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Voyages abracadabrants du gros Philéas cover

Voyages abracadabrants du gros Philéas

Chapter 7: CHAPITRE V LA CHASSE DE PHILÉAS
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About This Book

The narrative frames a boisterous, self-important traveler, Philéas Saindoux, whose extravagant, often improbable accounts of journeys and exploits are transcribed by a companion who presents them as entertaining tall tales. Episodes mix comic set pieces, local rivalries and slapstick remedies—such as an attempt to restore a singer's voice by swallowing eggs—with parodic references to heroic memoirs. The tone blends irony, naïveté and playful bragging, and the structure is episodic, moving from singular absurd incidents to broader humorous sketches that satirize boastful travel narratives.




CHAPITRE IV

UNE VISITE DE PHILÉAS

Une après-midi les enfants jouaient sur la pelouse lorsque Françoise, s'arrêtant tout à coup, s'écria: «Qui vient donc nous voir?»

JEANNE.—Tu vois venir une visite?

PAUL, déclamant.—Anne, ma soeur Anne, je ne vois que le soleil qui poudroie et l'herbe qui...

FRANÇOISE, lui prenant la tête dans ses mains.—Tiens! regarde, gros bêtat, au lieu de te moquer de moi.

Paul allait se fâcher du geste et des paroles de sa soeur quand la vue d'une voiture et de celui qui la conduisait lui fit pousser un cri de surprise.

PAUL.—Philéas! c'est Philéas! Bonjour, Philéas!

PHILÉAS, descendant de voiture.—Bonjour, Monsieur Paul; bonjour, Monsieur le Vicomte; bonjour, Madame!

Et il saluait à droite et à gauche, tout en continuant ses bonjours à chacun.

Petits et grands firent à Saindoux l'accueil le plus amical, malgré leur étonnement de cette visite subite. On offrit à Saindoux des rafraîchissements qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que Philéas pût y bavarder à son aise.

PHILÉAS.—Vous devez être surpris, Messieurs et Dames, de mon arrivée étonnante pour ne pas dire inattendue. Je suis rappelé au pays, ces jours-ci, afin d'installer quelqu'un à Castel-Saindoux pour s'occuper de mon établissement pendant mon absence. Je viens d'arrêter une femme d'affaires.

Tout le monde se regarda avec stupéfaction, croyant avoir mal entendu. M. de Marsy, revenu le premier de sa surprise, s'écria:

—Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philéas?

PHILÉAS, avec aplomb.—Non, non, Monsieur le Vicomte; j'ai bien dit et je répète, «une femme d'affaires». C'est moins cher qu'un homme, aussi regardant et plus profitant, par conséquent.

Un rire étouffé répondit à Saindoux, qui continua en se frottant les mains:

—Je me dispose à installer Gelsomina dans ce poste important. Elle est, économe et surveillera ma propriété. Mais pour parler d'autre chose, je viens inviter la compagnie (que je m'honore de fréquenter) à une fête organisée par moi. J'ai rapporté de Paris un feu d'artifice magnifique de 150 francs 75 centimes. Je le ferai tirer demain soir à Castel-Saindoux, avec accompagnement de repas, jeux, orchestre choisi et danses variées. J'ai convié tout le pays à ces réjouissances. Je serais heureux et fier d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames!

Les exclamations de joie des enfants répondirent à Philéas. Les parents remercièrent le bon gros Saindoux, qui paraissait radieux.

Philéas alla préparer «ses réjouissances publiques » à Castel-Saindoux, et les enfants ravis attendirent avec impatience le moment d'aller admirer les prodigalités du fastueux Philéas.

Le lendemain tant désiré arriva enfin. Dès quatre heures du soir, les enfants assuraient que la nuit était venue et qu'il était temps de partir; mais les parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop tôt et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent pas au départ avant le dîner.

Arrivés à Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs furent dans le ravissement.

Sur la pelouse était une grande table chargée de viandes, de pâtisseries, de cidre en bouteilles et même de Champagne; de vrai Champagne, cette fois!3 Philéas, entouré de ses musiciens et de nombreux amis, faisait honneur au repas, tandis que les gamins du village préparaient le feu d'artifice pour le soir. Un violon faisait danser les jeunes gens et de temps en temps des pétards et des coups de fusil complétaient les splendeurs de la fête.

Note 3: (retour) Voir Les Débuts du gros Philéas.

Quand Philéas vit arriver M. et Mme de Marsy et leurs enfants, il se précipita au-devant d'eux, en culbutant tous les convives.

—Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, s'écria-t-il; ne voudriez-vous pas accepter quelque chose?

M. DE MARSY.—Merci, Philéas, nous venons de dîner.

PHILÉAS, insistant.—Un verre de n'importe quoi, Monsieur le Vicomte; tenez, choisissez entre du Pomone, du Saturne et du Balzac.

M. DE MARSY, étonné.—Oh! oh! quels sont ces vins-là? Je n'en avais jamais entendu parler!

PHILÉAS, avec empressement.—Voilà les bouteilles, Monsieur le Vicomte. Goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles!

Et il mit devant M. de Marsy trois flacons étiquetés «Pomard, Sauterne, Barsac».

M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur aux vins inventés par Saindoux, qui s'écria, pour se consoler:

—Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs arrivés, nous allons commencer le jeu du cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de manger et de boire, vous autres! Voilà assez longtemps que vous y êtes, d'ailleurs. A vos instruments, la musique, et jouez-nous des morceaux soignés!

Les musiciens obéirent tant bien que mal. La grosse caisse se dirigea en trébuchant vers son siège. La flûte alla en zig-zag vers le sien et chacun des autres exécutants parvint à s'installer, après plus ou moins d'efforts pour retrouver des jambes et des idées.

Quand il fut réuni, l'orchestre partit alors comme un furieux, chacun jouant à tort et à travers. La grosse caisse et la flûte surtout ne prenaient pas le temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec une vitesse et une vigueur toujours croissantes, l'autre jouant de plus en plus faux des variations de plus en plus criardes.

Sans s'inquiéter de ce tapage assourdissant, Philéas donna le signal pour commencer le jeu du cochon4, et l'on vit arriver une troupe de gamins en caleçon, amenant de force un petit cochon noir et jaune. Ils le poussèrent dans une mare près de la maison. A peine ce cochon fut-il à l'eau que les petits paysans se précipitèrent aussi dans la mare et chacun d'eux, tout en nageant, s'efforça de saisir la queue de l'animal.

Note 4: (retour) Jeu très aimé eu Normandie.

Pour être vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir le cochon pendant une minute sans le lâcher; on en devenait alors propriétaire.

Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en pataugeant près de l'animal, qui grognait d'une façon désespérée chaque fois qu'on le touchait.

Il était d'autant plus difficile de l'attraper que sa queue, déjà courte et glissante, avait été soigneusement graissée.

Les rires des spectateurs répondaient à ceux des combattants, et les enfants radieux de ce spectacle disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant amusés.

—Ohé! criait un gamin, attrape la queue, Médéric, l'eau commence à la détremper; elle a manqué me rester dans la main!

—Viens, mon petit chéri, disait un autre nageur, en montrant une pomme au cochon; je vais faire ton affaire pendant que tu mangeras.

—Je l'ai!

—Non, c'est moi!

—Ah! la voilà!

—Ouiche! comptes-y, à cette heure!

—Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchantés.

Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se glissa enfin derrière l'animal et, profitant d'un instant où la pauvre bête fatiguée ne nageait pas, l'adroit petit Léon tourna trois fois son doigt autour de la queue et ferma brusquement la main en serrant ces bagues d'un nouveau genre.

Le cochon eut beau se débattre, le vainqueur resta ferme et le maintint vigoureusement pendant la minute voulue.

La lutte était terminée; on fit sortir les combattants de la mare et tandis que les gamins, rentrés à la maison, se rhabillaient à la hâte, le cochon tenu en laisse par des rubans de toutes couleurs fut emmené chez Léon, heureux et fier de son triomphe.

L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser ce moment!

Philéas rayonnait de tout ce tapage; les enfants n'y faisaient pas attention, le feu d'artifice commençant alors et les intéressant beaucoup. Les parents riaient tout bas de la musique et tâchaient de préserver leurs oreilles du vacarme.

Quand le bouquet eut été tiré, lorsque les derniers feux de Bengale se furent éteints, les enfants et leurs parents entrèrent chez Philéas pour y attendre leur voiture.

Philéas congédia ses autres invités, mais il ne put parvenir à faire entendre raison à son orchestre; les musiciens, avec la ténacité des ivrognes, soutenaient que la fête n'était pas finie et, malgré les protestations de Philéas ahuri, ils commencèrent un morceau plus burlesque que les autres.

Philéas, désespérant de les faire partir, se sauva, rejoignant M. de Marsy qui riait aux larmes, avec sa famille, de cette discussion comique.

... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse s'arrêta.

POUSSARD.—Ah! ma foi! je suis fatigué de tout ce tapage-là! Je file; bonsoir, la compagnie.

Et en disant cela, il se dirigea vers le bois.

PHILÉAS, de sa fenêtre.—Pas par là, pas par là! vous allez vous égarer dans la forêt, si vous prenez ce chemin-là, Poussard!

—Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! Ça me connaît, les bois. Je m'en tirerai très bien, vous... vous verrez. (Il disparaît.)

La flûte avait écouté cette conversation d'un air pensif.

—Je fais comme Poussard, se mit à dire Crapotin. J'ai assez de musique, à cette heure!

Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du côté opposé à celui que Poussard avait pris.

PHILÉAS.—Allons, bon! encore un qui perd la boule! Ohé! Crapotin, vous vous en allez du mauvais côté. Vous aurez du désagrément d'aller par là!

CRAPOTIN.—Mon cher Saindoux... (Il trébuche.)

Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tête à un arbre.) N'humiliez pas un honnête homme! (Il s'éloigne dans le bois.) Personne ne pourra jamais prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un honnête homme!... (Il disparaît.)

Les rires des spectateurs répondirent à cette déclaration solennelle. Le reste des musiciens se débanda; les uns consentirent à prendre le bon chemin, celui de la grande route, pour retourner chez eux; les autres s'établirent dans des fossés, protestant qu'ils étaient arrivés à leur logis et qu'ils n'en bougeraient pas pour un empire.

Pendant ce temps, on entendait dans les bois une note lointaine de la flûte égarée; un coup formidable de la grosse caisse, qui errait non loin de là, répondait immédiatement à cette tentative musicale. Saindoux, resté seul, s'écriait alors, moitié riant moitié fâché:

—Allons bon! voilà mon orchestre qui fait des siennes!

M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs enfants; mais ces notes lointaines semblaient à tous si comiques, que pendant quelque temps on fit aller les chevaux au pas pour entendre ce concert improvisé.

A force de marcher au hasard dans la forêt, la grosse caisse et la flûte se rejoignirent: le premier s'assit alors sur un tronc d'arbre, le second dans une rigole heureusement à sec et le dialogue suivant s'engagea, entremêlé de coups de grosse caisse et de notes aiguës lancées capricieusement par la flûte.

LA GROSSE CAISSE.—Es-tu... boum!... boum!... mon ami?

LA FLUTE.—Je suis... ton ami, tu!... tu!...

LA GROSSE CAISSE.—Nous sommes dans un endroit... boum!... dangereux! Je crains que l'eau ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et commence à éclairer le gazon où se trouvent nos ivrognes.)

LA FLUTE.—Comment... tu!... comment ça?

LA GROSSE CAISSE.—Je vas monter sur... mon tronc d'arbre pour... boum!... boum!... pour ne pas me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune l'éclaire.) Ah!... je suis... submergé... jetons-nous à... l'eau, ou nous... boum!... sommes perdus!

LA FLUTE, pleurant.—Je ne veux pas être perdu... tu!... tu!.... ni noyé! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!... ou... tu n'es pas mon ami.

LA GROSSE CAISSE.—Si!... je suis... ton ami! Allons! plonge et n'aie pas... boum!... pas peur... je suis là!

En disant ces mots les deux hommes se jetèrent à plat ventre, soi disant dans l'eau, mais en réalité sur le gazon qui, tout en adoucissant leur chute, ne leur sembla pourtant pas des plus agréables.

Leurs cris et leurs plaintes attirèrent quelques invités attardés, et l'on remmena chez eux les ivrognes, la grosse caisse tapant de son instrument avec obstination et la flûte régalant ses amis de couacs criards.




CHAPITRE V

LA CHASSE DE PHILÉAS

—Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'écriait Philéas, quelques jours après ses fêtes publiques. Voilà, Dieu merci, une belle matinée pour la chasse. Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une demi-heure, au moins.

—Ne me grondez pas, répondit le chasseur à qui Philéas adressait ces reproches (celui-là même dont la flûte avait si singulièrement égayé la fête). J'avais quelques affaires qu'il m'a fallu bâcler tant bien que mal, au moment de partir. J'étais furieux! aussi ai-je fini par tout planter là pour partir quand même.

PHILÉAS.—Oh! et vos affaires?

CRAPOTIN, négligemment.—Elles attendront.

PHILÉAS.—Et vos clients? et votre boutique?

CRAPOTIN.—Serinet, mon domestique, leur fera prendre patience; car il faut vous dire, mon ami (il se rengorge), que j'ai un grô ome, un vrai grô ome pour soigner mon nouveau cheval.

PHILÉAS.—Pourquoi n'êtes-vous pas venu en voiture, alors?

CRAPOTIN.—Mon cheval est si vif qu'il a cassé mon équipage avant-hier; j'ai essayé de le monter, mais il m'a jeté par terre trois fois en cinq minutes. A la dernière fois (c'était dans une flaque d'eau) j'y ai renoncé provisoirement et j'ai dû arriver modestement à pied.

GRENADIER, arrivant.—Avez-vous fini votre causette, Messieurs? En chasse! en chasse! le temps est splendide. (Chantant d'une voix de tonnerre.)

«Amis, la matinée est belle!...»

PHILÉAS, tressaillant.—Ah! Grenadier, que c'est bête de crier comme ça, sans avertir les gens! Voyons, en route et attention au gibier!

Crapotin.—Je regrette de ne pas avoir amené Serinet: il m'est pénible de porter ma carnassière et mon gibier; puisque j'ai un grô ome, je dois et désire...

PHILÉAS.—Silence donc, et avançons plus vite que cela, Crapotin!

GRENADIER, chantant d'une voix formidable.—«Prenez garde! prenez garde! la Dame blanche vous regarde.»

PHILÉAS, se récriant.—Mais, sac à papier! Grenadier, vous allez faire sauver tout notre gibier, avec votre tromblon.

GRENADIER, avec humeur.—On se tait, mon Dieu! on se tait.

La chasse allait fort mal. Le pauvre Philéas, entre ses deux compagnons, suait sang et eau pour empêcher l'un de bavarder, l'autre de brailler.

A chaque instant, le gibier effrayé partait hors de portée, sans que pour cela les deux chasseurs fussent corrigés de leurs manies; enfin, dans un herbage plein de bruyères, un râle de genêts s'envola près des chasseurs.

GRENADIER, chantant très fort—«Chasseurs diligents, quelle ardeur vous dévore!...» pan, pan! (Il tire et manque le râle.)

CRAPOTIN.—Ne doutant pas de mon adresse, je regrette Serinet qui ramasserait... pan, pan! (Il tire et manque le râle.)

PHILÉAS.—Attends un peu, je vais faire ton affaire, mon petit... pan, pan! (Il tire et manque le râle.)

Les trois chasseurs désappointés et honteux regardaient tristement l'oiseau, lorsque Philéas poussa un cri de joie, en le voyant se cacher dans une touffe de bruyères. Il s'élança, son chapeau à la main, pour le prendre comme un papillon; ses amis en firent autant. Le pauvre râle ahuri, effaré, se sauvait de bruyère en bruyère, tandis que les trois braves se précipitaient à genoux de gauche, de droite, écrasant leurs chapeaux, se heurtant, comme de véritables forcenés.

PHILÉAS.—Pris, pris... ah le coquin! il vient de m'échapper.

CRAPOTIN.—Je le tiens... non, c'est une souche!

GRENADIER.—Je l'ai... oh là là! il m'a piqué! (Il le lâche.)

PHILÉAS.—Ah! pour le coup... (Il saisit le râle.) Victoire! La bête est forcée! scélérat, m'a-t-il donné de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il est mort.

GRENADIER.—Comment, il est mort? ça doit être mon plomb qui l'a touché, alors!

CRAPOTIN, vexé.—Eh bien! et moi, j'ai tiré aussi, dites donc!

PHILÉAS, sans les écouter.—C'est mon coup de feu, évidemment! C'est singulier, pourtant!... (Il examine le râle.) Je ne vois pas de blessure, pas de sang...

CRAPOTIN, hésitant.—Je ne crois pas qu'il soit... tout à fait mort!

GRENADIER.—Si vous le lâchiez, Philéas, nous retirerions dessus!

PHILÉAS, vivement.—Ah non! Ah non! et si nous ne l'attrapions... (se reprenant) si vous ne l'attrapiez pas?

CRAPOTIN, avec assurance.—Impossible! je ne manque jamais.

GRENADIER.—Bah! ça nous amusera tout de même; lâchez-le, allez! (Chantant.) «Volez, volez, petits oiseaux!...»

PHILÉAS, crispé.—Grenadier, parlez sérieusement de choses sérieuses au lieu de vociférer comme ça... Non! (Il met le râle dans son carnier.) Je le condamne à la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs, continuons notre chasse... et du feu, de l'entrain!

Le trio se remit bravement en marche; les aboiements des chiens, les chants de Grenadier, les discours de Crapotin et les colères de Philéas recommencèrent.

Tout à coup, Crapotin cessa de parler et resta immobile, les yeux fixés sur un chêne; étonné, Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci, le voyant venir, se hâta de tirer et un oiseau tomba pesamment de l'arbre.

CRAPOTIN, au comble de la joie.—Je l'ai! Il est tué... Elle est tombée! (Il gambade.) Hein, mes amis, quelle adresse... à 126 pieds de distance au moins, bien sûr! Que je regrette Serinet pour...

GRENADIER, vexé.—Une belle affaire que vous avez faite là... pour une méchante poule assassinée!

CRAPOTIN, se récriant.—Comment, une poule! comment, une poule! ajoutez faisane, mon cher, s'il vous plaît!

PHILÉAS, jaloux.—J'en doute, mon ami, que ce soit une poule faisane!

GRENADIER, triomphant.—Ah! vous voyez, Crapotin, je ne le lui fais pas dire.

(Crapotin contemple son gibier avec bonheur et ne répond pas.)

RAPINOT, accourant.—Bons Saints du Paradis! avez-vous tiré sur une poule de ma femme, qu'était dans le chêne?

CRAPOTIN, terrifié.—Ciel! ce n'est donc pas une faisane?

RAPINOT.—Voyons?... Oh! là, là! que malheur! justement qu'il faut que ça soit c'te pauvre bête-là qui reçoive la charge. Elle qu'était si actionnée à pondre, tous les jours que Dieu fait.

CRAPOTIN, consterné.—Mais... pourtant, elle ressemble à une faisane, cette bête! Voyez plutôt cette huppe, ces plumes grises, fines et soyeuses. Êtes-vous sûr, Rapinot, que...

RAPINOT, avec amertume.—Quiens! si j'en suis sûr! Comme si je ne connaissais pas mes pondeuses? Ah! c'est un beau coup que vous avez fait là, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez les affaires de vos clients aussi adroitement que les miennes, vous pouvez fermer tout de suite votre boutique.

Tout en grommelant, le triste Rapinot s'éloigna avec la faisane morte, sans vouloir accepter les offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni ses excuses embarrassées.

Philéas avait écouté la discussion avec une joie déguisée, mais voulant consoler son ami tout penaud, il le prit par le bras.

—Allons! mon cher, s'écria-t-il, un peu de philosophie, saperlotte! il nous reste mon râle; ainsi, de la joie!

Au même instant, la carnassière de Saindoux s'agita. Le gros chasseur tourna la tête pour se rendre compte de ce mouvement inattendu; avant qu'il ait pu faire un geste, le râle de genêts, vivant et des plus alertes, s'était élancé hors de la carnassière en poussant un cri de triomphe.

PHILÉAS.—Dieu! mon râle... il était vivant!

GRENADIER.—Courons après!

CRAPOTIN, riant.—Ah! ah! Saindoux, vos victimes se portent bien, dites donc!

PHILÉAS, exaspéré.—Le scélérat! après m'avoir déjà tant tourmenté!... Il ose vivre encore! Mais je l'aurai ou j'y perdrai mon renom de chasseur...

Les trois amis s'élancèrent à la poursuite de l'oiseau; le râle, sentant le danger, ne se contenta plus de courir et, se voyant poursuivi si chaudement, il s'envola, laissant les chasseurs furieux.

Philéas perdant tout espoir, éreinté d'ailleurs de sa course furibonde, se laissa tomber avec découragement sur une touffe de gazon. A peine avait-il touché la terre qu'il se releva soudain en bondissant comme une balle élastique et en poussant un hurlement sauvage.

CRAPOTIN, effrayé.—Eh bien! il devient enragé! Qu'est-ce qu'il y a, Philéas?

PHILÉAS, criant.—Ah! ah! quelle blessure! quels élancements... du secours, mes amis!

GRENADIER, surpris.—Où donc, une blessure? qui est-ce qui vous a touché, Philéas? je ne vois pas de bête par terre, pourtant!

PHILÉAS, gémissant.—Si, oh! si, je suis transpercé...

CRAPOTIN.—C'est peut-être dans la touffe de gazon! (Il regarde.) Ah! Saindoux, mon ami, une bécasse! vous avez tué une bécasse!

PHILÉAS, stupéfait.—Comment, j'ai tué une... mais je n'ai rien tiré.

GRENADIER.—Crapotin a, ma foi, raison. Regardez! (Il ôte de la touffe d'herbe une bécasse.) La voilà, le bec brisé et plate comme une feuille de papier, la pauvre bête!

PHILÉAS, aigrement.—Eh bien! plaignez-la, je vous le conseille, quand son bec vient de me poignarder! (Il fait des contorsions.) Je trouvais qu'une épingle faisait mal, mais il faut avoir six centimètres de bécasse dans le corps pour savoir ce que c'est qu'une vraie piqûre!

CRAPOTIN.—Mais ça ne doit pas être profond, mon cher!

PHILÉAS, geignant.—Ah! ça doit avoir pénétré jusque bien près du coeur, mon pauvre ami!

GRENADIER, incrédule.—Voyons! sac à papier!... c'est impossible ce que vous dites là, Saindoux. Pensez donc à tout le chemin à faire, avant d'arriver de l'endroit blessé jusqu'au coeur! (Riant.) A moins que la bécasse ne vous ait lancé son bec comme une flèche!

PHILÉAS, grinchu.—Riez, mon cher; ne vous gênez pas, je vous en prie, pendant que je souffre à petit feu!

CRAPOTIN.—Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons plus. Voulez-vous que nous vous ôtions de la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous faire mal?

PHILÉAS.—Je veux bien, mais allez doucement!

GRENADIER.—Soyez tranquille. Attendez, Crapotin, je vais vous aider.

CRAPOTIN.—C'est ça; voyez-vous les morceaux?

GRENADIER.—Oui; y êtes-vous?

CRAPOTIN.—J'y suis; tirez de votre côté.

GRENADIER, affairé.—Bon... houp là, Crapotin!

Le pauvre Saindoux, à quatre pattes, gémissait terriblement. Ses amis lui arrachèrent, malgré ses cris et ses lamentations, les deux côtés du bec de la bécasse si malencontreusement logés dans sa grosse personne.

Quand l'opération fut terminée, les chasseurs organisèrent un brancard, aidé de Rapinot qui était accouru aux cris de la victime et ils transportèrent Philéas dans son logis.

Saindoux, couché à plat ventre sur le brancard, se désolait de sa triste chasse. Arrivé chez lui, il fit remplir une immense cuvette d'huile de millepertuis et s'y assit, déclarant qu'il ne bougerait pas de là tant que sa blessure ne serait pas cicatrisée. Il adoucit du reste son triste sort en se faisant servir abondamment à manger et ses amis se consolèrent ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques.

Quelques jours après, Philéas repartait pour Paris, rejoindre «le Tueur de colibris féroces» pour commencer avec lui ses longs et terribles voyages.




CHAPITRE VI

LES LETTRES DE POLYPHÈME ET DE PHILÉAS

—Tout est-il prêt?

—Oui, mon illustre ami! mes malles sont fermées, mes valises aussi; mes sacs sont bourrés comme des canons; fifi-mimi est dans sa cage d'acier. Nous partirons quand vous voudrez!

En achevant ces mots, le gros Philéas se frotta les mains d'un air radieux.

—A merveille! dit Polyphème; alors je vais écrire à notre ami, M. Pierrot, que nous partons demain pour Blidah.

PHILÉAS, effaré.—Hein! quoi! plaît-il? déjà en Afrique? Et notre tournée en Europe? et celle en Asie? nous les supprimons donc, comme ça?

POLYPHÈME, riant.—Eh! non, mon cher, ne vous effrayez donc pas de cette petite visite en Afrique. J'ai une affaire pressante à arranger, là-bas; elle ne me retiendra que cinq ou six jours; cela ne dérange en rien nos projets.

PHILÉAS, rassuré.—A la bonne heure, mon cher Tueur, écrivez à Pierrot que nous partons; moi, je vais annoncer cela à mon ami, le vicomte de Marsy; je tiens à le mettre au courant de mes faits et gestes, car je me vois destiné à une vie illustre autant que glorieuse, grâce à mes voyages, et je veux que mon pays sache ce que je deviens, par l'entremise de cet homme estimable.

Les voyageurs s'établirent chacun devant un bureau et comme ils ne doivent pas avoir de secrets pour nous, lisons sans façon par dessus leur épaule ce qu'ils sont en train d'écrire:


Polyphème à Pierrot.

Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trésor que ce Saindoux! merci mille fois! Grâce à vous, je vais entreprendre mon tour du monde avec la meilleure pâte d'imbécile!... Il m'amuse déjà tellement que je compte payer toute sa dépense: sa petite fortune n'y suffirait pas et la mienne me permet largement de faire cette générosité. Riche et désoeuvré comme je le suis, ces voyages sont ma seule ressource contre l'ennui; mon précieux Philéas est pour moi, j'en suis sûr, une source de distractions vraiment inépuisable; bien entendu que, pour ne pas l'humilier, je ferai semblant de ne presque rien dépenser pour lui en route. Je suis ami des plaisanteries, mais je suis avant tout bon enfant et j'aime comme je taquine, franchement. Nous partons demain pour Blidah. Sous prétexte d'affaires, je vais mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance. Ah! la bonne tête! qu'il sera amusant, mon Dieu, qu'il sera amusant! je vous tiendrai au courant, cela va sans dire.

Bien à vous,

Pour Philéas, Polyphème Gérard, le Tueur de colibris féroces.

Pour vous et nos amis, Charles N.


Lettre de Philéas à M. de Marsy.

Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement universel de tout mon être que je vous écris ces mots solennels: Je pars demain. Je m'en vais à Blidah avec mon célèbre ami, le Tueur (de colibris féroces), il y va pour affaires; je profiterai de ses occupations pour chasser un peu et faire connaissance avec les bêtes féroces et non féroces d'Afrique.

Depuis mon départ de Castel-Saindoux (ou j'ai été si heureux de vous recevoir) il m'est arrivé différentes choses qui ont accidenté mon existence. Je veux vous mettre au courant de ces détails de ma vie. J'ai d'abord reçu une lettre de Gelsomina; elle m'envoie sa photographie que je lui avais rendue et qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon voyage. Je la lui ai renvoyée... elle me l'a rerenvoyée; je la lui ai rererenvoyée... elle me l'a rerererenvoyée! alors... la voilà! Je vous prie de la lui rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec violence, s'il le faut) de la garder à jamais! Voilà une affaire bâclée, pas vrai, Monsieur le Vicomte?

Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus larges que les grandes routes et les spectacles sont très superbes! J'ai vu à l'Opéra des bonnes gens qui se trémoussaient terriblement; je les ai crus enragés. Polyphème m'a dit que non, que c'étaient des malheureux qu'on appelle crampistes; ils sont pleins de crampes dans les mollets et alors, il faut qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en voilà une terrible maladie! Il paraît que ça se gagne; aussi, quand un des crampistes s'est approché de moi (j'étais allé avec Polyphème dans les coulisses du théâtre) je me suis sauvé en criant comme un perdu: «Gare les crampistes!» Quand Polyphème m'a rejoint, tous les malades qui causaient avec lui riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi.

Après ça, nous sommes allés au Cirque pour voir le dompteur Batty et ses lions! Sac à papier, quelles terribles bêtes! Je vous avoue, Monsieur et cher Vicomte, que je suis déjà dégoûté de cette chasse-là rien que d'avoir vu les lions de Batty. J'ai demandé à Polyphème à quoi ça servait de risquer sa vie à entrer dans une cage à lions.

—A rien, m'a-t-il dit.

—Alors pourquoi le fait-il?

—Pour amuser le public.

—Eh bien! moi, je trouve ça bête et mal de risquer sa vie pour la donner en spectacle, au lieu de travailler comme un honnête ouvrier; c'est stupide. Ça n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrétien exposé aux bêtes féroces comme du temps des empereurs païens. C'est pas un spectacle catholique et je l'ai dit à Polyphème, qui m'a donné raison d'un air ému et grave qu'il n'a pas souvent.

Pour en revenir au Cirque, la fin a été très gentille. Après ces sales coquins de lions, voilà-t-il pas une cavalcade de singes qui arrive. C'était comme aux sept p'tites chaises5, ainsi que disent les poreman6; vous savez, ceux qui s'occupent des chevaux élégants. Il y avait un jockey bleu, un jockey jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est pas tout, il y avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais, un amour de guenon! avec une belle toque à plumes blanches, des gants à manchettes et un toupet magnifique de faux cheveux, rouge carotte. Tous ces singes montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie et méchants comme des diablotins. A un signal des écuyers, clic, clac! les chevaux bondissent, les singes se cramponnent à la crinière et broum! les voilà partis! Tout le monde riait, car vrai, c'était cocasse! les pauvres singes avaient une peur de chien! A chaque barrière sautée, ils glapissaient en désespérés. Chaque fois qu'ils passaient près des écuyers, armés de leurs grands fouets, ils les regardaient en faisant des grimaces de frayeur qui nous faisaient pâmer! Tout d'un coup, on entend un couic!... C'était le pauvre jockey jaune qui avait tourné avec sa selle sous le ventre de son cheval. Ça vexait le poney, qui voulait s'en débarrasser parce que le singe le chatouillait en se cramponnant à lui; mais il avait beau ruer, ça n'y faisait rien. Le jockey jaune était plus mort que vif et pinçait le cheval. Pour lors, voilà-t-il pas que le poney, furieux, se met à marcher sur ses pieds de derrière! En voyant cela, le singe se rassure et s'élance par terre. En sautant, il tombe sur le nez du cheval que la guenon conduisait. Ce poney-là a peur; il se cabre et l'amazone effrayée se jette sur la tête d'une grosse dame qui avait une forêt de cheveux crêpés, frisés, tire-bouchonnés, enfin un tas d'histoires sur la tête, quoi! La dame se débat; la guenon fourgotte7 les cheveux et, comme elle était en colère, elle arrache toute la perruque de la grosse, pièce à pièce! Il y avait des faux cheveux, fallait voir! peut-être plus de deux livres pesant! tout le monde se tenait les côtes.

Note 5: (retour) Steeple-chase, course de chevaux.
Note 7: (retour) Pour «fourrage» (c'est un mot Normand).

Bravo! l'amazone! qu'on lui criait; elle est jalouse de la perruque et elle se venge.

—Mes crêpés! hurlait la grosse dame, mes boucles! mes frisons! Elle m'arrache tout, cette horreur de bête! Gusman, mon pauvre mari, au secours! sauve ton Isménie...

Le gros monsieur qui s'appelait Gusman tâche de faire partir la guenon. Elle se rebiffe et v'lan! elle lui allonge une calotte épouvantable. Gusman se fâche, réplique; les voilà à se donner des taloches pour de bon! L'arrivée du maître avec son grand fouet a tout apaisé; il avait réussi à se faire un passage parmi les spectateurs qui entouraient la grosse dame et les combattants. A sa voix la guenon s'est calmée, a lâché Gusman et la perruque; tout le monde s'est en allé, riant encore de toutes ces bonnes farces!

Me voilà à bout de papier et de force épistolaire. Je vous r'écrirai de Blidah, cher Monsieur et Vicomte, pour vous narrer mes impressions de voyage.

En attendant, je vous prie, avec toute espèce de civilité puérile et honnête, de faire agréer à votre aimable et digne famille mes respects les plus respectueusement respectueux. Je vous réitère, à vous, Monsieur ami et Vicomte, que je suis avec une émotion profonde et serai pour la vie!...

PHILÉAS SAINDOUX.




CHAPITRE VII

BON VOYAGE, CHER DUMOLLET!

Phout!... Phout!... Phout! Phou... ou... ou... ou... t!...

—Bravo, la locomotive! s'écria gaîment Philéas; elle file comme un charme! Allons, nous voilà partis pour Blidah, illustre Polyphème... Un temps de chemin de fer et nous y serons!

POLYPHÈME, souriant.—Pas tout à fait, mon cher; il y a la mer à traverser, en outre.

PHILÉAS, dédaigneusement.—Oh! oh! cette mer-là, ce n'est pas grand'chose.

POLYPHÈME.—Comment, pas grand'chose; mais deux jours de bateau sont déjà gentils!

PHILÉAS, incrédule.—Laissez donc! c'est les marins feignants qui veulent faire accroire qu'il faut tout ce temps-là; mais ils ne m'attraperont pas comme ça! et je vous les ferai marcher si rondement qu'en deux heures nous serons rendus à Alger.

POLYPHÈME, riant.—Tiens! au fait! vous me donnez une idée excellente, délicieuse!... Oui, mon ami, vous irez en deux heures (il lui serre la main), c'est moi qui vous le promets! Ce cher Philéas, quel trésor j'ai là, mon Dieu!

PHILÉAS, modestement.—Vous êtes bien bon; je suis trop poli pour vous démentir, d'ailleurs! il est certain que fifi-mimi et moi... (il bâille) nous valons quelque chose... (il bâille) nous ne manquons pas... (il bâille).

POLYPHÈME.—D'envie de dormir, hein?

PHILÉAS.—C'est... aaaaah!... c'est vrai... ce chemin de fer me fait somnoler un peu.

POLYPHÈME.—Ne vous gênez pas, mon cher; dormez.

PHILÉAS, scandalisé.—Devant vous, illustre ami? Ce ne serait pas respectueux!

POLYPHÈME.—Je le veux; je vais en faire autant de mon côté.

PHILÉAS.—S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on est mal pour appuyer sa tête! Tiens, au fait! nous sommes seuls. Je vais m'étendre par terre; je ne vous gênerai pas et je dormirai comme un bienheureux.

Un silence complet régna bientôt dans le wagon; trois heures s'écoulèrent; la nuit était avancée quand Charles N... (que nous continuerons d'appeler Polyphème, avec Philéas) se réveilla. On était arrivé à une station et les voyageurs profitaient de dix minutes d'arrêt pour manger à la hâte quelque chose. Polyphème, sentant son appétit s'éveiller, descendit sans réveiller Philéas qui dormait de tout son coeur, et alla rejoindre les dîneurs.

Pendant son absence, deux employés chargés d'examiner les voitures s'aperçurent que le wagon où dormait Philéas était sérieusement abîmé. Comme cette voiture était la dernière du train, ils se hâtèrent de la décrocher, de la mettre sous une remise, et de la remplacer par un autre wagon en bon état, ayant soin d'y transporter les quelques objets (y compris le fifi-mimi) laissés sur les banquettes, par Polyphème et Philéas; aucun des employés ne s'aperçut de la présence du dormeur sous la banquette et l'infortuné continua son somme sans se douter du changement dont il était victime. Polyphème remonta en voiture et reprit tranquillement sa place et son sommeil, convaincu que Philéas était là.

Réveillé au petit jour, le jeune homme appela Saindoux; il fut stupéfait, puis très effrayé de constater sa disparition et ne se tranquillisa qu'à la station suivante, où les employés lui expliquèrent ce qui avait motivé le changement de wagon.

Remis de son émotion, Polyphème rit beaucoup de la figure qu'avait dû faire Philéas et resta à la station pour attendre son compagnon, persuadé qu'il l'y rejoindrait bientôt.

Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait comme un plomb sous sa banquette; il ne se réveilla que tard et se frotta les yeux en bâillant, puis il tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il était dans une obscurité complète.

PHILÉAS, inquiet.—Est-ce qu'il fait toujours nuit, cher Tueur?... hein! pas de réponse! (Criant.) Mon illustre ami, réveillez-vous... Comment! il ne dit rien? (Il tâte les banquettes.) Personne, pas même fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus! Ah! je crois deviner... (Il s'agite avec crainte.) Des malfaiteurs auront décroché la voiture. Polyphème se sera sauvé et fifi-mimi est leur victime... pauvre bête! Oh! (il saute) on vient par ici, et je n'ai pas d'armes... quelle position, grand Dieu!

Des pas se dirigeaient effectivement de son côté. Deux hommes parurent avec une lanterne sourde.

PREMIER EMPLOYÉ.—Diable de remise! dire qu'il faut de la lumière pour s'y conduire en plein jour!

PHILÉAS, à part, épouvanté.—Je suis dans leur caverne, Seigneur! c'est la Suzanne8 des quarante voleurs!

DEUXIÈME EMPLOYÉ.—Est-il là?

PREMIER EMPLOYÉ.—Oui, et il a fameusement besoin de mes clous et de mon marteau.

PHILÉAS, anéanti.—Miséricorde! ils veulent me torturer avec des clous, les misérables! ah mais! j'invoque Suzanne s'ils approchent... tant pis, il arrivera ce qu'il pourra!

PREMIER EMPLOYÉ.—Allons! dépêche-toi; il faut lui faire son affaire et lestement encore!

A peine avait-il dit ces mots que Saindoux se précipita hors du wagon sur eux, en vociférant: «Suzanne, ouvre-toi! misérables, tremblez!»

Les employés, effrayés de ces cris, le prenant pour un malfaiteur, rendirent avec usure au gros Philéas coups de poings et coups de pieds en appelant leurs camarades.

On accourut de toutes parts et l'on parvint à s'expliquer. Ce fut long et difficile, Saindoux soutenant avec obstination qu'il était, prisonnier dans une caverne de bandits. On ne put le détromper qu'en le conduisant à la gare et en lui montrant la voie du chemin de fer.

Il se rendit enfin à l'évidence, se tranquillisa et demanda à rejoindre Polyphème à la station suivante, pensant avec raison que son ami devait l'y attendre.

Il avait fait grand tapage et le chef de gare, lui gardant rancune de cette scène ridicule, imagina de lui jouer un tour; il s'approcha donc de Saindoux qui attendait en maugréant et lui dit avec un grand sérieux:

—Si Monsieur le désire, je puis lui faire rejoindre son ami, non dans une heure, mais dans un quart d'heure.

—A la bonne heure! s'écria Philéas tout joyeux; vous êtes un brave homme, vous! menez-moi tout de suite au train, s'il vous plaît.

—Voilà, Monsieur, dit le chef de gare en montrant à Saindoux une locomotive prête à partir.

PHILÉAS.—Mais ce n'est pas un train, ça!

LE CHEF DE GARE.—C'est le wagon de voyage de S. M. l'Empereur de Tartarie, Monsieur; avant de le lui expédier, on le fait servir à quelques hauts personnages... (saluant) et je vous l'offre.

PHILÉAS, flatté.—Monsieur, vous êtes bien bon; je dirai même que vous êtes un homme charmant! j'accepte avec joie.

Saindoux s'installa majestueusement sur la plate-forme au milieu de rires étouffés et la locomotive partit avec la rapidité de l'éclair. Elle allait, en réalité, rejoindre un train de marchandises pour remplacer une machine déraillée et le mécanicien, riant sous cape, s'amusait à exciter la terreur de Philéas par des récits lugubres d'accidents horribles, à l'endroit même où le gros voyageur s'était placé.

Philéas avait beau changer de place, le lieu où il était se trouvait rappeler des souvenirs plus terribles encore. Le pauvre Saindoux, qui recommandait son âme à Dieu, respira librement en voyant Polyphème sur le quai de la station.

PHILÉAS.—Ah!... Enfin! c'est ici que je m'arrête, mon ami, laissez-moi descendre, s'il vous plaît... Eh bien... arrêtez, conducteur... satané conducteur!... Polyphème, courez après nous! à la garde! à la garde!...

... Car la locomotive, plus rapide que jamais, avait passé comme le vent, laissant derrière elle Polyphème qui ne pouvait s'empêcher de rire de cette nouvelle mésaventure, tandis que Saindoux, rouge comme un coq, les cheveux ébouriffés, gesticulait comme un furieux sur la machine.

Le mécanicien eut bientôt pitié de Philéas et lui offrit de l'installer dans une autre locomotive qui allait à la station de Polyphème.

Philéas y consentit avec bonheur et s'y précipita, pendant que le malin conducteur s'éloignait, à la grande satisfaction de Saindoux qui se croyait au bout de ses peines.

Il arriva en effet à bon port à la station où l'attendait son ami, mais en voulant sauter sur le trottoir qui bordait la voie, il calcula mal la distance et, au lieu de tomber dans les bras de Polyphème, il disparut dans un énorme panier placé près de son ami.

Philéas poussait de grands cris, en tâchant de se dépêtrer de sa prison. Les voyageurs riaient comme des fous, tout en l'aidant. Saindoux se redressa bientôt au milieu de la bourriche... il était inondé de jaune d'oeuf!

PHILÉAS, furieux.—Sac à papier! j'ai du guignon... quelle omelette, mes amis! J'ai au moins deux cents jaunes d'oeufs sur le corps... Prelotte! comme ça colle! Vite! de l'eau, que je me lave... je n'y vois plus clair... holà! ça coule dans mes oreilles, j'en ai plein la bouche... Pouah! (Il crache.) Prelotte! prelotte!! c'est mauvais...

Tout le monde se tordait de rire en l'écoutant, si bien que le bon gros Saindoux finit par en faire autant de bon coeur.

Il alla se débarbouiller et se changer de la tête aux pieds, retrouva avec bonheur son fifi-mimi qu'il avait cru mort et reprit avec Polyphème un autre train qui les mena sans accident à Marseille.