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Voyage scientifique à travers l'Afrique occidentale

Chapter 33: Sindou.
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About This Book

Le récit relate une mission scientifique en Afrique occidentale consacrée principalement à l'étude de la flore, aux collectes d'échantillons et à l'inventaire des ressources végétales utiles. L'auteur décrit itinéraires et terrains parcourus, méthodologie de récolte, ainsi que observations sur plantes alimentaires, médicinales, tinctoriales, textiles et industrielles (caoutchouc, gommes), et signale usages autochtones et possibilités d'exploitation agricole et industrielle. Rapports sur cultures locales, suggestions de mise en valeur et notices de collections complètent une chronique mêlant terrain, science pratique et recommandations économiques.

Falama.

24 mars. — Ce village est complètement détruit mais il a eu autrefois une assez grande importance. Il était entouré d’une tata dont les pans subsistent. Il y a environ une dizaine de cases habitées. Autrefois il y en a eu deux cents. Rien ne peut donner une impression plus triste que la vie de tous ces villages aujourd’hui anéantis. Ils se succèdent sans arrêts depuis plusieurs jours, et l’emplacement de plusieurs est impossible à retrouver, la brousse ayant recouvert les derniers vestiges des cases.

A une demi-heure de là, on traverse la rivière Sankarani appelée par les indigènes Yorobaradan. Elle est presque aussi large et profonde que le Milo et encombrée de bancs de sable dans lesquels on a fraîchement creusé des excavations qui paraissent avoir été faites pour chercher de l’or. Le fleuve est poissonneux. Il est bordé de cultures de diefa-diaba et de l’arbre à fleurs jaunes des bords du Niger (Pterocarpus esculentus Schum. et Th.). Il faut une heure pour se rendre de Sankarani à Falama.

Je rencontre au bord du sentier les restes saignants d’une antilope, reliefs certains d’un repas de fauve, probablement d’une panthère, animal très commun dans le pays. Le village de Falama a été détruit par les sofas de Samory. Le chef actuel et son fils sont atteints d’une sorte de lèpre rongeante. Le corps et les membres sont couverts de plaies ou de cicatrices. Les mains sont réduites à des moignons. Les premières articulations des doigts ont disparu. Ils viennent me demander du cognac et de l’absinthe persuadés que l’alcool les guérira.

La récolte du mil a été anéantie par les sauterelles. Les épis sont secs et vides ; les chaumes desséchés sont restés dans les lougans. Comme un fléau ne marche jamais sans l’autre, les rats sont extrêmement abondants. Il y en a des légions qui viennent sous ma table dehors, pendant le dîner, pour ramasser les miettes de pain. Le fafetone existe dans les lougans. Il est appelé tintogola. Les habitants mettent du latex de tintogola dans les trous où ils sèment chaque graine d’arachide pour que la plante vienne mieux (?). J’ai vu dans le village un pied de ricin jeune et un pied de Solanum à épines et grosses baies jaunes. La liane goïn est assez commune autour du village ; le chef a des boules de caoutchouc dans sa case. Il se plaint des gens de Kankan et de Kouroussa qui viennent ramasser cette substance jusqu’aux alentours des lougans.

Toukoro et Damélara.

25 mars. — Nous partons de Faralatro à une heure du matin. Pendant tout le trajet de nuit, des bandes de perdrix partent des bords du sentier. Parfois un gros oiseau de proie s’échappe avec un grand bruit d’ailes. Avant le lever du soleil, des oiseaux trompettes (Balearica pavonina) se font entendre. A 3 kilomètres de Faralatro, on traverse une région couverte de puits destinés à la recherche de l’or. On retrouve des puits semblables avant d’arriver à Toukoro.

Nous traversons Gonko dont il ne reste plus guère trace. Vers 5 heures et demie nous rencontrons de nombreuses et pittoresques montées riches en goïn. Plus loin, on traverse un marigot assez important, rempli d’eau claire, tout bordé de grands cosos (Berlinia) dont les belles grappes de fleurs blanches poudrent agréablement la végétation verdoyante des bords du marigot. Le coso (Berlinia acuminata Soland.) est certainement l’un des plus beaux arbres de ces contrées quand il est en fleurs. Les grappes formées de grandes corolles blanches parfumées forment d’immenses traînées le long des ruisseaux. Plus tard elles laissent pendre de larges gousses aplaties, veloutées et couleur de vieux bronze. Le tronc laisse exsuder une espèce de gomme copal qui n’est pas exploitée.

Une demi-heure après, j’arrive au village ruiné de Toukoro. Deux cases ont été récemment édifiées et sont habitées par une famille de pêcheurs. Une mousso (femme) est en train d’enfumer des poissons par un procédé fort primitif. Le gril haut de 50 centimètres a été établi avec quatre piquets fourchus sur lesquels sont disposées des baguettes de nété formant toit. Là-dessus sont placés les poissons ouverts et vidés. On fait du feu au-dessous. Les cases sont entourées de cotonniers et de cultures de mil. A la sortie du village, on traverse un marigot boueux rempli de Canna, de joncs (Maya des Bambaras) de Cladium et d’une infinité de Cypéracées. Il est bordé d’arbustes parmi lesquels, je remarque le niago (malinké), le diagou (bambara), le coguira.

Le tomboro (Zizyphus Jujuba Lamk.) reparaît mais ne semble exister que près de l’emplacement des anciens villages où il aurait été planté. Je rencontre plusieurs villages détruits et des lougans très vastes abandonnés tout le long du chemin. Les lianes goïn çà et là sont saignées. Le saba présente partout une deuxième période de végétation ; les rameaux inférieurs anciens sont chargés de fruits non encore mûrs ; les jeunes rameaux sont couverts de feuilles d’un beau vert tendre et chargés de fleurs. Les nétés sont très abondants ; ce sont avec les manans (Lophira alata Banks.), les ntabas (Cola cordifolia Benn.), les sanans (Daniella thurifera Benn.), les arbres dominants de la région.

Le Cassytha guineensis Schum. et Thönn., rencontré déjà aux environs de Bammako et de Kouroussa, est commun ici et couvre la plupart des buissons de ses tiges fauves, filamenteuses.

Les singans sont toujours en fleurs. Leur floraison dure fort longtemps, car déjà en décembre ils s’épanouissaient sur la ligne des convois. La maturité des fruits de manans est complète ; ils tombent et quelques femmes en font provision afin d’utiliser la graisse pour la fabrication du savon indigène.

Une butte dénudée, cultivée, précède le village de Ouassana. Elle paraît servir à faire les cultures durant la saison hivernale. Un épais buisson de l’Euphorbe de Kankan existe sur cette butte.

Ouassana est au fond d’une cuvette qui doit être très humide durant l’hivernage. J’ai remarqué dans le village des oignons, du boron et du n’goyo (Solanum Pierreanum Paill. et Bois). Les cotonniers sont cultivés dans la région. Nous partons pour Danéla ; il faut environ une heure et demie de marche pour s’y rendre. Sur le chemin, d’énormes baobabs dont les bourgeons commencent à s’épanouir, marquent l’emplacement d’anciens villages. Nous arrivons à Ouassana qui paraît avoir été très grand et qui, aujourd’hui, est réduit à une trentaine de cases dispersées dans une plaine vaste et nue, mais autrefois couverte de cases à en juger par l’étendue des restes de la tata. A côté de ma case, se trouve un grand kobo et tout près un palmier ban.

Les moussos, à cette époque de l’année, sont occupées à piler les fruits de manan (Lophira alata Banks), pour la fabrication de leur savon. Elles vont dans la brousse remplir de grandes calebasses de ces fruits ailés qu’elles cueillent sous les arbres d’où ils se détachent eux-mêmes, après avoir bruni ou roussi, signe de leur maturité. Ces fruits sont d’abord écossés par les femmes et les enfants ; l’enveloppe du fruit se brise facilement d’elle-même, sous la pression des doigts, comme les fruits d’arachides. L’amande blanche avec l’indication très nette de la petite plantule et de deux cotylédons est de la grosseur d’une amande de petite noisette et de la même forme. Ces amandes à amertume très prononcée seraient un poison d’après les indigènes. On les réunit dans un pilon à couscous où on les soumet à un premier écrasement. La poudre résultant de cette opération, qui présente encore des morceaux non écrasés de la grosseur d’un noyau de cerise est étendue sur des nattes au soleil, pour sécher. On écrase de nouveau la pulpe au pilon une deuxième, puis une troisième fois. La poudre impalpable qui en résulte est ensuite placée dans des canaris (marmites en terre) avec de l’eau qu’on porte à l’ébullition. Pendant ce temps, on remue constamment le mélange avec des feuilles de manan ou de pimpérimané fira, ce qui a pour effet d’amener la matière grasse à la surface. On n’a plus ensuite qu’à la recueillir. Cette graisse n’est pas bonne pour l’alimentation en raison de son amertume.

Un chasseur de biches du village est rentré ce matin après avoir tué un coba (Antilope orcas). Cet animal est énorme ; il a été dépecé dans la brousse. Quatre individus portent chacun un quartier de l’animal, un cinquième porte la peau, le sixième porte la tête surmontée d’une paire de cornes arquées avec de nombreux anneaux en relief. Ces cornes ont environ 70 centimètres de longueur. J’en ai vu qui avaient plus d’un mètre de long.

Le dougoutigui m’offre un gigot ; le reste sera partagé entre les hommes du village et les porteurs.

Le chasseur me dit que les éléphants existent dans la brousse à trois jours du village. Ils ne viennent jamais dans les cultures. Il en a aperçu d’énormes. On n’ose pas les chasser dans le village. Les panthères sont aussi communes : elles ne viennent pas autour des habitations ; on ne les tire pas non plus.

Un dioula maure parti depuis un mois et demi de Siguiri, est de passage ici et il se dirige vers Odjenné. Il achète dans les villages (à l’aide de quatre porteurs) des boules de caoutchouc contre du sel de la Guinée, des kolas, de la toile, mais la plainte d’une femme m’a révélé qu’il trafiquait surtout des captifs et qu’il est venu en réalité, comme beaucoup de ses compatriotes, razzier les malheureux Bambaras que Samory traînait à sa suite et qui regagnent en ce moment leur village natal.

Près du village, je remarque un palmier ban en fruits. Le fond de la végétation du marais qui l’environne est formé par une Composée à feuilles charnues et à fleurs jaunes. J’ai remarqué aussi dans les parties les plus humides un Marsilea qui croît spécialement autour des trous remplis d’eau. Je rencontre de fortes touffes de Graminées formant des monticules analogues à ceux qui sont produits par Carex paniculata L. et paradoxa Benth. en France ; entre ces touffes, croît une plante à fleurs jaunes récoltée au bord des marigots dans la région des convois, ainsi que deux Labiées. On rencontre aussi une Cypéracée en fleurs analogue à Cladium Mariscus R. Br., deux Cyperus et tout un champ de Marantacées. Il existe, en outre, une mare contenant des Nymphæa, ainsi que le Pontederia natans Beauv. à fleurs bleues, etc.

Le coguira en fruits est très abondant au bord de cette mare. A la limite des marais, mais sur un terrain sec, inondé peut-être durant l’hivernage, croissent de nombreuses Cypéracées à fleurs groupées en capitules blancs.

Les jardins indigènes contiennent des oignons, l’aubergine indigène (Solanum Pierreanum Paill. et Bois), le dabé, les calebasses qui commencent à pousser.

Près des mares, à côté du village, une excavation laisse voir plusieurs blocs énormes se désagrégeant à la surface, de granit à feldspath, teinté en rouge par l’oxyde de fer, analogues à certains granits de Normandie. L’excavation a été probablement creusée pour la recherche de l’or.

Des traces de ces terres granitiques se retrouvent dans le pays, quoique la prédominance appartienne toujours au sol ferrugineux et à l’argile cendrée d’alluvion.

J’ai récolté dans le lougan une petite Euphorbiacée, le Croton lobatum L. qui croît en abondance dans tous les terrains cultivés et serait, au dire des indigènes de la Côte d’Ivoire, un poison très violent (d’après M. Thoiré).

Iantola.

28 mars. — Partis de grand matin, nous arrivons au petit jour au bord du fleuve. Il est assez étroit et peu profond, du moins au gué. Sur le sable, il y a des légions de petites fourmis noires, formant une colonne serrée très longue.

Les fruits du Ximenia, semblables à de petites prunes mirabelles, sont toujours très abondants et en pleine maturité. Ils ont une saveur aigrelette très agréable, et les indigènes en cueillent tout le long du chemin.

A environ 2 ou 3 kilomètres de Iantola, on arrive sur l’emplacement d’un très vaste village détruit ; la brousse a réenvahi le terrain où s’élevaient les cases.

A partir de là, sur un plateau ferrugineux étendu, la liane goïn et le saba sont communs et saignés depuis longtemps. J’ai vu aussi le Strophantus sarmentosus D. C. encore en fleurs.

Le singan (Cassia Sieberiana D. C.) à fleurs jaunes est très commun aussi dans les bosquets ; les fleurs commencent à tomber.

Le village de Iantola est situé dans une vaste plaine de 150 à 200 hectares d’étendue, paraissant fertile. C’est l’emplacement d’un très grand village détruit. Des restes de cases et des baobabs dispersés dans cette plaine l’indiquent. Sur ce terrain croît le fafetone qui n’atteint ici que 0 m. 80 de hauteur et dont la tige est herbacée sur toute sa longueur. Il est actuellement chargé de fleurs et de fruits non mûrs.

Ce village de Iantola conviendrait bien pour une exploitation caoutchoutière par suite de l’étendue des terrains cultivables entourant le village.

Un marigot situé à 30 mètres à l’Est du village contient encore beaucoup d’eau claire et en retirant la vase, on pourrait en accumuler beaucoup. Il serait facile d’irriguer toute la plaine cultivable ; de plus le marigot est bordé d’une bande étroite de terres noires d’alluvions, très propre aux cultures potagères et aux semis. La plaine pourrait être élargie par des déboisements. Elle est entourée de coteaux ferrugineux élevés, très propres à la multiplication du goïn. Il en existe déjà beaucoup à travers la brousse.

Les bornes pourraient être faites par le fleuve et par le premier marigot qui coupe le chemin allant sur Dieguénikalana. Il ne faut pas perdre de vue que le Balé (grossi du Sankarani) est probablement navigable durant l’hivernage et va se jeter dans le Niger à mi-chemin de Siguiri et Bammako.

La flore des bords du marigot est riche, le Ceratopteris croît dans l’eau aux endroits ombragés. On cultive dans cette région le n’yaron (aubergine), les oignons, le boron.

Diéguénikalana et Kéméné.

29 mars. — A partir de Iantola, on suit le chemin de Siguiri à Bougouni, large et bien entretenu.

Dans la nuit, après 3 kilomètres de marche, je remarque des excavations sur les bords ; elles ont peut-être servi à faire des recherches d’or. Au lever du jour nous passons un marigot : une bande de biches s’enfuit à notre approche.

Je traverse Bounonko, après une heure et demie de marche. C’est un grand village, détruit en partie. Il ne reste plus que quelques cases et des pans de tata.

En dehors du village, le dougoutiguia fait construire trois cases rapprochées, aidé des habitants des villages voisins, pour recevoir les Européens à leur passage (ordre du Commandant).

Diéguénikalana où je déjeune est un pauvre village très réduit. Au milieu de la plaine où travaille un tisserand, il y a seulement un gouin (Pterocarpus erinaceus Lamk.) actuellement en fruits, donnant très peu d’ombrage. Dans le lougan, je remarque des traces de cultures de coton, de diefa-diaba pour prendre les poissons, des indigotiers. J’observe aussi un pied de ricin.

J’aperçois, pour la première fois, en train de sécher sur une case, dans une petite calebasse tressée avec des roseaux, des feuilles de ouo ou de gouo, trouvé le lendemain à Ténétou en fleurs. Ce ouo (Zanthoxylum senegalense D. C.) après avoir été réduit en poudre est mis dans les sauces fabriquées par les moussos pour parfumer le couscous. J’observe aussi, et de même pour la première fois, des femmes en train d’écosser des fruits de diala (caïlcedrat) pour la fabrication du savon.

Dans la case de mon hôte, il y a, suspendues ou placées sous les traverses qui supportent le toit, diverses choses bizarres : plumes de différents oiseaux, notamment fragments de plumes d’autruches, coquilles d’anodontes du fleuve, une carapace de tortue de 10 à 15 centimètres de diamètre. Cette tortue appelée Sora se mange, paraît-il.

A deux heures, je me mets en route, pour Kéméné où j’arrive le soir à la tombée de la nuit.

Sur la route, j’ai récolté une petite Labiée assez odorante et j’ai vu en fleurs le Terminalia macroptera Guill. et Perr., arbre à grandes feuilles ovales et glaucescentes.

Je n’ai rien vu de notable à Kéméné, où je suis arrivé et reparti de nuit. Le chef du village me dit que les hyènes et les panthères viennent fréquemment dans les environs, la nuit.

Faradialé et Souloula.

31 mars. — Au village de Faradialé, je revois le Strophantus de Banan. Nous rencontrons une caravane de dioulas, composée d’une vingtaine de porteurs, chargés de barres de sel.

Le village de Souloula est composé de plusieurs groupes de cases fort distants les uns des autres ; un seul, celui du chef, est entouré d’un reste de tata. Autour du puits est le jonc à rhizome odorant déjà signalé. J’ai remarqué des nétés mûrs. En dehors du village, tout près du tata, se trouve une Euphorbe cactiforme qui produit une douleur très vive, pouvant durer plusieurs heures, sur toutes les muqueuses mais surtout sur les yeux. L’arbuste est couvert d’incisions ; il est donc probablement utilisé par les indigènes.

Sur un petit coteau ferrugineux qui avoisine le village, croissent quelques touffes de goïn. Elles ont été saignées récemment pour la première fois.

Il y a seulement 10 kilomètres de Souloula à Bougouni. Le chemin est bordé de yoros, jolis arbustes de la famille des Polygalées (Securidaca longepedunculata Fres), à fleurs pourpres, rappelant l’arbre de Judée. J’ai rencontré aussi l’orchidée tuberculeuse, le sinia, et une très curieuse Aroïdée (Amorphophallus). Je remarque que les karités n’ont pas tous des fruits. Dans quelques-uns, les traces des fleurs persistent encore, avortées. Dans d’autres, il y a seulement quelques fruits çà et là bien que l’arbuste soit adulte. Enfin certains arbres sont chargés de fruits ; il en naît plusieurs à chaque inflorescence.

On aperçoit le poste de Bougouni à deux ou trois kilomètres de distance. Ce poste occupe une situation pittoresque. Il est bâti à l’extrémité d’une colline ferrugineuse qui après avoir décrit une courbe ouverte vers le Baoulé, encadrant le village, vient se terminer brusquement dans la plaine où coule le fleuve. Le poste domine ainsi le terrain environnant d’une cinquantaine de mètres. Au pied, se trouvent le village des tirailleurs et le village de Liberté.

Bougouni

Du 1er au 4 avril. — Une grande route conduit du poste au village de Bougouni. Dans le village ou autour, je remarque quelques banans assez petits ainsi que le Tomboro (arbre à ver à soie, Zizyphus orthacantha). La goïn existe çà et là. Sur une longueur de 3 kilomètres, nous marchons dans la plaine entièrement remplie par de hautes Graminées sèches, ayant plus de 2 mètres de haut. Nous atteignons le Baoulé (fl. Rouge) au gué de passage du chemin des dioulas allant à Odienné. Une colline à rochers abrupts s’avance jusqu’à 50 mètres du fleuve. Le Baoulé contient des huîtres, des anodontes. Il présente des schistes (passant parfois aux grès) stratifiés à tranches verticales et dirigés à peu près suivant le fleuve. Ces rochers sont en partie submergés, les autres sont tout à fait secs. Les roches humides sont recouvertes par la plante aquatique dégradée déjà trouvée à Billy et à Bammako.

J’ai vu sur les bords du fleuve le Polygonum Balansæ Boiss. avec des troncs assez gros, toujours plus ou moins tortueux, le petit arbuste à fleurs rouges du lit du Niger et du Sénégal.

Zandiéla

11 avril. — Nous partons de Ouré vers 6 heures et demie. Les karités et les nétés sont très nombreux sur la route. Le faux jujubier de Bomtyn est aussi commun depuis Bougouni.

Le mana paraît avoir presque disparu ; je n’en rencontre plus. Le saba en fleurs est abondant partout. J’ai vu quelques pieds de sofara dont les fleurs sont passées.

Peu après Faradé, nous traversons le Banifing sur un pont formé de branches d’arbres recouvertes de terre ; le tout est supporté par un échafaudage très compliqué. La rivière est actuellement réduite à un petit filet d’eau, qu’on peut par places enjamber sans se mouiller les pieds. Il n’y a pas de plantes remarquables sur les rives du fleuve. Les caïmans sont très communs dans le Banifing.

A 8 heures et demie, nous passons à Zanabgo, village en partie détruit, encore important. J’y observe un ntaba encore en pleine floraison. Peu après, je rencontre quelques goïn chétifs, jeunes, saignés néanmoins récemment.

A 10 heures, nous arrivons à Zaniéla, village formé de quatre ou cinq groupes de cases, en parties détruits. On y élève des abeilles. J’y ai remarqué un beau pied de coton.

Les fafetones sont très communs dans le lougan autour du village, en fleurs et en fruits. Le tiga nin guenin est cultivé durant l’hivernage. Je n’ai vu qu’un seul papayer.

Il existe une pratique bizarre que j’ai vue ici pour la première fois. Quand un vieil indigène est mort, on badigeonne le côté droit de la porte de sa case en dessinant un caïman en relief, ou simplement sur deux bandes en relief, on applique du couscous de riz pilé. Cela donne l’aspect d’un badigeonnage au lait de chaux. On coupe ensuite un coq vivant en morceaux, et on en barbouille l’entrée de la case. On renouvelle le sacrifice du coq de temps en temps. Ces marques attestent que l’indigène qui habitait la case a été regretté.

Dialacoro-Bafaga

12 avril. — Nous partons de Zaniéla à 4 heures, et nous arrivons à Farabakoro à 6 heures. Un doubalé très verdoyant croît sur la place du village. Le long de la route, nous observons un petit arbuste à fleurs blanches, commun partout, ainsi qu’un autre arbuste à fleurs jaunes. Les fruits de sanan sont mûrs et tombés. J’ai trouvé aussi pour la première fois, des fruits de mûrs.

Nous remarquons sur la route des traces fraîches d’éléphants.

Vers 8 heures et demie, nous arrivons à Bafaga. Près du village se trouve un beau nongo en fleurs, un énorme tomboro, quelque beaux palmiers cébi ; déjà quelques fruits sont tombés.

Dans le village, la case carrée du chef est vaste, ornée de piliers externes en relief, qui se prolongent en clochetons. Au delà et tout près du village, on traverse un marigot presque à sec ; les puits creusés aux alentours sont encore remplis d’eau.

Le fond de la végétation de ce marigot est formé par des palmiers nté chargés de régimes. Un Ficus à feuilles larges, luisantes, nommé cotourou, se trouve dans cette région. Les Marsilea abondent dans toutes les flaques environnantes.

Les femmes cultivent à proximité du marigot des n’goys et des borons. Avant d’arriver à ce village, et au delà, on rencontre de nombreuses plaques de mica blanc assez grandes dans un sable grossier. Çà et là se trouvent des roches granitoïdes et porphyroïdes. J’ai vu quelques goïn.

Tabacoroni. — Koumantou.

13 avril. — Nous partons de Dialacoro à 4 heures, et nous longeons, de nuit, le bord d’une sorte de marigot tout bordé de bans. Vers 6 heures, on passe à côté d’un village détruit.

Les bans sont très communs le long du chemin de Bougouni à Sikasso. Le fruit en forme de prune gluante est commun dans les ruines. On revoit cet arbre dans le village de Koumantou qui paraît avoir eu une grande importance, mais qui est maintenant en partie détruit. Les fromagers et surtout les baobabs sont très communs tout autour.

Ce village a été composé de plusieurs groupes de cases, assez éloignées les uns des autres, et dont chacun est entouré d’une tata. Il y a un seul puits pour le village. L’eau, de couleur blanchâtre, est détestable. Une quinzaine de moussos se livrent aux travaux du ménage (lavage des calebasses), de la toilette (lavage du linge) tout autour ; l’eau qu’elles rejettent forme des flaques fétides autour du puits où elle s’écoule.

Nous arrivons à Tabacoro à 10 heures. Il y a deux villages, distants de 200 mètres l’un de l’autre. J’y remarque plusieurs beaux baobabs, des plants de sosa. Dans les bas-fonds marécageux, près des jardins, j’aperçois de beaux bosquets de ban avec une grande liliacée, des Vitis à tige ailée ; une Cypéracée à petites têtes blanches. Le kounocois existe dans ce massif en une quinzaine d’exemplaires paraissant spontanés.

Le Fou. — Dans le pays, une partie des jeunes gens doivent faire le métier de fou ; ils amusent les habitants et les passants. Leur coiffure consiste en un chapeau surmonté de têtes d’oiseaux plus ou moins mutilées d’où pendent de tous côtés des morceaux d’os, ainsi que des queues de moutons, de chèvres, de singes. Ils sont vêtus d’une sorte de cotte-maille, formée d’un filet qui fut un hamac, et d’une culotte dont les deux jambes sont inégales. Des cornes, des plumes et des fruits divers, sont suspendus autour de lui. Il saute, gesticule et paraît beaucoup s’amuser de la gaieté des autres. Il porte autour du cou un sac immense destiné à mettre le mil qu’on lui donne et qui semble assurer sa nourriture. Il paraît qu’il cultive d’ailleurs un lougan.

Autour des villages de Tabacoro, il y a beaucoup de palmiers ; l’un est le ban, le plus commun, formant des massifs entiers ; l’autre est le cebi qui présente seulement des individus isolés dans le lougan autour du village.

Doucolobougou.

14 avril. — Nous partons de Tabacoroi à 4 heures et passons à Bérétiéné de nuit. A Tréféra, je remarque deux banans, et aux environs, quelques goïn que l’on a commencé à saigner. De l’autre côté de Tréféra se trouve un puits pour la recherche de l’or. Le long de la route, j’aperçois des plateaux ferrugineux où on trouve de petites boules de fer, de quartz et des cristaux non arrondis de quartz. J’observe çà et là une sorte de granit en blocs isolés. L’Acacia de Bougouni est très commun dans cette région. J’ai revu aussi des karités, des nétés et des oros qui sont les arbres dominants de la région. Les fruits des Karités commencent à tomber.

Nous arrivons à Tiégougoba à 10 heures. Le village est situé sur une petite éminence. Les troupeaux ont été volés à diverses reprises par les bandes de Thiéba et de Bademba. Les cases sont construites de façons différentes et précédées d’une véranda. Une tornade très violente s’abat à 1 heure et il pleut abondamment.

Nous passons le Bagoé. Les rives du fleuve sont bordées d’une haute végétation luxuriante, rappelant celle des bords du Niger. Des bancs de sable émergent. On y trouve des coquilles d’huîtres et d’anodontes. La rive de Bougouni est très verdoyante. Elle est occupée par une liane qui domine et enveloppe tout ; la rive de Sikasso est sans végétation comme les rives du Sénégal ; une autre partie est boisée. Au bord du sentier, il y a de nombreuses traces d’éléphants se croisant en tous sens et descendant vers le fleuve.

Depuis le départ de Bougouni, dans la plupart des villages que je traverse, les femmes sont parties dans la brousse à la récolte des fruits de Nété. Dès le matin, surtout après une tornade pendant laquelle il est tombé beaucoup d’eau, une femme se met généralement en route avec plusieurs calebasses ou porte-charges, accompagnée souvent de ses bilacoros de 5 à 10 ans, qui l’aident dans la récolte, et du mari qui ne porte rien que son fusil, son épée ou sa lance. Durant tout le temps que sa femme récoltera les fruits, il se reposera au pied de l’arbre et ne rapportera rien. Dans presque tous les villages que je traverse, il y a de vastes greniers à nété, sortes de petites cases rondes bâties sur pilotis. On y entasse les gousses jusqu’au haut et on les recouvre d’un toit en chaume. Ce nété (Parkia africana R. Br.) tient une grande place dans l’alimentation des indigènes qui le conservent d’une année à l’autre. Il peut se manger à l’état nature. Mes porteurs en mangent souvent une calebasse avant l’arrivée de leur couscous. Il entre dans la composition de presque toutes les sauces. On en fait aussi un couscous qui n’est pas désagréable, relevé avec quelques épices. On prépare aussi avec le nété une boisson sucrée qu’on pourrait essayer de faire fermenter[3].

A 3 kilomètres avant d’arriver à Doucolobougou, je traverse un marigot bordé d’une épaisse végétation rappelant celle des marigots du cercle de Kouroussa. On trouve également au bord : le kobi qui porte maintenant des fruits non mûrs, le coso encore en fleurs et des bambous. Dans le lougan, les sés ont leurs feuilles recroquevillées par une galle spéciale. Ils sont (même les jeunes) couverts de touffes de Loranthacées. Ces sés ont fleuri plus tard que la plupart des autres que j’ai vus, car les fruits sont encore très jeunes et les corymbes fructifères présentent encore quantité de fleurs desséchées non tombées.

A 1 kilomètre avant d’arriver à Doucolobougou, il y a un petit mamelon ferrugineux couronné par des sés qui portent, dans la partie élevée de leurs branchages, des ruches à abeilles, en paille. Elles sont orientées du nord au sud. Le village de Doucolobougou est assez bien conservé. On n’y parle plus le mandé. La tata présente seulement quelques brèches obturées par des piquets. Il y a beaucoup de cases carrées. Chaque groupe de cases est entouré lui-même d’un mur en terre. Je reçois un excellent accueil dans ce village. On m’apporte du lait, un dolo, des œufs, un poulet et du couscous. Le dolo est encore chaud et non fait. On en boit dans tout le pays, seulement le lundi, qui paraît être partout chez les noirs, le jour férié de la semaine, qu’ils soient musulmans ou fétichistes. Durant la nuit, la tornade de la veille recommence ; la pluie fait rage.

Fantièla. — Natié.

18 avril. — Partis de Courala à 4 heures 1/2, nous sommes arrivés à Fantalié à 6 heures. Quelques beaux baobabs et quelques fromagers se trouvent autour du village. Près de la sortie, en allant vers Pédougou, je remarque de jolis bosquets boisés, parfumés par le Senséré, traversés par deux petits ruisseaux parallèles, profondément encaissés dans des causses ferrugineuses et formant des cascades. Le sol est très frais, plutôt marécageux. Des Graminées, imprégnées de rosée, couvrent le sol. De nombreux pieds de Sélaginelle poussent à côté. Des mousses croissent là où la terre est nue. Les ruisseaux sont bordés de grands arbres ou de touffes buissonneuses de coro, de cotourou, arbre à tronc grêle, élevé, présentant seulement à la cime un bouquet de très grandes feuilles comme le palmier.


CHAPITRE II

ANCIENS ÉTATS DE SIKASSO. — RÉGION DE SINDOU. — TERRITOIRES DE LA HAUTE-VOLTA


Sikasso

Du 19 avril au 6 mai. — Sikasso est situé au fond d’une cuvette où coule un marigot qui partage en deux la ville dont le pourtour est de 9 kilomètres et demi. Recouverte de cases éventrées (dont les quatre cinquièmes étaient inhabitées), parcourue d’un labyrinthe de ruelles étroites encombrées d’immondices ou d’herbes sauvages, tel était l’aspect de la ville au mois de mai 1899, un an après l’occupation française.

La tata en certains points mesure 10 mètres d’épaisseur. Actuellement la population est de 7 à 8.000 habitants. Mais elle a été de 40.000 à 60.000 individus au moment de la prise de Sikasso. La plupart étaient des captifs razziés par Bademba : ils sont retournés à leurs villages après la prise de Sikasso par la colonne Audéoud. Il y eut environ 2.000 tués, soit le jour de l’assaut, soit durant les attaques précédentes. Des crânes nombreux jonchent encore le sol.

En mémoire des capitaines Loury et Gallet qui furent tués pendant l’attaque, deux grandes artères, ouvertes dans la ville à travers les cases, s’appellent avenue Loury et avenue Gallet. Le pays est parfaitement soumis aujourd’hui. Le vrai nom de Bademba était Balémé. Les environs de la ville sont entièrement déboisés sur un pourtour de 8 à 10 kilomètres et tout a été cultivé en lougan. Actuellement on commence à préparer la terre en monticules pour la plantation du mil. Ces monticules se font à l’intérieur même de Sikasso sur l’emplacement des cases détruites.

Le marché a une importance plus grande que celui de Bammako. Comme produits curieux, je rencontre chez les détaillants : du gan ni fing, sorte de piment noir (Uvaria æthiopica Rich.) ; des n’ton petits tubercules de Cyperus esculentus L. ; du cori, os brûlé employé par les fileuses de coton ; du ségué, concrétion grisâtre obtenue par le lavage des cendres de néré (Parkia africana R. Br.), et contenant surtout de la potasse qui sert à faire le savon.

D’après les renseignements recueillis auprès des officiers de Sikasso, le citronnier à petits fruits existerait dans la brousse et y serait même commun en certains endroits : sur la route de Bammako, au sud de Sindou, dans le territoire de Kong, autour de Bouaké, etc. D’après un sous-officier de Bobo, on n’en voit guère qu’un individu tous les 30 kilomètres, dans la brousse, entre Bammako et Sikasso.

Jeudi 4 mai. — Excursion à un petit marigot avec cascade situé à 3 kilomètres, au sud-est du poste de Sikasso. La chute est de 2 mètres environ. L’eau est claire. Le terrain est formé de grès tendre facile à débiter en minces plaquettes micacées ; quelques grandes plaques plus dures et plus quartzeuses présentent des traces d’empreintes mécaniques (ripples marks) analogues à celles observées à Sikasso. Ces grès ont une stratification presque horizontale. Au-dessous de la chute, il y a une cuvette assez profonde, souvent habitée par des caïmans.

Les rives du marigot sont fraîches, environnées d’une étroite galerie. On y trouve de nombreux arbustes verts : bambous, ban (Raphia vinifera Beauv.) ; Pandanus en fruits ; liane goïne, dont quelques petits buissons existent au bord ; kobi, (Carapa Touloucouna). Au bord du marigot, sur la rive gauche, se produisent de petits suintements d’eau et sur le sol très marécageux, à végétation courte, on observe trois Utriculaires, un Drosera, une Selaginelle, des Algues vertes, de petites flaques à dépôts rouges ferrugineux (Diatomées). Le fond de la végétation de ce terrain marécageux est formé par des Cypéracées nombreuses presque toutes en floraison ou en fructification et par quelques Graminées.

Dans le lit du marigot sur des pierres qui arrivent presque au niveau de l’eau, des plantes à fleurs blanches en grappes émergent au-dessus de l’eau ; quelques-unes seulement submergées, à tiges allongées, sont couchées dans le courant. Ces plantes existent aussi sur les parois mêmes de la chute. Quelques Algues vertes s’y trouvent ainsi que sur les pierres submergées. Une Nitelle croît au bord du ruisseau dans un endroit peu profond (15 centimètres) et où l’eau n’est pas courante.

Au milieu du marigot, avec une Scrophularinée aquatique à fleurs blanches, se trouve encore une plante à longues tiges allongées au fil de l’eau, aux points où le courant est rapide et ressemblent à des Myriophyllum.

Mission A. Chevalier, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

(Cliché de M. Hostelier.)

Fig. 4. — Bords d’un marigot de la zone guinéenne.

Mamabougou. — Serké (17 kilomètres).

Samedi 6 mai. — Partis de Sikasso à 4 heures du soir, nous sommes arrivés à Serké à 8 heures et demie. De Sikasso à Serké, presque tous les terrains sont en lougans et l’on est en ce moment en train de les préparer pour la culture du mil. Une partie des ensemencements sont déjà faits autour de Sikasso. Les premières tornades annoncent aux noirs l’arrivée de l’époque des semailles. Dans les lougans, les terres sont déjà profondément ravinées par les pluies. C’est pour cette raison que l’on fait des buttes sur lesquelles on plante le mil et le coton.

Dans les anciens lougans abandonnés, on observe de grands Calotropis procera Ait. Ils atteignent la taille de ceux du Sénégal, ayant 2 à 3 mètres de hauteur ; le tronc, gros comme le bras, ligneux à la base, est protégé par un liège fendillé, épais, de couleur cendrée, recouvrant des fibres résistantes. A 2 ou 3 kilomètres de Sikasso, on traverse un marigot rempli d’une Characée, bordé de Pandanus Heudelotianus Balf. ; ces arbres, quand ils sont âgés, atteignent 5 à 6 mètres de hauteur, avec 3 ou 4 rameaux terminés par une couronne de feuilles ; le tronc en est blanchâtre et présente de nombreuses cicatrices annulaires, laissées par la chute des feuilles ; il offre quelques épines à la base et est porté souvent par un groupe de racines adventives faisant saillie de 50 centimètres hors du sol ou de l’eau. Je revois cette Monocotylédone jusqu’à Pénia, puis encore en allant de Pénia à Sindou.

Vers 7 heures, j’arrive au bord d’un marigot très boisé d’où les animaux aquatiques font entendre un bruit assourdissant. Au-dessus, dans la feuillée, les cigales modulent leurs notes stridentes. Avant d’entrer au village de Serké, il faut traverser deux fois un marigot assez large bordé de grandes tables de grès. De nombreux arbres en fleurs y répandent un parfum agréable.

En traversant la brousse, je distingue pour la première fois un parfum analogue à l’encens qui serait produit (d’après les officiers de Sikasso) par les cendres d’un arbre qui serait le oro (Terminalia macroptera Guill et Perr.) d’après un boy. M. Laville, commerçant à Sikasso, a acheté plusieurs kilos d’encens. Il n’a pu en connaître la provenance. M. Krisberger m’a dit qu’il existait dans le nord de la boucle de Niger une résine, recueillie par les Touaregs, qui possède aussi le parfum de l’encens. Cet arbre du Nord est sans aucun doute le Commiphora africana Endl. qui n’existe pas dans le territoire de la Volta. C’est le Bdellium d’Afrique.

Mantira, Diassa, Sfaraiso.

Dimanche 7 mai. — Nous partons de Serké à 6 heures. A une distance d’environ 3 ou 4 kilomètres, on longe un marigot bordé de grands arbres en fleurs, des coso (Berlinia) dans lesquels des bandes de singes prennent leurs ébats. Enfin, nous traversons un plateau sur lequel les lianes à caoutchouc sont assez communes.

A 1 kilomètre avant Mantira, il existe au bord de la route un groupe de quelques arbres dans lequel s’élèvent de hauts goïn, au tronc énorme, formant un buisson qui sert de bois sacré au village. La place est nettoyée, et quand je passe, on vient d’égorger un poulet, probablement pour éloigner les maléfices que je pourrais apporter. Le sang et les plumes blanches sont placés sur un petit monticule au pied des lianes.

Pour arriver à Mantira, il faut traverser un beau marigot bordé de hauts banans donnant un ombrage épais. Dans tout le village se trouvent de grands arbres ; les finzans (Blighia sapida Kon.) sont en grande quantité. Il y a quelques gros baobabs. A côté de leur tronc et les enveloppant parfois presque entièrement, croissent des doubalés dont plusieurs atteignent déjà de puissantes dimensions.

Diassa n’est qu’un petit groupe de quelques cases de cultures. Je trouve à côté un pied de diagabéré (Colocasia antiquorum Schott). Un petit marigot passe là. Le superbe Kaempferia æthiopica Benth., à grandes fleurs violettes ou roses, est très commun dans la brousse et couvre d’un tapis de pourpre les sous-bois à claire-voies.

Nous croisons un troupeau de gazelles qui s’enfuient. Nous rencontrons aussi des femmes qui reviennent de la brousse avec des charges de fruits de Karité.

Ouétiéra, Penia.

Lundi 8 mai. — Nous partons de Sfaraiso à 6 heures et demie. Le ciel est couvert ; il tombe quelques gouttes d’eau. A la sortie des lougans, dans un terrain sablonneux semé seulement de cailloux ferrugineux, il y a une grande quantité de lianes goïn. Des pieds âgés, gros et très élevés, n’ont pas encore été saignés. Leur densité est aussi grande que dans les régions les plus favorisées du Sankaran. J’ai revu la grande Monocotylédone à fleur de lys (Pancratium).

La belle Scitaminée aux larges périanthes d’un violet intense (Kaempferia æthiopica) est toujours commune. Depuis Sikasso, toujours dans les lieux ombragés, d’autres Monocotylédonés en fleurs croissent également. Le saba manque partout. Le long des marigots, le cobi n’est pas rare. Le ban est répandu autour des villages, il en existe de très nombreux noyaux. Le est très abondant.

Accumulés dans la brousse, souvent les fruits de cet arbre sont en partie tombés et non recueillis. Les animaux ont mangé fréquemment la pulpe mince extérieure et les noix tapissent le sol comme des marrons sortis de leurs capsules.

Une partie des habitants d’Ouétiéra se sont enfuis à l’arrivée du convoi. Le chef vient pourtant me saluer. La chose la plus intéressante à noter est l’existence, en dehors de la tata, d’un village de forgerons très important. Il comprend quatre hauts-fourneaux à la partie supérieure desquels on accède par un escalier extérieur en terre. Il est approvisionné de tas de minerai de fer et de tas d’un charbon spécial servant à réduire le minerai de fer et à rougir le métal pour le travailler.

Tous les abords du village sont entourés de gros blocs de scories formés d’une agglomération de déchets et de charbon ; ils sont encore fort riches en fer.

Le village a la spécialité de fabrication des dabas et de véritables pelles semblables aux nôtres comme forme. J’assiste au travail de fabrication de ces pelles et de ces dabas. Dans une case, il existe un soufflet construit en terre sèche comme les cases, ayant environ 2 m. 50 de long. A sa partie supérieure est ménagée une ouverture circulaire, formée en partie par une peau d’âne bombée. Un enfant assis sur l’appareil presse alternativement sur la peau ; l’air s’échappe par une conduite qui aboutit à un foyer de charbon de bois allumé qu’un autre enfant active en projetant de temps en temps dessus, de l’eau maintenue dans une petite flaque en argile, comme font encore nos forgerons de campagne.

Chaque soufflet est logé dans une case spéciale ; il en existe deux où l’on travaille constamment. Le morceau de fer à forger étant rouge-blanc, on le retire avec des pinces en fer et on le porte rapidement sur une grosse enclume de même métal. Trois ouvriers, placés autour de cette enclume et tenant en main une grosse masse de fer cubique, frappent alternativement avec beaucoup d’adresse sur le fer rougi. L’objet est de nouveau porté au foyer tandis qu’on en apporte un autre du deuxième foyer. Les fers de l’enclume et des pilons ont pris un aspect brillant comme nos fers doux d’Europe.

Autour du village, on trouve quelques finzans et surtout de beaux toungués (Cordia Myxa L.), ayant des proportions d’arbres. De Ouétiéra à Pénia, le goïn est bien moins commun. A mi-chemin, je rencontre un petit village de cultures où j’observe des patates cultivées.

Les cotonniers sont très chétifs et actuellement en fleurs. Les fleurs épanouies sont jaunes, les fleurs fermées sont rougeâtres. A l’entrée du village de Pénia, il existe un filon, aligné presque perpendiculairement au chemin (à 100 mètres du ruisseau) d’une roche éruptive, noirâtre, ayant l’aspect de diabase[4]. Dans le lougan entourant le village se trouvent quelques beaux arbres : finzans, baobabs, sanans.

Comme à Ouétiéra, les habitants de Pénia se sauvent à mon arrivée. Le chef m’apporte de l’eau d’un blanc laiteux, analogue au lait de chaux. C’est une boisson non fermentée faite avec du petit mil pilé et des piments. La case de l’un des chefs du village est remplie de gris-gris étranges. Les murs sont bariolés de figures bizarres, rouges et blanches : silhouettes de caïmans, d’oiseaux, carrelages à carrés bicolores, divisés suivant la diagonale. Un certain nombre de figurines sculptées en bois, représentant des hommes et des femmes, sont groupés dans cette case et environnés de mets variés qu’on leur apporte chaque semaine.

Folo. — Kangala.

Mardi 9 mai. — Après avoir traversé, à 3 kilomètres de Pénia, un marigot au bord duquel croissent des fougères du genre Aspidium, on tombe dans une plaine marécageuse semblable à nos landes des climats tempérés. On y trouve des Drosera, le Lycopodium cernuum et un autre Lycopode à rhizome tubéreux, quelques Orchidées et quelques Commélynacées. Au sortir de Pénia, Morifin tue un serpent que j’ai rapporté dans le formol. Les Bambaras l’appellent Nalayoulou sa morsure, d’après Morifin, fait du mal, mais n’occasionne pas la mort.

A 6 kilomètres de Pénia, j’observe une liane goïn qui a 1 m. 30 de circonférence à la base. Là, elle se divise en plusieurs troncs (10 environ), énormes eux-mêmes, décrivant de nombreuses circonvolutions. Pas plus que les autres lianes communes dans les environs, elle n’a été saignée.

Après Taranoro, on retrouve la lande à Drosera et à Lycopodium.

Nous arrivons à Kangala à 10 heures 1/2. Il y a ici plusieurs soukalas fort espacés et placés sur des mamelons. On aperçoit des lougans étendus, couverts de beaux arbres : baobabs, sanans, finzans, doubalés, nétés, sés, toros. Les habitants du village s’adonnent à l’agriculture. Tous les captifs sont occupés à préparer les terres. Des arachides, semées peu de temps avant notre passage, commencent à fleurir. On prépare les terres actuellement pour le mil. Il y a deux sortes d’instruments aratoires : la dababa en forme de pelle et la dabani en forme de pioche (houe à une dent de nos paysans).

Le pays est très pittoresque ; un joli marigot coule auprès du village au milieu de rochers de grès stratifiés horizontalement, et tombe de terrasse en terrasse. A 150 mètres avant d’arriver à ce village, on trouve sur la droite un petit ruisseau qui glisse de cascade en cascade vers la rivière. L’une de ces chutes a environ 2 m. 50 de haut. L’eau, dans sa chute, est pulvérisée en fines gouttelettes et forme un véritable brouillard épais. Le tout est profondément encaissé dans les rochers au bord desquels se trouvent des buissons de goïns, etc. Quelques mousses croissent sur les parois. De magnifiques buissons de Mussaenda elegans Schum. et Thönn. aux éclatantes corolles pourpres, et un petit jasmin aux fleurs blanches, bordent ce ruisseau.

Sindou.

10-12 mai. — Sindou est situé dans le plus beau site qu’il m’ait été donné de voir jusqu’à présent au Soudan. Vers l’Est, à 200 mètres du village, une haute muraille de rochers de 60 à 80 mètres (peut-être 100 mètres) de hauteur, découpée comme une fine dentelle, ferme l’horizon. Cette muraille, qui est la continuation ininterrompue des rochers de Sindoucoro, se dresse subitement dans la plaine et n’a pas plus de 50 mètres de largeur. Au delà, c’est la plaine également.

Ces rochers affectent des formes extrêmement pittoresques. Quelques-uns ressemblent à des clochetons élégants aussi pointus que ceux des cathédrales. Certaines de ces pointes sont couronnées par un bloc énorme qui tient en équilibre par le plus grand des hasards. Ces pitons sont parfois très rapprochés, de sorte que le même bloc est posé en équilibre sur plusieurs cimes entre lesquelles passent des filets de lumière. On dirait un dolmen de géants. D’autres cimes sont découpées en nombreuses arêtes pointues.

La paroi latérale de ces rochers, tantôt à pic, tantôt étagée par gradins, parfois en surplomb, présente de nombreuses anfractuosités formant grottes. Elle est noirâtre par suite des thalles de lichens accumulés à sa surface, corrodée par l’action lente du temps et la disparition d’un grand nombre d’énormes galets détachés et tombés à la base. L’âge de ces rochers a été indéterminable pour moi, mais ils sont certainement bien plus récents que la plupart des grès qu’on rencontre dans le Soudan et qui sont probablement primaires. L’existence de ces rochers atteste la puissance de l’érosion. On ne peut, en effet, les regarder comme produits par une faille, car ils sont parfaitement horizontaux et il n’y a aucun indice de mouvement de terrain dans les environs.

Ces grès sont à grain fin ou gros, se désagrégeant facilement, riches en quartz cristallisé ; ils contiennent de nombreux rognons ovoïdes, de taille variable. Il y en a de la grosseur d’un œuf de poule et de plus gros que la tête. Ils sont formés de roches diverses : quartz blanc laiteux ou légèrement teinté, roches éruptives granitoïdes ou porphyroïdes indéterminées, blocs d’un grès dur certainement plus ancien ; parfois les corrosions qui ont raviné la surface de la roche ont laissé seulement une trace ferrugineuse.

Les sables situés à la base et qui abondent dans tout le vallon de Sindou, contiennent de petits morceaux de quartz blanc, du mica blanc. Il n’y a pas trace de paillettes d’or. Quelques trouées dans ces rochers permettent de passer d’un versant à l’autre. Ce sont d’étroits couloirs souvent presque infranchissables par suite des soubassements qu’il faut escalader. Ces couloirs sont entièrement envahis par les goïn qui croissent jusque dans les fentes des rochers et s’élèvent parfois à une grande hauteur. Les fruits de cette liane à caoutchouc commencent à mûrir. Dans ces couloirs, on trouve aussi en grande quantité une belle Aroïdée aux feuilles découpées. Du côté ensoleillé (côté du village) il n’y a pour ainsi dire aucune végétation dans les rochers. J’ai récolté seulement une petite fleur blanche, odorante, de la famille des Acanthacées.

Ces rochers sont peuplés de petits singes gris. Au moment où je veux photographier le site, de longues files passent devant moi et vont escalader les cimes les plus infranchissables. Pour arriver au pied de ces rochers, il faut franchir un petit marigot, le seul qu’il y ait aux environs. Il est bordé de quelques elis. Une jeune bananeraie est plantée au bord.

En se dirigeant vers les rochers surplombant ce ruisseau, on voit devant soi quelques blocs de pierre placés debout comme des menhirs, dans une large trouée d’une centaine de mètres. En s’approchant de plus près, on constate que ces blocs constituent un énorme monolithe s’élevant à plus de 30 mètres de hauteur. Une large plate-forme surélevée, d’une dizaine de mètres au-dessus du sol, est bordée de hauts piliers et couverte d’un dôme de rochers. Des aiguilles fines de roches surmontent les piliers. Pour atteindre la plate-forme, il faut gravir des marches naturelles, entaillées dans le roc. De là, on découvre Sindou, ses beaux arbres, ses hauts palmiers, les montagnes qui limitent la vue à l’horizon.

Tout près de là, placé en face du monolithe en terrasse, un énorme bloc pointu, haut d’une vingtaine de mètres, s’élève droit et léger comme le tronc d’un arbre énorme dont la cime aurait été emportée par les orages, véritable obélisque naturel et témoin imposant de la puissance de ces grès horizontaux qui couvrirent toute l’Afrique avant les grandes érosions, grâce auxquelles se sont constitués plus tard les grès et poudingues ferrugineux. Le pied de ces rocs est envahi par les goïn et les saba qui foisonnent tout autour. Un chemin de dioulas franchit cet admirable paysage.

La plate-forme est fort fréquentée par des visiteurs si l’on en juge par les innombrables débris de cuisine qui s’y trouvent. Elle sert d’abri contre les tornades et dans la journée protège du soleil grâce aux lianes qui l’environnent de toutes parts. Les abords de ces rochers sont assez nus.

C’est l’interminable lougan qui dans cette région de Sindou s’étend d’un village à l’autre. On y trouve quelques ntabas en fruits, quelques Acacias aux rameaux horizontaux, actuellement dénudés, de beaux buissons de goïn qui s’obstinent à pousser en abondance malgré les mutilations de toutes sortes qu’ils ont à subir : feux de brousse et surtout de lougans, déracinage à la daba, cueillette des fruits par les indigènes.

Le village de Sindou est assis au pied des rochers, entre le petit marigot aux ntés qui coule au pied, et les mamelons montagneux de l’Ouest. Il est entouré de beaux arbres : baobabs qui commencent à se couvrir de leurs feuilles d’un vert tendre et laissent pendre leurs grandes fleurs près de s’épanouir ; banians au tronc gigantesque de 15 à 20 mètres de circonférence, actuellement habités par des tribus entières d’ibis qui font un bruit infernal. L’ombrage épais de l’un de ces arbres sert d’abri à ma table de travail assez isolée, à mes plantes, à tous les hommes, à une partie des habitants de la soukala, aux enfants du village qui jouent là tout près, à un tisserand qui a pourtant un métier bien encombrant, enfin à tout un troupeau de chèvres.

Les finzan sont communs dans les lougans. Au marché on vend les fruits privés de la partie non comestible. J’ai vu encore vendre des oignons, des graines de nété, des tigani (Voandzeia subterranea Thou.), des boules de nété, du carapa, du tabac, des fruits de , du sel. A l’intérieur du village, j’observe un seul papayer, assez vigoureux mais sans fruits, quelques doubalés assez nombreux mais jeunes, un Acacia actuellement en fleurs (Acacia arabica Willd.). Le village est divisé en nombreuses soukalas agglomérées, séparées par des murs dans la construction desquels les canaris vides paraissent jouer un grand rôle. Il y a, en effet, une quantité prodigieuse de ces vases sur la crête et dans la maçonnerie des murs de tata et de soukala.

Les forgerons habitent une soukala spéciale, située à 200 mètres du village. Il y a un haut-fourneau, une forge avec soufflet. L’appel de l’air se fait par le gueulard, muni du soufflet. C’est à 100 mètres de là, plus près du village, que les femmes des forgerons font sécher les canaris, les vernissent et y tracent des hachures assez élégantes.

Le travail des lougans bat son plein en ce moment. Tous les matins, entre 5 et 6 heures, tous les captifs : hommes, femmes, enfants, se rendent dans les lougans en passant devant ma case, avec des dabas, des haches, des calebasses, des gourdes d’eau, des tisons allumés, du mil. On ne revient au village, que le soir, à la tombée de la nuit. Dans la journée, le chef va faire une tournée dans son lougan pour surveiller le travail.

Le mil commence à lever çà et là. Il a été semé sur les monticules dont j’ai parlé ou sur le sommet de véritables sillons à arêtes vives. Il y en a de 1 à 3 pieds à chaque point ; ils sont espacés de 70 centimètres environ. Au coin de chaque pièce de terre cultivée, on trouve généralement un bloc de pierre plate, sur laquelle on a tracé une croix en noir. C’est certainement un gri-gri pour préserver le champ des mauvais génies. A l’entrée des villages, on aperçoit de vieux pagnes, de vieux bonnets, des feuilles sèches, des bouts de cordes, des paquets de mil, des os d’animaux, des brins d’herbes qui doivent préserver l’étranger entrant dans le village, des mauvais génies, qui sans cela ne cesseraient de le tourmenter.

Les petites gazelles abondent dans le pays ; j’en ai vu tous les jours en venant de Sikasso. Il s’en trouve dans le lougan même de Sindou. Le fosso ni kouna (Cleome pentaphylla L.) est très visité le soir, par les abeilles ; il n’y en a pas durant le jour.

Le chef du village est jeune, intelligent et dévoué. C’est un beau type bambara. Les habitants du village, m’ont paru d’ailleurs bien au-dessus de la moyenne intellectuelle des bambaras. Ils sont presque tous musulmans.

Tourouni — Soukouraba

Samedi 13 mai. — Au départ, on traverse une assez grande étendue de lougans, plantés de baobabs, banans, etc. Je vois pour la première fois le baobab à fleurs ouvertes et pendantes. Dans les lougans nouvellement ensemencés, on laisse les arbustes à soie végétale (Calotropis). Je n’ai pu savoir pourquoi. Les indigènes me disent que cette plante ne leur sert à rien. La terre cultivée est disposée en sillons écartés de 70 centimètres. Les travailleurs bêchent activement : leur daba est très incommode mais ils s’en servent avec adresse. Les dabas sont ici l’objet d’un commerce important. J’ai vu pour la première fois, en fruits mûrs jaune d’or, le nougouniéné que les indigènes mangent (Anona senegalensis Pers.).

Pour aller à Tourouni, il faut suivre sur l’autre versant les rochers que l’on voit en venant de Sindou et franchir un contrefort. De Sindou à Tourouni, il faut aussi escalader à quatre reprises des rochers très pittoresques.

A 6 kilomètres de Sindou, nous passons un marigot bordé de hauts nétés. A côté du marigot suivant, j’observe, dans un endroit marécageux, une grande quantité de petites fleurs émaillant les herbes basses et leur donnant l’aspect des pays d’Europe au printemps. A mon arrivée à Tourouni, je vois le village tout bouleversé. C’est le jour du marché ; il y a autour du banan 300 personnes environ, appartenant à divers territoires. Ils ont tous un aspect hideux avec leurs barbes incultes. Plusieurs femmes n’ont pour cacher leur nudité qu’une feuille de n’taba retenue par un filament de ban. Les hommes ont du moins le pagne rudimentaire, sorte de ceinture étroite nouée autour des reins. Ces gens presque nus sont les Touroucas ou Turcas. Quelques-uns portent au menton, sur le milieu de la lèvre inférieure, une petite baguette couleur corail.

A mon arrivée, tous se préparent à fuir. Quelques-uns ont déjà placé leurs marchandises sur la tête. Plusieurs sont armés de lances. Le chef du village s’est sauvé en voyant passer le convoi. Je fais appeler un notable (Karamotro), qui est le frère du chef. Je lui dis aussitôt d’ordonner aux gens du marché de rester, car je ne viens pas pour leur faire du mal. Puis, je demande qu’on m’apporte du dolo. Le frère du chef fait venir plutôt en rechignant du dolo et du bangui, et, pendant que mes hommes se reposent et boivent à l’ombre d’un finzan, il nous observe du coin de ses petits yeux sournois. Il a plutôt l’air d’une brute que d’un homme et il diffère beaucoup du chef de Sindou, au regard franc et intelligent, bon musulman, ne buvant jamais de dolo et faisant salam le soir.

Accompagné de Codiou Idilié, mon tirailleur, je me dirige de nouveau vers le marché pour voir ce qui est en vente. Une nouvelle tentative de fuite, bientôt calmée, se produit. Je vois sur ce marché : du mil, diverses galettes de mil, du savon, des boules et des graines de nété, des feuilles et fruits de n’goyo, des fruits de focoro, beaucoup de dabas, des nattes en ban, de petites corbeilles plates et de petits paniers en feuilles de Raphia assez élégamment tressés, plusieurs calebasses de beurre de vache et de fruits de , de nombreux poulets (quelques-uns très jeunes), renfermés dans de petites cages tressées en Raphia. On vend aussi des niébés, des tigas, des feuilles de baobab desséchées pour mettre dans le couscous (cira-bourou), des patates, et enfin une boisson blanc-clair contenue dans un grand canaris et qu’une mousso débite avec une petite calebasse à poignée. Cette boisson fermentée est légèrement acidulée ; elle est agréable au goût. On la prépare avec des fruits de goïn d’où son nom de poporon gui ou goïn dolo. Elle n’est fabriquée que dans cette région du Soudan.

On prépare encore une boisson fermentée avec les fruits de tingué qu’on trouve autour du village : c’est le tingué-dolo. Enfin Morifin m’apprend que dans son pays Bissanougou, on boit encore un autre dolo analogue au tingué, mais préparé avec le nté. C’est le gui dolo ou ntégui.

Au sortir du village, il faut traverser un joli marigot étendu, qui coule sur les rochers avec de nombreux rapides. Il est assez large, et son passage la nuit serait dangereux. L’eau, en effet, en tombant de bloc en bloc, a creusé des entonnoirs, dont on n’aperçoit pas le fond ; elle vient s’y engloutir en bouillonnant. On longe pendant quelque temps ces rochers et ce marigot ; la végétation au bord est chétive, mais la fougère aquatique de Fincolo est commune entre les fentes des pierres submergées ou émergeant de l’eau. On franchit ensuite un plateau ferrugineux, puis deux marigots avant d’arriver au village de Soukouraba.

Tous les hommes de Soukouraba se sont enfuis en apprenant mon arrivée. Il reste seulement 4 ou 5 mâles sur 600 à 800 habitants. Je fais dire au chef du village que s’il n’est pas rentré dans une heure avec les principaux notables, je préviendrai le grand chef des blancs de Sikasso qui lui infligera une forte amende. En peu de temps tout le monde revient dans les soukalas, comme par enchantement, et l’on m’apporte des poulets, des œufs et du dolo.

Samorokiri. — Guiri

Dimanche 14 mai. — Nous partons de Soukouraba à 6 heures du matin, et nous traversons le lougan actuellement en pleine culture. J’aperçois l’Orchidée commune, à fleurs violettes. Le goïn est encore assez commun dans la brousse ; quelques pieds en ont été détruits dans les lougans. A 2 ou 3 kilomètres, on voit encore des rochers élevés sur la gauche, mais durant toute l’étape, nous n’en aurons pas à franchir.

A l’entrée du village de Samorokiri, je puis signaler des banans, des finzans et des coros. Le coton cultivé est assez beau. J’observe pour la première fois un bel arbre à tronc cylindrique, élevé, creux à la base, à écorce cendrée, à feuilles ovales pointues : c’est le caba iri à port de hêtre.

Au sortir du village, à environ 3 kilomètres, il faut passer un marigot assez difficile, dont le lit est encombré de branchages et creusé de fosses profondes. Dans les endroits les moins profonds, l’eau vient jusqu’au poitrail des chevaux. J’ai trouvé au bord du sentier, dans les lougans, une Papillionacée à fleur violette, et, au bord du sentier de la brousse, un Cyperus à inflorescences blanches. J’ai remarqué aussi dans les endroits un peu ombragés, une Labiée subligneuse haute de 50 centimètres à 1 mètre, à fleurs d’un blanc-verdâtre avec deux étamines fertiles, en épis terminaux, et à feuilles verticillées par trois.

Je rencontre plusieurs femmes revenant avec des paniers pleins de . J’en vois quelques-unes, perchées sur des sés élevés en train de faire tomber les fruits avec une gaule, pendant que d’autres les cueillent sous les arbres.

Nous traversons successivement, à 3 kilomètres de distance, deux marigots fort boisés, bordés de bili en fruits, de cobi, de codoudou. Le premier marigot possède une jolie chute d’eau ; j’y remarque une Muscinée. Au deuxième, je récolte deux plantes intéressantes. Le village est à 500 mètres de ce marigot. Nous traversons le lougan où j’observe quelques touffes de goïn qui semblent avoir été ménagées. Quelques-unes, très belles, grimpent dans les nétés.

Le village de Guiri est entouré d’une quantité considérable de rôniers (Borassus flabelliformis Murr.) ; ils sont très serrés, comme s’ils avaient été plantés, et viennent jusque dans les rues du village. La couronne de feuilles de ces arbres est fort endommagée par suite des feuilles coupées pour retirer le gouégui. On m’apporte de ce vin de palme qui n’est pas désagréable.

Tous les habitants de Guiri se sont enfuis, ayant appris la nouvelle de mon passage. Il reste seulement trois hommes. Je suis obligé de palabrer longtemps pour qu’on m’apporte un poulet, du couscous et surtout pour qu’on aille chercher dans le lougan, le chef du village et le chef des cases. Les tisserands eux-mêmes ont quitté leurs métiers.

Dans le village il y a quelques beaux arbres à vers à soie (Zizyphus orthacantha), de grands banans, des finzans, dont on récolte les fruits. Un marigot desséché se trouve au bord même du village. Je remarque sur les bords le bili et le cobi. On cultive aussi le diéfa et le diaba. Je trouve, enfin, en train de sécher devant la case du chef, des fruits d’une cosse, noirs, luisants, un peu tortueux, longs de 15 à 20 centimètres. Ce sont des fruits de saman cara (bambara) ou rou cogo (sénoufo). Les graines épluchées et pilées servent à tuer les poissons dans les marigots, comme le diéfa diaba.