Cet article a été extrait et préparé à partir de sa version publiée dans Annales de l'Institut Colonial de Marseille, t. 9, 1902.
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| Mission A. Chevalier, 1899-1900. | Sénégal-Soudan. |
Fig. 1. — Thiès. — Un Baobab pendant la saison des pluies.
UN VOYAGE
SCIENTIFIQUE
à travers l’Afrique occidentale
SOUDAN FRANÇAIS, SÉNÉGAL, CASAMANCE
PRÉFACE
Vers la fin de l’année 1899, après avoir consulté divers spécialistes coloniaux au nombre desquels il voulut bien me comprendre, M. le gouverneur général Chaudié prit la louable résolution de faire organiser une mission de jeunes savants appelés à aller étudier sur place les richesses naturelles peu connues encore du Sénégal et d’en rapporter des spécimens pour les faire figurer à l’exposition universelle de 1900. C’était la meilleure manière d’appeler l’attention sur des produits jusque là restés sans utilisation ou même inconnus, et d’asseoir sur une étude raisonnée et méthodique de ces ressources l’effort de la colonisation et la mise en valeur du Sénégal. Cette mission fut constituée ainsi qu’il suit : M. le Dr Lasnet, médecin des colonies, était appelé (ses observations antérieures sur la côte occidentale d’Afrique le désignant plus particulièrement pour cette spécialité) à étudier l’ethnographie et à diriger la mission ; M. Cligny, agrégé, docteur ès sciences, et plus particulièrement zoologiste, était chargé de l’étude de la faune ; M. Rambaud, licencié ès sciences et plus spécialement géologue, était chargé des études stratigraphiques et géologiques ; enfin, à M. Chevalier, botaniste, licencié ès sciences, était réservée toute la partie essentiellement végétale. Pour être complet, je dois ajouter que M. Tranchant, peintre, ancien élève de l’École des Beaux-Arts, avait été, à titre d’adjoint, chargé de la partie artistique. L’œuvre de cette mission, bien que réalisée dans un temps très limité (elle arriva de Saint-Louis en novembre 1899 et devait rentrer en avril 1900, date de l’ouverture de l’Exposition), a donné des résultats inespérés. Ils ont fait l’admiration de tous ceux à qui a pu échoir la bonne fortune de pouvoir examiner en détail les produits qu’elle a exposés dans le pavillon du Sénégal-Soudan au Trocadéro. On peut dire sans crainte qu’elle a fait mieux connaître et apprécier le Sénégal.
Mais la principale contribution apportée à ce succès est certainement due à M. A. Chevalier dont la sphère d’action et d’observation a été de beaucoup plus large que celle de ses collègues. Ce jeune savant avait, en effet, utilisé toute l’année 1898 à une exploration scientifique du Soudan, organisée par le général de Trentinian, en vue d’étudier les ressources végétales d’une vaste région dont la conquête était récente. Il la terminait à peine et se proposait de rentrer en France pour prendre un repos très mérité, pour mettre de l’ordre dans ses magnifiques récoltes, enfin pour en publier les résultats, lorsque, à son passage à Saint-Louis, en fin 1899, M. le gouverneur général Chaudié lui demanda de poursuivre son œuvre au Sénégal. Et c’est ainsi que nous avons eu le double avantage de voir au Trocadéro les produits végétaux utilisables et peu connus du Soudan et du Sénégal exposés sous le nom de M. Chevalier.
Voici comment s’exprime fort justement, au sujet de cette collection, l’auteur anonyme de la notice sur le Pavillon du Sénégal-Soudan à l’Exposition de 1900[1] : « Les collections exposées par ce distingué botaniste occupaient la plus grande partie des vitrines réservées à la mission. Elles ne renfermaient cependant qu’un nombre infime des plantes qu’il a recueillies au cours de ses deux explorations. M. Chevalier a parcouru un itinéraire de 8.000 kilomètres et a réuni 10.000 échantillons botaniques qui permettront d’élaborer une flore à peu près complète du Sénégal et une flore déjà sérieuse du Soudan.
« Dans ses collections figuraient de nombreux spécimens de Graminées, de plantes alimentaires et de plantes médicinales. Les plantes industrielles, les plantes tinctoriales et textiles, les plantes à caoutchouc et à gomme étaient aussi largement représentées.
« Citons une curieuse plante saccharifère : le bourgou, qui croît en abondance et sans culture aux rives du Niger, et sur laquelle M. Chevalier a, le premier, attiré l’attention. Le bourgou pourrait, d’après lui, servir à fabriquer sur place un sucre à bon marché à l’usage des noirs. Citons encore la liane à indigo Caraba (Lonchocarpus cyanescens) dont il a le premier signalé l’emploi par les indigènes.
« Dans son exploration de la flore, M. Chevalier a été préoccupé surtout de la recherche des végétaux qui peuvent contribuer au développement économique de la colonie en lui fournissant des produits utilisables. Il s’est demandé quels sont les meilleurs procédés de culture et de récolte, par quels moyens on peut améliorer les espèces existantes. La notice et les rapports dont sa mission fait l’objet seront consultés avec fruit par tous ceux que préoccupe l’avenir de notre grande colonie de l’Afrique occidentale. » J’ai cité ce passage tout entier parce qu’il indique déjà dans quel sens sera orienté et avec quelle ampleur de vue conçue la relation de ce voyage par son auteur.
La mission organisée par le général de Trentinian comprenait une quinzaine de membres. On connaît les intéressants rapports de M. Coppolani, chargé de l’étude des questions afférentes à l’Islam, ceux de M. Henri Hamet sur le caoutchouc ; M. Baillaud a fait connaître, dans la Géographie (1900), ses observations sur l’organisation économique du pays et sur les routes commerciales qu’il a suivies dans le nord. Quant aux artistes de la mission, MM. Mérite et H. de la Nézière, leurs œuvres ont figuré, en 1900, au Salon et à l’Exposition universelle (Pavillon du Sénégal-Soudan). En somme, cette exploration a montré que si le Soudan n’est pas d’une richesse incomparable, il recèle cependant suffisamment d’éléments de prospérité pour devenir une colonie de premier ordre. Ses produits forestiers de haute valeur, comme le caoutchouc et la gomme, une agriculture indigène très avancée, enfin une population déjà nombreuse de noirs généralement intelligents, attachés au sol, facilement perfectibles en tant que cultivateurs ou éleveurs, sont autant de facteurs déjà acquis pour une colonisation rapide, si nous savons les utiliser conformément aux espérances de la France. Cette mission aura en outre mieux fait connaître le pays et fourni des résultats généraux très appréciables, capables d’éclairer la route que la colonisation devra suivre désormais, et de la fixer sur les moyens d’ensemble dont elle peut disposer. Ce sera donc le grand honneur du général de Trentinian d’avoir été un des premiers à préparer cette colonisation en envoyant sur place des chercheurs spécialisés dans diverses branches de la science en vue d’étudier, au Soudan, les ressources de tout ordre. Il est à souhaiter que ce double exemple, venu d’une part du général de Trentinian et de l’autre de M. Chaudié, soit contagieux, car il reste encore bien des colonies à explorer avec méthode. Malheureusement la dislocation du Soudan a fait, au point de vue qui nous occupe, reléguer au second plan l’intérêt d’ensemble qui résulte de ces explorations scientifiques et qui s’attachait à cette contrée, une alors, et aujourd’hui démembrée. Dans cette mission spéciale au Soudan, M. Chevalier était chargé de toute la partie botanique, et c’est son journal de voyage que nous publions partiellement ici aujourd’hui.
Embarqué à Bordeaux le 18 novembre 1898, il arrivait à Bamakou, sur les bords du Niger moyen, dans les premiers jours du mois de janvier 1899. Le séjour de M. Chevalier dans la boucle du Niger se divise en deux étapes très distinctes : d’une part, l’itinéraire à travers la région sud et le territoire militaire de la Volta ; de l’autre, le parcours des régions du nord et en particulier la traversée de la région de Tombouctou. Partout il a fait preuve des mêmes qualités : d’une part, endurance aux privations qu’impose forcément une pareille mission, et, de l’autre, opiniâtreté au travail de récolte et sagacité profonde dans l’observation. Je voudrais laisser, avant qu’il aborde les détails du superbe et long voyage dont le panorama va se dérouler sous ses yeux, le lecteur sous l’impression de l’immensité des difficultés vaincues et de la fécondité des résultats obtenus malgré les moyens très restreints dont disposait la mission. M. Chevalier, oubliant un moment la fin tragique de son camarade Legeal, avec la modestie qui le caractérise, a bien déclaré dans une des nombreuses conférences qu’il a faites depuis son retour, qu’au moment où il réalisait son voyage, on pouvait déjà circuler à travers presque tout le Soudan français, même dans les territoires militaires, sans le secours d’une escorte armée. Il est allé plus loin et affirme que dans les provinces encore inexplorées, mais où le prestige du blanc est solidement assis, l’Européen, accompagné de deux ou trois tirailleurs dont les chéchias et les fusils en imposent toujours, passera sans difficulté partout où des troupes plus fortes échoueront. Mais ce sont là des manifestations de la confiance que donne légitimement le succès, et, à ce point de vue, nul n’était plus autorisé que M. Chevalier à tenir ce langage rassurant pour tous les explorateurs de l’avenir.
Professeur Dr Édouard Heckel,
directeur-fondateur des Annales de l’Institut colonial.
INTRODUCTION
Il a fallu la bienveillante insistance de M. le professeur Heckel pour me décider à publier les notes de voyage qui vont suivre. Simples observations de brousse détachées des carnets d’un naturaliste, elles n’ont d’autre intérêt que d’être l’expression de ce qu’il a vu touchant l’histoire naturelle et l’agriculture tropicale, au cours d’un voyage de dix-huit mois accompli au Soudan et au Sénégal de 1898 à 1900. Ce sont des notes écrites sans prétention, pendant les fatigues de chaque étape journalière, souvent même aux haltes de quelques minutes que l’on fait en marche pour reposer les porteurs, et elles gardent l’empreinte des circonstances défavorables dans lesquelles elles ont été rédigées. Le plus souvent, en effet, il m’était impossible de revoir ces notes aux gîtes d’étapes et dans les postes où je passais. Les naturalistes, au courant des difficultés que l’on éprouve à préparer d’importantes collections botaniques dans n’importe quel pays tropical, comprendront la peine que j’ai dû avoir pour former ces collections dans un pays nouveau, non organisé et à peine pacifié, où il fallait chaque jour lever la tente pour aller camper à 25 ou 30 kilomètres plus loin, et transporter constamment, par tous les temps, ces mêmes collections qui comprenaient à mon retour, environ 3.000 numéros, 10.000 parts d’herbiers et plus de deux tonnes d’échantillons de bois, de plantes dans l’alcool et de produits végétaux divers. Dans de semblables conditions, même en ayant la bonne fortune de ne pas être terrassé par la fièvre, il est impossible à un Européen voyageant seul, de songer à compléter les notes qu’il a prises en route : tout le temps disponible doit, en effet, être consacré à former les collections et à les préparer.
Ces notes, ébauchées rapidement, avaient donc besoin d’être soigneusement revues à mon retour, complétées par des observations que je n’avais pas eu le temps de consigner en cours de voyage, et élaguées de tout ce qui était superflu. J’aurais voulu, en outre, donner un tableau complet des récoltes botaniques de chaque jour et encadrer le tout dans quelques chapitres où j’aurais généralisé les observations de détail en présentant un tableau synthétique des résultats de la mission.
Malheureusement, absorbé par les préparatifs d’un nouveau voyage dans l’Afrique centrale (région du Chari), le temps m’a manqué pour pratiquer ces retouches et rassembler en un tout uniforme ces extraits de mes carnets de voyage que je présente tels qu’ils ont été écrits sur place.
Je prie donc le lecteur de m’accorder toute son indulgence pour ce modeste opuscule.
Dans la seconde partie, je donnerai ultérieurement un tableau des végétaux utiles les plus remarquables étudiés au cours de mon expédition.
Qu’il me soit permis d’exprimer ma reconnaissance à M. le professeur Heckel qui a bien voulu accueillir ce travail dans les Annales de l’Institut colonial de Marseille et se charger des retouches, de l’impression et des corrections avec le concours de M. le professeur Perrot.
Je tiens à remercier également M. J. Poisson, assistant au Muséum d’histoire naturelle, et M. Hua, sous-directeur du laboratoire de botanique systématique de l’Ecole des Hautes-Études, pour les précieux conseils qu’ils m’ont donnés dans la détermination de mes échantillons botaniques.
Mon voyage en Afrique tropicale, accompli sous les auspices du Ministère des colonies, a duré dix-sept mois, de la fin de novembre 1898 à la fin de mars 1900. Au moment de la capture de Samory, en octobre 1898, M. le général de Trentinian, lieutenant-gouverneur du Soudan français, organisa une mission économique dont une partie des membres devaient étudier les moyens de mettre en valeur la nouvelle colonie. C’est de cette mission que j’eus l’honneur de faire partie, avec le programme bien précis de m’occuper de l’étude de la végétation et spécialement des ressources agricoles et forestières du Soudan.
Pour le remplir, il me fallait une grande liberté d’action et les moyens de parcourir tout le pays depuis la région forestière de la Côte d’Ivoire jusqu’à la région désertique du Sahara. Cette liberté et ces moyens, M. le général de Trentinian me les accorda avec une bonté dont je lui suis profondément reconnaissant. Après avoir suivi la ligne d’étapes habituelles : Badumbé-Kita, Bammako et remonté le Niger jusqu’à Siguiri, je visitai successivement la région sud du Soudan (cercles de Siguiri, Kankan, Kouroussa, Bougouni) ; l’ancien pays de Samory (Wassoulou) ; le territoire de Sikasso que nous venions d’occuper après un siège sanglant (1er mai 1898) ; la région de Sindou et le Pays de Tourgas (ou Turcas) qui n’était pas encore conquis ; le Territoire de la Volta (Bobo-Dioulasso et San) ; le Minianka en pleine effervescence quand je le traversai ; le cercle de Djenné ; la région Nord ; Tombouctou où je séjournai près d’un mois ; les abords des grands lacs (lacs Télé, Faguibine, Daouna, Sompi, Débo) ; enfin, je revins par la merveilleuse vallée du Niger moyen, où je pus étudier à loisir les prairies du bourgou et fixer l’avenir du coton dans cette contrée.
Pendant tout le temps que dura ce voyage, je reçus les encouragements les plus bienveillants, l’aide la plus effective de M. le général de Trentinian, et au moment de rentrer en France, peu de semaines avant la dislocation du Soudan, il me faisait parvenir à Tombouctou le télégramme suivant :
No 2051. Lieutenant-gouverneur à M. Chevalier, chargé de mission, attendu à Tombouctou.
« Général de Trentinian me charge de vous transmettre télégramme suivant ; citation : je suis heureux de vous voir prolonger au Soudan votre séjour dont la colonie et la science tireront large profit. Obligé d’aller prendre quelques mois de repos en France, je vous prie d’adresser vos rapports au colonel Vimard qui connaît vos recherches et s’intéresse vivement à votre mission. »
Signé : Colonel Vimard.
Si je voulais citer tous les officiers et les administrateurs civils qui favorisèrent mes travaux, il me faudrait nommer tous les Européens rencontrés dans les postes que je visitai. Je suis très fier de dire que c’est en grande partie à leur aide, à leur excellente hospitalité qui me dispensait des soins matériels de la vie pendant mon séjour dans les postes, à la bonne volonté et même au dévouement qu’ils mirent toujours à me procurer les escortes et les moyens de transport pour mes collections — et ce n’était pas une mince besogne ! — c’est grâce à toutes ces circonstances favorables, dis-je, que j’ai pu recueillir dans un pays où la végétation est pauvre, des collections relativement importantes.
Je n’ai garde enfin d’oublier le brave Morifin Khôné, Bambara originaire du village natal de Samory, et qui, avant mon arrivée avait déjà, comme domestique d’officiers, couru tous les sentiers du Soudan pendant les dernières campagnes, et le petit Seïdon Diallo, jeune Toucouleur dont l’intelligence éveillée me permit de recueillir un ample vocabulaire des noms de plantes dans les diverses langues soudanaises.
Tous les deux, comme préparateurs, m’ont rendu de grands services, et l’excellent Morifin m’a accompagné pendant toute la durée de mon voyage au Soudan avec un dévouement absolu. Collaborateurs inconcients, ils ont contribué, sans le savoir, à faire connaître aux hommes blancs les richesses végétales de leur beau pays.
Mon expédition botanique du Soudan était heureusement accomplie et j’allais rentrer en France, lorsqu’à mon passage à Saint-Louis, dans les premiers jours de décembre 1899, je fus retenu par M. Chaudié, gouverneur général de l’Afrique occidentale, pour continuer les mêmes recherches au Sénégal.
M. Milhe-Poutingon, directeur de l’Afrique à l’Union coloniale, nommé commissaire de l’Exposition du Sénégal (Exposit. Univ. 1900), avait eu l’heureuse pensée de constituer une mission technique qui devait aller recueillir sur place les matériaux scientifiques propres à faire connaître « les ressources qui peuvent se trouver en germe dans les couches géologiques, dans la faune et la flore si variées et encore si imparfaitement connues de la colonie ».
Comme botaniste de cette mission qui comprenait en outre : MM. le Dr Lasnet, chargé des recherches ethnographiques ; Cligny, des recherches zoologiques, et P. Rambaud de la géologie, je restai quatre mois de plus en Afrique occidentale. Pendant ce temps, je parcourus une partie du Cayor et du Baol, la région littorale des Nyayes, la presqu’île du Cap-Vert, enfin le territoire de la basse et la moyenne Casamance.
L’administration du Sénégal voulut bien continuer à la nouvelle mission la même bienveillance et les mêmes marques d’intérêt qui avaient tant favorisé la réussite de l’expédition scientifique du Soudan.
C’est pourquoi je suis heureux de rendre un commun hommage de reconnaissance à M. le gouverneur général Chaudié et au général de Trentinian.
J’ai en outre de grandes obligations envers : MM. Aubry-Lecomte, directeur des affaires indigènes du Sénégal, et de Caze, administrateur en chef des colonies ; Léon d’Erneville, président du Comité local de l’Exposition du Sénégal ; l’administrateur Valzi et le capitaine Séguin, commandants des cercles de la Casamance ; Marsat, maire de Dakar ; Gabard, maire de Rufisque, mort quelques semaines après mon départ, victime de son dévouement pendant l’épidémie de fièvre jaune de 1900. Je les remercie pour l’aide qu’ils m’ont procurée. — Enfin, j’ai trouvé dans les principaux comptoirs commerciaux de la côte le plus obligeant accueil, notamment aux factoreries de la Compagnie française de l’Afrique occidentale et aux maisons Devès et Chaumet, Morel frères, Maurel et Prom, Roy et Laglaize, etc.
Les représentants de ces maisons ont grandement favorisé ma tâche et m’ont procuré parfois d’utiles renseignements sur la valeur et l’avenir économique des productions que j’étais chargé d’étudier.
Grâce à ces concours précieux, j’ai pu, malgré la trop courte durée de la mission du Sénégal, recueillir, outre les produits qui ont figuré à l’Exposition universelle de 1900 et qui ont été donnés au Jardin colonial de Nogent-sur-Marne, un nombre important de collections de plantes et noter bon nombre d’observations nouvelles sur l’agriculture indigène d’un pays déjà étudié à de fréquentes reprises, depuis deux siècles.
Quelques naturalistes de valeur se sont, en effet, avant mon voyage, occupés de la flore du Sénégal et ont formé, dans cette contrée, de riches collections conservées au Muséum d’histoire naturelle de Paris.
Je citerai seulement ceux à qui nous devons les plus importantes recherches : l’illustre Adanson parcourut le Sénégal de 1749 à 1753 ; le jardinier J.-M.-C. Richard, fondateur de la station de Richardtoll, le plus ancien jardin d’essai des colonies françaises, demeura au Sénégal de 1817 à 1820.
Le pharmacien Leprieur, botaniste distingué, parcourut une grande partie de la colonie de 1824 à 1829.
Le botaniste-agronome Perrottet, directeur des cultures de la Sénégalaise, puis, chargé de voyages scientifiques par la colonie, resta au Sénégal de 1824 à 1829, et à son retour en France, il commença, en collaboration avec les botanistes Guillemin et Claude Richard, la publication de la Flore de Sénégambie, ouvrage dont malheureusement un seul volume sur trois a été publié de 1830 à 1833.
Le naturaliste Heudelot fit un premier séjour au Sénégal de 1825 à 1831, comme directeur des cultures de l’établissement de Richardtoll et en rapporta quelques plantes. De 1830 à 1837, il fut chargé de mission au Sénégal par le Muséum d’histoire naturelle, il parcourut les pays nouveaux du Wallo et du Ouli, les rives de la Gambie, la Casamance et le Rio-Nunez. Dans cet important voyage, il a recueilli des collections botaniques qui ont constitué, jusqu’à ces dernières années, le fonds le plus considérable concernant la flore de l’Afrique occidentale.
Le jardinier Th. Lécard s’occupa d’études agricoles au Sénégal de 1865 à 1867 ; en 1880, le Ministère de l’Instruction publique le chargea d’une mission dans le Haut-Fleuve ; de ce dernier voyage il rapporta un herbier assez important et les fameux Ampelocissus ou « vignes du Soudan » autour desquels on fit tant de bruit en 1881.
Malheureusement la plupart des collections que ces voyageurs ont formées, au prix d’efforts si pénibles, dorment dans nos musées nationaux, et, jusqu’à ce jour, il ne s’est pas trouvé un botaniste français pour reprendre l’œuvre commencée par Guillemin et Perrottet et interrompue par la mort de l’un et le départ de l’autre pour l’Inde française. La flore du Sénégal, colonie française depuis cinq siècles, reste encore à publier !
Les matériaux d’études ne manquent pourtant pas. Pour le Soudan français, il en est autrement.
Toutes les tentatives faites par des naturalistes, avant l’expédition du général de Trentinian, pour aller étudier la flore et les productions agricoles et forestières du Soudan, ont malheureusement échoué.
Heudelot avait le désir ardent de pénétrer dans le pays de Bambara, jusqu’à la province du Bourré et jusqu’au Niger, et revenir ensuite à travers le Fouta-Djalon. Dans une lettre datée de Saint-Louis, le 10 juillet 1837, lettre retrouvée dans les archives du Muséum, il parle de ce voyage avec enthousiasme. Il avait, hélas ! trop préjugé de ses forces. Épuisé par les fatigues de son précédent voyage aux Rivières du Sud et brisé par les fièvres, il mourut quelques semaines plus tard sans avoir pu entamer son projet.
En 1880, Lécard ne put s’avancer au delà de la moyenne Falémé et il mourut un mois à peine après son retour en France.
Vers 1888, sur la demande du colonel Galliéni, le Ministère de l’Instruction publique confiait une mission à un jeune botaniste du Muséum, M. Berthelot, préparateur au laboratoire de botanique systématique de l’École des Hautes-Études. Berthelot mourait à son tour au Félou peu de jours après son arrivée à Kayes, avant d’avoir pu commencer ses recherches.
Plus heureux que mes devanciers, j’ai pu, non seulement atteindre le Niger moyen, mais encore parcourir pendant près d’une année les territoires de la boucle de ce grand fleuve et m’avancer, d’une part, dans le territoire de la Haute-Volta, de l’autre, dans le territoire de Tombouctou, où notre infortuné camarade Legeal, le géologue de la mission du général de Trentinian, avait été massacré par les Touareg quelques mois plus tôt.
Bien que j’aie vu se succéder toutes les saisons dans cette contrée et que j’aie accompli un itinéraire de 8.000 kilomètres à travers la brousse et le long des fleuves soudanais, je demeure convaincu que les collections que j’ai rapportées sont bien modestes par rapport à ce qui reste à découvrir dans ces vastes savanes. Elles forment les premiers éléments pour la flore du Soudan. Mais pour bâtir un monument comparable à celui que les Allemands ont édifié pour la flore de l’Afrique orientale allemande, il faudra encore l’effort de nombreux travailleurs. Les naturalistes français qui voudront s’engager dans cette voie trouveront, pour leurs recherches, un champ immense, une mine inépuisable à exploiter. Et à leur retour ils auront, comme nous l’avons eue, la satisfaction d’avoir accompli le plus beau voyage qu’il soit possible de rêver et d’avoir goûté dans la brousse immense, au milieu de la nature vierge, les jouissances les plus pures et les plus variées. Enfin, s’ils découvrent, parmi les richesses infinies de la flore tropicale, des produits nouveaux utilisables pour l’homme, ou s’ils saisissent de meilleurs procédés d’exploitation des produits déjà employés, ils auront contribué à la grandeur de leur pays dont les colonies sont aujourd’hui la suprême ressource. En outre, ils auront aidé, selon leurs moyens, à assurer le développement de la vie humaine et l’épanouissement de la civilisation dans l’Afrique noire si déshéritée à tant d’égards.
Paris, le 25 mars 1902.
| Mission A. Chevalier, 1899-1900. | Sénégal-Soudan. |
Fig. 2. — Bakel. Bords du Sénégal.
UN VOYAGE
SCIENTIFIQUE
A travers l’Afrique occidentale
SOUDAN FRANÇAIS, SÉNÉGAL, CASAMANCE
PAR
M. Auguste CHEVALIER,
Docteur ès-sciences naturelles,
Botaniste du laboratoire colonial du Muséum
CHAPITRE PREMIER
Bammako
Région du Haut-Niger et ancien pays de Samory (de Siguiri à Sikasso par Kouroussa, Kankan et Bougouni).
15-21 janvier 1899. — Bammako est situé à 1.800 mètres du Niger, dans une sorte d’entonnoir formé dans la région montagneuse environnante qui livre passage au Niger. Des ruisselets ne tarissant jamais coulent au fond de vallons étroits et se précipitent par chutes d’eau dans la vallée du Niger.
Les collines environnantes ont en moyenne de 400 mètres à 500 mètres d’altitude au-dessus de la mer.
Les contreforts de ces collines viennent se terminer sur la rive gauche du Niger, au pied même de la ville, en des sortes de tables séparées par d’étroites coupures entaillées dans les rochers de grès. Tel est, par exemple, le vallon du Soknafi.
Le poste est à 2 kilomètres du fleuve ; sur la route qui y conduit, les Européens ont planté une belle avenue de n’tabas (Sterculia cordifolia Cav.) et des doubalés (Ficus Rokko Warb. et Schweinf.). A 600 mètres de là, on aperçoit sur la droite de la route un bosquet sacré. C’est là que les Bambaras se réunissent certaines nuits et que les griots se réfugient pour accomplir les rites de leur fétichisme.
En quittant la route du Niger pour s’enfoncer dans un sentier suivi seulement par les piétons, large au plus de 50 centimètres, on rencontre sur la droite un arbre gigantesque dont le tronc a de 6 à 8 mètres de circonférence et dont les rameaux dénudés s’étendent sur un immense rayon. C’est un Ficus de la section Sycomore dont les feuilles ovales-allongées, au début de leur végétation, sont teintées en rouge écarlate et font ressembler de loin l’arbre à un gigantesque Fromager à fleurs pourpre (Bombax Buonopozense Beauv.).
En continuant à suivre le sentier, on traverse un bois-taillis couvert de Sés ou Karités (Butyrospermum Parkii Kotschy) ; il s’y trouve aussi à profusion des buissons d’un arbuste en fleurs, dont les quatre pétales d’un blanc sale, incurvés, répandent une odeur agréable de vanille. C’est le Ximenia americana L. Partout on trouve la plante à fleurs jaunes.
Une région, au pied de collines, est couverte de Légumineuses atteignant jusqu’à 2 m. 50 de haut. On arrive au bas d’un escarpement de grès stratifiés, que les mulets ne peuvent franchir ; les femmes le gravissent pour arriver plus vite au village. Nous sommes obligés de tourner la roche en descendant vers le ruisseau, puis nous traversons des clairières dénudées, couvertes d’éboulis de roches ferrugineuses latéritiques : sortes de poudingues, formés de blocs gréseux cimentés dont la taille varie de celle de la tête à celle d’une noisette ; ces rognons anguleux ne sont pas roulés. Dans le fond du vallon coule paisiblement un marigot ; de grandes tables de grès caverneux, très ferrugineux, avec du grès supérieur compact, viennent mourir à nos pieds.
Les rives très verdoyantes sont bordées de palmiers ban (Raphia vinifera Beauv.) d’énormes n’tabas en fleurs, de Ficus à grandes feuilles, de Cassia en fleurs, de Karités. Au-dessous de cette haute végétation, se trouvent : une petite Composée à fleurs violettes répandue partout dans ce genre de station au Soudan (c’est un Ageratum très voisin de celui que nos horticulteurs cultivent), une Papilionacée à fleurs jaunes en grappe, une sorte de niébé sauvage (Vigna) grimpant dans les n’tabas, une espèce de Dioscorea formant des buissons épais, malheureusement non fleuris. Le fond du ruisseau est couvert d’algues vertes analogues à nos lentilles d’eau, on y trouve aussi le Nitella gracilis d’Europe. Sur les bords croissent des Cypéracées spéciales.
Une partie des terrains avoisinant le village est transformée en champs de mil récolté et en jardins. A 500 mètres environ des jardins, on passe sous un gros sé couvert de gris-gris attachés (chiffons, plumes, brins d’herbe). Tout homme qui arrive ici doit déposer quelque chose sur l’arbre, s’il veut éviter d’être inquiété par les mauvais génies. Enfin près de l’entrée existe un bois sacré ou comatou dont l’étendue est de 20 ares environ. C’est un massif épais de verdure, formé d’arbres et de lianes qui les enlacent ; le tout constitue un fourré inextricable sous lequel on peut pourtant circuler à travers d’étroites galeries. Par les trouées on peut entrevoir la végétation formée de Tamariniers, d’Acacia pennata Willd. à fleurs blanches en boules, de Cassias (tribas), de sabas (Landolphia Senegalensis D. C.) enlacés dans les arbres.
Le lundi, les habitants (hommes adultes) s’y réunissent. Le chef du village pénètre le premier dans le bosquet et sacrifie des poulets et des pintades. Ces oiseaux sont cuits sous le Karité et mangés en commun en buvant du dolo (bière de sorgho, fabriquée pour la circonstance). Les femmes et les enfants n’assistent pas à ce repas nocturne, et si par hasard une femme s’aventure de ce côté, dès qu’elle s’aperçoit de sa méprise, elle s’enfuit éperdue en poussant des cris. On voit, sous le Karité, des traces de quatre à cinq feux avec pierres, servant à faire cuire les volailles tuées chaque semaine dans le bois sacré.
Dans le village de Sicoro, il existe un grand doubalé (Ficus Rokko) avec onze troncs enracinés qui, à la manière du Banyan de l’Inde (Ficus religiosa L.) soutiennent comme des piliers les branches de l’autre. Ces troncs s’enterrent sur un périmètre de 30 pas. Quoique l’un d’eux soit un peu plus gros que les autres, il est impossible de reconnaître lequel a constitué la tige primitive. Du haut de l’arbre descendent, enlacés sur le tronc ou les branches, des faisceaux de racines de grosseurs variables. Il y en a de la taille du bras ; d’autres, plus grêles que les doigts de la main, pendent sans pouvoir atteindre encore le sol. Les troncs qui pénètrent en terre paraissent, eux-mêmes, formés de plusieurs faisceaux de racines accolées à une racine centrale bien plus forte. Ce banyan a des feuilles vertes assez récentes. Il n’y a pas encore trace de fleurs. Il est situé devant la case du chef de village et sert d’arbre à palabres. Deux grandes dalles de schiste noir servant de sièges, ainsi qu’une chaise basse analogue au siège de Samory, se trouvent au pied du banyan. Les grosses racines du Ficus courent en saillie au-dessus du sol et peuvent aussi servir de sièges. Sous l’arbre, je remarque une grande quantité de graines de palmier ban, dont les enfants ont mangé la pulpe.
Les cours sont ordinairement entourées de murs en terre hauts de 2 mètres environ. Une rue, large par endroits de 1 m. 50 à peine, traverse le village dans toute sa longueur.
Je me dirige vers Goumi, en suivant la vallée du Bankoni. Cette vallée très humide est riche en humus mais elle est très étroite. D’un côté c’est le marais, de l’autre, c’est le rocher. Chacune de ces stations possède sa végétation propre. Le marais est ordinairement occupé par de petits jardins clôturés. On y trouve beaucoup d’oignons indigènes et quelques pieds de piments. J’ai remarqué aussi quelques arbres, notamment des Papayers avec fruits. Le bord du ruisseau est occupé par de nombreux palmiers ban et par beaucoup de n’tabas aux fleurs parfumées. La circonférence de quelques troncs est de 3 à 4 mètres. Souvent les rameaux fleuris pendent jusqu’au ras du sol.
Au delà de Sicoro je rencontre deux Sés (Karités) en fleurs, mais ceux-ci ont conservé une partie de leurs vieilles feuilles. Je remarque aussi deux Tamariniers fleuris.
Les terres cultivées en Mil (depuis longtemps récolté) s’avancent jusque dans le rocher entre les blocs de pierre. Sur ces rochers croissent beaucoup de grandes Euphorbes cactiformes donnant au paysage un aspect très caractéristique.
Au bord du ruisseau, un espace très humide à terrain sablonneux, non envahi par les grandes herbes, représente une rizière abandonnée. Ce sol est très riche en plantes intéressantes. Pour le rendre propre à la culture, les habitants ont groupé le sol par tas, afin de faire couler les eaux dans les intervalles ; ils préparent ainsi la terre pour les cultures de l’hivernage prochain.
A 500 ou 1.000 mètres du village, j’aperçois un groupe de plusieurs beaux Ficus à gros fruits, appelés tourous. C’est le Sycomore du Soudan occidental. Quelques troncs peuvent avoir 6 mètres de circonférence. Lorsque le soleil devient trop ardent, nous rentrons à Bammako en longeant le pied de la falaise gréseuse et nous cheminons pendant plus d’une heure à travers une brousse assez épaisse, parsemée de loin en loin de verts buissons de lianes à caoutchouc ordinairement très chétives.
Ruisseau du massif de Soknafi ou Mikoungo
(à 2 kilomètres de Bammako entre les carrières et la route de Kayes).
Le ruisseau du Soknafi passe dans Bammako tout près du poste. En amont des carrières de grès de Bammako, servant à l’empierrement de la route, il coule dans la vallée au milieu des champs de Mil. Sa largeur est seulement de 1 à 2 mètres. Sur des sables desséchés qui sont dans son lit, croissent quelques herbes et une Fougère ; sur les bords, une touffe d’Ampelocissus en fleurs (Vigne du Soudan) a des tiges divergentes hautes de 0 m. 50 à 1 mètre et formant de petits buissons. Je trouve aussi une Papilionacée à fleurs jaunâtres et à feuilles entières ; c’est une sorte de mébé en fleurs et fruits grimpant dans les buissons. Au bord du ruisseau, croissent de nombreux et beaux Ficus nommés toros par les indigènes, et des n’tabas en fleurs. Ces fleurs visitées par les fourmis ont des corolles souvent mutilées.
C’est sur ce ruisseau, à 1 kilomètre environ du poste, que se trouve la jolie cascade que l’on entend bruire à plusieurs centaines de mètres de distance. L’eau tombe du haut du Soknafi sur des rochers en gradin d’une longueur de 150 mètres environ. Les bords de cette chute sont occupés par une verdure épaisse, formée surtout de massifs de lianes se rejoignant d’un bord à l’autre. Du côté du nord, croissent de petites colonies d’un Adianthum annuel, desséché en cette saison. Du côté exposé au soleil, il y a de nombreuses touffes d’un Aspidium en pleine végétation qui croît indifféremment entre les fentes des rochers ou sur la terre. Dans le lit même du ruisseau, se trouvent des masses énormes de radicelles formant des paquets de queues de renard, à travers lesquelles l’eau filtre goutte à goutte. Sur ces racines ainsi que sur les pierres s’observent quelques Mousses. Je remarque aussi quelques Hépatiques, des Algues vertes, des Diatomées rougeâtres ; dans les fentes se trouvent quelques gros arbres, notamment des n’tabas, des Ficus, des Papillonnacées grimpantes et surtout l’Abrus precatorius L. dont la spontanéité n’est pas douteuse au Soudan. A cette époque de l’année ses feuilles se dessèchent, les gousses mûres s’entr’ouvrent et laissent voir les graines d’un beau rouge vif avec leur petite cicatricule noire. D’autres graines assez analogues, mais à cicatricule blanche, proviennent d’une Papilionacée ligneuse appelée daro en Bambara[2].
Les racines mises à nu des diverses essences qui constituent la végétation de la cascade forment parfois des masses si épaisses que l’eau s’y perd et passe dessous. Sur le haut de la montagne du Soknafi, le terrain est caillouteux, très ferrugineux. La roche de grès fin, tendre, a été décomposée, et il s’est formé en dessus une roche rouge plus ou moins caverneuse. C’est généralement un poudingue analogue, par son origine, au limon des plateaux, s’en allant aisément en rognons (variant de la grosseur d’une prune à la grosseur du poing) pendant la saison des pluies et jonchant toute la surface de ces cailloux. La végétation sur ce sol est à peu près nulle. On aperçoit de grandes surfaces dénudées ou des espaces occupés par de petites Graminées tout à fait desséchées. Dans les rochers on trouve la grande Euphorbe cactiforme, très rameuse, atteignant jusqu’à 3 mètres de haut, ainsi qu’un Tephrosia à folioles d’un blanc argenté en dessous, à tige ligneuse à la base. Le plateau est couvert de blocs ferrugineux épais.
Dans la partie la plus escarpée du roc, une calebasse est remplie de petits cailloux roulés, arrachés au poudingue par le ruissellement ; ce sont de petites pierres formées de minerai de fer (limonite) presque pur, avec lequel les indigènes chargent parfois leurs fusils. Tout indigène qui se rend à la ville par le sentier au bord duquel est placée la calebasse doit y déposer lui-même son petit caillou, s’il veut éviter les mauvais sorts. Les musulmans eux-mêmes se conforment à ces usages fétichistes.
Visite au champ de cultures de M. Gilium.
Ce champ se trouve à 1.500 mètres de Bammako, dans la vallée très fertile du Niger.
On creuse le sol pour en retirer une argile blanc-grisâtre qui, desséchée au soleil, sert à faire des briques non cuites. Cette couche est ordinairement couverte d’une épaisseur de terre végétale de un mètre. Ce terrain, situé entre les fours à chaux et le Niger, est parsemé de petits canaux, pleins d’eau en toute saison, qui drainent l’humidité et tiennent le sol très frais. Toutes les excavations faites pour avoir des fontaines ou pour se procurer de la terre à brique sont aussitôt remplies d’eau. C’est là que MM. Gilium et Pillet comptent demander une concession de 40 hectares et où ils ont déjà fait des essais de semis de blé.
Fig. 3. — Nègres apportant du caoutchouc sur le marché de Siguiri (Soudan).
La culture du blé est excessivement intéressante. C’est le point le plus méridional du Soudan où cette culture ait réussi ; mais elle est très coûteuse par suite des soins qu’elle réclame. L’ensemble reviendra à plus de 500 francs, soit un peu plus de 0 fr. 50 le litre. Le terrain était déjà cultivé en blé de temps immémorial par un indigène qui suspendit la culture à l’arrivée des bandes d’El-Hadj-Omar, par suite du refoulement des Maures qui n’étaient plus à Bammako pour consommer le blé. M. Gilium a repris cette culture cette année même. Le blé ensemencé est le blé de Tombouctou.
Les essais faits par M. Gilium avec les blés d’Espagne et d’Algérie n’ont pas eu de succès. Le meilleur blé a été semé en octobre. Les semis les plus tardifs ont mal réussi. Quelques pieds commencent à avoir des épis et des chaumes jaunes, mais non encore mûrs. Ces chaumes ont une hauteur de 0 m. 80 à 1 mètre. Je n’ai vu sur ce blé ni parasite, ni rouille, ni Ustilaginée, ni ergot. Certains épis sont seulement un peu enroulés sur eux-mêmes et paraissent avortés. Ils se sont mal épanouis au sortir de la gaine. Dans les épis presque mûrs, les grains sont petits et paraissent fort légers. Une planche a été repiquée ; elle est bien plus vigoureuse et offre un plus grand nombre de chaumes par souche. J’ai compté des touffes qui avaient de 15 à 25 chaumes à raison de 7 à 8 paires de groupes d’épillets par épi et 3 grains par groupe d’épillets, soit 60 grains par épi. Cette quantité est tout à fait exceptionnelle, car les épis à 15 et 20 grains sont les plus nombreux. De même, dans les carrés qui n’ont pas été replantés, les touffes sont très fournies sur les bords des carrés ou des allées, tandis qu’à l’intérieur il n’y a ordinairement que de 1 à 3 chaumes par pied. Les touffes repiquées sont un peu plus avancées comme maturité. Elles sont distantes de 0 m. 15 à 0 m. 20 ; les feuilles sont encore très vigoureuses. Ces blés sont arrosés deux fois par jour. Le sol lui-même est très humide. M. Gilium a fait creuser des rigoles pour faire écouler l’eau. L’indigène qui soigne ce blé et qui le cultivait avant l’arrivée de M. Gilium, prétendait qu’en drainant ainsi, on empêcherait le blé de pousser. Il se trompait, car là où les pieds sont au fond des rigoles, ils ont des souches bien plus fournies. C’est probablement l’excès d’humidité qui est cause de ce beau développement. M. Gilium a fait aussi des essais de blé de graines d’Algérie et d’Espagne. Ils n’ont pas réussi. Il est vrai que les ensemencements avaient été faits tard. Les souches se sont bien développées ; les chaumes sont nombreux et les feuilles abondantes, mais ils ne sont pas montés, et les feuilles sont plutôt retombantes.
Les autres cultures de M. Gilium sont prospères. Je remarque des petits pois et des haricots nains chargés de gousses. Il est à noter que tous les légumes de France cultivés au Soudan ont une taille bien plus petite que dans les pays tempérés. Cela tiendrait-il à la sécheresse qu’ils endurent au milieu du jour ? On les arrose généralement matin et soir dans les jardins des postes, mais l’arrosage, pratiqué après 8 heures du matin, aurait pour résultat de brûler les feuilles et pourrait même tuer en quelques jours de jeunes semis, tant est grande l’évaporation. Les choux, les laitues, les asperges de France sont semés en ce moment. L’asperge indigène ne vaudrait rien. Les laitues et les chicorées montent très vite. Les choux-fleurs réussissent à condition qu’on les couvre avec des feuilles dès qu’ils commencent à se développer. Les melons réussissent également, mais il faut les envelopper avant leur maturité. Cette précaution leur permet de mieux mûrir et empêche un ver de s’y mettre.
Une cressonnière est établie sur le bord du ruisseau. Le cresson se présente toujours sous la forme à petites feuilles de France (var. microphylla). Il réussit admirablement à condition qu’il y ait toujours de l’eau copieusement. En plusieurs points de la ligne des convois, on utilise les voitures Lefèvre hors de service pour faire des cressonnières en les remplissant de terreau et en y versant deux ou trois seaux d’eau chaque matin. Au bord du fleuve on exploite les coquilles d’une huître d’eau douce, du genre Etheria, pour la fabrication de la chaux.
Parmi les plantes que je remarque au bord du Niger se trouve le Polygonum amphybium L.
Langana.
24 janvier. — Nous nous arrêtons sur un immense banc de sable large de 1.500 mètres environ. A l’opposé du rivage se trouvent des mares et un marigot que l’on peut contourner. Le village de Langana est à 7 kilomètres. Le chef envoie du dolo, boisson fermentée faite avec le mil, de couleur blond blanchâtre ; elle a le goût du poiré fermenté avec une arrière-saveur désagréable de mil. Au bord du fleuve, il n’y a généralement aucune végétation sur les bancs de sable mobile et fin. Les vagues y dessinent des ondulations et de petits moutonnements comme sur les bords de la mer. Çà et là, à sa surface, se trouve une sauterelle grise, de couleur identique au sable.
Il y a seulement quelques traces de végétation au bord du marigot et des mares, des herbes très courtes formant de fins tapis verts (G. miliaeum Raddi = G. gracillimum Perr.). Sur les bancs de sable, je récolte un minuscule Gnaphalium à tiges blanches cotonneuses, hautes de 1 à 5 centimètres, à fleurs d’un blanc jaunâtre, il est mêlé de petits Cyperus formant des touffes de 3 à 4 centimètres de largeur. Sur le bord du marigot se trouvent quelques touffes de saules (Salix Safsaf Forsk.) et la Papilionacée à très longues gousses, à fleurs assez grandes, pendantes, jaunes intérieurement, maculées de brun extérieurement. Des bosquets épais bordent les deux rives du fleuve, là où les sables ne s’avancent pas au loin dans les terres. Au point où nous nous arrêtons, la laissée de sable est très étroite, l’eau vient à quelques mètres seulement des bords escarpés, boisés et vaseux. Je rencontre des Saules et des Légumineuses. Les grands bosquets s’étendant à l’intérieur des terres ont disparu et sont remplacés par de vastes savanes de Graminées sèches appartenant surtout au genre Andropogon. Les buissons n’apparaissent que de très loin en très loin et sont constitués surtout par des Nauclea inermis Baill. Quelques arbres en fleurs se trouvent sur les talus escarpés. Dans une petite crique, je remarque un entassement de gros blocs de rochers. Ils sont creusés de cuvettes, en partie découvertes. Au large, à côté du Niger, se trouvent des tourbillons et des fosses creusées par l’action du fleuve ainsi que des bancs d’Etheria dont les coquilles sont toutes vides.
Kangaba.
25 janvier. — Sur les bords du fleuve, et parfois au milieu, se trouvent de larges bancs de sable ; au delà un cordon de bois épais formant galerie, puis la brousse. Nous passons au confluent du Sankarani. A cet endroit, le fleuve est assez profond. Ses bords et ceux de la rivière sont très boisés. De grandes touffes de saules trempent leurs rameaux dans l’eau.
Le village des Somonos de Kangaba est situé sur un petit monticule au bord du fleuve. Sur la rive, nous trouvons en train de sécher des paquets d’une espèce d’Hibiscus connue des indigènes sous le nom de da (bambaras et malinkès). C’est le chanvre d’Afrique (Hibiscus cannabinus L.) spontané en Sénégambie. Il est cultivé comme textile par les indigènes et atteint de 1 mètre à 1 m. 50 de hauteur. On lie les tiges en paquets gros comme deux fois le bras et on les fait rouir dans le Niger, puis sécher au soleil. Lorsque les feuilles sont tombées, les fruits avec leurs graines mûres adhèrent encore à la tige. On décortique ensuite la plante à la main, sans briser la partie ligneuse de la tige, utilisée comme combustible. Dans le village il y a deux beaux pieds de banan (Eriodendron anfractuosum D. C.) ayant perdu à peu près toutes leurs feuilles. Ils laissent pendre leurs fruits analogues à ceux des Bombax. Derrière les maisons se trouvent quelques carrés d’une plante potagère cultivée par les femmes indigènes. Elle vient d’être semée. Cette plante appelée boron (malinké) est mangée en couscous par les indigènes. C’est une espèce d’Amarante, vraisemblablement une variété de l’Amaranthus caudatus L. A la sortie du village, nous traversons un petit marigot presque desséché, puis à un quart d’heure de là, des champs de mil récolté.
Le village malinké de Kangaba est à 2 ou 3 kilomètres du village des Somonos. Il est précédé d’une dépression marécageuse, utilisée chaque année, pour la culture du riz. Ce riz est récolté, mais la base des chaumes reste encore debout. Kangaba est un village ruiné, autrefois très important. Il existe encore un vaste carré entouré de murs de la tata, où toutes les cases sont démolies. J’aperçois quatre dattiers. Ce sont les premiers que je rencontre au Soudan. Les régimes ne font que commencer à se développer. Il y a, en outre, autour du village quelques petits Baobabs mutilés presque réduits à l’axe formé par le tronc. Chaque année on coupe les jeunes rameaux feuillés pour les manger dans le couscous et la plante se développe avec peine. Le tabac est très beau. Il appartient à l’espèce Nicotiana rustica L. Les pieds sont hauts de 0 m. 80 à 1 mètre. Ceux qui sont cultivés à l’ombre des arbres sont beaucoup plus robustes.
Le chef du village est de grande taille et couvert de bijoux ; boucles d’oreilles en or, énormes colliers au cou, aux bras, aux pieds et dans les cheveux. Son frère et ses fils viennent nous saluer. Ce sont de forts beaux types aux traits très réguliers, aux yeux vifs, au teint noir bronzé. C’est, paraît-il, le type malinké très pur.
Koundian.
16 février. — De Kouroussa à Koundian, la brousse est épaisse. Quelques kobis (Carapa Touloucouna Guill. et Perr.) se trouvent au bord du marigot au delà du village de Moussaïa. Le Karité est absent ou très rare. Une Légumineuse à fleur jaune odorante est très abondante. Je remarque de jolis Ipomaea à corolles jaunes et d’autres espèces à fleurs roses et pourpres. Les lianes sont assez communes, mais le goïn (liane à caoutchouc) est plus rare que précédemment. Il y en a de gros troncs au bord de la route qui présentent des incisions. Un arbuste à fruit jaune comme l’orange est assez commun : c’est le Strychnos innocua Delile. Le bouré comestible est en fleurs et couvert de jeunes feuilles complètement épanouies. Il semble identique au Gardenia Thunbergia L. fils, ou voisin de cette espèce. D’autres individus sont entièrement dépourvus de feuilles et possèdent leurs petits fruits jaune pâle mûrs.
Le grand bouré est dépourvu de feuilles ; ses fruits tombent. C’est une espèce très voisine de la précédente, mais bien différente, à peine de la grosseur d’une poire, à mésocarpe ligneux non comestible, mais servant à fabriquer des cendres dont la lessive est employée pour la fabrication du savon indigène.
On traverse un marigot asséché avec des bambous et de nombreux palmiers. Je remarque au bord la Mélastomacée à grandes fleurs pourpres de Sicoro, une petite Papilionacée à fleurs roses et près du sentier une Labiée à fleurs blanches inodores. Le fond asséché du marigot est nu et couvert de terre floconneuse rougeâtre. J’aperçois des n’tabas, des sômons, communs dans la brousse et un Bassia. A l’entrée du village se trouvent de nombreux exemplaires de la Bignoniacée de Kouroussa, en pleine floraison. A 100 mètres du village, le griot avec un balafon, accompagné de deux acolytes portant également cet instrument, donnent un grand tamtam à mon arrivée, accompagnés des moussos (femmes) et bilacoros tous munis d’instruments de musique. Je suis bien accueilli par le chef du village. Koundian est un petit village qui paraît assez pauvre. J’y remarque des plants de bananiers, des papayers, quelques baobabs, des jardins plantés de diabas (échalottes). Au milieu se développent les pousses d’un Canna qui est commun alentour. Un Baobab relativement jeune est décortiqué à la base du tronc sur une longueur d’un mètre ; les fibres sont jetées au pied. On les laisse ainsi sécher quelque temps avant de les utiliser pour faire des cordages. Sur la partie décortiquée suinte une sorte de mucilage blanchâtre, gluant, ayant l’aspect de la résine, mais inodore.
Nono.
20 février. — C’est un grand village ruiné par le siège des Français. Il occupe encore une dizaine d’hectares d’étendue, mais les cases sont éloignées et dispersées. On trouve des cultures autour du village, des manguiers, des papayers en grand nombre, des orangers, des citronniers, des dattiers. Pour y venir, on traverse d’abord un petit marigot au sortir de Diendenia ; un peu plus loin, on passe la rivière Bagué presque à sec. Sur les bords, les femmes cultivent des oignons et du tabac. Les jeunes semis sont arrosés fréquemment. Je traverse Morigueya où je rencontre quelques lianes goïn (Landolphia Heudelotii D. C.). Les papayers sont nombreux dans le village.
De Sanguiana à Moussaïa.
23 février. — Le pays est toujours fort boisé ; on traverse à diverses reprises des bois de sô et de sanan. Les colocolo sont très communs partout sous forme de petits buissons à feuillage rougeâtre. J’ai aperçu aussi des sômons. Partout la brousse est en pleine végétation. De toutes parts, des pousses sortent du sol et épanouissent leurs jeunes feuilles puis leurs fleurs.
A quoi attribuer ce renouveau qui paraît avoir commencé vers le 1er janvier ? La température et le climat ne peuvent l’expliquer. Le sol est sec à plusieurs pieds de profondeur. Les nuits sont, il est vrai, un peu plus fraîches dans les vallées ; la rosée, le matin, est abondante, surtout sur les Graminées.
Les feuilles sensibles sont très nombreuses dans la brousse, surtout à cette époque de l’année, alors qu’elles sont jeunes ; la nuit surtout, la plupart des Légumineuses laissent pendre leurs folioles et dès le soir, ces feuilles endormies donnent au port des arbres et à l’aspect du paysage, une allure bien différente de celle qu’il aura pendant la journée, au grand soleil.
Les plantes qui fleurissent maintenant, en général, ont des feuilles développées avant les fleurs. Cependant on trouve fréquemment, pour la même espèce, des arbres en feuilles (de l’année précédente) sans fleurs, des arbres dépouillés de feuilles mais fleuris, enfin des arbres couverts de fleurs et de jeunes feuilles. Après une heure de marche environ, nous arrivons dans une région où se trouvent des cases complètement détruites. La brousse a déjà envahi tout l’emplacement. C’est, paraît-il, un village détruit par Samory. Je trouve à côté quelques exemplaires de tingué en fleurs et fruits. Cet arbuste est le Cordia Myxa L. non spontané, mais naturalisé aux alentours des villages de la boucle du Niger. Il n’est pas rare de rencontrer de jeunes baobabs dans la brousse, aux points où se trouvent des restes de cases.
De Kankan à Bougouni par Falama et Iantola.
A la sortie du village de Kankan et dans tous les alentours, quelques beaux banans sont en train d’ouvrir leurs capsules pleines d’une bourre moins soyeuse que celle du boumou (Bombax Buonopozense Beauv.).
La région entourant Kankan constitue une plaine assez vaste limitée d’un côté par le Milo qui, sur l’autre rive, est bordé de hauteurs. Cette plaine de Kankan est fort nue à cette époque de l’année. Il y a très peu d’arbres dans la brousse. De loin en loin on aperçoit la grande Euphorbe cactiforme formant des touffes impénétrables. Je rencontre pour la première fois, en fleurs, un petit Acacia à tiges cendrées, à fleurs blanches, très odorantes.
Quelques marigots en terrain plat (plutôt des mares) sont près du sentier. Les bords en sont envahis par un Jussieua avec ses racines blanc d’ivoire, faisant saillie hors de l’eau, à pointe tournée vers le haut.
A 1 kilomètre à peine de Kerfamouria, on traverse un marigot dont les bords sont occupés par plusieurs arbres intéressants en fleurs. Le village de Kerfamouria est assez important, tous les habitants sont musulmans. La mosquée, pittoresque, est surmontée de chapiteaux emboités. Ce sont simplement des termitières construites sur les plateaux ferrugineux par le Termes mordax (d’après Schweinfurth) et qui forment ici des motifs de décoration très remarquables. Le village est environné, de toutes parts, par la grande Euphorbe cactiforme qui sert même à faire des clôtures.
A l’intérieur du village, je remarque de beaux orangers chargés de fruits, des papayers, quelques bananiers, de jeunes pieds de sounsoun (Spondias dubia Guil. et Perr.). Entre Kerfamouria et Foucé, le lougan est assez étendu et contient des cultures de mil, de manioc et de coton.
Foucé.
20 mars. — Les orangers sont ici de haute taille, formant de véritables arbres de 10 mètres de haut. Les fruits sont déjà enlevés. Le sounsoun n’est pas encore en fleurs. Le village est assez important. De Foucé à Diangana on marche dans la brousse ; le terrain est uniforme. Les ntés sont très abondants ; les fruits pendent en longues grappes ; quelques-uns commencent à mûrir. Ils sont de la grosseur et de la couleur d’une grosse prune reine-claude. A côté se trouvent des sés encore en fleurs. De Kankan à Diangana, le saba est commun. La liane est en pleine végétation ; certains rameaux sont en fleurs, d’autres sont chargés de fruits en train de mûrir. Tous ont revêtu leurs jeunes feuilles.
J’observe sur la route un Ficus dont les feuilles sont tombées. Il est surmonté d’un autre Ficus de la même espèce, déjà grand, qui s’est développé sur le tronc du premier. Il est en pleine végétation, couvert de feuilles et de figues. Ses racines descendent en faisceaux le long du tronc du gros Ficus et l’emboîtent. La liane goïn est assez commune ; les arbustes sont couverts d’incisions ; les fruits vont bientôt mûrir. Le chef du village de Diangana nous fait un bon accueil. Les habitants sont tous musulmans. J’observe dans le village des papayers, des dattiers et quelques orangers.
Guirila et Koba.
21 mars. — De Diangana à Guirila, la route est monotone. On trouve une ou deux montées ferrugineuses assez raides ; les pierres sont couvertes de mousses. A Diangana, les orangers sont nombreux et portent des fruits. Je remarque aussi des dattiers et des pommiers d’acajou (Anacardium occidentale Gærtn.). A l’entrée et à la sortie du village, j’aperçois des trophées de cornes de bœufs et d’antilopes et sur le trophée de sortie, une tête énorme de caïman. En sortant du village, nous passons le Milo, presque à sec. Sur les bords on cultive du diéfa diaba (Tephrosia Vogelii Hook.). Sur une longueur de 6 à 8 kilomètres, on parcourt une région, envahie par la brousse, et couverte de plateaux ferrugineux où le goïn est assez commun. Je remarque aussi le colocolo en fleurs, assez commun, une Ombellifère, une Euphorbiacée. On rencontre un village de cultures et plusieurs autres entièrement détruits et abandonnés. Tous les villages détruits par Samory se retrouvent, dans la brousse, marqués par les baobabs qui croissent sur l’emplacement abandonné. A notre arrivée au village de Koba, nous trouvons les notables qui nous attendent sur le chemin. Koba est encore un village presque ruiné qui paraît avoir eu autrefois une importance assez grande si on en juge par l’emplacement des cases détruites. On y cultive le mil, le maïs. Le diefa-diaba est très commun ; le coton n’est pas rare.
J’aperçois des plantes de jeunes orangers, quelques bananiers, des papayers et des pommiers d’acajou non encore fleuris.
Maréna et Faralako.
24 mars. — La route que nous suivons au départ de Komana n’est pas très pittoresque. On traverse un marigot à 1 kilomètre environ de Komana.
La liane goïn est assez abondante. Les chercheurs de caoutchouc, en beaucoup d’endroits, ont fait tomber les lianes des arbres qui leur servent de support. L’extrémité en est ordinairement morte, desséchée. Sur chaque segment compris entre deux entailles, un bourgeon dressé donnant un jeune rameau vigoureux s’est développé.
Le couroumalé (Landolphia amœna Hua) est assez commun.
Les villages de Maréna et de Marenakoro sont à une distance de 300 mètres l’un de l’autre. A Marena je trouve un Kolatier assez vigoureux, sans fruits. Au pied se trouve un carré d’ananas actuellement en fleurs.
Pour arriver au prochain village, il faut traverser un marigot, très profondément encaissé, bordé d’une épaisse verdure. Ce passage s’effectue sur un pont de branches, suspendues dans les lianes, assujetties tant bien que mal avec des rubans d’écorces. Le village de Marenakoro est pauvre. J’y goûte, pour la première fois au Soudan, d’exquis hydromel (ledolo). On le fabrique de la façon suivante : dans un canari on verse du miel resté presque toujours mélangé à la cire. On y ajoute deux cinquièmes d’eau environ. On chauffe et on laisse fermenter pendant trois jours. La fermentation se fait à gros bouillons avec une écume abondante.
Maréna, d’après les indigènes, appartiendrait déjà au Ouassoulou. Le village est entouré d’un lougan assez vaste où le cotonnier est très abondant. On y trouve aussi, en grande quantité, le fafetone (Calotropis procera Ait.) qui me paraît avoir été introduit là, parce qu’on ne le rencontre que dans le lougan autour des villages. A 8 kilomètres de Maréna, on traverse un marigot étroit, à sec, mais bordé d’un large ruban de verdure. De ce point jusqu’à Morodiana, le sentier longe une clairière herbeuse, marécageuse, qui doit être fréquentée par les éléphants. Elle répand actuellement une odeur infecte due à l’assèchement survenu après les pluies d’il y a quinze jours.
Nous arrivons à l’emplacement de Morodiana dont il ne reste plus que quelques pans de cases. La brousse a déjà envahi cet emplacement où j’ai récolté une jolie Orchidée à bulbe (Lissochilus ?). Morodiana est entouré de puits creusés dans une sorte de gravier rougeâtre, finement caillouteux, ressemblant aux graviers des plateaux ferrugineux mais en différant par des éléments également rougeâtres, roulés plus fins et associés à de petits morceaux anguleux de quartz blanc laiteux. C’est dans ce terrain qu’on rencontre des paillettes d’or. Il existe aussi, parmi ce gravier, des morceaux de roche compacte, noire, analogue aux schistes, et de la grosseur du poing. Cette dépression représente donc une cuvette d’alluvions arrachés aux massifs environnants. Au delà du village, se trouvent de profondes tranchées, remplies d’eau et de vase où croissent des plantes aquatiques (Nymphæa caerulea Savign.-faux irafua). Ces tranchées qui communiquent avec la dépression herbeuse signalée plus haut, ont évidemment été creusées autrefois pour la recherche de l’or.
Le chef du village de Faralako m’apprend que l’on connaissait l’or dans tout le pays avoisinant avant le passage de Samory. Depuis on n’en recueille plus. Le pays est presque désert, les cultures sont abandonnées. C’est à peine si les quelques survivants peuvent faire venir le mil nécessaire à leur subsistance. Le lougan entourant le village est grand. On y trouve : le manioc, le cotonnier et quelques jeunes papayers.