The Project Gutenberg eBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie
Title: Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie
Author: G.-H. Bougeant
Release date: October 20, 2004 [eBook #13804]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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REMARKS:
The format is Codepage 1252
For italics, I used : …
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Guillaume-Hyacinthe Bougeant VOYAGE DU PRINCE FAN-FEREDIN DANS LA ROMANCIE (1735)
Table des matières
ÉPÎTRE
A Madame C B.
CHAPITRE 1
Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du
Prince Fan-Férédin pour la romancie.
CHAPITRE 2
Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et
histoire naturelle du pays.
CHAPITRE 3
Suite du chapitre précédent.
CHAPITRE 4
Des habitans de la romancie.
CHAPITRE 5
Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
CHAPITRE 6
De la haute et basse Romancie.
CHAPITRE 7
De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens.
CHAPITRE 8
Des bois d’amour.
CHAPITRE 9
Des voitures et des voyages.
CHAPITRE 10
Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les
propositions de mariage.
CHAPITRE 11
Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner
aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.
CHAPITRE 12
Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie.
CHAPITRE 13
Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.
CHAPITRE 14
Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient
amoureux de la Princesse Rosebelle.
CONCLUSION
Catastrophe lamentable.
Guillaume-Hyacinthe Bougeant
ÉPÎTRE
A Madame C B.
Non, madame, je ne connois point de méchanceté pareille à celle que vous m’avez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis souffrir les romans, vous le sçavez. Je vois que vous les aimez, et je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis mes raisons; et comme si vous étiez disposée à vous laisser persuader, finement vous m’engagez à les mettre par écrit.
Mais quoi! Faire une dissertation raisonnée, une controverse de casuiste ou de philosophe pédant? Non, dis-je en homme d’esprit; il faut donner à mes raisons un tour agréable, les envelopper sous quelque idée riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela j’imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin. Le voilà fait: c’est un roman; et c’est moi qui l’ai fait. O ciel! C’est-à- dire, que vous avez trouvé le moyen de me faire faire un roman, à moi l’ennemi déclaré des romans, et cela dans le tems que je vous reproche de les aimer. Avouëz-le, madame: c’est-là ce qu’on appelle une trahison, une noirceur.
Mais je serai vengé. Vous n’aimez pas les loüanges; privilege bien singulier pour une femme. Vous abhorrez une epître dédicatoire, vous me l’avez dit. Eh bien, vous aurez l’un et l’autre. Car je le déclare ici à tout le public. C’est à vous, et à vous toute seule, c’est à Madame C B que je dédie cet ouvrage; et comme jamais dédicace ne va sans éloges, il ne tient qu’à moi de vous en accabler; c’est une belle occasion de satisfaire l’envie que j’en ai depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et je n’ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance complette, il suffiroit de vous nommer; mais je m’en garderai bien, parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et à dire le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter à mes propres dépens le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie, comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce petit ouvrage répond à mes intentions, en vous inspirant vous et à ceux qui le liront un juste dégoût de la lecture des romans, je vous pardonnerai de me l’avoir fait écrire. J’ai l’honneur d’être, madame, votre très-humble et très-obéïssant serviteur.
CHAPITRE 1
Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du
Prince Fan-Férédin pour la romancie.
Je pourrois, suivant un usage assez reçû, commencer cette histoire par le détail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine Fan-Férédine ma mere prit de mon éducation; c’étoit la plus sage et la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanité, j’ai quelquefois oüi dire, que par la sagesse de ses instructions elle avoit sçû me rendre en moins de rien un des princes les plus accomplis que l’on eût encore vûs. Je suis même persuadé que ce récit, orné de belles maximes sur l’éducation des jeunes princes, figureroit assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est moins de parler de moi-même, que de raconter les choses admirables que j’ai vuës, j’ai crû devoir omettre ce détail, et toute autre circonstance inutile à mon sujet.
La Reine Fan-Férédine aimoit assez peu les romans; mais ayant lû par hasard dans je ne sçai quel ouvrage, composé par un auteur d’un caractere respectable, que rien n’est plus propre que cette lecture pour former le coeur et l’esprit des jeunes personnes, elle se crût obligée en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de romans, pour m’inspirer de bonne heure l’amour de la vertu et de l’honneur, l’horreur du vice, la fuite des passions, et le goût du vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu’il y a de plus estimable. En effet, comme je suis né, dit-on, avec d’assez heureuses dispositions, je ressentis bien-tôt les fruits d’une si loüable éducation. Agité de mille mouvemens inconnus, le coeur plein de beaux sentimens, et l’esprit rempli de grandes idées, je commençai à me dégoûter de tout ce qui m’environnoit. Quelle différence, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que j’entends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le monde s’occuper d’objets d’intérêt, de fortune, d’établissement, ou de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise héroïque. Un amant, si on l’en croyoit, iroit d’abord au dénouëment, sans s’embarrasser d’aucun préliminaire. Quel procédé! Pourquoi faut-il que je sois né dans un climat où les beaux sentimens sont si peu connus? Mais pourquoi, ajoûtois-je, me condamner moi-même à passer tristement mes jours dans un pays où l’on ne sçait point estimer les vertus héroïques? J’y regne, il est vrai, mais quelle satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque barbares? Abandonnons-les à leur grossiereté, et allons chercher quelque glorieux établissement dans ce pays merveilleux des romans, où le peuple même n’est composé que de héros.
Telles furent les pensées qui me vinrent à l’esprit, et je ne tardai pas à les mettre en exécution. Après m’être muni secretement de tout ce que je crûs nécessaire pour mon voyage, je partis pendant une belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde, la découverte que je méditois. Je traversai beaucoup de plaines, je passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des châteaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant par-tout que des pays semblables à ceux que je connoissois déja, et des peuples qui n’avoient rien de singulier, je commençai enfin à m’ennuyer de la longueur de mes recherches. J’avois beau m’informer et demander des nouvelles du pays des romans; les uns me répondoient qu’ils ne le connoissoient pas même de nom: les autres me disoient qu’à la vérité ils en avoient entendu parler, mais qu’ils ignoroient dans quel lieu du monde il étoit situé. La seule chose qui soûtenoit mon courage dans la longueur et la difficulté de l’entreprise, c’est la réflexion que je faisois, qu’après tout il falloit bien que la romancie fût quelque part, et que ce ne pouvoit pas être une chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n’existoit pas réellement, il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables puériles tout ce qu’on lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables d’ailleurs qui ont tant de goût pour ces lectures, et de tant de gens d’esprit qui employent leurs talens à composer de pareils ouvrages? Cependant malgré ces réflexions, j’avoue que je fus quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu’il s’en fallût peu que je ne prisse la résolution de retourner sur mes pas. Mais non, me dis-je, encore une fois à moi-même: après en avoir tant fait, il seroit honteux de reculer. Que sçais-je si je ne touche pas au terme tant desiré? J’y touchois en effet sans le sçavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare, qui par-tout ailleurs m’auroit coûté la vie.
Après avoir monté pendant plusieurs heures les grandes montagnes de la Troximanie, j’arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu’à leur cime, conduisant mon cheval par la bride. Là, je sentis tout-à-coup que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula d’un côté de la montagne, et je culbutai de l’autre, sans sçavoir ce que je devins depuis ce moment jusqu’à celui où je me trouvai au fond d’un affreux précipice, environné de toutes parts de rochers effroyables. Il est visible que quelque bon génie me soutint dans ma chûte pour m’empêcher d’y périr; et je m’en serois apperçû dès-lors si j’avois eû toutes les connoissances que j’ai acquises depuis. Mais la pensée ne m’en vint point, et j’attribuai à un heureux hasard ce qui étoit l’effet d’une protection particuliere de quelque fée, de quelque génie favorable, ou de quelqu’une de ces petites divinités qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On n’aura cependant pas de peine à comprendre que dans la situation où je me trouvai, après avoir levé les yeux au ciel pour contempler la hauteur énorme d’où j’étois tombé, et avoir envisagé toute l’horreur des lieux qui m’environnoient, je dûs m’abandonner aux plus tristes réflexions. «pauvre Fan-Férédin, que vas-tu devenir dans cette horrible solitude… par où sortiras-tu de ces antres profonds… tu vas périr…» O que je dis de choses touchantes, et que je me plaignis éloquemment du destin, de la fortune, de mon étoile, et de tout ce qui me vint à l’esprit! Mais on va voir combien j’avois tort de me plaindre; et par le droit que j’ai acquis dans le pays des romans de faire des réflexions morales, je voudrois que les hommes apprissent une bonne fois par mon exemple, à respecter les décrets suprêmes qui reglent leur sort, et à ne se jamais plaindre des événemens qui leur semblent les plus contraires à leurs desirs. Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquiétude, et je me hâtai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient pour sortir, s’il étoit possible, de l’abîme où j’étois. En vain aurois-je essayé de gagner les hauteurs: elles étoient trop escarpées. Il ne me restoit qu’à chercher dans les fonds une issuë pour me conduire à quelque endroit habité, ou du moins habitable. Nul vestige de sentier ne s’offrit à ma vûë. Sans doute j’étois le premier homme qui fût descendu dans ce précipice. Je fûs ainsi réduit à me faire une route à moi-même, et en effet je fis si bien, en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantôt m’accrochant aux brossailles, tantôt me laissant couler sur le dos ou sur le ventre, qu’après avoir fait quelque chemin de cette maniere, j’arrivai à un endroit plus découvert et plus spatieux.
Le premier objet qui me frappa la vûë, fût une espece de cimetiere, un charnier, ou un tas d’ossemens d’une espece singuliere. C’étoient des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des peaux seches de dragons ailés, et de longs becs d’oiseaux de toute espece. Je me rappellai aussi-tôt ce que j’avois lû dans les romans, des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans, des harpies, des satyres, et d’autres animaux semblables, et je commençai à me flatter que je n’étois pas loin du pays que je cherchois. Ce qui me confirma dans cette idée, c’est qu’un moment après je vis sortir de l’ouverture d’un antre un centaure, qui venant droit à l’endroit que j’observois, y jetta une grande carcasse d’hippogriffe qu’il avoit apportée sur son dos, après quoi il se retira, et s’enfonça dans l’antre d’où il étoit sorti. Quoique je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j’avois faites, et que d’ailleurs je ne manque point de courage, j’avoue que cette premiere vûë me causa quelque émotion; je me cachai même derriere un rocher pour observer le centaure jusqu’à ce qu’il se fût retiré; mais alors reprenant mes esprits, et m’armant de résolution: qu’ai-je à craindre, dis-je en moi-même, de ce centaure? J’ai lû dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du monde. Loin d’être ennemis des hommes, ils sont toûjours disposés à leur rendre service, et à leur apprendre mille secrets curieux, témoin le centaure Chiron. Peut-être celui-ci me portera-t-il au pays des romans; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces horribles lieux. Je marchai aussi-tôt vers l’antre, et m’arrêtant à l’entrée, je l’appellai à haute voix en ces termes: «charitable centaure, si votre coeur peut être touché par la pitié, soyez sensible au malheur d’un prince qui implore votre générosité. C’est le Prince Fan-Férédin qui vous appelle». Mais j’eus beau appeller et élever ma voix, personne ne parut.
Plein d’inquiétude et d’une frayeur secrete, j’entrai dans la caverne, et je vis que c’étoit un chemin soûterrain qui s’enfonçoit beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre? Je n’en trouvai pas d’autre que de suivre le centaure, jugeant qu’il n’étoit pas possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tôt entendre à lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l’avouerai- je pas? Faut-il parler ou me taire? Voilà une de ces situations difficiles, où j’ai souvent vû dans les romans les héros qui racontent leurs avantures, et dont on ne connoît bien l’embarras que lorsqu’on l’éprouve soi-même. Après tout, comme j’ai remarqué que tout bien considéré, ces messieurs prennent toûjours le parti d’avouer de bonne grace, j’avoue donc aussi qu’à peine j’eus fait cent pas dans ce profond souterrain, en suivant toûjours le rocher qui servoit de mur, que saisi d’horreur de me voir dans un lieu si affreux sans sçavoir par quelle issuë j’en pourrois sortir, je me laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m’en resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation à peu près semblable, le célebre Cleveland avoit eu l’esprit de s’endormir; et trouvant l’expédient assez bon, je ne balançai pas à l’imiter. Mais après un tel aveu, il est bien juste que je me dédommage par quelque trait qui fasse honneur à mon courage. Je me relevai donc bien-tôt après, et considérant qu’il falloit me résoudre à périr dans ces profondes ténebres des entrailles de la terre, ou trouver le moyen d’en sortir, je résolus de continuer ma route jusqu’où elle me pourroit conduire. Qu’on se représente un homme marchant sans lumiere dans un boyau étroit de la terre à deux lieuës peut-être de profondeur, obligé souvent de ramper, de se replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serrés, sans pouvoir avancer qu’en tâtant de la main, et qu’en sondant du pied le terrain.
Telle étoit ma situation, et on aura sans doute de la peine à en imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait encore tant d’horreur, que j’en abrége le récit. Mais ce que je ne puis m’empêcher de dire, c’est que je n’ai jamais mieux reconnu qu’alors la vérité de ce que j’ai vû dans tous les romans, qu’on n’est jamais plus près d’obtenir le bien qu’on désire, qu’au moment que l’on en paroît le plus éloigné: car voici ce qui m’arriva. Après avoir marché long-tems de la façon que je viens de raconter, je crus que je commençois à appercevoir quelque foible lumiere. J’eus peine d’abord à me le persuader, et je l’attribuai à un effet de mon imagination inquiéte et troublée. Cependant j’apperçus bien-tôt que cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n’en pûs plus douter, lorsque je vis que je commençois à distinguer les objets. ô quelle joye je ressentis dans ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et je ne connois point de termes capables de l’exprimer. Je ne comprends pas encore comment ce passage subit d’une extrême tristesse à un si grand excès de joye, ne me causa pas une révolution dangereuse. Quoiqu’il en soit, voyant que le jour augmentoit toûjours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne devoit pas être éloignée, je doublai le pas, ou plûtôt je courus avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je vis… le dirai-je? Oüi, je vis les choses les plus étonnantes, les plus admirables, les plus charmantes qu’on puisse voir. Je vis en un mot le pays des romans. C’est ce que je vais raconter dans le chapitre suivant.
CHAPITRE 2
Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et histoire naturelle du pays.
La plûpart des voyageurs aiment à vanter la beauté des pays qu’ils ont parcourus, et comme la simple vérité ne leur fourniroit pas assez de merveilleux, ils sont obligés d’avoir recours à la fiction. Pour moi loin de vouloir exaggérer, je voudrois aucontraire pouvoir dissimuler une partie des merveilles que j’ai vuës, dans la crainte où je suis qu’on ne se défie de la sincérité de ma relation. Mais faisant réflexion qu’il n’est pas permis de supprimer la vérité pour éviter le soupçon de mensonge, je prends généreusement le parti qui convient à tout historien sincere, qui est de raconter les faits dans la plus exacte vérité, sans aucun intérêt de parti, sans exaggération, et sans déguisement. Je prévois que les esprits forts s’obstineront dans leur incrédulité; mais leur incrédulité même leur tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront la satisfaction d’apprendre mille choses curieuses qu’ils ignoroient. Je reprends donc la suite de mon récit.
A peine fus-je arrivé à la sortie du chemin souterrain, que jettant les yeux sur la vaste campagne qui s’offroit à mes regards, je fus frappé d’un étonnement que je ne puis mieux comparer qu’à l’admiration où seroit un aveugle né qui ouvriroit les yeux pour la premiere fois: cette comparaison est d’autant plus juste, que tous les objets me parurent nouveaux, et tels que je n’avois rien vû de semblable. C’étoient à la vérité des bois, des rivieres, des fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers; mais toutes ces choses sont si différentes de tout ce que dans ce pays-ci nous appellons du même nom, qu’on peut dire avec vérité que nous n’en avons que le nom et l’ombre. La premiere réflexion qui me vint à l’esprit, fut de songer qu’il y avoit sous la terre beaucoup de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une observation importante pour la géographie et la physique; mais il est vrai qu’entraîné par la curiosité et l’admiration des objets qui s’offroient à mes yeux, je ne m’arrêtai pas long tems à ces réflexions philosophiques.
J’entrai dans la campagne sans trop sçavoir où je tournerois mes pas, me sentant également attiré de tous côtés par des beautés nouvelles, et pouvant à peine me donner le loisir d’en considérer aucune en particulier. Je me déterminai enfin à suivre une charmante riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere étoit bordée d’un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu’on puisse imaginer, et ce gazon étoit embelli de mille fleurs de différente espece. Elle arrosoit une prairie d’une beauté admirable, dont l’herbe et les fleurs parfumoient l’air d’une odeur exquise, et si en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c’est sans doute parce qu’elle avoit un regret sensible de quitter un si beau lieu. La prairie étoit ornée dans toute son étenduë de bosquets délicieux, placés dans de justes distances pour plaire aux yeux, et comme si la nature aimoit aussi quelquefois à imiter l’art, comme l’art se plaît toûjours à imiter la nature, j’apperçus dans quelques endroits des especes de desseins réguliers formés de gazon, de fleurs et d’arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais la riviere elle-même sembloit épuiser toute mon admiration. L’eau en étoit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu qu’on voulût prêter l’oreille, on entendoit ses ondes gémir tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se joignant au chant mélodieux des cygnes, qui sont là fort communs, faisoit une musique extrêmement touchante. Au lieu de sable on voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille pierres précieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de l’onde un nombre infini de poissons dorés, argentés, azurés, pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient à faire ensemble mille agréables jeux. C’est pourtant dommage, dis-je tout bas, qu’on ne puisse point passer d’un bord à l’autre pour joüir également des deux côtés de la riviere. Le croira-t-on? Sans doute; car j’ai bien d’autres merveilles à raconter. à peine donc eus-je prononcé tout bas ces paroles, que j’apperçus à mes pieds un petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures l’usage de ces batteaux, pour hésiter d’y entrer. J’y descendis en effet, et dans le moment je fus porté à l’autre bord de la riviere. Que les incrédules osent après cela faire valoir de mauvaises subtilités contre des faits si avérés. Voici dequoi achever de les confondre, c’est que considérant un certain endroit de la riviere, et trouvant qu’il eût été à propos d’y faire un pont, je fus tout étonné d’en voir un tout fait dans le moment même; de sorte qu’on n’a jamais rien vû de si commode.
Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exagération, qu’à chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d’admiration. J’apperçus entr’autres un endroit dans la prairie qui me parut un peu plus cultivé. J’eus la curiosité d’en approcher, et je trouvai une fontaine. L’eau m’en parût si pure et si belle, que ne doutant pas qu’elle ne fût excellente, j’en voulus goûter; mais que ne sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-même! Quelle ardeur, quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux avoient à la vérité quelque chose de doux, et il me semble que j’y trouvois du plaisir; mais ils étoient en même-tems si vifs et si inquiets, que ne me possédant plus moi-même, et tombant alternativement de la plus vive agitation dans une profonde rêverie, je marchois au travers de la prairie sans sçavoir précisément où j’allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne sçais quel mouvement me porta à boire aussi de son eau. Mais à peine en eus-je avalé quelques gouttes, que je me trouvai tout changé. Il me sembla que mon coeur étoit enveloppé d’une vapeur noire, et que mon esprit se couvroit d’un nuage sombre. Je sentis des transports furieux, et des mouvemens confus de haine et d’aversion pour tous les objets qui se présentoient. Ce changement m’ouvrit les yeux. Je me rappellai ce que j’avois lû des fontaines de l’amour et de la haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois de boire. Alors me souvenant que j’avois aussi lû que le lac d’indifférence ne devoit pas être éloigné des deux fontaines, je me hâtai de le chercher, et l’ayant rencontré (car dans ce pays-là on rencontre toûjours tout ce qu’on cherche) j’en bus seulement quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l’instant rendu à moi-même, je sentis un calme doux et tranquille succéder au trouble qui m’avoit agité.
Je ne dis rien des plantes singulieres que j’observai. On sçait assez que le pays en est tout couvert. Ce n’est que dans la romancie qu’on trouve la fameuse herbe moly, et le célébre lotos. Les plantes mêmes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-là, y ont une vertu si admirable qu’on ne peut pas dire que ce soient les mêmes plantes; et je ne puis à cette occasion m’empêcher d’admirer la simplicité de l’infortuné chevalier de la Manche, qui crût pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable à celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de même nom; mais il s’en faut beaucoup qu’elles ayent la même vertu; c’est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages enchantés, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens entreprennent de composer avec des herbes magiques ne réussissent point, parce que nous n’avons que des plantes sans force et sans vertu; et je m’imagine que c’est encore ce qui fait que nous ne voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres curiosités pareilles, qui operent tant d’effets prodigieux, parce que nous n’avons pas dans ce pays-ci la véritable matiere dont elles doivent être composées.
Mais ce que je ne dois pas oublier, c’est la bonté admirable du climat. Je n’avois jamais compris dans la lecture des romans comment les princes et les princesses, les héros et leurs héroïnes, leurs domestiques mêmes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau être amoureux, passionné, avide de gloire, et héros depuis les pieds jusqu’à la tête: encore faut-il quelquefois subvenir à un besoin aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j’ai bien changé d’idée, depuis que j’ai respiré l’air de la romancie. C’est premierement l’air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le plus invariable qu’on puisse respirer. Aussi n’a-t-on jamais oüi dire qu’aucun héros ait été incommodé de la pluye, du vent, de la neige, ou qu’il ait été enrhumé du serein de la nuit, lorsqu’au clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air a sur-tout une propriété singuliere, c’est de tenir lieu de nourriture à tous ceux qui le respirent, en sorte qu’on peut dans ce pays-là entreprendre le plus long voyage à travers les déserts les plus inhabités, sans se mettre en peine de faire aucune provision pour soi ni pour ses chevaux mêmes.
Voici encore une chose qui me frappa extrêmement. Nos rochers dans tous ces pays-ci sont d’une dureté et d’une insensibilité si grande, qu’on leur diroit pendant une année entiere les choses du monde les plus touchantes, qu’ils ne les écouteroient seulement pas. Mais ils sont bien différens dans la romancie. J’en rencontrai dans mon chemin un amas assez considérable, et comme ma curiosité me portoit à tout observer, je m’en approchai pour les considérer de plus près. Je voulus même en tâter quelques-uns de la main; mais quel fut mon étonnement de les trouver si tendres, qu’ils cédoient à l’effort de ma main comme du gazon ou de la laine. J’avoue que ce phénomene me parût si étrange, que j’en jettai un cri d’étonnement, et je ne l’aurois jamais compris si on ne me l’avoit expliqué depuis. C’est qu’il étoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus éloquens du pays conter à ces rochers ses tourmens; et son récit étoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les rochers n’avoient pû y résister malgré toute leur dureté naturelle. Les uns s’étoient fendus de haut en bas, les autres s’étoient laissés fondre comme de la cire, et les plus durs s’étoient attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers de la romancie sont si sensibles, il est aisé de juger quelle doit être en ce pays-là la complaisance des echos pour ceux qui ont à leur parler. Il n’y a rien de si aimable ni de si docile. Ils répetent tout ce que l’ont veut. Si vous chantez, ils chantent; si vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n’attendent pas même pour répondre que vous ayez achevé de parler, et plûtôt que de laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s’entretiendront avec lui une journée entiere. C’est une des grandes ressources qu’on ait dans ce pays-là, quand on n’a personne à qui l’on puisse confier ses peines secretes. Il n’y a qu’à aller trouver un echo, sur-tout si c’est un echo femelle, et en voilà pour aussi long-tems qu’on veut.
CHAPITRE 3
Suite du chapitre précédent.
Les arbres de la romancie sont en général à peu près faits comme les nôtres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes à faire. Car outre que leur feüillage est toûjours d’un beau verd, leur ombrage délicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les nôtres, c’est dans la romancie seule qu’on trouve de ces arbres si précieux et si rares, dont les uns portent des rameaux d’or, et les autres des pommes d’or. Mais il est vrai que s’il est rare de les rencontrer, il est encore plus difficile d’en approcher et d’en cueillir les fruits, parce qu’ils sont tous gardés par des dragons ou des geants terribles, dont la vûe seule porte la frayeur dans les ames les plus intrépides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper leur vigilance; ils ont toûjours les yeux ouverts, et ne connoissent pas les douceurs du sommeil. D’un autre côté entreprendre de les forcer, c’est s’exposer à une mort certaine; de sorte qu’il faut renoncer à l’espoir de cueillir jamais des fruits si précieux, à moins qu’on ne soit favorisé de quelque protection particuliere: alors il n’y a rien de si aisé. Une petite herbe qu’on porte sur soi, un miroir qu’on montre au dragon ou au geant, une baguette dont on les touche, un brevage qu’on leur présente, le moindre petit charme les assoupit; après quoi il est facile de leur couper la tête, et de se mettre ainsi en possession de tous les trésors dont ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que j’en dis ici n’est que sur le rapport d’autrui; car comme ces arbres sont fort rares, je n’en ai point trouvé sur ma route, et je n’ai eu d’ailleurs aucun intérêt d’en aller chercher. Mais une chose que j’ai vûe, et qu’on doit regarder comme certaine, c’est le goût que les arbres ont dans ce pays-là pour la musique. Voici un fait qui m’est arrivé, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise.
Un jour que je m’étois abandonné au sommeil dans un charmant bocage de jeunes maronniers, je fus fort étonné à mon réveil de me trouver exposé aux ardeurs du soleil, et entierement à découvert, sans que je pûsse imaginer ce qu’étoient devenus les arbres qui m’avoient prêté leur ombre il n’y avoit qu’un moment. Mais en regardant de tous cotés, je les apperçus déja un peu loin qui marchoient comme en cadence vers une petite plaine, où un excellent joueur de luth les attiroit à lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques rochers s’étoient mis de leur compagnie avec tout ce qu’il y avoit de lions, de tigres et d’ours dans ce canton. C’est un des spectacles qui m’ayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de mon voyage.
Pour ce qui est de ce que j’avois entendu raconter à un historien célebre, que les arbres avoient entr’eux une langue fort intelligible pour s’entretenir ensemble, lorsqu’un vent doux et leger agitoit l’extrémité de leurs branches, j’ai eû beau m’y rendre attentif dans les diverses forêts que j’ai vûes; il faut ou que cette observation m’ait échappé, ou plûtôt que le fait ne soit pas vrai, d’autant plus que cet historien n’est pas toûjours exact dans ses récits. Il n’en est pas ainsi de ceux qui ont assuré que les arbres servoient de demeure à des divinités champêtres; car c’est un fait avéré, dont j’ai été souvent témoin. Rien même n’est plus commun sur le soir, lorsque la lune commence à éclairer les ombres de la nuit, que de voir sur tout les chênes s’entrouvrir, pour laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journée, et se rouvrir le matin à la pointe du jour, pour les recevoir après qu’elles ont dansé dans les champs avec les nayades. Comme il est aisé de distinguer les arbres habités de ceux qui ne le sont pas, ils sont extrêmement respectés, et nul mortel n’a la hardiesse d’y toucher. Si quelque téméraire osoit y porter la coignée, on en verroit aussi-tôt le sang couler en abondance; mais son impiété seroit bien-tôt punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne laisse pas de donner quelquefois occasion à des jeux fort plaisants. Au retour du bal un jeune faune va s’emparer de l’arbre d’une dryade. La dryade arrive et frape à son arbre pour le faire ouvrir. Qui va là? La place est prise. Il faut composer. La dryade s’en défend, s’échappe, et court se saisir à son tour du logement d’une autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais elle s’en apperçoit et s’enfuit. Le faune court après; pendant qu’il court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a toûjours une derniere arrivée qui paye pour les autres, et le jeu finit ainsi. C’est à ce petit divertissement que nous sommes redevables du jeu qu’on appelle aux quatre coins. Au reste, ce n’est que pour quelques momens qu’il peut être permis à ces divinités de se déloger ainsi. Car elles sont toutes obligées par les loix de leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres, sans pouvoir s’en séparer autrement que par la mort. Il ne faut pourtant pas croire qu’elles meurent réellement; leur mort ne consiste qu’à passer sous quelque autre forme, lorsque l’arbre périt enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les vieilles divinités des plus jeunes, et on reconnoît même à la disposition de l’arbre celles de la divinité qui l’habite, c’est-à- dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entr’autres un tremble, qui étoit habité par un faune des plus sages et des plus vertueux de son espéce. Il avoit même, disoit-on, des qualités assez aimables; mais après avoir long-tems vêcu dans l’indifférence, il avoit eû le malheur d’aimer, et pendant plusieurs années il n’avoit ressenti que les tourmens de l’amour, sans en éprouver jamais les plaisirs. Le chagrin et le désespoir avoient enfin surmonté son courage et sa raison. Il languissoit sans espérance de vivre long- tems, ou plûtôt si quelque chose pouvoit encore lui plaire, c’étoit l’espoir de mourir bientôt, et on s’en appercevoit à la pâleur de ses feüilles, à la sécheresse de ses branches et de sa cime, qui commençoit déja à se dépoüiller de verdure.
En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-là; et comme j’en avois souvent entendu parler, je n’en fus pas beaucoup étonné; mais j’ignorois quelle pouvoit être la source de ces ruisseaux charmans, et j’eus le plaisir de la voir de mes yeux. C’est que dans la romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait, qu’elles en rendent continuellement d’elles-mêmes, sans qu’on se donne la peine de les traire; de sorte que dès qu’il y en a seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un ruisseau de lait assez considérable. Les ruisseaux de miel sont formés à-peu-près de la même maniere. Les abeilles s’attachent à un arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse quantité, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un ruisseau. Cela me donna occasion de considérer de plus près les troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assûrer qu’ils en valoient bien la peine, et on le croira aisément, puisque je vis en effet dans ce pays-là tous les animaux qu’on ne voit pas ici. Les troupeaux étoient séparés selon leurs espéces differentes en différens parcs.
Je considérai d’abord un haras de chevaux, et j’en remarquai de trois sortes. La premiere étoit de chevaux assez semblables aux nôtres, mais d’une beauté incomparable. Ils étoient tous si vifs et si ardens, que leur haleine paroissoit enflammée, et ce qui m’étonna le plus, c’est qu’ils sont d’une agilité si surprenante, qu’ils courent sur un champ couvert d’épis, sans en rompre un seul. Aussi ne sont-ils pas engendrés selon les loix ordinaires de la nature. Ils n’ont d’autre pere que le zéphyre, et pour en perpétuer la race, il ne faut qu’exposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles sont aussi-tôt pleines. Il seroit sans doute bien à souhaiter que nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on n’en a encore jamais vû que dans la Lybie. J’y remarquai sur tout une jument d’une beauté admirable. On l’appelloit la jument sonnante, parce qu’il lui pendoit aux crins de la tête et du col, une infinité de petites sonnettes d’or, qui au jugement des fins connoisseurs en harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espéce est des Pégases, c’est-à-dire, de ces chevaux aîlés qui volent dans les airs aussi légerement que nos hirondelles. On sçait qu’il n’en a paru qu’un seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais ils sont fort communs dans la romancie. La troisiéme espece est de ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu du front. Elles sont fort estimées dans le pays quoiqu’elles n’y soient pas rares.
Près du parc aux chevaux j’en vis un de griffons et d’hippogriffes. Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considérer sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu, leurs grandes aîles, et leur queuë de lion; mais ils sont en effet les plus dociles de tous les animaux, et fort aisés à apprivoiser. Quand on en a une fois apprivoisé quelqu’un, on en fait tout ce qu’on veut. Ils sont d’une commodité admirable pour atteler aux voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme les chevaux et les griffons, parce qu’ils tiennent en effet beaucoup du cheval; mais ils n’y voulurent jamais consentir, prétendant qu’ils ne tenoient pas moins de l’homme; et comme en effet il est assez difficile de décider si ce sont des hommes ou des chevaux, l’affaire est demeurée indécise; et cependant on leur a laissé la liberté de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre à leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des plus curieux à voir, et m’amusa fort long-tems. Tous ces monstres étoient resserrés chacun dans une loge faite en forme de cage, qui laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une espéce de ménagerie fort divertissante d’une part, par l’assortiment bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de l’autre par la figure monstrueuse et menaçante de ces bêtes farouches.
Aux deux côtés de cette ménagerie on avoit pratiqué deux grands canaux, mais bien différens l’un de l’autre; car l’un étoit plein d’un feu clair et vif, qu’on avoit soin d’entretenir continuellement, c’étoit pour loger et nourrir un troupeau de salamandres. L’autre étoit rempli d’une belle eau claire et transparente. C’étoit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes qu’on y avoit logées comme dans une maison de force, pour les punir des débauches effroyables, où elles avoient engagé par les charmes de leur voix enchanteresse, quantité de heros vertueux. Outre la retraite à laquelle elles étoient condamnées pour plusieurs années, elles avoient défense de chanter, si ce n’étoit quelques morceaux de l’opéra d’H parce qu’on jugeoit qu’il n’y avoit pas de danger d’en être attendri; mais elles en trouvoient le chant si sauvage, qu’elles aimoient mieux se taire, de sorte qu’elles étoient en effet muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore un puits fort profond, qui servoit de demeure à des basilics. Mais je me gardai bien de me présenter à l’ouverture du puits, pour ne pas m’exposer à être tué par le regard meurtrier de ces monstres.
Je passai de là à un quartier où j’appercevois des moutons. Je n’ai jamais rien vû de si aimable. Mais j’ai sur tout un plaisir singulier à me rappeller le charmant tableau qui s’offrit à mes yeux. On sçait comment sont faits parmi nous les bergers et les bergeres; rien de plus abject ni de plus dégoutant; et n’en ayant jamais vû d’autres, je m’étois persuadé que tout ce que je lisois de ceux d’autrefois, sur tout de ceux qui habitoient les bords du Lignon, n’étoit que jeu d’esprit et pure fiction. C’est moi qui me faisois illusion à moi-même.
Non, rien n’est si galant ni si aimable que les bergers de la romancie. Leur habillement est toûjours extrêmement propre; simple, mais de bon gout: peu chargé de parures, mais élégant et bien assorti à la taille et à la figure. Toutes leurs houlettes sont ornées de rubans, dont la couleur n’est jamais choisie au hazard; car elle doit marquer toûjours les sentimens et les dispositions de leur coeur; et je n’en ai vû aucune qui ne fût en même tems chargée de chiffres ingénieux et tout-à-fait galants. Si les bergeres ignorent l’usage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les attraits empruntés, c’est que l’éclat et la vivacité naturelle de leur teint surpasse tout ce que l’art peut prêter d’agrémens. Toute la parure de leur tête consiste en quelques fleurs nouvelles, qui mêlées avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus charmant mille fois que ne feroient les perles et les diamans. Mais ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes pourvûes. Qu’elles soient vives ou d’une humeur plus tranquille, qu’elles chantent, qu’elles dansent, qu’elles sourient, qu’elles soient tristes, qu’elles dorment ou qu’elles veillent, elles font tout cela avec tant de grace et de gentillesse, qu’il n’y a point de coeur si insensible qui n’en soit émû. L’aimable candeur et l’innocente simplicité sont des vertus qui ne les quittent jamais. Elles ignorent jusqu’au nom de la dissimulation, de la perfidie, de l’infidélité, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le plus heureux des hommes; s’il aime, il est sûr d’être aimé; sa tendresse est payée de tendresse, et sa constance de fidélité. Le berger sans amour et qui chérit son indifférence, n’a point à craindre d’être séduit par les amorces trompeuses d’une coquette perfide ou volage. amour et simplesse, c’est leur devise, et l’age d’or recommence tous les jours pour eux. Ce qu’il y a de plus admirable, c’est qu’avec cette innocente simplicité qui fait leur caractere, et les bergers et les bergeres, semblables à ceux du Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherchés de l’amour le plus délicat, et des coeurs les plus sensibles; mais il est inoüi qu’ils en fassent jamais d’usage qu’au profit de l’amour même. Assis à l’ombre des verds boccages, ou sur les bords d’un clair ruisseau, on les voit toûjours agréablement occupés à chanter leurs amours, et à faire retentir les échos des vallons du son de leurs chalumeaux, et de leurs pipeaux champêtres. Les oiseaux ne manquent jamais d’y mêler leur tendre ramage, en même tems que les ruisseaux y joignent leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la fécilité de leurs maîtres, et l’on voit toûjours dans leurs prairies bondir les moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux bergers, aux noeuds de l’hymen. Ils mettent toute leur satisfaction à recevoir quelques tendres marques d’amitié de leurs vertueuses et chastes bergeres, et jusques à la mort ils préferent constamment l’espérance de posséder aux fades douceurs de la possession même. J’avouë, que touché d’un spectacle si riant et si gracieux, je fus tenté de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le reste de mes jours dans la paix et l’innocence, et goûter à jamais les douceurs d’un repos tranquille. Je ne suis pas même le premier à qui cette pensée soit venuë à l’esprit, à la simple lecture des biens parfaits que l’innocente simplicité fait trouver au bord des fontaines, dans les prés, dans les bois et les forêts; mais faisant réflexion que je serois toûjours le maître de choisir quand je voudrois ce genre de vie, et que j’avois encore un grand pays à parcourir, je continuai ma route.
Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce qu’on les leur avoit arrachées pour en faire des cornes d’abondance. Je vis d’autres taureaux qui avoient des cornes et des pieds d’airain, des vaches d’une beauté admirable qui descendoient de la fameuse Io: plusieurs chévres Amalthées, des cerberes ou grands chiens à trois têtes, des chats bottés, des singes verds; et sur-tout je vis d’un peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept têtes, dont chacune ouvroit une gueule terrible armée de dents venimeuses et tranchantes. Comme je n’avois ni la massuë d’Hercule, ni aucune épée enchantée, je n’eus garde de m’en approcher. Je me hâtai même de m’en éloigner, et cela me donna occasion de rencontrer enfin des habitans du pays.
CHAPITRE 4
Des habitans de la romancie.
J’etois surpris de n’avoir encore rencontré que des bêtes, excepté les bergers dont je viens de parler. Je sçavois bien en général que les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant pas m’imaginer que le pays fût absolument désert. Enfin regardant au loin de tous côtés, j’apperçus un endroit qui me parut fort peuplé. C’étoit en effet un lieu de promenade, où un nombre considérable d’habitans des deux sexes, avoit coûtume de se rendre pour prendre le frais. Je m’y acheminai, et j’eus le plaisir en chemin de vérifier par moi-même ce que j’avois toûjours eû quelque peine à croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraîches, qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n’avoient sûrement pas d’autre origine. Le lieu même où les belles se promenoient, en étoit tout couvert; et dans la romancie on ne connoît point d’autre secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partagé en diverses compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes, et plusieurs qui se promenoient seuls un peu à l’écart. Comme je ne connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin d’éxaminer la contenance et les façons des romanciens avant que d’en aborder quelqu’un.
La premiere observation que je fis, c’est que je n’appercevois ni enfans, ni vieillards. Il n’y en a point en effet dans toute la romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par conséquent est composée d’une jeunesse brillante, saine, vigoureuse, fraîche, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle, cette proposition est si exactement vraye, qu’on ne peut, sans une injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les françois, par exemple, passent pour une assez belle nation. Cependant si on l’examine de près, on y trouvera beaucoup de gens malfaits. Rien n’est même si commun que d’y voir des personnes entierement contrefaites; on y voit d’ailleurs des visages si peu agréables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si grandes, des mentons si plaisans. Or voilà ce qui ne se voit jamais dans la romancie. Il est pourtant vrai qu’on y conserve de tout tems une petite race extrêmement contrefaite d’hommes et de femmes pour servir de contraste dans l’occasion, suivant le besoin des ecrivains. Mais outre qu’elle est en très-petit nombre, c’est une race aussi étrangere à la romancie, que les négres le sont à l’Europe; et à cela près il est inoüi d’y rencontrer une personne qui n’ait pas la taille parfaitement belle. Un nés tant soit peu long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regardés comme un monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont tous les traits du visage extrêmement réguliers. C’est-là que la blancheur du front efface celle de l’albâtre, que les arcs des sourcils disputent de perfection avec l’iris, c’est-là que l’ébene et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l’or et l’argent, tantôt fondus ensemble, tantôt séparément, concourent à former les plus belles têtes et les plus beaux visages qu’on puisse imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d’une beauté admirable. J’en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci d’aussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans, dont l’éclat ébloüit, des soleils d’où partent mille traits de flamme qui embrasent tous les coeurs. à leur aspect on voit fondre la froide indifférence comme la glace exposée aux ardeurs du soleil. L’amour y fait sa demeure pour lancer plus sûrement ses traits. Aussi n’y a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y résister? On ne peut pas s’en défendre: tôt ou tard il faut se rendre, et céder de bonne grace à de si puissans vainqueurs. Mais ce qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles personnes qu’on puisse voir, c’est qu’avec tous ces traits de beauté ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux, d’ouvert et de réservé, quelque chose de charmant, je ne sçais quoi d’engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrément dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire si doux, des charmes qu’on ne sçauroit dire, mille choses qu’on ne sçauroit exprimer, en un mot mille je ne sçais quoi qui vous enchantent je ne sçais comment. Ce n’est pourtant pas encore tout. Car comme si la nature se plaisoit à épuiser tous ses dons pour former les habitans de la romancie aux dépens de tout le reste du genre humain, on les voit joindre à tant d’avantages naturels toutes les perfections de corps et d’esprit qu’on peut desirer. Ils dansent tous admirablement bien; ils chantent à ravir; ils jouent des instrumens dans la grande perfection; ils sont d’une adresse infinie à tous les exercices du corps: s’il y a une joûte, ils remportent toûjours le prix, et s’il y a un combat, ils en sortent toûjours vainqueurs: que l’on juge après cela s’il n’y a pas sans comparaison beaucoup plus d’avantage de naître citoyen romancien, que de naître aujourd’hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain.
J’avouë que ce ne fut pas sans une extrême confusion que je me vis d’abord au milieu d’un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu’auprès de personnes si bien faites, je devois paroître un homme fort disgracié de la nature. Cette pensée me frappa même tellement, que dans la crainte d’être un objet de risée, je me retirai dans un lieu écarté pour me dérober aux yeux des passans. Là, comme je déplorois le désagrément de ma situation, mes réflexions me porterent naturellement à tirer de ma poche un petit miroir pour m’y regarder. Mais quel fut mon étonnement de me voir changé au point que je ne me reconnoissois plus moi-même! Mes cheveux qui étoient presque roux, étoient du plus beau blond; mon front s’étoit agrandi, mes yeux devenus vifs et brillans, s’étoient avancés à fleur de tête, mon nés trop élevé s’étoit rabaissé à une juste proportion; ma bouche trop grande s’étoit rappetissée; mon menton trop plat, s’étoit arrondi, toute ma phisionomie étoit charmante. Je compris tout d’un coup que c’étoit à l’air du pays que j’étois redevable d’un si heureux changement; mais j’eus la foiblesse… l’avouerai-je? Mes lecteurs me le pardonneront-ils? … n’importe; il faut l’avouer: il sied mal à un ecrivain romancien de n’être pas sincere, et j’ai promis de l’être. J’avoüe donc que je fus transporté de joye de me voir si beau et si bien fait. Beauté, frivole avantage, méritez-vous l’estime des hommes? Non sans doute; mais alors ces réfléxions ne me vinrent point à l’esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et de m’admirer moi-même; j’étudiois dans mon miroir mille petites minauderies agréables, je sautois d’aise, et me flattant de faire incessamment quelque conquête importante, je me hatai de joindre les compagnies d’hommes et de femmes que j’avois laissées. Je me joignis successivement à plusieurs, avec toute la liberté que je sçavois que les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long- tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce détail est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de l’apprendre.
On ne voit nulle part briller autant d’esprit que dans les conversations romanciennes; mais c’est moins l’esprit qu’on y admire que les sentimens, ou plûtôt la façon de les exprimer; car comme l’amour est le sujet de tous leurs entretiens, et qu’ils aiment beaucoup à parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous dirions en quatre mots des tours si longs et si variés, qu’un jour entier ne leur suffisant jamais, ils sont toûjours obligés d’en remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de découper et d’anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pensées de l’esprit, et tous les sentimens du coeur qu’on seroit tenté de les comparer à des dentelles, ou à un réseau d’une finesse extrême. Que les goûts des hommes sont différens! Ce que par un effet de notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias, voilà ce qui brille et ce qu’on estime le plus dans les conversations romanciennes, entr’autres ces belles tirades de menuës réfléxions sur tout ce qui se passe au dedans d’un coeur amoureux, inquiet, incertain, soupçonneux, jaloux ou satisfait. Tout cela exprimé longuement avec le pour et le contre, le oüi et le non, le vuide et le plein, le clair et l’obscur, fait un discours qui enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que très- peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses mises bout à bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu’il faut sçavoir la langue du pays, comme je dirai bien-tôt, sans quoi il vous échappe beaucoup de beautés et de traits d’esprit; mais aussi quand on la possede une fois, on goûte une satisfaction infinie; c’est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s’il le juge à propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des goûts.
Je passerai légerement sur la nourriture des romanciens: elle est fort simple, comme j’ai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et encore plus quand on est aimé, qu’a-t-on besoin de boire et de manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour l’ordinaire assez négligé, par la raison que dans la romancie, l’habillement recherché n’ajoûte jamais rien aux charmes d’une personne: ce sont toûjours au contraire ses graces naturelles qui relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays- là un privilege assez singulier, c’est de pouvoir s’habiller en hommes, et de courir ainsi le monde pendant des années entieres avec des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les plus dangereux, sans choquer la bienséance. Ces sortes de déguisemens étoient même autrefois estimés, et sur-tout, si la demoiselle sous un habit de cavalier venoit à rencontrer un amant sous un habit de demoiselle; cela faisoit un événement si singulier, si nouveau et si ingénieusement imaginé, qu’on ne manquoit jamais d’y applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises de connoître, c’est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de la méchanceté à celui qui le premier a représenté le dieu d’amour comme un enfant; car il semble qu’il ait voulu insinuer par-là, que l’amour n’est que puérilité, et que les amants ressemblent à des enfans. Mais à qui le persuadera-t-on, lorsqu’il est si bien prouvé par le témoignage des plus graves auteurs, que de toutes les passions, l’amour est la plus belle et la plus héroïque, jusques-là que depuis long-tems, tous les héros du théâtre, et même ceux de l’opera, semblent ne connoître aucune autre passion que pour la forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les principaux traits que je vais rapporter, pour en ébaucher seulement le portrait.
Ils ont le talent de s’occuper fort sérieusement pendant tout un jour, et un mois entier s’il le faut, de la plus petite bagatelle. Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard indifférent, un mot équivoque les fait fondre en larmes: c’est qu’ils sont en effet extrêmement délicats et sensibles. La plûpart sont en même-tems si inquiets, qu’ils ne sçavent pas eux-mêmes ce qu’ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne voudroient pas: on a beau leur assûrer vingt fois une chose; doivent-ils croire ce qu’on leur dit, ou s’en défier? Doivent-ils s’affliger ou se réjoüir? Sont-ils satisfaits ou non? Voilà ce qu’ils ne sçavent jamais. Jaloux à l’excès, si quelqu’un par hazard a dit un mot à leur princesse, ou si par malheur elle a jetté un regard sur quelqu’un, toute leur tendresse se change en fureur. Adieu toutes les assûrances et tous les sermens passés. Adieu les lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublié de part et d’autre, déchiré, mis en pieces; on ne veut plus se voir, on ne veut pas même en entendre parler… à moins pourtant qu’il ne s’en présente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du monde, il ne manque jamais de s’en présenter quelqu’une. Comment faire alors? Il faut s’éclaircir; et l’éclaircissement fait, il faut bien se raccommoder: à tout raccommodement il y a toûjours de petits frais; la princesse les prend sur son compte; et voilà la paix faite jusqu’à nouvelle avanture. Mais ce qu’il y a de plus dangereux en cette matiere, c’est lorsque l’un des deux s’obstine malicieusement à cacher à l’autre le sujet de son mécontentement secret, comme la trop crédule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, à son trop mélancolique et sombre amant; car cela donne toûjours lieu aux plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste héros auroit eû de la peine à parvenir à son cinquiéme volume; mais n’est- ce pas aussi acheter trop cher l’avantage de faire un volume de plus? Je pourrois ajoûter encore ici quelques autres traits du caractere des romanciens; qu’ils sont naturellement réveurs et distraits; qu’ils aiment beaucoup à jurer, et que les sermens ne leur coûtent rien. Qu’ils les oublient pourtant assez aisément lorsqu’ils ont obtenu ce qu’ils désirent, et d’autres traits semblables; mais comme j’ai beaucoup de plus belles choses à dire, je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la forêt des avantures.
CHAPITRE 5
Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
Quoiqu’il ne fût pas difficile de reconnoître à mes manieres et à mon langage que j’étois nouveau venu dans le pays, cependant tous ceux à qui je me joignis et avec qui je m’entretins, trop occupés apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque point à me faire offre d’aucun service, quoique d’ailleurs ils me fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma présence importunoit peut-être, m’adressant la parole, me demanda si j’avois passé par la forêt des avantures. Non, lui dis-je, car je ne la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout votre tems jusqu’à ce que vous y ayez passé. Comme vous êtes nouvellement arrivé, il est juste de vous instruire. Cette forêt est appellée la forêt des avantures, parce qu’on n’y passe jamais sans en rencontrer quelqu’une; et comme ce pays-ci est le pays des avantures, il faut que tous les nouveaux venus, dès qu’ils arrivent, passent par la forêt, pour se faire ensuite naturaliser dans la romancie. Elle n’est pas bien loin d’ici, et en suivant ce petit sentier à main droite, vous la rencontrerez.
Je remerciai le mieux qu’il me fut possible celui qui me donnoit un avis si important, et m’étant mis en chemin, j’arrivai bien-tôt à la forêt. J’entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma tête, et plus désagréable encore que celui que fait une troupe de pies effarées, qui voltigent de la cime d’un arbre à l’autre pour se donner mutuellement l’allarme. J’apperçus aussi-tôt quelle étoit l’espece d’oiseaux qui faisoit ce bruit: c’étoient des harpies. On sçait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne sont pas moins gloutonnes, jusques-là qu’elles se jettent avec fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est chargée. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis à tout événement sur mes gardes l’épée à la main. Je sçavois bien que c’étoit le moyen de les écarter; mais je n’en reçus aucune insulte, et j’en fus quitte pour essuier l’infection épouvantable dont elles empestent l’air tout autour d’elles. Assez près delà je trouvai des perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une facilité admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantité d’autres oiseaux rares qu’on ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle m’arrêta peu, parce qu’un objet imprévû attira mes regards.
J’apperçus un cavalier étendu sous un grand arbre et qui paroissoit dormir d’un profond sommeil. Je m’en approchai aussi-tôt, et après avoir contemplé quelque tems les traits de son visage, qui avoient quelque chose de noble et d’aimable, et sa taille qui étoit fort belle, je déliberai si je ne le reveillerois point, pour lui demander les éclaircissemens dont j’avois besoin; mais je jugeai qu’il seroit plus honnête d’attendre son reveil. J’attendis en effet assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je m’en approchai, je lui pris la main, je l’appellai, je le secouai même, mais ce fut inutilement. Je ne sçavois que penser d’un sommeil si extraordinaire, et m’imaginant que l’infortuné cavalier pouvoit être tombé en létargie, je lui appliquai au nés et aux tempes une eau divine que je portois sur moi; mais j’eus le chagrin de voir échoüer mon remede. Enfin je m’avisai de songer que dans la romancie les plantes avoient des vertus étonnantes. J’en cüeillis sur le champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en essayer l’effet, j’en frottai le visage du cavalier endormi: les premieres ne réussirent pas; mais en ayant cüeilli d’une autre espece, à peine la lui eus-je fait sentir, qu’il se réveilla dans l’instant avec un grand éternuëment, qui fit retentir la forêt et mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.
Généreux Prince Fan-Férédin, me dit-il, en m’appellant par mon nom, ce qui m’étonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service que vous venez de me rendre. Vous m’avez réveillé, et dans trois jours je possederai l’adorable anémone. Il faut, ajoûta-t-il, que je vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute l’obligation que je vous ai.
Je m’appelle le Prince Zazaraph. Il y a près de dix ans que par la mort de mon pere, dont j’étois l’unique héritier, je devins grand paladin de la Dondindandie. J’eus le bonheur de me faire aimer des dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutôt en pere qu’en souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne étoient marqués par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d’épouser quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes etats. J’y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je n’en trouvai point, quoique d’ailleurs les dondindandinoises passent pour être la plûpart très belles. L’une avoit de beaux yeux, de beaux sourcils, le nés bien fait, le teint de lys et de roses, la bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument qu’elle avoit le menton tant soit peu trop long. L’autre avoit dans le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu’il y a de plus capable de charmer. Elle avoit même les mains belles, mais il me parut qu’elle n’avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une autre sembloit réünir en sa personne avec tous les traits de la beauté, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que l’esprit a d’agrémens. J’en étois déja si épris, qu’on ne douta pas qu’elle ne dût bien-tôt fixer mon choix: je le crus moi-même pendant quelque tems, et je me félicitois d’avoir rencontré une princesse si aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je remarquai un jour qu’elle n’avoit pas les oreilles assez petites. Il fallut m’en détacher, et désespérant de trouver ce que je cherchois, je consultai un sage fort renommé pour les connoissances qu’il avoit acquises par ses longues études.
Non, me dit-il, n’espérés pas trouver dans tous vos etats, ni dans les royaumes voisins aucune beauté parfaite. On n’en voit de telles que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-là rendre un choix difficile, c’est que toutes les princesses y sont si parfaitement belles, qu’on ne sçait à laquelle donner la préférence. C’est votre coeur qui vous déterminera. Partez donc, et amenez nous au plutôt une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant à la route qu’il falloit tenir pour trouver la romancie, il m’assura qu’il n’y en avoit point de fixe et de réglée, qu’il suffisoit de se mettre en chemin, et qu’en continuant toûjours à marcher, on y arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns même par la lune et les astres.
J’entrepris donc le voyage, et après avoir parcouru beaucoup de pays, je suis enfin heureusement arrivé depuis plusieurs années dans la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que j’en ai pû apprendre depuis que j’habite le pays, c’est qu’on y entre, dit- on, par la porte d’amour, et qu’on en sort par celle de mariage. Mais ce qui mit le comble à mon bonheur, c’est qu’à peine arrivé, je rencontrai dans la Princesse Anémone tout ce qu’on peut imaginer de beauté, de charmes, d’appas, d’attraits, d’agrémens, de perfections, et beaucoup au delà. Après tous les préliminaires qui sont absolument nécessaires en ce pays-ci, j’eus le bonheur de lui plaire et d’en être aimé. Il ne s’agissoit plus que de nous unir par des noeuds éternels; mais cette cérémonie éxige ici des formalités d’une longueur infinie, et je n’ai pû obtenir dispense d’aucune. Il seroit trop long de vous les raconter, et pour peu que vous séjourniez dans le pays, vous les connoîtrez assez, parce qu’elles se ressemblent toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere épreuve. Il étoit écrit dans la suite de mes avantures, qu’un rival jaloux de mon bonheur trouveroit moyen par le secours d’un enchanteur, de m’endormir d’un profond sommeil, et qu’il en profiteroit pour enlever la belle Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir être réveillé que par le Prince Fan-Férédin, à qui il étoit réservé de me désenchanter: que trois jours après mon réveil la belle Anemone délivrée de son odieux ravisseur, qui devoit périr, reparoîtroit à mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me la rendre chere; que je ne laisserois pourtant pas d’avoir quelques soupçons, que les soupçons seroient suivis d’une broüillerie, la broüillerie d’un éclaircissement, et l’éclaircissement d’un raccommodement, après lequel aucun obstacle ne s’opposeroit plus à mon bonheur. Je suis donc sûr de revoir dans trois jours ma belle princesse. Nous partirons aussi-tôt pour la Dondindandie, et c’est à vous prince que j’ai de si grandes obligations.
Je fus extrêmement satisfait du récit du Prince Zazaraph, et d’avoir trouvé quelqu’un qui pût me donner les instructions dont j’avois nécessairement besoin dans un pays inconnu. Après lui avoir témoigné combien j’étois charmé d’avoir eu occasion de lui rendre service, et lui avoir expliqué comment le desir de voir de belles choses m’avoit amené dans la romancie, je lui laissai entrevoir l’embarras où j’étois, de trouver quelqu’un qui voulût bien prendre la peine de me servir de guide, et de m’éclaircir sur ce que je pouvois ignorer dans un pays, dont je n’avois nulle autre connoissance que celle que donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu’après le service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce soin à tout autre qu’à moi? Non, non, ajoûta-t-il en m’embrassant avec un air de tendresse dont je fus touché, je ne vous quitte point. Aussi-bien n’ai-je rien de mieux à faire pendant les trois jours qu’il faut que j’attende la belle Anemone, et trois jours vous suffiront pour connoître toute la romancie, sans vous donner même la peine de la parcourir toute entiere, parce qu’on ne voit presque partout que la même chose. J’acceptai sans hésiter des offres si obligeantes, et nous nous entretînmes ainsi quelque tems dans la forêt.
Pendant cet entretien il n’eut pas de peine à s’appercevoir que je ne sçavois pas la langue du pays, et je lui avoüai ingénument que dans les entretiens que je venois d’avoir avec plusieurs romanciens, ils avoient dit beaucoup de choses que je n’avois pas entenduës. Cela ne doit pas vous étonner, me dit-il, car quoique dans la romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois, et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu’il y a une façon particuliere de les parler, qu’on n’apprend qu’ici: par exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez amoureux et aimé? Vous l’appelleriez tout simplement votre maîtresse. Eh bien, ajoûta-t-il, on n’entend pas ce mot-là ici: il faut dire, l’objet que j’adore, la beauté dont je porte les fers, la souveraine de mon ame, la dame de mes pensées, l’unique but où tendent mes desirs, la divinité que je sers, la lumiere de ma vie; celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voilà, comme vous voyez, à choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour apprendre cette langue que je n’ai jamais parlée? N’en soyez point en peine, repliqua-t-il; c’est une langue extrêmement bornée, et avec le secours d’un petit dictionnaire que j’ai fait pour mon usage particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre.
En effet après nous être assis au pied d’un gros cedre odoriférant, le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relié et gros comme un almanach de poche, tout écrit de sa main, et dans lequel il prétendoit avoir rassemblé toutes les phrases et tous les mots de la langue romancienne avec les régles qu’il faut observer pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner ici ce dictionnaire tout entier, mais j’ai cru qu’il suffiroit d’en rapporter quelques régles principales et les phrases les plus remarquables pour en donner seulement l’idée: car aussi bien il seroit inutile d’entreprendre de parler le romancien dans ce pays- ci. Il faut pour cela aller dans le pays même. Il y a sur-tout deux régles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement, mais toûjours avec exagération, figure, métaphore ou allégorie. Suivant cette régle, il faut bien se garder de dire j’aime. Cela ne signifie rien; il faut dire, je brûle d’amour, un feu secret me dévore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et beaucoup d’autres expressions semblables. Une personne est belle, c’est-à-dire, qu’elle efface tout ce que la nature a fait de plus beau, que c’est le chef-d’oeuvre des dieux, qu’il n’est pas possible de la voir sans l’aimer, c’est la déesse de la beauté, la mere des graces: elle charme tous les yeux; elle enchaîne tous les coeurs, on la prend pour Venus même, et l’amour s’y méprend. La seconde régle consiste à ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs épithétes. Il seroit par exemple ridicule de dire l’amour, l’indifférence, des regrets, il faut dire: l’amour tendre et passionné, la froide et tranquille indifférence, les regrets mortels et cuisans, les soûpirs ardens, la douleur amere et profonde, la beauté ravissante, la douce espérance, le fier dédain, les mépris outrageans; et plus il y a de ces épithétes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment romancienne.
Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en très- petit nombre, et c’est ce qui facilite l’intelligence du romancien. Les voici presque tous. l’amour, et la haine, transports, desirs et soupirs, allarmes, espoir et plaisirs; fierté, beauté, cruauté, ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur, joüissance, désespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et regrets, la vie et la mort, felicité, disgrace, destin, fortune, barbarie; les soins, la tendresse, les larmes, les voeux, les sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux et les prairies, image, rêverie et songes; voilà à peu près tous les mots de la langue romancienne; il n’y a plus qu’à y ajoûter, comme j’ai dit, diverses épithétes, comme, doux, tendre, charmant, admirable, délicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel, sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide, heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu’on ne sçauroit imaginer, qu’il est difficile de se représenter, qui surpasse toute expression, au-dessus de tout ce qu’on peut dire, au de-là de tout ce qu’on peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant une observation à faire, c’est qu’il faut tâcher de n’allier aux mots que des épithétes convenables; car si quelqu’un par exemple, s’avisoit de dire une chere et délicieuse tristesse, cela feroit une expression ridicule et mal assortie.