnisant la Prusse par le Hanovre et des extensions de territoire en Pologne, se partageraient l'empire du Croissant. Pour rendre même cette balance des puissances plus solide, on accorderait quelques îles de l'Archipel à la France.» «Et l'Angleterre, s'écria M. d'Angloturqui, pâlissant de colère, l'Angleterre, que gagnera-t-elle à ce beau partage?» «Tout ce qu'elle a su prendre et garder, répliqua M. de Clinville; et vous conviendrez avec moi qu'elle n'aura pas lieu de se plaindre du lot qui lui est adjugé.»

«Méditez mon plan, monsieur d'Angloturqui, ajouta M. de Clinville, et vous verrez que par ces concessions réciproques, l'équilibre serait parfaitement rétabli.» «Oui, si cela était possible, répliqua M. d'Angloturqui; toutefois, en écoutant vos projets, je ne savais, à vous parler franchement, si vous étiez bien éveillé. Supposons qu'on assiste les Grecs; «ils n'ont pas les ressources nécessaires pour être indépendans sous aucune forme de gouvernement», c'est le sentiment des meilleurs publicistes anglais.» «Qu'en savent-ils? s'écria Mme de Valmont. L'expérience et le temps seuls nous l'apprendront. Et puis comment peut-on mépriser, sans preuves, un peuple si malheureux? et, surtout, défendre ces Turcs, dont le sot orgueil et le mépris pour les autres nations les empêche d'apprécier à leur juste valeur notre civilisation? Il est incroyable, et je ne puis m'empêcher de le faire observer à M. d'Angloturqui, il est incroyable qu'on se montre aussi partisan de ces barbares, qui font assez peu de cas de notre sexe, pour le placer au niveau de la brute, ou plutôt qui osent nous assimiler à des machines organisées et très-essentiellement obéissantes.» «Ne vous y trompez pas, Madame, répondit M. d'Angloturqui, les odalisques sont fort heureuses; elles ne connaissent pas, il est vrai, cette liberté grande dont souvent, permettez-moi de vous le dire, certaines femmes abusent un peu trop chez nous; et, comme l'a fort bien dit Voltaire:

On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas.

«Aussi ce prétendu bonheur s'éclipse-t-il promptement, répliqua la présidente, lorsque ces infortunées viennent à connaître les moeurs et les usages de l'Europe; et je dois au plus singulier hasard de m'en être convaincue moi-même; car, vous le savez, Mesdames, je suis née à Constantinople, que j'ai quitté fort jeune. Répandue de bonne heure dans la société la plus distinguée de cette capitale, j'ai vu bien des choses qui ont échappé à beaucoup d'autres; la connaissance approfondie que j'avais du turc et des autres idiomes étrangers, m'avait mise en relation intime avec les femmes des ambassadeurs près la Porte, dont j'avais acquis la confiance et l'amitié. Ces dames sont ordinairement très-instruites, mais très-rarement versées dans les langues orientales; presque toujours je leur servais de truchement; et, sous ce rapport, devenue pour elles une confidente nécessaire, j'étais de tous leurs plaisirs. Peu de temps donc après la retraite des Français de l'Égypte, époque où le divan, ivre de joie, ne savait rien refuser à l'Angleterre[109], un des amiraux de cette nation, dont la flotte avait mouillé près des Dardanelles, témoigna le désir de visiter la maison de campagne du capitan pacha; ce qui lui fut à l'instant accordé. Non-seulement cet Anglais obtint la permission de s'y rendre avec son état-major, mais encore d'y conduire les dames qu'il lui plairait d'inviter. Pour ce jour, on séquestra toutes les femmes du pacha dans une galerie d'où, sans être aperçues, elles pouvaient jouir de ce spectacle à travers des voiles transparens. Je fus engagée à cette fête avec plusieurs de mes amies, et nous eûmes la rare faveur de communiquer avec les odalisques, et même de leur parler pendant que l'amiral et ses officiers parcouraient les appartemens et se promenaient dans les jardins. À l'aspect de ces militaires, presque tous bien faits, d'une belle figure, et dont l'uniforme élégant relevait encore la bonne mine, ces beautés asiatiques étaient hors d'elles-mêmes; toutes voulaient considérer de plus près ces jeunes guerriers, dont la vue seule les transportait de plaisir et d'admiration. Les gardiens du harem eurent toutes les peines du monde à les retenir; leur vigoureuse résistance fut même punie d'une manière assez plaisante par les odalisques, qui les accablèrent de coups, et leur prodiguèrent tous les outrages que peuvent inspirer la colère, le mépris et le désespoir. «Eh quoi! nous dirent-elles, quand elles furent un peu calmées, il vous est donc permis de vivre, de vous trouver sans cesse, de causer sans obstacle avec vos frères, vos amans, vos époux! Oh! que votre sort est différent du nôtre! Que votre bonheur est digne d'envie!»

«Mais, Madame, reprit M. d'Angloturqui, ce fait isolé ne détruit point mon assertion; c'est une occasion qui ne se présentera peut-être pas une fois en dix siècles.» «Soit, répondit Mme de Valmont; je veux être d'accord avec vous sur ce point; néanmoins, devez-vous persister à les croire heureuses? Quelle triste situation que celle de ces pauvres créatures! être presque continuellement enfermées dans une espèce de donjon qu'on appelle sérail! être toujours assises sur des tapis, y perdre l'usage de marcher! prendre chaque jour des bains de vapeur qui vous préparent une vieillesse douloureuse et anticipée! ne songer qu'à sa toilette, poudrer ses cheveux en rouge, arquer ses sourcils, teindre ses ongles, et, malgré ces soins recherchés, négliger une propreté de rigueur! Le croiriez-vous, Mesdames, si un médecin récemment arrivé de Constantinople ne me l'avait assuré, elles ont des dents affreuses! et cette négligence est d'autant plus étonnante, qu'elles épuisent chaque jour tous les moyens de plaire, et pour qui, grands dieux! pour un maître capricieux, tyran fantasque et barbare, qui vous fait garder par cent geoliers affreux, qui, pour la plus petite erreur, la moindre fragilité, que vous dirai-je, un soupçon d'intelligence avec quelque jeune icoglan, vous envoie à l'instant même le fatal cordon; ou, sans autre forme de procès, vous fait jeter, bien et dûment empaquetées, au fond de la mer!» «Rien n'est malheureusement plus vrai, s'écria la présidente: quel événement me rappelez-vous? À la mort de Sélim, plus de cinq mille odalisques furent égorgées; et jamais peut-être je n'entendis des gémissemens plus profonds, des cris plus horribles, plus épouvantables. Cet affreux événement, suite d'une catastrophe politique, n'est pas le seul que ma mémoire se rappelle. Après de longs malheurs, le fils d'un émigré français s'était réfugié à Constantinople; pour s'assurer dans cette capitale des moyens d'existence, il se livra à des spéculations de commerce. Avec les débris d'une fortune jadis immense, il fit venir de Paris une prodigieuse quantité d'objets de luxe ou de fantaisie, et ouvrit des magasins très-brillans dans le faubourg de Péra; son établissement fit bruit jusque dans le sérail, et piqua même la curiosité des sultanes. Une d'elles s'y étant fait conduire[110], fut singulièrement frappée de la beauté et des grâces du jeune émigré, et en devint subitement éprise. Tout en ayant l'air de s'occuper des curiosités qui lui étaient offertes, tout en mettant de côté les objets dont elle avait fait choix, elle lui déclara naïvement la passion violente qu'elle ressentait pour lui, le pressa de la suivre et lui en indiqua les moyens.

Malheureusement, l'infortuné Français fut assez imprudent, pour céder aux instances de la favorite; déguisé sous des habits de femme, il parvint à pénétrer jusque dans l'intérieur le plus secret du harem du Grand-Seigneur. Bientôt après on découvrit cette intrigue, et le châtiment le plus terrible fut le prix de la témérité de ce jeune audacieux. Saisi, garotté, torturé, cousu dans un sac, les noirs le précipitèrent dans le Bosphore, et sa complice eut une fin aussi tragique.» «Je sais, reprit Mme de Valmont, qu'il y a des compensations à ces petits désagrémens de leur état; souvent on jette un filet d'or sur leur captivité et sur les dangers qui les environnent; je sais qu'on les couvre de tissus précieux; qu'on prodigue, dans leur parure, des diamans sans nombre, les perles de l'Inde et les pierreries de toutes nuances; je sais qu'on leur permet la broderie, la musique[111], et l'usage des parfums les plus exquis. Quelquefois elles assistent à des ballets qu'on dit insipides. Elles ont encore le privilége de se promener sur le Bosphore, dans des gondoles dont les voiles de pourpre les dérobent aux profanes regards; je sais tout cela; mais d'aussi faibles avantages dédommageront-ils une femme d'esprit qui pense, qui réfléchit et qui raisonne? Et j'aime à le croire, sur cinq cents femmes, toutes ne sont pas des automates.

«Je ne crois point au bonheur sans la sûreté individuelle, sans une juste liberté, dont les bornes sont fixées par la conscience intime et de sages lois; je n'y crois qu'autant qu'il m'est permis à toute heure, à tout moment, d'exercer pleinement les facultés de mon âme, et d'en suivre, sans contrainte, les inclinations, les désirs et les volontés. Comparez, M. d'Angloturqui, comparez notre sort avec celui de ces infortunées victimes d'un sultan! Cette triste et monotone magnificence, ces plaisirs goutés sous les verroux de l'esclavage, ne pourront jamais balancer notre genre de vie de Paris, le charme de nos sociétés, de nos conversations, de nos dîners, de nos bals, de nos concerts, de nos fêtes, de nos spectacles, de tous les genres de félicité que nous procurent notre philosophie, nos arts et l'étude de la nature, si négligée dans ces climats, et dont personne ne sait mieux que les femmes de France apprécier les trésors et les bienfaits? Pour moi, je regarde Démétrius, Ypsilanti et ses compagnons d'armes comme des héros, s'ils réussissent à rendre à notre sexe la dignité qui lui est due; s'ils portent un dernier coup à l'hydre cruel de la superstition musulmane. Je voudrais être assez près de la Grèce pour déposer sur leurs fronts les couronnes immortelles que l'équitable postérité a décernées à leurs aïeux dans les plaines de Marathon et de Salamine.»

CHAPITRE LI.

Reproches peu fondés faits aux Grecs anciens, et réplique décisive à ce sujet.—Comparaison entre les arts de l'Égypte et ceux de la Grèce.—Les Grecs modernes ne sont point étrangers aux connaissances utiles, aux sciences et aux lettres.—De leur littérature.—Cause de l'insurrection de la Grèce.—Avantages dont ils jouissaient avant la révolution.—Nouvelle accusation relative à leurs privilèges.—Leur défense.—Ali.

«Voilà du fanatisme, Madame, s'écria M. d'Angloturqui; votre tableau des moeurs turques est beaucoup trop chargé, et c'est une grande erreur de croire que les Grecs d'aujourd'hui puissent jamais ressembler à leurs ancêtres.» «Ils cherchent toutefois à marcher sur leurs traces, dit Philoménor: oui, Monsieur, l'histoire de leurs pères est gravée dans leur coeur. Leur situation présente la rappelle sans cesse à leur mémoire; ah! croyez-moi, sans cesse elle élève leurs âmes; et si de nobles pensées inspirent et développent les talens, les Grecs deviendront bientôt capables d'imiter les arts de leurs aïeux dans la paix et leur héroïsme dans la guerre. Mais, hélas! comme si les souffrances de ma malheureuse nation n'étaient pas assez grandes, il faut qu'elle ait encore d'autres sujets de douleur! Oubliant que c'est à la Grèce qu'ils doivent les connaissances dont ils s'enorgueillissent, des Européens ingrats la considèrent comme une peuplade de barbares. Ce reproche est si injuste, si cruel, qu'il importe de le faire cesser.» «Quoique le jeune Grec, notre aimable convive, répliqua M. d'Angloturqui, soit la preuve de tout ce qu'il avance, je crois, sans me tromper, qu'il est une très-brillante exception parmi ses compatriotes. On se fait, Messieurs, une bien trompeuse illusion sur ce peuple, ajouta-t-il; les talens et les services des anciens Grecs ne sont pas, à beaucoup près, aussi grands qu'on le pense. Je tiens cette opinion de ma feuille anglaise favorite, The Courrier. C'est aux Chaldéens, aux Égyptiens, et non pas aux Grecs, que les hommes véritablement instruits doivent faire remonter l'encens de leur reconnaissance; les Grecs n'ont fait que polir et orner les dons qu'ils ont reçu des enfans du Nil.»

«Si vous ne parliez que des dogmes religieux, répliqua le président de Pontac, de philosophie, de sciences exactes, de principes d'astronomie, de géographie, d'architecture colossale, de régime diététique et de système agricole, je serais presque d'accord avec vous. Mais songez donc, mon cher d'Angloturqui, que les Grecs ont changé en or pur le plomb vil de l'Égypte. Ce peuple ne connut que le gigantesque, et s'arrêta; il agit comme un ouvrier qui se contente de dégrossir des blocs grossiers. L'art, chez lui, demeura toujours imparfait; et, comme l'a fort bien dit Voltaire:

«On a beau se récrier sur la beauté des anciens ouvrages égyptiens, ceux qui nous sont restés sont des masses informes. Il a fallu que les Grecs enseignassent aux Égyptiens la sculpture. Il n'y a jamais eu en Égypte aucun bon ouvrage que de la main des Grecs[112].»

«Les Grecs, au contraire, connurent les justes proportions; ils n'allèrent pas au-delà, et imprimèrent à leurs ouvrages le sceau de la perfection. Il semble que les arts chez ces deux nations aient été influencés par le climat, et qu'ils en aient pris le caractère. En Égypte, ils ont la sombre majesté d'un désert sans bornes; en Grèce, ils ont le riant aspect des délicieuses vallées de l'Attique et de l'Arcadie. Mais jusqu'au moment où l'on puisse me montrer les poèmes épiques, érotiques et scéniques composés par les Égyptiens, jusqu'au jour où l'on m'ait fait entendre les harangues de leurs grands orateurs antérieurs à Isocrate et à Démosthènes, on me permettra de conserver quelque gratitude pour cet aimable peuple à qui nous devons tant d'admirables chefs-d'oeuvre.»

«Je dois des remercîmens à monsieur le président, reprit Philoménor; il me permettra de répondre à un reproche fait par M. d'Angloturqui, qui semble nous regarder comme une peuplade de sauvages. «Sachez donc qu'avant les déplorables événemens qui ont livré les Grecs à la fureur de leurs bourreaux, il y avait dans toutes les villes de la Grèce des écoles suivies par de nombreux élèves que dirigeaient des professeurs qui, pour le savoir, n'auraient pas craint le parallèle avec les vôtres. Celle de Kidonia, ville en grande partie peuplée de Moraïtes, se distinguait par la supériorité de l'enseignement; et son premier professeur, Benjamin de Lesbos, était un ancien élève de votre école polytechnique. À Bucharest surtout on voyait fleurir de la manière la plus brillante l'étude des belles-lettres. Les écoles de Laonina, de Jassy, de Chio, de Constantinople, du Mont-Athos, n'étaient pas moins florissantes; les élèves y affluaient en foule de toutes ces provinces. Il serait beaucoup trop long de vous détailler ici tous les écrivains de la Grèce moderne, qui se sont occupés avec de grands succès des sciences philosophiques, des sciences exactes, de la géographie, de la grammaire, de la haute littérature et de la poésie[113].»

«Et qui tolérait, répliqua M. d'Angloturqui, ces académies, ces colléges, ces réunions de littérateurs, et la propagation en tout genre de ces foyers d'instruction? N'était-ce pas ces Turcs contre lesquels vos concitoyens se sont révoltés?» «Aussi, répondit Philoménor, les Grecs ne se sont-ils insurgés que lorsqu'on eut décidé à Constantinople de supprimer dans tout l'empire ottoman les établissemens grecs d'instruction qu'on avait formés avec beaucoup de peine, et de remettre en activité toutes les dispositions sévères du Coran contre les infidèles, lesquelles étaient hors d'usage, pour arrêter d'un seul coup tout ce qui pouvait contribuer à éclairer la nation, et amener sa délivrance.» (Journal des Débats du 24 novembre, 1821.)

«Soit, répliqua M. d'Angloturqui, mais n'est-ce pas encore au Grand Seigneur à qui vous deviez incontestablement la prospérité de votre marine et des traités qui la favorisaient? Vous ne payez à votre souverain que de légers impôts, souvent nuls par la protection des sultanes. Allez, Monsieur, vos Grecs ne sont que des rebelles insensibles à tant de bienfaits.»

«Avant de les condamner aussi sévèrement, M. d'Angloturqui, répondit le jeune Grec, permettez-moi de vous demander si les effets de cette protection éclatante n'étaient pas cent fois anéantis par le pouvoir arbitraire et l'insatiable avarice des pachas? Souvenez-vous d'Ali, ce tyran classique devant lequel on ne s'élève que par de l'or et des crimes[114]. Vous n'exigerez pas, sans doute, que je déroule à vos yeux l'affreux tableau de son épouvantable gouvernement; et vous serez forcé de l'avouer avec moi, les immenses faveurs que vous vantez ne nous ont pas préservés des avanies, des rapines en tout genre, des tortures les plus affreuses, des rapts, des massacres qui réduisaient à l'état le plus misérable nos villes et nos campagnes. Qui l'ignore? aucun Grec n'était sûr de sa vie: on cachait sa fortune; nul n'osait améliorer ses propriétés, puisque les concussions et les déprédations étaient toujours en proportion avec la richesse présumée, et les progrès croissans d'une florissante culture.»

M. d'Angloturqui se disposait à répliquer ou plutôt à ressasser avec l'opiniâtreté et l'entêtement d'un esprit faux, des paradoxes cent fois complètement réfutés. «Vous les calomniez ces bons Turcs, s'écriait-il, ces Turcs d'une probité si sévère, d'une humanité si prévoyante; leur ôterez-vous, comme puissance, le droit de punir des coupables?»

«Je crois avoir assez justifié les Grecs, reprit M. de Pontac, pour que vous ne puissiez les regarder comme des criminels. Quant à l'humanité des Turcs[115], on vous dispensera d'en faire l'éloge; à moins que vous ne veuillez parler du rare trait de clémence du sultan régnant, qui, forcé par les janissaires de faire trancher la tête au plus fidèle de ses favoris, daigna commuer, toutefois après sa mort, une partie de la peine, c'est-à-dire, que par ordre de sa hautesse, la tête de visir fut publiquement exposée dans un plat d'argent, au lieu d'être suspendue, comme celle du vulgaire des condamnés, à la porte du sérail.»

CHAPITRE LII.

La politique échauffe de plus en plus les têtes.—Mme de Valmont interrompt brusquement la conversation.—Abus dans les spectacles.—Déclamation.—Costumes, décorations, jeux de scène.—Le Kain.—Les réformes qu'il a introduites pour la tragédie doivent avoir lieu pour la comédie.—Outrage sacrilège, fait impunément par les acteurs, aux pièces de nos grands maîtres.—Contre-sens complet dans certaines représentations.—Concerts spirituels, devenus avec les courses de Longchamp, les jeux olympiques de la France.—Obligation à imposer à MM. les comédiens du Roi.—Invraisemblances notables sur la scène.—Quelques avis à MM. les acteurs et actrices.—Mlle Mars.—Joanny.—Mlle Duchesnois.—Mlle Georges.—Absence de la musique aux représentations extraordinaires.—Répertoire musical.—Abus difficiles à faire disparaître et pourquoi.—Moyens d'y remédier.—Organisation nouvelle des théâtres royaux, favorable aux auteurs, aux acteurs, et au public.—Mot de Francklin.

«Quel excès d'indulgence! ajouta le jeune d'Ancourt.» Ces derniers mots prononcés avec l'accent d'une piquante ironie, avaient singulièrement irrité M. d'Angloturqui. Les têtes s'échauffaient de plus en plus en buvant le Bordeaux, le Clos-Vougeot et l'Aï. Mme de Valmont, qui s'en aperçut, craignit, non sans raison, que la différence d'opinions n'eût des suites sérieuses, et que d'une discussion paisible on n'en vînt à des personnalités.

Au moment donc où le Champagne rosé, en sautant au plafond et en pétillant dans le cristal, semblait délier toutes les langues et donner de la hardiesse aux plus timides, madame de Valmont changea brusquement le sujet de la conversation; fâchée que son joli Grec eût éprouvé une contradiction aussi déplacée de la part de M. d'Angloturqui, elle lui demanda, de l'air le plus gracieux, ce qu'il pensait des grands spectacles de Paris. «Je m'y suis beaucoup amusé, Madame, répondit-il; je les aimerais pourtant davantage si l'on se décidait, une bonne fois, à réformer les nombreux abus qui les déparent.» «Oh! que je pense bien comme vous! s'écria le chevalier de Clinville, qui vieilli dans les balcons de la Comédie française, joignait à un goût sévère, l'esprit le plus juste et le plus exercé par une longue expérience. Il avait vu, dans son extrême jeunesse, les Lekain, les Brizard, les Larive, les Préville et les Molé, les Clairon et les Dumesnil, les Comtat, les Devienne et les Dorigny. C'était là ses points de comparaison ordinaires, et personne ne connaissait mieux que lui les traditions du théâtre. «Vous le savez, Madame, ajoutait M. le chevalier de Clinville, depuis trente ans je n'ai cessé d'y dénoncer les abus et de présenter mes plans de réforme. Que voulez-vous! on ne m'a pas écouté; je les ai conservés dans mon portefeuille. Peut-être un jour ressembleront-ils à ces pâtés d'Amiens, qui ne sont bons que lorsqu'ils sont froids.» «Cette idée peut être très-juste, reprit d'Ancourt; je crois, comme Philoménor, que c'est aux abus qu'on songe à réformer, dit-on, si je suis bien informé, que l'on doit attribuer le désert du Théâtre français; désert qui s'est fait remarquer l'été dernier. Talma, Damas, Mlles Mars, Leverd, Duchesnois, avaient terminé leurs caravanes; et, sur ma parole, je me suis trouvé très à l'aise à leurs représentations; à peine me suis-je aperçu que l'on était encore dans la canicule; tandis qu'on étouffait au Gymnase et aux Variétés, et qu'un Corisandre[116] y était absolument indispensable. Me croirez-vous? je n'ai pas eu même une seule fois l'occasion de m'en servir au théâtre de la rue Richelieu.» «Encore moins sans doute au Vaudeville, dont j'ai regretté bien sincèrement l'abandon, reprit Mme de Valmont. C'était mon théâtre favori. Quant aux Français, s'ils ont été aussi complétement délaissés, comme l'a fort bien remarqué notre jeune Grec, ils ne doivent en accuser que leur négligence dans la déclamation, les costumes, les décorations et les jeux de la scène; ces abus, il est vrai, sont consacrés par le temps; mais très-ordinairement les acteurs n'en sont pas moins avertis par l'auteur de la pièce représentée, qui semble les censurer lui-même dans la composition de son poëme. Je vais, Messieurs, vous en donner un exemple frappant, s'il est vrai que, pour compléter l'illusion théâtrale, tout doit être en rapport avec les modes, les usages, et surtout les moeurs des personnages qui sont mis en scène.

Le théâtre, avant tout, veut de la vérité[117].

a dit un de nos meilleurs poètes.

«Pourquoi donner au Misantrope de Molière la poudre, la bourse et les ailes de pigeon du siècle de Louis XV, et ne pas vêtir ce censeur austère de ses contemporains, comme pouvait l'être la jeune noblesse du siècle de Louis XIV? Ces cheveux naturellement bouclés, cet habit orné de rubans[118], cette cravate de dentelle lui conviendraient beaucoup mieux; au moins tout cadrerait avec la vraisemblance. On peut se souvenir du bel effet que produisent ces costumes pittoresques dans quelques pièces, soit à Feydeau, soit au Vaudeville, et dernièrement même au Théâtre Français, dans les Précieuses ridicules et le Marquis de Pomenars. Indépendamment du vif intérêt, continua Mme de Valmont, de la variété piquante, et surtout de la vérité de situation, que produisent ces costumes différens, plus d'une actrice gagnerait à prendre le corset de brocard, orné de perles et de diamans, dont se servait la belle des belles, suivant l'énergique expression de madame de Sévigné, et troquerait avec avantage ces maigres fourreaux anglais contre ces robes amples, majestueuses et traînantes des Montespan et des Lavallière. Plus d'une coquette de la scène retrouverait de nouveaux appas dans cette couronne de roses et de bluets, dans ces longues boucles de cheveux que portait la séduisante Ninon de Lenclos. Plus d'une prude se féliciterait du voile de Mme de Maintenon, de ces atours si simples, et pourtant si pleins de grâce, dont s'embellissait Mme de Fontange[119]. Plus d'une duègne enfin aurait découvert un nouveau mordant, une originalité nouvelle, dans le vertugadin, la guimpe à bec, ou la calotte des vertueuses aïeules de Mme Pernelle[120].»

«En suivant cette idée dans ses conséquences, ajouta M. de Clinville, on détruirait d'autres abus; souvent, dans la même pièce, et sans autre raison motivée que le caprice des acteurs, on mêle, on confond les usages et les costumes de deux ou trois siècles, étonnés de se trouver ensemble. Souvent, contre toute vérité, le fouet, la casquette et la veste moderne des jokeis anglais se trouvent contraster avec le couteau de chasse, le pourpoint, la fraise et le court manteau des crispins antiques.» «Vous me rappelez, s'écria Mme de Valmont, la plus étrange bizarrerie: dernièrement, à la représentation de L'École des Bourgeois[121], George Dandin, M. de Sottenville et son gendre, M. de la Dandinière, avaient bien, il est vrai, le costume obligé des gentilshommes campagnards de ce temps-là, si plaisamment décrit par le satirique français[122]; mais Mme de Sotenville, sa chère épouse (Mme Hervey), avait le chignon lissé, la grecque poudrée, le bonnet pomponné, le mantelet, le panier, la robe à plis, les manchettes à trois rangs des petites maîtresses de la fin du règne de Louis XV. J'en pourrais dire autant de l'amoureux, dont le valet, quoiqu'en cheveux plats et ronds, avait un habit de soie, une veste de satin broché, comme aurait pu les porter, en 1750, un riche financier du faubourg Saint-Germain; tandis que, pour compléter cette caricature aussi invraisemblable que risible, la jeune femme (Mlle Dupuis), était vêtue et coiffée comme une merveilleuse de 1823.» «Il est donc absolument indispensable, Madame, reprit le chevalier de Clinville, d'attacher à ce théâtre un peintre habile et un costumier zélé, qui aient étudié leur art et qui se soient formé un système basé sur les monumens historiques. Il serait surtout bien important que M. le premier gentilhomme de la chambre voulût bien leur accorder assez d'autorité pour être obéis et n'éprouver aucune résistance de la part des sociétaires mutins et récalcitrans. Quoique vous ayez presque toujours habité Paris depuis votre enfance, vous êtes trop jeune, Madame, pour avoir connu le fameux Lekain, cet acteur qui n'a point eu d'égal. Il était fort laid; mais la perfection de son jeu et de sa déclamation semblait donner à ses traits un caractère de beauté; sur la scène, il était un véritable Protée; son ton, son air, sa physionomie éprouvaient toutes les variations qu'exigeaient les différens rôles dont il s'était chargé.

«Si le portrait que je vous fais, Madame, de cet acteur, est ressemblant, l'autorité d'un aussi profond artiste doit paraître irrécusable; je voudrais donc que la grande révolution qu'il opéra dans la tragédie, eût également lieu sur la scène comique; et ce fut Lekain qui donna le premier, au roi des rois, au puissant Agamemnon, les bandelettes, le diadême, la tunique, et tout le costume des monarques de la Grèce, qui, avant lui, paraissaient sous leurs tentes et sur les rivages de l'Aulide, en habit brodé, en manchettes de point, l'épée au côté, en perruque tapée, en bas de soie et en talons rouges. Par la même raison, je voudrais qu'en représentant la Métromanie, le Dissipateur, les Originaux et le Jaloux sans amour, on prît exclusivement toutes les nuances de la mode qui dominait à ces époques, voisines du siècle où nous vivons; je veux dire celles de la Régence, de Louis XV et de Louis XVI; et, si l'on venait à représenter l'Ami des Lois, les Deux Gendres, la Manie des grandeurs, j'exigerais qu'on prît alors le costume des élégans de la cour de Louis XVIII, qui, en habit habillé, ne portent jamais la bourse et les cheveux poudrés: par-là tout serait vrai, tout serait en harmonie, et l'on conserverait absolument la couleur des différentes périodes de chaque règne: alors les oreilles des spectateurs ne seraient plus choquées par des contresens continuels.» «Tout en désirant qu'on ne blesse point les miennes, ajouta Mme de Valmont, par des mots lestes et grivois dont fourmillent certaines pièces de Molière[123] du second ordre, et qui ont le privilége de nous faire rougir sous l'éventail; tout en formant des voeux pour qu'on les fasse disparaître, doit-on souffrir en silence qu'un acteur soit assez audacieux pour supprimer dans son rôle des tirades entières de Corneille, de Racine, de Destouches, souvent les plus intéressantes et les plus comiques de ce dernier? comme on est à même de s'en convaincre au premier Théâtre Français, lorsqu'on y donne la Fausse Agnès, pièce où peut-être, pour ne pas fatiguer la mémoire d'une certaine Lili, on passe à pieds joints sur la scène quatrième de l'acte troisième, scène qui serre de plus en plus le noeud de la pièce, et jette le principal personnage dans un piége qui le couvre d'un ridicule ineffaçable. J'ai encore remarqué que, dans cette comédie (ainsi que dans beaucoup d'autres pièces), quelques actrices dédaignent de conserver aux personnages qu'elles devraient copier, la teinte originale que l'auteur leur a donnée, cette teinte et cette saveur de terroir qui doit nécessairement être indélébile, je veux dire le ton qui existait dans certaines sociétés de Paris ou de province, à l'époque où Destouches écrivait. Madame la présidente de l'élection, si j'ai bien saisi l'esprit des rôles, est une prude d'un genre sévère et précieux dans sa mise, ses allures et son langage.»

«En vérité, dit la présidente au comte, mes oreilles sont furieusement scandalisées de vos termes: tous mes sens se révoltent; je frissonne depuis la tête jusqu'aux pieds, et, si vous continuez, je vais m'évanouir[124].»

«À votre aise, ma princesse,» répond le comte… Madame la comtesse, avec un peu plus d'aisance dans les manières, doit avoir un caractère romanesque; et, c'est cette nuance que l'actrice doit tâcher de saisir. C'est un bel esprit qui ne se nourrit que de pensées recherchées; qui ne soupire que comme les héroïnes de Ségrais, de Fontenelle, ou de Durfé. Vous pouvez en juger, messieurs, par ce passage que ma mémoire me rappelle; ce qui ne doit point étonner, Destouches est mon auteur favori:

M. Desmazures lui propose de faire ensemble une petite églogue amoureuse. «Supposons donc, lui répond la comtesse, que nous nous aimons tendrement, et que nous exprimons notre amour en gardant nos moutons. Nous sommes couchés sur le vert gazon, à l'ombre d'un ormeau, le long d'un clair ruisseau; notre passion est si violente qu'elle nous ôte la parole…[125]»

«Eh bien! Messieurs, le croiriez-vous? certaines doublures formées pourtant au Conservatoire, et que je n'ai pas besoin de nommer, ne donnent à ces provinciales titrées que le froid langage, la tournure uniforme et le costume de bonnes bourgeoises de la Cité; et certes, vous en conviendrez avec moi, c'est une faute grave de travestir ainsi la physionomie des portraits que le poète avait, sans doute, crayonnés d'après nature; et la comédie manque son but, si elle n'est pas un tableau des moeurs, dont le principal mérite est la ressemblance la plus parfaite.

«Je voudrais que les décors fussent assortis avec le temps et les lieux, et qu'à ce sujet, il n'y eût aucun anachronisme; que l'éternel salon des Français ne servît pas aux pièces des trois siècles de notre littérature; que dans certaines occasions, on ne se contentât pas de retourner la toile pour toute décoration nouvelle; et quelle toile encore!

«On représente Athalie[126], ce chef-d'oeuvre de la muse tragique: je dois voir le temple de Jérusalem, je dois admirer une architecture toute judaïque, des cèdres du Liban entremêlés avec les marbres de la Palestine; quelle inconvenance! la pièce entière de Racine est remplie d'imprécations contre le culte de Baal et les fausses divinités; de l'horreur qu'inspirent leurs prêtres, leur culte et leurs faux dieux; à l'Opéra de Paris, j'ai vu le pontife saint prophétiser au milieu du temple d'Isis, dont les sphynx, les hiéroglyphes et autres attributs attestent la présence sacrilége.

«Je vous citerai un fait plus récent, reprit d'Ancourt. J'étais aux Français à la représentation d'Esther; la scène est à Suze, en Perse, comme tout le monde le sait, et s'est passée plusieurs siècles avant la naissance de Mahomet; eh bien! la décoration du théâtre représentait la place du grand Caire, avec ses mosquées, ses minarets et le croissant.» «Quel anachronisme! ajouta M. de Clinville; plus l'expérience et les réflexions sur les moyens de perfectionner l'art dramatique ont rendu les amateurs difficiles et exigeans, plus aussi, selon moi, les directeurs doivent être soigneux de respecter la vérité historique dans les accessoires qui accompagnent la représentation d'une pièce telle qu'Esther ou Athalie. Je vous ferai donc une autre observation: la poésie inspiratrice des choeurs de cette divine tragédie, que l'on n'exécute ordinairement que dans les fêtes royales ou les solennités publiques, rend certainement indispensable une harmonie plus touchante que celle de Gossec. Trop souvent, elle est peu appropriée aux célestes hymnes des filles de Sion. D'ailleurs, ce vénérable vieillard n'a travaillé que sur quelques morceaux de choix. Des raisons aussi solides devraient, ce me semble, engager le Gouvernement à ouvrir pour la musique de ces choeurs, un concours où seraient appelés tous les artistes de l'Europe. Ces compositions seraient exécutées et jugées dans les concerts spirituels qui suivraient l'époque de l'ordonnance, et y seraient couronnées suivant le degré de talent: l'on choisirait enfin la production la plus capitale, celle qui paraîtrait le plus d'accord avec la majestueuse élévation des pensées, ou le coloris si gracieux des paroles. Ainsi, le morceau le plus sublime de la scène, Athalie, aurait obtenu tous les ornemens dignes de sa perfection. Pour rappeler les concerts spirituels à leur institution primitive, il serait bon encore d'ouvrir chaque année le même concours aux artistes de tous les pays, à tous les Orphées modernes, sous l'expresse condition d'exercer leurs talens sur nos cantates sacrées, qui seraient désignées d'avance par un jury composé d'artistes et d'amateurs. Ce jury serait chargé d'examiner ces différens oratorio, de les soumettre à la censure du public, et d'accorder des prix aux vainqueurs. Les courses de Long-Champ, qui ont lieu dans la même saison que ces concerts religieux, seraient les jeux olympiques de la France.»

«Votre projet, M. le Chevalier, me séduit, reprit d'Ancourt. Mais, pour revenir à notre sujet principal, que les chants de Racine et de mélodieux accords avaient paru nous faire oublier, je voudrais qu'on ne laissât pas uniquement aux théâtres des mélodrames le soin de respecter les vraisemblances dans les décorations; je voudrais que, chaque année, messieurs les comédiens fussent obligés de faire exécuter au moins six décorations nouvelles, telles que temples, salons, paysages, surtout lorsqu'on monte une pièce. Quand on est aussi riche[127] que messieurs les sociétaires de la rue Richelieu, on doit être moins parcimonieux et avoir plus d'égards pour un public aussi instruit qu'éclairé sur tous les genres de convenances.»

«J'exigerais, disait encore M. de Clinville, que dans la tragédie on respectât assez les anciennes traditions, pour que Clytemnestre, Sémiramis ou Cléopâtre n'entrassent jamais sur la scène sans que le spectateur ne fût forcé de se dire: C'est la reine. Je demanderais encore qu'une garde nombreuse, en se déployant autour d'elle, annonçât toute la pompe de la majesté royale. Je n'aurais pas fait cette remarque, si ces jeux de théâtre n'avaient pas été négligés aux débuts de Mme Paradol; je me rappelle qu'avant d'avoir vu Mlle Raucourt, on reconnaissait la démarche altière d'Agrippine[128], d'Athalie ou de Catherine de Médicis[129].»

«Permettez-moi de vous faire une remarque importante, dit le marquis d'Ancourt, en interrompant M. de Clinville. On me parle du peuple, de l'armée, de ses chefs, et je ne vois sur la scène que quelques malheureux mannequins réunis à une douzaine de soldats. Une sédition s'élève: l'acteur entend les clameurs des combattans, le choc des lances et des boucliers, un horrible tumulte[130], la lecture d'une sentence, des soupirs, des gémissemens, des sanglots[131]; et le spectateur, dont les oreilles ne sont frappées d'aucun bruit, doit croire, à juste titre, que l'acteur rêve ou se moque de lui. Je me trompe; souvent, pendant le moment du fameux silence, des personnes placées à l'orchestre ont entendu partir de la rue les cris les plus trivials et les plus burlesques. J'oserai présenter ici, avec une scrupuleuse réserve, quelques réflexions au jeune auteur des Vêpres Siciliennes. Après le son de la fatale cloche, lorsque la terreur est à son comble, ne serait-il pas naturel d'entendre, dans le lointain, un bruit sourd, un bruit confus, qui s'accroîtrait par degrés, par intervalles; des cris demi-formés, des cris perçans, le cliquetis des armes… Un morne silence est-il vraisemblable au milieu des horreurs dont le récit se fait sur le théâtre? Ces accessoires, nous en avons mille exemples, sont aussi bien le partage de la tragédie que du mélodrame; en négligeant ces jeux de théâtre, où peut être l'illusion? Il vaudrait mieux lire une tragédie dans son cabinet ou dans un site qui fût en analogie avec le lieu vrai de la scène, que d'être témoin de pareils contresens; et, comme l'a fort bien remarqué un de nos meilleurs acteurs dans un petit ouvrage qu'il vient de donner au public. «Il s'est introduit à la Comédie française une manie de simplifier qui a fini par rendre petits et mesquins les tableaux les plus grands et les plus majestueux. Pourquoi, dans Andromaque, Oreste ne se présente-t-il pas sous un aspect plus imposant? À peine Oreste, ambassadeur des Grecs, se distingue-t-il d'Oreste jeté par la tempête sur le rivage de la Tauride. Pourquoi ses vêtemens n'ont-ils pas l'éclat que comporte sa dignité, et ne lui voit-on pas le sceptre et le bandeau qui doivent caractériser son rang? Pourquoi n'entre-t-il pas dans le palais de Pyrrhus, au milieu de l'escorte qui l'accompagne, et ne nous montre-t-il point

Le pompeux appareil qui suit ici ses pas?[132]

«Cette censure ne peut frapper sur notre premier tragique. Dans ce siècle, aucun acteur n'a, pour ainsi dire, mieux calqué les héros qui sont mis en scène que le célèbre Talma, soit qu'il nous représente les républicains, les tyrans ou les princes malheureux, Manlius, Néron, Hamlet ou Régulus. Nul ne sait mieux s'identifier à son rôle, et surtout varier ses costumes suivant le temps, la nation, le rang et la situation du personnage. En le voyant, on semble rétrograder dans les âges; on se croit tour à tour près du Capitole, dans la basilique des empereurs, et dans l'antique palais de Copenhague; que les acteurs mettent comme lui autant de convenance, de grandeur, de dignité dans leur physionomie et leurs vêtemens; qu'ils méditent avec autant de soin les tableaux laissés par l'histoire, et l'on aura, je le garantis, presque atteint la perfection. Il est vrai que Talma doit ses connaissances à la société des gens de lettres, des peintres et des sculpteurs. Mais, hélas! combien d'acteurs et d'actrices, soit dans leurs costumes, soit dans leur pantomime, soit dans l'accent de la voix, s'éloignent de ce goût pur, sévère et délicat!» «Sans une extrême présomption, reprit l'élégant Dancour, qui jusque-là avait attentivement écouté M. de Clinville, ils imiteraient l'exemple de notre premier tragique, et se mettraient à l'abri d'une critique malheureusement trop fondée. Qui ne serait tenté de dire à ceux-ci: Pourquoi cette monotone psalmodie? variez vos inflexions, et ne nazillez pas.» «Encore moins, ajouta le président, voyons-nous dans Hérodote, Thucydide, Plutarque, et même Homère, qu'aucun héros grec ait jamais grasseyé?» «J'aime ce trait d'érudition, répliqua Dancour, en riant, et je le crois vrai. Je dirais encore à d'autres artistes: Pénétrez-vous de votre situation, sentez la vivement; placés loin du pays des rossignols, déclamez, et ne chantez pas. Qui n'insinuerait doucement à Cléon: Étudiez la belle nature; attachez-vous à de bons modèles. A-t-on jamais si péniblement outré les rôles d'élégans et de petits maîtres? Des tons impertinens, n'ont jamais été ceux d'un salon du bon genre; et la fatuité ne doit jamais dégénérer en impudence. Parlez votre rôle avec sagesse, dirais-je encore à Mondor; l'énergie est sans doute un don précieux; mais elle est assujétie à des règles; et le bon goût en prescrit la mesure: jusque dans les accès de la passion la plus brûlante et la plus impétueuse, toujours vous devez charmer l'oreille; et jamais il ne vous est permis de la déchirer.»

«Qui n'avertirait encore avec une franchise naïve? dit Mme de Valmont, ces acteurs aguerris, que les sifflets poursuivent et n'épouvantent jamais? Qui ne leur adresserait ces conseils profitables? Croyez-moi, ayez un peu moins de prétentions; appréciez de bonne foi votre talent à sa juste valeur; ne vous lasserez-vous point enfin d'être victimes à Paris, lorsque de nombreux applaudissemens vous attendent dans quelque coin de province?»

«Que de grand coeur, reprit Dancour, je dirais à certaines actrices: Pourquoi ce perpétuel roucoulement? Suis-je ici au fond d'une forêt? Eh! Mesdames, ménagez un peu votre poitrine; soyez un peu plus avares de sanglots; si vos soupirs multipliés font rire le parterre jusqu'aux éclats, à quoi bon vous suffoquer?» «Je donnerai, ajouta M. de Clinville, ce dernier conseil à tous les artistes de la scène: tâchez de dissimuler les défauts de la nature; que de moyens sont entre vos mains pour vous seconder! n'êtes vous pas favorisés par l'éloignement, le point de perspective et les reflets favorables d'une lumière incertaine? N'avez-vous pas les tailleurs les plus habiles? Que n'imitez-vous quelques-uns de vos prédécesseurs et même de vos contemporains! Épaississez ces formes que le temps et vos travaux ont rendues flasques, exiguës ou contrefaites.» «Faut-il que la tradition des deux derniers siècles, répliqua vivement Philoménor, n'ait pas, comme en Grèce, permis aux acteurs l'usage des masques sur la scène? Que d'artistes, sur plus d'un théâtre, gagneraient à changer de physionomie!»

«Souffrez, Messieurs, dit Mme de Luxeuil, qui jusque là avait bien plus songé à dîner délicieusement qu'à se mêler de la conversation; souffrez que je vous fasse, à mon tour, quelques observations sur une actrice dont la réputation pyramidale est pour ainsi dire européenne. Je n'aime à blesser personne; cependant il faut être juste, vraie, sévère même, ne fût-ce que dans l'intérêt de l'art; et, quand, par l'âge, on est comme moi et mon contemporain M. de Clinville, aussi riche de souvenirs, on a bien le droit, je pense, d'indiquer de légères imperfections, qu'avec un peu de soins il est aisé de corriger et de faire disparaître. Certainement, Mlle Mars possède un genre de diction inimitable; ses grâces, sa beauté, sa jeunesse, sont presque éternelles. Ses yeux n'ont perdu ni de leur vivacité, ni de leur éclat; le timbre de sa voix est unique, c'est-à-dire, enchanteur. Je crois, pourtant, qu'il serait bon de l'avertir de parler quelquefois sur la scène un peu plus haut que dans son salon et dans son boudoir. Je désirerais encore être à même de lui insinuer que l'héritière de Mlle Contat doit, jusque dans ses confidences, être toujours entendue, même aux extrémités de la salle; et que, s'il est des secrets pour les interlocuteurs, il ne doit point y en avoir pour le public. Je l'engagerais enfin à ne pas trop presser un débit parfait. Combien, alors, si mes avis étaient écoutés, combien les admirateurs de cette merveilleuse actrice n'auraient-ils pas lieu de se féliciter? Ils ne seront plus privés des finales de cent jolis mots auxquels le talent magique de Mlle Mars sait prêter de nouveaux charmes.»

«On peut adresser les mêmes conseils à Joanny (rôle de Procida), fit observer M. de Clinville. Je voudrais qu'il s'étudiât à mieux prononcer certains hémistiches qui ne sont point quelquefois entendus, même au centre du parterre. Tout en rendant justice à l'admirable talent de Mlle Duchesnois (rôle de Marie Stuart), qui semble l'identifier avec la reine infortunée qu'elle représente, je n'en dirai pas moins que sa douce voix n'articule pas souvent assez distinctement; défaut que n'a point Mlle Georges, dont on ne perd pas une syllabe. J'ai souvent été réduit à deviner l'espèce d'énigme que son organe présentait, ou à demander à mon voisin quel était le sens d'un passage applaudi par les claqueurs d'office; passage que ni lui ni moi n'avions ni saisi ni compris. Il est bon, continua Dancour, que ces coryphées de la scène, gâtés perpétuellement par des flatteurs à gages, ne soient pas aveuglés sur ces petits défauts et sur ces tâches légères, dont, peut-être, sans de salutaires admonitions, ils ne se corrigeraient jamais.

«Je dois encore dénoncer l'abus le plus criant: MM. les sociétaires de la rue Richelieu croient-ils leurs voix assez exclusivement harmonieuses, pour que nous puissions nous passer de musique aux représentations extraordinaires? Lors de la restauration de ce théâtre, n'était-il point possible de ménager un asile invisible à ces troubadours, une tribune secrète d'où ils ne seraient point expulsés, d'où les spectateurs les entendraient sans les voir? On serait alors bien assuré que les violoncelles et les trombonnes ne cacheraient plus, comme cela arrive souvent, les acteurs au public du parquet. Cette observation, minutieuse en apparence, est applicable d'une manière différente au théâtre Feydeau, où l'orchestre, nécessairement obligé d'accompagner les chanteurs, ne peut jamais être déplacé; mais devrait se trouver assez bas pour ne jamais masquer la scène avec les instrumens. Enfin, le premier Théâtre-Français ne rougira-t-il jamais de son répertoire musical? Électre m'a pénétré de terreur; j'essuyais les larmes que m'avait fait verser Hamlet, Alzire ou Zénobie: la toile tombe, MM. les musiciens jouent, et j'entends une symphonie qui ressemble à l'air de Cadet-Roussel ou de Madelon Friquet. Je doute fort, ajouta M. de Clinville, que l'on obtienne la réforme des abus que j'ai signalés, à moins que le Gouvernement ne prenne les mesures un peu acerbes que je vais présenter.