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Voyage en Espagne

Chapter 16: XI. PROCESSION DE LA FÊTE-DIEU À MADRID.--ARANJUEZ.--UN PATIO.--LA CAMPAGNE D'OCAÑA.--TEMBLEQUE ET SES JARRETIÈRES.--UNE NUIT À MANZANARÈS.--LES COUTEAUX DE SANTA-CRUZ.--LE PUERTO DE LOS PERROS.--LA COLONIE DE LA CAROLINA.--BAYLEN.--JAEN, SA CATHÉDRALE ET SES MAJOS.--GRENADE.--L'ALAMEDA.--L'ALHAMBRA.--LE GÉNÉRALIFE.--L'ALBAYCIN.--LA VIE À GRENADE.--LES GITANOS.--LA CHARTREUSE.--SANTO-DOMINGO.--ASCENSION AU MULHACEN.
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About This Book

A travelogue that traces an episodic journey through regions and towns, blending keen visual description with wry observation. The narrator records roads, architecture, marketplaces and inns, noting local building techniques, materials and roof styles alongside everyday scenes and eccentric local characters. Descriptions of rivers, bridges and cathedrals alternate with humorous digressions and practical impressions of travel conditions. Short cultural and historical asides punctuate the route, while sensory detail—colours, textures, smells—and comparisons between places give the account a lively, observational tone that mixes curiosity, irony and appreciation for regional variety.

À propos de synagogue, plaçons ici cette anecdote assez curieuse. Les juifs de Tolède, probablement pour diminuer l'horreur qu'ils inspiraient aux populations chrétiennes en leur qualité de déicides, prétendaient n'avoir pas consenti à la mort de Jésus-Christ, et voici comment: lorsque Jésus fut mis en jugement, le conseil des prêtres, présidé par Caïphe, envoya consulter les tribus pour savoir s'il devait être relâché ou mis à mort: l'on posa la question aux juifs d'Espagne, et la synagogue de Tolède se prononça pour l'acquittement. Cette tribu n'est donc pas couverte du sang du Juste, et ne mérite pas l'exécration soulevée par les juifs qui ont voté contre le Fils de Dieu. L'original de la réponse des juifs de Tolède, avec une traduction latine du texte hébreu, est conservé, dit-on, dans les archives du Vatican. En récompense, on leur permit de bâtir cette synagogue, qui est, je crois, la seule que l'on ait jamais tolérée en Espagne.

L'on nous avait parlé des ruines d'une ancienne maison de plaisance moresque, le palais de la Galiana; nous nous y fîmes conduire en sortant de la synagogue, malgré notre fatigue, car le temps nous pressait, et nous devions repartir le lendemain pour Madrid.

Le palais de la Galiana est situé hors la ville, dans la Vega, et l'on passe pour y aller par le pont d'Alcantara. Au bout d'un quart d'heure de marche à travers des champs et des cultures où couraient mille petits canaux d'irrigation, nous arrivâmes à un bouquet d'arbres d'une grande fraîcheur, au pied desquels fonctionnait une roue d'arrosement de la simplicité la plus antique et la plus égyptienne. Des jarres de terre, attachées aux rayons de la roue par des cordelettes de roseaux, puisaient l'eau et la reversaient dans un canal de tuiles creuses, aboutissant à un réservoir, d'où on la dirigeait sans peine par des rigoles sur les points que l'on voulait désaltérer.

Un énorme tas de briques rougeâtres ébauchait sa silhouette ébréchée derrière le feuillage des arbres; c'était le palais de la Galiana.

Nous pénétrâmes par une porte basse dans ce monceau de décombres habités par une famille de paysans; il est impossible d'imaginer quelque chose de plus noir, de plus enfumé, de plus caverneux et de plus sale. Les Troglodytes étaient logés comme des princes en comparaison de ces gens-là, et pourtant la charmante Galiana, la belle Moresque aux longs yeux teints de henné, aux vestes de brocart constellées de perles, avait posé ses petites babouches sur ce plancher défoncé; elle s'était accoudée à cette fenêtre, regardant au loin dans la Vega les cavaliers mores s'exercer à lancer le djerrid.

Nous continuâmes bravement notre exploration, montant aux étages supérieurs par des échelles chancelantes, nous accrochant des pieds et des mains aux touffes d'herbe sèche, qui pendaient comme des barbes au menton renfrogné des vieilles murailles.

Parvenus au faîte, nous nous aperçûmes d'un bizarre phénomène; nous étions entrés avec des pantalons blancs, nous sortions avec des pantalons noirs, mais d'un noir sautillant, grouillant, fourmillant: nous étions couverts de petites puces imperceptibles qui s'étaient précipitées sur nous en essaims compactes, attirées par la froideur de notre sang septentrional. Je n'aurais jamais cru qu'il y eût au monde tant de puces que cela.

Quelques tuyaux de conduite pour amener l'eau dans les étuves sont les seuls vestiges de magnificence que le temps ait épargnés: les mosaïques de verre et de faïence émaillée, les colonnettes de marbre aux chapiteaux couverts de dorures, de sculptures et de versets du Coran, les bassins d'albâtre, les pierres trouées à jour pour laisser filtrer les parfums, tout a disparu. Il ne reste absolument que la carcasse des gros murs et des tas de briques qui se résolvent en poussière; car ces merveilleux édifices, qui rappellent les féeries des Mille et une Nuits, ne sont malheureusement bâtis qu'avec des briques et du pisé recouvert d'une croûte de stuc ou de chaux. Toutes ces dentelles, toutes ces arabesques, ne sont pas, comme on le croit généralement, taillées dans le marbre ou la pierre, mais bien moulées en plâtre, ce qui permet de les reproduire à l'infini et sans grande dépense. Il faut toute la sécheresse conservatrice du climat d'Espagne pour que des monuments bâtis avec de si frêles matériaux soient parvenus jusqu'à nos jours.

La légende de la Galiana est mieux conservée que son palais. Elle était fille du roi Calafre, qui l'aimait par-dessus tout, et lui avait fait bâtir dans la Vega une maison de plaisance avec des jardins délicieux, des kiosques, des bains, des fontaines et des eaux qui s'élevaient et s'abaissaient selon le décours de la lune, soit par magie, soit par un de artifices hydrauliques si familiers aux Arabes. La Galiana, idolâtrée par son père, vivait le plus agréablement du monde dans cette charmante retraite, s'occupant de musique, de poésie et de danse. Son travail le plus pénible était de se dérober aux galanteries et aux adorations de ses poursuivants. Le plus importun et le plus acharné de tous était un certain roitelet de Guadalajara, nommé Bradamant, More gigantesque, vaillant et féroce; Galiana ne le pouvait souffrir; et, comme dit le chroniqueur: «Qu'importe que le cavalier soit de feu, quand la dame est de glace?» Cependant le More ne se rebutait pas, et sa passion de voir Galiana et de lui parler était si vive, qu'il avait fait creuser de Guadalajara à Tolède un chemin couvert par où il venait la visiter tous les jours.

Dans ce temps-là, Karl le Grand, fils de Pépin, vint à Tolède, envoyé par son père, pour porter secours à Calafre contre le roi de Cordoue, Abderrhaman. Calafre le logea dans le palais même de la Galiana; car les Mores laissent volontiers voir leurs filles aux personnes illustres et considérables. Karl le Grand avait le cœur tendre sous sa cuirasse de fer, et ne tarda pas à devenir fort éperdûment amoureux de la princesse moresque. Il supporta d'abord les assiduités de Bradamant, n'étant pas encore sûr d'avoir touché le cœur de la belle; mais comme Galiana, malgré sa réserve et sa modestie, ne put lui cacher longtemps la secrète préférence de son âme, il commença à se montrer jaloux et demanda la suppression de son rival basané. Galiana, qui était déjà Française jusqu'aux yeux, dit la chronique, et qui d'ailleurs haïssait le roitelet de Guadalajara, donna à entendre au prince qu'elle et son père étaient également ennuyés des poursuites du More, et qu'elle aurait pour agréable qu'on l'en débarrassât. Karl ne se le fit pas dire deux fois; il provoqua Bradamant en combat singulier, et, quoique ce fût un géant, il le vainquit, lui coupa la tête et la présenta à Galiana, qui trouva le présent de bon goût. Cette galanterie mit fort avant le prince français dans le cœur de la belle More, et, l'amour s'augmentant de part et d'autre, Galiana promit d'embrasser le christianisme, afin que Karl pût l'épouser; ce qui s'exécuta sans difficulté, Calafre étant charmé de donner sa fille à un si grand prince. Sur ces entrefaites, Pépin mourut, et Karl revint en France, emmenant avec lui Galiana, qui fut couronnée reine et reçue avec de grandes réjouissances. C'est ainsi qu'une More eut l'industrie de devenir reine chrétienne, «et le souvenir de cette histoire, encore qu'il soit attaché à un vieil édifice, mérite d'être conservé dans Tolède,» ajoute le chroniqueur par manière de réflexion finale.

Il fallait avant tout nous débarrasser des populations microscopiques qui tigraient de leurs piqûres les plis de nos ex-pantalons blancs; heureusement le Tage n'était pas loin, et nous y conduisîmes directement les puces de la princesse Galiana, employant le même moyen que les renards qui se plongent dans l'eau jusqu'au nez, tenant du bout des dents un morceau d'écorce qu'ils abandonnent ensuite au fil de la rivière, lorsqu'ils le sentent garni d'un équipage suffisant; car les infernales petites bêtes, progressivement envahies par les ondes, s'y réfugient et s'y pelotonnent. Nous demandons pardon à nos lectrices de ce détail fourmillant et picaresque qui serait mieux à sa place dans la vie de Lazarille de Tormes ou de Guzman d'Alfarache; mais un voyage d'Espagne ne serait pas complet sans cela, et nous espérons être absous en faveur de la couleur locale.

La rive du Tage est de ce côté-là cernée de rochers à pic d'un abord difficile, et ce ne fut pas sans peine que nous descendîmes à l'endroit où nous devions opérer la grande noyade. Je me mis à nager et à tirer ma coupe marinière avec le plus de précision possible, afin d'être digne d'un fleuve aussi célèbre et aussi respectable que le Tage, et, au bout de quelques brassées, j'arrivai sur des constructions écroulées et des restes de maçonnerie informes qui dépassaient de quelques pieds seulement le niveau du fleuve. Sur la rive, précisément du même côté, s'élevait une vieille tour en ruine avec une arcade en plein cintre, où quelques linges suspendus par des lavandières séchaient fort prosaïquement au soleil.

J'étais tout simplement dans le baño de la Cara, autrement, pour le Français, le bain de Florinde, et la tour que j'avais en face de moi était la tour du roi Rodrigue. C'est du balcon de cette fenêtre que Rodrigue, caché derrière un rideau, épiait les jeunes filles au bain, et aperçut la belle Florinde mesurant 1 sa jambe et celles de ses compagnes, pour savoir qui l'avait la plus ronde et la mieux faite. Voyez à quoi tiennent les grands événements! Si Florinde avait eu le mollet mal tourné et le genou disgracieux, les Arabes ne seraient pas venus en Espagne. Malheureusement Florinde avait le pied mignon, les chevilles fines et la jambe la plus blanche et la mieux tournée du monde. Rodrigue devint amoureux de l'imprudente baigneuse et la séduisit. Le comte Julien, père de Florinde, furieux de l'outrage, trahit son pays pour se venger, et appela les Mores à son secours. Rodrigue perdit cette fameuse bataille dont il est tant question dans les romanceros, et périt misérablement dans un cercueil plein de vipères, où il s'était couché pour faire pénitence de son crime. La pauvre Florinde, flétrie du nom ignominieux de la Cava, resta chargée de l'exécration de l'Espagne entière; aussi quelle idée saugrenue et singulière d'aller placer un bain de jeunes filles devant la tour d'un jeune roi!

Note 1: (retour) (La romance dit les bras--los brazos.)

Puisque nous en sommes à parler de Rodrigue, disons ici la légende de la grotte d'Hercule, qui se rattache fatalement à l'histoire du malheureux prince goth. La grotte d'Hercule est un souterrain qui s'étend, dit-on, à trois lieues hors des murs, et dont la porte, fermée et cadenassée soigneusement, se trouve dans l'église de San-Ginès, sur le point le plus élevé de la ville. À cette place s'élevait autrefois un palais fondé par Tubal; Hercule le restaura, l'agrandit, y établit son laboratoire et son école de magie, car Hercule, dont plus tard les Grecs firent un dieu, fut d'abord un puissant cabaliste. Au moyen de son art, il construisit une tour enchantée, avec des talismans et des inscriptions portant que, lorsque l'on pénétrerait dans cette enceinte magique, une nation féroce et barbare envahirait l'Espagne.

Craignant de voir se réaliser cette funeste prédiction, tous les rois, et surtout les rois goths, ajoutaient de nouvelles serrures et de nouveaux cadenas à la porte mystérieuse, non pas qu'ils eussent positivement foi à la prophétie, mais, en personnes sages, ils ne se souciaient nullement de se mêler à ces enchantements et à ces sorcelleries. Rodrigue, plus curieux ou plus nécessiteux, car ses débauches et ses prodigalités l'avaient épuisé d'argent, voulut tenter l'aventure, espérant trouver des trésors considérables dans le souterrain enchanté: il se dirigea vers la grotte, en tête de quelques déterminés munis de torches, de lanternes et de cordes, arriva à la porte creusée dans le roc vif et fermée d'un couvercle de fer plein de cadenas, avec une tablette où on lisait en caractères grecs: Le roi qui ouvrira ce souterrain et pourra découvrir les merveilles qu'il renferme, verra des biens et des maux. Les autres rois, effrayés de l'alternative, n'avaient pas osé passer outre; mais Rodrigue, risquant le mal pour avoir la chance du bien, ordonna de briser les cadenas, de forcer les serrures et de lever le couvercle; ceux qui se vantaient d'être les plus hardis descendirent les premiers, mais ils revinrent bientôt, leurs torches éteintes, tremblants, pâles, effarés, et ceux qui pouvaient parler racontèrent qu'ils avaient été effrayés par une épouvantable vision. Rodrigue, ne renonçant pas pour cela à rompre l'enchantement, fit disposer les torches de manière à ce que le vent qui sortait de la caverne ne pût les éteindre, se mit en tête de la troupe, et pénétra hardiment dans la grotte: il arriva bientôt à une chambre carrée d'une riche architecture, au milieu de laquelle il y avait une statue de bronze de haute stature et d'un aspect terrible. Cette statue avait les pieds posés sur une colonne de trois coudées de haut, et tenait à la main une masse d'armes dont elle frappait le pavé à grands coups, ce qui produisait le bruit et le vent qui avaient causé tant de frayeur aux premiers entrés. Rodrigue, brave comme un Goth, résolu comme un chrétien qui a confiance en Dieu et ne s'étonne pas des enchantements des païens, alla droit au colosse et lui demanda la permission de visiter les merveilles qui se trouvaient là.

Le guerrier d'airain, en signe d'adhésion, cessa de frapper la terre de sa masse d'armes: l'on put reconnaître ce qu'il y avait dans la chambre, et l'on ne tarda pas à rencontrer un coffre sur le couvercle duquel était écrit: Celui qui m'ouvrira verra des merveilles. Voyant l'obéissance de la statue, les compagnons du roi, revenus de leur frayeur et encouragés par cette inscription de bon augure, apprêtaient déjà leurs manteaux et leurs poches pour les remplir d'or et de diamants; mais l'on ne trouva dans le coffre qu'une toile roulée sur laquelle étaient peintes des troupes d'Arabes, les uns à pied, les autres à cheval, la tête ceinte de turbans, avec leurs boucliers et leurs lances, et une inscription dont le sens était: Celui qui arrivera jusqu'ici et ouvrira le coffre perdra l'Espagne, et sera vaincu par des nations semblables à celles-ci. Le roi Rodrigue tâcha de dissimuler l'impression fâcheuse qu'il éprouvait, pour ne pas augmenter la tristesse des autres, et l'on chercha encore pour voir s'il n'y aurait pas quelque compensation à de si désastreuses prophéties. En levant les yeux, Rodrigue aperçut sur la muraille, à la gauche de la statue, un cartouche qui disait: Pauvre roi! tu es entré ici pour ton malheur! et à la droite, un autre signifiant: Tu seras dépossédé par des nations étrangères, et ton peuple souffrira de rudes châtiments. Derrière la statue, il y avait écrit: J'invoque les Arabes; et par-devant: Je fais mon devoir.

Le roi et ses courtisans se retirèrent pleins de trouble et de pressentiments funèbres. La nuit même, il y eut une tempête furieuse, et les ruines de la tour d'Hercule s'écroulèrent avec un fracas épouvantable. Les événements ne tardèrent pas à justifier les prédictions de la grotte magique; les Arabes peints sur la toile roulée du coffre firent voir en réalité leurs turbans, leurs lances et leurs boucliers de formes étranges sur la malheureuse terre d'Espagne: tout cela, parce que Rodrigue regarda la jambe de Florinde, et descendit dans une cave.

Mais voici la nuit qui tombe, il faut rentrer à la fonda, souper et nous coucher, car nous avons encore à voir l'hôpital du cardinal don Pedro Gonzales de Mendoza, la manufacture d'armes, les restes de l'amphithéâtre romain, mille autres curiosités, et nous partons demain soir. Quant à moi, je suis tellement fatigué par ce pavé en pointe de diamant, que j'ai envie de me retourner et de marcher un peu sur les mains, comme les clowns, pour reposer mes pieds endoloris. Ô fiacres de la civilisation! omnibus du progrès! je vous invoquais douloureusement; mais qu'eussiez-vous fait dans les rues de Tolède?

L'hôpital du Cardinal est un grand bâtiment de proportions larges et sévères, qu'il serait trop long de décrire. Nous traverserons rapidement la cour entourée de colonnes et d'arcades, qui n'a de remarquable que deux puits d'air avec des margelles de marbre blanc, et nous entrerons tout de suite dans l'église pour examiner le tombeau du cardinal, exécuté en albâtre par ce prodigieux Berruguète qui vécut plus de quatre-vingts ans, couvrant sa patrie de chefs-d'œuvre d'un style varié et d'une perfection toujours égale. Le cardinal est couché sur sa tombe dans ses habits pontificaux; la Mort lui a pincé le nez de ses maigres doigts, et la contraction suprême des muscles, cherchant à retenir l'âme près de s'échapper, lui bride les coins de la bouche et lui effile le menton; jamais masque moulé sur un mort n'a été plus sinistrement fidèle; et cependant la beauté du travail est telle, que l'on oublie ce que ce spectacle peut avoir de repoussant. De petits enfants, dans des altitudes désolées, soutiennent la plinthe et le blason du cardinal; la terre cuite la plus souple et la plus facile n'a pas plus de liberté et de mollesse; ce n'est pas sculpté, c'est pétri!

Il y a aussi, dans cette église, deux tableaux de Domenico Theotocopuli, dit le Greco, peintre extravagant et bizarre qui n'est guère connu hors de l'Espagne. Sa folie était, comme vous le savez, la crainte de passer pour imitateur du Titien, dont il avait été l'élève; cette préoccupation le jeta dans les recherches et les caprices les plus baroques.

L'un de ces tableaux, celui qui représente la Sainte Famille, a dû rendre bien malheureux le pauvre Greco, car, au premier coup d'œil, on le prendrait pour un Titien véritable. L'ardente couleur du coloris, la vivacité de ton des draperies, ce beau reflet d'ambre jaune qui réchauffe jusqu'aux nuances les plus fraîches du peintre vénitien, tout concourt à tromper l'œil le plus exercé: la touche seule est moins large et moins grasse. Le peu de raison qui restait au Greco dut chavirer tout à fait dans le sombre océan de la folie, après avoir achevé ce chef-d'œuvre; il n'y a pas beaucoup de peintres aujourd'hui en état de devenir fous par de semblables motifs.

L'autre tableau, dont le sujet est le Baptême du Christ, appartient tout à fait à la seconde manière du Greco: il y a des abus de blanc et de noir, des oppositions violentes, des teintes singulières, des attitudes strapassées, des draperies cassées et chiffonnées à plaisir; mais dans tout cela règnent une énergie dépravée, une puissance maladive, qui trahissent le grand peintre et le fou de génie. Peu de tableaux m'ont autant intéressé que ceux du Greco, car les plus mauvais ont toujours quelque chose d'inattendu et de chevauchant hors du possible qui vous surprend et vous fait rêver.

De l'hôpital nous nous rendîmes à la manufacture d'armes. C'est un vaste bâtiment symétrique et de bon goût, fondé par Charles III, dont le nom se retrouve sur tous les monuments d'utilité publique; la manufacture est bâtie tout près du Tage, dont les eaux servent à la trempe des épées et font mouvoir les roues des machines. Les ateliers occupent les côtés d'une grande cour entourée de portiques et d'arcades, comme presque toutes les cours en Espagne. Ici on chauffe le fer, là il est soumis au marteau, plus loin on le trempe; dans cette chambre sont des meules à aiguiser et à repasser; dans cette autre se fabriquent les fourreaux et les poignées. Nous ne pousserons pas plus loin cette investigation, qui n'apprendrait rien de particulier à nos lecteurs, et nous dirons seulement qu'il entre dans la composition de ces lames, justement célèbres, des vieux fers de chevaux et de mules, recueillis avec soin dans ce but.

Pour nous faire voir que les lames de Tolède méritaient encore leur réputation, l'on nous conduisit à la salle d'épreuve: un ouvrier, d'une taille élevée et d'une force colossale, prit une arme de l'espèce la plus ordinaire, un sabre droit de cavalerie, le piqua dans un saumon de plomb fixé à la muraille, fit ployer la lame dans tous les sens comme une cravache, de façon à ce que la poignée rejoignait presque la pointe; la trempe élastique et souple de l'acier lui permit de supporter cette épreuve sans se rompre. Ensuite l'homme se plaça devant une enclume et y donna un coup si bien appliqué, que la lame y entra d'une demi-ligne; ce tour de force me fit penser à cette scène d'un roman de Walter Scott, où Richard Cœur de Lion et le roi Saladin s'exercent à couper des barres de fer et des oreillers.

Les lames de Tolède d'aujourd'hui valent donc celles d'autrefois; le secret de la trempe n'est pas perdu, mais le secret de la forme: il ne manque vraiment aux ouvrages modernes que cette petite chose, si méprisée des gens progressifs, pour soutenir la comparaison avec les anciens. Une épée moderne n'est qu'un outil, une épée du XVIe siècle est à la fois un outil et un joyau.

Nous comptions trouver à Tolède quelques vieilles armes, dagues, poignards, cochelimardes, espadons, rapières et autres curiosités bonnes à mettre en trophée le long de quelque mur ou de quelque dressoir, et nous avions appris par cœur, à cet effet, les noms et les marques des soixante armuriers de Tolède recueillis par Achille Jubinal, mais l'occasion de mettre notre science à l'épreuve ne se présenta pas, car il n'y a pas plus d'épées à Tolède que de cuir à Cordoue, que de dentelles à Malines, que d'huîtres à Ostende et de pâtés de foie gras à Strasbourg; c'est à Paris que sont toutes les raretés, et si l'on en rencontre quelques-unes dans les pays étrangers, c'est qu'elles viennent de la boutique de mademoiselle Delaunay, quai Voltaire.

L'on nous fit voir aussi les restes de l'amphithéâtre romain et de la naumachie, qui ont parfaitement l'air d'un champ labouré, comme toutes les ruines romaines en général. Je n'ai pas l'imagination qu'il faut pour m'extasier sur des néants si problématiques; c'est un soin que je laisse aux antiquaires, et j'aime mieux vous parler des murailles de Tolède, qui sont visibles à l'œil nu et d'un admirable effet pittoresque. Les constructions se marient très-heureusement aux aspérités du terrain; il est souvent difficile de dire où finit le rocher, où commence le rempart; chaque civilisation a mis la main au travail; ce pan de mur est romain, cette tour est gothique, et ces créneaux sont arabes. Toute cette portion qui s'étend de la porte Cambron à la puerta Visagra (via sacra), où aboutissait probablement la voie romaine, a été bâtie par le roi goth Wamba. Chacune de ces pierres a son histoire, et si nous voulions tout raconter, il nous faudrait un volume au lieu d'un article; mais ce qui ne sort pas de nos attributions de voyageur, c'est de redire encore une fois la noble figure que fait à l'horizon Tolède assise sur son trône de rochers, avec sa ceinture de tours et son diadème d'églises: on ne saurait imaginer un profil plus ferme et plus sévère revêtu d'une couleur plus riche, et où la physionomie du moyen âge soit plus fidèlement conservée. Je restai plus d'une heure en contemplation, tâchant de rassasier mes yeux, et de graver au fond de ma mémoire la silhouette de cette admirable perspective: la nuit vint trop tôt, hélas! et nous allâmes nous coucher, car nous devions partir à une heure du matin pour éviter les trop grandes chaleurs. À minuit, en effet, notre calesero arriva ponctuellement, et nous grimpâmes tout endormis, et dans un état de somnambulisme prononcé, sur les maigres coussins de notre carriole. Les cahots épouvantables causés par le pavé chausse-trape de Tolède nous eurent bientôt assez réveillés pour jouir de l'aspect fantastique de notre caravane nocturne. La voiture aux grandes roues écarlates, au coffre extravagant, semblait, tant les murailles étaient rapprochées, fendre, pour passer, des flots de maisons qui se refermaient derrière elle! Un sereno aux jambes nues, avec le caleçon flottant et le mouchoir bariolé des Valenciens, marchait devant nous, portant au bout de sa lance une lanterne dont les vacillantes lueurs produisaient toutes sortes de jeux d'ombre et de lumière que Rembrandt n'eût pas dédaigné de placer dans quelques-unes de ses belles eaux-fortes de rondes et de patrouilles de nuit; le seul bruit qu'on entendît, c'était le frémissement argentin des grelots au cou de notre mule et le grincement de nos essieux. Les citadins dormaient aussi profondément que les statues de la chapelle de los Reyes nuevos. De temps en temps, notre sereno avançait sa lanterne sous le nez de quelque drôle endormi en travers de la rue, et le faisait ranger avec le bois de sa lance; car, en quelque endroit que le sommeil prenne un Espagnol, il étend son manteau à terre et se couche avec une philosophie et un flegme parfaits. Devant la porte, qui n'était pas encore ouverte, et où on nous fit attendre deux heures, le sol était jonché de dormeurs qui ronflaient sur tous les tons possibles, car la rue est la seule chambre à coucher où l'on ne soit pas livré aux bêtes, et il faut pour entrer dans une alcôve la résignation d'un fakir indien. Enfin la damnée porte tourna sur ses gonds, et nous reprîmes le chemin par où nous étions venus.



XI.

PROCESSION DE LA FÊTE-DIEU À MADRID.--ARANJUEZ.--UN PATIO.--LA CAMPAGNE D'OCAÑA.--TEMBLEQUE ET SES JARRETIÈRES.--UNE NUIT À MANZANARÈS.--LES COUTEAUX DE SANTA-CRUZ.--LE PUERTO DE LOS PERROS.--LA COLONIE DE LA CAROLINA.--BAYLEN.--JAEN, SA CATHÉDRALE ET SES MAJOS.--GRENADE.--L'ALAMEDA.--L'ALHAMBRA.--LE GÉNÉRALIFE.--L'ALBAYCIN.--LA VIE À GRENADE.--LES GITANOS.--LA CHARTREUSE.--SANTO-DOMINGO.--ASCENSION AU MULHACEN.

Il nous fallait repasser par Madrid pour prendre la diligence de Grenade; nous aurions pu aller l'attendre à Aranjuez, mais nous courions risque de la trouver pleine, et nous nous décidâmes pour le premier parti.

Notre guide avait eu la précaution de faire partir, la veille au soir, une mule qui devait nous attendre à mi-chemin, pour relayer la bête attelée à notre véhicule: car il est douteux que, sans cette précaution, nous eussions pu faire le trajet de Tolède à Madrid en une journée, vu l'intolérable chaleur de cette route poussiéreuse et sans ombre à travers d'interminables champs de blé.

Nous arrivâmes vers une heure à Illescas à moitié cuits, pour ne pas dire tout à fait, et sans autre incident. Il nous tardait d'en avoir fini avec ce chemin qui n'avait rien de nouveau pour nous, sinon que nous le parcourions en sens inverse.

Mon compagnon préféra dormir, et moi, déjà plus familiarisé avec la cuisine espagnole, je me mis à disputer mon dîner à d'innombrables essaims de mouches. La fille de l'hôtesse, gentille enfant de douze ou treize ans, aux yeux arabes, se tenait debout auprès de moi, un éventail d'une main et un petit balai de l'autre, tâchant d'écarter les insectes importuns, qui revenaient à la charge plus furieux et plus bourdonnants que jamais dès qu'elle ralentissait ou cessait son mouvement. Avec ce secours, je parvins à me fourrer dans la bouche quelques morceaux assez exempts de mouches; et, quand mon appétit fut un peu apaisé, j'entamai avec ma chasseuse d'insectes un dialogue que mon ignorance de la langue espagnole bornait nécessairement beaucoup. Cependant, avec l'aide de mon dictionnaire diamant, je parvins à soutenir une conversation fort passable pour un étranger. La petite me dit qu'elle savait écrire et lire toutes sortes d'écritures moulées et même du latin, et qu'en outre elle jouait passablement du pandero, talent dont je l'engageai à me donner un échantillon, ce qu'elle fit de fort bonne grâce au détriment du sommeil de mon camarade, que le bruissement des plaques de cuivre et le ronflement sourd de la peau d'âne effleurée par le pouce de la petite musicienne finirent par réveiller.

La mule fraîche était attelée. Il fallait se remettre en route, et réellement on a besoin d'un grand courage moral pour quitter, par trente degrés de chaleur, une posada où l'on a pour perspective plusieurs rangs de jarres, de pots et d'alcarrazas, couverts d'une transpiration perlée. Boire de l'eau est une volupté que je n'ai connue qu'en Espagne; il est vrai qu'elle y est légère, limpide et d'un goût exquis. La défense de boire du vin faite aux mahométans est la prescription la plus facile à suivre sous de tels climats.

Grâce aux discours éloquents que notre calesero ne cessa de tenir à sa mule et aux petites pierres qu'il lui jetait aux oreilles avec beaucoup de dextérité, nous allions assez bon train. Il l'appelait, dans les circonstances difficiles, vieja, revieja (vieille, deux fois vieille), injure particulièrement sensible aux mules, soit parce qu'elle est toujours accompagnée d'un coup de manche de fouet sur l'échine, soit parce qu'elle est fort humiliante en elle-même. Cette épithète, appliquée plusieurs fois avec beaucoup d'à-propos, nous fit arriver aux portes de Madrid à cinq heures du soir.

Nous connaissions déjà Madrid, et nous n'y vîmes rien de nouveau que la procession de la Fête-Dieu, qui a beaucoup perdu de son ancienne splendeur par la suppression des couvents et des confréries religieuses. Cependant la cérémonie ne manque pas de solennité. Le passage de la procession est poudré de sable fin, et des tendidos de toile à voile, allant d'une maison à l'autre, entretiennent l'ombre et la fraîcheur dans les rues; les balcons sont pavoisés et garnis de jolies femmes en grande toilette; c'est le coup d'œil le plus charmant qu'on puisse imaginer. Le manège perpétuel des éventails qui s'ouvrent, se ferment, palpitent et battent de l'aile comme des papillons qui cherchent à se poser; les mouvements de coude des femmes se groupant dans leur mantille et corrigeant l'inflexion d'un pli disgracieux; les œillades lancées d'une croisée à l'autre aux gens de connaissance; le joli signe de tête et le geste gracieux qui accompagnent l'agur par lequel les señoras répondent aux cavaliers qui les saluent; la foule pittoresque entremêlée de Gallegos, de Pasiegas, de Valenciens, de Manolas et de vendeurs d'eau, tout cela forme un spectacle d'une animation et d'une gaieté charmantes. Les Niños de la Cuna (enfants trouvés), vêtus de leur uniforme bleu, marchent en tête de la procession. Dans cette longue file d'enfants, nous en vîmes bien peu qui eussent une jolie figure, et l'Hymen lui-même, dans toute son insouciance conjugale, aurait eu de la peine à faire plus laid que ces enfants de l'Amour. Puis viennent les bannières des paroisses, le clergé, les châsses d'argent, et, sous un dais de drap d'or, le corpus Dei dans un soleil de diamants d'un éclat insoutenable.

La dévotion proverbiale des Espagnols me parut très-refroidie, et sous ce rapport l'on eût pu se croire à Paris au temps où ne pas s'agenouiller devant le saint sacrement était une opposition de bon goût. C'est tout au plus si, à l'approche du dais, les hommes touchaient le bord de leur chapeau. L'Espagne catholique n'existe plus. La Péninsule en est aux idées voltairiennes et libérales sur la féodalité, l'inquisition et le fanatisme. Démolir des couvents lui paraît être le comble de la civilisation.

Un soir, étant près de l'hôtel de la Poste, au coin de la rue de Carretas, je vis la foule s'écarter avec précipitation, et s'approcher par la Calle-Mayor une pléiade de lumières scintillantes: c'était le saint sacrement qui se rendait, dans son carrosse, au chevet de quelque moribond; car à Madrid le bon Dieu ne va pas encore à pied. Cette fuite avait pour but d'éviter de se mettre à genoux.

Puisque nous sommes en train de parler de cérémonies religieuses, disons qu'en Espagne la croix du drap des morts n'est pas blanche comme en France, mais d'un jaune soufre tout aussi lugubre. On ne se sert pas, pour les emporter, d'un corbillard, mais d'une bière à bras.

Madrid nous était insupportable, et les deux jours qu'il nous fallut y rester nous parurent deux siècles pour le moins. Nous ne rêvions qu'orangers, citronniers, cachuchas, castagnettes, basquines et costumes pittoresques, car tout le monde nous faisait des récits merveilleux de l'Andalousie avec cette emphase un peu fanfaronne dont les Espagnols ne se déshabitueront jamais, pas plus que les Gascons de France.

Le moment tant souhaité arriva enfin, car tout arrive, même le jour qu'on désire, et nous partîmes dans une diligence très-comfortable, attelée d'un troupeau de mules rasées, luisantes et vigoureuses, qui allaient grand train. Cette diligence était tapissée de nankin, et garnie de stores et de jalousies vertes. Elle nous parut le suprême de l'élégance après les abominables galères, sillas volantes et carrosses, où nous avions été secoués jusqu'alors; et réellement elle eût été fort commode sans cette température de four à plâtre qui nous calcinait, malgré nos éventails toujours en mouvement et l'extrême légèreté de nos habits. Aussi c'était dans notre étuve roulante une litanie perpétuelle de: Jesus! que calor! j'étouffe! je fonds! et autres exclamations assorties. Cependant nous prenions notre mal en patience, et nous laissions, sans trop maugréer, couler notre sueur en cascade le long de notre nez et de nos tempes, car, au bout de nos fatigues, nous avions en perspective Grenade et l'Alhambra, le rêve de tout poëte; Grenade, dont le nom seul fait éclater en formules admiratives et danser sur un pied le bourgeois le plus épais, le plus électeur et le plus caporal de la garde civique.

Les environs de Madrid sont tristes, nus et brûlés, quoique moins pierreux de ce côté qu'en venant par Guadarrama; les terrains, plutôt tourmentés qu'accidentés, s'enveloppent et se succèdent uniformément, sans autre particularité que des villages poussiéreux et crayeux, jetés çà et là dans l'aridité générale, et qu'on ne remarquerait pas si la tour carrée de leur église n'attirait l'attention. Les flèches aiguës sont rares en Espagne, et la tour à quatre pans est la forme la plus ordinaire des clochers. À l'embranchement des chemins, des croix suspectes ouvrent leurs bras sinistres; de temps en temps passent des chars à bœufs avec le bouvier endormi sous son manteau, des paysans à cheval, la mine farouche et la carabine à l'arçon de la selle.

Le ciel, au milieu du jour, est couleur de plomb en fusion; la terre, d'un gris poudroyant micacé de lumière qui s'azure à peine dans le plus extrême lointain. Pas un seul bouquet d'arbres, pas un arbuste, pas une goutte d'eau dans le lit des torrents desséchés; rien qui repose l'œil et rafraîchisse l'imagination. Pour trouver un peu d'abri contre les rayons dévorants du soleil, il faut suivre l'étroite ligne d'ombre bleue et rare que projettent les murailles. Il est vrai de dire que l'on était en plein mois de juillet, ce qui n'est pas précisément l'époque pour voyager fraîchement en Espagne; mais nous sommes d'avis qu'il faut visiter les pays dans leur saison violente: l'Espagne en été, la Russie en hiver.

Jusqu'à la résidence royale (sitio real) d'Aranjuez, nous ne rencontrâmes rien qui mérite mention particulière. Aranjuez est un château de briques à coins de pierre, d'un effet blanc et rouge, avec de grands toits d'ardoises, des pavillons et des girouettes, qui rappellent le genre de constructions en usage sous Henri IV et Louis XIII, le palais de Fontainebleau ou les maisons de la place Royale de Paris. Le Tage, que l'on traverse sur un pont suspendu, y entretient une fraîcheur de végétation qui fait l'admiration des Espagnols, et permet aux arbres du Nord de s'y développer vigoureusement. On voit à Aranjuez des ormes, des frênes, des bouleaux, des trembles, curieux là-bas comme le seraient ici des figuiers de l'Inde, des aloès et des palmiers.

L'on nous fit remarquer une galerie construite exprès, par laquelle Godoy, le fameux prince de la Paix, se rendait de son hôtel au château. En sortant du village, l'on aperçoit à gauche la place de Taureaux, qui est d'un aspect assez monumental.

Pendant le temps qu'on changeait de mules, nous courûmes au marché faire provision d'oranges et prendre des glaces, ou plutôt de la purée de neige au limon, à une de ces boutiques de refrescos en plein vent aussi communes en Espagne que les cabarets en France. Au lieu de boire des canons de vin bleu ou de petits verres d'eau-de-vie, les paysans et les vendeuses d'herbes du marché prennent une bebida helada, qui ne leur coûte pas plus cher, et du moins ne leur trouble pas la cervelle et ne les abrutit pas. L'absence d'ivrognerie rend les gens du peuple bien supérieurs aux classes correspondantes dans nos pays prétendus civilisés.

Le nom d'Aranjuez, qui est formé de ces deux mots: ara Jovis, indique assez que cette résidence s'élève sur l'emplacement d'un ancien temple de Jupiter. Nous n'eûmes pas le temps d'en visiter l'intérieur, et nous le regrettâmes peu, car tous les palais se ressemblent. Il en est de même des courtisans: l'originalité ne se trouve que dans le peuple, et la canaille semble avoir conservé le privilége de la poésie.

D'Aranjuez à Ocaña, les sites, sans être remarquables, sont cependant plus pittoresques. Des collines d'un beau mouvement, bien frappées par la lumière, accidentent les côtés de la route, quand le tourbillon de poussière où la diligence galope, enfermée comme un dieu dans son nuage, se dissipe, emporté par quelque haleine favorable, et vous permet de les apercevoir. Le chemin, quoique mal entretenu, est assez beau, grâce à ce merveilleux climat où il ne pleut presque jamais, et à la rareté des voitures, presque tous les transports se faisant à dos de bêtes.

Nous devions souper et coucher à Ocaña pour attendre le correo real et profiter de son escorte en nous joignant à lui, car nous allions bientôt entrer dans la Manche, infestée alors par les bandes de Palillos, Polichinelle et autres honnêtes gens de rencontre désagréable. Nous arrêtâmes à une hôtellerie de bonne apparence, avec un patio à colonnes recouvert d'un superbe tendido, dont la toile, doublée ou simple, formait des dessins et des symétries par le plus ou moins de transparence. Le nom du fabricant et son adresse à Barcelone y étaient inscrits de la sorte fort lisiblement. Des myrtes, des grenadiers et des jasmins, plantés dans des pots d'une argile rouge, égayaient et parfumaient cette cour intérieure, éclairée d'un demi-jour tamisé et plein de mystère. Le patio est une invention charmante: on y jouit de plus de fraîcheur et d'espace que dans sa chambre; on peut s'y promener, y lire, être seul ou avec les autres. C'est un terrain neutre où l'on se rencontre, où, sans passer par l'ennui des visites formelles et des présentations, l'on finit par se connaître et par se lier; et lorsque, comme à Grenade ou à Séville, l'on peut y joindre l'agrément d'un jet d'eau ou d'une fontaine, je ne connais rien de plus délicieux, surtout dans une contrée où le thermomètre se maintient à des hauteurs sénégambiennes.

En attendant la nourriture, nous allâmes faire la sieste; c'est une habitude qu'il faut prendre absolument en Espagne, car la chaleur, de deux heures à cinq heures, est quelque chose dont un Parisien ne peut pas se faire une idée. Le pavé brûle, les marteaux de fer des portes rougissent, une averse de feu semble pleuvoir du ciel, le blé éclate dans l'épi, la terre se fend comme l'émail d'un poêle trop chauffé, les cigales font grincer leur corselet avec plus de vivacité que jamais, et le peu d'air qui vous arrive semble soufflé par la bouche de bronze d'un calorifère; les boutiques se ferment, et pour tout l'or du monde vous ne décideriez pas un marchand à vous vendre quelque chose. Il n'y a dans les rues que les chiens et les Français, suivant le dicton vulgaire, fort peu gracieux pour nous. Les guides, quand même vous leur donneriez des cigares de la Havane ou une entrée pour la course de taureaux, deux choses éminemment séduisantes pour un domestique de place espagnol, refusent de vous conduire devant le moindre monument. Le seul parti qui vous reste à prendre, c'est de dormir comme les autres, et l'on s'y résigne bien vite; car que faire tout seul éveillé au milieu d'une nation endormie?

Nos chambres, blanchies au lait de chaux, étaient d'une propreté parfaite. Les insectes dont l'on nous avait fait de si fourmillantes descriptions ne se produisaient pas encore, et notre sommeil ne fut troublé par aucun cauchemar à mille pattes.

À cinq heures du soir, nous nous levâmes pour aller faire un tour en attendant le souper. Ocaña n'est pas riche en monuments, et son plus grand titre à la célébrité, c'est l'attaque désespérée, par les troupes espagnoles, d'une redoute française pendant la guerre de l'invasion. La redoute fut prise, mais presque tout le bataillon espagnol resta sur le carreau. On enterra ces héros chacun à la place où il était tombé. Les rangs avaient été si bien gardés, malgré un déluge de mitraille, qu'on peut les reconnaître encore à la symétrie des fosses. Diamante a fait une pièce intitulée: l'Hercule d'Ocaña, composée sans doute pour quelque athlète d'une force prodigieuse, comme le Goliath du Cirque-Olympique. Notre passage à Ocaña nous en rappela le souvenir.

L'on achevait la moisson à une époque où le blé chez nous commence à peine à jaunir, et l'on portait les gerbes sur de grandes aires de terre battue, espèce de manège où des chevaux et des mules égrènent les épis sous les trépignements de leurs sabots. Les bêtes sont attelées à une manière de traîneau sur lequel se tient debout, dans une pose d'une grâce hardie et fière, l'homme chargé de diriger l'opération. Il faut beaucoup d'aplomb et de sûreté pour se maintenir sur cette frêle machine, emportée par trois ou quatre chevaux fouettés à tour de bras. Un peintre de l'école de Léopold Robert tirerait grand parti de ces scènes d'une simplicité biblique et primitive. Ici les belles têtes basanées, les yeux étincelants, les figures de madone, les costumes pleins de caractère, la lumière blonde, l'azur et le soleil, ne lui manqueraient non plus qu'en Italie.

Le ciel était, ce soir-là, d'un bleu laiteux teinté de rose; les champs, autant que l'œil pouvait s'étendre, offraient aux regards une immense nappe d'or pâle, où apparaissaient çà et là, comme des îlots dans un océan de lumière, des chars traînés par des bœufs qui disparaissaient presque sous les gerbes. La chimère d'un tableau sans ombre, tant poursuivie par les Chinois, était réalisée. Tout était rayon et clarté; la teinte la plus foncée ne dépassait pas le gris de perle.

On nous servit enfin un souper passable, ou du moins que l'appétit nous fit trouver tel, dans une salle basse ornée de petits tableaux sur verre d'un rococo vénitien assez bizarre. Après souper, médiocres fumeurs, mon compagnon Eugène et moi, et ne pouvant prendre à la conversation qu'une part fort minime à cause de l'obligation de faire passer tout ce que nous avions à dire par les deux ou trois cents mots que nous savions, nous remontâmes dans nos chambres, assez attristés par différentes histoires de voleurs que nous avions entendu raconter à table, et qui, à demi comprises, ne nous en paraissaient que plus terribles.

Il nous fallut attendre jusqu'à deux heures de l'après-midi l'arrivée du correo real, car il n'eût pas été prudent de se mettre en route sans lui. Nous avions en outre une escorte spéciale de quatre cavaliers armés d'espingoles, de pistolets et de grands sabres. C'étaient des hommes de haute taille, à figures caractéristiques, encadrées d'énormes favoris noirs, avec des chapeaux pointus, de larges ceintures rouges, des culottes de velours et des guêtres de cuir, ayant bien plus l'air de voleurs que de gendarmes, et qu'il était fort ingénieux d'emmener avec soi, de peur de les rencontrer.

Vingt soldats entassés dans une galère suivaient le correo real. Une galère est une charrette non suspendue à deux ou quatre roues; un filet de sparterie tient lieu de fond de planches. Cette description succincte vous fera juger de la position de ces malheureux, obligés de se tenir debout et de s'accrocher des mains aux ridelles pour ne pas tomber les uns sur les autres. Ajoutez à cela une vitesse de quatre lieues à l'heure, une chaleur étouffante, un soleil perpendiculaire, et vous conviendrez qu'il fallait un fonds de bonne humeur héroïque pour trouver la situation plaisante. Et pourtant ces pauvres soldats, à peine couverts de lambeaux d'uniforme, le ventre creux, n'ayant à boire que l'eau échauffée de leur gourde, secoués comme des rats dans une souricière, ne firent que rire à gorge déployée et chanter tout le long de la route. La sobriété et la patience des Espagnols à supporter la fatigue est quelque chose qui tient du prodige. Ils sont restés Arabes sur ce point. L'on ne saurait pousser plus loin l'oubli de la vie matérielle. Mais ces soldats, qui manquaient de pain et de souliers, avaient une guitare.

Toute cette partie du royaume de Tolède que nous traversions est d'une aridité effroyable, et se ressent des approches de la Manche, patrie de don Quichotte, la province d'Espagne la plus désolée et la plus stérile.

Nous eûmes bientôt dépassé la Guardia, petit bourg insignifiant et de l'aspect le plus misérable. À Tembleque nous achetâmes, à l'intention des jolies jambes de Paris, quelques douzaines de jarretières cerise, orange, bleu de ciel, enjolivées de fil d'or ou d'argent, avec des devises en lettres tramées à faire honte aux plus galants mirlitons de Saint-Cloud. Tembleque a la réputation pour les jarretières comme Châtellerault en France pour les canifs.

Pendant que nous marchandions nos jarretières, nous entendîmes à côté de nous un grognement rauque, enroué et menaçant, comme celui d'un chien en fureur; nous nous retournâmes brusquement non sans quelque appréhension, ne sachant pas comment on parle aux dogues espagnols, et nous vîmes que ce hurlement était produit non par une bête, mais par un homme.

Jamais le cauchemar, posant son genou sur la poitrine d'un malade en délire, n'a produit un monstre plus abominable. Quasimodo est un Phébus à côté de cela. Un front carré, des yeux caves, étincelant d'un éclat sauvage, un nez si aplati que les trous des narines en marquaient seuls la place, une mâchoire inférieure plus avancée de deux pouces que la supérieure, voilà en deux mots le portrait de cet épouvantail, dont le profil formait une ligne concave comme ces croissants où l'on dessine la figure de la lune dans l'almanach de Liège. L'industrie de ce misérable était de n'avoir pas de nez et de contrefaire le chien, ce dont il s'acquittait à merveille; car il était plus camard que la mort elle-même, et faisait plus de train à lui seul que tous les pensionnaires de la barrière du Combat à l'heure du déjeuner.

Puerto Lapiche consiste en quelques masures plus qu'à demi ruinées, accroupies et juchées sur le penchant d'un coteau lézardé, éraillé, friable à force de sécheresse, et qui s'éboule en déchirures bizarres. C'est le comble de l'aridité et de la désolation. Tout est couleur de liège et de pierre ponce. Le feu du ciel semble avoir passé par là; une poussière grise, fine comme du grès pilé, enfarine encore le tableau. Cette misère est d'autant plus navrante, que l'éclat d'un ciel implacable en fait ressortir toutes les pauvretés. La mélancolie nuageuse du Nord n'est rien à côté de la lumineuse tristesse des pays chauds.

En voyant d'aussi misérables cahutes, l'on se prend de pitié pour les voleurs obligés de vivre de maraude dans un pays où l'on ne trouverait pas de quoi faire cuire un œuf à la coque à dix lieues à la ronde. La ressource des diligences et des convois de galères est réellement insuffisante, et ces pauvres brigands qui croisent dans la Manche doivent se contenter souvent pour leur souper d'une poignée de ces glands doux qui faisaient les délices de Sancho Pança. Que prendre à des gens qui n'ont ni sou ni poche, qui habitent des maisons meublées des quatre murs, et ne possèdent pour tout ustensile qu'un poêlon et qu'une cruche? Piller de semblables villages me paraît une des fantaisies les plus lugubres qui puissent passer par la tête de voleurs sans ouvrage.

Un peu après Puerto Lapiche, l'on entre dans la Manche, où nous aperçûmes sur la droite deux ou trois moulins à vent qui ont la prétention d'avoir soutenu victorieusement le choc de la lance de don Quichotte, et qui, pour le quart d'heure, tournaient nonchalamment leurs flasques ailes sous l'haleine d'un vent poussif. La venta où nous nous arrêtâmes pour vider deux ou trois jarres d'eau fraîche, se glorifie aussi d'avoir hébergé l'immortel héros de Cervantes.

Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs de la description de cette route monotone à travers un pays plat, pierreux et poudreux, pommelé de loin en loin d'oliviers au feuillage d'un vert glauque et malade, où l'on ne rencontre que des paysans hâves, fauves, momifiés, avec des chapeaux roussis, des culottes courtes et des guêtres de gros drap noirâtre, portant sur l'épaule des vestes en guenilles et poussant devant eux quelque âne galeux au poil blanc de vieillesse, aux oreilles énervées, à la mine piteuse; où l'on ne voit à l'entrée des villages que des enfants demi-nus, bruns comme des mulâtres, qui vous regardent passer d'une mine étonnée et farouche.

Nous arrivâmes à Manzanarès au milieu de la nuit, mourant de faim. Le courrier qui nous précédait, usant de son droit de premier occupant et de ses intelligences dans l'hôtellerie, avait épuisé toutes les provisions, consistant, il est vrai, en trois ou quatre œufs et un morceau de jambon. Nous poussâmes les cris les plus aigus et les plus attendrissants, déclarant que nous mettrions le feu à la maison pour faire rôtir l'hôtesse elle-même à défaut d'autre nourriture. Cette énergie nous valut vers deux heures du matin un souper pour lequel on avait dû réveiller la moitié du bourg. Nous avions un quartier de cabri, des œufs aux tomates, du jambon et du fromage de chèvre, avec un assez passable petit vin blanc. Nous dînâmes tous ensemble dans la cour, à la lueur de trois ou quatre lampes de cuivre jaune assez semblables aux lampes antiques funèbres, dont l'air de la nuit faisait vaciller la flamme en ombres et en lumières bizarres qui nous donnaient l'air de lamies et de goules déchirant des morceaux d'enfant déterré. Pour que le repas eût l'air tout à fait magique, une grande fille aveugle s'approcha de la table, guidée par le bruit, et se mit à chanter des couplets sur un air plaintif et monotone, comme une vague incantation sibylline. Apprenant que nous étions étrangers, elle improvisa en notre honneur des stances élogieuses, que nous récompensâmes par quelques réaux.

Avant de remonter en voiture, nous allâmes faire un tour par le village et nous promener, un peu à tâtons il est vrai, mais cela valait toujours mieux que de rester dans la cour de l'auberge.

Nous parvînmes à la place du marché, non sans avoir posé dans l'ombre le pied sur quelque dormeur à la belle étoile. L'été l'on couche généralement dans la rue, les uns sur leur manteau, les autres sur une couverture de mule; ceux-ci sur un sac rempli de paille hachée (ce sont les sybarites), ceux-là tout uniment sur le sein nu de la mère Cybèle avec un grès pour oreiller.

Les paysans venus dans la nuit dormaient pêle-mêle au milieu de légumes bizarres et de denrées sauvages, entre les jambes de leurs ânes et de leurs mulets, en attendant le jour, qui ne devait pas tarder à paraître.

Un faible rayon de lune éclairait vaguement dans l'obscurité une espèce d'édifice crénelé antique, où l'on reconnaissait, à la blancheur du plâtre, des travaux de défense faits pendant la dernière guerre civile, et que les années n'avaient pas encore eu le temps d'harmonier. En voyageur consciencieux, voilà tout ce que nous pouvons dire de Manzanarès.

L'on remonta en voiture; le sommeil nous prit, et quand nous rouvrîmes les yeux nous étions aux environs de Valdepeñas, bourg renommé pour son vin: la terre et les collines, constellées de pierres, étaient d'un ton rouge d'une crudité singulière, et l'on commençait à distinguer à l'horizon des bandes de montagnes dentelées comme des scies, et d'une découpure fort nette malgré leur grand éloignement.

Valdepeñas n'a rien que de fort ordinaire, et il doit toute sa réputation à ses vignobles. Son nom de vallée de pierres est parfaitement justifié. L'on s'y arrêta pour déjeuner, et, par une inspiration du ciel, j'eus l'idée de prendre d'abord mon chocolat, et ensuite celui destiné à mon camarade, qui ne s'était pas réveillé, et, prévoyant des famines futures, j'enfonçai dans mes tasses autant de buñuelos (espèce de petits beignets) qu'il put en tenir, de manière à former une espèce de soupe assez substantielle, car je n'étais pas encore arrivé à la sobriété du chameau, où je parvins plus tard après de longs exercices d'abstinence dignes d'un anachorète des premiers temps. Je n'étais pas encore acclimaté, et j'avais apporté de France un appétit invraisemblable qui inspirait un étonnement respectueux aux naturels du pays.

Au bout de quelques minutes, l'on repartit en toute hâte, car il fallait suivre le correo real de près, pour ne pas perdre le bénéfice de son escorte. En me penchant hors de voilure pour jeter un dernier coup d'œil sur Valdepeñas, je laissai tomber ma casquette sur le chemin; un muchacho de douze ou quinze ans s'en aperçut, et, pour avoir quelques cuartos en récompense, la ramassa et se mit à courir après la diligence, qui était déjà fort éloignée; il la rattrapa cependant, quoiqu'il allât nu-pieds et sur un chemin pavé de pierres aiguës et tranchantes. Je lui lançai une poignée de sous qui le rendirent à coup sûr le plus opulent polisson de toute la contrée. Je ne rapporte cette circonstance insignifiante que parce qu'elle est caractéristique de la légèreté des Espagnols, les premiers marcheurs du monde et les coureurs les plus agiles que l'on puisse voir. Nous avons déjà eu occasion de parler de ces postillons à pied que l'on nomme zagules, et qui suivent les voitures lancées au galop pendant des lieues entières sans paraître éprouver de fatigue, et sans entrer seulement en transpiration.

À Santa-Cruz, l'on nous offrit à vendre toutes sortes de petits couteaux et de navajas; Santa-Cruz et Albaceyte sont renommés pour cette coutellerie de fantaisie. Ces navajas, d'un goût arabe et barbare très-caractéristique, ont des manches de cuivre découpé dont les jours laissent voir des paillons rouges, verts ou bleus; des niellures grossières, mais enlevées vivement, enjolivent la lame faite en forme de poisson et toujours très-aiguë; la plupart portent des devises comme celle-ci: Soy de uno solo (je n'appartiens qu'à un seul); ou Cuando esta vivora pica, no hay remedio en la botica (quand cette vipère pique, il n'y a pas de remède à la pharmacie). Quelquefois la lame est rayée de trois lignes parallèles dont le creux est peint en rouge, ce qui lui donne une apparence tout à fait formidable. La dimension de ces navajas varie depuis trois pouces jusqu'à trois pieds; quelques majos (paysans du bel air) en ont qui, ouvertes, sont aussi longues qu'un sabre; un ressort articulé ou un anneau qu'on tourne assure et maintient le fer. La navaja est l'arme favorite des Espagnols, surtout des gens du peuple; ils la manient avec une dextérité incroyable et se font un bouclier de leur cape roulée autour de leur bras gauche. C'est un art qui a ses principes comme l'escrime, et les maîtres de couteau sont aussi nombreux en Andalousie que les maîtres d'armes à Paris. Chaque joueur de couteau a ses bottes secrètes et ses coups particuliers; les adeptes, dit-on, à la vue de la blessure, reconnaissent l'artiste qui a fait l'ouvrage, comme nous reconnaissons un peintre à sa touche.

Les ondulations du terrain commençaient à devenir plus fortes et plus fréquentes, nous ne faisions que monter et descendre. Nous approchions de la Sierra-Morena, qui forme la limite du royaume d'Andalousie. Derrière cette ligne de montagnes violettes se cachait le paradis de nos rêves. Déjà les pierres se changeaient en rochers, les collines en groupes étagés; des chardons de six à sept pieds de haut se hérissaient sur les bords de la route comme des hallebardes de soldats invisibles. Quoique j'aie la prétention de n'être point un âne, j'aime beaucoup les chardons (goût qui, du reste, m'est commun avec les papillons), et ceux-ci me surprirent; c'est une plante superbe et dont on peut tirer de charmants motifs d'ornementation. L'architecture gothique n'a pas d'arabesques ni de rinceaux plus nettement découpés et d'une ciselure plus fine. De temps à autre nous apercevions, dans les champs voisins, de grandes plaques jaunâtres, comme si l'on eût vidé là des sacs de paille hachée; cependant cette paille, quand nous passions auprès, se soulevait en tourbillonnant et s'envolait avec bruit: c'étaient des bancs de sauterelles qui se reposaient; il devait y en avoir des millions: ceci sentait fort son Égypte.

C'est à peu près vers cet endroit que j'ai, pour la première fois de ma vie, véritablement souffert de la faim: Ugolin dans sa tour n'était pas plus affamé que moi, et je n'avais pas, comme lui, quatre fils à manger. Le lecteur, qui m'a vu à Valdepeñas m'ingurgiter deux tasses de chocolat, s'étonne peut-être de cette famine prématurée; mais les tasses espagnoles sont grandes comme un dé à coudre et contiennent tout au plus deux ou trois cuillerées. Ma tristesse fut surtout augmentée à la venta où nous laissâmes notre escorte, en voyant blondir, sous un rayon de soleil qui descendait par la cheminée, une magnifique omelette destinée au dîner de la troupe; je rôdai autour comme un loup dévorant, mais elle était trop bien gardée pour pouvoir être enlevée. Heureusement, une dame de Grenade, qui était dans la diligence avec nous, prit pitié de mon martyre et me donna quelques tranches de jambon de la Manche cuit au sucre, et un morceau de pain qu'elle tenait en réserve dans une des poches de la voiture. Que ce jambon lui soit rendu au centuple dans l'autre monde!

Non loin de cette venta, sur la droite de la route, se dressaient des piliers où étaient exposés trois ou quatre têtes de malfaiteurs: spectacle toujours rassurant et qui prouve que l'on est en pays civilisé.

La route s'élevait en faisant de nombreux zigzags. Nous allions passer le Puerto de los Perros: c'est une gorge étroite, une brèche faite dans le mur de la montagne par un torrent qui laisse tout juste la place de la route qui le côtoie. Le Puerto de los Perros (passage des chiens) est ainsi nommé parce que c'est par là que les Mores vaincus sortirent de l'Andalousie, emportant avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne. L'Espagne, qui touche à l'Afrique comme la Grèce à l'Asie, n'est pas faite pour les mœurs européennes. Le génie de l'Orient y perce sous toutes les formes, et il est fâcheux peut-être qu'elle ne soit pas restée moresque et mahométane.

On ne saurait rien imaginer de plus pittoresque et de plus grandiose que cette porte de l'Andalousie. La gorge est taillée dans d'immenses roches de marbre rouge dont les assises gigantesques se superposent avec une sorte de régularité architecturale; ces blocs énormes aux larges fissures transversales, veines de marbre de la montagne, sorte d'écorché terrestre où l'on peut étudier à nu l'anatomie du globe, ont des proportions qui réduisent à l'état microscopique les plus vastes granits égyptiens. Dans les interstices se cramponnent des chênes verts, des lièges énormes, qui ne semblent pas plus grands que des touffes d'herbe à un mur ordinaire. En gagnant le fond de la gorge, la végétation va s'épaississant et forme un fourré impénétrable à travers lequel on voit par places luire l'eau diamantée du torrent. L'escarpement est si abrupte du coté de la route, que l'on a jugé prudent de la garnir d'un parapet, sans quoi la voiture, toujours lancée au galop, et si difficile à diriger à cause de la fréquence des coudes, pourrait très-bien faire un saut périlleux de cinq à six cents pieds pour le moins.

C'est dans la Sierra-Morena que le chevalier de la triste figure, à l'imitation d'Amadis sur la roche Pauvre, accomplit cette célèbre pénitence qui consistait à faire des culbutes en chemise sur les roches les plus aiguës, et que Sancho Pança, l'homme positif, la raison vulgaire à côté de la noble folie, trouva la valise de Cardenio si bien garnie de ducats et de chemises fines. On ne peut faire un pas en Espagne sans trouver le souvenir de don Quichotte, tant l'ouvrage de Cervantes est profondément national, et tant ces deux figures résument en elles seules tout le caractère espagnol: l'exaltation chevaleresque, l'esprit aventureux joint à un grand bon sens pratique et à une sorte de bonhomie joviale pleine de finesse et de causticité.

À Venta de Cardona, où l'on changea de mules, je vis, couché dans son berceau, un joli petit enfant d'une blancheur éblouissante, et qui ressemblait à un Jésus de cire dans sa crèche. Les Espagnols, lorsqu'ils ne sont pas encore hâlés par le soleil, sont en général d'une blancheur extrême.

La Sierra-Morena franchie, l'aspect du pays change totalement; c'est comme si l'on passait tout à coup de l'Europe à l'Afrique: les vipères, regagnant leur trou, raient de traînées obliques le sable fin de la route; les aloès commencent à brandir leurs grands sabres épineux au bord des fossés. Ces larges éventails de feuilles charnues, épaisses, d'un gris azuré, donnent tout de suite une physionomie différente au paysage. On se sent véritablement ailleurs; l'on comprend que l'on a quitté Paris tout de bon; la différence du climat, de l'architecture, des costumes, ne vous dépayse pas autant que la présence de ces grands végétaux des régions torrides que nous n'avons l'habitude de voir qu'en serre chaude. Les lauriers, les chênes verts, les lièges, les figuiers au feuillage verni et métallique, ont quelque chose de libre, de robuste et de sauvage, qui indique un climat où la nature est plus puissante que l'homme et peut se passer de lui.

Devant nous se déployait comme dans un immense panorama le beau royaume d'Andalousie. Cette vue avait la grandeur et l'aspect de la mer; des chaînes de montagnes, sur lesquelles l'éloignement passait son niveau, se déroulaient avec des ondulations d'une douceur infinie, comme de longues houles d'azur. De larges traînées de vapeurs blondes baignaient les intervalles; çà et là de vifs rayons de soleil glaçaient d'or quelque mamelon plus rapproché et chatoyant de mille couleurs comme une gorge de pigeon. D'autres croupes bizarrement chiffonnées ressemblaient à ces étoffes des anciens tableaux, jaunes d'un côté et bleues de l'autre. Tout cela était inondé d'un jour étincelant, splendide, comme devait être celui qui éclairait le paradis terrestre. La lumière ruisselait dans cet océan de montagnes comme de l'or et de l'argent liquides, jetant une écume phosphorescente de paillettes à chaque obstacle. C'était plus grand que les plus vastes perspectives de l'Anglais Martynn, et mille fois plus beau. L'infini dans le clair est bien autrement sublime et prodigieux que l'infini dans l'obscur.

Tout en regardant ce merveilleux tableau, qui variait et présentait de nouvelles magnificences à chaque tour de roue, nous vîmes poindre à l'horizon les toits aigus des pavillons symétriques de la Carolina, espèce de village-modèle, de phalanstère agricole, élevé autrefois par le comte de Florida Blanca, et peuplé par lui d'Allemands et de Suisses amenés à grands frais. Ce village, bâti tout d'un coup, éclos au souffle d'une volonté, a cette régularité ennuyeuse que n'ont pas les habitations qui se sont groupées peu à peu au caprice du hasard et du temps. Tout est tiré au cordeau; du milieu de la place on voit tout le bourg: voici le marché de la place de Taureaux, voilà l'église et la maison de l'alcade. Certainement cela est bien entendu, mais j'aime mieux le plus misérable village poussé à l'aventure. Du reste, cette colonie ne réussit pas: les Suisses prirent le mal du pays et mouraient comme des mouches, rien qu'en entendant tinter les cloches; on fut obligé de suspendre les sonneries. Cependant ils ne moururent pas tous, et la population de la Carolina conserve encore des traces de son origine germanique. Nous fîmes à la Carolina un dîner sérieux, arrosé d'excellent vin, sans être obligés de mettre les morceaux doubles; nous n'allions plus de conserve avec le courrier, les chemins étant parfaitement sûrs de ce côté-là.

Des aloès d'une taille de plus en plus africaine continuaient à se montrer sur les bords de la route, et vers la gauche une longue guirlande de fleurs du rose le plus vif, étincelant dans un feuillage d'émeraude, marquait toutes les sinuosités du lit d'un ruisseau desséché. Profitant d'une halte de relais, mon camarade courut du côté des fleurs et en rapporta un énorme bouquet; c'étaient des lauriers-roses d'une fraîcheur et d'un éclat incomparables. On pourrait adresser à ce ruisseau, dont j'ignore le nom, et qui n'en a peut-être pas, la question de M. Casimir Delavigne au fleuve grec:

Eurotas, Eurotas, que font tes lauriers-roses?

Aux lauriers-roses succédèrent, comme une réflexion mélancolique à un vermeil éclat de rire, de grands bois d'oliviers dont le pâle feuillage rappelle la chevelure enfarinée des saules du Nord, et s'harmonie admirablement avec la teinte cendrée des terrains. Ce feuillage, d'un ton sobre, austère et doux, a été très-judicieusement choisi par les anciens, si habiles appréciateurs des rapports naturels, comme symbole de la paix et de la sagesse.

Il était environ quatre heures lorsque nous arrivâmes à Baylen, célèbre par la capitulation désastreuse qui porte ce nom. Nous devions y passer la nuit, et, en attendant le souper, nous fûmes nous promener par la ville et aux environs avec la dame de Grenade et une jeune personne fort jolie qui allait prendre les bains de mer à Malaga en compagnie de son père et de sa mère; car la réserve habituelle des Espagnols fait bien vite place à une honnête et cordiale familiarité, dès que l'on est sûr que vous n'êtes ni des commis voyageurs, ni des danseurs de corde, ni des marchands de pommade.

L'église de Baylen, dont la construction ne remonte guère au delà du XVIe siècle, me surprit par sa couleur étrange. La pierre et le marbre, confits par le soleil d'Espagne, au lieu de noircir comme sous notre ciel humide, avaient pris des tons roux d'une chaleur et d'une vigueur extraordinaires, qui allaient jusqu'au safran et au pourpre, des tons de feuilles de vigne à la fin de l'automne. À côté de l'église, au-dessus d'un petit mur doré des plus chauds reflets, un palmier, le premier que j'eusse jamais vu en pleine terre, s'épanouissait brusquement dans l'azur foncé du ciel. Ce palmier inattendu, révélation subite de l'Orient, au détour d'une rue, me fit un effet singulier. Je m'attendais à voir se profiler sur les lueurs du couchant le cou d'autruche des chameaux, et flotter le burnou blanc des Arabes en caravane.

Des ruines assez pittoresques d'anciennes fortifications offraient une tour assez bien conservée pour que l'on pût y monter en s'aidant des pieds et des mains et en profitant de la saillie des pierres. Nous fûmes récompensés de notre peine par une vue des plus magnifiques. La ville de Baylen, avec ses toits de tuiles, son église rouge et ses maisons blanches accroupies au pied de la tour comme un troupeau de chèvres, formait un admirable premier plan; plus loin, les champs de blé ondoyaient en vagues d'or, et tout au fond, au-dessus de plusieurs rangs de montagnes, l'on voyait briller, comme une découpure d'argent, la crête lointaine de la Sierra-Nevada. Les filons de neige, surpris par la lumière, étincelaient et renvoyaient des éclairs prismatiques, et le soleil, semblable à une grande roue d'or dont son disque était le moyeu, épanouissait comme des jantes ses rayons enflammés dans un ciel nuancé de toutes les teintes de l'agate et de l'aventurine.

L'auberge où nous devions coucher consistait en un grand bâtiment ne formant qu'une seule pièce avec une cheminée à chaque bout, un plafond de charpentes noircies et vernies par la fumée, des râteliers de chaque côté pour les chevaux, les mules et les ânes, et pour les voyageurs quelques petites chambres latérales contenant un lit formé de trois planches posé sur deux tréteaux et recouvert de ces pellicules de toile entre lesquelles flottent quelques tampons de laine que les hôteliers prétendent être des matelas, avec l'effronterie pleine de sang-froid qui les caractérise; ce qui ne nous empêcha pas de ronfler comme Épiménide et les sept dormants réunis.

On partit de grand matin pour éviter la chaleur, et nous revîmes encore les beaux lauriers-roses, éclatants comme la gloire et frais comme l'amour, qui nous avaient enchantés la veille. Bientôt le Guadalquivir aux eaux troubles et jaunâtres vint nous barrer le chemin; nous le passâmes en bac, et nous prîmes la route de Jaën. Sur notre gauche, l'on nous fit remarquer, frappée par un rayon de lumière, la tour de Torrequebradilla, et nous ne tardâmes pas à apercevoir l'étrange silhouette de Jaën, capitale du royaume de ce nom.

Une énorme montagne couleur d'ocre, fauve comme une peau de lion, pulvérulente de lumière, mordorée par le soleil, se dresse brusquement au milieu de la ville; des tours massives et de longs zigzags de fortifications antiques zèbrent ses flancs décharnés de leurs lignes bizarres et pittoresques. La cathédrale, immense entassement d'architecture, qui, de loin, semble plus grande que la ville elle-même, se hausse orgueilleusement, montagne factice auprès de la montagne naturelle. Cette cathédrale, dans le genre d'architecture de la renaissance, et qui se vante de posséder le mouchoir authentique où sainte Véronique recueillit l'empreinte de la figure de Notre-Seigneur, a été bâtie par les ducs de Medina-Cœli. Elle est belle, sans doute, mais nous la rêvions de loin plus antique et surtout plus curieuse.

En allant du Parador à la cathédrale, je regardai les affiches du spectacle; la veille, on avait joué Mérope, et le soir même on devait donner El Campanero de San-Pablo, por el illustrissimo señor don José Bouchardy, en d'autres termes: le Sonneur de Saint-Paul, de mon camarade Bouchardy. Être représenté à Jaën, une ville sauvage où l'on ne marche que le couteau à la ceinture et la carabine sur l'épaule, voilà qui est flatteur assurément, et bien peu de nos grands génies contemporains pourraient se targuer d'un succès pareil. Si autrefois nous avons emprunté quelques chefs-d'œuvre à l'ancien théâtre espagnol, aujourd'hui nous leur rendons bien la monnaie de leurs pièces en vaudevilles et en mélodrames.

Notre visite faite à la cathédrale, nous revînmes, ainsi que les autres voyageurs, au Parador, dont l'apparence semblait nous promettre un excellent repas; un café y était joint, et il avait tout à fait l'air d'un établissement européen et civilisé. Mais quelqu'un avisa, en se mettant à table, que le pain était dur comme de la pierre meulière, et en demanda d'autre. L'hôtelier ne voulut jamais consentir à le changer. Pendant la querelle, une autre personne s'aperçut que les plats étaient réchauffés et avaient dû être déjà servis dans des temps reculés. Tout le monde se mit à jeter les cris les plus plaintifs, et à demander un dîner neuf et entièrement inédit.

Voici le mot de l'énigme: la diligence qui nous précédait avait été arrêtée par les brigands de la Manche, de sorte que les voyageurs, emmenés dans la montagne, n'avaient pu consommer le repas préparé pour eux par l'hôtelier de Jaën. Celui-ci, pour ne pas perdre ses frais, avait gardé les mets, et nous les avait fait resservir, en quoi son attente fut trompée, car nous nous levâmes tous, et nous fûmes manger ailleurs. Ce malencontreux dîner a dû être présenté une troisième fois aux voyageurs suivants.

L'on se réfugia dans une posada borgne, où, après une longue attente, l'on nous servit quelques côtelettes, quelques œufs et une salade dans des assiettes écornées, avec des verres et des couteaux dépareillés. Le régal était médiocre, mais il fut assaisonné de tant d'éclats de rire et de plaisanteries sur la fureur comique de l'hôtelier voyant son monde sortir processionnellement, et sur le sort des malheureux à qui il ne manquerait pas de représenter ses poulets étiques rafraîchis pour la troisième fois par un tour de poêle, que nous fûmes dédommagés, et au delà, de la maigreur de la chère. Quand une fois la première glace de froideur est rompue, les Espagnols sont d'une gaieté enfantine et naïve d'un charme extrême. La moindre chose les fait rire aux larmes.

C'est à Jaën que j'ai vu le plus de costumes nationaux et pittoresques: les hommes avaient, pour la plupart, des culottes en velours bleu ornées de boutons de filigrane d'argent, des guêtres de Ronda, historiées de piqûres, d'aiguillettes et d'arabesques, d'un cuir plus foncé. L'élégance suprême est de n'attacher que les premiers boutons en haut et en bas, de façon à laisser voir le mollet. De larges ceintures de soie jaune ou rouge, une veste de drap brun relevée d'agréments, un manteau bleu ou marron, un chapeau pointu à larges bords, enjolivé de velours et de houppes de soie, complètent l'ajustement, qui ressemble assez à l'ancien costume des brigands italiens. D'autres portaient ce qu'on appelle un vestido de cazador (habit de chasseur), tout en peau de daim, de couleur fauve, et en velours vert.

Quelques femmes du peuple avaient des capes rouges qui piquaient de vives étincelles et de paillettes écarlates le fond plus sombre de la foule. L'accoutrement bizarre, le teint hâlé, les yeux étincelants, l'énergie des physionomies, l'attitude impassible et calme de ces majos, plus nombreux que partout ailleurs, donnent à la population de Jaën un aspect plus africain qu'européen; illusion à laquelle ajoutent beaucoup l'ardeur du climat, la blancheur éblouissante des maisons, toutes passées au lait de chaux, suivant l'usage arabe, le ton fauve des terrains et l'azur inaltérable du ciel. Il y a en Espagne un dicton sur Jaën: «Laide ville, mauvaises gens,» qui ne sera trouvé vrai par aucun peintre. Du reste, là-bas comme ici, pour la plupart des gens, une belle ville est une ville tirée au cordeau et garnie d'une quantité suffisante de réverbères et de bourgeois.

Au sortir de Jaën, l'on entre dans une vallée qui se prolonge jusqu'à la Vega de Grenade. Les commencements en sont arides; des montagnes décharnées, éboulées de sécheresse, vous brûlent, comme des miroirs ardents, de leur réverbération blanchâtre; nulle trace de végétation que quelques pâles touffes de fenouil. Mais bientôt la vallée se resserre et se creuse, les cours d'eau commencent à ruisseler, la végétation renaît, l'ombre et la fraîcheur reparaissent, le Rio de Jaën occupe le fond de la vallée, où il court avec rapidité entre les pierres et les roches qui le contrarient et lui barrent le passage à chaque instant. Le chemin le côtoie et le suit dans ses sinuosités, car, dans les pays de montagnes, les torrents sont encore les ingénieurs les plus habiles pour tracer des routes, et ce qu'on peut faire de mieux, c'est de s'en rapporter à leurs indications.