II
Le moment était venu de tenir notre promesse et de quitter Clermont. A quelques kilomètres au delà, nous vîmes une banderole de la Croix-Rouge sur une maison au bord de la route. C’était dans un petit pays, le hameau de Blercourt, composé de chaumières et vacheries éparses, et nous nous arrêtâmes pour demander au médecin-chef si sa formation avait besoin d’être ravitaillée.
Pataugeant à sa suite dans une boue infecte, nous passâmes de l’une à l’autre des chaumières dans lesquelles il avait aménagé son hôpital. Ensuite, comme nous regagnions la grande route, il nous demanda si nous voulions visiter l’église.
Il était près de trois heures: sous le porche, le curé sonnait les vêpres. C’était une petite église sans bas côtés et tout le long de la nef étaient alignés quatre rangs de couchettes de bois aux couvertures brunes. Presque toutes étaient occupées. On y avait mis «les plus mauvais cas» du docteur: peu de blessés, mais beaucoup de fiévreux: bronchites, pieds gelés, pleurésies ou autres maladies contractées aux tranchées, trop graves pour permettre de transporter les malades plus loin. Quelques-uns se retournèrent pour nous regarder entrer, mais la plupart ne bougèrent pas.
Le curé, sortant de la sacristie, arrivait devant l’autel, suivi d’un enfant de chœur. Un groupe de femmes, sans doute les seuls restes de la population civile, et quelques-uns des soldats que nous avions rencontrés dans le village, se tenaient entre les rangées de couchettes. Le service commença. Sous la lumière pâle de cet après-midi sans soleil tout était dessiné en demi-tons, noir, blanc ou gris: les malades immobiles sous leurs couvertures de laine sombre, leurs figures livides sur les oreillers blancs, les vêtements noirs des femmes et la brume argentée de l’encensoir qu’agitait l’enfant de chœur. Seuls, les cierges de l’autel, piquant de leurs points lumineux le crépuscule, et accrochant des étincelles à la chasuble de l’officiant, faisaient comme le pâle reflet d’un couchant d’hiver. D’abord on n’entendit que les répons monotones des vêpres; mais tout à coup le curé entonna les premières paroles du cantique du Sacré-Cœur. Les voix tremblantes des assistants se joignirent à la sienne, et bientôt dans toute l’église résonna le refrain:
Ne l’abandonnez pas.
Il s’élevait comme un sanglot au-dessus des corps immobiles étendus dans la nef. «Sauvez, sauvez la France...» Les voix tremblantes des femmes montaient près de l’autel et, du fond de l’église, les mâles accents des soldats reprenaient le refrain. Les corps sur les couchettes restaient toujours sans mouvement, et plus le jour tombait, plus cette église ressemblait à un cimetière paisible à la lisière d’un champ de bataille.
Après que nous eûmes quitté Sainte-Menehould le sentiment de la proximité du front devint plus obsédant encore. Chaque route que nous voyions à notre gauche semblait une artère menant au cœur de la bataille: Varennes, le Four de Paris, le Bois de la Grurie, n’étaient guère à plus de 12 à 15 kilomètres au nord. Sur la route même, les convois d’auto-camions et les trains de munitions s’allongeaient et devenaient plus fréquents. Nous dépassâmes une longue file de «soixante-quinze» et, plus loin, nous vîmes un grand détachement d’artillerie traversant à fond de train un champ. Le mouvement de ravitaillement paraissait incessant: tous les villages que nous traversions regorgeaient de soldats chargeant ou déchargeant des camions; d’autres étaient groupés autour des autobus d’où l’on voyait sortir, à profusion, des pains, des quartiers de bœuf et des conserves.
A mesure que nous approchions de Verdun, le bruit de la canonnade devenait intense, et en passant sous les fers aigus de la herse nous eûmes l’impression d’arriver dans un des derniers avant-postes d’une puissante ligne de défense. La désolation de Verdun n’était pas moins impressionnante que la fébrile activité de Châlons.
La population civile avait été évacuée dès septembre, et bien peu d’entre eux étaient revenus depuis. La plupart des magasins étaient fermés, et presque toutes les troupes étant dans les tranchées, il n’y avait aucune animation dans les rues.
Avant de se mettre en quête d’un logement, le voyageur, ayant répondu à la sentinelle qui garde la porte, est tenu de monter jusqu’au haut de la ville. Là, ses papiers sont vérifiés par l’autorité militaire qui lui délivre un permis de séjour qu’il faut ensuite faire viser par la police. Le principal hôtel de Verdun était bien moins encombré que la Haute-Mère-Dieu de Châlons. Bon nombre d’officiers y prennent leurs repas, mais l’ambiance est tout autre; ici c’est le silence et comme un recueillement passif.
Toute la ville de Verdun paraissait concentrée dans ses hôpitaux. A mesure que la nuit tombait, les rues devenaient plus désertes encore et la canonnade paraissait se rapprocher et redoubler de violence.
Ce premier soir, le sentiment d’isolement était tel que chaque écho renvoyé des collines par delà les remparts évoquait une vision particulière de destruction. Puis, soudain, au moment où l’imagination tendue semblait avoir atteint la suprême limite d’endurance, ce tonnerre lugubre prit fin.
Un instant après, sous ma fenêtre, un pigeon se mit à roucouler; pendant toute la nuit, j’entendis alterner étrangement le roucoulement du pigeon et le roulement du canon.
Verdun a d’excellents hôpitaux pour ceux des grands blessés que l’on ne peut évacuer sur les formations de l’arrière, mais je n’en ai vu que peu, le principal but de mon voyage étant d’aller jusqu’aux ambulances de seconde ligne au delà de la ville. La première que je vis était installée dans un petit village au nord de Verdun, non loin des lignes ennemies, à Consenvoye: elle était si typique qu’elle peut donner une idée de toutes les autres.
Le lamentable hameau enterré dans la boue était bondé de troupes et l’ambulance de fortune avait été aménagée pour le mieux dans les maisons que l’autorité militaire avait abandonnées. Les hommes étaient couchés sur des matelas ou sur des châlits de bois; les chambres étaient chauffées par des poêles. Là, comme partout, il y avait pénurie de vêtements et de linge. Car on apporte les blessés du front, tout couverts d’une croûte de boue congelée; souvent, ils n’ont pu ni se laver, ni se changer, depuis plusieurs semaines. Dans ces ambulances de seconde ligne, il n’y a pas d’infirmières, mais tous les médecins militaires que nous rencontrâmes employaient toute leur intelligence à soulager leurs blessés, dans des conditions exceptionnellement précaires. L’extrême encombrement de ces pays leur rendait la tâche ardue; des milliers d’hommes campaient dans les moindres villages, et les conditions d’hygiène y étaient déplorables, même pour ceux qui étaient en bonne santé.
Nous repartîmes dans l’après-midi, traversant la campagne solitaire et accidentée qui se déroule au sud de Verdun. Nous roulions à travers une tourmente de neige, luttant contre un vent glacial qui balayait les collines blanches; on ne rencontrait personne, sauf les sentinelles gardant les voies ferrées, et, parfois, un cavalier galopant seul le long de la route presque déserte.
Rien ne saurait décrire le lamentable aspect de ce pays abandonné: on se figure ainsi la solitude tragique des steppes sibériennes. Après avoir longé quelque temps les eaux grises de la Meuse, nous fîmes halte à un village situé à quatre kilomètres des Éparges, ce pays où, quelques semaines auparavant, on en était venu aux mains avec tant de fureur. Ce jour-là était un jour d’accalmie: le canon se taisait. Mais en quittant notre automobile nous avons eu l’impression d’être tout près des combattants. Le village bordait une rivière, et tout le pays d’alentour n’était qu’un vaste marécage de boue, défoncé par les sabots des chevaux et les roues des canons.
Devant la chaumière où le docteur avait installé son bureau, stationnaient les autos du chirurgien et du médecin inspecteur qui nous accompagnaient. Puis c’était, comme toujours, la foule des camions gris, la cavalerie allant et venant, les officiers se remettant en selle, le déchargement des munitions, toute l’activité incessante des sous-officiers et des soldats couverts de boue.
L’ambulance principale occupait une grange à deux étages, où l’on avait placé des cloisons et établi de la sorte plusieurs salles bien chauffées, assainies par de grands poêles. Les blessés y étaient couchés dans des lits très propres, alignés le long des murs, sous le plafond poussiéreux aux poutres apparentes.
Le grand avantage de cette ambulance était d’être toute voisine d’une péniche oùy l’on avait installé des douches chaudes. Ce bateau était d’une propreté scrupuleuse. Chaque cabine était fermée par une portière de cretonne à fleurs de couleurs vives, et ces rideaux fleuris devaient assurément contribuer presque autant que la cure d’eau chaude à remonter le moral des hommes.
On nous avait avertis, à Sainte-Menehould, que, pour des raisons d’ordre militaire, nous devrions suivre, pour retourner à Châlons, une route située plus au sud. En quittant Verdun, nous prîmes donc la direction de Bar-le-Duc, à travers un beau pays assez accidenté, où la guerre n’a laissé d’autre trace que l’abandon des villages, uniquement occupés par la troupe.
Après Verdun, le bruit du canon devint de moins en moins distinct et cessa finalement tout à fait. Nous avions l’impression de nous éloigner de plus en plus de la fournaise pour rentrer dans un monde normal; mais, à un carrefour, nous vîmes sur un poteau un nom qui, brusquement, nous ramena en pleine guerre: Saint-Mihiel, 18 kilomètres.
Saint-Mihiel, l’écueil, le point dangereux de la région, le défaut de la cuirasse, Saint-Mihiel n’était qu’à quelques kilomètres! Un quart d’heure d’auto sur ce chemin, et nous nous trouverions au milieu des uniformes gris et des casques à pointe...
Le souvenir de ce poteau nous a suivis pendant bien des kilomètres, comme l’ombre de certain nuage gros de tempête qui assombrit parfois tout un paysage.
Rien de cette ombre ne s’étendait sur Bar-le-Duc: la charmante petite ville était assoupie dans son calme habituel. On rencontrait peu de soldats; c’était la vie civile qui prévalait. Après quelques jours passés sur les confins de la guerre, dans une région où tout est empreint de son influence mystique, on se sent comme diminué à ses propres yeux en rentrant dans un milieu d’activité familière. Malgré soi, on cherche dans les yeux des passants un reflet de cette autre vision, et l’on est déçu de ne voir que des gens qui vaquent avec indifférence à leurs propres affaires.
Un peu après Bar-le-Duc, une autre impression de guerre nous attendait encore, car notre route suivait exactement la piste de l’invasion d’août 1914, et, entre Bar-le-Duc et Vitry-le-François, la grande route est bordée de villes en ruines.
La première de ces tristes victimes est Laimont, qui semble avoir été fauchée par un cyclone; puis Revigny, ville de plusieurs milliers d’habitants, moins complètement rasée parce que ses maisons étaient plus solidement construites, mais semblant plus tragique encore, avec ses larges rues entre des pans de mur roussis où l’on retrouvait des débris de devantures de magasins, des portes ornementées, et même les restes de colonnades ayant naguère entouré la cour d’un édifice public.
Un peu plus loin, c’était le village d’Heitz-le-Maurupt, lamentable entre tous: jadis entouré de jardins et de vergers, maintenant, comme tant d’autres, un amas de ruines informes. Sa pauvre église dépouillée, ravagée, déshonorée, ressemblait à une victime humaine brutalement abandonnée sur le bord du chemin.
Dans cette région, où les croisements des routes sont fréquents, nous avions souvent de la peine à trouver notre direction. Toutes les indications de pays et de distance ont été effacées sur les bornes; les poteaux ont été renversés; on a même enlevé les plaques qui, sur la première maison des villages, en eussent indiqué le nom. Les uns disent que les habitants ont pris cette précaution au moment où l’armée ennemie approchait; d’autres prétendent que les Allemands ont supprimé les poteaux et plâtré les bornes pour y marquer des distances mensongères et encourageantes. Cela complique les voyages: les villages étant détruits ou déserts, on ne peut s’adresser qu’aux soldats que l’on rencontre; mais leur réponse est presque invariablement la même: «Nous ne savons pas, nous ne sommes pas d’ici.» C’est bonne fortune quand la sentinelle connaît le nom de la localité qu’elle garde!
Sensation étrange que de se trouver à soixante kilomètres à peine de Paris, dans un pays d’aspect sauvage, errant, comme nous l’avons fait pendant des heures, sur un vaste plateau couvert de bruyères, et interrogeant de tous côtés l’horizon bleuâtre sans que la moindre indication nous permît de découvrir où nous étions.
Tout à coup, à un tournant, le hasard nous mena dans un chemin de traverse où des «soixante-quinze» étaient alignés le long du talus comme des fourmiliers géants de quelque monstrueuse ménagerie; et un peu plus loin nous arrivâmes à un village fangeux occupé par la cavalerie et l’artillerie. Les soldats semblaient sur le point de se mettre en marche, et notre arrivée leur causa une telle surprise que la sentinelle ne nous arrêta pas, et que les sous-officiers, nous saluant avec respect, s’écartèrent pour faire place à notre automobile. Nous eûmes ainsi, par un heureux hasard, l’occasion de voir, au moment même où nous allions sortir de la zone de guerre, un dernier tableau de la vie active et mouvementée du front...
C’était encore cette activité que nous retrouvâmes à notre arrivée à Châlons. Déjà, lors de notre précédente visite, la ville était pleine de soldats: aujourd’hui, les rues vibraient sous les pas des troupes nouvellement arrivées qu’elles pouvaient à peine contenir. Sur la place, devant la Haute-Mère-Dieu, plus de mouvement que jamais: chacun était pressé, couvert de boue, chacun tenait son emploi dans l’énorme ruche militaire.
Nous n’avions pu ni téléphoner ni télégraphier, puisque dans la zone de guerre ce privilège est dénié aux civils, et nous arrivions à la nuit tombante dans cette ville archi-pleine sans avoir pu nous assurer d’un gîte. Nous apprîmes sans surprise qu’il n’y avait pas une chambre vacante à la Haute-Mère-Dieu; tout était loué pour la nuit, jusqu’au dernier canapé du salon. Nous nous adressâmes successivement à toutes les autres auberges de la ville: partout la même réponse. Finalement, nous demandâmes au quartier général la permission d’aller jusqu’à Épernay; mais cette autorisation nous fut refusée: aucune automobile civile n’était autorisée à circuler de nuit dans la zone des armées. Du reste, l’officier chargé de donner les permis nous fit observer que, si l’on faisait une exception en notre faveur, nous serions probablement obligés de rebrousser chemin, renvoyés par la première sentinelle que nous rencontrerions, et dans l’impossibilité de rentrer à Châlons sans un autre permis. Cette alternative nous parut si fâcheuse que nous nous considérâmes comme relativement heureux d’être à l’intérieur des portes de la ville! Nous retournâmes à l’hôtel chercher un coin pour dîner au restaurant encombré: en vain, nous avions espéré que quelque voyageur serait parti dans l’intervalle. Après dîner, la patronne nous apprit qu’elle avait des chambres réservées en permanence pour l’état-major, et que, si aucun officier ne les demandait dans la soirée, nous pourrions peut-être obtenir l’autorisation de les occuper; nous retournâmes donc à l’état-major. Là, dans un somptueux vestibule en pierre de taille, au pied d’un solennel escalier à la rampe dorée, nous dûmes attendre, non sans appréhension, dans le perpétuel va-et-vient des ordonnances et estafettes, que l’on prît en considération notre insolite requête. Le résultat de cet examen fut l’expression d’un regret qu’on ne pouvait rien faire en notre faveur, des officiers pouvant à tout moment arriver du grand quartier général et les chambres devant demeurer à leur disposition.
Il était neuf heures passées, la nuit était glaciale: notre cas devenait sérieux. Le courtois officier chargé de nous éconduire s’émut devant notre détresse et nous proposa de nous donner un laissez-passer pour Paris. Mais Paris était à deux cents kilomètres, la nuit était épaisse, le froid pénétrant; il eût fallu, à chaque carrefour, convaincre la sentinelle que nous étions en règle pour pouvoir continuer notre chemin. Nous n’avions pas oublié le prudent avis qui nous avait été donné un peu plus tôt. Nous refusâmes. Encore une fois, nous étions sur le pavé, sans asile, dans la nuit. A ce moment, le destin eut pitié de nous.
Nous avions rencontré, au restaurant, un ami attaché à l’état-major. Il se retrouva sur notre chemin au moment où nous commencions à désespérer. Par bonheur, il connaissait un logement dans le quartier. Impossible, pour lui, de nous y mener: le couvre-feu sonnait à 9 heures à Châlons. Il n’avait plus le droit d’être dehors; ni nous non plus, d’ailleurs. Mais il nous indiqua notre chemin à travers le dédale des petites rues non éclairées au pied de la cathédrale. Il était debout près de notre auto et, au moment de nous quitter, il nous dit rapidement à voix basse: «Vous ne devriez pas être dehors si tard, mais le mot, ce soir, est «Victoire». Prenez garde que la sentinelle ne vous entende pas quand vous le direz au chauffeur.» Il gravit les marches du perron et disparut. Et j’étais là, dans la nuit claire, me demandant si c’était bien moi, si j’étais bien à Châlons, et si ce jeune homme, qui venait à Paris dîner chez moi, causer littérature et théâtre, m’avait bien murmuré mystérieusement un mot de passe pour me permettre d’arriver sans encombre jusqu’à une maison de la rue voisine! Ce seul mot avait tout revêtu d’un tel sentiment d’irréel que, pendant un court moment de grâce, les scènes que je venais de voir, et la guerre elle-même, dans sa sauvagerie implacable, me semblèrent se dissiper comme un cauchemar, dont je me réveillais, pour revoir toutes choses sous leur aspect normal et rassurant...
Le bruit du canon de plus en plus proche et intense se chargea, dès le lendemain matin, de dissiper cette vision de paix: il grondait plus férocement encore que le premier soir à Verdun et quand nous nous mîmes en route pour rentrer à Paris il nous sembla qu’une nouvelle armée avait surgi du sol pendant la nuit. Plus d’une fois, il fallut ranger notre voiture pour laisser passer le flot des troupes qui paraissait ne s’épuiser jamais, se dirigeant vers le nord de la ville. Toute une armée se déroulait devant nous comme sur une frise: l’infanterie, puis l’artillerie, les sapeurs, les mineurs, les convois sans fin de canons et de munitions, la longue file de voitures de ravitaillement, et enfin les brancardiers accompagnant les ambulances de la Croix-Rouge.
C’était toute l’histoire d’un jour de vie guerrière que nous avions sous les yeux en regardant ce flot humain s’écouler silencieusement vers le front et nous en eûmes encore la vision en lisant, quelques jours plus tard, la concise relation d’un renouvellement d’activité autour de Suippes, et du gain coûteux d’une bande de terrain entre Perthes et Beauséjour...
III
EN LORRAINE ET DANS LES VOSGES
Nancy, 13 mai 1915.
J’ai là, près de moi, sur ma table, un bouquet de pivoines..., de ces honnêtes pivoines roses de jardin de village qui ont une bonne figure ronde et épanouie. Elles ont été cueillies, tantôt, à Gerbéviller, dans le jardin d’une maison en ruines—d’une maison à ce point calcinée et bouleversée que, pour trouver des épithètes assez effroyables pour la décrire, il faudrait emprunter le langage imagé de quelque prophète hébreu célébrant la chute d’une cité d’idolâtres.
Depuis notre départ de Paris, hier matin, nous avons passé par des rues et des rues de maisons ainsi éventrées; nous avons traversé des villes et des villes tordues par les dernières convulsions de leur agonie; et partout, devant les monceaux de pierres qui furent jadis des maisons, et les fondrières qui furent des rues, nous avons vu des fleurs et des légumes pousser dans des jardins fraîchement ratissés et arrosés.
Si je parle de mes pivoines, ce n’est pas pour les faire servir de prétexte à l’allégorie de la nature inconsciente voilant de fleurs les barbaries humaines: je les place en tête de mon récit comme symbole de l’énergie consciente qui replante et rebâtit au milieu de la dévastation...
Au mois de mars dernier, les villes de l’Argonne que nous traversions semblaient complètement mortes; mais hier on voyait germer partout une vie nouvelle. Nous suivions une autre piste de l’invasion, une de ces gigantesques balafres dont la Bête avait déchiré le pays en septembre dernier entre Vitry-le-François et Bar-le-Duc. Étrepy, Pargny, Sermaize-les-Bains, Andernay sont les noms de ses victimes.
Sermaize-les-Bains était autrefois une jolie petite ville d’eaux au milieu de coteaux boisés; les autres, de gros bourgs entourés de fermes. De tout cela il ne reste que quelques escarres scrofuleuses sur le riant paysage printanier.
Mais beaucoup de ces ruines résonnaient du bruit du marteau, et partout des maçons et des charpentiers étaient déjà à l’ouvrage. Là où tout semblait le plus mort, apparaissaient des symptômes de retour à la vie: des enfants jouaient dans les ruines, et, de loin en loin, une vieille femme risquait un regard inquiet à travers les fentes d’un abri accoté à un pan de mur écroulé. Une ancienne voiture de tramway, convertie en café, portait l’enseigne: «Au Restaurant des Ruines»; et partout, entre les murs calcinés, dans les jardins soigneusement ratissés, on voyait pousser radis et laitues.
Au sortir de Bar-le-Duc, nous prîmes au nord-est; et en entrant dans la forêt de Commercy nous commençâmes à entendre de nouveau la grande voix du front. C’était le plus tiède et le plus paisible des jours de mai, et dans la clairière où nous fîmes halte pour déjeuner le silence de midi fut soudain rompu par le puissant grondement de l’artillerie. Dans l’intervalle des détonations, aucun bruit, sauf le bourdonnement des cousins voltigeant au soleil et le rappel sylvestre d’un coucou au fond de la futaie... Au bout du sentier apparurent quelques cavaliers vêtus de bleu fané; les robes de leurs chevaux luisaient comme des châtaignes mûres. Ils échangèrent quelques mots avec nous, acceptèrent des cigarettes et repartirent; et dans le silence plus profond l’insecte, l’oiseau et le «soixante-quinze» reprirent leur trio interrompu...
La ville de Commercy paraissait aussi impassible que si la canonnade qui ébranlait ses vitres eût été l’écho de quelque rumeur renvoyée par les collines. Les villes voisines du front, aguerries au bruit des combats, poursuivent leur vie quotidienne avec un calme que l’on pourrait appeler de l’inconscience s’il ne méritait pas un nom plus honorable. A l’heure présente, l’existence de Commercy est toute subordonnée à l’occupation militaire; mais en voyant ces rues ensoleillées qui semblent si paisiblement endormies on a peine à croire qu’on soit vraiment à moins de huit kilomètres de la ligne de feu. Et pourtant les Français, par une étrange perversion de l’amour-propre national, continuent à se donner eux-mêmes pour une race nerveuse et impressionnable!
Cet après-midi, en route pour Gerbéviller, nous retrouvâmes une fois de plus le sillon de l’invasion de septembre 1914. Ces collines, maintenant toutes frissonnantes de fraîcheur printanière, ont été, pendant ce jour brûlant d’automne, prises et reprises à la fortune des combats; et chaque engagement a laissé sa trace sinistre. Les champs sont semés de croix de bois que la charrue fait un détour pour éviter; beaucoup de villages ont été détruits; parfois une ruine isolée marque le centre d’une lutte plus violente. Mais les travaux rustiques se poursuivent si paisiblement sous la verdure des premières feuilles que les cicatrices de la guerre semblent déjà les vestiges de calamités anciennes. Ce n’est qu’en nous trouvant en vue de Gerbéviller que nous fûmes de nouveau bouleversés par l’horreur présente de la guerre. Gerbéviller s’étendait naguère sur la pente qui domine la Meurthe: ça devait être un paisible et gracieux séjour. Les rues montaient doucement, entre des maisons entourées de jardins, jusqu’au château qui couronnait la ville et faisait pendant à l’église. Du moins, est-ce ainsi qu’on peut se figurer le Gerbéviller d’antan en le découvrant par delà la vallée. Mais lorsqu’on se rapproche, tout disparaît dans un chaos informe. Gerbéviller a été nommée «la Ville martyre», honneur que beaucoup de ses voisines pourraient lui disputer; mais il est peu probable qu’il en soit une dont la dévastation puisse rivaliser d’horreur avec celle-ci. Les ruines de ses maisons semblent à la fois avoir été vomies par la terre et broyées sous un cyclone. En songeant que ce cataclysme n’est pas dû à quelque convulsion de la nature, mais qu’il est le résultat d’un plan froidement conçu et exécuté par des êtres soi-disant humains, on se sent comme glacé de désespoir. Cette petite ville sans défense, ceinte de jardins, a été bombardée comme si on eût eu affaire à une forteresse blindée; puis les Allemands, une fois entrés, y ont aménagé un foyer incendiaire dans chaque maison et, à un signal donné, y ont lancé une pastille explosive. La besogne fut si minutieusement organisée qu’en présence d’une telle méthode on a lieu de s’étonner qu’un seul être humain ait pu échapper au brasier. Quelques-uns y parvinrent cependant, mais n’allèrent pas loin, car les baïonnettes les attendaient....
A un coin de rue nous lûmes, au-dessus de la porte d’une des rares maisons encore debout, l’enseigne: «Monuments funèbres.» Le nom de cette rue était: «Ruelle des Orphelines»!
A l’une des extrémités de la Grand’Rue s’élevait une jolie habitation dans le vieux style lorrain, d’une sobriété charmante avec sa porte basse, son grand toit et ses larges pignons: c’est du jardin de cette maison que viennent mes pivoines roses. Elles me furent offertes par le propriétaire, M. L..., ancien maire de Gerbéviller, qui a été témoin de toutes les horreurs de l’invasion.
M. L... habite maintenant dans la cave d’un voisin, la sienne étant entièrement comblée par les débris de sa demeure. Il nous narra l’histoire des trois jours d’occupation allemande; comment lui, sa femme, sa nièce et ses petits-neveux se réfugièrent dans leur cave pendant que les Allemands mettaient le feu à la maison; et comment, par l’imposte de la porte donnant sur la cour des écuries, ils s’aperçurent que leur retraite avait été découverte par les incendiaires qui s’efforçaient de les y atteindre. Par bonheur, les Allemands avaient entassé des monceaux de bois et de paille tout autour des murs, et la chaleur suffocante de ce brasier les empêchait d’approcher de la cave. M. L... et sa famille, pendant trois jours et trois nuits, brisèrent tous les barils qui étaient dans la cave, et, par l’imposte, en jetèrent les morceaux pour entretenir le feu qui était leur sauvegarde. Le troisième jour, enfin, commençant à craindre que les murs ne s’écroulassent sur leurs têtes, ils décidèrent de faire une tentative suprême pour s’échapper. La maison était à l’extrémité de la ville; les femmes et les enfants parvinrent à s’enfuir dans la campagne; mais M. L... fut aperçu par un soldat allemand. Il courut jusqu’au mur qui séparait son jardin du cimetière, et, parvenant à l’escalader, se laissa glisser de l’autre côté, entre le mur et une grande croix de granit couverte de couronnes.
A l’abri de ces couronnes entassées, M. L... resta caché jusqu’à la nuit, écoutant les voix des soldats qui le cherchaient parmi les tombes. Heureusement ce jour-là devait être le dernier de leur occupation, et la retraite allemande lui sauva la vie...
Dans le Gerbéviller si éprouvé nous n’avons pas vu un seul coin plus lamentablement saccagé que celui-là même où se tenait l’ex-maire en nous contant son histoire. Il nous dit, en désignant les tas de briques noircies et les bouts de fer tordus amoncelés autour de lui: «Ici, c’était ma salle à manger; sur les murs, j’avais de jolies vieilles boiseries et de belles gravures, données à mon grand-père pour son mariage.» Il nous mena vers un autre gouffre noir: «C’était notre salon: regardez quelle belle vue nous avions!» Il soupira, et ajouta avec une philosophie résignée: «Nous étions trop à notre aise. J’avais même fait mettre la lumière électrique dehors sur la terrasse, pour pouvoir y lire mon journal par les soirs d’été... Oui, nous étions trop à notre aise...» Et ce fut tout.
Toute la ville avait été mise à feu et à sang; et, à l’autre bout de la longue rue, une femme, une religieuse, avait tenu bon, comme sœur Gabrielle Rosnet à Clermont-en-Argonne, réunissant autour d’elle le troupeau de ses vieillards et de ses orphelins, et leur faisant, de son corps solide et replet, un rempart contre les baïonnettes menaçantes. Elle aussi est une bonne sœur à la figure expressive et énergique; et elle nous raconta, avec une indignation contenue et une saisissante simplicité, toutes les atrocités commises pendant ces trois journées sanglantes. Mais tout cela c’est déjà de l’histoire ancienne; et pour le moment elle n’est occupée qu’à donner aux habitants de Gerbéviller vêtements et nourriture. Car les deux tiers de la population sont déjà revenus «à la maison»: c’est ainsi qu’ils parlent de leur retour dans ce désert! «Voyez-vous, nous explique sœur Julie, il y avait les semailles à faire, les jardins à soigner: il fallait revenir. Le gouvernement construit à ces malheureux des baraquements de bois; et il y aura certainement de bonnes âmes pour leur envoyer des lits et du linge.» (Oui, certes, on leur en enverra! Qui pourrait résister à un tel appel?) «Et puis de gros souliers pour travailler aux champs: il en faut pour les femmes comme pour les hommes—de pareils à ceux-ci.» Sœur Julie, en souriant, nous montra les gros clous de ses semelles. «Eh, oui, c’est moi qui ai fait faire tout l’ouvrage de notre ferme. Toutes les femmes s’y sont mises; il faut bien que nous remplacions les hommes.» Pendant qu’elle parlait ainsi, il me semblait voir mes pivoines roses fleurir sous ses pas...
14 mai.
Nancy, la plus belle cité de France, n’a jamais été plus belle que maintenant. En revenant, hier au soir, d’une tournée dans les villes en ruines, il nous semblait que toutes ses humbles sœurs eussent été sacrifiées pour sauver sa beauté; et je croyais les entendre nous supplier de ne pas les oublier en admirant l’aînée dont la sécurité avait été achetée si cher.
La dernière fois que je contemplai l’ordonnance magnifique de la place Stanislas, c’était par une chaude nuit de juillet, un jour de Fête nationale. La foule remplissait la place et les avenues. Les lignes harmonieuses des arcades et des palais illuminés se détachaient sur la nuit tombante; des guirlandes de lampions dessinaient la courbe des arcades menant à la place de la Carrière; l’arc de triomphe était couronné de flammes multicolores. Le long rais lumineux d’un projecteur caressait les sombres charmilles du parc, les sculptures des fontaines et les beaux rinceaux dorés des grilles de Jean Damour; et sous ce grand dôme de lumières on entendait le murmure d’un peuple joyeux, célébrant avec insouciance la tradition de belles victoires à demi oubliées.
Maintenant, aussitôt le soleil couché, toute apparence de vie cesse à Nancy et un silence de plus en plus profond descend sur la place vide et sur les avenues désertes. Hier, vers neuf heures, on ne voyait plus une lumière dans les rues: toutes les fenêtres étaient hermétiquement closes, et la nuit sans lune s’appesantissait sur la ville comme un dais de velours. Puis, soudain, le pinceau lumineux d’un projecteur cingla le ciel, mit sur les façades sombres des palais une clarté fugitive, sema sur les invisibles grilles des étoiles d’or, puis disparut, laissant la nuit plus noire encore.
Quand nous sortîmes du restaurant de la place Stanislas, dont tous les volets étaient fermés, on descendit rapidement derrière nous le rideau de fer de l’entrée, et nous nous trouvâmes sur la place dans des ténèbres si denses que le garçon dut nous guider jusqu’au bord du trottoir. Peu à peu nos yeux, s’habituant à l’obscurité, purent distinguer les colonnades irréelles de la place de la Carrière et les masses obscures de ses charmilles. Les belles lignes des palais revêtirent alors une dignité auguste, les distances devinrent infinies: sous la voûte du ciel à peine étoilé, Nancy semblait une ville enchantée. On n’entendait pas un bruit: ni le pas d’un passant attardé, ni le frémissement d’une feuille, ni le moindre souffle sous les arcades. Et, tout à coup, dans le silence de la nuit, le canon se mit à tonner...
14 mai.
Déjeuner avec l’état-major, dans une vieille maison bourgeoise d’une petite ville endormie. Dans le jardin, toute la flore du printemps: acacias, lilas, aubépines, roses banksia. Le long des murs ensoleillés, couraient des plates-bandes rustiques bordées de buis et de lavande. Tout s’épanouissait à la fois: jamais les fleurs n’avaient répondu plus joyeusement à l’appel du printemps.
Au premier étage, le général avait transformé en bureau une chambre à coucher Empire; nous le trouvâmes là, au milieu de bons gros meubles de province tout surpris de se voir couverts de cartes d’état-major, de plans de tranchées, de photographies prises en aéroplane, de tous ces documents de la guerre moderne qui jonchaient tables, lits et sièges. A travers les fenêtres ouvertes on entendait le bourdonnement des abeilles, le murmure du jardin, et l’on devinait, tout près, derrière les murs, d’autres jardins semblables, où rien n’avait interrompu l’ordre monotone de la vie provinciale...
Nous partîmes de bonne heure pour Mousson sur la Moselle, vieille forteresse en ruines sur une colline dominant la ville de Pont-à-Mousson. Notre route se déroulait aux pieds des hauteurs du Grand Couronné, allant du sud-est de Pont-à-Mousson à Saint-Nicolas-du-Port. Pendant tout l’automne dernier ce joli pays n’était qu’un vaste champ de bataille. De ces tristes jours il ne reste d’autre souvenir visible que des croix de bois dans les champs: on ne voit pas de troupes, aucun de ces tableaux de guerre qui donnaient en mars à l’Argonne un aspect si tragique. Ici, au contraire, c’est la vie paisible des champs. La route qui va à Mousson est dominée par un village qui rappelle certains bourgs d’Italie accrochés au sommet d’une hauteur. C’est le point exact où, en août 1914, l’invasion allemande fut définitivement arrêtée et repoussée; et sur cette colline s’élève encore un monument sur lequel on lit cette inscription: «Ici, en l’an 363, Jovinus mit en déroute les hordes des Teutons.»
Un peu avant d’atteindre la hauteur de Mousson nous dûmes laisser l’automobile dissimulée derrière un talus: la route est repérée par les Allemands, et des piétons isolés courent moins de risque qu’une automobile d’attirer leur feu. Nous grimpâmes sous une pluie battante. A l’abri du château nous nous arrêtâmes pour regarder la vallée de la Moselle, les toits d’ardoise de Pont-à-Mousson et le pont détruit qui reliait jadis les deux quartiers de la ville. Seules, les ruines de ce pont nous rappelaient que nous étions si près de la guerre. Le vent était trop fort pour que les batteries pussent tirer. Rien ne laissait deviner que le bois que nous voyions à nos pieds, derrière le toit de l’hospice, était bordé de tranchées ennemies et hérissé de fusils, ni que les collines de l’autre côté de la vallée étaient garnies de canons aux aguets. Et pourtant les Allemands étaient bien là, et entouraient d’un cercle de fer trois côtés de l’éperon où nous nous trouvions: en regardant par l’une des meurtrières des anciennes murailles on avait l’impression de revivre au moyen âge, dans un bourg fortifié, et de dominer, du haut d’un donjon, l’armée des assiégeants. Plus on regardait, plus cette invisibilité de l’ennemi devenait sinistre et menaçante. «Ils sont là, et là, et encore là.» Nous écarquillions nos yeux et n’arrivions à voir que des pentes paisibles et des fermes qui semblaient endormies. C’était comme dans un conte de fées, où les hordes ennemies se seraient transformées en mottes de terre et leurs armes en brins de gazon. Seule, toute proche, en face de nous, une colline pelée en pain de sucre avait un aspect étrange. Un réseau de sillons couvrait ses flancs dénudés: on eût dit d’une gigantesque fourmilière. C’étaient les tranchées françaises, mais on eût cru bien plutôt voir les vestiges inoffensifs d’un campement préhistorique.
Tout à coup un officier, montrant la vallée à l’ouest de ces tranchées, nous dit: «Voyez-vous cette ferme?» Elle était à nos pieds, près de la rivière, et si près que de bons yeux eussent aisément distingué, dans la cour, des personnes ou des animaux, s’il y en avait eu; mais tout y semblait somnoler dans une paix bucolique. «Ils sont là,» dit l’officier; et tout à coup cette inoffensive petite ferme me sembla avoir une figure humaine, grimaçante et haineuse. Jamais la plus furieuse canonnade n’avait évoqué leur présence de façon si saisissante.
A cet endroit, le front de combat et l’ancienne frontière se confondent presque partout; et à travers une éclaircie dans les hauteurs boisées qui cachent les batteries allemandes nous vîmes à l’horizon une grande masse grise se dessiner. C’était Metz, la ville promise, se dressant avec ses clochers et ses tours, comme la bannière mystique qui apparut à Constantin dans le ciel pendant la bataille...
Nous descendîmes à pied, à travers des vignes et des vergers détrempés, jusqu’à Pont-à-Mousson. C’est un hasard météorologique qui nous permit d’y entrer, car le canon parle quand le vent se tait, et alors le pauvre Pont-à-Mousson ne reçoit pas de visites. On se l’explique facilement quand on est dans le jardin du grand monastère des Prémontrés, au bord de la rivière, où sont installés maintenant l’hôpital et le grand asile de la ville. Entre les charmilles de tilleuls et dans les plates-bandes, les obus allemands ont creusé trois ou quatre cratères, dans l’un desquels, pas plus tard que la semaine dernière, une petite fille a trouvé la mort. La façade du bâtiment est criblée comme une cible et percée de part en part par les obus. Pourtant, sous cet abri précaire, la sœur Thérésia, de la même race indomptable que les sœurs de Clermont et de Gerbéviller, a réuni un troupeau varié de soldats blessés dans les tranchées, de civils dispersés par le bombardement, d’éclopés, de vieilles femmes et d’enfants, toutes les épaves humaines de ce coin du front en butte à tant d’orages. Sœur Thérésia ne se déconcerte pas quand les obus pleuvent sur son toit. Le bâtiment est immense; quand une aile reçoit un atout elle réunit ses protégés avec lits et bagages... et en route pour une autre aile... «Je promène mes malades», dit-elle avec calme, comme si elle nous faisait les honneurs du plus moderne des hôpitaux, installé avec tout le dernier confort. Et elle nous guide à travers de longues galeries voûtées, chargées d’ornementations baroques, aux encorbellements soutenus par des figures de saints en stuc qui contemplent avec une solennelle indifférence les couchettes alignées et les longues tables où des éclopés aux yeux hagards s’asseyent pour manger la soupe.
15 mai.
Je viens de voir un être vraiment heureux: un homme qui a trouvé sa vocation.
Au sud-ouest de Nancy est un petit pays qui s’appelle Ménil-sur-Belvitte. Jusqu’ici l’histoire a ignoré ce nom, mais le jour viendra où il sera connu de tous; du moins existe-t-il un homme qui est déjà convaincu de ce fait.
Ménil-sur-Belvitte, aux confins des Vosges, est un village très éprouvé, car on s’y est battu avec frénésie dans le premier mois de la guerre. Les maisons sont dans un bas-fond, derrière lequel le terrain s’élève et forme un plateau couvert de champs de blé qui aboutissent à des pentes boisées: c’est le champ de bataille par excellence, tel qu’il est décrit dans les livres d’histoire. Et c’est bien une réelle bataille, à ciel ouvert, comme dans le bon vieux temps, qui a eu lieu ici. Les Français y repoussèrent les Allemands; mais leur victoire leur coûta cher, et des milliers d’entre eux tombèrent dans les champs de blé dévastés.
L’église du Ménil est une ruine, mais le presbytère a survécu—petite maison modeste au bout de la rue. Le curé nous y reçut et nous mena dans une chambre qu’il a transformée en chapelle. Cette chapelle est aussi un musée de guerre et tout ce qui s’y trouve a rapport à la rencontre qui s’est déroulée dans les champs de blé. Les candélabres de l’autel sont faits avec des obus de 75, l’auréole de la Vierge est un rayonnement de baïonnettes, et les murs sont ornés tant de trophées enlevés aux Allemands que de reliques françaises. Au plafond, le curé a fait peindre une sorte de carte zodiacale et allégorique de toute la région. Le hameau de Ménil-sur-Belvitte en est l’astre principal, Verdun, Nancy, Metz et Belfort les humbles satellites. Mais cette chapelle-musée n’est que l’expression concrète du culte passionné que porte le curé aux glorieux morts. C’est sur le champ de bataille qu’il l’a véritablement exercé. Le combat terminé, il consacra ses soins aux longues rangées de tombes fraîches, les entoura de barrières, y planta des fleurs et de jeunes sapins, marqua soigneusement les noms de ceux qui y reposaient et la date à laquelle ils avaient succombé. Tandis qu’il nous menait de l’un de ces cimetières à l’autre, sa figure était illuminée du bonheur de la vocation accomplie. C’est pour cette belle tâche que cet homme avait été créé: on voit qu’il est né avec le goût de collectionner et de classer, et avec le culte de l’héroïsme et des héros. Dans l’antichambre du presbytère, au mur, j’ai remarqué une caisse de papillons soigneusement étiquetés, reste, sans doute, de ses premiers essais de collectionneur. Ses «spécimens» ont changé, voilà tout: il a passé des papillons aux hommes.
En allant à Ménil, nous nous arrêtâmes au village de Crévic. Les Allemands y sont venus au mois d’août 1914, mais ils n’ont rien saccagé sauf le château. Il est situé dans un parc au bout du village et appartenait au général L..., l’un des meilleurs soldats de France et l’ennemi le plus redouté des Allemands en Afrique. On peut dire, sans exagération, que la fermeté de son attitude et la rapidité de sa décision au mois d’août 1914, ont sauvé le Maroc pour la France. Aussi, Crévic, pourtant si modeste et si ignoré, ne put-il échapper à la fureur des envahisseurs. A peine y furent-ils arrivés que l’officier commandant se fit conduire à la maison du général, dressa dans la cour un bûcher et y jeta papiers, portraits, meubles et souvenirs de famille... après quoi, il fit brûler l’habitation. Assis dans le parc abandonné, devant la ruine lamentable, nous écoutâmes de la bouche du jardinier le récit de cet exploit caractéristique. Le fait qu’aucune autre maison n’a été endommagée à Crévic accentue encore la lâcheté préméditée de cette basse vengeance.
16 mai.
A deux kilomètres à peu près de la frontière allemande (front aussi bien que frontière sur ce point) une colline isolée s’élève des plaines de Lorraine. A l’est on voit une rivière serpenter entre les peupliers. Ce cours d’eau sert de limite entre la République et l’Empire. Par un temps clair comme celui-ci, la vue du haut de cette colline est d’un intérêt saisissant. Au sommet, un canon contre aéroplanes se dresse vers le ciel, guettant l’arrivée des oiseaux ennemis venant de l’est, et tout autour circule une tranchée profonde, ou plutôt un boyau rattachant les postes d’observation les uns aux autres. Dans chacun de ces terriers, ingénieusement blindés et protégés par des claies et des toits, se tiennent deux ou trois officiers d’artillerie aux visages absorbés et tranquilles, qui dirigent par téléphone le tir des batteries nichées dans les bois à plusieurs kilomètres de là. Malgré le mystérieux intérêt de cet endroit, les hommes que j’y vis m’intéressèrent bien davantage. Ils appartenaient visiblement à des classes différentes, et par conséquent n’avaient pas reçu la même éducation; pourtant, leur fraternité de cœur et d’esprit paraissait complète. Ils étaient tous plutôt jeunes, et leurs visages avaient ce caractère que la guerre a donné aux visages français: un caractère d’intelligence plus précise; de volonté plus ferme et de jugement plus sûr; comme si toutes leurs facultés décuplées étaient tendues vers un but suprême, et comme si, ne voyant plus leurs propres intérêts, ils marchaient éblouis par la splendeur de leur haute vision.
De cette éminence, d’où tant d’yeux vigilants sont toujours fixés sur la frontière, nous descendîmes à un village peu éloigné, mais en deçà de la ligne des canons, où l’officier qui commandait le détachement nous offrit le thé dans une charmante vieille maison au jardin en terrasses fleuries. Au bas de ces terrasses, la Lorraine perdue s’étendait jusqu’à l’horizon bleu, et, juste derrière nous, la colline toujours en éveil faisait bonne garde jour et nuit. La douceur de cette heure, la paix de ce jardin rendaient plus accablante encore l’horreur de la sombre tragédie.
Du village, la route descendait vers la forêt, dont nous voyions la tache sombre de là-haut quand nous dominions la plaine. Nous nous arrêtâmes près d’une colonie de huttes d’aspect curieusement exotique qui surgissaient entre les branches. Elles-mêmes présentaient une si fantastique combinaison de gazon, de branches et de feuillages qu’elles semblaient quelque forme transitoire entre l’arbre et la maison. Nous étions dans ce qu’ils appellent au front un «village nègre» des tranchées de seconde ligne. Cette colonie abritée où les hommes se tiennent au repos, est aménagée avec un souci tout particulier du confort: les maisons en partie souterraines sont reliées entre elles par des boyaux profonds et sinueux sur lesquels on a jeté de légers ponts rustiques, et leurs toits, presque au ras du sol, sont faits de mottes de terre presque impénétrables aux obus. Et pourtant ce sont de vraies maisons, avec de vraies portes et de vraies fenêtres sous leurs auvents de gazon; à l’intérieur il y a de vrais meubles, et devant les portes de vraies corbeilles de pensées et de pâquerettes. Dans la hutte du colonel, un grand bouquet de fleurs de printemps s’épanouissait sur la table; et partout c’était la même propreté, le même ordre, la même recherche amusante du joli. Les hommes dînaient assis à de longues tables sous les arbres. Leurs visages fatigués n’étaient pas rasés, leurs uniformes de coupe et de couleurs disparates étaient défraîchis. Ils étaient au repos et de bonne humeur; mais sur la figure de chacun d’eux on retrouvait le caractère qui m’avait frappée là-haut sur la colline. Chaque fois que je vais au front j’ai, en voyant les hommes, la même impression: c’est que l’unique pensée de la Défense de la France vit dans l’esprit et dans le cœur de chaque soldat avec autant d’intensité que dans l’esprit et dans le cœur de leurs chefs.
Nous marchâmes jusqu’à la lisière de la forêt. A travers la palissade de branches qui lui servait de clôture, nous pouvions voir, à un kilomètre environ, de l’autre côté d’un champ, les toits d’un petit village tranquille. Je m’avançai de quelques pas dans le champ; mais je me sentis vivement tirée en arrière. «Prenez garde—ce sont les tranchées.»—Ce qui nous semblait un sillon tracé par une charrue était bel et bien la ligne ennemie; et dans le petit village tranquille les canons français veillaient. Tout à coup, pendant que nous étions là, ils parlèrent. A ce moment même, nous entendîmes ce bruit d’un aéroplane, ce grrr, auquel on ne saurait se tromper, et nous vîmes, bien haut dans le ciel, l’oiseau de malheur comme un point noir. Immédiatement, la mitrailleuse perchée sur la colline se fit aussi entendre. Les hommes quittèrent leur dîner pour essayer de voir quelque chose à travers les arbres; et le taube, se voyant signalé, fit demi-tour et se réfugia derrière les nuages.
17 mai.
Aujourd’hui nous partîmes animés plus que jamais d’un esprit d’aventure.
Jusqu’à présent on nous avait toujours dit à l’avance ce que nous pourrions voir, et jusqu’où l’on nous permettrait d’aller; aujourd’hui, nous nous lancions dans l’inconnu. A partir d’un certain point, nous nous savions absolument entre les mains d’un colonel de chasseurs à pied: notre destinée dépendait de son bon vouloir.
Pour le rejoindre dans les replis des montagnes du sud-est il fallut faire beaucoup de chemin. Un officier d’état-major nous accompagna. Nous dépassâmes les ruines d’une ville bombardée au pied de la montagne; puis, en suivant une vallée étroite bordée de falaises boisées, nous arrivâmes à un endroit où était établi le colonel de la brigade. Après un court colloque entre le colonel et notre officier d’état-major, on nous adjoignit un capitaine de chasseurs et nous repartîmes. Notre route traversait une ville si exposée que notre compagnon du quartier général suggéra qu’il serait peut-être sage de l’éviter; mais notre nouveau guide ne voulut pas nous imposer une telle déception. «Oh! dit-il, l’auto ne s’arrêtera pas. Nous ne ferons que traverser la ville au plus vite.» Et dans l’excès de sa bonne volonté, il nous permit même de ralentir un peu l’allure...
Oh! pauvre ville! quand nous y arrivâmes, par une route labourée d’obus tout récemment tombés, je n’eus aucune envie de m’y arrêter. Je n’avais qu’un désir: partir et effacer ce souvenir de ma mémoire... Ce qui était particulièrement douloureux, c’est que cette ville n’était pas tout à fait morte: au milieu de son agonie il lui restait une faible lueur de vie. Quelques enfants jouaient encore dans ses rues dévastées, sous la surveillance de leurs mères aux visages hâves, qui les guettaient par les portes des caves. «Je sais bien qu’ils ne devraient pas être là, dit le capitaine, mais il y en a environ cent cinquante qui ont tellement supplié que le colonel leur a permis de rester. L’officier commandant a l’œil sur eux, et quand il donne le signal ils rentrent au plus vite dans leurs terriers. Il paraît qu’ils sont très obéissants. C’est à sa demande qu’on leur a permis de rester.»
Nous nous élevâmes de plus en plus dans les montagnes, et peu à peu la beauté du paysage effaça l’horrible vision des angoisses humaines. Nous étions dans des bois de sapins; l’air en était embaumé; le sol exhalait la fraîche odeur de la pluie récente, et de petites cascades faisaient frissonner les branches au-dessus des eaux cachées. Partout, nous ne voyions que la forêt: elle couvrait les collines, descendait dans la vallée étroite, et allait se perdre dans un lointain bleuté. A un tournant, nous rencontrâmes une compagnie de soldats portant des bêches et des sacs à outils: ils allaient creuser des tranchées sur les hauteurs. La vie doit être meilleure ici, dans cet air cristallin, que dans la boue de l’Argonne ou dans les brouillards du Nord, et le vent frais de la montagne donne aux soldats un air de santé.
Nous montâmes toujours, jusqu’à une cime où nous fîmes halte dans un autre «village nègre»: presque une ville cette fois. Des soldats entourèrent l’automobile; chasseurs à pied aux uniformes passés et couverts de la boue des tranchées. C’était un plaisir pour eux que de voir des figures nouvelles, car peu de visiteurs viennent jusque-là, et ils nous accueillirent par un grand cri de «Vive l’Amérique!» «L’Amérique» se sentait heureuse et fière d’être là, dans cette atmosphère de courage et de résistance obstinée. La plupart de ces hommes étaient des réservistes, c’est-à-dire mariés et ayant passé l’âge où le combat passionne. Depuis bien des mois, sur ce côté du front, il n’y a pas eu d’action, pas de grande aventure pour enflammer l’imagination. La vie s’y est écoulée monotone, sans autre but que celui de surveiller et de tenir bon. Nous lisions tout cela sur la figure des soldats; on ne voyait pas dans leurs yeux la flamme d’une fougue impétueuse, mais l’expression réfléchie d’hommes qui savent ce que la patrie attend d’eux, et qui tiendront jusqu’au jour de la victoire ou de la mort.
En attendant, ils avaient tiré le meilleur parti possible de la situation, et s’étaient organisé, dans ce coin de forêt, une colonie qui eût fait la joie d’écoliers en vacances. Il y avait une réelle recherche d’architecture dans leurs constructions rustiques.
Dans le souterrain du colonel, une longue table décorée de tulipes et de lilas était préparée pour le thé. Dans d’autres de ces catacombes hospitalières nous vîmes des rangées de couchettes, des tables servies, des casseroles appétissantes grésillant sur un bon feu. Partout, des inventions ingénieuses de mobilier rustique et de décoration intérieure. Plus loin, un passage conduisait, à travers un fourré de sapins, à un hôpital caché, merveille d’aménagement souterrain.
Pendant que nous causions avec le chirurgien, un soldat rentra, venant des tranchées: un homme barbu, d’âge moyen, dont la mine n’avait rien de martial; une de ces figures comme il y en a par centaines dans la foule en France. Il avait une blessure au crâne qu’on venait de panser, et il était très pâle. Le colonel s’arrêta pour lui poser quelques questions, puis lui dit:
—«Eh bien! ça commence à aller mieux?»—«Oui, mon colonel.»
—«Bon. Dans un ou deux jours, on va penser à retourner aux tranchées, hein?»—«J’y vais de ce pas, mon colonel.»
De part et d’autre, cela fut dit avec une parfaite simplicité. Le colonel ajouta seulement: «Allons, très bien, mon ami,» et il posa sa main affectueusement sur l’épaule de l’homme.
Nous visitâmes ensuite une hutte au toit de gazon «A l’enseigne des artisans ambulants», où deux ou trois soldats modelaient et ciselaient toutes sortes de babioles faites avec l’aluminium des obus allemands. L’un d’entre eux terminait une bague avec deux têtes de faunes finement ciselées; un autre m’offrit un «pickelhaube» microscopique, minutieusement complet dans les moindres détails et incrusté d’un aigle de bronze pris dans un pfennig impérial. Il y a beaucoup de ces fabricants de bagues parmi les soldats du front, et le dessin sobre et archaïque de leurs bijoux est une preuve de la sûreté du goût français. Mais ceux que nous venions de visiter se trouvaient être des orfèvres de Paris qui étaient trop modestes en se qualifiant d’«artisans», et officiers et soldats étaient visiblement fiers de leur ouvrage.
Plus haut, discrètement à l’ombre de la futaie, s’élevait un autre petit bâtiment; un abri en troncs d’arbres, couvrant un autel orné de candélabres et de fleurs. La messe y est dite par un prêtre-soldat au milieu de l’assemblée agenouillée entre les troncs des sapins: c’est la vivante image de la vieille métaphore de la forêt prototype des cathédrales. Tout auprès de la chapelle s’étend le cimetière où chaque jour les hommes déposent quelques-uns de leurs camarades: ceux des pères de famille qui ne rentreront plus au foyer.
L’entretien de ce cimetière est confié tout entier aux troupiers et leur piété a des trésors d’invention pour orner ces tombes. Ils descendent jusque dans la vallée chercher les fleurs dont ils les couvrent, et souvent ils réunissent leurs économies pour placer sur celle d’un camarade favori quelque couronne plus durable, en verroterie ou en métal.
L’après-midi finissait et beaucoup de soldats erraient dans les sentiers entre les tombes. «C’est leur promenade préférée du soir,» nous dit le colonel. Il s’arrêta pour nous montrer l’une de ces tombes, surchargée de mémentos et de couronnes de perles: c’était celle du dernier d’entre eux tombé. «Il a été cité à l’ordre du jour...,» et les soldats qui nous entouraient se redressèrent avec orgueil, comme si l’honneur décerné à leur camarade rejaillissait sur eux tous, et qu’ils fussent désireux de s’assurer que nous comprenions ce qui les rendait si fiers...
«Et maintenant, dit notre capitaine de chasseurs, que vous avez vu des tranchées de seconde ligne, que diriez-vous d’un aperçu d’une tranchée de première?»
Nous le suivîmes plus haut encore, puis nous nous enfournâmes dans un profond fossé de terre rouge qui conduisait aux premières lignes. Pour y arriver il fallait grimper longtemps sous les sapins mouillés, puis escalader la crête de la colline et descendre en zigzag de l’autre côté. Nous marchions un à un, le menton au niveau du haut de la tranchée, sous un abri de branches vertes. Le boyau s’enfonçait avec des détours presque à pic, dans le ravin profond. Soudain, à un tournant, nous arrivâmes à un poste d’observation: le guetteur était là, nous tournant le dos, l’œil rivé à une ouverture ménagée dans la palissade de branches de sapin entrelacées. Au prochain détour, il y avait un autre poste; mais là c’était une mitrailleuse qui veillait de son œil cerclé de fer. Nous étions arrivés à une centaine de mètres des lignes allemandes, cachées comme les nôtres, mais de l’autre côté de l’étroit ravin. On se sentait dans une mystérieuse atmosphère de fièvre produite par le grand silence et par le fait de savoir l’ennemi si proche, derrière les arbres de l’autre pente. Tout à coup, un bruit sec: c’était une balle ricochant contre le tronc d’un arbre à quelques mètres au-dessus de nos têtes.
«Ah! c’est encore le tireur posté dans l’arbre, dit notre guide. Ne parlez plus, je vous prie; il est en face de nous, et dès qu’il entend des voix, il tire. Mais nous finirons bien par le repérer.»
Nous marchâmes en silence jusqu’à un tournant où le boyau s’élargissait; là, des soldats étaient assis sur le bord d’un rocher, aussi calmes que s’ils avaient attendu leurs bocks à la terrasse d’un café du boulevard.
«Pas plus loin, s’il vous plaît,» dit l’officier, en me retenant par le bras; et je m’arrêtai. Nous étions donc réellement dans une tranchée de première ligne! Cette pensée me faisait un peu battre le cœur: mais, sans l’indiscret qui nous écoutait dans son arbre, et qui tira encore un ou deux coups de fusil, et sans le guetteur immobile dont nous voyions le dos dans l’enfoncement de la claie, nous aurions pu nous croire à dix lieues de l’ennemi. Peut-être que le capitaine de chasseurs devina ma déception, car au moment où j’allais revenir sur mes pas il me dit, avec un petit sourire malicieux: «Avez-vous très envie d’aller un peu plus loin?—Oui.—Eh! bien, alors, venez...»
Nous dépassâmes les soldats assis sur le rocher et nous desçendîmes assez longtemps encore, jusqu’aux derniers arbres au fond du ravin. Le tireur s’était tu, et dans le silence profond on n’entendait plus que la chute des gouttes de pluie sur les feuilles. Nous étions arrivés à la fin du terrier, et le capitaine me fit signe que je pouvais risquer un regard au dehors. Au-dessous de moi je vis une prairie étroite d’un vert éclatant et, en face, une falaise boisée qui s’élevait à pic. Rien de plus. La falaise boisée fourmillait d’Allemands: quelques pas à peine nous en séparaient, et cependant tout était enveloppé du silence et de la paix de la forêt. Une fois encore, et pour un instant, j’eus l’impression d’un génie du mal, invisible et pourtant présent, imprégnant tout ce paysage de quelque invisible émanation de haine; mais l’impression se dissipa vite, me laissant en face d’un vallon sans danger ni mystère, comme il y en a tant dans la montagne.
Nous nous mîmes à regrimper la pente, revenant par le même boyau, dépassant les soldats assis, la mitrailleuse et le guetteur immobile. Il nous entendit, laissa l’officier passer, et, tournant la tête avec un signe d’intelligence, dit: «Voulez-vous regarder en bas?» Puis il s’écarta de l’ouverture et nous fit place. De son poste d’observation on dominait le ravin, et regardant entre les branches entrelacées de la palissade on voyait... au fond du ravin paisible, à mi-chemin entre une falaise et l’autre, un uniforme gris gisant par terre. C’était un cadavre allemand.—«Il y a trois jours qu’il est là; ils ne peuvent pas arriver jusqu’à lui pour le reprendre,» expliqua le guetteur. Il reprit son poste d’observation; et je me sentis presque soulagée de savoir que l’ennemi qui était là, de l’autre côté du ravin, n’était pas un monstre intangible mais un adversaire humain qu’on pouvait voir et atteindre.
Le soleil était couché quand nous revînmes à notre point de départ dans le village souterrain. Les chasseurs à pied flânaient le long de la route en bavardant et s’attardaient en groupe autour de notre auto. Il y avait longtemps qu’ils n’avaient vu des figures de l’autre vie, de cette vie qu’ils avaient quittée depuis près d’un an, et où il ne leur avait pas été permis de retourner pour un seul jour. Quand ils nous dirent gaiement adieu, nous sentîmes sous leur bonne humeur et leurs plaisanteries un fond de nostalgie mélancolique; mais nous comprîmes que ce fugitif regret d’un monde qu’ils avaient laissé loin derrière eux passerait bien vite pour faire place à l’unique pensée qui remplit leurs esprits: garder le morceau de France dont on leur a confié la défense. Cette unité de pensée, qui anime tous les soldats français, frappe vivement tous ceux qui ont été au front. L’impression ressort peut-être moins de ce qu’on leur entend dire que du regard qu’on voit dans leurs yeux. Toujours ce regard est là, même quand ils font des plaisanteries de tranchées ou grillent les cigarettes qu’on leur offre; et si on les rencontre inopinément au tournant d’une route, le regard est là aussi. Il n’a pas cessé de nous suivre, ce regard, pendant que nous descendions à travers la forêt à la tombée du jour; et, en longeant le ravin qui sépare les deux armées, nous nous sentions pénétrés de la certitude que de l’autre côté de ce ravin étaient les hommes qui avaient fait la guerre, tandis que de ce côté-ci étaient les hommes que la guerre avait faits.