CHAPITRE III.
Etrange maniére dont l’Auteur divertit l’Empereur & la Noblesse de l’un & de l’autre Sexe de la Cour de Lilliput. Autres divertissemens de cette Cour. L’Auteur est mis en liberté à de certaines conditions.
MA douceur & ma bonne conduite, m’avoient tellement acquis la bienveillance, non seulement de l’Empereur & de sa Cour, mais même de l’Armée, & de tout le Peuple en général; que je commençai à concevoir l’esperance que dans peu je ferois mis en liberté. Je fis tout ce qui me fut possible, pour cultiver ces dispositions favorables. Les Naturels du Païs parvinrent peu à peu à n’avoir plus peur de moi du tout. Je me couchois quelquefois à terre, & permettois à cinq ou six de danser sur ma main. A la fin même les Garçons & les Filles se hazardérent à jouër à la cligne-musette dans mes cheveux. Je commençois déjà à parler & à entendre passablement leur langue. L’Empereur eut un jour envie de me regaler de quelques-uns des spectacles du Païs, en quoi il faut avouër que les Lilliputiens surpassent toutes les autres Nations du Monde, tant à l’égard de l’adressè que de la magnificence. Aucun spectacle ne me divertit tant, que celui des Danseurs de corde; ils faisoient les sauts les plus perilleux sur un fil blanc fort mince, qui avoit deux pieds en long, & qui étoit tendu à la hauteur de douze pouces de terre. Surquoi il faut, avec la permission du Lecteur, que je m’étende un peu davantage.
Ce divertissement n’est en usage, que parmi ceux qui aspirent à la faveur du Prince, ou à de grands emplois. Ils s’exercent dans cet art, dès leur jeunesse, & ne sont pas toujours remarquables par une naissance distinguée, ou par une belle éducation. Quand quelque emploi considerable est vacant, par la mort ou par la disgrace de celui qui en avoit été revêtu (ce qui arrive assez souvent) cinq ou six de ces Candidats demandent permission à l’Empereur de danser sur la corde devant lui & devant toute sa Cour; & celui qui saute le plus haut sans tomber, obtient la charge en question. Très-souvent les Premiers Ministres eux-mêmes sont obligez de montrer leur adresse, & de donner en présence de l’Empereur, des preuves qu’ils conservent encore leur premiére agilité. Tout le monde convient que Flimnap le Trésorier, en faisant une cabriole sur une corde tendue, s’éleve en l’air tout au moins d’un pouce plus haut qu’aucun autre Seigneur de tout l’Empire, Mon ami Reldresal, Premier Sécretaire des Affaires secrettes, est à mon avis, quoique peut être je fois trop prévenu en sa faveur, le second après le Trésorier; le reste des Seigneurs n’en approche pas.
Ces divertissemens causent souvent de grands malheurs, dont plusieurs se trouvent dans l’Histoire. J’ai vû de mes propres yeux deux ou trois Candidats se disloquer ou se casser quelque Membre. Mais le danger est bien plus grand, quand les Ministres eux mêmes sont obligez de faire paroitre leur adresse; car pour surpasser leurs rivaux, & en quelque sorte eux-mêmes, ils font de si prodigieux efforts, qu’il n’y a presque aucun d’eux qui n’ait fait quelque chute, & quelques-uns jusques à deux ou trois. On m’a assuré qu’environ deux ans avant mon arrivée, Flimnap se seroit sûrement cassé la tête, si un des coussins de l’Empereur, qui par hazard se trouvoit à terre, n’eut diminué la force du coup.
Il y a encore une autre Recréation, mais qui ne se prend que dans de certaines occasions, & seulement en présence de l’Empereur, de l’Imperatrice, & du Prémier Ministre. L’Empereur met sur une table trois fils de soye, dont chacun est de la longueur de six pouces. L’un est de couleur de pourpre, l’autre jaune, & le dernier blanc. Ces fils sont proposez comme des prix, à ceux que l’Empereur veut distinguer par une marque éclatante & particuliére de faveur. La cérémonie s’en fait dans une des plus grandes sales de Sa Majesté. C’est là que les Candidats sont obligez de subir une épreuve d’adresse, bien différente de la précedente, & telle que je n’ai jamais rien vû dans aucun endroit du vieux ou du nouveau Monde, qui y eut le moindre rapport. L’Empereur tient entre ses mains un bâton, dont les deux bouts sont paralleles à l’Horison, & c’est aux Candidats à s’avancer un à un, & à sauter tantôt par dessus le bâton, & tantôt à se glisser par dessous, suivant qu’il est plus élevé ou plus bas. Ce manege se réïtére plus d’une fois, Quelquefois l’Empereur tient un bout du bâton, & le Premier Ministre l’autre. D’autrefois même le Premier Ministre le tient tout seul. Celui qui montre le plus de souplesse & d’agilité, & qui se fatigue le moins à sauter & à ramper, obtient pour recompense le fil couleur de pourpre; le jaune est donné à celui qui suit, & le blanc au troisiéme: Tous s’en parent, en se le mettant autour du corps, & il y a peu de Seigneurs distinguez à cette Cour, qui ne soient ornez de quelqu’une de ces Ceintures.
Les Chevaux de l’Armée, & ceux des Ecuries Royales, ayant été conduits tous les jours devant moi, étoient dejà si accoutumez à ma vuë, qu’ils venoient jusques sur mes pieds sans faire des écarts. Les Cavaliers les faisoient sauter par dessus ma main, quand je la mettois à terre; & un des Piqueurs de l’Empereur, passa avec son Cheval par dessus mon pied, soulier & tout, ce qui étoit en verité un saut prodigieux. J’eus le bonheur de divertir un jour l’Empereur d’une maniére fort extraordinaire. Je le priai de donner ordre qu’on me fournit quelques bâtons qui eussent deux pieds de hauteur, & qui fussent de la grosseur d’une canne ordinaire. Il commanda au Grand Maitre de ses Forêts de me les faire avoir: il en eut soin, & le lendemain je vis arriver six Forêtiers avec autant de chariots chargez de ces sortes de bâtons que j’avois demandez, & dont chacun étoit tiré par huit Chevaux. Je pris neuf de ces bâtons que je fichai bien en terre, & que je disposai de maniére qu’ils formoient un quarré de deux pieds & demi; j’attachai à chaque côté un bâton à la hauteur de deux pieds de terre, & de telle façon qu’ils étoient tous paralléles entr’eux. Après cela j’attachai mon mouchoir aux neuf bâtons que j’avois mis en terre, & je l’étendis de tous côtez, jusqu’à ce qu’il fut tendu, comme le dessus d’un Tambour: les quatre bâtons paralléles qui étoient plus élevez de cinq pouces que le mouchoir, servant de rebord de tous côtez. Quand j’eus achevé mon ouvrage, je demandai à l’Empereur, que deux douzaines de ses meilleurs Chevaux fussent exercez dessus cette Plaine. L’Empereur ayant agréé ma demande, je les pris l’un après l’autre, avec les Officiers qui les montoient, & je les plaçai sur mon mouchoir. Dès qu’ils furent rangez en ordre, ils se divisérent en deux pelotons, escarmouchérent pour rire, tirérent des flêches qui ne pouvoient faire aucun mal à ceux contre qui elles étoient tirées, mirent flamberge au vent, en vinrent aux mains, & pour tout dire en un mot, montrérent qu’ils entendoient parfaitement bien plusieurs régles de l’Art Militaire. Les bâtons paralléles empêchoient qu’eux & leurs Chevaux ne pussent tomber à terre; & l’Empereur trouva un si grand plaisir à ce spectacle, qu’il ordonna qu’il seroit réïteré pendant plusieurs jours, & voulut même une fois être placé sur mon mouchoir, & ordonner les mouvemens de ses Cavaliers. Il persuada aussi à l’Imperatrice, quoi que ce ne fut pas sans peine, de permettre que je la tinsse dans son fauteuil, à la distance de deux verges de mon mouchoir, d’où elle pouroit aisément voir tout ce qui se passeroit. Ce fut un grand bonheur pour moi qu’il n’arrivât aucun malheur dans tous ces divertissemens: Une fois seulement un Cheval fougueux qui appartenoit à un des Capitaines, d’un coup de pied fit un trou dans mon mouchoir, & tomba à la renverse avec le Cavalier lier qui le montoit; mais je les relevai l’un & l’autre au plus vite, après avoir bouché le trou d’une main, je me servis de l’autre pour mettre la troupe à terre. Le Cheval s’étoit fait une entorse à l’épaule gauche, mais le Cavalier ne s’étoit fait aucun mal, & je raccommodai mon mouchoir le mieux qu’il me fut possible; cependant j’eus soin de ne l’exposer plus à l’avenir à de pareils dangers.
Deux ou trois jours avant que je fusse mis en liberté, pendant que j’amusois la Cour par toutes ces merveilles, il arriva un Exprès, pour informer l’Empereur que quelques uns de ses Sujets, en se promenant près de l’endroit ou j’avois eté trouvé, avoient découvert une grande chose noire, qui etoit à terre, d’une figure fort bizarre, dont les bords s’étendoient en rond, & qui étoit au milieu de la hauteur d’un homme, ayant au reste, à peu près la méme étendue que la chambre à coucher de Sa Majesté; que ce n’étoit pas une Créature vivante, comme on l’avoit craint d’abord, puis qu’après en avoir plusieurs fois fait le tour, on ne s’étoit pas apperçu qu’elle fit le moindre mouvement: Qu’en montant sur les épaules des autres, quelques uns d’eux étoient parvenus jusqu’au sommet, qui étoit fort uni, & qu’en frapant du pied ils avoient trouvé que la Machine étoit creuse en dedans; qu’il leur sembloit probable qu’elle devoit appartenir à l’Homme Montagne, & que si Sa Majesté le trouvoit bon, ils entreprenoient de la transporter à la Cour, pourvû qu’ils eussent seulement cinq Chevaux. Je compris d’abord ce qu’ils vouloient dire, & je fus charmé de tout mon cœur de la nouvelle qu’ils apportoient. Il semble que dès que je me fus sauvé à terre après mon Naufrage, j’étois tellement troublé, qu’avant que d’arriver dans Pendroit ou je m’endormis, mon Chapeau, que j’avois attaché autour de ma tête pendant que jeramois, & qui avoit bien tenu durant le temps que j’avois nagé, étoit tombé sans que je m’en apperçusse. Je suppliai Sa Majesté Imperiale qu’on me l’apportât au plutôt, & je lui en décrivis la nature & l’usage. Je l’eus le lendemain, mais fort mal conditionné: ils y avoient fait deux trous à un pouce & demi du bord, & y avoient attaché deux crochets, par lesquels ils avoient passé une longue corde, pour mieux lier mon chapeau aux Harnois des Chevaux: & c’est de cette maniére qu’il fit plus d’un demi mile d’Angleterre. Mais comme le terrain de ce pays est fort uni, il ne fut pas tant endommagé que j’aurois bien crû.
Deux jours après cette Avanture, l’Empereur ayant ordonné à cette partie de son Armée, qui se trouvoit dans & autour la Capitale, de se tenir prête au premier ordre, imagina un divertissement fort singulier. Il souhaita que je me tinsse comme un Colosse, les jambes écartées autant que je pourrois. Il commanda alors à son General, qui étoit un grand Capitaine & fort de mes Amis, de faire ranger les Troupes en bon ordre, & de les faire marcher dessous moi; les Fantassins formant un front de vingt quatre, & les Cavaliers de seize, Tambours battants, enseignes déployées, & piques dressées. Trois mille Fantassins & mille Cavaliers me passerent ainsi entre les jambes. Sa Majesté commanda sous peine de mort, que chaque Soldat dans sa marche observeroit les plus exactes Régles de la Décence à mon égard. Cet ordre cependant n’empécha pas que quelques jeunes Officiers ne levassent les yeux en haut en passant sous moi. Et pour dire le vrai, mes Culottes étoient alors si délabrées, qu’elles faisoient du moins entrevoir quelques sujets de risée & d’admiration.
J’avois fait tant d’instance pour obtenir ma liberté, que la chose fut enfin proposée, premiérement dans le Cabinet de Sa Majesté, & ensuite en plein Conseil. Il n’y eut personne qui s’y opposât, excepté Skyresh Bolgolam, qui, sans que je lui en eusse donné le moindre sujet, fit éclater contre moi une haine mortelle: Mais malgré lui, tout le Conseil décida en ma faveur, & cette décision fut ratifiée par l’Empereur. Ce Ministre, qui se montroit si fort mon ennemi, étoit le Galbet, c’est à dire, l’Amiral du Royaume, & fort avant dans les bonnes graces de l’Empereur: D’ailleurs, rompu dans les Affaires, mais d’un naturel chagrin, & d’une humeur incommode. Cependant il se rendit à lafin, mais obtint en même temps, que ce seroit lui qui dresseroit les Articles & les Conditions auxquelles ma liberté me seroit accordée, & que je m’engagerois par serment d’observer. Skyresh Bolgolam m’apporta lui même ces Articles, accompagné de deux sous-Secretaires, & de quelques autres personnes de distinction. Après qu’on m’en eut fait la lecture, je fus obligé d’en jurer l’observation, premiérement à la maniére de mon pays, & puis suivant celle que prescrivent leurs loix; qui étoit de tenir mon pied droit dans ma main gauche, de placer le doigt du milieu de ma main droite sur le sommet de ma tête, & le pouce sur le bout superieur de mon oreille droite. Comme le Lecteur sera peut être curieux d’avoir quelques idées du style & des façons de parler de cé peuple, & de savoir les Conditions, auxquelles ma liberté me fut rendue, j’ay cru qu’il ne seroit pas fâché d’en voir la Traduction, que j’ay taché de faire avec toute la fidelité possible, & que voici.
Golbasto Momaren Evlame Gurdilo Shefin Mully Ully Gue, Tres-Puissant Empereur de Lilliput, les Delices & la Terreur de l’Univers, dont les Pays ont d’étendue cinq mille Blustrugs, (environ douze miles de circuit) & n’ont d’autres bornes que celles de la Terre; Monarque des Monarques, plus grand que les Fils des Hommes; dont les pieds touchent au centre de la Terre, & dont la Tête atteint jusqu’au Soleil: qui d’un seul regard fait trembler les Princes de la Terre; Aimable comme le Printemps, Agréable comme l’Eté, Fécond comme l’Automne, & Terrible comme l’Hyver. Sa Très-Sublime Majesté propose à l’Homme-Montagne, arrivé depuis quelque temps dans son redoutable Empire, les Articles suivans, qu’il s’engagera par Serment d’observer.
Prémiérement, l’Homme-Montagne ne sortira pas de nos Etats sans en avoir une permission scellée du Grand sceau.
2. Il n’entrera point dans nôtre Capitale, sans un ordre exprès de nôtre part; & quand il y viendra, les Habitants en seront avertis deux heures auparavant, afin d’avoir le temps de se retirer chez eux.
3. Le susdit Homme-Montagne bornera ses promenades aux principaux Grands-chemins, & se gardera bien de se promener ou de se coucher dans une Prairie, ou dans un Champ de bled.
4. Quand il se promenera dans les Grands-chemins, il prendra bien garde de ne pas marcher sur le corps de quelqu’un de nos Amez sujets, ni sur leurs Chevaux & Voitures: il ne pourra même prendre aucun de nos sujets dans ses mains, à moins qu’ils n’y consentent.
5. S’il arrive qu’il faille envoyer quelque part un exprès en grande hâte, l’Homme-Montagne sera obligé une fois chaque lune de transporter dans sa poche le Messager & le Cheval à la distance de six journées de chemin, & (s’il en étoit requis,) de rapporter le Messager sain & sauf en presence de Sa Majesté.
6. Il entrera en alliance avec nous contre les Habitans de l’Isle de Blefuscu, & fera tous ses efforts pour détruire la Flote, avec laquelle ils se préparent à faire une descente dans nôtre Empire.
7. Dans ses heures de loisir il sera tenu d’aider nos Ouvriers à lever quelques grandes pierres, qui doivent servir a la construction de la muraille de nôtre grand Parc, & à celles de quelques Maisons Royales.
8. Le dit Homme Montagne donnera, dans le temps de deux lunes, une Description exacte du circuit de nôtre Empire, & ses pas serviront de mesure dans ce calcul.
Enfin quand l’Homme Montagne aura juré solemnellement d’observer tous ces Articles, il lui sera fourni chaque jour une quantité de mets & de breuvage, dont 1724 de nos sujets pourroient se nourrir; d’ailleurs, il aura toûjours un libre accès à nôtre Personne Imperiale, avec d’autres marques de nôtre Faveur. Donné dans nôtre Palais de Belfaborac, le douziéme jour de la quatre vingt & onziéme lune de nôtre Régne.
Je signai & jurai avec grand plaisir l’observation de ces Articles, quoi qu’il y en eut quelques uns qui ne m’étoient pas fort honorables, & que je ne pouvois attribuer qu’a la mauvaise volonté du Grand Amiral Skyresh Bolgolam. Après quoi mes chaines me surent d’abord ôtées, & l’Empereur lui même me fit l’honneur d’être present à toute la cérémonie. Je me prosternai à ses pieds pour lui faire mes remercimens, mais il m’ordonna de me lever, & après m’avoir dit plusieurs choses, que ma modestie & la crainte d’être taxé de vanité m’empêchent de répeter, il ajouta qu’il esperoit que je ne manquerois à aucun point de mon devoir, & que je me rendrois digne des graces qu’il m’avoit dejà faites, & de celles qu’il avoit dessein de me faire à l’avenir.
Le Lecteur n’a pas oublié que dans le dernier des articles dont j’avois juré l’observation, l’Empereur m’avoit assigné chaque jour une quantité de mets & de breuvage, qui auroit pû suffire à 1724 Lilliputiens. Quelque temps après, je demandai à un Ami que j’avois à la Cour pourquoi on avoit précisement déterminé ce nombre; il me répondit que les Mathematiciens de Sa Majesté, ayant pris la hauteur de mon corps par le moien d’un quart de Cercle, & trouvant qu’il avoit avec les leurs la proportion de douze à un, ils avoient conclu de ce que leurs corps & le mien étoient similaires, qu’il faloit que le mien contint 1724 des leurs, & que par conséquent il avoit besoin d’autant de nourriture qu’il en faloit à ce nombre de Lilliputiens. Ce qui suffit pour donner à mes lecteurs une idée de l’industrie de ce Peuple, aussi bien que de la prudente & tres exacte œconomie du grand Prince qui les gouverne.
CHAP. IV.
Description de la Capitale de Lilliput, nommée Mildendo, & du Palais de l’Empereur. Conversation entre l’Auteur & un des premiers Sécretaires sur les Affaires de l’Empire. L’Auteur s’offre à servir l’Empereur contre ses Ennemis.
LA premiére Requête que je fis après avoir obtenu ma liberté, fut d’avoir la permission de voir Mildendo, la Capitale; l’Empereur y consentit volontiers, en me recommandant bien expressément de ne faire aucun mal aux Habitans, ni aucun dommage à leurs Maisons. Mon arrivée prochaine à la Capitale, fut notifiée au Peuple par une Proclamation. Le Mur qui entoure Mildendo, est haut de deux pieds & demi & à tout au moins onze pouces de largeur, tellement que sur le haut de la Muraille même on peut faire le tour de la ville en Carosse. A la distance de dix pieds, les unes des autres, il y a de fortes Tours, qui en cas de siége, seroient d’un grand secours pour la défense de la place. Je fis une enjambée par dessus la grande Porte qui regarde l’Occident, & passai le plus adroitement qu’il me fut possible par les deux principales rues, n’ayant que ma chemisette, de peur d’endommager les Toits & les goutiéres des Maisons avec les pans de mon habit. Je marchois avec toute la prudence imaginable, afin de ne point mettre le pied sur quelcun qui se seroit oublié dans les ruës, quoique l’ordre fut très formel, que si quelqu’un se trouvoit hors de chez lui, ce seroit à ses propres risques. Les Fenêtres des greniers & le dessus des Maisons contenoient un si grand nombre de spectateurs, que je ne me souviens pas d’avoir jamais tant vû de peuples à la fois. La ville est bâtie en quarré, chaque côté de la muraille ayant cinq cent pieds en longueur. Les deux grandes ruës qui se croisent & divisent la ville en quatre quartiers, sont larges de cinq pieds. Les autres ruës plus étroites dans lesquelles je ne pus entrer, mais que je vis seulement en passant, ont depuis douze jusqu’à dix huit pouces de largeur. La Ville peut contenir environ cinq cent mille ames. Les Maisons y ont depuis trois jusqu’à cinq étages, & l’on trouve de tout aux Marchez & dans les Boutiques.
Le Palais de l’Empereur est au centre de la Ville, dans l’endroit où les deux grandes ruës se croisent. Il est entouré d’une muraille qui a deux pieds de hauteur, & qui est éloignée de vingt pieds des Batimens. Sa Majesté m’avoit permis d’enjamber par dessus cette muraille, & comme l’espace entr’elle & le Palais étoit allez grand, j’eus occasion de considerer celui-ci de tous côtez. La Cour extérieure est un quarré de quarante pieds & contient deux autres Cours. Dans celle qui est la plus interieure sont les Appartemens Imperiaux, que j’avois grande envie de voir; mais ce ne fut pas sans peine que j’en vins à bout, car les grandes portes, par lesquelles on entre d’un quarré dans l’autre, n’avoient que dix huit pouces de hauteur, & n’étoient larges que de sept pouces. Or les bâtimens de la Cour exterieure avoient tout au moins cinq pieds de hauteur, & il m’étoit impossible d’enjamber par dessus, sans que le batiment courut risque d’être extrêmement endommagé, quoique les murailles qui étoient de pierre, fussent très solidement baties, & eussent quatre pouces d’épaisseur. En ce temps là l’Empereur eut grand envie que je visse son Palais; mais il n’y eut moyen que trois jours après, que j’employai à couper avec mon couteau quelques uns des plus grands Arbres du Parc Royal, qui étoit éloigné de la ville d’environ cent verges. Je fis de ces Arbres deux chaises, dont chacune étoit haute de trois pieds, & forte assez pour me porter. Le Peuple ayant été averti une seconde fois, je me rendis de nouveau par la ville au Palais, avec mes deux chaises à la main. Quand je fus venu jusqu’au bord de la Cour extérieure, je montai sur une chaise, & tins l’autre à la main. Celle-ci je la levai en haut, & je la plaçai dans l’espace qu’il y a entre la premiére & la seconde Cour, & qui peut avoir environ huit pieds de largeur. Alors il me fut fort aisé d’enjamber par dessus les batimens d’une chaise sur l’autre, & je retirai ensuite l’autre chaise à moi, par le moyen d’un baton au bout duquel j’avois attaché un crochet. Par cette Invention, je pénetrai jusqu’à la Cour la plus intérieure; & me couchant sur de côté, je m’approchai des Fenêtres de l’étage du milieu, qui avoient été laissées ouvertes à dessein, & vis les plus magnifiques Appartemens dont on puisse se former l’idée. J’y apperçus l’Imperatrice avec les jeunes Princesses, environnées de leurs Dames d’Honneur. Sa Majesté Imperiale me fit le souris du monde le plus gracieux, & me donna hors de la fenêtre sa main à baiser.
Je n’entrerai point dans un plus grand détail sur des Descriptions de ce genre, parce que je les reserve pour un plus grand Ouvrage, qui verra bien-tôt le jour, & qui contiendra une Histoire Générale de cet Empire. Rien n’y sera oublié. Je remonterai jusqu’à sa prémiére Origine, & après avoir parcouru ce qu’il y a de plus mémorable dans les vies des differens Princes qui l’ont gouverné, je parlerai des Guerres que cet Empire a soutenues, des Maximes de Politique & des Loix qui s’y observent, des Coutumes & des Sciences qui y sont en vogue, & de la Religion qu’on y professe. Je ferai mention des Plantes, des Animaux, & de plusieurs autres choses également curieuses & utiles; Mais mon dessein present est seulement de raconter quelques événemens qui sont arrivez dans cet Empire, durant l’espace de neuf mois que j’y ai passez.
Un matin environ quinze jours après que j’eus obtenu ma liberté, Keldresal, Premier Secretaire, (comme ils l’appellent) des Affaires secrétes, vint chez moi, accompagné d’un seul Valet. Il donna ordre que son Carosse l’attendit à une certaine distance, & me pria de lui accorder Audience pendant une heure; ce que je fis très volontiers, eu égard non seulement à sa qualité & à son merite personnel, mais aussi aux bons offices qu’il m’avoit rendus dans mes sollicitations. Je voulus me coucher à terre, afin qu’il fut plus à portée de se faire entendre; mais il aima mieux que je le tinsse dans ma main pendant nôtre conversation. Il commença par me faire des complimens sur le recouvrement de ma liberté, à laquelle, disoit-il, j’ai contribué autant que j’ai pû, quoique ce soit aux circonstances où se trouve nôtre Empire, que vous en soiez principalement redevable; car, ajouta-t’il en continuant son discours, quelque puissant que notre Etat puisse paroitre à des étrangers, il est affoibli par deux maux affreux, une violente Faction au dedans, & un Ennemi redoutable au dehors. A l’égard du premier de ces maux, il faut que vous sachiez, que depuis plus de septante lunes, l’Etat est déchiré par deux Partis, sous les noms de Tramecksan & de Slamecksan, noms qui sont dérivez de la differente hauteur des talons de leurs souliers. A la verité, on ne sauroit nier que la coutume de porter de hauts talons ne soit la plus ancienne: mais quoi qu’il en soit à cet égard, Sa Majesté a resolu de n’employer dans l’administration du Gouvernement, & de ne donner les Charges, qui dépendent de la Couronne, qu’à ceux qui porteront des talons bas, comme vous l’aurez pu remarquer vous mêmes; & si vous y prenez garde, vous verrez que les talons de Sa Majesté Imperiale sont plus bas d’un Drurr, (mesure qui revient à peu près à la quatorziéme partie d’un pouce) qu’aucun de ses Courtisans. La Haine entre ces deux partis va si loin, qu’ils ne voudroient ni manger ni boire, ni même seulement parler ensemble. Les Tramecksan, ou ceux qui portent de hauts talons, sont en plus grand nombre que nous; mais le pouvoir & l’Autorité sont de nôtre côté. Nous craignons que son Altesse Imperiale, l’Héritier de la Couronne, n’ait quelque penchant pour les hauts talons; ce qu’il y a de certain, c’est qu’un de ses talons est tant soit peu plus haut que l’autre, ce qui fait qu’il boite un peu en marchant.
Au milieu de ces Divisions intestines, nous sommes menacez d’une invasion de la part des Habitans de l’Isle de Blefuscu, qui est l’autre grand Empire de l’Univers, & tout au moins aussi étendu & aussi puissant que celui de Lilliput. Car ce que vous nous avez conté qu’il y a d’autres Royaumes dans le Monde, peuplez par des Créatures humaines de vôtre taille, est revoqué en doute par nos Philosophes, qui soupçonnent plutôt que vous étes tombé de la lune, ou de quelqu’une des étoiles; parce qu’il est incontestable qu’une centaine d’hommes de vôtre taille consumeroient en peu de tems tous les Fruits & tous les Troupeaux de cet Empire. Sans compter que, nôtre Histoire, qui remonte jusqu’à six mille lunes, ne parle d’aucun autre Pays que des deux grands Empires de Lilliput & de Blefuscu: lesquels comme j’avois commencé à vous dire, se font une cruelle guerre depuis plus de trente & six lunes: voicy à quelle occasion. Tout le Monde demeure d’accord, qu’anciennement, quand on vouloit manger des œufs, c’étoit au bout le plus large qu’on les cassoit. Or il arriva un jour que le Grand-Pére de l’Empereur régnant, étant encore enfant, & voulant casser un œuf suivant l’ancienne coutume, se coupa un doigt. Surquoi l’Empereur son Pére fit publier un Edit, par lequel il ordonnoit à tous ses sujets sous de grandes peines, de casser leurs œufs au bout le plus étroit. Cet Edit irrita tellement le Peuple, que nos Histoires font mention de six Rebellions dont il fut la cause; & ces Rebellions coutérent la vie à un Empereur, & la Couronne à l’autre. Ces Dissentions domestiques, ont toujours eté fomentées par les Monarques de Blefuscu, qui ont toujours fourni un azile aux Rebelles qui quitoient l’Empire de Lilliput. De compte fait, onze mille personnes, en differens temps, ont mieux aimé mourir que de casser leurs œufs au bout le plus étroit. Plusieurs centaines de vollumes ont été publiez sur cette Controverse; mais les livres de ceux qui s’obstinent à casser leurs œufs suivant l’ancienne maniére ont été défendus depuis long tems, & tout le Parti à été par une loy formelle déclaré incapable de remplir aucune Charge.
Pendant tous ces Troubles, les Empereurs de Blefuscu se sont souvent plains par la bouche de leurs Ambassadeurs, que nous faifions un schisme dans la Religion, en renversant une Doctrine fondamentale de nôtre grand Prophete Luftrog, contenuë au chapitre cinquante & quatriéme du Brundecral, (qui est leur Alcoran.) Mais cette plainte n’a d’autre fondement qu’une vaine glose sur le Texte, dont voici les paroles: Tous les veritables croyans casseront leurs œufs au bout convenable: Or, à mon avis, c’est à la conscience d’un chacun, ou bien au Souverain, qu’appartient de déterminer quel est ce bout. Mais le grand mal est, que les partisans de l’ancienne methode de casser les œufs, qui se sont refugiez à la Cour de Blefuscu, ont eu tant de credit auprès de l’Empereur, & ont été si fort assistez par ceux de leur parti qui sont restés dans leur Patrie, que depuis trente & six lunes, il s’est allumé entre les deux Empires une sanglante Guerre, dont le succez n’a pas toujours répondu à nos souhaits; car quoique les pertes que nos Ennemis ont faites soient plus grandes que les nôtres, nous n’avons pas laissé de perdre quarante Vaisseaux du premier rang, & un bien plus grand nombre d’autres moins considerables, avec trente mille de nos meilleurs Matelots & Soldats. Cependant quoique le nombre de ceux qui ont peri de leur côté monte encore plus haut, ils viennent d’équiper une nombreuse Flote, & s’aprêtent à faire une descente dans nôtre Païs. Dans cette extrémité, Sa Majeste Imperiale, qui a les idées les plus avantageuses de vôtre force & de vôtre courage, m’a commandé de vous exposer l’état de nos affaires.
Je priai le Secretaire d’assurer Sa Majesté de mes très-humbles respects, & de lui dire, qu’il me paroissoit qu’il n’étoit pas dans l’ordre, que moi qui étois un Etranger, je me mélasse dans des affaires de Parti; mais que j’étois prêt à exposer ma vie pour la deffense de sa Personne & de ses Etats, contre tous ceux qui oseroient faire une invasion dans son Empire.
CHAPITRE V.
Par un stratagème inouï l’Auteur prévient une invasion. Titre d’Honneur qui lui est conferé. L’Empereur de Blefuscu envoye des Ambassadeurs pour demander la Paix. Le Feu prend à l’Appartement de l’Imperatrice, mais est éteint par le secours de l’Auteur.
L’Empire de Blefuscu est une Isle située au Nord-Nord-Est de Lilliput dont il n’est separé que par un Canal qui a huit cent verges de largeur. Je n’avois jamais vu le Païs de Blefuscu, & sur la nouvelle de l’invasion, dont Keldresal m’avoit informé, j’évitai de paroitre sur la Côte qui sépare cet Empire de celui de Lilliput, de peur d’être découvert par quelques Vaisseaux des Ennemis, qui ne savoient rien de moi, tout Commerce entre les deux Empires, ayant été défendu pendant la Guerre sous peine de mort; & l’Empereur ayant donné ordre que ses Ports fussent fermés pour tous Vaisseaux, sans aucune exception. Je communiquai à l’Empereur le Projet que j’avois formé de me rendre Maitre de la Flote Ennemie, que tous nos bateurs d’Estrade nous assuroient être à l’ancre au Port, prête à mettre à la voile au premier bon vent. J’interrogeai les plus habiles Gens de Mer, sur la profondeur du Canal, où ils avoient plusieurs fois jetté la sonde: ils me répondirent, que quand l’eau étoit haute, il avoit au milieu soixante & dix Glumgluffs de profondeur, (ce qui revient à six pieds en Europe) & par tout ailleurs cinquante Glumgluffs tout au plus. Je me rendis au bord du Canal, vis à vis de Blefuscu, & après m’être caché derriére une petite hauteur, je pris ma Lunette d’approche, & vis la Flote ennemie à l’ancre, consistant dans une cinquantaine de Vaisseaux de Guerre, & dans un plus grand nombre de Vaisseaux de Transport: Je revins alors chez moi, & donnai ordre (suivant la permission que j’en avois) qu’on me fournit plusieurs cables très-forts, & un bon nombre de Barres de fer. Chaque Cable étoit à peu près de la grosseur d’une ficelle, & les Barres environ de la taille d’une éguille à tricoter. Je triplai les Cables afin de les rendre plus forts, & pour la même raison, je joignis trois Barres ensemble, & j’en attachai les extrémitez à un crochet. Ayant attaché de cette maniére cinquante crochets à autant de Cables, je retournai au Canal, & après avoir ôté mon habit, mes souliers & mes bas, je marchai dans la Mer avec mon colletin de Buffle, environ une demi-heure avant que la Mer fut haute. Je fis le plus de diligence qu’il me fut possible, & vers le milieu du Canal je fus obligé de faire à la nage le chemin de trente verges, avant que de pouvoir prendre pied: Ce fut en moins d’une demie-heure que j’arrivai à la Flote. Les Ennemis furent si effrayez en me voyant, qu’ils se jettérent hors de leurs Vaisseaux à la nage, pour se sauver sur la Côte, où je vis plus de trente mille hommes assemblez. Je pris alors toutes mes Machines, & ayant attaché un crochet à la prouë de chaque Vaisseau, je joignis ensemble tous les Cables par le bout. Pendant ce manége, les Ennemis me tirérent plusieurs milliers de flêches, dont quelques-unes me firent des blessures aux mains, & d’autres au visage; & qui par dessus la douleur, me troublérent beaucoup dans mon ouvrage. Ma plus grande crainte étoit pour ma vuë, que j’aurois perdu à coup sûr, si je ne m’étois avisé d’un expedient admirable pour la conserver. J’avois entr’autres choses dans une poche secrête une paire de Lunettes, qui, comme je croîs l’avoir dit, avoient échappé aux recherches des Commis de l’Empereur. Je les pris, & les attachai le plus fortement que je pus sur mon nez. Ainsi armé, je continuai hardiment mon travail en dépit des flêches, qui continuoient à pleuvoir sur moi, & dont plusieurs donnérent contre les verres de mes Lunettes, mais sans autre effet que de les déranger tant soit peu. J’avois déja attaché tous les crochets, & prenant le nœud où aboutissoient tous les Cables, je commençois à tirer les Vaisseaux: Mais aucun ne bougea, parce qu’ils tenoient tous à leurs Ancres. Que faire dans cet embarras? Je lâchai les cordes, & laissant les crochets attachez aux Vaisseaux, je fus assez hardi pour aller couper avec mon couteau les Cables auquel les Ancres tenoient, & dans cette expedition je reçus une grêle de flêches aux mains & au visage: Après cela, je pris le nœud que j’avois formé du bout de toutes les cordes auxquelles mes crochets étoient attachez, & avec la plus grande facilité du monde, je tirai après moi cinquante des plus grands Vaisseaux de Guerre des Ennemis.
Les Blefuscudiens qui ne s’attendoient nullement à ce que j’allois faire, furent d’abord frapez d’étonnement. Ils m’avoient vû couper les Cables, & s’imaginérent que mon dessein étoit seulement que les Vaisseaux fussent emportez au gré des flots, ou allassent donner les uns contre les autres: Mais quand ils s’apperçurent que toute la Flote se mouvoit en ordre, & qu’ils virent que c’étoit moi qui la tirois, ils firent des cris de désespoir si affreux, qu’il faut les avoir entendus pour pouvoir s’en former une juste idée. Quand je fus hors de danger, je m’arrêtai quelque tems pour ôter les fléchés qui m’étoient restées aux mains & au visage, que j’eus soin de froter de cet onguent dont j’ai fait mention ci-devant. J’ôtai alors mes Lunettes, & après avoir attendu une heure que l’eau baissât un peu, je passai à gué le milieu avec tous les Vaisseaux, & j’arrivai sain & sauf au Port Imperial de Lilliput.
L’Empereur & toute sa Cour se tenoit sur le Rivage, attendant quel seroit le succès de cette étonnante Avanture. Ils virent les Vaisseaux rangez en demi-Lune, qui veuoient à eux; mais ils ne m’apperçurent point, parce que j’étois dans l’eau jusqu’à la poitrine. Quand je fus parvenu jusqu’au milieu du Canal, ils furent encor plus en peine; car j’avois de l’eau jusqu’au cou. L’Empereur se mit en tête que j’étois noyé, & que les Ennemis s’avançoient pour faire une descente: mais ses frayeurs s’évanouïrent bien-tôt; car le Canal devenant moins profond à chaque pas que je faisois, en peu d’instans je fus à portée de me faire entendre, & levant en l’air le nœud que formoient les bouts des Cables auxquelles la Flote étoit attachée, je m’écriai à haute voix, Vive le puissant Empereur de Lilliput. Ce grand Prince me reçut sur le Rivage de la maniére du monde la plus obligeante, & à l’heure même me fit Nardac, qui est le plus haut Titre d’honneur qu’on puisse recevoir dans cet Empire.
Sa Majesté me pria d’achever au premier jour une Entreprise que j’avois si bien commencée, en menant dans ses Ports le reste de la Flote Ennemie; & telle est l’Ambition des Princes, qu’il paroissoit ne pas songer à moins, qu’à reduire tout l’Empire de Blefuscu en Province, qui seroit gouvernée par un Viceroi; qu’à exterminer tous les Rebelles partisans de l’ancienne methode de casser les œufs, qui s’étoient refugiez à la Cour de Blefuscu, & qu’à contraindre le Peuple à suivre la nouvelle maniére, après, quoi il seroit resté seul Monarque de tout l’Univers. Mais je tâchai de le détourner de ce dessein, par plusieurs Argumens, qui m’étoient également suggerez par la Politique & par l’Equité: Et je lui protestai que je serois au désespoir, si j’avois aidé à jetter dans l’esclavage un Peuple libre. L’affaire fut discutée en plein Conseil, & la plus saine partie du Ministére fut de mon avis.
Cette déclaration si hardie que je venois de faire, fut si peu du goût de Sa Majesté Imperiale, qu’elle ne put jamais me la pardonner. Il en fit mention dans son Conseil, dont les plus sages, à ce qui me fut raporté, parurent du moins par leur silence, embrasser mon opinion: mais d’autres qui étoient mes Ennemis secrets, ne purent s’empêcher de lancer quelques traits contre moi, quoique ce fut d’une maniére indirecte. Et depuis ce tems-là il se forma une Cabale entre Sa Majesté & quelques Ministres injustement animez contre moi, qui pensa me couter la vie. Tant il est vrai, que les services les plus importans qu’on rend aux Princes, sont entiérement oubliez, dès qu’on refuse une seule fois de se prêter à leurs passions.
Trois semaines après cette Expedition, l’Empereur de Blefuscu envoya une Ambassade solemnelle pour demander la Paix, qui sut bien-tôt concluë à des conditions fort avantageuses pour nôtre Monarque, mais dont il importe peu au Lecteur d’être instruit. Les Ambassadeurs étoient au nombre de six, & avoient cinq cent personnes à leur suite. Leur Entrée fut très-magnifique, & pour tout dire en un mot, proportionnée à la grandeur de leur Maitre, & à l’importance de leur Commission. Quand le Traité qu’ils négocioient, & dans lequel je leur rendis de bons offices, par le credit que j’avois à la Cour, ou que du moins je paroissois y avoir, quand ce Traité, dis-je, fut conclu; leurs Excellences, à qui on avoit dit que je m’étois interessé pour eux, me rendirent une visite dans les formes. Ils débutèrent par élever jusqu’aux cieux ma valeur & ma generosité, me priérent ensuite au nom de leur Maitre de venir dans son Empire, & me priérent de les regaler de quelques preuves de cette prodidigeuse force dont j’étois doüé, & dont ils avoient entendu raconter tant de merveilles; en quoi je tachai de les obliger.
Après avoir fait plusieurs prodiges inconcevables, disoient ils, & qu’ils n’auroient jamais pu croire, s’ils ne les avoient vus de leurs propres yeux, je les suppliai d’assurer l’Empereur de Blefuscu de mes très-humbles respects, & de lui dire que les grandes choses que la Renommée publioit de lui, m’avoient déterminé à ne pas retourner dans mon Païs, que je n’eusse eu l’honneur de lui faire la Reverence. Dans ce dessein, la premiére fois que je vis l’Empereur de Lilliput, je lui demandai la permission d’aller saluër le Monarque de Blefuscu, ce qu’il m’accorda de l’air du monde le plus froid; mais j’en ignorai la raison, jusqu’à ce que quelqu’un me fit la grace de m’informer, que Flimnap & Bolgolam avoient représenté mes liaisons avec les Ambassadeurs de Blefuscu, comme des marques que j’avois de mauvaises intentions. Et ce fut alors la premiére fois que je commençai à me former quelque idée des Cours & des Ministres.
Il est nécessaire d’observer, que ces Ambassadeurs ne me parloient, que par le moien d’un Interprète; les langues des deux Empires differant l’une de l’autre, autant que deux Langues puissent différer en Europe, chacune de ces Nations se glorifiant de l’Antiquité, de la Beauté & de l’Energie de sa propre Langue, avec un mépris déclaré pour celle de l’Empire voisin. Cependant, comme l’Empereur de Lilliput avoit un avantage considérable sur les Blefufcudiens, parce qu’il étoit maitre de la meilleure partie de leur Flote, il obligea les Ambasseurs à ne lui adresser la parole qu’en Lilliputien, & ne voulut point recevoir leurs Lettres de créance, à moins qu’elles ne fussent écrites dans cette Langue. En quoi il faut avouër qu’il avoit grand raison: quoique d’ailleurs, le Negoce qui s’étoit fait de tous tems entre les deux Empires, l’azile que les Mécontens d’une des Cours trouvoient toûjours dans l’autre, & la coutume reciproque d’envoyer dans l’Empire voisin tous les jeunes gens de qualité, afin de se polir par le Commerce des Etrangers, eussent rendu l’usage des deux Langues fort commun dans l’un & dans l’autre Empire; comme j’en fis l’experience quelques semaines après, quand j’allai rendre mes devoirs à l’Empereur de Blefuscu; & ce fut ce voyage, que la malice de mes Ennemis me força d’entreprendre, qui me donna occasion de regagner ma Patrie, comme je le raconterai en son lieu.
Le Lecteur se souvient peut être que lorsque je signai les Conditions auxquelles ma liberté me fut accordée, il y en avoit, qui ne me plaisoient gueres, parce qu’elles étoient trop humiliantes pour moi. Mais je ne fus plus astreint à celles-ci, dès que j’eus été crée Nardac, & l’Empereur (car il faut lui rendre cette justice) ne m’en a jamais sonné mot. Cependant j’eus occasion peu de de tems après, de rendre à sa Majesté, au moins à ce que je m’imaginois alors, un très signalé service. Je fus reveillé au milieu de la nuit par les cris d’un nombre infini de personnes, qui repetoient à tout moment le mot de Burglum. Plusieurs Domestiques de l’Empereur percérent la Foule, pour me venir prier de me rendre incessamment au Palais, où l’Apartement de l’Imperatrice étoit en feu, par la négligence d’une Fille d’Honneur, qui s’étoit endormie à la lecture d’un Roman. Je fus debout dans un moment, & les ordres ayant été donnez, que personne ne se trouvât dans mon chemin, à la faveur d’un beau clair de Lune, je fis ensorte de gagner le Palais, sans avoir marché sur ame qui vive. Je trouvai plusieurs hommes qui avoient déja dressé des Echelles contre l’Appartement, & qui tenoient à la main des seaux de cuir en assez grand nombre; mais l’eau étoit un peu loin. Ces seaux étoient de la grandeur d’un dé à coudre, & ces pauvres gens m’en mirent entre les mains le plus qu’il leur fut possible; mais ils ne firent pas grand effet, à cause de la violence de la Flame. J’aurois pu aisément éteindre le feu avec mon habit, mais par malheur mon empressement à courir au secours, me l’avoit fait oublier. D’abord je n’y voiois point de remède, & ce magnifique Palais auroit infailliblement été dévoré par les Flames, si, par une présence d’esprit, que j’avoüe ne m’être pas ordinaire, je ne me fusse avisé d’un expedient admirable. Le soir d’auparavant j’avois copieusement bu d’un vin delicieux, qu’ils appellent Glimigrim, (les Blefuscudiens le nomment Flunec,) qui est extrêmement diuretique. Par le plus grand de tous les bonheurs, je n’en avois encor rien rendu. La chaleur que m’avoit causée la proximité des Flames, les efforts que j’avois fait pour les éteindre, & la qualité du vin que j’avois bu, sembloient s’être réunis ensemble pour m’exciter à faire de l’eau, ce que je fis en si grande abondance, & avec tant de dexterité, par raport aux lieux où je l’adressois, qu’en trois minutes le feu fut entiérement éteint, & le reste de ce superbe Edifice, qui avoit couté tant de siécles à batir, heureusement conservé.
Le jour commençoit à poindre, quand je m’en retournai chez moi, sans avoir fait des complimens de felicitation à l’Empereur; parce que, nonobstant que je lui eusse rendu un service très signalé, je n’étois pas assuré pourtant qu’il seroit fort content de la maniére dont je Pavois rendu: Car, par une Loi fondamentale de l’Empire, c’est un crime capital de faire de l’eau dans l’enceinte du Palais, & cela sans aucune distinction de rang ou de naissance. Mais je fus un peu rassuré, par ce que l’Empereur eut la bonté de me saire dire, qu’il donneroit ordre que j’eusse des Lettres d’abolition, que néanmoins je n’ai jamais obtenues. Et il me fut dit, sous le sçeau du secret, que l’Imperatrice avoit conçu une telle horreur de ce que j’avois fait, qu’elle s’étoit retirée à l’autre bout du Palais, dans la ferme resolution que l’Apartement que le feu avoit endommagé, ne seroit jamais reparé pour son usage. On ajouta, qu’elle avoit aussi dessein de se venger de moi, mais qu’elle n’avoit communiqué ce dessein qu’à ses plus intimes Confidens.
CHAPITRE VI.
Sciences, Loix & Coutumes des Habitans de Lilliput: Maniére d’élever leurs Enfans. Comment l’Auteur vivoit en ce Pays. Justification d’une des premiéres Dames de la Cour.
QUoique je reserve la Description de cet Empire à un Traité particulier, je ne laisserai pas pourtant d’en donner à mes Lecteurs quelques idées generales. La taille des Naturels du pays, n’est pas tout à fait de six pouces: & la même proportion de petitesse a lieu à l’égard de tous les autres animaux, aussi bien que des Plantes & des Arbres. Par exemple, les Chevaux & les Bœufs les plus grands que j’aye vu, n’avoient en hauteur que quatre à cinq pouces, & les moutons qu’un pouce & demi, plus ou moins. Leurs Oyes sont de la grandeur de nos Alouettes, & ainsi du reste, jusqu’à leurs plus petits Animaux, qui échapoient à ma vûë, mais la Nature à proportionné les yeux des Lilliputiens aux objets dont elle les a environnez: Leur vûë est fort bonne, mais elle ne porte gueres loin; & pour montrer avec quelle exactitude ils apperçoivent les plus petites choses, pourvu qu’ils n’en soient pas éloignez, j’ai vu un jour avec le plus sensible plaisir, un Cuisinier plumant une Alouette qui étoit plus petite qu’une Mouche ordinaire en Europe, & une jeune Fille passant un invisible fil de soie, par le trou d’une éguille invisible. Leurs plus grands Arbres sont hauts de sept pieds; je parle de ceux du grand Parc Royal, au sommet desquels je pouvois justement atteindre avec le poing fermé. Les autres vegetaux sont dans la même proportion; mais il faut laisser quelque chose à l’imagination du Lecteur.
Je dirai peu de chose à present des Sciences, qui ont été en vogue chez eux depuis plusieurs siécles. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est leur maniére d’écrire qui n’est pas de la gauche à la droite, comme font les Européens; ni de la droite à la gauche, comme les Arabes; ni de haut en bas comme les Chinois; ni de bas en haut comme les Cascagiens; mais en travers d’un coin à l’autre, comme les Dames en Angleterre.
Ils enterrent leurs morts avec les pieds en haut & la tête en bas, parce que c’est une opinion recûë, que dans onze milles Lunes ils ressusciteront tous; que dans ce tems, la Terre, (qu’ils croient être une surface toute unie,) tournera sans dessus dessous, & que par ce moyen au moment de leur Resurrection, ils se trouveront tous debout: Leurs Savans avoüent bien que cette Doctrine est absurde, mais la coutume ne laisse pas de continuer.
Il y a dans cet Empire quelques Loix, d’un genre fort particulier, & dont je serois tenté de faire l’Apologie, si elles n’étoient pas directement contraires à celles de ma chére Patrie. La premiére, dont je ferai mention, regarde les Delateurs. Tous les crimes d’Etat sont punis avec la derniere sevérité; mais si la personne accusée donne des preuves claires de son innocence, l’Accusateur est condamné à une mort ignominieuse, & ses biens servent à dedommager la personne accusée, de la perte de son tems, du risque qu’elle a couru, des incommoditez de la prison, & des fraix qu’elle a été obligée de faire pour sa défense: Que si les biens du Delateur ne suffisent pas, l’Empereur a soin de suppléer ce qui y manque: Sa Majesté accorde aussi à celui qui s’est justifié quelque marque éclatante de faveur, & toute la Ville est informée de son innocence par une Proclamation.
La Fraude est regardée chez ce Peuple comme un plus grand crime que le vol, & pour cet effet est presque toûjours punie de mort. Car me disoient quelques-uns, avec un peu de soin & le sens commun, un Homme peut empêcher qu’on ne le vole, mais il est infiniment plus difficile de faire qu’on ne soit pas trompe: & comme le Negoce est un des principaux liens de la societé, si la fraude étoit permise ou tolerée, un Marchand fripon auroit toujours un grand avantage sur celui qui séroit homme de bien. Il me souvient qu’un jour j’intercedai auprès de l’Empereur, en faveur d’un criminel qui avoit emporté à son Maitre une grande somme d’argent, qu’il avoit reçû par son ordre. Pour extenuër sa faute, je m’avisai de dire, que tout ce qu’il avoit fait étoit d’avoir abusé de la confiance que son Maitre avoit en lui; mais l’Empereur trouva que c’étoit quelque chose de monstrueux à moi, d’alléguer pour defense l’aggravation même du crime; & j’avouë que pour toute reponse je fus obligé d’avoir recours à ce lieu commun, que chaque nation a ses Coutumes; encore, ne pus-je l’alléguer sans rougir.
Quoique nous appellions ordinairement la Recompense & le Châtiment, les deux grands pivots sur lesquels tout Gouvernement tourne, j’avouë que les Lilliputiens sont le seul Peuple chez qui j’aie vu mettre cette Maxime en usage. Quiconque peut prouver, qu’il a exactement observé les Loix de son Pays pendant l’espace de soixante & treize Lunes, a droit à de certains Privileges suivant sa qualité & son état, & reçoit une certaine somme d’argent à proportion: Il est aussi honoré du Titre de Snilpall, qui désigne la fidelité avec laquelle il a observé les Loix; mais ce Titre ne passe point à sa posterité. Ce Peuple regarde comme un prodigieux defaut parmi nous que l’observation de nos Loix ne soit soutenue que par des châtimens, sans aucune recompense. Et c’est pour cette raison que dans leurs Cours de Justice, cette Déesse est dépeinte avec six yeux devant, autant derriére, & un à chaque côté, pour representer sa circonspection; & avec un sac rempli d’or dans sa main droite; & dans sa gauche une épée qui est dans le foureau, pour montrer qu’elle a plus de penchant à recompenser qu’à punir.
Dans le choix qu’ils font des personnes pour toutes sortes d’Emplois, ils ont plus égard à la vertu qu’à l’habileté; car, puisqu’il est necessaire qu’il y ait un gouvernement parmi les Hommes, ils croyent qu’une mesure ordinaire d’intelligence suffit pour s’en aquiter, & que le dessein de la Providence n’a jamais été que l’administration des affaires publiques fut un énigme, dont le mot ne pourroit être déviné que par un petit nombre de personnes d’un genie superieur, dont chaque siecle produis à peine deux ou trois: mais ils supposent, que chaque homme a le pouvoir de s’abstenir du mensonge, & de pratiquer les devoirs qui lui sont prescrits. Or la pratique de ces devoirs, disent-ils, soutenuë d’un peu d’expérience & d’une grande droiture d’intention, rendra tout homme capable de servir son Païs, pourvu qu’on en exempte seulement ce petit nombre d’Emplois, qui requiérent de l’étude. Mais, ajoutent-ils, il est si peu vrai qu’un défaut de vertus puisse être suppléé par des talens superieurs, qu’au contraire jamais de grands emplois ne peuvent tomber entre de plus dangereuses mains, qu’entre celles d’un habile scelerat, parce que porté à faire du mal, il a toute l’autorité & toute l’adresse nécessaire, pour satisfaire un si abominable penchant.
Ils ont une autre Loi bien remarquable; c’est de n’admettre à aucune Charge publique, ceux qui nient une Providence; car puisque les Rois avoüent qu’ils ne sont que les Lieutenans de la Providence, les Lilliputiens disent que c’est la chose du monde la plus absurde pour un Prince, que d’employer des Hommes qui désavoüent l’autorité même sous laquelle il agit.
En raportant toutes ces Loix, je ne parle que des Institutions primitives. Car on ne saurois nier que ce Peuple n’eut extrêmement dégeneré depuis quelques années: Par exemple, l’infame coutume de s’élever à d’éminentes charges, & d’être honoré des plus éclatantes marques de distinction, parce qu’on s’étoit exercé à bien danser sur la corde, à sauter par dessus le bâton, & à ramper par dessous, n’avoit été mise en usage que par le Grand-Pére de l’Empereur régnant, & n’étoit venuë au point où je l’ai vuë, que par les factions dont l’Etat étoit déchiré, & qui cherchoient toutes à se rendre recommandables par là plus lâche souplesse.
L’ingratitude est un crime capital parmi eux, car leur raisonnement est, que tout Homme qui en agit mal avec son Bienfaiteur, doit nécessairement être consideré comme l’Ennemi du Genre-humain en général, dont il n’a reçu aucun bienfait, & que par conséquent il est indigne de vivre.
Leurs notions touchant les devoirs des Parens & des Enfans, diférent extrêmement des nôtres. Car, comme la conjonction du Mâle & de la Femelle, est fondée sur un penchant que la Nature a établi pour la propagation de toutes les espéces, les Lilliputiens prétendent que l’Homme & la Femme sont portez l’un vers l’autre comme le reste des Animaux, par des motifs de concupiscence; & que leur tendresse pour leurs petits, a aussi sa source dans une Loi de la Nature: c’est pourquoi ils sont persuadez qu’un Enfant n’est obligé à aucune reconnoissance envers son Pére, pour l’avoir engendré; ni envers sa Mère pour l’avoir mis au monde; ce qui, eu égard à la misére de la vie humaine, n’est ni un bienfait en soi-même, ni conféré comme tel par les Parens, qui songeoient alors à toute autre chose. Ces Raisonnemens, & quelques autres du même genre, les ont déterminez à ne pas confier aux Parens l’éducation de leurs enfans, mais à établir dans chaque Ville des Seminaires publics, où tous les Parens, exceptez seulement les Manants & les Laboureurs, sont obligez d’envoyer leurs Enfans des deux Sexes, dès qu’ils ont atteint l’âge de vingt Lunes, parce qu’on suppose qu’alors ils commencent à être susceptibles d’instruction. Ces Ecoles sont de différens genres, suivant la differente qualité des Enfans qu’on y met. Plusieurs Professeurs très-habiles, sont chargez d’élever les Enfans suivant la condition de leurs Parens, & aussi suivant leur genie & leurs propres inclinations. Je dirai d’abord quelque chose des Seminaires pour les Garçons, & ensuite de ceux qui sont destinez aux Filles.
Les Seminaires des Garçons d’une illustre Naissance, sont pourvûs de savans Professeurs & d’habiles Sous-Maitres. Les habits & la nourriture des Enfans sont fort simples. On leur inculque des principes d’honneur, de justice, de courage, de modestie, de clemence, de Religion & d’amour pour la Patrie. On les occupe toujours à quelque chose, excepté le tems qu’ils donnent à leurs repas & au sommeil, & ce tems est fort court. Ils ont deux heures chaque jour pour leurs divertissemens, qui consistent dans des exercices corporels. On les habille jusqu’à l’âge de quatre ans, mais après cela ils sont obligez de s’habiller eux-mêmes, de quelque grande qualité qu’ils puissent être. Il ne leur est pas permis de se familiariser avec des Domestiques, mais ils prennent leurs divertissemens entr’eux, & toujours en présence d’un Professeur ou de quelque Sous-Maitre, ce qui les garentit de ces impressions de sotises & de vanité auxquelles nos Enfans sont sujets. Leurs Parens ne sont admis à les voir que deux fois par an, & leur visite ne passe point l’heure. Il leur est permis d’embrasser leur Enfant en entrant & en sortant, mais un Professeur qui y est toujours présent dans ces sortes d’occasions, ne soufre point qu’ils lui parlent à l’oreille, qu’ils lui témoignent une sote tendresse, ou qu’ils lui aportent des Sucreries ou autres friandises. Si la pension pour l’entretien & pour la nourriture de quelques Enfans n’est pas bien payée, il y a des Officiers de l’Empereur qui ont soin que la somme nécessaire se trouve.
Les Seminaires pour les Enfans des personnes de moindre rang, comme par exemple de Marchands, d’Artisans, & autres, sont reglez dans la même proportion; ceux qui sont destinez à quelque métier, sont mis apprentifs à l’âge d’onze ans, au lieu que ceux qui appartiennent à des personnes de distinction, restent dans leurs Seminaires jusqu’à quinze, ce qui chez nous revient à vingt & un an: Mais pendant les trois derniéres années, on diminuë peu à peu la sujétion où on les avoit tenus.
Dans les Seminaires des Filles, les jeunes Demoiselles sont élevées à peu près comme les Garçons, avec cette diférence seulement, qu’elles sont habillées par des personnes de leur Sexe, mais toujours en présence d’un Professeur ou d’un Sous-Maitre jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’âge de cinq ans: car à cet âge elles sont obligées de s’habiller elles-memes. Que si leurs Gouvernantes sont convaincues d’avoir entretenu leurs Eleves de Contes de Revenans, d’Apparitions, & autres telles impertinences, dont nos Servantes en Europe gâtent l’imagination des Enfans, el les sont trois fois fouettées en public, emprisonnées pour un an, & envoyées pour toujours en exil dans la partie la moins peuplée de tout l’Empire. Par là il arrive que les jeunes Demoiselles ont autant de honte d’être sotement peureuses que les Hommes mêmes. Une autre différence entre l’éducation de ceux-ci, & celle qui est donnée aux Filles, est, que les exercices qu’on leur fait faire sont moins violens, qu’on leur prescrit quelques Réglemens sur le gouvernement du Menage, & qu’elles ne poussent pas leurs études si loin, quoi qu’elles soient obligées d’ailleurs, de s’appliquer à des sciences dont nos Dames en Europe n’ont pas la moindre idée. Car c’est une maxime chez ce Peuple, que parmi des personnes de distinction, une Femme doit toujours être une Compagne raisonnable & agréable, parce qu’elle ne sauroit toujours être jeune. Quand les filles ont atteint l’âge de douze ans, (âge auquel elles sont nubiles parmi eux) leurs Parens ou leurs Tuteurs les aménent chez eux, après avoir fait les plus tendres remercimens aux Professeurs, & il arrive très-rarement que la jeune Demoiselle ne verse des larmes en se separant de ses compagnes.
Dans les Seminaires des filles d’un moindre rang, les Enfans apprennent toutes fortes d’Ouvrages convenables à leur sexe. Celles qui doivent être mises en apprentissage, sont renvoyées à l’âge de neuf ans, & les autres gardées jusqu’à celui de treize.
Les Familles dont les Enfans sont dans ces Seminaires d’un ordre inférieur, sont obligées par dessus la pension annuelle, qui est très-petite, de donner tous les mois à l’Intendant de la Maison une partie de ce qu’elles ont gagné, pour servir un jour à l’établissement des Enfans; car il faut remarquer qu’il y a une Loi qui régle jusqu’où il est permis aux Parens de porter leurs dépenses; car, disent les Lilliputiens, c’est quelque chose d’injuste, que des gens du commun, pour satisfaire leurs désirs, fassent une nichée d’Enfans, qui par les sotes dépenses de leurs Parens, ne sauroient manquer de tomber à la charge du public. Pour ce qui regarde les personnes de distinction, elles donnent caution, que chacun de leurs Enfans aura une certaine somme, proportionnée à sa condition; & il y a des Gens qui sont chargez du soin de faire valoir ces fonds; soin dont ils s’aquitent toujours avec sagesse & avec la plus exacte justice.
Les Manants & les Laboureurs gardent leurs Enfans chez eux, parce qu’étant uniquement destinez à cultiver la Terre, leur éducation importe fort peu au Public; mais ceux d’entr’eux qui sont vieux, ou qui tombent malades, sont soignez & nourris dans des Hôpitaux: car dans ce Païs on ne sait ce que c’est que de demander l’aumône.
Peut-être que ce seroit ici le lieu d’informer le Lecteur de la maniére dont j’ai vécu dans ce Païs, pendant l’espace de neuf mois & treize jours, que j’y ai passez. A l’égard de mes meubles, ils consistoient principalement dans une table & une chaise que j’avois faites pour mon usage, en me servant des plus grands Arbres du Parc Royal. Deux cent Couturiéres furent employées à me faire des chemises, & à coudre du linge pour mon lit & pour ma table. Ce linge étoit de la sorte la plus épaisse: Mais comme malgré cela il n’auroit pû me servir, elles eurent la précaution de le mettre plusieurs fois en double, & après cela de le piquer, comme on fait des jupes en Europe. D’ordinaire leur linge a trois pouces de largeur, & troids pieds font la longueur de la piéce. Je me mis à terre pour que les Couturiéres pussent me prendre la mesure: l’une se mit sur mon cou, & l’autre vers le milieu de ma jambe, chacune d’elles tenant une corde par le bout, pendant qu’une troisiéme en mesuroit la longueur, avec une espéce d’aune, longue d’un pouce.
Après cela elles mesurérent mon pouce droit, & n’en demandérent pas davantage. Car par un calcul de Mathematique, elles avoient trouvé que le tour du pouce pris deux fois, fait celui du poignet; & que le tour du poignet pris d’eux fois, fait celui du cou; & enfin, que le tour du cou pris deux fois, fait celui du milieu. Au reste, tout ce calcul n’étoit pas nécessaire, puisque j’étendis ma vieille chemise par terre pour leur servir de modèle, & il faut que je dise à leur louange, qu’elles l’imitèrent parfaitement bien. Trois cent Tailleurs travaillérent à mes Habits; mais ils avoient une autre methode pour me prendre la mesure. Je me mis à genoux, & ils dressérent une échelle qui alloit depuis terre jusqu’à mon cou; un d’eux monta sur cette échelle, & laissa tomber une corde perpendiculairement depuis le collet de ma chemise jusqu’à terre, ce qui donnoit tout juste la longueur de mon habit; mais le milieu du corps & les bras, je me les mesurai moi-même. Quand mes habits (auxquels ils avoient travaillé dans ma Maison, parce que les leurs n’auroient pas pû les contenir) furent faits, ils avoient l’air de ces sortes d’ouvrages que les Dames en Angleterre font en cousant ensemble une infinité de piéces différentes, avec cette différence pourtant, que mes Habits étoient tous d’une seule & même couleur.