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Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

Chapter 16: CONCLUSION
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About This Book

A young prince, dissatisfied with ordinary court life, sets out to find a country where the adventures of romances are real. He reaches a fantastic realm populated by eccentric inhabitants and strange natural wonders, and the narrator catalogues its language, social customs, and institutions as a playful satire of novel conventions. Episodes examine distinctions between lofty and vulgar forms of romance, curious rites of love and marriage, local trades and manufactures, and encounters with legendary champions and a visiting princess. Amorous entanglements and public spectacle build toward a lamentable catastrophe that unsettles the tale’s romantic pretensions.

Mais tandis que nous considerions les diverses curiosités dont les boutiques de ce quartier sont garnies, nous fûmes détournés par une troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui vinrent dans la grande place joüer une espéce de comédie. Ce spectacle me divertit, et je trouvai de l’esprit dans l’invention, dans la conduite et l’exécution de la piece. Un certain ragotin y faisoit un des principaux rôles avec un nommé la rancune, et il ne parut jamais sur le théâtre sans faire beaucoup rire les spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les traits de plaisanterie qui lui échappoient. Toute la piece en général me parût l’ouvrage d’un homme d’esprit, et on me dit que c’étoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle fût suivi d’une petite piece intitulée le diable boiteux, qui eût aussi beaucoup d’applaudissement. Elle étoit en un acte, apparemment qu’elle n’en demandoit pas davantage; car j’ai oüi dire que l’auteur ne l’avoit pas embellie en voulant l’allonger. On promit pour le lendemain une autre piece du même auteur, qui a pour titre, Gilblas De Santillane, mais j’entendis dire à ceux qui étoient auprès de moi, que quoiqu’il y eut de l’esprit et d’assez bonnes choses dans cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroître ensuite une mascarade maussade, composée de gens déguisés en gueux et en avanturiers que j’entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom Guzman D’Alfarache, l’avanturier Buscon, et d’autres noms semblables; mais le Prince Zazaraph m’avertit qu’il ne restoit ordinairement à ce dernier spectacle que de la populace et des gens de mauvais goût. Je remarquai en effet, que tous les honnêtes gens se retiroient, et j’en fis autant avec mon fidéle interpréte. Ce ne fût cependant pas sans difficulté; car pendant que nous nous retirions, il survint une si grande multitude d’autres masques, qu’on nomme la bande bleuë, et qui ont à leur tête un Gargantua, un Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d’autres héros de même étoffe, que nous eumes de la peine à percer la foule pour nous sauver d’une si mauvaise compagnie.

Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons sûrement arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toûjours assez curieux: j’ai aussi-bien un grand interêt de ne m’en pas éloigner, puisque j’attends, comme vous sçavez, la Princesse Anemone qui doit arriver incessamment.

Je veux vous y accompagner, répondis-je au prince, et je sens qu’il n’est plus en mon pouvoir de me séparer de vous; mais de grace expliquez-moi auparavant ce que c’est que ce bâtiment singulier que j’apperçois dans cette place publique. C’est, me répondit-il, un bâtiment où l’on garde les archives de la Romancie; assez mauvais ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le corps même du bâtiment, n’est qu’un assemblage bizarre où l’on ne voit ni méthode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t- il révolté tous les esprits sensez. Le corps du bâtiment ne vaut guéres mieux; c’est un amas de pierres entassées les unes sur les autres sans goût, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit après tout rien attendre de mieux de la part de l’entrepreneur. C’est un homme qui se donnoit auparavant dans le pays d’Historie pour un grand ouvrier, jusques-là qu’il faisoit la leçon à tous les autres, et qu’il s’étoit érigé en censeur général; mais la forfanterie lui ayant mal réussi, il s’est jetté de désespoir dans la Romancie, où il n’a pû trouver d’autre moyen de subsister, que de s’y donner pour architecte. C’est sur ce pied-là qu’il a été employé à construire le bâtiment dont nous parlons; mais vous voyez par l’exécution, que le prétendu architecte n’est qu’un médiocre maçon.

O dieux! M’écriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vîte, et sauvons-nous de l’infection. Nous courumes en effet, et quand nous nous fûmes assez éloignés: j’avois oublié, me dit le prince, qu’il faut éviter le chemin par où nous venons de passer, à moins qu’on ne veüille s’exposer à être empesté: c’est, ajoûta-t-il, un jeune lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme Tancrebsaï. Fils d’un pere célébre par de beaux ouvrages, il n’a pas rougi d’embrasser le métier de lanternier; et comme il est jeune et sans expérience, en voulant faire une nouvelle composition pour peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu’on a été obligé de fermer son laboratoire; et après lui avoir fait faire la quarantaine, on lui a défendu de travailler dans ce genre. Mais, dit-il ensuite, nous voici tout près du port, et je crois voir déja quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considérer de plus près, et être témoins du débarquement.

CHAPITRE 13

Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.

A peine fûmes-nous arrivés, que nous vîmes le port se remplir d’un grand nombre de vaisseaux qui s’empressoient d’y entrer. Les uns étoient munis de passeports, les autres n’en avoient pas, parce que sans doute ils étoient de contrebande; mais on n’y regardoit pas de fort près, et je les vis entrer pêle mêle sans qu’on fit presque d’attention à cette différence, pourvû que d’ailleurs ils ne portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et de toutes les tailles. Ils étoient tous distingués par leurs pavillons comme les vaisseaux d’Europe, et sur-tout par leurs devises et leurs noms différens. J’aurois de la peine à me les rappeller tous: c’étoient les quatre facardins, fleur d’epine, les contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance des promptes amours, Aurore et Phébus, et plusieurs autres, ce qui faisoit un spectacle fort varié.

Hélas, me dit le Prince Zazaraph, je n’apperçois pas encore là ma chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toûjours espérer qu’elle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins le loisir de vous donner des éclaircissemens sur tout ce que vous voyez.

Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d’admiration; et je doute que celle des grecs qui venoient arracher Hélene d’entre les bras de l’amoureux Paris, fût plus belle. Mais je ne sçais que penser d’un autre spectacle que je vois qui se prépare à l’entrée du port. Que prétend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de magistrat et s’asséoir dans une espece de tribunal, accompagnée d’hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d’assesseurs ou de conseillers?

C’est en effet, me répondit-il, un vrai tribunal, et peut-être le plus éclairé et le plus équitable de tous les tribunaux. Voici quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde à nos héros et à nos héroïnes. Ils choisissent ceux qui leur conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur plaît. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: l’un va à l’orient et l’autre à l’occident. Mais il faut revenir enfin, et rendre compte du voyage: or ce compte est toûjours très- rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil composé d’hommes et de femmes est très-éclairé. Il n’est cependant pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien- tôt de son erreur, et il réforme lui-même son jugement. Je suis charmé, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice aux femmes en les admettant au conseil public; car c’est une honte qu’elles en soient excluës dans tous les autres pays du monde. Mais expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce tribunal. Ils consistent, me répondit-il, en ce que tous les armateurs sont obligés à leur retour de se présenter à la présidente du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrivé. Elle les écoute, et après leur rapport, elle les punit ou les récompense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu’ils ont tenuë dans le cours du voyage. S’ils ont conduit et gouverné leur monde avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire à leurs passagers un voyage désagréable, ennuyeux, trop dangereux; s’ils les ont fait échoüer, s’ils les ont traités avec trop de rigueur, en un mot s’ils leur ont donné de justes sujets de plainte, le juge les punit en les condamnant les uns à la prison, les autres au bannissement, ou à quelque peine plus rigoureuse.

Cette procédure me parut assez curieuse pour mériter que je la visse par moi-même, et je priai le Prince Zazaraph de s’approcher avec moi du tribunal, pour être témoin de tout ce qui se passeroit au débarquement des nouveaux venus. On aura peut-être de la peine à le croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui arriverent au port, à peine se trouva-t-il un armateur qui méritât quelque récompense. Les uns n’avoient fait que suivre la route déja tracée par ceux qui les avoient précédés, sans oser en tenter une nouvelle. Les autres avoient causé une confusion effroyable dans leur équipage, par la trop grande quantité de monde qu’ils avoient prise sur leur vaisseau. D’autres n’avoient mené leurs passagers que dans des pays incultes et arides, où ils avoient beaucoup souffert de la disette et de l’ennuy. Quelques-uns avoient mis à bout la patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de fâcheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupés que de choses pueriles et extravagantes, de sorte qu’après avoir entendu leur relation, le conseil loin de leur donner aucune récompense, délibéra s’ils ne méritoient pas plûtôt d’être punis, pour avoir inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux autres. Mais il fut conclu à la pluralité des voix, que le peu de considération et l’oubli dans lequel ils seroient condamnés à vivre le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.

Un armateur nommé L D F essuya dans cette occasion un assez grand procès. Son héroïne dont le nom m’est échappé, se plaignit amérement au conseil, que sans aucun égard aux bienséances de son sexe, il l’avoit fait courir pendant un tems infini toûjours habillée en homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de femme, qu’au moment qu’elle arrivoit au port; ajoûtant que son armateur sans nécessité et par pure méchanceté, avoit abusé de ce déguisement ridicule, tantôt pour l’obliger à se battre contre des cavaliers, tantôt pour la mettre dans des situations tout-à-fait indécentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, où elle avoit vû mille fois son honneur en péril. La plainte de l’héroïne parut d’abord si juste et si bien fondée, qu’elle révolta tous les esprits contre l’armateur; et il alloit être condamné tout d’une voix, lorsqu’un des plus anciens conseillers prit sa défense. Il représenta au conseil qu’à considérer les choses en elles-mêmes, il étoit vrai que L D F méritoit punition, pour avoir fait faire à une honnête héroïne un voyage si dangereux et si peu décent; mais que ces déguisemens, tout dangereux et tout indécens qu’ils étoient, ayant toûjours été tolérés dans la Romancie, comme il étoit aisé de le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s’en prendre à l’armateur, qu’à ceux qui lui avoient donné de si mauvais exemples; qu’ainsi son avis étoit qu’on se contentât pour cette fois d’admonester sérieusement l’armateur de ne plus suivre une pratique si peu conforme aux loix de la bienséance, et que cependant pour mettre en sûreté l’honneur des princesses romanciennes, il falloit faire un nouveau réglement, qui abrogeât l’ancienne tolérance, et défendre à tous les armateurs de donner dans la suite à leurs héroïnes d’autres habits que ceux de leur sexe, à moins qu’ils ne s’y trouvassent forcés par quelque nécessité indispensable. Cet avis parut si raisonnable que tout le monde s’y rendit, de sorte que l’armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fût pas si heureux. à peine arrivé de son premier voyage, il en avoit entrepris tout de suite un second, et puis un troisiéme, de sorte qu’il avoit jusques-là échappé aux poursuites de ses accusateurs et à la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors à la fin de son troisiéme voyage, et il fut obligé de comparoître. On voulut d’abord incidenter sur ce qu’il s’étoit ingéré dans l’employ d’armateur, qui convenoit mal à sa profession; mais il se justifia du mieux qu’il put, en alléguant l’exemple de quelques armateurs célébres, qui avoient auparavant exercé à peu près la même profession que lui. Il n’en fût pas de même des autres chefs d’accusation. un homme de qualité appellé le Marquis De parla le premier, et entre autres griefs il accusa l’armateur. 1 de l’avoir trompé en ce qu’il l’avoit obligé de s’embarquer pour courir les risques d’une seconde navigation, après lui avoir promis de le laisser vivre en paix dans la solitude dès la fin de son premier voyage. 2 de l’avoir honteusement dégradé, en ne lui donnant dans le second voyage qu’un employ de pédagogue ennuyeux, après lui avoir fait joüer dans le premier le rôle d’un homme de qualité. 3 de l’avoir accablé dans l’un et dans l’autre voyage des malheurs les plus funestes, et dont le détail faisoit frémir. à ces trois chefs d’accusation l’homme de qualité, en ajoûta quelques autres moins considérables, ausquels on fit peu d’attention. Mais l’armateur n’ayant pû répondre aux premiers, il fût jugé atteint et convaincu de malversation; et on remit à prononcer sa sentence après qu’on auroit entendu ses autres accusateurs.

Ce fut une femme qui se présenta ensuite. On la nommoit Manon Lescot. Quelle femme! Je n’ai jamais rien vû de si éveillé; et je n’aurois pas crû qu’un homme du caractere de pût se charger de la conduite d’une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du détail de ses plaintes; mais elles se réduisoient en général à accuser son armateur de l’avoir tirée de l’obscurité où elle vivoit, et à laquelle elle s’étoit justement condamnée elle-même, afin de cacher le dérangement de sa conduite, pour la produire sur la scêne au grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontée qui brave toutes les loix de la pudeur et de la bienséance.

Cette seconde plainte fut suivie d’une troisiéme pour le moins aussi vive, mais beaucoup plus intéressante par la scene touchante dont elle fut l’occasion. Les deux complaignans étoient le fameux Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus mélancolique qu’on ait peut-être jamais vû. La tristesse étoit peinte sur leur visage: à peine pouvoient-ils lever les yeux. De profonds soupirs précédoient, accompagnoient et suivoient toutes leurs paroles; et à dire le vrai, il étoit difficile d’entendre le récit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste ressentiment qu’ils faisoient éclater contre lui. Barbare, s’écrioit Cleveland, que t’ai-je fait pour m’accabler ainsi des plus cruels malheurs, sans m’avoir donné dans tout le cours de ma vie presqu’un seul moment de relache? N’étoit-ce pas assez de la triste situation où me réduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de m’avoir donné une éducation si sauvage dans une affreuse caverne? Devois-tu m’en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et rassembler sur ma tête tous les malheurs, toutes les contradictions, toutes les traverses de la vie humaine. Oüi, mesdames et messieurs, ajoûtoit-il, en s’adressant aux juges, que l’on compte tous les meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons, les dangers effroyables, et tous les événemens tragiques dont il a noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine à comprendre comment je puis survivre à tant d’infortunes, et comment on en peut soutenir même le récit. Encore si dans les malheurs où il m’a plongé il avoit du moins suivi les régles ordinaires. Mais où a- t’on jamais entendu parler d’une tempête pareille à celle qu’il nous fit essuyer en passant d’Angleterre en France? Qui a jamais vû une amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualités contraires, la malice avec la bonté du coeur, l’extravagance avec la raison, la passion la plus violente avec la modération de la simple amitié? Que veut dire cette passion ridicule, qu’il me fait concevoir dans un âge déja mûr, et dans le tems que j’ai le coeur dévoré de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un homme qui n’a que des principes vagues de religion, sans aucun culte déterminé? Ah! Combien d’autres sujets de plainte ne pourrois-je pas ajoûter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens à oublier même la cruelle épreuve où il a mis ma constance, en faisant brûler à mes yeux, et dévorer par des barbares ma chere fille et l’infortunée Madame Riding. Je ne m’attache qu’à un dernier outrage qui met le comble à tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma femme, ma chere Fanny… dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire? Oüi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le malheureux Clevelant outré de douleur et ne pouvant plus se soutenir, fut obligé de s’asseoir. Toute l’assemblée attendrie de ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se levant avec vivacité, attira sur elle l’attention des juges et des spectateurs. Le crime d’infidélité que son époux venoit de lui reprocher la piquoit jusqu’au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air de colere et de fierté, soutenu de cette assurance modeste que l’innocence inspire, fais éclater tes plaintes contre notre armateur, je partagerai avec toi l’accusation, puisque j’ai partagé tes malheurs. Mais ne sois pas assez osé pour l’accuser aux dépens de ma vertu. Il a pû rendre Fanny malheureuse, mais il ne l’a jamais renduë infidéle. C’est toi, ingrat, qui n’a pas rougi de me préférer une odieuse rivale, et le ciel sans doute l’a permis pour me punir de t’avoir trop aimé. Eh! Quoi, madame, s’écria Cleveland, avec beaucoup d’émotion, osez-vous nier que vous m’ayez abandonné pour suivre le perfide Gélin? Il est vrai, repliqua-t-elle, j’ai voulu te laisser renouveller en liberté tes anciennes amours avec Madame Lallain; mais sçachez que si Gélin m’a aidée dans ma fuite; sa passion pour moi n’a jamais eu lieu de s’applaudir du service qu’il m’a rendu. Moi, Madame Lallain! S’écria Cléveland avec étonnement: moi, Gélin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit l’un; quelle imagination! Dit l’autre. On vous a trompé, madame: vous êtes dans l’erreur, monsieur: le ciel m’en est témoin: je jure par les dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: hélas! Je sens bien moi que je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien n’est plus vrai: vous m’avez donc toûjours aimé? Vous m’avez donc toûjours été fidéle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah! Cher Cléveland… ils s’embrasserent en effet avec mille transports de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit un spectacle pour le moins aussi touchant que la scêne d’Inés De Castro. Et voilà comme après une explication d’un moment finit la longue broüillerie de ces deux tendres époux. Mais l’armateur n’en parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu la dureté de les livrer au désespoir pendant des années entieres, par la cruelle persuasion où il les avoit mis l’un et l’autre, qu’ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un éclaircissement d’un moment. Il eut beau alléguer pour sa défense qu’il avoit eu besoin de cet expédient pour prolonger son voyage, auquel des vûës de profit l’engageoient à donner plus d’étenduë. Il ne, fut point écouté, et le conseil, oüi le rapport, et toutes les défenses de part et d’autre, condamna ledit D P à un bannissement perpétuel de toutes les terres de la Romancie, avec défense d’y rentrer jamais. L’arrêt fut exécuté sur le champ; et on dit que le pauvre exilé veut se réfugier dans le pays d’Historie, où il a quelques connoissances, et où il espere faire plus de fortune. à peine cette affaire étoit finie, qu’on annonça dans l’assemblée l’arrivée des princesses malabares.

Ce nom excita la curiosité. On s’empressa de leur faire place; mais dès qu’elles eurent commencé à vouloir s’expliquer, tout le monde se regarda avec étonnement pour demander ce qu’elles vouloient dire. C’étoit un langage allégorique, métaphorique, énigmatique où personne ne comprenoit rien. Elles déguisoient jusqu’à leur nom sous de puériles anagrammes. Elles parloient l’une après l’autre sans ordre et sans méthode, affectant un ton de philosophe, et une emphase d’enthousiaste pour débiter des extravagances. On ne laissa pas d’appercevoir au travers de ces obscurités insensées plusieurs impiétés scandaleuses, et des maximes d’irreligion, qui révolterent toute l’assemblée contre ces princesses ridicules. Il s’éleva un cri général pour les faire chasser. Elles furent bannies à perpétuité, et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brûlé publiquement. Heureusement pour l’armateur il s’étoit tenu caché depuis son arrivée; car on l’eût sans doute condamné à un châtiment exemplaire; mais il trouva moyen de se dérober aux recherches, et d’éviter ainsi la punition qu’il méritoit.

CHAPITRE 14

Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient amoureux de la Princesse Rosebelle.

Pendant que tout le monde étoit occupé du spectacle de ces scênes différentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son impatience, jettoit continuellement les yeux vers l’entrée du port. Il étoit bien sûr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer d’arriver incessamment; et en effet il découvrit enfin le vaisseau qui l’amenoit. La voilà, s’écria-t-il, transporté de joye: c’est la Princesse Anemone elle-même. Je reconnois le vaisseau qui la porte, et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne m’en laissent pas douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tôt pour recevoir la princesse à la descente du vaisseau, et je l’accompagnai.

Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevûë? Ce seroit le sujet d’un volume entier, et pour qu’on ait lû de romans, on le comprendra mieux que je ne pourrois le représenter: transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable, satisfaction inconcevable, témoignages d’affection réciproque, les larmes mêmes, tout cela fut mis en oeuvre et placé à propos. Il fallut ensuite raconter tout ce qui s’étoit passé durant une si longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son récit, n’ayant autre chose à dire, sinon qu’il avoit dormi pendant toute l’année par la vertu d’un enchantement.

Mais l’histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le Prince Gulifax étoit entré chez elle un soir à main armée, et l’avoit enlevée lorsqu’elle commençoit à se deshabiller pour se mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d’injures le ravisseur. Il fallut partir et s’embarquer. Que ne fit-elle pas dans le vaisseau, lorsqu’elle se vit éloignée de son cher prince dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit l’insolence de lui parler d’amour? Elle s’évanoüit plus de vingt fois: vingt fois elle se seroit précipitée dans la mer, si on ne l’en avoit empêchée. Mais il ne lui resta enfin d’autre ressource que ses larmes et ses sanglots, foible défense contre un corsaire brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle légerement sur ce chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien; car je remarquai qu’à certains endroits de son récit le Prince Zazaraph témoignoit quelqu’inquiétude. Elle raconta donc ensuite que les dieux, protecteurs de l’innocence opprimée, l’avoient délivrée miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince plein de valeur et de générosité, avoit attaqué et pris le vaisseau de Gulifax qui avoit péri dans le combat; mais comme son libérateur la ramenoit, une tempête effroyable avoit englouti le vaisseau dans les ondes. Elle s’étoit sauvée sur une planche, et elle avoit été jettée à terre plus qu’à demi morte. Des pêcheurs après lui avoir fait reprendre ses esprits, l’avoient présentée à leur prince, qui en étoit devenu amoureux; mais toûjours intraitable sur ce chapitre, quoique le prince fût beau et bien fait, elle n’avoit seulement pas voulu l’écouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsqu’elle ajoûta qu’elle avoit ensuite passé successivement sous la puissance de trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y tenir.

Il étoit écrit dans l’ordre de ses avantures, qu’il devoit au retour de la belle Anemone se broüiller avec elle, et la chose ne manqua pas d’arriver. Son inquiétude sur les périlleuses épreuves où la vertu de la princesse avoit été mise, lui fit faire étourdiment quelques questions imprudentes; la princesse rougit, pâlit, versa des larmes, et parut offensée à un point, qu’on crut qu’elle ne lui pardonneroit jamais; mais comme il étoit aussi écrit que le raccommodement suivroit de près, quelques sermens équivoques d’une part, et de l’autre mille pardons demandés avec larmes, accommoderent l’affaire; et la vertu de la princesse fut reconnuë pour être à l’épreuve de toutes les avantures et hors de tout soupçon. Il ne resta plus qu’à achever le roman par un mariage solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, où il n’est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s’y disposa.

Au reste j’avouë que je fis peu d’attention au détail des avantures de la Princesse Anemone. J’eus, pendant qu’elle racontoit son histoire, l’esprit et le coeur occupés d’un objet plus intéressant. Au bruit de son arrivée la Princesse Rosebelle, soeur du grand paladin, et qui étoit liée d’une étroite amitié avec Anemone, accourut pour la voir et l’embrasser. C’étoit-là le moment fatal que l’amour avoit destiné pour me ranger sous ses loix. Voir la Princesse Rosebelle, l’admirer, l’aimer, l’adorer, ce fut pour moi une même chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me persuadai-je qu’il n’avoit jamais rien paru de si aimable sur la terre. C’étoit un petit composé de perfections le plus complet qu’on puisse imaginer, et où l’on voyoit la jeunesse, la beauté, les graces, l’esprit, l’enjoüement, la vivacité se disputer l’avantage.

Pendant tout le récit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus même appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition favorable; mais dès que la belle Anemone et le Prince Zazaraph eurent achevé leur éclaircissement, et que j’eus la liberté de parler, je ne fus plus maître de mes transports; et oubliant toutes les loix de la Romancie, dont le prince m’avoit entretenu, je me jettai tout éperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui déclarer la passion dont je brûlois pour elle. J’ai sçû depuis que Rosebelle ne fut pas fâchée dans le fond de l’ame d’une si brusque déclaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites cérémonies accoûtumées. Pour ce qui est des spectateurs, après un moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous à soûrire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse Rosebelle ne me répondoit rien, son frere prit la parole.

Ah! Prince, me dit-il, en m’obligeant à me relever, que vous êtes vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si l’on y souffre de pareilles vivacités?

Eh! Que deviendrai-je moi-même, repartis-je avec transport, si l’adorable Rosebelle n’est pas favorable à mes voeux; et si vous, prince, qui pouvez disposer d’elle, vous refusez de me rendre heureux! Je sçais tous les égards que méritent les loix de la Romancie et ces formalités préliminaires dont vous m’avez instruit; mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me permettra pas d’en soûtenir la longueur sans mourir.

Je vous ai déja dit, prince, me répondit le grand paladin, que c’est une chose inoüie que depuis la fondation de la nation romancienne aucun héros ait été dispensé des formalités, et des épreuves ordonnées par les loix; mais il est vrai qu’il n’est pas impossible d’obtenir du conseil public que le tems en soit abregé. Je me flatte même d’obtenir cette grace pour vous, en considération des grands exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de donner à la Romancie dans les rudes et longues épreuves que nous avons essuyées. C’est d’ailleurs une occasion si favorable de m’acquitter envers vous du service que vous m’avez rendu, et de nous unir étroitement ensemble, que je n’attends que le consentement de la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.

A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la princesse, la fit paroître encore plus belle à mes yeux. Je tremblois en attendant sa réponse. Mon frere, dit-elle, c’est à vous à disposer de moi, et puisqu’il faut l’avoüer, je ne serai pas fâchée que ce soit en faveur du Prince Fan-Férédin. Dieux! Quels furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne sçais ce que je devins, je pleurai de joye, je moüillai de mes larmes la belle main de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que bégayer; mon amour m’étouffoit, et je crois que je fis en un quart-d’heure la valeur de plus de quinze des formalités préliminaires dont j’ai parlé.

Aussi cela fut-il compté pour quelque chose, lorsque le grand paladin demanda que le tems des formalités et des épreuves fût abregé pour moi. Il eut pourtant quelque peine à l’obtenir; mais il avoit acquis dans la Romancie un si grand crédit et une réputation si éclatante, qu’on ne put pas le refuser. On lui accorda même la grace toute entiere, en n’exigeant de moi que trois jours pour accomplir toutes les formalités et toutes les épreuves; après quoi on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici on s’imaginera peut-être que trois jours ne purent pas me suffire pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de plusieurs volumes; mais je puis assûrer que j’eus encore du tems de reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.

Comme j’étois déja fort avancé pour les formalités, j’achevai toutes les autres dès le premier jour, et les deux jours suivans je fis toutes mes épreuves.

Je commençai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut fait en une heure; il est vrai que je reçûs une grande blessure, mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au bout d’une demie heure, et en état de me signaler le même jour dans un grand combat naval qui se donna près du port, je ne me souviens pas trop pourquoi. J’y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un vaisseau ennemi avec une intrépidité digne d’un meilleur sort; mais n’ayant point été suivi, je fus pris, et déja l’on me menoit en captivité, tandis que les ennemis faisoient leur descente à terre, lorsque dans mon désespoir je m’avisai de mettre le feu au vaisseau. Il fut consumé en un moment, et m’étant jetté à la mer, je fus assez heureux pour gagner la terre, et m’y défendre contre ceux des ennemis que j’y trouvai. J’en fis un horrible carnage, après quoi je retournai pour me rendre auprès de ma chere Rosebelle. Hélas! Je ne la trouvai plus: les ennemis en se retirant l’avoient enlevée avec beaucoup d’autres captifs.

Quel désespoir! Il étoit déja presque nuit, je m’embarquai aussi-tôt dans une simple chaloupe de pêcheurs avec un petit nombre de gens déterminés, et à la faveur des ténébres, j’arrivai sans être reconnu jusqu’à la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne dût être dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit remarquer entre les autres par ses fanaux: je m’en approchai doucement. Aussi-tôt prenant un habit de matelot ennemi, j’y montai sans obstacle, et me donnant pour un homme de l’équipage, je m’informai adroitement ce qu’étoit devenuë la Princesse Rosebelle. Je sçus qu’elle étoit dans une chambre où le capitaine venoit de la laisser en proye à ses mortelles douleurs. J’y entrai, et je me fis reconnoître à elle en lui faisant signe en même tems de me suivre sur le pont, sous prétexte de prendre l’air un moment. Elle me suivit, et à peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me précipitai avec elle dans la mer.

Ici on va croire que nous devions périr l’un et l’autre; point du tout: je profitai d’un stratagême admirable que j’avois appris dans Cleveland. J’avois ordonné à mes gens de tenir dans la mer le long du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer à eux dès qu’ils m’entendroient tomber. Je fus obéï à point nommé: à peine fûmes-nous deux minutes dans l’eau. Mes gens nous retirerent Rosebelle et moi, et nous en fûmes quittes pour rendre un peu d’eau sallée que nous avions bûë. Cependant notre chute avoit été entenduë dans le vaisseau; mais on ne put pas s’imaginer ce que c’étoit, ou du moins on ne le sçut que lorsque nous étions déja bien éloignés.

Nous n’arrivâmes au port qu’à la pointe du jour, et je me flattois d’y être reçû avec des acclamations publiques; mais quel fut mon étonnement, lorsque je me vis chargé de chaînes et conduit en prison. J’étois accusé d’intelligence avec les ennemis, et le fondement de cette accusation étoit la hardiesse avec laquelle j’avois sauté dans un de leurs vaisseaux, et je m’étois mêlé parmi eux sans recevoir aucune blessure; et c’est, ajoûtoit-on, pour prix de sa trahison qu’on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j’avois eu le tems de m’abandonner aux regrets et aux douleurs, il s’en présentoit là une belle occasion; mais je n’avois pas de momens à perdre; je me dépêchai d’accomplir en abregé tout le cérémoniel douloureux qui convient en ces occasions, et à peine arrivé à la prison, les juges mieux informés me rendirent la liberté en me comblant même d’éloges et de remercimens. Il me restoit encore près d’un jour entier, et par conséquent la moitié de l’ouvrage à faire. Je n’en eus que trop.

Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invité. J’étois bien sûr d’y remporter le prix, conformément aux loix de la Romancie, et je n’y manquai pas. C’étoit un bracelet fort riche que le vainqueur devoit donner suivant la régle à la dame de ses pensées. Or comme les princesses avoient jugé à propos ce jour-là d’assister en masque au tournois, je fis la plus lourde bévûë qu’on puisse imaginer. J’allai présenter mon bracelet à la Princesse Rigriche, que je pris pour l’objet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la Princesse Rigriche fut satisfaite de mon présent. Elle en devint toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les petites façons les plus agréables qu’elle put inventer sur le champ. Après quoi se démasquant suivant l’usage, elle me fit voir un visage si laid, que croyant bonnement qu’elle avoit deux masques, j’attendois qu’elle ôtât le second, et j’allois même l’en prier, lorsque je reconnus ma méprise par un bruit qui se fit assez près de moi. La Princesse Rosebelle étoit tombée évanoüie, et on la remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.

Cruelle situation! Je prévis toutes les suites de cette funeste avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Hélas! Je ne vois que trop ce qu’elle a déja pensé. Que dira son frere? Que vais- je devenir? Toutes ces réfléxions que je fis dans un moment me saisirent si vivement, que je tombai à mon tour sans connoissance, accablé de ma douleur. On s’empressa de me secourir, et comme le tems étoit précieux, je repris bientôt mes sens: j’ouvris les yeux, et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras, m’appellant, mon cher prince, avec l’action d’une personne qui s’intéressoit vivement à ma conservation, et qui me regardoit sans doute comme son amant. J’avoüë que j’en frémis; et dans toutes mes épreuves, je crois que c’est le moment où j’ai le plus souffert. Je la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle. Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi, et prétend que je dois lui faire raison du mépris que j’ai marqué pour sa soeur. Moi du mépris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis- je, tout transporté. Ah! Je l’adore. Les dieux sont témoins… mais j’eus beau dire; l’affaire, disoit-il, avoit éclaté, l’affront étoit trop sensible. En un mot, il avoit déja tiré l’épée, et il menaçoit de me deshonorer si je ne me mettois en défense. Que faire?

Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la Romancie, me tira d’embarras. Il étoit défendu par les loix aux princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de dégradation, de remettre notre combat à un autre jour. C’étoit tout ce que je souhaitois, dans l’espérance que j’avois de désabuser Rosebelle, et d’en obtenir le pardon de ma méprise. En effet, l’étant allé trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les marques d’une passion si tendre et si véritable, que je m’apperçus qu’elle étoit bien aise de me trouver innocent. La réconciliation fut bien-tôt faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je croyois toutes mes épreuves achevées, lorsque la Princesse Rigriche vint y ajoûter une scêne fort embarrassante.

C’étoit une grosse petite personne aussi vive qu’on en ait jamais vû. J’étois sans doute le premier amant qui eût rendu hommage à ses attraits, et peut-être n’espéroit-elle pas en trouver un second. Elle saisissoit, comme on dit, l’occasion aux cheveux. Quoiqu’il en soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outrée de la façon dont je l’avois quittée pour courir chez la Princesse Rosebelle, elle vint elle-même m’y chercher, comme une conquête qui lui appartenoit, ou comme un esclave échappé de sa chaîne. Elle débuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne sçus que répondre. Ses reproches s’attendrirent insensiblement, jusqu’à m’appeller petit volage, et à me faire espérer un pardon facile; augmentation d’embarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu’elle n’entendit pas. Cependant Rosebelle soûrioit d’un air malin, et le Prince Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s’en apperçut, et voyant que je ne marquois de mon côté aucune disposition à réparer ma faute, elle fit bien-tôt succeder aux douceurs des injures si atroces, que je n’eus d’autre parti à prendre que de lui céder la place. Elle se retira à son tour, le coeur gonflé de dépit; et comme je n’y sçavois point de remede, nous oubliâmes sans peine cette scene comique, pour nous disposer à partir tous ensemble le lendemain. Je témoignai sur cela quelque inquiétude, parce que je n’avois point d’équippage; mais le prince m’assura que je ne devois pas m’en mettre en peine, parce que c’étoit l’usage de la Romancie, de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habité, tout ce qui leur étoit nécessaire en ces occasions, et que j’aurois lieu d’être satisfait. En effet, nous étant levés le lendemain avec l’aurore, nous trouvâmes des équipages tout prêts, et tels que la Romancie seule en peut fournir.

CONCLUSION

Catastrophe lamentable.

O que les choses humaines sont sujetes à d’étranges vicissitudes! Nous étions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux héros, montés sur deux superbes palefrois. Des brides d’or, des selles et des housses ornées de perles et de diamans relevoient la magnificence de notre train. Les harnois de notre équipage n’étoient guéres moins riches. L’or, l’argent et les pierreries y brilloient de toutes parts, et répondoient à la richesse de nos livrées. Tous nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine, et se seroient même fait admirer, si l’avantage que nous donnoit notre air noble et gracieux n’avoit attiré sur nous tous les regards. Nous marchions ensemble aux deux côtés d’une magnifique calêche, dont la richesse effaçoit tout ce qu’on peut imaginer de plus beau. Quatre colonnes d’or autour desquelles on voyoit ramper une vigne d’émeraude, dont les grappes étoient de rubis et de saphirs, soutenoient l’impériale, et l’impériale elle-même étoit si belle, qu’elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d’un si beau char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux des plus beaux astres du ciel; l’éclat de leur beauté relevé par un air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ébloüissoit tout le monde. On n’avoit jamais vû en hommes et en femmes un assemblage si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins semés de fleurs, l’air parfumé d’odeurs exquises, et de distance en distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la beauté de nos princesses. Enfin après avoir déja fait un chemin assez considérable, je me croyois sur le point d’arriver au terme, lorsqu’un instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour bien entendre ce cruel événement, il faut reprendre la chose de plus haut, et prévenir les lecteurs que je vais changer de ton.

Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nommé M De La Brosse, qui retiré dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne celui de la lecture qu’il aime passionnément. Quoiqu’il sçache préférer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire quelquefois des romans, moins par l’estime qu’il en fait, que parce qu’il aime à lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui vient d’épouser un autre gentilhomme du voisinage appellé M Des Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a épousé en même tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage se négocioit, et lorsqu’il étoit déja à la veille de le conclure, M De La Brosse ayant la tête remplie d’une longue suite de romans qu’il avoit lûs récemment, rêva dans un long et profond sommeil toute l’histoire qu’on vient de lire. Après s’être métamorphosé en Prince Fan-Férédin, il fit de M Des Mottes un grand paladin Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maîtresse en Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d’avantures qu’il vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Férédin; c’est moi-même ne vous en déplaise, et jugez par conséquent quel fut mon étonnement à mon réveil de me retrouver M De La Brosse. Je demeurai si frappé de la perte que j’avois faite, que pendant toute la journée je ne pus parler d’autre chose; et M Des Mottes m’étant venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous vû la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? ô les beaux diamans! Que j’ai de regret à ce bracelet! Arriverons nous bien-tôt dans la Dondindandie?

Il est aisé de penser que de tels propos étonnerent étrangement M Des Mottes, et je vis le moment qu’il alloit croire que la tête m’avoit tourné, lorsqu’un grand éclat de rire que je fis le rassura. Il se mit à rire lui-même en me demandant l’explication de ce que je venois de lui dire. Non, lui répondis-je, c’est une longue histoire que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons dîner aujourd’hui tous ensemble; après le dîner je vous régalerai du récit de mes avantures, et même des vôtres que vous ignorez. Je tins parole, et mon histoire ou mon songe leur fit à tous un si grand plaisir, que depuis ce tems-là, pour conserver du moins quelques débris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent en plaisantant les Princes Fan-Férédin et Zazaraph, et les Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exigé de moi que je mîsse mon histoire par écrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je souhaite qu’elle vous ait fait plaisir.