The Project Gutenberg eBook of Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III
Title: Voyages du Capitaine Lemuel Gulliver, En Divers Pays Eloignes, Tome II de III
Author: Jonathan Swift
Release date: April 1, 2020 [eBook #61733]
Most recently updated: October 17, 2024
Language: French
Credits: Produced by Mohammad Aboomar for the QuantiQual Project;
Project ID: COALESCE/2017/117 (Irish Research Council)
VOYAGES
DU CAPITAINE
LEMUEL GULLIVER,
EN
DIVERS PAYS ELOIGNEZ.
TOME SECOND.
Premiere Partie.
Contenant le Voyage de Laputa, Balnibarbi, Glubbdubdribb, Luggnagg, & Japon.
A LA HAYE,
Chez P. GOSSE & J. NEAULME.
MDCCXXVII.
TABLE
DES CHAPITRES
du voyage de Laputa, Balnibarbi, &c.
L’Auteur entreprend un Troisiéme Voyage; est pris par des Pyrates. Mechanceté d’un Flamand. Il arrive dans une Isle & est reçu dans la Ville de Laputa.
Description des Laputiens. Quelles sortes de Sciences sont en vogue chez eux. Idée abregée du Roi & de sa Cour. Maniére dont l’Auteur y est reçu. Craintes & Inquiétudes auxquelles les Habitans sont sujets. Description des Femmes.
Phenomène expliqué par le secours de la Philosophie & de l’Astronomie Moderne. Habileté des Laputiens dans la derniére de ces deux Sciences. Methode du Roi pour reprimer les soulevemens.
L’Auteur quite Laputa, est conduit à Balnibarbi; & arrive à la Capitale. Description de cette Ville & du païs adjacent. Hospitalité avec laquelle il est reçu par un Grand Seigneur. Sa Conversation avec lui.
L’Auteur obtient la permission devoir la grande Academie de Lagado. Ample Description de cette Academie. Arts auxquels les Professeurs s’y employent.
Continuation du même sujet. L’Auteur propose quelques Nouvelles Inventions, qui sont repues avec de grands Aplaudissemens.
L’Auteur quite Lagado & arrive à Maldonada. Aucun Vaisseau n’étant prêt à faire voile, il fait un Tour à Glubbdubdribb. Reception que lui fit le Gouverneur.
Detail curieux touchant la Ville de Glubbdubdribb. Quelques Corrections de l’Histoire Ancienne & Moderne.
L’Auteur revient à Maldonada, & fait voile pour le Royaume de Luggnagg. Il y est mis en prison, & ensuite envoyé à la Cour. Maniére dont il y est admis. Extrême Clemence du Roi envers ses Sujets.
Eloge des Luggnaggiens. Description particuliére des Struldbruggs, avec plusieurs Conversations entre l’Auteur & quelques personnes de la premiére Distinction sur ce sujet.
L’Auteur quite Luggnagg & va au Japon; d’ou il se rend sur un Vaisseau Holandois à Amsterdam, & d’Amsterdam en Angleterre.
TABLE
DES CHAPITRES
du Voyage au Pays des Houyhnhnms.
L’Auteur entreprend un Voyage en Qualité de Capitaine d’un Vaisseau. Ses gens conspirent contre lui, le tiennent pendant quelques tems renfermé dans sa Cabane, & le mettent à Terre dans un Païs inconnu. Il avance dans le Pays. Description d’un Etrange Animal nommé Yahoo. L’Auteur rencontre deux Houyhnhnms.
Un Houyhnhnm, conduit l’Auteur à sa Maison. Description de cette Maison. Maniére dont l’Auteur y est reçu. Nourriture des Houyhnhnms. L’Auteur pourvu d’Alimens après avoir craint d’en manquer. Maniére dont il se nourrissoit dans ce pays.
L’Auteur s’aplique à aprendre la Langue du Pays, & son Maitre le Houyhnhnm lui en donne des Leçons. Description de cette Langue. Plusieurs Houyhnhnms de Qualité viennent par curiosité voir l’Auteur. Il fait à son Maitre un Recit abregé de son Voyage.
Notions des Houyhnhnms touchant le vrai & le faux. Discours de l’Auteur désaprouvé par son Maitre. L’Auteur entre dans un plus grand Détail sur lui même & sur les Accidens de son Voyage.
L’Auteur pour obeir aux ordres de son Maitre, l’informe de l’Etat de l’Angleterre, aussi bien que des causes de la Guerre entre quelques Potentats de l’Europe; & commence à lui donner quelques idées sur la Nature du Gouvernement de l’Angleterre.
Suite du Discours de l’Auteur sur l’Etat de son pays, si bien gouverné par une Reine, qu’on peut s’y passer de premier Ministre. Portrait d’un pareil Ministre.
Amour de l’Auteur pour sa Patrie. Observations de son Maitre sur le gouvernement de 1’Angleterre, tel qu’il avoit été décrit par l’Auteur, avec quelques comparaisons & parallêles sur le même sujet. Remarques du Houyhnhnm sur la Nature Humaine.
Detail touchant les Yahoos. Excellentes Qualitez des Houyhnhnms. Quelle Education ils reçoivent, & à quels Exercices ils s’apliquent dans leur Jeunesse. Leur Assemblée generale.
Grand Debat dans l’Assemblée generale des Houyhnhnms, & de quelle maniére il fut terminé. Sciences qui sont en vogue parmi eux. Leurs Batimens. Maniére dont ils enterrent leurs Morts. Imperfection de leur Langage.
Quelle heureuse vie l’Auteur menoit parmi les Houyhnhnms. Progrès qu’il fait dans la Vertu en conversant avec eux. Leurs Conversations. L’Auteur est informé par son Maitre qu’il faut qu’il quite le païs. Il s’évanouit de Douleur, & après avoir repris ses sens, promet d’obeir. Il vient à bout de faire un Canot, & met en Mer à l’Avanture.
Quels Dangers l’Auteur essuya. Il arrive à la Nouvelle Hollande, espérant d’y fixer sa demeure. Il est blessé d’un coup de Flèche par un des Naturels du pays, & transporté dans un Vaisseau Portugais. Il reçoit de grandes Civilitez du Capitaine, & arrive en Angleterre.
Veracité de l’Auteur. Dessein qu’il s’est proposé en publiant cet Ouvrage. Il censure ces Voyageurs qui n’ont pas un respect inviolable pour la verité. L’Auteur refute l’Accusation qu’on pourroit peut être lui faire d’avoir eu quelques vuës sinistres en écrivant. Reponse à une objection. Methode de faire des Colonies. Eloge de son pays. Il prouve que l’Angletere a de justes droits sur les païs dont il a fait la Description. Difficulté qu’il y auroit à s’en rendre Maitre. L’Auteur prend congé du Lecteur; declare de quelle maniere il pretend passer le reste de sa Vie, donne un bon Avis, & finit.
VOYAGES.
PART. III.
voyage de laputa, de BALNIBARBI, DE LUGGNAGG, DE GLUBBDUBDRIB ET DU JAPON.
CHAPITRE I.
L’Auteur entreprend un troisiéme Voyage; est pris par des Pirates. Mechanceté d’un Flamand. Il arrive dans une Isle & est reçu dans la Ville de Laputa.
IL n’y avoit que dix jours que j’étois de retour, qu’un Capitaine nommé Guillaume Robinson, Commandant de l’Esperance, qui étoit un Vaisseau de trois cent Tonneaux, vint me rendre visite. J’avois déjà été Chirurgien d’un Vaisseau qui lui apartenoit, & sur lequel nous avions fait ensemble un Voyage au Levant. Il m’avoit toujours traité plutôt en Frére qu’en Officier inferieur, & ayant ouï dire que j’étois arrivé, il vint me voir par amitié, (à ce que je croyois) puisque toute nôtre Conversation se passa en Complimens ordinaires après une longue absence. Mais après m’avoir réiteré plusieurs fois ses visites, m’avoir exprimé sa joye de me trouver en si bonne santé, & demandé si j’avois renoncé pour le reste de ma vie aux Voyages, il me dit qu’il avoit dessein d’en faire un aux Indes Orientales, dans deux mois, & me pria de vouloir être Chirurgien de son Vaisseau: Je scai bien, ajouta-t-il, que ce n’est plus un employ à vous être ofert; mais ce qui pouroit le rendre acceptable, c’est que sans compter les deux Aides ordinaires, vous aurez encore un Chirurgien sous vous, que vôtre paye sera double, & que je m’engage à déférer autant à vos avis, que si vous étiez Commandant comme moi.
Il me dit plusieurs autres choses obligeantes, & d’ailleurs je le connoissois pour un si honnête homme, que je ne pus rejetter son projet. La fureur que j’avois de voir de nouveaux pays, continuant (nonobstant les maux que ma curiosité m’avoit attirez) à être aussi violente que jamais, la seule difficulté fut de persuader ma Femme, dont néanmoins j’obtins enfin le consentement, par la vuë des Avantages qui en pouroient revenir à nos Enfans.
Nous partimes le 5. d’Aoust 1706. & arrivâmes au Fort de St. George le 11. d’avril 1707. où nous nous arrêtames trois semaines, pour l’amour de quelques Malades qu’il y avoit à notre Bord. De là nous fimes Voile pour le Tonquin, où le Capitaine avoit resolu de passer quelque tems, parce que plusieurs des Marchandises qu’il vouloit acheter n’étoient pas prêtes, & ne le pouvoient être encore de quelques mois. C’est pourquoi dans l’Esperance de se dédommager des fraix qu’il seroit obligé de faire en attendant, il acheta une Chaloupe, qu’il fit charger de diferentes sortes de Marchandises qui sont de debit chez les Tonquinois, & ayant mis sur cette Chaloupe quatorze Hommes, dont trois étoient des Naturels du pays, il m’établit Commandant de la Chaloupe; avec pouvoir de trafiquer pendant l’espace de deux Mois, que ses Affaires l’obligeoient de passer à Tonquin.
Il n’y avoit que trois jours que nous avions mis en Mer, qu’il se leva une furieuse Tempête, qui nous porta pendant cinq jours au Nord-Nord-Est, & puis à l’Est, après quoi nous eumes beau tems avec une bonne fraicheur de West. Le dixiéme jour nous fumes poursuivis par deux Corsaires qui nous eurent bien tôt joints, & pris, car nous n’étions pas assez de monde pour pouvoir faire quelque resistance, & ma Chaloupe étoit trop chargée pour qu’il fut possible d’échaper à force de voiles.
Les deux Corsaires nous abordérent dans le même instant, & se jettérent sur nôtre Tillac à la tête de leurs gens: mais trouvant que nous étions tous prosternez (suivant l’ordre que j’en avois donné, ) ils se contentérent de nous bien lier; & puis, ayant donné ordre à quelques uns de leur gens de nous bien garder, ils se mirent à chercher ce qu’il y avoit dans la Chaloupe. Je remarquai parmi eux Flamand, qui paroissoit avoir quelque Autorité, quoi qu’il ne fut Commandant d’aucun des deux Vaisseaux. Il connut à nôtre Air & à nôtre Habillement que nous étions Anglois, & nous adressant la parole dans son Langage, il jura que nous serions jettez dans la Mer, liez dos à dos. Je parlois passablement Flamand. Je lui dis qui nous étions, & le priai qu’en consideration du titre de Chrêtien que nous portions l’un & l’autre, il voulut porter le Capitaine à avoir pitié de nous. Cette priére ne servit qu’à l’irriter encore plus, & qu’à lui faire repeter ses Menaces; puis s’étant tourné vers ses Compagnons, il leur parla avec beaucoup de vehemence en Japonois, à ce que je m’imagine, se servant souvent du mot de Chrêtiens.
Le plus grand des deux Vaisseaux Corsaires, étoit commandé par un Capitaine Japonois, qui parloit un peu Flamand, quoi que fort mal. Il s’aprocha de moi, & après plusieurs Questions, auxquelles je repondis avec beaucoup d’humilité, il dit que nous ne mourrions point. Je fis une profonde reverence au Capitaine, & me tournant ensuite vers le Flamand, je lui dis, que j’étois surpris de trouver plus de compassion dans un Payen, que dans lui qui faisoit profession du Christianisme. Mais je ne tardai guères à me repentir de ces imprudentes paroles, car ce mechant Homme ayant plusieurs fois vainement taché de persuader aux deux Capitaines de me faire jetter dans la Mer (ce qu’ils ne voulurent pas lui acorder après la promesse qui m’avoit été faite que j’aurois la vie sauve) eut pourtant le pouvoir d’obtenir d’eux, qu’on m’infligeroit une peine plus cruelle en aparence que la Mort même. Mes gens furent distribuez sur les deux Vaisseaux, & les Pirates chargérent quelques uns de leurs Matelots de naviger ma Chaloupe. Pour ce qui me regarde, il fut resolu que je serois mis dans un petit Canot, avec des Rames, une Voile, & des provisions pour quatre jours, que le Capitaine Japonois eut la bonté de doubler, & puis abandonné au gré des Flots. Je descendis dans le Canot, pendant que le Flamand me regaloit de tous les termes injurieux que sa Langue maternelle put lui fournir.
Environ une heure avant que d’avoir aperçu les Corsaires, j’avois pris hauteur, & trouvé que nous étions au 46. degré de Latitude Septentrionale, & au 183. Degré de Longitude. Quand je fus à quelque distance des Pyrates, je decouvris par le moyen de ma Lunette d’aproche quelques Isles au Sud-Est. Je haussai ma Voile dans le dessein de gagner la plus prochaine de ces Isles, ce que je crus pouvoir faire en trois heures. Quand j’y fus arrivé, je vis que ce n’étoit qu’un Amas de petits Rochers, sur lesquels je trouvai plusieurs Oeufs d’oiseaux, & ayant fait du Feu avec un Fusil, j’allumai quelques Bruyéres & quelques autres herbes séches, sur lesquelles je rotis mes œufs. Ce fut là tout mon souper, parce que je voulois épargner mes provisions autant qu’il m’étoit possible. Je passai la nuit à l’abri sous un Rocher, avec un peu de Bruyéres sous la tête & dormis fort bien.
Le jour suivant je gagnai une autre Isle, & de la une troisième, & ensuite une quatriéme, me servant tantôt de ma Voile & tantôt de mes Rames. Mais pour ne pas fatiguer le Lecteur d’un détail peu intéressant, je dirai seulement que le cinquiéme jour j’arrivai à la derniére des Isles que j’avois aperçues, & qui étoit au Sud-Sud-Est de la premiére.
Cette Isle étoit plus éloignée que je n’avois cru, & je fus plus de cinq heures en chemin avant que d’y aborder: J’en fis presque le tour tout entier, avant que de trouver un endroit propre à débarquer, qui etoit une petite Baye environ trois fois plus large que mon Canot. Je trouvai que le fond de l’Isle étoit tout pierreux, quoi qu’il y eut par ci par là quelques Toufes d’herbe. Je pris mes petites provisions hors de la Chaloupe, & après avoir fait un leger Repas, je mis le reste dans une Caverne, dont cette Isle étoit pleine. Je rassemblai une bonne quantité d’Oeufs & d’herbes seches, pour faire de l’une & de l’autre de ces choses le même usage que j’en avois déjà fait. (Car j’avois avec moi une pierre à feu, un Fusil, de la Méche & un Verre ardent.) Je passai
toute la nuit dans la Caverne où étoient mes provisions. La même Bruyére, qui me servoit de Chaufage, me tenoit lieu de Lit. Les cruelles inquietudes dont j’étois agité, m’empêchérent de fermer l’oeil de toute la nuit. Je considerois que je ne pouvois m’atendre qu’à une mort inévitable dans un lieu aride & desert comme celui où j’étois. Ces pensées m’acabloient si fort, que je n’eus pas le courage de me lever, & qu’avant que de sortir de ma Caverne, il faisoit déjà grand jour. Je me promenai quelque tems parmi les Rochers: le Ciel étoit fort serein & le Soleil si chaud, que je fus obligé d’en détourner les yeux: quand tout d’un coup cet Astre fut obscurci, à ce qu’il me paroissoit, d’une maniére tout à fait diferente, que lorsqu’un Nuage vient à le couvrir. Je tournai la tête, & aperçus entre moi & le Soleil un grand Corps opaque, qui aprochoit de l’Isle où j’étois. Ce corps me paroissoit être à la hauteur de deux miles, & il m’ôta la vuë du Soleil pendant six ou sept minutes. Je ne remarquai pas que l’Air fut beaucoup plus froid pendant cet intervale, ou le Ciel beaucoup plus obscurci, que si je m’étois tenu à l’ombre d’une haute Montagne. Ce corps continuant toujours à s’aprocher, je vis que c’étoit une substance ferme, & dont le dessous étoit fort uni. J’étois alors sur une hauteur à la distance de deux cent Verges du Rivage, & environ d’une Mile Angloise du corps dont je parle. Je pris alors ma Lunette d’aproche, & pus apercevoir distinctement plusieurs hommes se mouvants sur les Côtes de cette nouvelle Planète, mais il me fut impossible de distinguer ce qu’ils faisoient.
Cet Amour pour la vie, qui nous quite si rarement, excita en moi quelques sentimens de joye, & je conçus quelque espoir de sortir d’une maniére ou d’autre de l’afreuse situation où j’étois. Mais il me seroit dificile d’exprimer quel étoit en même tems mon étonnement, de voir en l’Air une Isle habitée par des Hommes, qui (à ce qu’il me paroissoit) pouvoient la hausser, la baisser, en un mot lui donner le Mouvement qu’ils vouloient; mais n’étant pas alors d’Humeur de philosopher sur ce Phenomene, je tournai toute mon atention à considerer quel cours l’Isle prendroit, parce qu’elle me paroissoit être arrêtée. Un instant après néanmoins, elle continua à s’aprocher, & j’en pus voir les côtez, environnez de diferentes suites de Galeries, & de montées mises à de certaines distances, pour descendre de l’une dans l’autre. Dans la galerie la plus basse je vis quelques personnes qui péchoient avec de longues lignes, & d’autres qui ne faisoient que regarder. Je leur fis signe en tournant mon Bonnet, (car il y avoit déjà quelque tems que mon chapeau étoit usé) & mon Mouchoir dessus ma tête. Quand ils furent à portée d’entendre ma Voix, je criai de toute ma force, & remarquai par les regards qu’ils jettoient de mon coté, & par les signes qu’ils se faisoient les uns aux autres, qu’ils m’avoient aperçu, quoi qu’ils ne repondissent pas à mon Cri. Mais je vis distinctement quatre ou cinq d’entr’eux qui montoient en grande hâte les degrez qui conduisoient au haut de l’Isle, & qui disparurent bien tôt. Je devinai qu’ils étoient envoyez pour aler recevoir des ordres touchant ma personne, & j’apris depuis que je ne m’étois pas trompé.
Le nombre des spectateurs devenoit plus grand d’instant à autre, & en moins d’une demie heure l’Isle se trouva placée de maniére que la Galerie la plus basse me parut parallèle à la hauteur où j’étois, quoi qu’éloignée d’environ cent verges. Je me mis alors dans l’attitude d’un supliant, & leur adressai la parole du ton du monde le plus humble, mais je ne reçus point de réponse. Ceux qui étoient le plus près vis à vis de moi, paroissoient des personnes de distinction à en juger par leur Habit. Ils me régardoient souvent, & sembloient causer ensemble avec aplication. A la fin un d’eux m’adressa quelques mots dans une langue qui avoit quelque raport avec l’Italien. J’exprimai ma reponse en cette derniere langue, dans l’esperance que du moins le son en plairoit davantage à leurs oreilles. Quoi que nous ne nous entendissions point, l’état où j’étois fit que tout le monde comprit aisément ce que je voulois dire.
Ils me firent signe de descendre du Rocher, & de me rendre au Rivage, ce que je fis; apres quoi l’Isle volante fut dirigée dans son mouvement de maniére, qu’une Chaine ayant été descendue de la Galerie la plus basse, avec un siége attaché au bout, je m’y atachai & fus tiré en haut par des poulies.
CHAPITRE II.
Description des Laputiens. Quelles sortes de sciences sont en vogue chez eux. Idée abregée du Roi & de sa Cour. Maniére dont l’Auteur y est reçu. Craintes & inquiétudes auxquelles les Habitans sont sujets. Description des Femmes.
A Peine eus-je mis pied à Terre, que je fus entouré par une foule de peuple, mais ceux qui étoient le plus près de moi paroissoient être quelque chose de plus. Ils me contemplérent avec toutes les marques possibles d’etonnement, & je crois qu’ils ont eu lieu de dire la même chose de moi, n’ayant jamais de ma vie vu des Hommes dont l’Habillement, la contenance & les maniéres m’ayent paru plus singuliéres. Ils panchent tous la Tête du côté droit, ou du côté gauche; Un de leurs yeux est tourné vers la Terre, & un autre vers leur Zenith. Leurs habits exterieurs sont ornez de figures de Soleils, de Lunes, d’Etoiles, de Violons, de Flutes, de Harpes, de Trompettes, de Guitares, de Clavecins, & de plusieurs autres Instrumens de Musique inconnus en Europe. Je vis ici & là quelques Hommes, qui avoient l’air d’être des Valets, & qui avoient une Vessie pleine d’air atachée comme un Fleau au bout d’un court baton, qu’ils tenoient entre leurs mains. Dans chaque Vessie il y avoit quelques pois sechez, ou quelques petits cailloux (à ce qui me fut dit depuis. ) Ils se servoient de ces Vessies pour fraper sur la bouche & sur les oreilles de ceux qui étoient proche d’eux, pratique dont il me fut impossible de concevoir alors l’utilité; mais j’apris dans la suite que ce Peuple est si acoutumé à s’enfoncer & à se perdre dans de profondes meditations, qu’il leur est impossible de parler ou d’écouter les Discours des autres, s’ils ne sont reveillez par quelque atouchement à la bouche ou aux organes de l’Ouïe: Voila pourquoi ceux qui sont en état de faire cette depense, ont toujours un pareil Reveilleur (ils l’apellent Climenole) dans leur Famille, en guise de Domestique, & dont ils sont toujours acompagnez quand ils sortent, ou quand ils vont rendre quelque visite. Son Emploi est, dans une compagnie de trois ou quatre personnes, de passer doucement sa Vessie sur la bouche de celui qui veut parler, & sur l’oreille droite de celui ou de ceux à qui il adresse la parole. Ce Reveilleur doit aussi acompagner son Maitre quand il se promène, & lui donner dans de certaines ocasions un petit coup sur les yeux, parce qu’il est continuellement si fort ocupé de ses meditations, qu’il seroit sans cela en danger manifeste de tomber dans quelque précipice, & de donner de la tête contre chaque Poteau: ou bien de tomber dans la Ruisseau ou d’y faire tomber les autres.
Ce Detail étoit necessaire, parce que mes Lecteurs, si je n’y étois pas entré, auroient été aussi embarassez que moi à comprendre le procédé de ces gens, quand ils me firent monter par le moyen de plusieurs Escaliers jusqu’au haut de l’Isle, & qu’ils me conduisirent de là au Palais Royal. Pendant que nous montions, ils oubliérent plusieurs fois le sujet de leur commission, & me plantérent là, jusqu’à ce qu’ils fussent revenus à eux par le secours de leurs Reveilleurs; Car aucun ne paroissoit frapé de ce que mon habillement & mon air devoient avoir d’étrange à leurs yeux, ni même par les Aclamations du Vulgaire, dont l’ame n’étoit pas si susceptible de Speculations abstraites.
A la fin nous arrivames au Palais, & entrames dans la Chambre de presence, où nous vîmes le Roi sur son Thrône, & à chacun de ses côtez plusieurs personnes du premier rang. Devant son Trône étoit une grande Table remplie de Globes, de Spheres, & d’Instrumens de Mathematiques de toutes les sortes. Sa Majesté ne fit pas la moindre atention à nous, quoi que le Concours de tous ceux qui apartenoient à la Cour rendit nôtre entrée assez bruyante. Mais il étoit alors profondement ocupé à chercher la solution d’un problême, qu’il ne trouva qu’une heure après. Il y avoit à chacun de ses côtez un jeune Page avec une Vessie à la main; quand ces Pages virent que la Demonstration étoit trouvée, un d’eux lui donna un petit coup sur la bouche, & l’autre sur l’oreille droite, ce qui le fit tressaillir comme quelqu’un qu’on reveille tout d’un coup; après quoi ayant jetté les yeux sur moi & sur ceux au milieu de qui j’etois, il se rapela l’ocasion de nôtre venue, dont on lui avoit parlé auparavant. Il dit quelques mots, qu’il eut à peine prononcez, qu’un jeune homme, qui tenoit à la main une Vessie, telle que je l’ai décrite, vint se mettre à mon côté, & m’en donna quelques coups sur l’oreille droite; mais je tachai de lui faire comprendre par signes, que je n’avois pas besoin du secours de cet Instrument; ce qui, à ce que j’apris dans la suite, donna au Roi & à toute sa Cour une idée peu avantageuse de mon genie. Sa Majesté autant que je pus le conjecturer, me fit quelques Questions, & moi de ma part je lui parlai toutes les Langues que je savois. Quand nous fumes convaincus de part & d’autre que nous ne pouvions nous entendre, je fus conduit par ordre du Roi dans un Apartement de son Palais (ce Prince ayant surpassé tous ses Predecesseurs en hospitalité à l’egard des Etrangers, ) où deux Laquais eurent ordre de me servir. On m’aporta à diner, & quatre Seigneurs, que je me souvenois d’avoir vus aupres de la personne du Roi, me firent l’honneur de manger avec moi. Nous eumes deux services de trois plats chacun. Le premier service consistoit dans une Epaule de mouton, taillée en Triangle Æquilatére, une piece de Bœuf en Rhomboide, & un Boudin en Cycloide. L’autre étoit de deux Canards en forme de Violons, de quelques Saucisses en forme de Flutes, & d’une Poitrine de Veau en forme de Harpe. Les Valets coupérent nôtre pain en Cones, en Cylindres, en Parallelogrammes, & en plusieurs autres Figures de Mathematiques.
Pendant que nous étions à table, je pris la liberté de demander le nom de plusieurs choses, & ces Seigneurs moyenant l’assistance de leurs Reveilleurs, eurent la bonté de me les dire, dans l’esperance que j’aurois une admiration infinie pour leur habileté, si je pouvois parvenir à lier conversation avec eux. Je fus bientôt en état de demander du pain, à boire, & d’autres choses dont j’avois besoin.
Après le diner ma Compagnie me quita, & quelqu’un acompagné d’un Reveilleur me fut envoyé par ordre du Roi. Il aportoit avec lui plume, papier, encre, & trois ou quatre Livres, me donnant à connoitre par signes qu’il venoit pour m’enseigner la Langue du pays. Je fus avec lui quatre heures, pendant lesquelles je traçai plusieurs mots arrangez en forme de colomne, avec leur Traduction à côté. Je tachai aussi d’aprendre quelques courtes phrases. Pour cet efet mon Maitre faisoit faire à mon valet diferentes choses; il lui ordonnoit par exemple, de s’asseoir, de se tenir debout, de se promener, ou de faire la reverence; & à mesure qu’il executoit chacun de ses ordres, il me dictoit la phrase qui devoit l’exprimer. Il me montra aussi dans un de ses Livres, les Figures du Soleil, de la Lune, des Etoiles, du Zodiaque, des Tropiques, des Cercles Polaires, & d’un grand nombre de Plans & de Solides. Il me dicta les noms & me fit une Description exacte de tous les instrumens de Musique, qui sont en usage chez ce Peuple. Apres qu’il fut parti, je plaçai tous mes mots avec leurs explications en Ordre Alphabetique. Et de cette maniére, en peu de jours, à l’aide d’une bonne Memoire, je fis de grands progrez dans leur Langue.
Le terme, que j’ai rendu, par celui d’Isle Volante ou Flotante, est dans leur Langage Laputa; terme, dont il n’est pas aisé de marquer la veritable Etymologie. Lap en vieux langage signifie haut, & Untuh un Gouverneur, d’où, à ce qu’ils disent, est derivé par corruption le mot de Laputa. Mais cette derivation ne me paroit pas naturelle. Je fis part un jour à quelques Savans parmi eux d’une conjecture faite à cet égard, & je demandai si Laputa, ne pouroit pas venir de Lap outed; Lap signifiant proprement le mouvement des Rayons du Soleil dans la Mer & outed une Aile; conjecture sur la justesse de laquelle je permets à mes Lecteurs de prononcer.
Ceux à qui le Roi m’avoit confié remarquant combien j’étois mal habillé, donnerent ordre à un Tailleur de venir le lendemain, & de me prendre mesure pour un habillement complet. Cet Ouvrier le fit, mais d’une maniére toute diferente de celle qui est en vogue en Europe. Il prit d’abord ma hauteur à l’aide d’un quart de Cercle, & puis par le moyen d’une Regle & d’un Compas, il decrivit sur le papier toutes les dimensions de mon corps, & six jours après il m’aporta mes habits parfaitement mal faits, parce qu’il s’étoit mepris dans une Figure: Mais ce qui me consola, c’est que je remarquai que ces sortes d’accidens étoient fort ordinaires, & qu’on ne s’en mettoit guères en peine.
Pendant qu’on travailloit à mes habits, & durant une petite indisposition, qui ensuite me tint encore quelques jours au Logis, j’ajoutai un grand nombre de mots à mon Dictionnaire, & quand apres cela j’allai à la Cour, je fus capable d’entendre plusieurs choses que le Roi me disoit, & de lui repondre tellement quellement. Sa Majesté avoit ordonné, que le mouvement de 1’Isle seroit dirigé au Nord Est, vers le point vertical au dessus de Lagado, la Capitale de tout le Royaume. Cette Ville étoit à la distance de quatre vingt dix lieues, & nôtre Voyage ne dura que quatre jours & demi: cependant je puis protester que pendant tout ce tems je ne m’aperçus pas que nôtre Isle eut le moindre mouvement.
Elle s’arrêta, par l’ordre que sa Majesté en avoit donné, sur quelques Villes, dont les Habitans avoient quelques Placets à presenter. Pour cet efet on faisoit descendre plusieurs Ficelles avec quelques poids attachez au bout. Le peuple mettoit à ces Ficelles ses placets, qu’on tiroit ensuite en haut. Quelquefois nous recevions d’en bas du Vin & des Provisions, par le moyen de quelques poulies.
Ce que je savois en Mathematiques me fut d’un grand secours pour aprendre leur langue, dont la plûpart des termes ont raport à cette Science & à la Musique, dans laquelle je puis me vanter de n’être pas tout à fait ignorant. Les Lignes & les Figures sont les objets continuels de leurs meditations. S’ils veulent, par exemple, louër la Beauté d’une Femme ou de quelqu’autre Animal, ils font entrer dans leur Eloge, des Rhomboides, des Cercles, des Parallelogrammes, des Ellipses, & d’autres Figures Geometriques, on bien des termes de Musique. J’observai dans la Cuisine du Roi toutes sortes d’Instrumens de Mathematiques & de Musique, dont les Figures servent de modèle aux Mets qui doivent être servis sur la Table de sa Majesté.
Leurs Maisons sont mal baties, & j’ai remarqué qu’il n’y avoit dans aucun de leurs Apartemens un seul angle droit, ce qui vient du mepris qu’ils ont pour la Geometrie pratique, qu’ils rejettent comme trop mechanique; & par malheur leurs Architectes n’ont pas l’esprit de comprendre leurs demonstrations abstraites; stupidité dont les Batimens patissent.
Les Laputiens sont generalement mauvais Raisonneurs, & fort contredisans, excepté quand il leur arrive d’avoir raison, ce qui est fort rare. Imagination & Invention sont des choses qu’ils ne connoissent pas, & pour lesquelles ils n’ont pas même de Termes dans leur langue; toutes les pensées de leurs ames étant bornées & en quelque sorte consacrées aux deux sciences dont je viens de faire mention.
La plûpart d’entr’eux, & principalement ceux qui s’apliquent à l’étude de l’Astronomie, sont grands Partisans de l’Astrologie judiciaire: quoi qu’ils ayent honte de l’avouer publiquement. Mais ce que j’admirai principalement, & ce qui me parut en même tems incomprehensible, est leur extrême curiosité pour les Affaires politiques, & leur éternelle Fureur de prononcer & de disputer sur tout ce qui regarde le Gouvernement & l’Etat. J’ai remarqué à la verité que c’étoit une maladie ordinaire à la plûpart des Mathematiciens que j’ai connus en Europe, mais cela n’empêche pas que je ne sache point quel raport il peut y avoir entre cette manie & leur profession, à moins qu’ils ne suposent que, comme un petit cercle n’a pas plus de Degrez qu’un grand, il s’ensuive qu’il ne faille pas plus d’habileté pour gouverner le Monde, que pour tourner un Globe en diferens sens. Mais je suis plus porté à croire que ce travers vient d’un défaut commun à la Nature humaine, qui nous rend le plus curieux des afaires qui nous concernent le moins, & pour lesquelles nous avons le moins de Talent.
Ce Peuple est dans des inquietudes perpetuelles, ne goutant jamais un seul instant de repos; & leurs inquietudes viennent de caisses qui n’afectent point du tout le reste des hommes. Ils craignent qu’il n’arrive de certains changemens dans les corps Celestes. Par exemple, que la Terre, si le Soleil continue toujours à s’en aprocher, avec le tems ne vienne à être engloutie dans cet Astre. Que la superficie du Soleil ne soit peu à peu couverte d’une croute, qui l’empêche enfin de nous faire part de sa chaleur & de sa lumiére. Ils content qu’il ne s’en est que peu falu que la derniére Comète qui a paru n’ait donné contre nôtre Terre, ce qui l’auroit infailliblement reduite en cendres; & que celle qui doit paroitre la premiére (ce qui sera dans trente & un an, suivant leur calcul, ) la doit détruire selon toutes les aparences: Car dans son perihelie elle doit assez aprocher du Soleil pour concevoir un degré de chaleur dix mille fois plus grand que celui d’un Fer ardent; & après avoir quité le Soleil, trainer après elle une queuë flamboyante, qui sera longue de plus de quatre cent mille lieuës; par laquelle si la Terre passe à la distanbe de trente mille lieuës du corps de la Comete, elle ne peut manquer d’être mise en Feu & reduite en Cendres. Que le Soleil perdant chaque jour de ses rayons sans recevoir quelque Aliment qui repare cette perte, s’éteindra à la fin comme une Chandele, ce qui emportera necessairement la destruction de nôtre terre, & de toutes les Planetes qui empruntent leur lumiere de lui.
Ces sortes de frayeurs leur donnent si peu de relâche, qu’ils ne sçauroient jamais dormir tranquilement, ni gouter les douceurs ordinaires de la vie. Quand ils rencontrent le matin quelques uns de leurs Amis, leur premiere question roule sur la santé du Soleil, comment il paroissoit se porter à son coucher & à son lever, & s’il y a quelque espoir d’éviter la rencontre de la Comete prochaine. On leur voit prendre dans des conversations de ce genre, la même sorte de plaisir que les Enfans prennent à entendre raconter des Histoires de Spectres & de Revenans; Histoires qu’ils écoutent avec la plus avide curiosité, mais qui leur laissent une impression de frayeur qui les empêche de s’aller coucher.
Les Femmes de l’Isle ont beaucoup de vivacité, elles meprisent leurs Maris, & sont Folles des Etrangers. C’est parmi eux que les Dames choisissent leurs Galans: Mais le mal est, qu’ils peuvent faire l’amour trop à leur aise, & avec trop de tranquilité; car l’Epoux est toujours si enfoncé dans ses meditations, que l’Amant & la Maitresse en viendroient aux plus grandes familiaritez en sa presence, qu’il ne s’en apercevroit pas, pourvu seulement qu’il eut du Papier & ses Instrumens, & que son Reveilleur ne fut pas à ses côtez.
Les Femmes & les Filles se plaignent amérement d’être renfermées dans cette Isle, quoi qu’à mon avis ce soit le plus beau pays du Monde; & quoi qu’elles y vivent dans toute l’abondance imaginable, & de la maniére du monde la plus magnifique, & qu’il leur soit permis de faire ce qu’elles veulent, elles meurent d’envie de voir le Monde, & de gouter les plaisirs de la Capitale, ce qui ne leur est pas permis, à moins que d’en avoir une permission particuliere du Roi; & cette permission n’est pas aisée à obtenir, parce que la plûpart des Maris ont eprouvé combien il est dificile de faire revenir leurs Femmes de là. On m’a conté qu’une Dame du premier Rang, qui avoit plusieurs Enfans, & qui étoit mariée au Premier Ministre, un des plus riches Seigneurs du Royaume, qui l’aimoit à la fureur, & avec qui elle demeuroit dans un des plus beaux Palais de l’Isle, fit le voyage de Lagado sous pretexte que l’Air y étoit meilleur pour sa santé; qu’elle s’y tint cachée pendant quelques mois, jusqu’à ce que le Roi eut envoyé contr’elle une prise de corps, & qu’on la trouva dans un Cabaret borgne, toute enguenillée, ayant mis ses Hardes en gage pour entretenir un vieux Faquin fort laid, qui la rossoit tous les jours, & de qui elle eut encore toutes les peines du monde de se separer. Son Epoux la reçut avec toute la bonté possible, & sans lui faire le moindre reproche; aussi ne tarda t’elle pas à faire une nouvelle Escapade, & à emporter toutes ses pierreries, pour aler rejoindre son Amant, sans qu’on en aye entendu parler depuis. Peut-être que quelqu’un de mes Lecteurs s’imaginera que je lui raconte ici une Histoire Européenne ou Angloise. Mais je le conjure de considerer que les caprices du Beau sexe ne sont pas restreints à quelque Climat ou à quelque Nation particuliére, & qu’ils ont une uniformité plus generale que tout ce qu’on peut dire.
Dans l’espace d’un mois j’avois fait d’assez jolis progrez dans leur langue, & étois en état de repondre à la plûpart des Questions du Roi, quand j’avois l’honneur de le voir. Sa Majesté ne me marqua pas la moindre curiosité touchant les Loix, le Gouvernement, l’Histoire, la Religion, ou les Coutumes des païs où j’avois été; mais borna toutes ses Demandes aux seules Mathematiques, & écouta ce que je lui dis sur ce sujet avec beaucoup de mepris & d’indiference, quoi que les deux Reveilleurs qu’il avoit à ses côtez s’aquitassent soigneusement de leur Emploi.
CHAPITRE III.
Phenomène expliqué par le secours de la Philosophie & de l’Astronomie Moderne. Habileté des Laputiens dans la derniére de ces deux sciences. Methode du Roi pour reprimer les soulevemens.
JE demandai permission à ce Prince d’aler voir les Curiositez de l’Isle, ce qu’il m’acorda fort gracieusement, en donnant ordre en même tems à mon Precepteur de m’acompagner. Ma principale envie étoit de savoir à quelle cause soit dans l’Art soit dans la Nature, cette Isle devoit ses diferens mouvemens: & c’est de quoi je vai à present faire part à mes Lecteurs.
L’Isle volante ou flotante est exactement circulaire: son diamêtre est de 7837. Verges, c’est à dire d’environ quatre miles & demi, & par consequent, contient dix mille acres. Elle a trois cent verges d’epaisseur, son côté inferieur, est une espece de planche de Diamant fort unie, qui s’étend jusqu’à la hauteur de plus de deux cent verges. Au dessus de cette couche de Diamant sont les diferens mineraux dans l’ordre acoutumé, & puis une envelope de Terreau fort gras de dix à douze pieds d’épaisseur. La pente du côté superieur, depuis la circonference jusqu’au centre, est la cause naturelle pourquoi les rosées & les pluyes qui tombent sur l’Isle, se rendent par de petits Ruisseaux vers le milieu, où elles sont englouties dans quatre larges Bassins, dont chacun a une demi mile de circuit, & est éloigné de deux cent verges du centre: L’Eau de ces Bassins se convertit chaque jour en vapeurs par la chaleur du Soleil, ce qui empêche qu’ils ne debordent. Sans compter, que comme il depend du Monarque de faire monter l’Isle au dessus de la Region des nuées & des vapeurs, il peut, quand il veut, la garantir des pluyes & des rosées. Car les plus hautes nuées ne sont qu’à la distance de deux miles, de l’aveu de tous les Naturalistes. Ce qu’il y a de sur, c’est que dans ce pays elles ne montent jamais qu’à cette hauteur.
Au centre de l’Isle il y a une Ouverture de cinquante Verges de diamètre; par où les Astronomes descendent dans un grand Dôme, qui se nomme à cause de cela Flandola Gagnole, ou la Caverne des Astronomes, situé à la profondeur de cent verges plus bas que la superficie superieure de Diamant. Dans cette Caverne brulent continuellement vingt Lampes, dont la lumiére refléchie sur des murailles de Diamant a un éclat inexprimable. L’Endroit est rempli de Quarts de Cercle, de Telescopes, d’Astrolabes, & d’autres Instrumens Astronomiques. Mais l’objet le plus curieux, & duquel depend la distinée de l’Isle, est un Aiman d’une grandeur prodigieuse, & d’une figure assez semblable à la Navette d’un Tisseran. Cet Aiman a six verges de longueur & trois d’épaisseur. Il est soutenu par un Axe de Diamant très fort qui passe au milieu, & sur lequel il tourne; & est dans un équilibre si exact que le moindre atouchement est capable de le mouvoir. De plus, il est entouré d’une Cylindre creux de Diamant, qui a quatre pieds de profondeur, autant d’epaisseur, & douze verges en diametre, placé horizontalement, & soutenu par huit pieds de Diamant, dont chacun à six Verges de hauteur. Au milieu du côté concave, il y a une Rainure de douze pieds de profondeur, dans laquelle les extremitez de l’Axe sout placées, & tournent quand il le faut.
Il n’y a point de force qui puisse oter cette pierre de sa place, parce que le Cerceau qui l’environne, & les pieds sur lesquels elle est apuyée, sont une continuation de ce corps de Diamant qui forme le dessus de l’Isle.
Par le moyen de cet Aiman, on fait