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Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

Chapter 9: CHAPITRE 8
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About This Book

A young prince, dissatisfied with ordinary court life, sets out to find a country where the adventures of romances are real. He reaches a fantastic realm populated by eccentric inhabitants and strange natural wonders, and the narrator catalogues its language, social customs, and institutions as a playful satire of novel conventions. Episodes examine distinctions between lofty and vulgar forms of romance, curious rites of love and marriage, local trades and manufactures, and encounters with legendary champions and a visiting princess. Amorous entanglements and public spectacle build toward a lamentable catastrophe that unsettles the tale’s romantic pretensions.

De la haute et basse Romancie.

Les diverses réflexions que nous fîmes sur la langue romancienne, donnerent occasion au Prince Zazaraph de m’apprendre un point de géographie que j’ignorois; c’est qu’il y avoit une haute et basse Romancie.

Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est aisée à distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle est remplie, et que vous avez dû remarquer en venant ici; au lieu que la basse Romancie est assez semblable à tous les pays du monde. Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie, et un ruisseau n’est qu’un ruisseau: mais dans la haute Romancie une prairie est essentiellement émaillée de fleurs, ou du moins couverte d’un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux d’argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire un doux murmure qui endorme les amans, ou qui réveille les oiseaux. Mais, ajoûta-t-il, vous serez peut-être bien aise d’apprendre l’origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce que je vois et ce que j’entends, ne fait qu’exciter de plus en plus ma curiosité. Je le conçois aisément, reprit-il, et je crains même que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arrêter si long- tems dans cette forêt où vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de vous mener à quelque habitation. Levons-nous donc, et nous continuerons en marchant notre conversation.

Autrefois, continua-t-il, la Romancie étoit un pays fort borné. Aussi n’y recevoit-on que peu d’habitans, encore étoient-ils tous choisis entre les princes et les héros les plus célébres. On se souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la Romancie, entr’autres d’Artus et des chevaliers de la table ronde, Palmerin d’Olive, et Palmerin d’Angleterre, Primalem de Grece, Perceforêt, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms. Rien n’est si brillant que leur histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inoüis pêle mêle avec les génies, les fées, les enchanteurs, les géans, les endryagues, les monstres, toûjours combattans, jamais vaincus. Aussi le ciel et la terre s’intéressant à leurs succès, leur prodiguoient continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand éclat ne manqua pas d’attirer beaucoup d’étrangers dans le pays, entr’autres Pharamond, Cléopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands personnages à la vérité, mais qui n’étant pas pour ainsi dire nés héros comme les premiers, et ne l’étant que par imitation, demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modéles. Cependant comme ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur donna place dans la haute Romancie. Mais les choses dégénérerent bien autrement dans la suite; car on reçût dans la Romancie jusqu’aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n’est pas que plusieurs zélateurs romanciens n’ayent fait leurs efforts pour rétablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passés; de-là sont venus les héros et les princes des fées, ceux des mille et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d’autres semblables; mais on voit dans leur histoire les merveilles mêlées avec tant de choses puériles, communes et vulgaires, qu’on ne sçait dans quelle classe il faut les ranger. Enfin pour éviter la confusion, on a pris le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est demeurée aux princes et aux héros célébres: la seconde a été abandonnée à tous les sujets du second ordre, voyageurs, avanturiers, hommes et femmes de médiocre vertu. Il faut même l’avoüer à la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis long-tems presque déserte, comme vous avez pû vous en appercevoir dans ce que vous en avez vû, au lieu que la basse Romancie se peuple tous les jours de plus en plus. Aussi les fées et les génies se voyant abandonnés, et presque sans pratique, ont pris la plûpart le parti de s’en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les autres dans le pays des songes. C’est ce qui fait que vous ne voyez plus la Romancie ornée comme elle étoit autrefois d’une infinité de châteaux de crystal, de tours d’argent, de forteresses d’airain, ni de palais enchantés.

Que je suis fâché, lui dis-je en l’interrompant, de ne pouvoir pas être témoin d’un si beau spectacle! Il me seroit fort aisé, reprit- il, de vous faire voir deux châteaux de cette espéce assez près d’ici, si nous étions vous et moi assez las de notre liberté, pour consentir à la perdre. à une lieuë d’ici sur la main droite, il y en a un qui est habité par la fée Camalouca. Rien de si brillant ni de si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui composent ce palais; mais rien de si dangereux que d’en approcher. à trois cens pas tout à l’entour, la fée a formé une espéce de tourbillon invisible, qui entraîne en tournoyant tous ceux qui ont le malheur ou la fatale curiosité d’y entrer. Emportés ainsi jusqu’à la cour du château, ils sont à l’instant engouffrés dans de grands vases de crystal pleins d’eau, et au moment qu’ils y entrent, la fée leur souffle sur le dos une grosse bulle d’air qui s’y attache, et qui par sa légéreté les tient suspendus dans l’eau, où ils ne font que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un assortiment bizarre, dont la méchante fée se divertit: car on y voit pêle mêle des dames et des seigneurs, des pontifes et des prêtresses, des animaux de toute espéce, des monstres grotesques, et mille figures différentes, qui se broüillent et se mêlent continuellement. C’est sur ce modele qu’on fait en Europe de ces longues phioles pleines d’eau, que l’on remplit de petits marmouzets d’émail. L’autre palais qui est à main gauche, est la demeure de la fée Curiaca, c’est bien le plus dangereux caractere qu’il y ait dans toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d’agrémens, rien ne lui est si aisé que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et elle s’en fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans ses jardins, sur le bord d’une fontaine ou d’un canal, et là lorsqu’ils s’y attendent le moins, elle les métamorphose en oiseaux, qu’elle contraint par un effet de son pouvoir magique, à tenir continuellement leur long bec dans l’eau, les laissant des années entiéres dans cette ridicule attitude. C’est là tout le fruit qu’on retire des soins qu’on lui a rendus; et c’est aussi ce qui a fondé le proverbe de tenir quelqu’un le bec dans l’eau. Mes lecteurs sont des personnes de trop bon goût pour ne pas sentir que ces récits sont extrêmement agréables, et il est par conséquent inutile de les avertir qu’ils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite qu’ils en trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant.

CHAPITRE 7

De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens.

Nous vîmes venir à nous par la route que nous tenions, un cavalier monté sur une espece de Griffon noir, l’air triste, rêveur et distrait; mais dès qu’il nous eût apperçus, il détourna sa monture, et prenant un chemin de traverse, il se déroba bien-tôt à nos yeux.

Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je n’en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s’y en trouve pourtant plusieurs, me répondit-il, témoin le pauvre Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le plains! Prévenu contre les dangers d’une passion amoureuse, il vivoit en philosophe indifférent, riant même de la foiblesse des amans. Mais l’amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur étoit engagé à un autre, et qui lui fit bien-tôt comprendre qu’il n’avoit rien à espérer. Il le comprit en effet si bien, que pour étouffer dans sa naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui lui restoit, qui étoit de s’éloigner de l’objet qui l’avoit captivé. Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services me sont utiles, si vous m’aimez j’éxige que vous ne me fuyez pas. à un ordre si absolu elle ajoûta quelques faveurs légeres, qui acheverent de faire perdre à l’amant infortuné tout espoir de liberté. Il ne lui étoit pas possible de voir Tigrine sans l’aimer: il ne lui étoit pas permis de l’éviter: il n’en avoit pourtant rien à espérer; quelle situation! Il s’y résolut pourtant avec un courage qui marquoit autant la fermeté de son ame, que l’excès de sa passion. Il se flatta d’arracher du moins quelquefois à la cruelle de ces légeres faveurs, qu’elle lui avoit déja accordées. Il y réussit en effet, au-delà même de ses espérances, et bornant-là tous ses désirs et tout son bonheur, il traînoit sa chaîne avec quelque sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura peu. Tandis que Sonotraspio toûjours modeste et respectueux, s’efforce de se persuader qu’il est encore trop heureux, un injuste caprice persuade à Tigrine qu’elle en fait trop. C’en est fait, lui dit-elle, n’espérez plus rien de moi, votre passion m’importune, vos soins me sont devenus indifférens. Fuyez-moi, j’y consens, et même je vous le conseille. Dieux! Quel fût l’étonnement de Sonotraspio! Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation à des femmes timides, qu’un orage imprévû surprend dans une vaste campagne. Il douta quelque-tems: il crût avoir mal entendu; mais son doute ne fut pas long. Tigrine s’expliqua, et le fit avec toute la dureté imaginable. Alors pénétré de douleur, et le désespoir peint dans ses yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est bien tems cruelle, après que… ses sanglots ne lui permirent pas d’achever, et Tigrine même s’éloigna pour ne pas l’entendre. Ni les larmes, ni les prieres les plus tendres ne pûrent la fléchir, ni lui persuader même d’accorder à un malheureux, du moins pour une derniere fois, quelque marque de bonté. Elle n’en parut au contraire que plus fiere et plus dédaigneuse. Enfin l’infortuné Sonotraspio outré de dépit et de douleur, s’est abandonné à tout ce que le désespoir peut inspirer à un amant injustement maltraité. En vain il s’efforce de se rappeller les sages leçons de la philosophie. Occupé continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire, chercher tantôt la solitude, tantôt la dissipation, en courant comme un insensé toute la Romancie. Il déteste le jour où il vit Tigrine pour la premiere fois; il s’efforce de l’oublier; il voudroit la haïr; mais rien ne lui réussit: la blessure est trop profonde, et il y a lieu de craindre qu’il n’en guérisse jamais. En vérité, dis-je alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitié, je voudrois que Tigrine ou ne lui eût jamais rien accordé, ou ne lui eût pas refusé pour une derniere fois, quelques faveurs légeres; mais, ajoûtai-je, il ne faudroit pas beaucoup d’exemples semblables pour décréditer la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car on seroit tenté de regarder tous ses habitans comme des fous; mais c’est un effet de l’injustice et de l’ignorance des hommes; car il est vrai qu’à ne consulter que la raison et les maximes de la sagesse, il faut taxer de folie et d’égarement pitoyable, toute la suite des beaux sentimens et des procédés réciproques de deux amans; mais si d’une part on s’en rapporte à nos annalistes, dont l’autorité est d’un poids d’autant plus grand, qu’il y en a plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de l’autre on en juge par la façon toute sublime dont ils sçavent embellir les passions, qui par elles-mêmes paroissent les moins sensées, on aura des héros de la Romancie une idée beaucoup plus avantageuse.

Ici j’interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Après le tragique, n’est-ce pas du comique qui se présente ici à nous? Qu’est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la forêt, comme une petite armée qui défile? Quelle espece d’insectes est-ce là?

Insectes, répondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez plus honnêtement une espece qui n’est rien moins qu’une espece humaine. N’avez-vous jamais oüi parler des liliputiens? Les voilà. Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s’étoient établis dans la Romancie, et sembloient d’abord y faire fortune; mais il faut sans doute que l’air du pays leur soit contraire: ils n’ont jamais pû s’y multiplier, et désesperés de voir leur race s’éteindre, ils ont enfin pris le parti d’aller s’établir ailleurs. Prenons garde en passant, ajoûta-t-il, d’en écraser quelques-uns sous nos pieds; car c’est-là tout le danger que l’on court à les rencontrer. Mais il n’en est pas de même des brobdingnagiens. Ces géants monstrueux par un contraste bizarre s’établirent dans la Romancie en même-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont été obligés de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant suffire à leur subsistance; mais malheur à tout ce qui s’est trouvé sur leur passage. On ne sçauroit exprimer le ravage que ces colosses effroyables ont fait dans toute leur route, écrasant les châteaux sous leurs pieds, comme nous écrasons une motte de terre, et brisant tous les arbres des forêts, comme des elephans briseroient des épics de froment en traversant les campagnes. On ne sçait pas trop quel motif avoit engagé les uns et les autres à s’établir dans la Romancie; n’ayant d’autre mérite pour se distinguer, sinon, les uns une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu’on s’empresse de les retenir, et tout ce que l’on en dit, c’est que ce n’étoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce qu’on sçavoit déja; qu’il n’y a point dans le monde de grandeur absoluë, et que la taille grande ou petite est une chose indifférente à la nature humaine.

A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n’ai-je pas oüi dire que les bêtes parlent dans ce pays-ci?

Rien n’est plus vrai, me dit-il, et c’étoit même autrefois une chose assez commune du tems d’Esope, de Phedre, et d’un françois appellé La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien et quelquefois mieux que les hommes mêmes. Mais il semble que dégoûtées de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole, sur-tout depuis qu’un autre françois nommé L M s’est avisé de leur faire parler un langage peu naturel et forcé, qu’on a quelquefois de la peine à entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu’on ne voudroit; et tout récemment, une taupe vient de se rendre ridicule par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent prétendu qu’elle n’a fait qu’en copier une autre.

Tandis que le Prince Zazaraphe m’entretenoit ainsi, il me prit une envie de bailler si prodigieuse, qu’il me fallut malgré mes efforts, céder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voilà déja pris de la maladie du pays, c’est de bonne heure; mais de grace ne vous contraignez point, car personne ici ne vous en sçaura mauvais gré. C’est dans la Romancie un mal inévitable pour peu qu’on y fasse de séjour, à peu près comme le mal de mer pour ceux qui font un premier voyage sur cet élément. Comme le Prince Zazaraph achevoit de parler, il se mit lui-même à bailler si démésurément, que je ne pûs m’empêcher d’en rire à mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne comprens pas comment on peut y être sujet dans un pays si rempli de merveilles; c’est aussi, me répondit-il, ce qui embarasse les physiciens dans l’explication de ce phénomene, d’autant plus qu’on a observé que dans les endroits où il y a le plus de merveilles, entassées les unes sur les autres, par exemple dans la province peruvienne, c’est-là précisément que l’on bâille le plus. Les médecins de leur côté n’ont encore pû trouver d’autre remede à ce mal, que de changer d’air. Il faut pourtant que je vous fasse voir auparavant un de nos bois d’amour: car c’est à peu près ce qui vous reste à voir de particulier dans le canton où nous sommes.

CHAPITRE 8

Des bois d’amour.

Comme nous étions donc déja hors de la forêt, nous tournâmes nos pas vers un bois charmant qui étoit dans la plaine. C’étoit un de ces bois d’amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu’on a plantés pour la commodité des amans, comme on voit dans une terre bien entretenuë des remises de distance en distance pour servir d’asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantés de lauriers odoriférans, de myrthes, d’orangers, de grenadiers et de jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour former d’agréables berceaux. Ils sont admirablement bien percés de diverses allées, qui forment des étoiles, des pates d’oye, des labyrinthes, et dans les massifs on a ménagé divers compartimens, dont le terrain est couvert d’un beau gazon semé de violettes et d’autres fleurs champêtres: les palissades sont de rosiers, de jasmin, de chevrefeüille, ou d’autres arbrisseaux fleuris, et chacun a son jet d’eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas demander si dans ces bosquets délicieux les tendres zéphirs rafraîchissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d’un amoureux ramage; tout vit, tout respire, tout est animé, tout aime dans ces bois d’amour; et comment pourroit-on s’en défendre, lorsqu’on y voit les amours perchés sur les arbres comme des perroquets, s’occuper sans cesse à lancer mille traits enflammés qui embrasent l’air même. O que les conversations y sont tendres, vives et passionnées, qu’on y pousse de soupirs, qu’on y forme de desirs! Qu’on y goûte de plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu’il soit indifférent de se promener dans les divers quartiers du bois. Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte qu’on distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mécontens; le bosquet des soupçons jaloux, celui des broüilleries, celui des raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages, voulurent établir aussi dans les bois d’amour des bosquets de joüissance; mais on s’opposa avec zéle à une innovation si dangereuse, et il fut prouvé par le témoignage des annales romanciennes, qu’il n’y avoit rien de si contraire aux intérêts de la Romancie, par la raison que la joüissance éteint le desir et la passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font là bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me répondit-il, des gens qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a été planté tout exprès pour être le lieu du rendez-vous. Les premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel quelquefois qui attend en vain, c’est ce qui a fondé le proverbe, attendez-moi sous l’orme. Au reste, ajoûta-t-il, nous pouvons, si nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s’y passe, et entendre tout ce qui s’y dit: comment, repris-je, on fait ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh! Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes pourroient-ils autrement sçavoir si en détail tous les entretiens les plus particuliers de deux amans jusqu’à la derniere syllabe? Vous avez raison, lui dis-je, et vous m’expliquez-là une chose que je n’avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de Cléopatre, peuvent écrire de si longues suites de discours sans en perdre un seul mot. C’est, me répondit le Prince Zazaraph, que vous ne sçavez pas comment cela se fait.

Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des déclarations; vous pourrez par celui-là seul juger des autres, et vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces quatre grands tableaux d’écriture qui sont attachées à l’entrée du bosquet? Ce sont quatre modéles différens de déclaration d’amour, contenant les demandes et les réponses et s’il n’y en a que quatre, c’est qu’on n’a pas encore pû en inventer un cinquiéme; car pour le dire en passant, nos annalistes écrivent ordinairement assez bien; mais ils ont rarement de cette imagination qu’on appelle invention, et qui fait trouver quelque chose qu’un autre n’a pas dite avant eux. C’est ce qui fait qu’ils ne font que se copier tous les uns les autres. Or pour revenir à nos tableaux, tous les amans qui entrent dans ce bosquet pour se déclarer leur amour, ne manquent pas de prendre l’un de ces quatre modéles, qu’ils récitent tout de suite. L’annaliste n’a ainsi qu’à observer lequel des quatre modéles on employe, et il sçait tout d’un coup toute la suite de la conversation. Il en est de même de tous les autres bosquets jusqu’à celui des soupirs, dont le nombre est réglé, afin que l’annaliste n’aille pas faire une bévuë ridicule contre la vérité de l’histoire, en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n’en aura soupiré que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d’écouter ce que disent tous les couples d’amans que je vois répandus dans ce bois. Vous dites vrai, me répondit-il; car si vous vous donnez seulement la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en très-petit nombre à l’entrée de chaque bosquet, vous sçaurez tout ce qui y a jamais été dit, et tout ce qui s’y dira d’ici à mille ans; et il faut avoüer que si cela ne fait pas l’éloge de l’esprit des annalistes romanciens, c’est du moins pour eux et pour nous quelque chose de très-commode: car on a par ce moyen toute l’histoire de la Romancie en un très-petit abrégé.

Malgré cela il me prit envie d’écoûter un moment ce qui se disoit dans les bosquets voisins, et j’y entrai avec le prince Zazaraph. Mais je remarquai en effet que tout ce qui s’y disoit, n’étoit que des répétitions de ce que j’avois déja lû dans tous les romans; et les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n’en fusse à la fin incommodé, et pour prévenir le danger, il me proposa de changer d’air. Aussi bien, ajoûta-t-il, n’avez-vous plus rien à voir ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez également de tout ce qui peut mériter votre curiosité, sauf à moi à vous faire remarquer les différences, quand elles en vaudront la peine. J’acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage, nous montâmes tous deux chacun sur une grande sauterelle sellée et bridée. Ces montures, plus douces, mais moins vîtes que les hipogriffes, ne font guéres que quatre ou cinq lieuës par saut, de sorte qu’elles ne font faire que deux ou trois cens lieuës par jour; mais c’est assez lorsqu’on n’est pas pressé. Il faut à cette occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.

CHAPITRE 9

Des voitures et des voyages.

Il y a un pays dans le monde qu’on dit être de tous les pays le plus commode pour voyager, parce qu’on y trouve partout de grands chemins frayés et de bonnes auberges; mais il paroît bien que ceux qui le croyent ainsi, n’ont jamais voyagé dans la Romancie.

Je ne parle pourtant pas de la commodité admirable des anciennes voitures, lorsqu’un batteau enchanté venoit vous prendre au bord de la mer, orné de flâmes rouges, et d’un pavillon couleur de feu, pour vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitié du tour du monde; ou lorsqu’on n’avoit qu’à monter sur la croupe d’un Centaure, ou sur le dos d’un Griffon qui vous transportoit en un instant au-delà de la mer Caspienne, dans les grottes du mont Caucase, pour délivrer une princesse que le géant Coxigrus avoit enlevée, et vouloit forcer à souffrir ses horribles caresses. Comme les héros d’aujourd’hui ne sont pas tout-à-fait de la même trempe que ceux d’autrefois, il a fallu changer l’ancienne méthode, et ne les faire plus voyager que terre à terre, ou dans un bon vaisseau; encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l’ocean. Néanmoins on n’a pas laissé de conserver de l’ancienne méthode de voyager, tous les avantages et tous les agrémens qu’il a été possible. Il faut seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des lettres romanciennes en bonne forme.

Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller à Ispahan, ou de Paris pour aller à Madrid; l’un en partant a pris de bonnes lettres romanciennes; l’autre malheureusement n’a pris que des lettres de change. Qu’arrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son voyage, et feroit peut-être tout le tour du monde, sans qu’il lui arrivât la moindre avanture. Il lui faudra manger toûjours à l’auberge à ses dépens, encore trop heureux quelquefois d’en trouver. Il sera moüillé, fatigué, embourbé, malade, prêt à mourir sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules, ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la moindre rencontre singuliere qu’il puisse raconter à son retour. En un mot il reviendra tel qu’il étoit parti. Au lieu qu’un prince fils du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres romanciennes, rencontre à chaque pas les choses du monde les plus singulieres. Partout où il loge il fait tourner la tête à toutes les dames et princesses du canton; c’est un vrai tison d’amour, qui va causant partout un embrasement général. De pluye et de mauvais tems, il n’en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois, et quelquefois il s’égare dans un bois éloigné du grand chemin; mais le guide qui l’égare sçait bien ce qu’il fait; c’est toûjours le plus à propos du monde pour délivrer à son choix, soit un cavalier attaqué par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve dans une chasse, prête à être déchirée par un vilain sanglier. Il est aussi-tôt conduit au château qui n’est pas loin, et de tout cela que d’avantures nouvelles! Au reste quoiqu’il ait soin de cacher son véritable nom, en sorte que des gens mal-avisés pourroient le prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes il est partout accueilli, caressé, choyé comme une divinité. Les princes mêmes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots qu’il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien d’important où il n’ait part. En un mot je trouve cette façon de voyager si agréable et si sûre, que je ne comprends pas comment on peut se résoudre à sortir de chez soi, n’eût-on que cinq ou six lieuës à faire, sans se munir de lettres romanciennes.

On peut même prendre encore une autre précaution très-avantageuse, qui est d’emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger à leur exemple, dans les divers pays qu’on voudra parcourir. Car il y a dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimées pour la commodité des voyageurs; et j’en donnerai volontiers ici un échantillon d’après un célébre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez en Espagne, vous serez infailliblement bien reçû. à Madrid chez le Comte De Ribaguora. C’est un grand d’Espagne, âgé de quarante-cinq ans, qui a de fort belles manieres, et qui reçoit bonne compagnie chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les françois. Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a été ci-devant gouverneur du Pérou, où il a amassé des biens immenses dont il aime à se faire honneur. Il a cela de commode, que dès qu’il voit un etranger de bonne mine qui s’appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De Belle-Forêt, il se prend tellement d’amitié pour lui, qu’il ne peut plus s’en passer. à Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La marquise est extrêmement aimable, et ses deux filles sont les deux plus belles personnes d’Espagne. Elles sont l’objet des tendres voeux de tout ce qu’il y a de plus brillant dans la noblesse espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui sçait se présenter à elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de l’une des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable. Cependant comme il faudra que l’intrigue finisse, parce que le jeune voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou de quelque autre façon plus honnête si on peut l’imaginer.à Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C’est un gentilhomme à qui il est arrivé beaucoup d’avantures, qu’il racontera tout de suite pour servir d’épisode à l’histoire du voyage; et comme il ne manque jamais d’arriver encore chez lui d’autres personnes qui racontent aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d’un volume de juste grosseur. Ce petit échantillon suffit pour donner quelque idée des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de l’étendre d’avantage. Mais une chose dont il faut avertir les voyageurs, et en général tous les héros romanciens, c’est qu’ils doivent avoir une mémoire heureuse, pour se souvenir fidélement de tous ceux avec qui ils ont eû dès le commencement quelque liaison particuliere, ou qui leur ont commencé le récit de leurs avantures sans pouvoir l’achever. Car ce seroit une chose extrêmement indécente d’oublier ces gens-là, et de n’en plus faire mention. Un voyageur auroit beau dire qu’il les a laissés à la Chine, ou dans le fond de la Tartarie, il faut ou qu’il aille les retrouver, ou qu’ils viennent le chercher, fût-ce des extrêmités du Japon. En un mot il faudroit les faire tomber des nuës plutôt que d’y manquer. Les turcs en particulier sont fort religieux sur cet article, et j’en connois un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprès le voyage d’Amasie en Hollande. J’ai aussi été moi-même si scrupuleux sur cela, qu’ayant perdu, comme on a vû, mon cheval la veille de mon entrée dans la Romancie, je n’ai pas manqué de le retrouver à la sortie du pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se débarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans une histoire, et dont on ne sçait plus que faire; c’est de les tuer tout aussitôt, ou de les faire mourir de maladie. Mais à dire le vrai, l’expédient est odieux, et on a sçû mauvais gré à un des derniers voyageurs, d’avoir fait inhumainement mourir tant de monde.

Mais à propos de mémoire, je m’apperçois que je parle tout seul, et j’oublie que j’ai un compagnon qui auroit dû partager avec moi le récit que je viens de faire. J’en demande pardon à mes lecteurs, et je vais réparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant bon d’avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons aucune de ces belles régles que Lucien et tant d’autres ont données pour écrire l’histoire, par la raison que nous avons un privilege particulier pour écrire tout ce qui nous vient à l’esprit, sans nous mettre en peine de ce qu’on appelle ordre, plan, méthode, précision, vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit précéder; d’autant plus que nous avons toûjours à notre disposition la date des faits pour l’avancer, ou la reculer comme il nous plaît. C’est ce qui me fait admirer la précaution qu’a prise un de nos modernes annalistes, de mettre à la tête de son histoire une préface raisonnée, pour justifier fort sérieusement les faits qu’il y rapporte, comme si on ne sçavoit pas qu’en qualité d’annaliste romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables, sans qu’on ait celui de s’en formaliser.

CHAPITRE 10

Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les propositions de mariage.

Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions par les airs, bien montés sur nos grandes sauterelles, il me demanda si mon dessein n’étoit pas de choisir quelque belle princesse de la Romancie pour en faire mon épouse. Sans doute, lui dis-je, et ça été en partie le motif qui m’a fait entreprendre ce voyage. Je m’en suis douté, me répondit-il, d’autant plus qu’il vous sera difficile de voir toutes les beautés dont ce pays-ci est peuplé, sans que votre coeur se déclare pour quelqu’une. Mais disposez-vous à la patience, et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour qu’on commence à aimer, jusqu’à celui où l’on s’épouse. Il est vrai, lui dis-je, que ces longueurs m’ont quelquefois impatienté dans les avantures de Théagene, de Cyrus, de Cléopatre, et de plusieurs autres. Mais ne puis-je pas abréger les formalités… eh si, me répondit-il, vous siéroit-il de ne faire qu’un petit chapitre des mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajoûta-t-il, les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans les grandes régles, et passer par tous les degrés de la milice amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abréger le tems.

Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est à propos de vous mettre d’avance au fait des loix principales qu’il faut observer en cette matiere. C’est ce qu’on appelle les formalités préliminaires. Il y en a qui en comptent jusqu’à trente-six et plus, mais je vais vous les expliquer sans m’arrêter à les compter. Vous comprenez bien, continua-t-il, qu’il faut commencer par devenir amoureux. Or cela est fort plaisant; car on l’est quelquefois une année entiere sans le sçavoir, et il y en a tel qui ne s’en doute seulement pas. S’il a arrêté ses regards sur une personne, c’est sans dessein: s’il l’a trouvée extrêmement aimable, ses sentimens se sont bornés à l’estime et à l’admiration; tout au plus il croit n’avoir pour elle que de l’amitié. Il est vrai qu’il desire de la voir souvent, qu’il a des attentions particulieres pour elle, qu’il n’est pas fâché d’appercevoir qu’elle en a aussi pour lui; mais à son avis tout cela ne signifie rien, ce n’est qu’un commerce de politesse, une liaison, une inclination ordinaire où l’amour n’entre pour rien; mais, dit-il enfin, que m’est-il donc arrivé depuis quelque-tems? Je m’apperçois que je ne dors que d’un sommeil inquiet, il me semble que je deviens distrait et mélancolique. Je perds mon enjouëment ordinaire. Ce qui me plaisoit commence à m’ennuyer: ce que j’aimois le plus, me paroît insipide. Vous êtes peut-être malade, lui dit quelqu’un qui ne connoît pas les usages du pays romancien; non, répond-il, c’est toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont là précisément les premieres formalités de l’amoureuse poursuite. Il en est d’abord tout étonné; moi amoureux, dit-il, moi qui n’ai jamais rien aimé! Moi qui ai bravé tous les traits de l’amour! Moi qui jusqu’à présent ai vû impunément toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le cacher à lui-même. Ses soûpirs le trahissent; l’inquiétude, la crainte, l’espérance, les transports se mettent de la partie. Il faut l’avoüer de bonne grace, et il l’avouë enfin. Il me semble pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j’ai vû beaucoup de héros ne pas attendre si long-tems à connoître leur état, et à la premiere vûë d’une princesse devenir tout à coup éperdûment amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c’est même la maniere la plus romancienne; mais après tout ils n’y gagnent rien; car il faut toûjours, à moins qu’ils n’en obtiennent une dispense particuliere, qu’ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire connoître le feu sécret dont ils sont consumés.

Au reste, ajoûta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalité essentielle: c’est qu’il faut que la beauté qui a triomphé de l’indifférence du héros, ait un nom distingué. Car si malheureusement elle s’appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce seroit pour défigurer tout un roman; au lieu que quand elle s’appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms toûjours accompagnés d’épithetes convenables, font un effet merveilleux. Encore une formalité qui embellit infiniment l’histoire; c’est lorsque le héros amoureux, loin de pouvoir se flatter de posséder jamais l’objet qu’il adore, ne peut seulement pas, vû la disproportion de sa condition, oser faire sa déclaration aux beaux yeux qui ont enchaîné sa liberté. Car il est vrai qu’il est en effet d’une très-haute naissance, et le légitime héritier d’un grand royaume, comme il sera vérifié en tems et lieu: il est certain d’ailleurs que la princesse l’adore dans le fond du coeur, et qu’elle maudit sécretement le rang éminent qui lui ôte l’espérance d’être jamais l’épouse d’un cavalier si parfait; mais d’une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui l’ignore aussi ne peut l’écouter avec bienséance, quand même il auroit l’audace de s’expliquer. Or cela fait une situation admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi nos annalistes l’ont-ils tournée et retournée en cent façons différentes.

Vous voyez donc, ajoûta le grand paladin, que les formalités sont plus longues que vous ne pensez; mais ce n’est pourtant encore là que le commencement; la grande difficulté consiste à déclarer sa passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement à une belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous l’aimez de l’amour le plus tendre et le plus respectueux, et que vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posséder le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie. Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s’y prendre avec tant de précaution et si doucement, qu’elle ne s’en apperçoive presque pas. Il faut qu’elle le devine, ou tout au plus qu’elle s’en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour cela, lorsqu’on en sçait faire usage et prendre son tems: par exemple, la belle est à sa fenêtre ou sur un balcon, où elle prend le frais: rodez à l’entour sans faire semblant de rien, et quand vous êtes à portée, tirez-lui une révérence respectueuse, accompagnée d’un regard moitié vif, et moitié mourant. Vous verrez que vous n’aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu’elle se doutera de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si peu intelligentes. La plûpart comprennent fort bien ce qu’on leur dit, souvent même ce qu’on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent oeillades qu’on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.

Mais, repris-je à mon tour, à ce premier moyen ne pourroit-on pas en ajoûter un second, qui est celui des sérénades pendant la nuit sous les fenêtres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me répondit le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous commencez à vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui dis donc que je croyois qu’un concert de voix et d’instrumens sous les fenêtres de la beauté dont on porte la chaîne, me paroissoit un assez bon expédient pour lui insinuer mélodieusement les tendres sentimens qu’on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais l’expédient n’est guéres de mon goût, parce qu’il est sujet à trop d’inconvéniens. Car premierement, il fait connoître à tout le quartier qu’il y a de l’amour en campagne, ce qui redouble la vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions. Secondement, il ne faut pour troubler toute la fête, qu’un jaloux brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades terribles sans que souvent vous sçachiez seulement de quelle part elles vous sont adressées. Je sçais bien que vous tuerez votre homme; car c’est la regle. Mais cela même cause un grand embarras. L’affaire éclate. Le mort appartient toûjours à des gens puissans et accrédités. C’est pour l’ordinaire un fils unique. Il faut se cacher et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un amant donner la nuit des sérénades à sa belle. Car le moindre malheur qu’il ait à craindre, c’est de n’en sortir qu’avec une blessure dangereuse. Avoüez aussi, repris-je, que quand on a un grand coup d’épée au travers du corps, et qu’on se voit en danger de mourir, c’est une grande douceur lorsqu’on peut parvenir à sçavoir que la belle pour qui on s’est exposé au danger paroît touchée d’un si grand malheur.

Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n’y a pas de baume au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je réponds que le blessé sera bientôt sur pied. Mais encore une fois ce moyen me paroît trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une lettre, par exemple, quatre lignes bien tournées sont d’un secours merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la belle Julie, ou on le laisse tomber à ses pieds, comme par mégarde, pour exciter sa curiosité; ou si on ne peut pas autrement, on le lui fait donner par une personne affidée. Ce pas une fois fait, il faut compter que l’affaire est en bon train. L’amant ne laisse pas de s’inquiéter et de se tourmenter sur le succès de son billet. L’a-t- elle lû, l’a-t-elle rejetté? Quel sentiment a-t-elle fait paroître en le lisant? C’est qu’il n’a pas encore d’expérience: car il est vrai en général qu’il y a des belles trop réservées, qui font quelque difficulté de recevoir et de lire un billet; mais la réserve en cette occasion seroit tout-à-fait déplacée; et il seroit même ridicule de ne pas faire au billet une réponse favorable, qui donne de grandes espérances à l’amant; car c’est-là une des formalités les plus indispensables dans les préliminaires dont nous parlons, et je n’y ai jamais vû manquer.

C’est alors enfin, continua le prince, que l’on commence à respirer. C’est alors que l’amour commence à paroître le dieu le plus aimable et le plus charmant de l’Olympe. Qu’on lui fait alors des remercîmens, de voeux et d’offrandes! Mais il faut qu’il continuë son ouvrage. Ce n’est pas assez que la charmante Clorine, ou l’adorable Florise ait laissé entendre qu’elle n’est pas insensible; il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l’assurance de sa propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excès de joye? Non, il se pâmera. Que dis-je? Il en mourroit, s’il lui étoit permis de mourir si-tôt; mais comme la chose seroit contre les bonnes régles, il faut qu’il se contente de tomber aux pieds de sa toute- belle sans voix et si transporté, quetout ce qu’il peut faire, c’est de coller ses lévres sur la belle main de la lumiere de sa vie.

Ah! Prince Fan-Férédin, ajoûta le grand paladin, quel dommage qu’un moment si doux ne soit qu’un moment! Mais on a eu beau faire jusqu’à présent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues du monde y ont renoncé, et ce qu’il y a de plus triste, c’est que ce moment est unique, et qu’on n’en peut pas trouver un second qui lui ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant raisonnable devroit s’en tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il des amans raisonnables? Il leur manque toûjours quelque chose. Après un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on en veut un troisiéme, et en l’attendant, les heures paroissent des années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du portrait on obtient du moins tout ce qu’on peut, et ne fut-ce qu’un ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on n’avoit encore jusqu’alors ressenti que tourmens, langueurs, martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et voilà qu’on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où l’on nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables. Qu’on ne s’avise point alors d’aller offrir à un amant le thrône de Perse, ou l’empire de Trébizonde, à condition d’abandonner la souveraine de son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage à la plus belle couronne de l’univers.

CHAPITRE 11

Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.

Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l’ai vû dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes entiers. Ce n’est pas que j’aye le talent d’abréger, me répondit-il, mais c’est que d’une part la plûpart des romans sont tous faits sur le même modéle, et que de l’autre leurs auteurs ont le talent d’allonger tellement les événemens et les récits, qu’ils font un volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui n’entend pas comme eux l’art de la diffuse prolixité.

Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que des formalités préliminaires, et qu’avant que d’arriver à la conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme dans un labyrinthe on sçait fort bien par où l’on entre, et que l’on ignore par où l’on en sortira: ainsi ceux qui s’embarquent sur la mer orageuse de l’amour, sçavent bien d’où ils sont partis, mais ils ne sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port. Deux jeunes personnes s’aiment comme deux tourterelles. Elles semblent faites l’une pour l’autre. Elles mourront si on les sépare: destin barbare! Faut-il… mais non, ce n’est point au destin qu’il faut s’en prendre, c’est aux loix établies de tout tems dans la Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui défendent sous peine de bannissement perpétuel de procéder à l’union conjugale de deux personnes qui s’adorent, avant que d’avoir passé par les grandes épreuves prescrites dans l’ordonnance.

Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j’aurai vû dans les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je serai bien aise de les connoître plus distinctement, et d’apprendre de vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable.

Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà l’eneïde finie. Mais son historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille traverses, qui font une longue suite d’événemens extraordinaires, et qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du Neptune, d’Ulysse et de la Junon d’Enée, ils ont trouvé des fées et des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur courage par mille exploits inoüis; et comme il n’y a ni valeur, ni forces humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont soin de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée, ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient l’un la protection de Minerve, l’autre celle du destin. De-là il est aisé de juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et elle l’est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus grands princes sont ceux qu’elle épargne le moins.

Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les génies, soit amis, soit ennemis?

Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui n’ont ni la noblesse ni l’élévation qui est inséparable de l’idée d’un héros romancien. Mais ils ne laissent pas d’être sujets comme les autres, à la loy des épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le rendre heureux. Les parens de part et d’autre consentent au mariage; point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S’il se bat, il tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere d’avantures pour plusieurs années. S’il enleve sa princesse; il faut qu’il la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher, et qu’il ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa parente, il vient une tartane d’Alger qu’elle prend pour un bâtiment du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les deux belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a transporté le cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire fait voile en Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau chrétien, dont le commandant est précisément le rival de l’amant infortuné. Voilà de quoi mourir mille fois de rage et de douleur, sans qu’heureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle est présentée au dey qui en devient amoureux, jusqu’à oublier toutes les autres beautés de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion, et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses larmes, et las de sa résistance, veut enfin user de tout son pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit.

Ah! Prince, m’écriai-je alors, que cette épreuve est terrible! J’en fremis.

Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve remede à tout. L’amant a si bien fait par ses recherches, qu’il a découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque jamais d’y arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de joye, se prépare à profiter de la nuit pour s’évader avec lui. Une échelle de soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens, qui ne manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain un beau bruit dans son sérail! Que de têtes d’eunuques tomberont sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû qu’il n’y a rien de si commun. En voulez-vous d’une autre espéce, ajoûta- t-il? L’amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, où de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est demeurée entr’ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le reste: grand bruit; on attaque, on se défend, on apporte des flambeaux, le cavalier ne se bat qu’en retraite; mais il a beau faire, il faut de nécessité, et c’est encore là une régle capitale, que le frere ou le pere de celle qu’il adore, s’enferre lui-même dans l’épée de l’infortuné cavalier. Or jugez combien il faut d’années pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient; car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée Leonore après s’être arraché tous les cheveux de la tête pendant six mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y travailler au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens.

Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les épreuves, cette derniere est celle que j’aimerois le mieux: car j’ai remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller être esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il n’y en a aucun qui ne fasse fortune.

Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu’avant que de partir, il n’y en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir bien danser, d’avoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la perfection, et d’être aimable et bien-fait. C’est par-là que tout leur réussit. On fait voir l’esclave étranger à la sultane favorite pour la réjoüir. Or l’esclave est un homme si admirable, et toutes ces sultanes ont le coeur si tendre, qu’en moins de rien voilà une intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n’y a pas moyen: les loix de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du bruit. On l’a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie, trouve le moyen de s’enfuir avec son charmant Bezibezu (c’est le nom de l’esclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle maroquine arrive à Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette avanture, c’est que les loix veulent encore que le coffre de pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la mer, ce qui la réduit à l’aumône.

Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu agréables; mais j’en ai vû d’autres qui ne le sont guéres davantage. Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, d’un pauvre amant, qui lorsqu’il est à la veille d’épouser tout ce qu’il aime, voit sa princesse enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu inconnu, sans qu’après mille recherches il puisse en apprendre la moindre nouvelle? Vous m’avoüerez que voilà une des situations les plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux désespoirs.

Ah! Cher prince, s’écria le Prince Zazaraph, quel souvenir me rappellez-vous? Je l’ai essuyée cette cruelle épreuve, et vous pouvez demander à tous les echos de nos forêts tout ce qu’elle m’a coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiques, et d’hélas touchants. Oüi, je me serois donné mille fois la mort, si on n’avoit eu la précaution, comme c’est l’ordinaire en ces occasions, de m’ôter épée, poignard, pistolets, et tout instrument qui tuë. C’est pour éviter les funestes effets d’un pareil désespoir, qu’au dernier enlévement de ma princesse j’ai été condamné à dormir d’un si long sommeil, parce qu’on n’a pas crû que je pûsse soûtenir sans mourir une seconde épreuve de cette nature. Vous auriez du moins pû, lui dis-je, dans un si triste accident vous munir d’un portrait de votre princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient été à son usage. Cela est d’une ressource infinie; car j’ai connu un cavalier appellé le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouvé le moyen d’avoir jusqu’aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa défunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems à se les mettre sur le corps, à les contempler et à les baiser l’un après l’autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me répondit le prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu’à contempler et à baiser mille fois par jour le portrait de l’adorable Anemone. Le prince tira en même tems le portrait, et me le montra.

Dieux! Quel fût mon étonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop préparé à cet incident; mais il est vrai qu’alors je ne m’y attendois pas non plus moi-même; ainsi votre surprise ne sera pas plus grande que la mienne. Je crûs reconnoître dans le portrait ma soeur, l’infante Fan-Férédine. Il est vrai qu’elle me paroissoit extraordinairement embellie; mais enfin c’étoient ses traits et toute sa physionomie: de sorte que je n’aurois pas balancé un moment à croire que c’étoit elle-même, si je n’en avois vû clairement l’impossibilité. Car j’étois bien sûr qu’en partant pour la Romancie, j’avois laissé ma soeur l’infante à la cour de Fan- Férédia, auprès de la Reine Fan-Férédine ma mere. Ma soeur ne s’étoit jamais d’ailleurs appellée la Princesse Anemone; ainsi je crûs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple du hazard. Je ne pus cependant m’empêcher de dire au grand paladin la pensée qui m’étoit venuë à l’esprit à la vûë du portrait.

Cela est admirable, me répondit-il; car dans ce même moment vous observant aussi moi-même de plus près, j’ai crû appercevoir en vous des traits de ressemblance très-frappants avec le frere de ma princesse: de sorte que si elle ressemble à votre soeur, je puis vous assûrer que vous ressemblez aussi beaucoup à son frere, à cela près, que vous êtes beaucoup mieux fait, et que vous avez l’air plus noble et plus aimable.

Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tenté de croire qu’il y a ici de l’enchantement, ou quelque mystere caché; car je trouve aussi qu’en vous regardant de certain côté, vous ressemblez si bien à un jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je vous prendrois volontiers pour lui, si vous n’étiez incomparablement plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand paladin, au lieu qu’il n’est qu’un simple cavalier. Mais, lui ajoûtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que j’apperçois une espece de ville ou de grande habitation, à deux ou trois lieuës d’ici. Oüi, me dit-il, et c’est où nous allons descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.

CHAPITRE 12

Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie.

Nous arrivâmes donc à l’entrée d’une grande et magnifique avenuë qui étoit plantée d’orangers, de grenadiers et de myrthes, entremêlés de buissons charmans d’arbrisseaux fleuris. Là nous descendîmes de nos sauterelles que nous congédiâmes, et nous avançâmes en suivant l’avenuë jusqu’à l’habitation. Le lieu où nous allons entrer, me dit le Prince Zazaraph, n’est pas proprement une ville, puisqu’il n’y a que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la satisfaction à en parcourir les divers quartiers, et c’est un objet digne de la curiosité des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont- ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous l’allez voir par vous-même, me répondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant une idée générale.

Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toûjours pourvûs de tout ce qui est nécessaire pour leur subsistance, sans qu’ils se donnent seulement la peine d’y penser, vous devez juger que les ouvriers de ce pays-ci ne s’amusent pas à faire des étoffes, de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation est beaucoup plus douce; et il y en a différentes especes, les enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de curiosité, et quelques autres encore.

Vous me dites là, lui dis-je, des noms de métiers dont je ne conçois pas bien l’usage en ce pays-ci. Je vais vous l’expliquer, me répartit-il.

Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs depuis un tems. Ces gens-là assemblent de divers endroits une vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu’ils ont l’adresse d’enfiler et de coudre ensemble, et voilà leur ouvrage fait. Les souffleurs au contraire ne prennent qu’un de ces petits riens; mais ils ont l’art de l’enfler, et de l’étendre en le soufflant, à peu près comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que d’une matiere qui d’elle-même n’est presque rien, ils en font un gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas être fort solides; mais ils ne laissent pas d’amuser des esprits oisifs. Les femmes sur tout et les enfans aiment à voir voltiger en l’air ces petites bouteilles enflées. Mais il est vrai que ce n’est qu’un éclat d’un moment, et qu’on ne s’en ressouvient pas le lendemain.

L’ouvrage des brodeurs est d’une autre espece. Ils font venir de quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils ornent le fond d’une broderie de dessein courant, qui ne laisse presque plus distinguer le fond de la broderie même. Les ravaudeurs sont moins ingénieux. Tout leur art consiste à donner quelque air de nouveauté à des choses déja vieilles et usées; c’est pourtant aujourd’hui l’espece d’ouvriers qui est en plus grand nombre.

Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en récompense nous avons des enlumineurs admirables, qui sont employés à enluminer des couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures, ou les tableaux d’imagination. Il ne faut pas demander à ces gens-là des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce n’est pas leur métier. Mais personne n’entend comme eux, l’art de charger un tableau de rouge et de blanc, à peu près comme les poupées d’Allemagne; et la seule chose qu’on puisse leur reprocher, c’est que tous leurs portraits se ressemblent.

Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des ouvriers fort estimés. On les a ainsi nommés, parce que les ouvrages qu’ils font ressemblent à des especes de lanternes magiques, où l’on voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d’airain, des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots attelés d’oiseaux ou de poissons, des géants monstrueux.

Les montreurs de curiosité font une espece d’ouvrage assez amusant. C’est un amas de diverses choses curieuses qu’ils font venir de loin. C’est pour cela qu’on leur a donné ce nom. Quand la matiere sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-même, ils trouvent l’art d’augmenter et d’orner leur tableau de divers objets plus intéressans qu’ils présentent l’un après l’autre, comme le plan de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les temples de Rome, à peu près comme un montreur de curiosité vous fait voir dans sa boëte la ville de Constantinople, l’impératrice de Russie, la cour de Peking, le port d’Amsterdam. Voilà, me dit le Prince Zazaraph, à peu près les différentes especes d’ouvriers qui travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour les voir de plus près, car je suis sûr que cette vuë vous amusera.

Effectivement je fus charmé de la propreté et de l’ordre admirable que je vis dans la distribution des boutiques. Les différentes especes d’ouvriers sont partagées en différentes ruës, et chaque ruë est formée par de petites boutiques rangées des deux côtés, les unes auprès des autres, à peu près comme on le pratique dans les foires célébres de l’Europe: cela fait un spectacle fort agréable, et si l’on veut, un lieu de promenade fort amusant. J’admirai sur tout la variété et la singularité des enseignes; j’en ai même retenu quelques-unes, comme à la barbe bleuë, au chat amoureux, aux bottes de sept lieuës, au portrait qui parle, à la bonne petite souris, au serpentin vert, à l’infortuné napolitain, et quelques autres dans le même goût. Tous les ouvriers sont d’ailleurs extrêmement polis et prévenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il n’y a rien qu’ils ne mettent en usage pour faire valoir leur marchandise. à les en croire, leur ouvrage est toûjours admirable, singulier, curieux. C’est, dit l’un, le fruit d’un long et pénible travail. C’est, dit l’autre, un reste précieux d’un tel ouvrier qui a laissé en mourant une si grande réputation. C’est, dit un autre, une imitation d’un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extrêmement recherché. Pour moi, dit un marchand plus désintéressé en apparence, je n’avois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et des personnes de bon goût l’ayant vû, m’ont tellement pressé d’en faire part au public, que je n’ai pû résister à leurs sollicitations. Ils accompagnent en même tems ces discours de manieres si honnêtes et si polies, qu’on ne peut guéres se défendre de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise marchandise, comme il arrive le plus souvent.

Le hazard nous ayant d’abord adressés au quartier des enfileurs, j’eus la curiosité de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques- unes des boutiques; car il faudroit une année entiere pour les parcourir toutes. J’admirai véritablement l’adresse avec laquelle je vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit fil très-mince leur suffit pour cela, et l’habileté consiste à faire durer ce fil jusqu’à la fin sans le rompre: car s’il faut le renoüer, ou en ajoûter un autre, l’ouvrage n’a plus le même prix; la boutique qui me parut la plus achalandée, avoit pour enseigne, aux mille et une nuits. L’ouvrier, dit-on, est un des plus célébres du quartier. Comme son enseigne a eu succès, quelques-autres ouvriers n’ont pas manqué de l’imiter, dans l’espérance de réüssir également. L’un a pris les mille et un jours; l’autre a pris les mille et une heures: un autre, les mille et un quarts d’heure. Leur fil en effet est à peu près le même. Mais il faut qu’ils n’ayent pas été aussi heureux que le premier dans le choix des babioles.

J’y remarquai encore quelques enseignes des plus distinguées, comme aux soirées bretonnes, aux veillées de Thessalie, aux contes chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fécondité que de force d’imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage d’un seul sujet, ils n’ont de ressource que dans la multitude, à peu près comme un homme qui n’ayant point assez d’étoffe pour faire un habit, le compose de diverses piéces rapportées; bigarrure qui ne peut jamais faire à l’ouvrier qu’un honneur médiocre. Le quartier des souffleurs est presque désert depuis long-tems, parce qu’il se trouve peu d’ouvriers qui ayent l’haleine assez forte pour fournir à ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du moins plusieurs se la sont appropriée, et chacun l’a retournée à sa façon. Quelques-uns même de ces messieurs trouvant que ce prince étoit un sujet propre à achalander leur boutique, l’ont obligé, sans trop consulter son inclination, à courir le monde comme un avanturier, pour leur apporter de tous les pays étrangers des matériaux curieux, propres à être mis en oeuvre. Il n’est pas bien décidé s’il en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas douter qu’après de si longues courses il n’eut besoin de se mettre quelque tems en retraite; et il a heureusement trouvé un nouveau maître, homme d’esprit et charitable, qui a retiré le pauvre prince chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.

Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu’il parut dans ces quartiers-ci un de ces génies rares et sublimes, tels que la nature en produit à peine un dans chaque siécle. Il conçut que le travail que vous voyez faire à ces ouvriers pourroit être de quelque secours pour former le coeur et l’esprit des jeunes princes, s’il étoit bien fait et manié avec art et avec sagesse. Il entreprit d’en donner un modéle. Son enseigne étoit au Prince D’Ithaque, et ce lieu que vous voyez qu’il semble que l’on ait voulu consacrer par respect pour sa mémoire, étoit le lieu où il travailloit. Il est vrai qu’il fit un chef-d’oeuvre qu’on ne pouvoit se lasser de voir, et où il trouva l’art de mêler ensemble tout ce qu’il y a de plus riant et de plus gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus parfait et de plus sublime. C’est cet ouvrage qui devroit aujourd’hui servir de modéle à tous les ouvriers, et quelques-uns en effet se sont efforcés de l’imiter; mais on est réduit à loüer leurs efforts, et toûjours forcé de plaindre leur foiblesse.

Le prince me fit pourtant remarquer dans le même quartier quelques boutiques qui étoient assez accréditées. Je me souviens sur-tout de deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et à juger de ce prince par son portrait, c’étoit un homme d’esprit, à qui on ne pouvoit reprocher qu’une trop forte application à l’étude de l’antiquité. La seconde étoit occupée par une ouvriere d’un esprit fin et solide qui s’étoit fait depuis peu de tems beaucoup de réputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et l’empressement du public à acheter ses ouvrages, ayant déja épuisé sa boutique, elle en travailloit de nouveaux qu’on attendoit avec impatience. Je ne trouvai rien dans la ruë des brodeurs qui me frappât beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n’ayant point assez de talent pour créer eux-mêmes quelque chose de neuf, gagnent leur vie à enjoliver des choses déja connuës, et qui paroissent trop simples par elles-mêmes. Ainsi ils travaillent sur un fond étranger, et ils ont l’art de le charger tellement de leur broderie, qu’on ne distingue plus le fond de ce qui n’en est que l’ornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune. Voilà une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l’ouvrier est estimé; mais en voilà un autre, qui n’a pas à beaucoup près si bien réüssi dans le dessein d’amuser, quoique son enseigne promette des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-là cet ouvrier des pays étrangers, qu’on nomme le p. L. Eh! Que fait-il ici? Ce qu’il y fait, me répondit-il; il y figure très-bien parmi nos brodeurs, et c’est aujourd’hui un des plus accrédités. Il est vrai qu’il sembloit d’abord vouloir s’établir dans le pays d’Historie; et en effet il y a levé boutique; mais il a mieux trouvé son compte à faire de fréquentes excursions dans la Romancie; il y est effectivement si souvent, qu’on ne sçait jamais de quel pays sont ses ouvrages, et je crois qu’on en peut dire, avec vérité, que c’est marchandise mêlée. Mais j’oubliois, ajoûta-t-il, de vous faire remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il, en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la Princesse De Cleves; et l’ouvrier joüit à juste titre d’une grande réputation pour n’avoir jamais perdu de vûë dans un travail extrêmement délicat les régles du devoir et de la plus austere bienséance.

De-là nous passâmes au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j’ai déja dit, les ouvriers les moins estimés de la Romancie. Quel mérite y a-t-il en effet, à r’habiller par exemple à la françoise un ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou à réduire à un prétendu goût moderne des ouvrages faits dans le goût antique? Aussi est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque réputation à leurs auteurs. Mais ce n’est pourtant pas pour cette raison que leur quartier est presque désert; c’est que faute de police dans la Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son mêtier, tous les ouvriers se mêlent d’être ravaudeurs, ensorte qu’il n’y en a presque pas un seul qui dans la marchandise qu’il vous donne pour toute neuve, n’y mêle quelques vieux morceaux qu’il a r’habillés et retournés à sa façon; c’est ce qui fait que les ravaudeurs en titre n’ont presque point de pratique, et c’est précisément le cas où se trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mêle de leur mêtier, jusqu’aux ouvriers même du pays d’Historie.

Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent quelque temps. Ces ouvriers ont l’imagination extrêmement féconde: il ne leur manque que de l’avoir réglée par le bon sens et la vrai- semblance; car il n’y a point d’invention si bizarre, dont ils ne s’avisent et qu’ils n’exécutent, ou ne paroissent exécuter avec une facilité surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais d’argent, des armes qui rendent invulnérable, des secrets pour sçavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit à mille lieuës à la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statuës qui s’animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des géans, des bêtes qui parlent, des montagnes d’or, d’argent et de pierreries; rien ne leur coûte; de sorte qu’en un clin d’oeil leur boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu’on considere leurs ouvrages de plus près, il est aisé de s’appercevoir que ce ne sont que des colifichets qui n’ont rien de solide ni d’estimable; et je ne pûs m’empêcher de témoigner au Prince Zazaraph que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le débit de pareilles marchandises. Mais il me détrompa. Si les marchands d’Europe, me dit-il, qui étalent des boutiques de poupées, de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que l’on achete pour les enfans, gagnent leur vie à ce négoce, pourquoi ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent parfaitement. Il faut même observer que la plûpart des personnes qui s’occupent d’ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et paresseux, qui veulent être amusés comme des enfans, parce qu’ils n’ont pas la force de s’occuper eux-mêmes de leurs propres pensées, ni même de donner une application suffisante aux pensées d’autrui. Proposez-leur quelque chose à méditer, un raisonnement à approfondir, seulement une réflexion à faire, vous les accablez, vous les ennuyez, comme des enfans à qui on propose une leçon à étudier; au lieu qu’une suite de jolis colifichets qu’on leur fait passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans les fatiguer. Voilà ce qui fait le grand débit de cette marchandise; à peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et dès qu’il paroît quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on se l’arrache des mains. Il faut pourtant avoüer une chose; c’est que du moment que la premiere curiosité est satisfaite, il arrive de ces ouvrages comme des colifichets d’enfans qui sont défaits, ou démontés; on les laisse traîner dans un appartement, sans que personne songe à les conserver, et leur sort ordinaire est d’être enfin jettés dehors pêle mêle avec les ordures.

Nous voici, ajoûta le Prince Zazaraph, arrivés au quartier des montreurs de curiosité. Leurs boutiques sont assez belles, comme vous voyez, et même fort riches. Il est vrai aussi qu’ils ne manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu considérés, parce qu’ils ne travaillent qu’en subalternes selon que d’autres ouvriers leur commandent, tantôt un plan de ville, tantôt un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque événement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou pour les grossir.