WeRead Powered by ReaderPub
Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome I de III cover

Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome I de III

Chapter 16: VOYAGES.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrator recounts sea voyages that strand him among miniature people who imprison him, learn his language, and involve him in courtly politics and military affairs, producing comic and satirical episodes before he escapes. In a later voyage he is carried to a land of giants where he becomes a curiosity at court, debates the morals and institutions of his homeland with the ruler, and endures reversed physical vulnerability. Both adventures use exaggerated scale to critique human pride, political folly, and the limits of reason.

VOYAGES

du capitaine

LEMUEL GULLIVER,

EN

DIVERS PAYS

ELOIGNEZ.

TOME PREMIER.

Seconde Partie.

Contenant le Voyage de Brobdingnag.

A LA HAYE,

Chez P. GOSSE & J. NEAULME.

MDCCXXVII.

VOYAGES.

PART. II.

VOYAGE DE BROBDINGNAG.

CHAPITRE I.

Description d’une furieuse Tempête. La Chaloupe est envoyée à Terre pour faire de l’eau; l’Auteur s’y embarque afin de découvrir le Païs. Il est laissé sur le Rivage, pris par un des Habitans, & conduit chez un Fermier. Maniére dont il y est reçu. Description des Habitans.

COndamné par mon inclination aussi bien que par la Fortune, à un genre de vie actif & inquiet; dix mois après mon retour, je quittai de nouveau ma Patrie, & je m’embarquai aux Dunes le 20. Juin 1702. dans un Vaisseau destiné pour Suratte, qui se nommoit le Hazardeux, & dont le Capitaine Jean Nicolas étoit Commandant. Le vent nous fut très-favorable jusqu’à la hauteur du Cap de Bonne Esperance, où nous nous arrêtames pour nous rafraichir. Mais à peine y fumes nous arrivez, que nous nous apperçumes que nôtre Vaisseau avoit une voye d’eau. Cette raison & la maladie de nôtre Capitaine, qui fut en ce tems-là attaqué de la Fiévre, nous déterminérent à passer l’Hyver dans cet endroit, que nous ne pumes quiter qu’à la fin de Mars. Nous mimes alors à la voile, & eumes un tems à souhait jusqu’à ce que nous fussions dans le Détroit de Madagascar. Mais ayant laissé cette Isle au Nord, environ à cinq degrez de latitude Meridionale, les vents, qui dans ces Mers viennent constamment d’entre le Nord & le West, depuis le commencement de Décembre. jusqu’au commencement de May, & souflent d’une maniére égale pendant tout ce tems, commencérent le 19. d’Avril à soufler avec beaucoup plus de violence, & à tourner plus au West que de coutume, & cela pendant l’espace de vingt jours. Ce terme expiré, nous nous trouvâmes à l’Est des Moluques, & environ au troisiéme degré de latitude Septentrionale, suivant une observation que nôtre Capitaine fit le 2. May, jour auquel un calme tout plat succeda à la Tempête que nous venions d’essuyer, ce qui ne me causa pas une mediocre joye. Mais le Commandant de nôtre Navire, qui avoit plus d’une fois fréquenté ces Mers, nous avertit de nous attendre à une Tempête. Sa Prediction fut accomplie dès le lendemain; car un vent de Midi, qu’on apelle d’ordinaire la Mousson du Sud, commença à se lever.

Voyant que d’instant à autre il devenoit plus fort, nous amenames la Civiére, & nous nous préparâmes à baisser la Misaine; mais comme il faisoit un gros tems, nous eumes bien de la peine à en venir à bout. Nôtre Vaisseau étoit en pleine Mer: c’est ce qui nous fit resoudre d’aller plûtôt à Mâts & à Cordes que de capéer. La Tempête étoit si violente, qu’il sembloit à chaque instant que nous allions couler à fond. Cependant par le plus grand bonheur du monde, elle s’apaisa après avoir dure quelque jours.

Pendant cet orage, qui fut suivi d’un bon vent de Sud-West, nous avions été portez à l’Est avec tant de force, qu’aucun de ceux qui étoient à nôtre bord ne pouvoit dire où nous étions. Nous avions encor assez de provisions: Nôtre Vaisseau étoit très-peu endommagé par la Tempête, & tout l’Equipage se trouvoit en parfaite santé; mais nous étions dans la situation la plus cruelle faute d’eau. Nous jugeames qu’il valoit mieux tenir la même route que de tourner plus au Nord, ce qui auroit pû nous mener au Nord-West de la Grande Tartarie, & dans la Mer Glaciale.

Le 16. de Juin 1703. un Garçon qui étoit au haut du Perroquet, vit Terre. Le 17. nous apperçumes distinctement une grande Isle, ou bien un Continent, (car nous ne savions lequel des deux,) au côté Meridional duquel il y avoit une petite langue de Terre, qui avançoit dans la Mer, & une petite Baye, qui n’avoit pas même assez de profondeur pour un Vaisseau de cent Tonneaux. Nous laissâmes tomber l’Ancre environ à une lieuë de cette Baye, & nôtre Capitaine envoya une douzaine d’Hommes bien armez dans la Chaloupe, avec des Futailles, pour voir s’il y auroit moyen de trouver de l’eau. Je lui demandai là permission de les accompagner, pour voir le Païs, & tacher d’y faire quelques découvertes. Quand nous eumes mis pied à Terre, nous ne vimes ni Riviéres, ni Sources, ni aucune marque que le Païs fut habité. Nos gens cotoyérent le Rivage, pour voir s’ils ne trouveroient pas quelque Riviére qui se jettât dans la Mer, & moi je fis seul environ un mile de l’autre côté, sans rien voir qu’un terrein sec & pierreux. Mecontent de n’avoir rien découvert, je m’en retournois tout doucement à la Baye; mais quel ne fut pas mon étonnement, quand je vis que non seulement nos gens étoient déjà dans la Chaloupe, mais qu’ils tachoient aussi de regagner le Vaisseau à force de rames, & avec un empressement dont je ne pus comprendre la raison. J’allois leur crier de s’arrêter, quand j’aperçus un espéce de Geant qui s’avançoit après eux dans la Mer, le plus vite qui lui étoit possible; il n’avoit de l’eau que jusqu’aux genoux, & faisoit de prodigieuses enjambées. Mais nos gens ayant une demie-lieuë d’avance sur lui, & le fond de la Mer étant plein de Rochers en cet endroit, le Monstre ne put les atteindre. Cela me fut rapporté dans la suite, car je n’eus pas le courage de m’arrêter, pour voir la fin d’une si terrible Avanture. Je pris le parti de m’enfuir au plus vite, par le plus court chemin que je trouvai; & après avoir couru quelque tems, je grimpai sur une coline fort escarpée, d’où je pouvois voir une assez grande étendue de Païs. Je le trouvai bien cultivé; mais ce qui me surprit d’abord fut la longueur de l’Herbe, qui avoit plus de vingt-quatre pieds en hauteur, & qui dans l’endroit où je la voyois, me paroissoit être conservée pour en faire du Foin. Au haut de la Coline, j’aperçus un grand chemin, au moins le pris-je pour tel, quoi qu’il ne servit aux Habitans que d’un petit sentier à travers d’un champ de Bled. Je me promenai quelque tems dans ce chemin, mais je ne pus rien voir de côté ni d’autre, parce que c’étoit le tems de la Moisson, & que les Tuyaux avoient tout au moins quarante pieds de hauteur. Il me falut une heure entiére avant que d’être au bout de ce champ, qui étoit environné d’une haye haute de cent & vingt pieds. Il y avoit une Barriére pour passer de ce champ dans le champ voisin: Cette Barriére avoit quatre marches, au haut desquelles il y avoit encore une pierre par dessus laquelle il falloit sauter. Il m’étoit impossible de monter ces marches, parce que chacune d’elles étoit haute de six pieds, & la pierre de plus de vingt. J’étois à chercher si je ne trouverois pas quelque ouverture dans la haye, lorsque je découvris dans le champ voisin un des Habitans qui s’avançoit vers la Barriére, & qui étoit de la même taille que celui qui avoit poursuivi nôtre Chaloupe. Il me paroissoit de la hauteur d’un clocher ordinaire, & faisoit environ dix verges de chemin à chaque enjambée. Frapé d’étonnement & de frayeur, j’allai me cacher dans le Bled, d’où je l’aperçus au haut de la Barrière, qui regardoit dans le champ voisin à la droite. Un moment après je lui entendis crier quelque chose, mais d’une voix si terrible, que je crus d’abord que c’étoit un coup de Tonnerre. A sa voix accoururent six Monstres de la même taille que lui, qui avoient en main des Faucilles d’une grandeur démesurée. Ceux qui venoient d’acourir n’étoient pas si bien habillez que le premier, au service de qui ils me paroissoient être. Car, après que celui-ci eut prononcé quelques mots, ils allérent moissonner le Bled dans le champ où j’étois. Je m’éloignai d’eux le plus qu’il me fut possible, quoi qu’avec une extrême difficulté, parce que les tuyaux de Bled n’étoient souvent qu’à la distance d’un pied les uns des autres, de maniére que j’avois toutes les peines du monde de passer entre deux. Néanmoins en avançant toujours j’arrivai dans un endroit du champ où le vent & la pluye avoit couché le Bled à terre. Ici il me fut absolument impossible de faire un pas; car les tuyaux étoient si mélez, que je nepouvois pas me glisser à travers; & les barbes des Epics qui étoient tombez, si fortes, que leurs pointes pénétroient à travers de tous mes habits. Au même instant j’entendis les Moissonneurs qui n’etoient plus qu’à cent verges de moi. Accablé de fatigues, & presque reduit au désespoir, je me couchai entre deux sillons, & souhaitai de tout mon cœur de mourir. Le souvenir de ma Femme & de mes Enfans, que selon toutes les aparences je ne devois jamais revoir, me pénétroit de la plus vive tristesse. Un instant après je pleurois mon imprudence & ma folie, d’avoir entrepris un second Voyage, contre l’avis de mes Parens & de tous mes Amis. Dans cette afreuse agitation d’esprit, je ne pus m’empêcher de songer à Lilliput, dont les Habitans me prenoient pour une Créature d’une prodigieuse grandeur; où j’étois capable de me rendre tout seul Maitre d’une Flote Imperiale, & de faire ces autres merveilles, dont la mémoire sera conservée à jamais dans les Annales de cet Empire, & auxquelles la postérité aura tant de peine à ajouter foi, quoique confirmées par la déposition d’un nombre infini de témoins. Je songeai que c’étoit quelque chose de bien mortifiant pour moi, de paroitre aussi petit au Peuple parmi lequel j’étois, qu’un Lilliputien l'auroit paru au milieu de nous. Mais c’étoit là le moindre de mes malheurs: Car, comme l’on a observé que les Créatures humaines sont plus sauvages & plus cruelles à proportion de leur grandeur, que pouvois-je attendre si non d’être mangé par le premier de ces Monstres qui me trouveroit. Certainement, les Philosophes ont raison de dire, que rien n’est grand ou petit que par comparaison. Il auroit pû se faire que les Lilliputiens eussent trouvé une Nation, dont le Peuple fut aussi petit par raport à eux, qu’eux-mêmes l’étoient à l’égard de moi. Et qui sait, si cette énorme Race de Geants, que je voyois devant mes yeux, n’est pas une Pepiniére de Nains en comparaison de quelque autre Peuple.

Quelque effrayé que je fusse, je ne pouvois m’empêcher de faire ces réflexions, quand un des Moissonneurs, qui n’étoit qu’à dix verges du sillon où j’étois couché, me fit craindre que s’il faisoit encor un pas il ne m’écrasat, ou qu’il ne me coupat en deux avec sa faux. Pour prévenir l’un & l’autre de ces malheurs, quand je vis qu’il alloit faire quelque mouvement, je jettai un cri que la crainte eut soin de rendre grand. A ce cri le Monstre s’arrête, & regardant pendant quelque tems de tous côtez au dessous de lui, il m’aperçut enfin à terre. Durant quelques instans, il me considera avec cette sorte d’attention qu’on a, lors qu’on voudroit empoigner quelque petit Animal dangereux, sans qu’il pût nous mordre ou nous égratigner, & comme moi-même j’avois quelquefois fait à l’égard d’une Belette en Angleterre. A la fin il se hazarda à me prendre par le milieu entre son pouce & le doigt d’après, & m’aprocha à trois verges de ses yeux, afin de me voir

plus distinctement. Je devinai sa pensée, & par bonheur j’eus assez de présence d’esprit pour ne faire pas le moindre mouvement pendant qu’il me tenoit en l’air à la distance de plus de soixante pieds de terre, quoi qu’il me pinçat cruellement entre ses doigts, & cela de peur qu’il ne me laissat tomber. Le seul mouvement que je fis, fut de tourner mes yeux vers le Soleil, de joindre mes mains ensemble d’un air de suplication, & de prononcer quelques mots d’un ton lamentable, & qui ne convenoit que trop à la situation où j’étois. Car à tout moment je tremblois qu’il ne me jettat contre terre, comme nous faisons d’ordinaire à l’égard de quelque petit Animal odieux, que nous avons envie de détruire. Mais le Destin, qui commençoit à s’apaiser envers moi, fit que ma voix & mes gestes lui plurent, & qu’étonné au dernier point de m’entendre articuler des sons, il me regarda comme une espéce de curiosité. Dans le même tems, je ne pus m’empêcher de faire plusieurs soupirs, de laisser couler quelques larmes, & de tourner la tête vers l’endroit où il me tenoit; lui donnant à connoitre le mieux qu’il m’étoit possible, combien il me faisoit mal. Il parut qu’il m’entendit, car ayant levé le pan de son habit, il m’y mit doucement, & un instant après il courut avec moi vers son Maitre, qui étoit un bon Fermier, & le même que j’avois premiérement vû dans le champ. Le Fermier ayant (comme je suppose par leur conversation) reçu touchant ma personne toutes les informations que son Serviteur pouvoit lui donner, prit un brin de paille, environ de la grandeur d’une canne, & il s’en servit pour lever les pans de mon Habit, qu’il croyoit être une espèce de peau, dont la nature m’avoit couvert. Il fit venir ses valets & leur demanda (à ce qu’il me fut dit depuis) s’ils avoient jamais trouvé dans les champs une petite créature qui me ressemblât. Alors il me mit doucement à terre dans la même situation que si j’eusse été une Bête à quatre pattes; mais je me levai d’abord, & me promenai à petits pas en avant & en arriére, pour faire connoitre à ce peuple que je n’avois pas intention de m’enfuïr. Ils étoient tous assis en cercle autour de moi, afin de mieux observer mes mouvemens. J’ôtai mon Chapeau, & fis une profonde Reverence au Fermier. Je me jettai à genoux, & ayant levé mes yeux & mes mains au Ciel, je prononçai quelques mots le plus haut qu’il me fut possible. Je tirai de ma poche une Bourse où il y avoit de l’or, que je lui ofris d’un air respectueux. Il la reçut dans la paume de sa main, l’aprocha ensuite tout près de ses yeux, pour voir ce que c’étoit; après cela il la tourna plusieurs fois avec la pointe d’une épingle (qu’il tira de sa manche,) mais toujours sans comprendre quelle Machine ce pouvoit être. Quand je vis cela, je lui fis signe de mettre sa main à terre: après quoi je pris la Bourse, & l’ayant ouverte, je versai tout l’or dans la paume de sa main. Il y avoit six Quadruples d’Espagne, & vingt ou trente autres piéces plus petites. Je remarquai qu’il mouilloit sur sa langue le bout de son petit doigt, pour prendre de cette maniére une de mes plus grandes pieces, & puis une autre, mais il me parut qu’il ignoroit absolument ce qu’elles étoient. Il me fit signe de les remettre dans la Bourse, & puis de remettre la Bourse dans ma poche, ce que je fis, après la lui avoir offerte encor cinq ou six fois.

Le Fermier fut convaincu alors que j’étois une Créature raisonnable. Il me parla souvent, & quoique le son de sa voix m’étourdit autant qu’auroit pu faire un Moulin à eau, il prononçoit néanmoins ses mots distinctement. Je repondis le plus haut que je pus en diferentes langues, & plusieurs fois il se baissa si fort, qu’il n’y avoit que la distance de deux verges entre son oreille & moi; mais toute la peine que nous primes l’un & l’autre fut entiérement inutile, car il n’y eut aucun moyen de nous entendre. Il envoya alors ses Serviteurs à leur ouvrage, & ayant tiré son mouchoir de sa poche, il le plia en deux, & le tendit sur sa main gauche, qu’il mit toute ouverte à terre avec la paume dessus, me faisant signe de m’y mettre, ce qui n’étoit pas dificile, puis qu’elle n’avoit qu’un pied d’épaisseur. Je crus devoir obéir, & de peur de tomber, je me couchai tout de mon long sur le mouchoir, avec le reste duquel il m’envelopa jusqu’à la Tête pour plus grande sureté, & de cette maniére il m’emporta à sa Maison. Arrivé chez lui, il me montra d’abord à sa Femme; mais elle fit un cri & se retira en arriére, comme les Dames en Angleterre ont coutume de faire quand elles voyent un Crapaud ou une Araignée. Cependant, quand elle eut un peu considéré ma contenance, & avec quelle docilité j’obeissois aux moindres signes que son Mari me faisoit, elle s’aprivoisa bien vite, & ne tarda guéres à m’aimer de tout son cœur.

Environ à Midi un Domestique aporta le diné, qui consistoit dans un seul plat, mais bon dans sa sorte, & tel qu’il faloit à un laboureur. Ce plat avoit plus de vint-quatre pieds de diamétre. La Compagnie consistoit dans le Fermier, sa Femme, trois enfans & une vieille Grand-mère. Quand tout le monde fut assis, le Fermier me plaça à quelque distance de lui sur la Table, qui étoit haute de trente pieds. J’étois dans de terribles transes, & de peur de tomber en bas, je m’ésoignai du bord le plus qu’il me fut possible. La Femme coupa en petites piéces un morceau de viande, & puis se mit à émier un peu de pain sur une assiette, qu’elle plaça ensuite devant moi. Je lui fis une profonde reverence, tirai mon couteau & ma fourchette, & me mis à manger, dont ils parurent fort satisfaits. La Maitresse du logis ordonna à sa servante d’aler querir une petite coupe, qui ne tenoit qu’environ douze pintes, & qu’elle eut soin elle même de remplir pour moi. Je fus obligé de me servir de mes deux mains pour prendre la coupe, & d’un air fort respectueux je bus à la santé de la Dame du Logis, ce qui fit faire à toute la Compagnie un si grand éclat de rire que je pensai en devenir sourd. Cette Boisson avoit un gout de petit cidre, & n’étoit nullement desagréable. Le Maitre me fit signe alors de me mettre à côté de son assiette; mais comme je marchois sur la Table, étant, comme il est facile à mes Lecteurs de le concevoir, encor tout éperdu, il m’arriva de broncher contre une croute de pain & de tomber sur mon nez, mais par bonheur sans me faire de mal. Je me relevai dabord, & remarquant que ces bonnes gens étoient fort inquiets, je pris mon Chapeau (que j’avois tenu par politesse sous le bras,) & en le tournant au dessus de ma tête, je fis en même tems deux ou trois cris de joïe, pour montrer que je ne m’etois point blessé. Mais dans le tems que je m’avançois vers mon Maitre, (comme je l’apellerai toujours dans la suite) le plus jeune de ses Fils, qui étoit assis à côté de lui, & qui étoit un mechant garnement d’environ dix ans, me prit par les jambes, & me tint si haut en l’air qu’il n’y avoit partie de mon corps qui ne tremblât de peur; mais son Pére m’ôta d’entre ses mains, & lui donna un si terrible souflet, qu’il auroit pu renverser le plus terrible Elephant qu’on ait jamais vu en Europe, lui ordonnant en même tems de sortir de table. Mais moi, craignant que le garçon ne me gardât quelque rancune, & me ressouvenant parfaitement bien jusqu’à quel point les enfans parmi nous sont cruels envers les Moineaux, les Lapins, les jeunes Chats, & les petits Chiens, je me jettai à genou, & designant le criminel, je tachai à faire entendre à mon Maitre, que je lui demandois en grace qu’il voulut lui pardonner. Le Père y consentit, & donna permission à son Fils de reprendre sa place; sur quoi j’alai vers lui & baisai sa main, que mon Maitre prit, & passa plusieurs fois sur mon visage comme pour me caresser.

Vers le milieu du repas le Chat favori de ma Maitresse sauta dans son giron. Cet Animal me parut trois fois plus grand qu’un Bœuf, à en juger par sa tête & par une de ses pates, que je considerai atentivement pendant que sa Maitresse le caressoit & lui donnoit à manger. L’air furieux de cette Bête me fit trembler, quoique je fusse à l’autre bout de la Table, & que ma Maitresse la retint, de peur qu’elle ne sautât sur la Table, & ne me prit entre ses grifes. Mais par bonheur j’en fus quite pour la crainte; car le Chat ne fit pas la moindre atention à moi, quoique mon Maitre m’en eut si fort aproché, que je n’en étois plus qu’à la distance de trois verges. Comme j’avois toujours oui dire, & même éprouvé dans mes voyages, que fuir, ou marquer de la frayeur devant un Animal cruel, est le vrai moyen de s’en faire ataquer, je pris la resolution dans cette épineuse conjoncture, de prendre un air ferme & assuré. Je me promenai cinq ou six fois avec un maintien intrepide devant la tête même du Chat, & vins ensuite tout près de lui; surquoi il sauta à terre, tout comme s’il avoit été plus éfrayé encore que moi. Ce trait de courage qui m’avoit si bien réussi, fit que je n’eus pas tant peur des Chiens, dont trois ou quatre venoient d’entrer dans la Chambre, comme cela est ordinaire dans les Maisons des Fermiers; un de ces chiens, qui étoit un Mâtin, étoit de la grandeur de quatre Elephants. Tout près de lui étoit un Levrier, plus haut encore, mais pas si large.

Nous avions presque achevé de diner, quand la Nourrice entra, ayant entre ses bras un enfant d’un an, qui m’aperçut d’abord, & commença à crier si fort qu’on l’auroit entendu à une lieuë, & cela, suivant la bonne coutume des enfans, pour que je lui servisse de jouet. Sa Mere par pure indulgence me prit, & m’avança vers l’enfant, qui me saisit incontinent par le milieu, & foura ma tête dans sa bouche, ce qui me fit jetter des cris si afreux, que l’enfant effrayé me laissa tomber, & je me serois infailliblement cassé le cou, si la Mére n’avoit pas tenu son tablier sous moi. La Nourrice pour apaiser le petit se servit d’un Hochet, qui étoit une espèce de Vaisseau creux, rempli de grandes pierres, & ataché avec un cable au milieu du corps de l’enfant. Mais cela n’y fit œuvre, tellement qu’elle fut obligée d’avoir recours au dernier remede, qui étoit de lui donner le sein. J’avouë n’avoir jamais vu un objet plus monstrueusement dégoutant, que celui qui s’ofrit alors à mes regards. J’en étois si près que je pouvois le voir très distinctement: Mais j’aime mieux épargner à mes Lecteurs une pareille Description, & leur faire part d’une reflexion que m’inspira la vuë de ce laid & enorme sein. La peau de nos Dames Angloises, disois-je en moi même, nous paroit très belle; mais cela ne viendroit-il pas de ce que ces Dames ne sont pas plus grandes que nous, & de ce que nous ne voyons pas leur peau à travers un Microscope, qui nous convaincroit que le teint le plus blanc & le plus uni, n’est au fond qu’un assemblage raboteux de plusieurs vilaines couleurs.

Je me souviens que dans le tems que j’étois à Lilliput, les teints des Habitans me paroissoient la plus belle chose du monde, & que causant sur ce sujet avec un Homme d’esprit du païs, qui étoit un de mes intimes Amis, il me dit que mon visage lui paroissoit beaucoup plus beau & plus uni quand il me regardoit de terre, que lorsque placé dans ma Main il pouvoit me considerer de plus près. Il m’avoüa qu’il apercevoit alors de grands creux dans mon Menton, que le poil de ma barbe étoit plus rude que la soye d’un sanglier, & que mon teint étoit composé de plusieurs couleurs trés désagréables: quoique je puisse dire sans vanité, que je suis aussi beau que la plupart des personnes de mon sexe & de mon pays, & que mon teint n’est pas autant hâlé par mes Voyages qu’il auroit pu l’être. D’un autre côté, parlant des Dames de la Cour de Lilliput, il m’a dit plus d’une fois que l’une avoit des taches de rougeur, une autre la bouche trop grande, une troisiéme le nez mal fait, qui étoient tout des choses dont il m’étoit impossible de m’apercevoir. J’avouë ingenument que les reflexions que je viens de faire sont fort naturelles, & que mon Lecteur auroit bien pu les faire sans moi. Cependant je n’ai pu m’empêcher de lui en faire part, de peur qu’il ne s’imaginât que ces vastes Créatures fussent réellement plus diformes que nous: car pour leur rendre justice, il faut que je confesse que c’est un peuple fort bien tourné; & en particulier touchant mon Maitre, que, quoi qu’il ne fut qu’un Fermier, ses traits pourtant me paroissoient très bien proportionnez, quand je les considerois à la distance de soixante pieds, c’est à dire, quand je me tenois à terre tout près de lui.

Lors qu’on tut sorti de table, mon Maitre alla trouver ses ouvriers, & autant que je pus le découvrir par sa voix & par ses gestes, donna ordre à sa Femme d’avoir bien soin de moi. J’étois extrémement las, & j’avois une furieuse envie de dormir. Ma Maitresse qui le remarqua, me mit sur son propre lit, & me couvrit d’un mouchoir blanc, mais qui étoit plus grand & plus épais que la principale voile d’un Vaisseau de guerre. Je dormis environ deux heures, & songeai que j’étois chez moi avec ma Femme & mes enfans, ce qui redoubla ma tristesse, quand à mon reveil je me trouvai seul dans un vaste Apartement qui avoit deux à trois cent pieds d’étendue, & plus de deux cent en hauteur; & dans un lit qui avoit quarante verges de largeur. Ma Maitresse étoit sortie pour avoir soin de ses affaires Domestiques, & avoit fermé après elle la porte de la Chambre où j’étois. Le lit étoit à huit verges de terre. Pressé par quelque necessité, j’aurois bien voulu descendre, mais je n’osai apeller personne, parce qu’aussi bien tous mes cris auroient été inutiles, & ne seroient certainement pas parvenus jusqu’à la Cuisine, où toute la Famille étoit. Pendant que je me trouvois dans cet embaras, deux Rats grimpérent contre les Rideaux, & coururent de côté & d’autre en flairant. Un d’eux vint jusque sur mon visage, & me causa une terrible fraieur. Je me levai aussi-tôt, & tirai mon Epée pour me défendre. Ces horribles Animaux eurent la hardiesse de m’ataquer des deux côtez, & un d’eux me sauta au colet, mais j’eus le bonheur de lui fendre le ventre avant qu’il put me faire aucun mal. Il tomba à mes pieds, & l’autre voiant le sort de son camarade s’enfuit, mais non pas sans avoir reçu une bonne blessure par derriére, que je lui donnai pendant qu’il s’enfuioit. Cet exploit achevé, je me promenai au petit pas de côté & d’autre sur le lit, pour me remettre de ma frayeur & de la fatigue que je venois d’essuyer. Ces Rats étoient de la taille d’un grand Dogue d’Angleterre, mais infiniment plus agiles & plus mechants: si bien que si j’avois ôté mon Epée avant que de me coucher, j’aurois été infailliblement dévoré. Je mesurai le Rat mort, & trouvai qu’il avoit deux verges moins un pouce de longueur.

Peu après ma Maitresse entra dans la Chambre, & me voyant tout en sang, elle courut au plus vite à moi, & me prit dans sa main: je lui montrai le Rat mort, en riant & en faisant d’autres démonstrations de joye, pour lui donner à connoitre que je n’avois aucun mal. Elle en fut charmée, & ordonna à une servante de prendre le Rat avec des pincettes, & de le jetter par la Fenêtre. Après cela elle me mit sur une table, où je lui montrai mon épée toute sanglante, que j’essuyai un instant aprés, & que je remis dans son foureau. J’étois pressé de faire plus d’une de ces sortes de choses à l’égard desquelles les Procurations sont impraticables, & pour cet effet, je m’eforçai de faire comprendre à ma Maitresse, que je souhaitois d’être mis à Terre; ce qui étant executé, ma pudeur ne me permit pas de faire d’autres gestes que de montrer la porte, & de me courber plusieurs fois. La bonne Femme me comprit enfin, quoi qu’avec grande peine: elle me prit dans sa main, & me mit à terre dans le Jardin. Je m’éloignai d’elle de deux cent verges; & lui ayant fait signe de ne me pas regarder & de ne me pas suivre, je me cachai entre deux Feuilles d’Ozeille, & satisfis à mes besoins. 

J’espere que le Lecteur Benevole m’excusera si j’insiste quelquefois sur des particularitez de ce genre, qui quoique peu interessantes aux yeux du vulgaire ignorant, ne laissent pas de donner un nouveau degré d’étendue aux idées & à l’imagination d’un Philosophe. D’ailleurs, je me suis particuliérement attaché à la verité, sans prêter à mon stile les ornemens afectez du mensonge: & je puis dire que toutes les circonstances de ce voyage ont fait sur moi une si vive impression, & sont si profondement gravées dans ma memoire, qu’en les mettant sur le papier, je n’en ai omis aucune, qui fut tant soit peu importante: Quoiqu’aprés une exacte revue, j’aye éfacé quelques endroits moins importans, qui sont dans ma premiére copie; & cela crainte d’ennuïer mes Lecteurs, crainte qui, à ce qu’on dit, devroit agiter la plûpart des Auteurs de voyages.

CHAPITRE II.

Description de la fille du Fermier. L’Auteur est mené à une Ville prochaine, & ensuite à la Capitale. Particularitez de ce voyage.

MA Maitresse avoit une Fille de neuf ans, qui étoit une trés-aimable enfant pour son âge, qui faisoit de son Eguille tout ce qu’elle vouloit, & d’une adresse surprenante à habiller sa poupée. Sa Mére & elle résolurent d’acommoder pour la nuit suivante le Berceau de la poupée pour moi: le Berceau fut mis dans un petit Tiroir d’un Cabinet, & le Tiroir placé sur une Tablette suspenduë en l’air de peur des Rats. Pendant tout le tems que je restai dans cette Maison, je n’eus point d’autre lit, quoique je le rendisse plus commode, quand j’eus un peu apris à parler la langue du Pays, & que je fus en état d’exprimer tellement quellement mes besoins. Cette jeune Fille étoit si adroite, qu’après que j’eus ôté deux ou trois fois mes habits devant elle, elle fut en état de m’habiller & de me deshabiller, quoique je ne lui aye jamais donné cette peine, quand elle vouloit me laisser faire. Elle me fit sept chemises, & quelqu’autre linge, qui quoique très fin, ne laissoit pas d’être plus épais & plus rude qu’une Haire; & toujours elle eut la bonté de le laver elle même. Elle tâcha aussi de m’aprendre la Langue du pays: Quand je montrois quelque chose avec le doigt, elle m’en disoit le nom, de maniére que dans peu de jours je pouvois demander tout ce que je voulois. C’étoit une très bonne enfant, & qui n’avoit pas tout à fait quarante pieds de hauteur, étant petite pour son âge. Elle me donna le nom de Grildrig, nom que sa Famille me conserva, & par lequel je fus designé ensuite par tout le Royaume. Ce mot revient au Nanunculus des Latins, au Homunceletino des Italiens, au Mannikin des Anglois, & au Mirmidon des François. C’est à elle principalement que je dois ma conservation dans ce pays, & pendant tout le tems que j’y fus, je ne me separai jamais d’elle; je l’apelois ma Glumdalclitch, ou ma petite Nourice. Et je serois le plus ingrat de tous les Hommes, si je ne faisois pas mention de sa tendresse & de ses soins à mon égard, que je souhaiterois de tout mon cœur être en état de reconnoitre, au lieu que je suis, selon toutes les aparences, le fatal quoiqu’innocent instrument de sa disgrace. On commençoit déja à parler de moi dans le Voisinage. Le bruit s’y étoit répandu, que mon Maitre avoit trouvé dans les Champs un Animal extraordinaire, de la grandeur d’un Splacknuck, mais dont toutes les parties étoient exactement faites comme celles d’une Créature humaine, à laquelle il ressembloit de plus dans toutes ses Actions; qu’il parloit un petit langage qui lui étoit propre, qu’il avoit déja apris quelques mots de leur langue, marchoit sur ses jambes, étoit doux & aprivoisé, venoit quand on l’apelloit, faisoit tout ce qu’on vouloit, & avoit les plus jolis membres du monde, & un teint plus beau que celui d’une Fille de qualité de trois ans. Un autre Fermier qui ne demeuroit pas loin de chez nous, & étoit un intime Ami de mon Maitre, vint lui rendre visite, dans le dessein de s’informer de la verité de cette Histoire. Je fus d’abord produit & placé sur une Table, où je me promenai de côté & d’autre, selon qu’on me l’ordonnoit, tirai mon Epée, la remis dans le Foureau, fis la Reverence à celui qui étoit venu rendre visite à mon Maitre, lui demandai en sa propre langue comment il se portoit, & lui dis qu’il étoit le bien venu, précisément comme ma petite Nourice m’avoit instruit. Cet homme qui étoit vieux & qui n’avoit pas la vuë trop bonne, mit ses Lunettes pour me mieux considerer, & j’avouë que la singularité de ce spectacle m’aracha un éclat de rire fort impoli. Nos gens s’aperçurent pourquoi je riois, & éclatérent dans le même instant, ce qui pensa fâcher ce vieux Fou. Il passoit pour Avare, & par malheur pour moi il ne justifia que trop cette espece de reputation. Il conseilla à mon Maitre de me montrer comme une rareté dans la ville voisine un jour de Marché. En voyant mon Maitre & son Ami qui causoient long tems ensemble, & dont la vuë portoit souvent sur moi, je craignis qu’il ne se tramat quelque chose qui me regardat; & dans ma frayeur je crus même comprendre une partie de ce qu’ils disoient. Mais le matin suivant Glumdalclitch ma petite Nourice, me raconta fidellement tout ce qui avoit été dit, en ayant été informée par sa Mére. La pauvre fille me mit dans son sein, & se mit à pleurer de l’air du monde le plus touchant. Elle aprehendoit qu’il ne m’arivat quelque malheur, & que quelque Rustre ne me brisât en piéces en me tenant entre ses mains. Elle avoit remarqué en moi plusieurs traits de Modestie & de noble Fierté, & étoit persuadée que je serois indigné au dernier point, si pour de l’argent on me faisoit voir à toutes sortes de gens, comme une Marionette. Elle dit, que son Papa & sa Maman lui avoient promis que Grildrig seroit à elle, mais qu’elle voyoit bien qu’ils lui feroient comme l’année passée, qu’ils lui promirent un Agneau, qui dès qu’il fut gras, fut vendu à un Boucher. En mon particulier, je puis protester que j’étois moins inquiet de cette Nouvelle que ma Nourice. Je n’avois jamais perdu l’esperance de recouvrer un jour ma liberté; & pour ce qui regarde l’ignominie d’être promené en qualité de Monstre, je considerai que j’étois Etranger dans le pays, & que ce malheur ne pouroit jamais m’être reproché si je revenois en Angleterre; puisque le Roi de la Grande Bretagne lui même auroit été obligé de passer par là s’il avoit été à ma place.

Mon Maitre suivant l’avis de son Ami, n’atendit que jusqu’au premier jour de Marché pour me porter dans une Boëte à la ville prochaine, & ne prit avec lui que ma petite Nourrice. La Boëte étoit fermée de tous côtez, & n’avoit qu’une petite porte par laquelle je pouvois entrer & sortir, & quelques petits trous pour que l’air y entrat. Glumdalclitch avoit eu la precaution de mettre dans la Boëte le Matelas du lit de sa poupée, pour me coucher dessus. Malgré cette precaution, le Voyage, qui ne fut que d’une demie heure, m’avoit presque roué. Car les Chevaux avançoient quarante pieds à chaque pas, & trotoient d’une maniére si peu commode, qu’un Vaisseau agité par une grande Tempête s’élève & s’abaisse encore moins que je ne faisois à chaque instant. Il y avoit tant soit peu plus loin de nôtre logis à la Ville prochaine que de Londres à St. Albans. Mon Maitre s’arrêta à son Auberge ordinaire; & après avoir consulté l’Hôte, & fait quelques preparations necessaires, il loüa le Gruttrud, ou le Crieur public, pour aller notifier à haute voix par toute la Ville, qu’il y avoit une Créature inconnue à voir à l’Enseigne de l’Aigle verte; que cette Créature n’étoit pas si grande encore qu’un Splacnuck, (Animal du pais, environ de six pieds) & que dans toutes les parties de son corps elle ressembloit à un Homme, prononçoit diferens mots, & faisoit mille gentillesses.

Je fus placé sur une Table dans la principale Chambre de l’Auberge, qui pouvoit bien avoir trois cent pieds en quarré. Ma petite Nourice se tenoit sur une chaise basse tout près de la Table, pour prendre garde à moi, & pour m’ordonner ce que j’aurois à faire. Afin d’éviter la presse, mon maitre voulut que je ne fusse vu que de trente personnes à la fois. Je me promenai sur la Table comme la Fille de mon maitre me l’ordonnoit; elle me fit quelques questions qu’elle savoit que j’entendois, & j’y repondis le plus haut qu’il me fut possible. Je m’adressai plusieurs fois aux Spectateurs, dis qu’ils étoient les bien venus, les assurai de mes Respects, & me servis de quelques autres Phrases que j’avois aprises. Je pris un dé rempli de liqueurs, que ma petite Nourice m’avoit donné en guise de coupe, & bus à leur santé. Je tirai mon Epée & fis le moulinet à la maniére des Maitres d’Armes en Angleterre. Glumdalclitch me donna un brin de paille avec lequel je fis l’exercice de la pique que j’avois apris dans ma jeunesse. Je fus montré ce jour là à douze compagnies diferentes, & autant de fois obligé de recommencer le même Manége, jusqu’à ce que je fusse à demi mort de lassitude, & de frayeur. Car, ceux qui m’avoient vu, avoient fait de moi de si étranges raports, que le Peuple étoit sur le point d’enfoncer les portes par un motif d’interêt. Mon Maitre ne voulut pas permettre que personne excepté ma Nourice me touchât; &, pour prévenir tout malheur, des Bancs furent mis tout autour de la Table, & à telle distance qu’il étoit impossible d’ateindre jusqu’à moi. Nonobstant cela un fripon d’Ecolier me jetta une Noisette à la tête; ce fut un grand bonheur qu’elle ne m’atrapa point, car sans cela elle m’auroit fait sauter la Cervelle, étant à peu près de la grosseur d’une Courge. Mais j’eus le plaisir de voir que ce petit coquin fut bien rossé, & puis chassé hors de la Chambre.

Mon Maitre fit publier par toute la ville que le jour de marché suivant il me feroit voir encore, & en même tems eut soin de me preparer une voiture plus commode, ce qu’il avoit grande raison de faire; car j’étois si fatigué de mon premier Voyage, & de toutes les belles choses qu’on m’avoit fait faire huit heures de suite, que je pouvois à peine me tenir sur mes pieds ou proférer un seul mot. Il me falut plus de trois jours avant que de pouvoir me remettre; & comme s’il avoit été dit qu’au logis même je n’aurois aucun repos, tous ceux qui demeuroient autour de chez nous, à plus de cent miles à la ronde, se rendirent à la Maison de mon Maitre pour me voir; ce qui lui valut de grandes sommes. Ainsi, quoique je ne fusse pas mené à la ville, j’avois fort peu de relache chaque jour de la Semaine, (excepté le Mécredi qui est leur jour de Sabat.)

Mon Maitre voyant le profit qu’il tiroit de moi, forma le dessein de me promener par les villes les plus considerables du Royaume. S’étant donc pourvu de tout ce qui lui étoit nécessaire pour un long Voyage, & ayant réglé ses Affaires Domestiques & Pris congé de sa Femme, le 17. Aoust 1703. environ deux mois après mon arrivée, nous partimes pour la Capitale, située à peu près au milieu de tout l’Empire, & à plus de mille lieuës de nôtre Maison: mon Maitre fit monter sa Fille Glumdalclitch à Cheval derriére lui. Elle m’avoit mis dans une Boëte qu’elle tenoit sur son giron. La bonne Fille avoir garni la Boëte de l’Etofe la plus douce qu’il lui avoit été possible de trouver, sans oublier le lit de sa poupée, ni aucune autre chose qu’elle croyoit pouvoir m’être necessaire ou agréable. Pour toute compagnie nous n’avions qu’un Garçon du Logis, qui venoit à Cheval derriére nous avec le Bagage.

Le Dessein de mon Maitre étoit de me faire voir dans toutes les Villes qui seroient sur sa Route, & de quiter le grand chemin, quand il n’y auroit que cinquante ou cent miles à faire pour arriver à un Village ou Chateau de quelque grand Seigneur: ecart qu’il esperoit lui devoir raporter quelque chose, après quoi son plan étoit de reprendre le chemin de la Capitale. Nous ne faisions que cent quarante ou cent soixante miles par jour: car Glumdalclitch, pour me faire plaisir, se plaignit que le trot du cheval l’avoit fatiguée. Quand je le voulois, elle me prenoit hors de la Boëte, pour me faire prendre l’Air & voir le Pays. Nous passames cinq ou six Riviéres bien plus larges que le Nil ou le Gange; & il y avoit peu de Ruisseaux qui fussent aussi étroits que la Tamise au Pont de Londres. Nous mimes dix semaines à faire nôtre Voyage, & je fus montré dans dix huit grandes Villes, sans compter les Villages & quelques Maisons particuliéres. Le 26. d’Octobre nous arrivâmes à la Capitale, apellée dans leur langue Lorbrulgrud, c’est à dire, l’Admiration du Monde. Mon Maitre loüa un Apartement dans la principale ruë de la ville, tout près du Palais Royal, & fit répandre des billets, qui contenoient une exacte description de ma petite personne. La Chambre où les Spectateurs devoient se rendre pour me voir, avoit entre trois & quatre cent pieds d’étendue; & je devois joüer mon Rôle sur une Table, qui avoit soixante pieds de diametre, & qui étoit environnée à trois pieds du bord de palissades pour m’empêcher de tomber du haut en bas. J’étois visible dix fois par jour, au grand etonnement & à l’entiére satisfaction du peuple. J’avois déjà apris leur Alphabet, & savois même me servir à propos de quelques phrases par ci par là; car Glumdalclitch avoit eu soin de m’instruire pendant que nous avions été au logis, & avoit continué ses leçons durant nôtre Voyage. Elle avoit presque toujours en poche un petit livret, qui n’étoit guéres plus grand qu’un Atlas de Samson; c’étoit une espèce de Traité à l’usage des jeunes Filles, pour leur donner une idée abregée de leur Religion; c’est de ce livre qu’elle se servoit afin de me faire connoitre les lettres, & même de me donner quelque intelligence de la connoissance des mots.

CHAPITRE III.

L’Auteur est conduit à la Cour. La Reine l’achête du Fermier & le presente au Roi. Il dispute avec les Professeurs de Sa Majesté: est logé à la Cour, & fort dans les bonnes graces de la Reine. Il defend l’Honneur de sa Patrie, & a querelle avec le Nain de la Reine.

L’Exercice fatiguant que j’étois obligé de faire chaque jour, avoit alteré ma santé en peu de semaines; & il sembloit que le profit que j’aportois à mon Maitre, ne servoit qu’à accroitre le desir qu’il avoit de gagner d’avantage encore. J’avois entiérement perdu l’apetit, & étois devenu d’une horrible maigreur. Le Fermier s’en aperçut & ayant conclu que je ne la ferois pas longue, il resolut de ne rien épargner pour me conserver une vie si propre à augmenter encore une Fortune qu’il avoit déjà si bien commencé à faire. Pendant qu’il étoit occupé à ces raisonnemens, un Slardral, ou Ecuyer vint de la Cour, avec ordre à mon Maitre de m’y mener incessamment pour divertir la Reine & les Dames de la Cour. Quelques unes de celles-ci étoient déjà venues me voir, & avoient raconté les choses du monde les plus incroyables de ma Beauté & de mon Esprit. Sa Majesté & ceux dont elle étoit acompagnée furent charmez de mes maniéres au dela de toute expression. Je me jettai à genou, & demandai d’avoir l’Honneur de baiser le pied de la Reine; mais cette gracieuse Princesse me tendit, (après qu’on m’eut mis sur une Table) son petit doigt, que je serrai entre mes deux bras, & sur le bout duquel j’apliquai mes levres avec le plus profond respect. Elle me fit quelques Questions generales sur mon Païs & sur mes Voïages, auxquelles je repondis aussi clairement & en aussi peu de mots qu’il m’étoit possible. Elle me demanda si je serois content de passer ma vie à sa Cour. Je fis une profonde Reverence, & repondis d’un air soumis que j’apartenois à mon Maitre, mais que si j’étois le maitre de disposer de moi, je serois charmé de consacrer ma vie au service de Sa Majesté: Alors elle demanda à mon Maitre s’il voudroit me vendre. Lui, qui croioit que je ne pourois pas vivre un Mois, ne fit pas grande dificulté, & demanda mille piéces d’or, qui lui furent payées sur le champ: & je remarquai que chaque piece étoit d’une prodigieuse grosseur. La somme étant reçuë, je dis à la Reine, que puisque j’étois à present le très humble Esclave de Sa Majesté, je lui demandois en grace que Glumdalclitch, qui m’avoit toujours soigné avec tant de tendresse, & qui s’y entendoit si bien, fut admise à son service, & continuât à me servir de Nourice & de Précepteur. La Reine m’acorda ma demande, & obtint aisément le consentement du Fermier, qui fut bien aise que sa Fille fut placée à la Cour: & la pauvre Fille elle même ne put dissimuler sa joye. Son Pére s’en alla me souhaitant toute sorte de Bonheur, & ajoutant qu’il m’avoit laissé dans une bonne Condition; je ne répondis pas un mot, & me contentai de lui faire une assez petite Reverence.

La Reine s’aperçut de mon air froid, & quand le Fermier fut sorti de la Chambre, elle m’en demanda la raison. Je pris la liberté de dire à Sa Majesté, que je n’avois d’autre obligation à cet Homme, que de ne pas avoir écrasé une miserable petite créature comme moi, quand il m’avoit trouvé dans son Champ; obligation dont je me croyois sufisamment dégagé par le profit qu’il avoit tiré de moi en me montrant à mille personnes, & par la somme qu’il venoit de recevoir de Sa Majesté. Que la vie, que j’avois menée depuis qu’il m’avoit trouvé, étoit assez penible pour tuer un Animal dix fois plus fort que moi. Que ma santé étoit fort alterée par le Travail continuel de divertir toutes sortes de personnes à toutes les heures du jour, & que si mon Maitre n’avoit pas cru ma vie en danger, Sa Majesté ne m’auroit pas eu à si bon marché. Mais que me trouvant à present sous la Protection d’une si grande & si bonne Reine, l’Etonnement de la Nature, la Merveille du monde, l’Amour de ses Sujets, & le Phenix de la Creation; j’esperois que la crainte de mon Maitre se trouveroit fausse, puisque je sentois déjà en moi comme une nouvelle vie, qui étoit l’efet de son Auguste presence.

C’étoit là le precis de mon Discours, dans lequel je fis certainement bien des fautes de langage, & hesitai plus d’une fois; la derniére partie en étoit tout à fait dans le stile de ce peuple, dont j’avois apris quelques phrases de Glumdalclitch, en aiant à la Cour.

La Reine ne fit pas seulement atention à mes fautes de langage, mais parut surprise de trouver tant d’esprit & de bon sens dans un si petit Animal. Elle me prit dans sa main, & m’aporta au Roy, qui étoit alors dans son Cabinet. Lui, qui étoit un Prince grave & austère, ne voyant pas bien ma Figure, demanda à la Reine d’un air froid & serieux depuis quand elle étoit dans le gout des Splacnuck; car c’est pour cet Animal qu’il me prenoit, pendant que j’étois couche sur ma poitrine dans la main droite de Sa Majesté. Mais cette Princesse, qui avoit infiniment d’esprit & de gayeté, me mit sur mes pieds au haut d’une Etudiole, & m’ordonna d’instruire moi même Sa Majesté de ce qui me regardoit, ce que je fis en peu de mots, & Glumdalclitch, qui m’atendoit à la porte du Cabinet, & qui soufroit impatiemment que je fusse hors de sa vuë, ayant été admise, confirma tout ce qui s’étoit passé depuis mon arrivée dans la Maison de son Pére.

Le Roi, quoiqu’il eut fait son cours de Philosophie, & qu’il se fut apliqué avec atention aux Mathematiques, ayant examiné avec soin ma Figure, & me voyant me promener, crut avant que de m’avoir entendu parler, que j’étois un Automate, fait par quelque Artisan fort ingenieux. Mais, quand il eut ouï ma voix, & trouvé que je parlois avec raison, il ne put cacher son étonnement. Il ne fut nullement content du recit que je lui avois fait touchant la maniére dont j’étois venu dans son Royaume, & crut que c’étoit une Fable concertée entre Glumdalclith & son Pére, qui m’avoient apris quelques mots & quelques Phrases afin de me vendre à plus haut prix. Ce soupçon fit qu’il me proposa plusieurs Questions, auxquelles je répondis toujours d’une maniére sensée, & sans autre defaut que l’embaras de m’exprimer, un mauvais accent, & quelques Phrases rustiques, que j’avois aprises dans la maison du Fermier, & qui n’étoient guères en usage à la Cour. Sa Majesté fit querir trois Professeurs, qui étoient en semaine alors (suivant la coutume du pays.) Ces Messieurs, après avoir examiné ma Figure pendant quelque tems avec exactitude, furent de diferens avis. Ils convînrent seulement en ceci, que je ne pouvois avoir été produit selon les loix reguliéres de la Nature, parce que j’étois privé du Talens de pouvoir me conserver la vie, soit en volant en l’Air, ou en grimpant sur des Arbres, ou en creusant des Trous en terre. Ils conclurent de mes dents, qu’ils examinérent avec grand soin, que j’étois un Animal carnacier; cependant ils ne savoient point dequoi je pouvois m’être nourri, parce que la plupart des Animaux à quatre pieds étoient trop forts pour moi, & les Mulots aussi bien que quelques autres Bêtes, trop agiles: il ne restoit à leurs avis que les Limaçons & quelques autres insectes; encore eurent ils la cruauté de prouver par plusieurs doctes Argumens, que ce genre de nourriture ne m’en pouvoit pas servir à moi. Un de ces habiles gens inclinoit fort à croire que j’étois un Embryon, ou tout au plus un Avorton. Mais cette opinion fut rejettée par les deux autres, qui observérent que tous mes membres étoient finis & parfaits dans leur Taille, & que j’avois déjà vécu quelques années, comme il paroissoit par ma barbe, dont ils voioient distinctement les poils à l’aide d’un Microscope. Ils ne voulurent pas me reconnoitre pour un Nain, parce que ma petitesse étoit au dessous de toute comparaison; car le Nain favori de la Reine, qui étoit le plus petit qu’on eut jamais veu dans le Royaume, avoit près de trente pieds. Après plusieurs Débats, ils décidérent unanimement, que j’étois seulement Relplum Scalcath, ce que les Latins apellent Lusus naturæ; Definition exactement conforme à nôtre Philosophie moderne, dont les Professeurs dédaignant les causes occultes, par lesquelles les Disciples d’Aristote cherchent vainement à déguiser leur ignorance, ont inventé cette merveilleuse solution de toutes les dificultez, au grand avancement des connoissances Humaines.

Après une Décision si authentique, je demandai la permission de dire seulement deux mots. Je me tournai vers le Roi, & assurai Sa Majesté que je venois d’un Pays habité par plusieurs millions de personnes des deux sexes, & tous de ma Taille; que les Animaux, les Arbres & les Maisons y étoient dans la même proportion, & que par consequent j’étois aussi capable de m’y defendre, & d’y trouver ma subsistance, qu’aucun des sujets de Sa Majesté dans son pays: & il me parut que cette reponse sufisoit pour refuter les Argumens de ces Messieurs. Ils n’y repliquérent que par un souris méprisant, disant, que j’avois bien retenu la leçon que le Fermier m’avoit dictée. Le Roi qui avoit l’esprit bien plus pénétrant qu’eux, après avoir renvoyé ses Savans, fit querir le Fermier, qui par bonheur n’étoit pas encore sorti de la ville. Il l’examina d’abord en particulier, & puis le confronta avec Glumdalclitch & avec moi: & comme nous ne nous coupames jamais dans nos reponses, il commença à croire qu’il se pouroit bien que nous dissions vrai. Il pria la Reine de donner ordre qu’on eut bien soin de moi, & fut d’avis que ma petite Nourice devoit continuer à rester auprès de moi, parce qu’il avoit remarqué que nous nous aimions beaucoup l’un l’autre. On lui donna un Apartement fort commode à la Cour, une Gouvernante pour avoir soin de son éducation, une servante pour l’habiller, & deux Valets pour la servir; mais pour moi j’étois entiérement confié à ses soins. La Reine commanda qu’on me fit, sur le modèle que Glumdalclith & moi trouveroient bon, une Boëte pour me servir de Chambre de lit. L’Ouvrier qui y fut employé étant fort habile, me fit, en moins de trois semaines, une Chambre qui avoit seize pieds en quarré, & douze en hauteur, avec des Fenêtres a chassis, une porte, & deux Cabinets. Le plafond pouvoit être haussé & baissé par le moien de deux gonds, pour y mettre un lit que le Tapissier de Sa Majesté avoit déjà preparé, & que Glumdalclitch avoit la bonté de faire chaque jour de ses propres mains. Un Artisan, qui s’étoit rendu fameux par son adresse à travailler en petit, entreprit de me faire deux Chaises, avec leurs Dossiers, & toutes les autres piéces, d’une matiére qui ne ressembloit pas mal à de l’yvoire, & deux Tables avec un Cabinet pour mettre ce que je voudrois. La Chambre étoit matelafsée de tous côtez, aussi bien que le plancher & le plafond, pour prevenir tous les malheurs qui auroient pu arriver par la negligence ou par l’étourderie de ceux qui me portoient, & afin que je sentisse moins la force des secousses en aiant en Carosse. Je demandai que ma Chambre fut fermée à clé afin que les Rats & les Souris n’y pussent entrer. Après plusieurs essais, un Ouvrier fut aliez adroit pour faire la plus petite serrure qu’on eut jamais vue dans ce pays, car j’ay connu un Gentilhomme en Angleterre qui en avoit une plus grande à la porte de sa Maison. Je fis de mon mieux pour mettre la clé dans ma poche, de peur que Glumdalclitch ne la perdit. La Reine donna aussi ordre, qu’on prit la soye la plus mince qui se pouroit trouver, pour me faire des Habits. Cette soye n’étoit guéres plus epaisse que nos couvertures de lits en Angleterre, & j’avoüe que j’eus quelque peine a m’y accoutumer. Mes Habits étoient faits à la mode du pays, qui a quelque chose de fort décent, & qui tient une espèce de milieu entre la maniére de s’habiller des Persans & celle des Chinois.

La Reine prit peu à peu tant de gout à ma conversation, qu’elle ne pouvoit plus diner sans moi. J’avois une Table placée sur celle à laquelle Sa Majesté dinoit, & une Chaise pour m’asseoir. Glumdalclith se tenoit debout près de la Table pour me servir & pour avoir soin de moi. J’avois pour moi un service complet de Plats & d’Assiettes d’Argent, qui en comparaison du service de la Reine, n’étoit guères plus grand que ce que j’ay vu dans ce genre à Londres dans une Boutique de Tabletier, pour servir d’Ameublement à la maison d’une Poupée. Ma petite Nourice avoit soin de le garder en sa poche, dans une Boëte d’argent, me le donnant quand j’en avois besoin, & le nétoyant elle même. Personne ne dinoit avec la Reine que les deux Princesses Royales, dont l’ainée avoit alors seize ans, & la cadette treize & un mois. Sa Majesté avoit coutume de mettre sur un de mes plats un morceau de viande, dont je coupois ensuite ce que je voulois; & un de ses grands plaisirs étoit de me voir manger en mignature. Car la Reine (qui étoit une petite mangeuse) mettoit à la fois dans sa bouche, autant que douze Paysans Anglois pouroient manger dans tout un Repas, ce qui étoit souvent un spectacle fort dégoutant pour moi. Elle ne vous faisoit par exemple qu’une Bouchée d’une Aîle d’Alouette avec les os, quoique cette Aîle fut neuf fois plus grande que celle d’un grand Coq d’Inde parmi nous; & le Talent de boire étoit exactement proportionné chez elle à celui de manger.

C’étoit un usage établi à cette Cour, que chaque Mecredi, (qui comme je l’ai remarqué ci-devant étoit leur jour de Sabat) la Reine & toute la Famille Royale de l’un & l’autre sexe, dinassent avec le Roi dans son Apartement. J’étois déjà fort avant dans les bonnes graces de ce Monarque, qui les jours de Sabat me faisoit placer à sa main gauche près d’une des saliéres, au lieu que les autres jours ma place étoit à la main gauche de la Reine. Ce Prince prenoit un singulier plaisir à me faire des Questions sur les Mœurs, la Religion, les Loix & les Sciences des Peuples de l’Europe, & je faisois de mon mieux pour contenter sa curiosité sur tous ces points. Quelque obscures que de certaines choses dussent naturellement lui paroitre, il les comprit néanmoins avec une extreme facilité, & fit des Reflexions fort judicieuses sur tout ce que je lui racontai. Mais il faut que j’avouë, que m’étant un peu trop étendu sur le sujet de ma chére Patrie, sur nôtre Commerce, nos Schismes en fait de Religion, & nos Factions dans l’Etat; les préjugez de l’Education eurent tant de pouvoir sur lui, qu’il ne put s’empêcher en me prenant sur sa main droite, & en me caressant doucement de l’autre, de me demander avec un grand éclat de rire si j’étois Whig ou Tory. Se tournant ensuite vers son Premier Ministre, qui se tenoit derriére lui avec son Baton blanc à la main; il observa combien étoient méprisables les grandeurs humaines, puisque de petits insectes comme moi se méloient d’y aspirer: & cependant, disoit-il, j’oserois parier que ces Insectes ont leurs Titres d’Honneur, qu’ils ont de petits nids & des terriers auxquels ils donnent les noms de Maisons & de Villes; qu’ils tachent de briller par leurs Habits & par leurs Equipages; qu’ils s’aiment, qu’ils se batent, qu’ils disputent, qu’ils se trompent, qu’ils se trahissent. Il continua quelque tems sur le même ton, & je ne sçaurois exprimer l’indignation que je ressentis, à l’ouïe d’un Discours dans lequel mon Auguste Patrie, la Maitresse des Arts & des Sciences, le Fleau de la France, l’Arbitre de l’Europe, le Sejour de la Verité, de la Vertu & de l’Honneur, & l’Objet de l’Admiration & de l’Envie de tout l’Univers, étoit si cruellement ravalée.

Mais, comme d’un côté je n’étois guéres en état de venger ces sortes d’injures, de l’autre, après y avoir bien pensé, je commençai à douter si j’avois été injurié ou non. Car, après m’être acoutumé pendant quelques mois à la vue & à la conversation de ce Peuple, & remarqué que chaque objet sur lequel je jettois les yeux, étoit dans une exacte proportion de grandeurs avec tous les autres, l’Horreur dont j’avois été frapé d’abord, s’étoit tellement évanouïe, que si j’avois vu alors une compagnie de Seigneurs & de Dames Angloises dans tous leurs Atours, & faisant toutes ces simagrées que la politesse prescrit; pour dire le vrai, j’aurois été violemment tenté de rire d’eux d’aussi bon cœur que le Roi & les Seigneurs de sa Cour le faisoient de moi. Ce qu’il y a de sûr, c’est que peu s’en faloit que je ne me trouvasse moi-même ridicule, quand la Reine en me mettant sur sa main devant un Miroir, où je pouvois nous voir l’un & l’autre entiérement, me faisoit sentir l’immense disproportion qu’il y avoit entre nous.

Rien ne me piqua & ne me mortifia davantage que le Nain de la Reine, qui étant d’une petitesse sans exemple dans le pays (car sans mentir il n’avoit pas tout à fait trente pieds) devint insolent en voyant une Créature si fort au dessous de lui, qu’il affectoit de me regarder de haut en bas, quand il passoit près de moi dans l’Antichambre de la Reine, pendant que j’étois sur une Table à causer avec les Seigneurs & les Dames de la Cour, & ne manquoit aucune occasion de me donner quelques lardons sur ma petitesse; dont je me vangeois en l’apelant Frere, en lui faisant un Apel, & en lui disant tels autres quolibets qui sont en usage parmi les Pages de Cour. Un jour pendant le diné ce petit coquin fut si piqué de quelque chose que je lui avois dit, qu’il me prit par le milieu du corps, ne songeant à rien moins qu’au malheur qui me menaçoit, & me laissa tomber dans un grand plat d’argent plein de créme, apres quoi il s’enfuit de toute sa force. J’enfonçai dans la créme jusques par dessus les yeux, & si je n’avois pas été bon Nageur, j’aurois couru grand risque de me noyer; car Glumdalclitch étoit dans ce moment à l’autre bout de la Chambre, & la Reine fut si efrayée de ma chute, qu’elle n’eut pas la presence d’esprit de me secourir. Mais ma petite Nourice acourut aussi-tôt, & me tira du plat, après que j’eus avalé plus d’une pinte de crême. Je fus mis au lit; cependant mes Habits entiérement gatez furent tout le mal que j’eus. Le Nain fut étrillé comme il faut, & pour plus grande punition, forcé de boire la crême dans laquelle il m’avoit laissé tomber; jamais depuis ce tems là il ne rentra en Faveur: car peu après la Reine le donna à une Dame de la premiére qualité, tellement que je ne le vis plus, ce qui me tic un très sensible plaisir; car il m’est impossible d’exprimer jusqu’où j’aurois pu porter le ressentiment contre ce malicieux fripon.

Il m’avoit déjà joüé auparavant un fort vilain tour, qui fit bien rire la Reine, quoy qu’en même tems elle en fut si fachée, qu’elle l’auroit chassé sur le champ, si je n’avois eu la generosité d’interceder pour lui. Sa Majesté avoit pris sur son assiette un os qui étoit plein de moëlle, & après avoir oté la moëlle, avoit remis l’os debout dans le plat comme il étoit auparavant; le Nain, qui avoit atendu à faire son coup que Glumdalclitch fut allée au Bufet, monta sur sa chaise, me prit dans ses deux mains, & joignant mes deux jambes l’une contre l’autre, me mit jusqu’au milieu du corps dans l’os où avoit été la moëlle, & où il faut avoüer que je faisois une figure souverainement ridicule. Je croi qu’il se passa bien une minute avant que personne sut ce que j’étois devenu, car il me paroissoit au dessous de moi de crier. Mais comme les Princes mangent rarement chaud, mes jambes ne soufrirent rien: il n’y eut que mes bas & mes culottes qui payérent la façon de cette Avanture. Par mon intercession le Nain n’eut d’autre châtiment que d’être bien fouëtté.

La Reine me railloit très souvent sur ma timidité, & elle avoit coutûme de me demander si mes Compatriotes étoient d’aussi grands poltrons que moi; voici à quelle ocasion.

Dans ce Royaume on est furieusement tourmenté des Mouches en Eté, & ces odieux Insectes, dont chacun est de la taille de nos Alouettes, ne me laissoient pendant que je dinois aucun moment de repos, avec leur bourdonnement continuel autour de mes oreilles. Elles se mettoient quelquefois sur mon manger, & avoient même l’insolence d’y faire leurs ordures, ce qui étoit un spectacle fort peu ragoutant pour moi, mais que les Naturels du pays ne pouvoient apercevoir, parce que leurs yeux n’étoient pas taillez comme les miens pour voir de petits objets. Quelquefois elles se mettoient sur mon nez ou sur mon front, où elles me piquoient jusqu’au vif; & y laissoient toujours des traces de cette matiére visqueuse, à laquelle elles doivent la faculté de marcher la tête en bas contre un plafond, à ce que disent nos Naturalistes. J’avois beaucoup de peine à me defendre contre ces vilains Animaux, & ne pouvois m’empêcher de tressaillir quand ils venoient sur mon visage. Une des malices ordinaires du Nain étoit d’atraper dans sa main un bon nombre de ces insectes, comme les Ecoliers font parmi nous, & puis de les laisser voler tout d’un coup sous mon nez, pour me faire peur, & en même tems, pour divertir la Reine. Le seul remede que j’y savois étoit de les couper en piéces avec mon couteau pendant qu’ils voloient en l’air: Exercice dont je m’aquitois avec une adresse qui m’atiroit les aplaudissemens de tous les spectateurs.

Je me souviens qu’un matin que Glumdalclitch m’avoit mis sur le bord d’une Fenêtre, ce qui étoit sa coutume quand il faisoit beau, afin que je pusse prendre l’air, (car je n’osois pas hazarder de laisser pendre ma boëte à un clou hors de la Fenêtre, comme nous atachons nos cages en Angleterre) je me souviens, dis-je, qu’ayant levé un de mes chassis, & m’étant assis à ma Table pour manger un morceau de Massepain pour mon dejeuné, plus de vint guêpes, atirées par l’odeur, entrérent dans la chambre, faisant plus de bruit par leur Bourdonnement, que n’en auroient pû faire autant de Cornemuses. Quelques unes se jettérent sur mon Massepain & l’emportérent piéces par pieces: les autres se mirent à voler autour de ma Tête, m’étourdissant par leur bourdonnement, & ne me causant pas une mediocre frayeur par leurs aiguillons. J’eus néanmoins le courage de me lever, de tirer l’Epée, & de les ataquer dans l’air. J’en tuai quatre, le reste s’envola, & je fermai la Fenêtre après elles. Ces bêtes étoient de la grandeur de nos Perdrix. Je pris leurs aiguillons, & trouvai qu’ils avoient un pouce & demi de longueur, & qu’ils étoient aussi pointus que des Eguilles. Je les ai tous soigneusement gardez, & les ayant montrez depuis ayec quelques autres Curiositez dans plusieurs endroits de l’Europe; à mon retour en Angleterre, j’en ai donné trois au Colège de Gresham, & gardé le quatriéme pour moi.