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Voyages abracadabrants du gros Philéas

Chapter 17: CHAPITRE XV EXCURSION CHAMPÊTRE
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About This Book

The narrative frames a boisterous, self-important traveler, Philéas Saindoux, whose extravagant, often improbable accounts of journeys and exploits are transcribed by a companion who presents them as entertaining tall tales. Episodes mix comic set pieces, local rivalries and slapstick remedies—such as an attempt to restore a singer's voice by swallowing eggs—with parodic references to heroic memoirs. The tone blends irony, naïveté and playful bragging, and the structure is episodic, moving from singular absurd incidents to broader humorous sketches that satirize boastful travel narratives.




CHAPITRE XIV

LA TYROLIENNE

Le lendemain, le temps s'annonça si engageant et si beau que les voyageurs résolurent de faire une longue excursion. Ne songeant nullement à la chasse ce jour-là, ils ne se munirent que d'énormes ombrelles pour se préserver du soleil, devenu brûlant. Polyphème s'en servit sur-le-champ. Philéas plaça la sienne sur son dos et l'attacha en travers de son havre-sac.

La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers que parcouraient les deux voyageurs, escortés de Sagababa, conduisaient à des sites plus beaux les uns que les autres. Tantôt ils dominaient un village charmant; tantôt ils côtoyaient un lac superbe, puis ils longeaient la lisière d'un bois sombre et touffu. Philéas était ravi; il ne tarissait pas en éloges, en exclamations. Sagababa, quoique chargé des provisions, bondissait «comme un chameau», disait Philéas au grand amusement de Polyphème. Ce dernier s'épanouissait devant la verve grotesque de son gros ami. Arrivés sur un plateau, célèbre par la vue d'un vallon boisé qui s'étendait à perte de vue, il y eut une contestation. Philéas, fatigué, voulait aller par les bois et descendre directement vers le point de réunion déjà fixé.

Sagababa, altéré, était allé s'y installer d'avance, précédant «maître à moi» pour préparer force rafraîchissements. Polyphème préférait suivre la route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin et de superbes points de vue, chers à son oeil d'artiste. Impatienté des objections de Philéas, il crut le détourner de son projet en lui désignant un sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir parcouru quelques jours auparavant) à une prairie entourée par de fortes palissades et par une haie gigantesque. Il suivit alors avec un intérêt malicieux la course pittoresque du gros Saindoux.

Chargé de son havre-sac, essoufflé, rouge, trébuchant et grognant, Philéas descendit la colline à travers les grands arbres qui raccrochaient sans cesse dans sa route. Tantôt c'était une branche qui retenait sa casquette; tantôt c'était une racine où s'empêtraient ses pieds. Il n'avait plus qu'une pensée: arriver; qu'une idée fixe, se désaltérer bien à son aise; aussi dégringolait-il avec une opiniâtreté qui se mélangeait de colère à chaque nouvel obstacle entravant sa marche. Il finit par être fiévreux, surexité et donna tête baissée dans tout ce qui lui semblait devoir s'opposer à sa descente furieuse.

Quant à Polyphème, il avait rejoint Sagababa. Ce dernier s'était installé dans un renfoncement de la vallée; la prairie clôturée le séparait de Philéas et dominait le campement choisi.

Le petit nègre avait tout préparé pour le lunch. La gourmandise aidant, il goûtait à tout, sous prétexte de constater si tout était digne de «maître à moi». Polyphème ne prêtait qu'une médiocre attention aux manoeuvres de Sagababa; il était vivement intéressé par les tribulations de Saindoux qu'il apercevait franchissant obstacles et haies. Une brèche habilement faite avait permis à Philéas de se glisser dans la prairie. Mais le gros touriste reconnut alors avec dépit qu'il était enfermé comme dans une souricière. Aucune issue ne se présentait à ses regards désespérés. La prairie seule touchait à la vallée. A gauche et à droite les escarpements étaient gigantesques. Pour comble de malheur, il entendait rire Polyphème et apercevait la tête de Sagababa qui savourait de temps en temps le café de «maître à moi».

—Tueur, s'écria le pauvre Saindoux, avec un accent de détresse, comment pourrai-je me tirer de là?

POLYPHÈME, d'un ton compatissant.—Retournez sur vos pas, mon bon; une petite demi-lieue pour regrimper, une petite demi-lieue pour me rejoindre, ce n'est pas grand'chose pour vous.

PHILÉAS.—Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, surtout dans le genre de celle que je viens de faire. Tant pis! je vais escalader par ici.

Et Saindoux se mit à grimper sur un énorme chêne dont les branches lui faisaient espérer une descente possible. Mais il avait oublié qu'il avait sa grande ombrelle, toujours attachée au havre-sac. Il glissa tout à coup et se trouva suspendu dans le vide, gigottant et ahuri. Dans sa détresse, il poussa trois cris formidables sur trois tons différents. Polyphème s'en amusait de tout coeur.

Sagababa tournait le dos à la haie; il ne voyait rien de ce qui se passait et, sachant que Polyphème riait sans cesse, il ne s'étonnait pas de sa gaieté. Cependant les trois cris extraordinaires de Philéas charmèrent son oreille, paraît-il, car il dit naïvement à Polyphème:

—Quoi moi entends? belle tyrolienne chantée par maître à moi?

Pour le coup, Polyphème pensa étouffer.

—Ah! ah! ah! mon très cher, s'écria-t-il en se tenant les côtes. Il y a en vous l'étoffe d'un ténor. Recommencez donc, je vous prie. Sagababa est dans l'admiration. Vous dépassez Absalon; il ne chantait pas, lui, sur son arbre...

Philéas était exaspéré! il donna une si vigoureuse secousse à la misérable ombrelle, cause de sa honte, que tout cassa avec un fracas horrible et Saindoux, se détachant de l'arbre comme un énorme fruit, roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidité d'une trombe. Il saisit la tête laineuse du petit nègre au moment où celui-ci tenait une bouteille de sirop et la dégustait.

Sagababa, épouvanté, poussa des cris affreux! le sirop inonda Saindoux, qui entraînait Sagababa à sa remorque; ce fut une scène indescriptible... Enfin Philéas se releva, rouge, tremblant, furieux, gluant et plein de feuilles, le sirop dont il était couvert ayant collé sur ses vêtements force débris. Sagababa terrifié prit la fuite et courut tout d'une traite se réfugier dans le bois.

—Allons, mon cher ami, dit Polyphème reprenant son sérieux; voilà encore une de ces aventures comme vous les aimez.

PHILÉAS, les dents serrées.—Pas celle-là, Tueur! elle n'est pas à mon avantage...

POLYPHÈME, d'un air naïf.—Mais si!... la gymnastique audacieuse est toujours admirée, et vous venez d'en faire d'une façon remarquable, ne le niez pas!

PHILÉAS, s'adoucissant.—C'est un fait que je suis agile.

POLYPHÈME, insistant.—... Et intrépide! il faut être hardi pour s'élancer ainsi et trouver le temps de chanter une tyrolienne.

PHILÉAS, calmé.—Croyez-vous que c'était vraiment une tyrolienne?

POLYPHÈME.—Oh! charmante! Sagababa l'a tout de suite admirée.

PHILÉAS, ravi.—Il a du goût, cet enfant! Tiens, où est-il?

POLYPHÈME, avec aplomb.—Il s'est sauvé, parbleu! vous lui avez? tiré les oreilles en arrivant, parce qu'il touchait au sirop; ça lui a fait peur. Goûtons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire de venir remporter son attirail.

Les deux amis s'assirent et virent bientôt apparaître entre les branches la tête grimaçante du petit nègre.

Sagababa n'avançait qu'en tremblant, très inquiet de savoir comment il serait reçu. Il fut ravi de voir que Philéas était de fort bonne humeur; il se hâta de servir les chasseurs et de les accompagner à l'auberge où le gros Saindoux se nettoya de fond en comble, tout en se félicitant naïvement de se trouver encore avec une aventure illustre à enregistrer dans ses hauts faits de touriste.




CHAPITRE XV

EXCURSION CHAMPÊTRE

—Tueur, s'écria peu de jour sa près le gros Saindoux en entrant brusquement dans la chambre de Polyphème un beau matin, ne voulez-vous pas faire aujourd'hui notre grande ascension sur le mont Jolly?

Polyphème, à peine réveillé, se frottait les yeux et bâillait au nez de Philéas.

—Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oublié notre partie. N'est-il pas trop tard pour l'entreprendre? Nous avons, vous le savez, sept lieues à faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher pendant sept lieues à la chaleur! plus l'ascension, plus la descente, plus le retour!!! comment ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher en plein air, en ce cas!

Philéas souriait imperturbablement pendant cette série d'objections, faites d'une voix endormie et plaintive.

—Tout cela est fort possible à combiner, cher ami, répondit-il. D'abord vous n'avez que cinq lieues à faire pour arriver à la montagne. Au bas du mont Jolly se trouve un petit village; notre hôte l'a dit à Sagababa. Il sera très aisé de nous y caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux ne faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons vite, Tueur; tenez, je vais vous aider.

Et en parlant ainsi, le bouillant Philéas arrachait les couvertures de son compagnon, lui passait dans les jambes les manches de son habit et l'enveloppait dans son pantalon.

Ainsi secoué, tiré, houspillé, Polyphème sortit vite de sa torpeur paresseuse et s'habilla en réparant gaîment les méprises de Saindoux, puis, escortés de l'inévitable Sagababa, les deux amis prirent le chemin que leur indiquait l'hôte.

Mais, pour plaire à son maître, Sagababa l'avait trompé sur la distance qu'ils avaient à franchir pour arriver à leur but. Après avoir fait cinq lieues, les voyageurs se félicitaient d'être au terme de leurs fatigues... Ils apprirent alors d'un passant qu'ils avaient encore une longue course «de deux lieues,» dit le paysan en hochant la tête.

—Fichu menteur! s'écria Philéas en s'élançant vers Sagababa dans l'intention évidente de lui tirer vigoureusement les oreilles...

Mais le petit nègre était très perspicace et avait déjà prévu l'indignation de «maître à moi». Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de portée de la main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une agilité de singe jusque sur les plus hautes branches d'un énorme prunier qui bordait la route, et là, rassuré sur le sort de ses oreilles, il se mit à manger les prunes sauvages dont l'arbre était chargé. Polyphème, harassé, se coucha paresseusement sur le talus de la route à l'ombre du prunier.

—Ma foi! dit-il, une halte est nécessaire; reposez-vous avec moi, Philéas. Je vais reprendre mon somme de ce matin. Ne m'éveillez pas avant deux heures, au moins. Je n'en puis plus!

Saindoux, malgré sa fatigue, ne voulut pas imiter Polyphème qui dormait comme un bienheureux deux minutes après s'être étendu sur l'herbe. Le gros Philéas, plein de rancune contre Sagababa, voulait le malmener à son aise et grommelait en considérant la mine insolemment satisfaite de Sagababa sur son arbre.

Tout à coup il prit son courage à deux mains et se hissa sur le prunier, à la grande terreur du négrillon qui n'avait pas compté là dessus.

La mine du petit noir était si piteuse, si comique que le bon coeur de Philéas en fut désarmé. Il éclata de rire au nez de Sagababa un peu rassuré. Le négrillon offrit humblement à son maître quelques belles prunes que Saindoux accepta avec une dignité affable.

Les fruits plurent au gros Philéas. Tout en jetant un regard d'envie sur la pelouse où Polyphème dormait de tout son coeur, il aida Sagababa à dépouiller le prunier de sa récolte, tant et si bien que Polyphème eut tout le loisir de se réveiller et de contempler avec une admiration goguenarde les exploits de son gros ami.

—Bon appétit, mon cher! s'écria-t-il. Ah çà! vous avez donc un estomac de fer-blanc pour résister à cette masse de fruits aigres que vous avalez avec tant d'entrain?

A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux avait dégringolé de l'arbre; il n'était pas satisfait d'être pris en flagrant délit de gourmandise enfantine et sentait sa dignité compromise.

Aussi fut-ce avec une négligence affectée qu'il répondit:

—Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais d'ailleurs à aller retrouver mon drôle là haut pour...

—... lui tenir compagnie, répondit en riant Polyphème, je vois ça, mon cher! Mais, ajouta-t-il en regardant le soleil qui descendait à l'horizon, savez-vous qu'il se fait tard? Hâtons notre marche. Ou je me trompe fort, ou nous arriverons après le coucher du soleil dans le village qui nous a été indiqué tout à l'heure.

Philéas hêla Sagababa, suivit Polyphème qui s'était déjà remis en marche et les trois compagnons reprirent leur course interrompue.

Polyphème avait dit vrai; leur halte avait été trop longue et la dernière demi-lieue fut faite presque à tâtons. Ils arrivèrent enfin dans le village; le silence qui y régnait indiqua combien l'heure était avancée. Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de l'endroit; ils ne virent aucune auberge.

Philéas était consterné! Polyphème prenait la chose en riant, suivant son habitude. Sagababa était désolé... Son estomac criait famine et il entrevoyait la possibilité navrante de se coucher à jeun!

—Que nous sommes bêtes! s'écria tout à coup Philéas, inspiré par une idée subite.

—Merci, mon bon! riposta Polyphème.

—Voici un village, continua Philéas très animé et sans faire attention aux répliques de son ami.

POLYPHÈME.—Ça, c'est un fait.

PHILÉAS.—Dans ce village, il y a une église...

POLYPHÈME.—C'est positif; nous sommes devant.

PHILÉAS, avec volubilité.—Pour une église, il faut un curé; pour le curé, il faut un presbytère; donc nous allons y demander l'hospitalité...

SAGABABA, avec élan.—Et y manger, maître à moi?

PHILÉAS, avec majesté.—Et y manger, mon enfant. Certes oui! (Il se frotte l'estomac.) J'ai une faim canine, justement. Allons! il faut frapper ici; cette maison à droite me paraît être celle du curé. Avance, Sagababa, et introduis-nous convenablement.

Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective de manger et de se reposer, il se précipita vers la porte et tira le cordon de sonnette avec une telle violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment où les amis allaient lui reprocher son impétuosité, la porte s'ouvrit et une vieille servante parut. A la vue de Sagababa qui s'élançait vers elle en criant: «Voilà maître à moi qui veut à boire et à manger!» elle poussa un cri d'effroi, referma violemment la porte et on l'entendit barricader la porte en faisant des exclamations de toutes sortes.

Philéas et Polyphème se regardèrent avec consternation. Sagababa était pétrifié de son succès.

POLYPHÈME.—Elle nous a pris pour des voleurs!

PHILÉAS, irrité.—La vieille gueuse! je lui en fournirai des voleurs comme nous. (Il crie par le trou de la serrure.) Hé! Madame, nous sommes d'honnêtes gens, entendez-vous? des gens haut placés, même!

POLYPHÈME, riant.—Mais dans une fichue position pour le quart d'heure. Voyons, ne désespérons pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqué en arrivant ici, dans l'enfoncement près de la montagne, une maison sur laquelle j'ai distingué vaguement une enseigne. C'est peut-être une auberge; allons-y.

Et Polyphème, prenant le bras de Saindoux, l'entraîna sans écouter les malédictions lancées par ce dernier contre Sagababa.

C'était une auberge! Les voyageurs purent enfin se rassasier et se reposer. Une bonne nuit les consola de leurs mésaventures et le lendemain, munis d'un guide, ils entreprenaient courageusement l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va être racontée dans le chapitre suivant.




CHAPITRE XVI

L'ASCENSION

—Je suis encore plus éreinté qu'hier! s'écriait après quatre lieues de marche ascendante le gros Philéas tout haletant; et vous, cher Tueur?

POLYPHÈME.—Je le suis raisonnablement. Un être à part, c'est ce polisson de Sagababa; regardez-le grimper! il est fait pour cela.

Et en disant ces mots, le jeune homme contemplait avec envie le petit nègre qui bondissait comme une balle élastique devant la caravane.

L'éloge de Polyphème redoubla son ardeur. Il voulut faire une culbute; mais cet exploit ne s'accomplit pas sans émotion. Il retomba sur le côté et roula sur Philéas... Celui-ci trébucha sur Polyphème, lequel se raccrocha au guide... Si ce dernier n'avait pas eu la présence d'esprit de s'arcbouter sur son bâton ferré, il y aurait eu des malheurs à déplorer. Grâce à lui, tout se réduisit à quelques bosses et à plusieurs bleus. Philéas ne perdit pas cette occasion de tancer vertement Sagababa.

—Quelle est cette façon de rouler sur votre maître? s'écria-t-il; au lieu de m'approcher avec une précaution respectueuse, vous meurtrissez l'objet de votre vénération, petit drôle!

A cela, Sagababa ne répondit qu'en se grattant l'oreille d'un air penaud.

Enfin, après de nombreux efforts, les touristes arrivèrent au sommet de la célèbre montagne. Mais là, leur désappointement fut complet; ils ne voyaient rien... D'épais brouillards les enveloppaient et dérobaient à leurs yeux toute apparence de vue!

—Sac à papier! s'écria Philéas, avons-nous du guignon... Si nous avancions encore un peu, nous aurions, sans doute, à défaut de mieux une bonne installation pour déjeuner.

Il avait à peine fait vingt pas, en achevant ces mots, quand le guide s'élança vers lui et le ramena vers ses compagnons.

—Où courez-vous, Monsieur? dit-il avec force. Par ici, la montagne descend à pic à quatre mille pieds!...

Polyphème saisit le bras de son ami qui pâlissait à l'idée de son imprudence, tandis que Sagababa effrayé s'accrochait aux basques de son téméraire «maître à moi».

—Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de toute vue, s'écria Polyphème. Consolons-nous en déjeunant ici tranquillement. Guide, avez-vous... Oh! regardez, regardez donc, Philéas, le splendide et féerique tableau!

En effet, un coup de vent faisait mollement onduler les épais brouillards blancs qui s'ouvrirent tout à coup, montrant aux voyageurs ravis un spectacle vraiment sublime. A leurs pieds s'étendaient de vertes et ravissantes vallées; çà et là des bois, des villages pittoresquement groupés dans les plaines, et au loin, les blanches cimes des glaciers qui étincelaient aux rayons du soleil levant... A trois reprises, les nuées voilèrent et montrèrent aux touristes extasiés la vue merveilleuse qui les enchantait.

Le soleil régna enfin en maître sur cette montagne splendide et Philéas, revenant à la réalité, demanda au guide s'il n'avait pas oublié les provisions. Son ravissement changea de nature, sans être pour cela moins intense, lorsqu'il vit s'étaler devant lui le déjeuner...

A ses yeux de gourmand émérite s'offraient un grand bol de crème glacée, un pain bis des plus appétissants, un immense fromage de gruyère et deux larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de Madère.

—C'est sublime! s'écria-t-il un instant après, la bouche pleine, tandis que Polyphème éclatait de rire devant cet enthousiasme prosaïque.

Mais il n'est si bonne occupation qui ne doive finir. Le repas achevé, Philéas, cédant à la fatigue, s'endormit après avoir (pour se mettre à l'aise, disait-il) ôté ses guêtres, ses souliers et ses bas; il resta jambes nues, malgré les observations du guide et les plaisanteries de Polyphème. Ce dernier fut bientôt absorbé par une esquisse de la vue superbe qui s'offrait à lui; le guide et Sagababa causaient entre eux.

Au bout d'une heure de sieste Saindoux se réveilla brusquement en poussant une exclamation douloureuse. Polyphème se retourna.

—Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.

Philéas geignait en se frottant le mollet gauche extrêmement enflé.

—En voilà une catastrophe! soupirait-il. On dit que le bien vient en dormant... Regardez un peu si c'est vrai pour moi? Ce n'est plus une jambe que j'ai là, c'est une colonne! un pied d'éléphant... et ça me cuit partout!

Polyphème examina le mollet malade.

—Vous avez attrapé là un fameux coup de soleil, répondit-il au dolent Philéas. La difficulté à présent, c'est de descendre la montagne. Guide, donnez-moi donc le restant de la crême. Beurrez-vous la partie malade avec cela, Saindoux; cela ne peut manquer de vous faire grand bien.

—Quel dommage! observait Philéas tout en se frictionnant la jambe, de gaspiller comme cela cette admirable crème! J'en aurais encore mangé avec tant de plaisir!

POLYPHÈME, riant.—Votre jambe l'absorbe pour vous.

PHILÉAS, soupirant.—Ce n'est pas la même chose, Tueur!

L'application de la crème fit grand bien à Saindoux; il put marcher sans trop de peine. Il lui fut impossible, toutefois, de remettre ses bas et ses guêtres, l'enflure étant trop considérable pour cela.

Le gros touriste fut très vexé de rester ainsi nu-jambes. Son humiliation augmenta lorsqu'il aperçut au bas de la montagne un groupe au milieu duquel s'agitait une vieille femme. Les gens composant ce rassemblement semblaient à la fois curieux et inquiets. Ils paraissaient attendre les touristes. Ceux-ci, arrivés à une certaine distance, entendirent des fragments de phrases qui les étonnèrent et les intriguèrent même beaucoup.

—Vous croyez que ce sont eux? disait une voix.

—Certainement, s'écria la vieille; je reconnais leur... (ici sa voix baissa et quelques mots échappèrent aux voyageurs); et puis, ajouta-t-elle, v'là leur singe avec eux.

PHILÉAS, interloqué.—Qu'est-ce qu'ils disent, ces gens-là? qui reconnaissent-ils? de quel singe parle-t-on?

POLYPHÈME, se frappant le front.—Parbleu! je crois comprendre... Philéas, c'est la vieille poltronne d'hier soir, qui a eu l'idée de nous prendre, vous et moi pour des voleurs et Sagababa pour un singe... Elle nous attend après avoir charitablement ameuté le voisinage pour nous fourrer en prison. En entendant cette explication rapide. Saindoux poussa un cri d'indignation et Sagababa un hurlement de colère. Ce dernier, hors de lui, courut vers la servante occupée à pérorer et lui arracha son bonnet en criant:

—Vilaine guenon! moi pas singe, entends-tu?

La vieille poussa des cris de détresse! Ceux qui l'entouraient se jetèrent sur Sagababa. Philéas et Polyphème s'élancèrent au secours du petit nègre et la mêlée fut complète!

Heureusement pour les voyageurs, le guide mit en peu de mots les principaux habitants au courant de ce qui s'était passé, et après avoir séparé les combattants, les explications commencèrent. Elles furent longues et laborieuses, l'impétueux Philéas interrompant à tort et à travers; la servante était de son côté bavarde comme une pie et entêtée comme une mule.

Le curé, qui était arrivé pour tout pacifier, avait beau vouloir la faire taire, il ne pouvait y réussir et la persuader de son erreur.

—Non, non, Monsieur le curé, répondait-elle avec obstination. Vous êtes la dupe de ces deux brigands. Ils ont un singe qui parle; ça prouve qu'il est plus pervers que les autres... Et regardez ce gros qui traîne la jambe! C'est un galérien échappé qui avait encore les fers aux pieds hier soir, soyez-en sûr! Ils ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle! je dois savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur le curé, faites arrêter ces bandits et leur animal. Si vous les laissez aller, il nous arrivera malheur à tous, c'est certain!

Sagababa trépignait en entendant la vieille parler de lui en ces termes; s'il n'avait été maintenu par Polyphème, il se fût jeté de nouveau sur sa calomniatrice; sa petite figure grimaçante de fureur ajoutait à la frayeur de la servante et la faisait crier de plus belle.

Philéas jugea à propos d'en finir par un coup de théâtre.

—Monsieur le curé et vous, Messieurs, dit-il avec majesté, les vaines paroles d'une personne que je m'abstiens de qualifier puisqu'elle appartient, quoiqu'à tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point atteinte à des personnes telles que nous! Par notre richesse et notre position sociale élevée, je me plais à le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre cette pauvre insensée de son erreur et arrêter sa langue, incommensurablement longue et envenimée, voici cent francs que je vous offre pour les pauvres de votre village. Cette offrande convaincra tout le monde, j'espère, et l'on verra ce que nous sommes, c'est-à-dire, d'illustres voyageurs munis d'un nègre et voyageant pour satisfaire leur passion de chasse et d'aventures glorieuses!

A ce discours, les habitants crièrent bravo! et merci! Le curé remercia poliment. Polyphème, ne voulant pas être en reste de générosité, glissa un louis dans la main de la servante pour la dédommager de son bonnet perdu. Celle-ci se dérida, fit une grande révérence et, ne voulant pas manquer de bons procédés, tira une poignée de noix de sa poche et les offrit à Sagababa qui faillit s'irriter... mais qui, après réflexion, se mit à les manger à belles dents.

Chacun se sépara bons amis. Les voyageurs allèrent se reposer dans leur auberge et y soigner le mollet de Philéas; ce dernier jugea prudent de se coucher en arrivant et de commander à Sagababa un énorme cataplasme de farine de lin, pour en envelopper sa jambe enflée.




CHAPITRE XVII

LE CATAPLASME

Le premier soin de Sagababa, le lendemain matin, fut d'apporter à Philéas un nouveau cataplasme. Cela semblait d'autant plus indispensable à Saindoux que de nombreux clous avaient surgi pendant la nuit et le faisaient vivement souffrir. Sagababa posa adroitement le cataplasme et allait se retirer lorsqu'un cri de Philéas le fit bondir.

Saindoux, effaré, regardait tour à tour le petit nègre, la jambe enveloppée et Polyphème, accouru à l'exclamation de son ami.

—Mais c'est de la moutarde, petit imbécile! s'écria-t-il enfin en revenant de sa stupeur. De la moutarde qui me brûle atrocement!... Ote-moi ça, tout de suite.

SAGABABA, inquiet.—Oh! maître à moi, faut pas toucher à cataplasme; ça calme!

PHILÉAS, se trémoussant.—Comment, ça calme! drôlement, par exemple! Diable! cela cuit, au contraire... Ôte-moi vite cette moutarde.

SAGABABA, désolé.—Maître à moi, pas vouloir guérir avec cataplasme?

PHILÉAS, gigottant.—Pas à la farine de moutarde, garnement. Donne-moi de la farine de lin à la place de ce fer rouge.

POLYPHÈME, impatienté.—Allons donc! Sagababa, obéis à ton maître et ne raisonne pas.

SAGABABA, pleurant.—Moi vouloir guérir maître à moi; pas ôter graine de lin.

Polyphème, agacé, prit là jambe de Philéas et aida ce dernier à se débarrasser du cataplasme posé par le petit nègre dans son dévouement maladroit.

En voyant cela, les pleurs de Sagababa redoublèrent. Philéas allait lui ordonner de se taire ou de partir lorsque Sagababa, interrompant subitement ses sanglots, se précipita vers le cataplasme, le saisit et sortit en toute hâte.

Restés seuls, les deux amis se regardèrent avec surprise.

—Pourquoi ce changement subit? demanda Polyphème.

—Il comprend enfin sa sottise, dit Philéas en mettant sur sa jambe rougie une compresse d'huile de millepertuis. Fichu gamin, est-il entêté? hein! l'est-il?

Il achevait à peine ces mots que Sagababa reparut avec une mine triomphante, le fameux cataplasme à la main.

—C'être graine de lin, maître à moi! s'écria-t-il en entrant. Sagababa est sûr, à présent! lui en avoir mangé.

PHILÉAS, ahuri.—Mangé quoi? de quoi as-tu mangé? du cataplasme? de la moutarde?

SAGABABA, avec force.—Mangé cataplasme graine de lin, maître à moi; à présent, sûr; maître à moi mettre ça?

Polyphème partit d'un fou rire en voyant la figure radieuse de Sagababa et la mine pétrifiée de Saindoux.

—Sale garçon! grommela enfin ce dernier: goûter d'une chose qui vient de toucher à un tas de clous! je n'en veux pas de ta farine de moutarde, entends-tu, entêté mulet!

SAGABABA, avec énergie.—Maître à moi goûter cataplasme pour savoir si c'est graine de lin!

PHILÉAS.—Fi l'horreur! Certes non, je n'y goûterai pas. Emporte ça tout de suite. Je me soignerai sans toi.

Le petit nègre ne répliqua rien. Il se retira en marmottant: «C'est graine de lin; maître à moi verra!»

L'appétit de Philéas n'avait pas disparu malgré sa jambe malade. Son déjeuner fut copieux et il se mit à table le soir, pour dîner, avec un entrain égal à celui du matin.

—Qu'est-ce qu'il y a à manger? demanda-t-il en dépliant sa serviette. Du boeuf? Ah! très bien; j'aime le bouilli, surtout avec de l'assaisonnement. Sagababa, donne-moi la moutarde, mon garçon... merci.

Quelques instants s'écoulèrent pendant lesquels Saindoux, absorbé, mangeait lentement. Tout à coup, il se retourna vers le négrillon...

—En voilà un idiot! s'écria-t-il; il me donne ce matin de la moutarde pour de la graine de lin, et ce soir, de la graine de lin pour de la moutarde!

Chose bizarre... en entendant ces mots, Sagababa, rayonnait...

—Moi avoir raison; maître à moi, voir ça enfin! s'écria-t-il. C'être graine de lin de ce matin!

PHILÉAS, abasourdi.—Ça, c'est le cataplasme de ce matin?

SAGABABA, avec joie.—Oui, maître à moi.

PHILÉAS, suffoqué.—Ce que tu as mis sur ma jambe?...

SAGABABA, de même.—Oui, maître à moi; pas farine de moutarde, hein?

La parole expirait sur les lèvres de Philéas... Il se tourna machinalement vers Polyphème. Ce dernier qui, heureusement pour lui, n'avait pas encore dégusté la fameuse graine de lin, riait aux larmes et du dialogue et de la figure des interlocuteurs.

Enfin Philéas, recouvrant ses esprits, empoigna la graine de lin et la lança à la tête de Sagababa en criant de toutes ses forces:

—Sale polisson!

Le petit nègre, la figure inondée de cette pâte gluante, disparut en un clin d'oeil et courut se réfugier dans la cuisine.

Mais le dîner était fini pour Philéas, écoeuré par ce que venait de lui faire avaler Sagababa.

Il assista tristement au repas de Polyphème et se retira chez lui le soir, en se promettant bien de ne plus laisser Sagababa le soigner si despotiquement.

—Avant de partir pour la Pologne, mon très cher, dit Polyphème au gros Saindoux, lorsque ce dernier fut rétabli; allons donc faire une promenade dans les environs; pour nous éviter toute fatigue, je suis d'avis de prendre simplement une voiture; ce sera plus commode et plus rapide.

—Je ne demande pas mieux, s'écria Philéas; il y a longtemps que je n'ai conduit et je ne veux pas perdre mon talent de cocher. Je vais vous mener un peu lestement, Tueur, vous allez voir. Hé! Sagababa, fais-nous venir l'hôte afin de lui louer ce qu'il nous faut pour une excursion.

Sagababa se précipita pour obéir et revint bientôt, escorté de l'hôte qui venait d'être mis au courant par lui de ce dont il s'agissait.

L'HÔTE, affairé.—Ces Messieurs veulent une voiture et un cheval? J'ai leur affaire. Un charmant petit tilbury presque neuf et un cheval excellent qu'un enfant conduirait. Ces Messieurs veulent-ils qu'on attelle immédiatement?

—Certainement, répondit Philéas enchanté. Sagababa, va l'aider et reviens nous avertir quand tout sera prêt... N'est-ce pas, cher Tueur?

POLYPHÈME.—Un instant! vous êtes trop confiant, Saindoux; allons voir ce qu'on nous propose, d'abord. Il ne nous faut ni une charrette, ni une rosse; la voiture et le cheval doivent être convenables.

PHILÉAS.—Au fait, vous avez raison; examinons notre équipage, avant de nous y installer. Peste! je me rappelle encore un certain accident...

L'HÔTE, vexé.—Ces Messieurs vont voir par eux-mêmes qu'ils peuvent avoir toute confiance en moi!

Et il suivit en grommelant les deux amis. Les jeunes gens, escortés de Sagababa, s'étaient dirigés vers la remise.

L'hôte leur exhiba alors triomphalement un horrible véhicule ressemblant beaucoup à une gigantesque araignée. Un petit siège, avec une boîte mobile destinée à mettre des chiens, tout par sa disposition semblait désagréable et ridicule. Les touristes se regardèrent avec indécision.

—Qu'en dites-vous? demanda enfin Philéas.

POLYPHÈME, haussant les épaules.—Dame! pour laid, c'est laid! il n'y a pas à dire. Mais enfin, c'est transportable et nous n'avons que cela sous la main.

SAGABABA, se récriant.—Maître à moi peut pas aller là dedans. C'est impossible... pas assez de place pour trois.

PHILÉAS.—Est-ce que je songe à t'emmener aujourd'hui, petit imbécile! Je n'ai pas besoin de toi; nous ne faisons qu'une promenade en voiture.

SAGABABA, vivement.—Maître à moi prend pas Sagababa?

PHILÉAS.—Ma foi non!

SAGABABA, insistant.—Sagababa pas vouloir quitter maître à moi! Lui aller sur genoux de maître à moi. Bien, comme ça?

PHILÉAS.—Idée saugrenue! Tu crois que je vais t'empiler sur nous et m'écraser de ton poids? dans une promenade d'agrément! va te promener à pied où tu voudras; je te donne congé jusqu'à ce soir. Allons voir le cheval à présent, Polyphème.

Et les jeunes gens sortirent de la remise avec l'hôte, laissant Sagababa humilié et désappointé...

Mais, nous le savons, le petit noir était entêté. Il ne se tint pas pour battu. Il referma soigneusement les portes de la remise et, à part quelques froissements de paille, on n'entendit plus rien.

Les deux amis avaient examiné le cheval. Il paraissait vigoureux, mais il avait une jambe de derrière enveloppée de linges et soigneusement ficelée, ce qui éveilla la méfiance de Philéas; les plaisantes remarques de Polyphème excitèrent l'indignation de l'hôte.

PHILÉAS, avec fermeté.—Je n'attelle pas cet animal si je ne vois pas ce qu'il y a sous cette toile. C'est peut-être un invalide!

POLYPHÈME, riant.—Au fait! s'il avait une jambe de bois, ce vétéran... A-t-il servi dans la cavalerie ou dans l'artillerie, mon hôte?

L'HOTE, suffoqué.—Monsieur!... Messieurs!... mon cheval est intact, sachez-le. Il a une écorchure, voilà tout. Cela arrive à tout le monde, Monsieur en est la preuve.

PHILÉAS, mécontent.—Eh! dites donc, l'aubergiste, ne me comparez pas à une bête, entendez-vous! Modérez vos idées biscornues et développez-nous cette toile. Je suis comme saint Nicolas15, moi; il faut que je voie pour croire.

Note 15: (retour) Philéas veut dire saint Thomas.

POLYPHÈME.—Vous dites, mon ami?

PHILÉAS, avec une fausse modestie.—Oh! je fais une simple citation historique pour confondre notre hôte.

La gaieté de Polyphème flatta Philéas qui, persuadé que son ami riait de la colère de l'aubergiste, fit chorus avec entrain.

L'hôte, ayant développé avec humeur les bandages qui cachaient la jambe malade, fit voir qu'à part des écorchures en voie de guérison, l'animal n'avait, en effet, rien de sérieux et qu'il pouvait très bien marcher.

On reficela le tout et l'hôte, radouci par la perspective d'un bon paiement, attela le cheval et amena le tilbury devant les deux touristes.




CHAPITRE XVIII

PROMENADE EN VOITURE

Au moment de monter dans le tilbury, Philéas regarda autour de lui.

—Que cherchez-vous, Philéas? demanda Polyphème.

—Je regarde où est passé ce drôle de Sagababa, répondit Saindoux; je voulais lui recommander...

—Bah! repartit Polyphème avec impatience; il a déjà profité de votre permission, allez! il est à courir de côté et d'autre. Montez donc, mon cher, et laissez ce gamin tranquille.

Les touristes s'installèrent dans la voiture.

—Pristi! que c'est étroit! s'écria Philéas.

—Et dur! gémit Polyphème.

—Il me semble être dans un collier de force! continua Saindoux en faisant des contorsions.

—Je suis convaincu que le siège est rembourré de clous et d'instruments malfaisants, ajouta son ami.

L'hôte se serait de nouveau fâché tout rouge, si les jeunes gens n'avaient ri, tout en se plaignant de la sorte. Il se promit de leur faire payer leurs plaisanteries en chargeant sa note d'autant plus. Il ouvrit à deux battants la porte de la cour et, comme la voiture sortait, la paille qui remplissait la boîte s'agita et l'hôte vit apparaître la tête laineuse de Sagababa.

—Messieurs, s'écria-t-il, Messieurs, arrêtez! vous chargez trop la voiture... la caisse n'est pas...

Le bruit des roues empêcha les jeunes gens d'entendre les réclamations de l'aubergiste et le négrillon, se doutant que l'hôte voulait dénoncer sa présence, lui fit de son trou une grimace hideuse.

... Mais la joie du petit nègre parvenu à ses fins fut de courte durée. La voiture allant au grand trot le secouait horriblement; il commençait à regretter son escapade. Le cheval, vigoureusement fouetté par Philéas, allait comme le vent et Sagababa, de plus en plus mal à l'aise, entendait avec dépit les jeunes gens rire, causer et exciter gaiement le cheval.

—Quoi faire? se dit-il. Si moi appelle maître à moi, furieux! tirer les oreilles! donner calottes! renvoyer Sagababa à l'auberge... Et l'hôte, rire de Sagababa. Si moi pouvais arrêter diable de cheval... Ah! lui avoir ficelle qui pend à jambe malade. Bon, ça! moi tirer dessus et lui aller au pas.

Enchanté de son idée, Sagababa attrapa adroitement un bout de la corde mal rattachée qui traînait et il l'attira à lui... L'effet fut magique; le cheval s'arrêta tout court.

PHILÉAS, étonné.—Tiens! qu'est-ce qu'il a donc, ce cheval? Allons! hue!

Il donna un coup de fouet, mais sans aucun succès.

POLYPHÈME.—C'était trop beau pour durer, ces allures. Allons, animal, va donc!

Polyphème piqua la croupe avec son bâton ferré. Le cheval, excité d'un côté, de l'autre retenu solidement par Sagababa, prit le parti de marcher sur trois pieds, laissant en l'air la jambe faite prisonnière par le rusé négrillon. Il alla ainsi en trottinant; il sautait d'une façon si bizarre que Polyphème fut pris d'un fou rire.

PHILÉAS, rageant.—Il n'y a pas de quoi rire, allez! Ah! quelle misère de se trouver ainsi avec une bête éclopée... Elle est jolie, notre promenade! que faire, Tueur? Ne riez donc pas si fort, mon ami, cela m'agace! Quand je vous dis qu'il n'y a pas de quoi! Tiens, j'ai une idée... Voilà une rivière, faisons baigner le cheval; l'eau fera du bien à sa jambe et il remarchera.

En disant ces mots, Philéas dirigea le cheval sur la berge... avant que Sagababa ait pu se rendre compte de ce qui se passait, il avait de l'eau jusqu'aux oreilles. Aveuglé, effrayé, il tira convulsivement sa ficelle avec une telle force que le cheval recula violemment contre un rocher et fit verser la voiture; promeneurs et équipage, tout culbuta sur la rive.

En se remettant sur ses pieds, encore tout étourdi de la chute, Philéas regarda machinalement autour de lui.

Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant le petit nègre à ses côtés?...

POLYPHÈME, se relevant.—Ah! tout se découvre enfin! Ou je me trompe fort, ou ce garnement est pour beaucoup dans notre accident. Voyons! où étais-tu, polisson? et qu'as-tu fait?

Bouleversé de son bain et de sa chute, Sagababa n'eut pas l'idée de mentir et raconta, les mains jointes, les yeux baissés et la voix tremblante, ce qu'il avait imaginé pour empêcher le cheval de trotter.

Philéas écoutait, bouche béante... Quand le coupable eut fini, il se tourna vers Polyphème.

—Et vous croyez, Tueur, s'écria-t-il, que ça se passera tranquillement comme ça! que faire à ce gradin? Si je l'emballais et si je l'expédiais dans son pays natal, il ne l'aurait pas volé et nous serions tranquilles; qu'en dites-vous?

A ces mots, le négrillon éclata en sanglots bruyants.

—Sagababa, jamais quitter maître à moi, cria-t-il; moi, me cramponner à lui et jamais lâcher...

Et il se précipita sur Saindoux qu'il étreignit avec désespoir.

Philéas tenta vainement de se dépêtrer; il le pouvait d'autant moins qu'il n'était nullement aidé par Polyphème, celui-ci ne perdant pas une si belle occasion de rire. Enfin il parlementa; il fut convenu que Sagababa lâcherait prise, retournerait à l'auberge et y attendrait patiemment les voyageurs.

Ceux-ci, enfin délivrés du petit nègre, relevèrent la voiture, rafistolèrent les harnais du cheval et purent reprendre paisiblement le cours de leur promenade.

Entraînés par la beauté des sites, les jeunes gens n'avaient pas remarqué le changement de l'atmosphère et les signes menaçants d'un orage prochain.

Lorsqu'ils s'en aperçurent, ils changèrent de direction et voulurent revenir rapidement à l'auberge.

Mais le cheval, fatigué, refusa d'aller autrement qu'au pas et les voyageurs essayèrent vainement de le faire trotter. Leurs cris et leurs coups furent inutiles. Pendant une heure ils durent se résigner à marcher comme un enterrement, dans une obscurité croissante. Les nuages assombrissaient le ciel de plus en plus. Un éclair flamboyant fit sortir tout à coup le cheval de sa torpeur; il se mit au trot d'abord, au galop ensuite, au grand contentement de Polyphème qui se fiait à son instinct, mais à la grande terreur de Philéas que cette course folle épouvantait.

—Arrête!... holà... ho!... ho là! criait-il en tirant sur les guides. Tu vas nous fracasser. Tirez avec moi, Tueur; nous sommes en danger de mort, c'est sûr! cette bête devient infernale...

—Et les morts vont vite! remarqua Polyphème d'un ton lugubre.

—Saprelotte! s'écria Philéas en frissonnant, vous avez de fichues idées, mon ami. Ah! s'il m'arrive malheur, je veux vous dire mes dernières volontés...

Un éclat de rire de Polyphème interrompit Saindoux.

PHILÉAS, scandalisé.—Vous riez, vous osez rire... Eh bien! si c'est vous qui mourez et moi qui vous survis, vous ne prévoyez donc rien à demander? rien à... aïe!...

Sans s'en douter, les promeneurs étaient arrivés à l'auberge et le cheval, en entrant au grand galop dans la cour, avait accroché le tilbury à la borne.

Philéas fut lancé dans les bras de l'aubergiste, et Polyphème sur le dos de Sagababa, en train de dévorer une tartine. Après le pêle-mêle de cette brusque arrivée, chacun reconnut avec plaisir qu'il était sain et sauf et alla se refaire et se reposer, grâce à un bon souper et à un bon lit.