Nous n'avions été guére mariez que mon Beau-Pére commença à me parler d'affaire. Vous avez un talent, mon Fils, me dit-il, qu'il ne faut point enfouïr: agissons pendant que nous en avons la commodité, & amassons des biens pour nous & pour nos décendans. Je donnai incontinent dans son sens, & nous résolûmes de faire notre Laboratoire dans une maison de campagne, qu'il avoit à six milles de la Ville, afin que nous puissions y travailler en repos, & sans être aperçus de personne. Mais je n'avois plus de poudre de multiplication, il en faloit aprêter d'autre; & parce que cela demandoit du tems, & ne s'exécutoit pas sans de grands frais, & beaucoup de peine, nous résolûmes d'en faire pour un Million au moins à la fois. Là-dessus je lui donnai la liste des drogues, qui entroient dans cette composition, dont la plus grande quantité étoit du Mercure. Je lui fis donc acroire qu'il me faloit du Sel marin, & mineral, de l'Antimoine, de la semence de Perles, du Corail, de la Cendre de genisse, de la Corne de cerf, & de Licorne, des yeux d'Ecrevisses de mer, de la dent d'Eléphant, du Sang de Dragon, des grifes d'Aigles, des Oiseaux de Paradis, des Becs de perroquet de l'Amérique, des Têtes de Vipéres, des Os de Chameau, la Queuë d'un Crocodille, la hûre d'un Marsouin, de la Côte de Baleine; de tous les Métaux, & de la plûpart des Minéraux. Il étoit nécessaire qu'une certaine quantité déterminée de tout cela infusât pendant trois jours, dans de l'urine de brebis, mêlée avec la troisiéme partie de sa pesanteur de bouse de vache grise, qui eut été détrempée dans de l'eau du Rhin, l'espace de neuf jours, qui est le quarré de trois: & le nombre cubique de cette même quantité, savoir vingt-sept jours, où un mois périodique, étoit le tems que l'on devoit employer pour calciner toute cette masse, & la réduire par un feu lent, en cette prétenduë poudre de projection.
Tout cela n'épouventa point le bon homme, l'espérance d'un grand gain lui faisoit envisager comme aisé, ce qu'un autre n'auroit pas trouvé faisable. Il fut donc question de chercher ce que je lui demandois. Une partie se trouva à Avignon, & aux environs de-là, l'autre se devoit tirer de Hollande, où l'on trouve en effet de tout ce qu'il y a au Monde. Je lui fis ensuite comprendre, que l'Or qui avoit une fois passé par mes mains, ne pouvoit plus être multiplié, & qu'ainsi il devoit tâcher de ramasser de grosses sommes, soit qu'il en payât l'intérêt, ou qu'il les prit de ses Amis, qui seroient bien aises de participer au profit. L'Orfévre fut le premier auquel il fit part du secret, & qui le pria de prendre de lui cinq cens louis, à telles conditions qu'il voudroit. Plusieurs autres l'imitérent, mais toûjours en cachette, & chacun sous serment de ne le révéler à qui que ce fut, non pas même à leur propre Femme; de sorte que l'un ignoroit absolument ce qui se faisoit avec l'autre. A mesure que l'on recevoit de l'or, on le portoit à la maison de campagne, où j'étois le plus souvent occupé à mettre ordre aux choses.
Enfin, quand je vis que tout étoit sur le point d'être prêt, je dis à mon Beau-Pére, & à ma Femme, que j'allois mettre la derniére main à l'Ouvrage; mais que comme cela demandoit beaucoup d'aplication, & que j'avois au moins besoin de trois jours, je les priois de ne me venir point interrompre avant ce tems-là. Je sortis à la porte fermante, après m'être saisi d'un Baguier, où il y avait au moins pour soixante mille livres de Joyaux. Dès que je fus arrivé à la Métairie, j'allai prendre un peu de repos; puis m'étant levé de grand matin, je me chargeai de tout ce qu'il y avoit-là de deniers, & dis au Fermier qu'une affaire de la derniére importance, & à laquelle je n'avois, pas pensé plûtôt, m'apellant à Arles, s'il arrivoit que ma Femme vint-là au bout de trois ou quatre jours, comme elle me l'avoit promis, il ne manquât pas de l'assurer de ma part, que j'abrégerois mon Voyage autant qu'il me seroit possible; & étant monté à cheval, je lui dis adieu. D'abord que je fus hors de la portée des yeux de ce Païsan, je tournai de l'autre côté, & pris la route de Lion.
Etant arrivé dans cette fameuse Ville, il se rencontra que le Marquis de Villeneuve vint souper dans l'hôtellerie où j'étois logé: il eut la curiosité de me connoître. Je lui dis que j'étois Hollandois, de la Famille de Wassenaar, & que j'étois Cornette au service de Leurs Hautes-Puissances; Mais qu'ayant eu le malheur de tuër en duel un Enseigne du Régiment des Gardes du Prince d'Orange, qui apartenoit à des Personnes de très grand crédit, j'avois été obligé d'abandonner mon Païs, de peur des conséquences; mais que ce qu'il y avoit de consolant pour moi, c'est que je n'étois pas sorti les mains vuides, outre qui je m'étois fourni de bonnes Lettres de crédit. Là-dessus ce Cavalier me fit mille honnêtetez. Je connois votre Famille, Monsieur, me dit-il, elle est considérable dans les Païs-Bas; & pour vous montrer que je l'estime, si vous voulez faire une Compagnie à vos dépens dans le Régiment de Cavalerie, que je suis sur le point de lever, il ne tiendra qu'à vous d'être Capitaine. Je pars pour la Cour, nous pourrons faire le Voyage ensemble, & je me fais fort de vous faire agréer au Roi. Je vous prens au mot Monsieur le Marquis, lui répondis-je; & tirant de mon petit doigt un Diamant de cinq cens écus, que m'avoit fourni le baguier que j'avois pris, & qui avoit déja plusieurs fois éblouï les yeux de ce Colonel, voilà dequoi je vous fais présent sur le Marché. Le lendemain je me fis faire un habit galonné d'autour de cent pistoles; je vendis mon Cheval, m'accommodai d'un Valet de chambre, & m'étant fourni de tout ce qui m'étoit nécessaire, nous prîmes le Coche, qui nous mena à Paris.
Nous n'y eûmes pas été long-tems que mon Patron me fit expédier ma Commission, & me recommanda fortement de songer au plus vîte à lever du Monde. Monsieur de Saint Jean, qui étoit mon Lieutenant, me conseilla d'aller avec lui du côté de Joinville en Champagne, où il avoit de grandes habitudes, & où, selon lui, nous devions trouver des hommes & des chevaux à raisonnable prix. Efectivement, à peine y avions-nous été six semaines, que nous étions à peu près complets. Mais outre les dépenses excessives, que je faisois de toutes les maniéres, j'eus le malheur que mon pendart de Valet d'Avignon, que j'avois fort mal payé de ses peines, & qui étoit de ces endroits-là, m'ayant casuellement vû, il me reconnut. Le fripon, tant par un principe de vengeance, que dans la vûë d'être libéralement récompensé de ma Femme, en donna d'abord la nouvelle à Mascado. Ce rusé Juif fit de telles diligences, & employa des gens si puissans, que non-seulement je fus arrêté, & mis en prison peu de tems après; mais ayant été accusé & convaincu de la derniére friponnerie, on me dépouilla de mes restes, & on me condamna aux Galéres pour jamais.
Voilà, Messieurs, continua Pierre Heudde, comment on arrêta le cours de mes infâmes débauches. Vous voyez par-là que mon Esclavage doit avoir été long. Les plaisirs que j'ai eus, n'ont pas égalé les peines que l'on m'a fait endurer. Celui qui gouverne tout, l'a voulu ainsi: je souffre ses châtimens avec patience, jusques à ce qu'il ait la bonté d'y mettre fin. Nous le plaignîmes de son malheureux sort; & Monsieur Elliot lui ayant donné la valeur d'un écu, l'assura dans les dispositions où il le voyoit, qu'il tâcheroit de lui rendre service. Nous aurions bien voulu savoir de cet infortuné, & le lieu de sa naissance, & de quelles gens il étoit issu; mais il ne voulut jamais nous le dire: desorte que nous nous retirâmes, en admirant la sage conduite du Tout-Puissant, à l'égard de ses créatures, bonnes & méchantes.
Je m'étois si peu soucié d'Alger, pendant le séjour que j'y avois fait, & j'avois été si peu curieux d'en parcourir tous les quartiers, que je fus émerveillé, d'abord que nous fûmes en mer, d'y découvrir des beautez qui ne m'étoient point venuës dans la pensée. Cette charmante Ville est située en forme d'Amphitéatre, sur le penchant d'une haute Montagne, de sorte qu'on la peut voir toute entiére d'un coup d'œil, quoi qu'elle soit grande, & contienne plus de cent mille Habitans. Il n'étoit pourtant plus tems d'y retourner pour l'examiner, & j'en avois même fort peu d'envie. La saison étoit agréable, & nous eûmes un Voyage si heureux, que je n'en ressentis pas la moindre incommodité. Enfin, j'arrivai à Londres, cette fameuse & magnifique Ville, qui éface par son lustre tout ce que j'avois vû auparavant, le quatriéme jour du mois de Mai 1694. âgé de soixante & treize ans, mais fort & vigoureux pour mon âge.
La premiére chose à laquelle je pensai, fut de me faire habiller, parce que je ne voulois point me montrer à mes Amis dans l'équipage où j'étois. Mon hôte parloit François, je le priai de m'envoyer querir un Tailleur, qui entendit aussi ma Langue. Cet homme étant venu, & m'ayant mené chez un Marchand Réfugié: pendant que nous étions occupez à voir des étoffes, il entra un homme, qui dès qu'il eut jetté les yeux sur moi, & entendu que j'étois un Esclave de Barbarie, fut pris d'une hémoragie, qui lui fit perdre plus de vingt onces de sang: il n'y avoit pas moyen de l'étancher. Chacun mettoit en usage les remédes qu'il avoit apris, mais voyant que tout cela étoit inutile, & que l'on parloit même de faire venir un Chirurgien pour lui ouvrir la veine, je lui pris le petit doigt, du côte de la narine qui saignoit, & le liai bien fort d'une éguillée de Fil, entre l'ongle & la premiére jointure. Ce reméde, qui ne me manqua jamais, mais dont peu de Personnes sont capables de bien oser, fit son éfet, & fut admiré de la Compagnie. Le Marchand, qui connoissoit le Personnage, fit venir un verre d'eau de vie, & l'ayant pris des mains de sa Servante: A vous, dit-il, Monsieur Massé, il faut réparer par un peu de ces esprits, une partie de la perte que vous venez de faire.
Quoiqu'il fût jeune lorsque je sortis de chez nous, il avoit pourtant conservé quelques traits, qui me le firent aussi-tôt reconnoître, outre qu'il est extrêmement marqué de la petite vérole. Vous vous appellez donc Monsieur Massé, lui dis-je? Oui, me répondit-il, à votre service. Connoissez-vous, repris-je, Monsieur Elliot, Consul à Alger? Très-particuliérement, me répondit-il. Hé bien, repris-je, voilà une Lettre qu'il m'a chargé de vous rendre. Il prend la Lettre, l'ouvre & se met à la lire: mais venant à l'endroit où il étoit fait mention de moi, il la pose avec précipitation sur le Comptoir, contre lequel il étoit apuyé, & se jette à corps perdu sur mon cou, sans prononcer une seule parole.
Quelque effort que j'eusse fait pour me posséder, il me fut impossible de proférer un mot de long-tems; nous nous tenions collez comme deux Statuës de pierre, & je croi que nous serions morts de joye l'un sur l'autre, si on n'eût pris soin de nous séparer. Vous sortez d'esclavage, mon très-cher Frére, me dit-il la larme à l'œil, & vous êtes sans doute destitué des biens du monde. Le Ciel m'a beni pour nous deux; venez chez moi joüir le reste de vos jours, & de mon abondance, & de votre liberté. Il est juste que vous gouverniez à votre tour: moi, ma femme & mes enfans, serons maintenant vos Esclaves: je veux que vous commandiez chez moi, & je prétens être le premier à vous obéir. Je voulus répondre à ses civilitez, & lui faire comprendre qu'un homme de mon âge seroit un objet peu agréable à de jeunes gens; qu'il valoit mieux que je me mise chez quelque Etranger, qui seroit obligé en le payant de souffrir de mes infirmitez. Mais il m'interrompit d'abord; & ayant donné ordre au Tailleur d'achever au plus vîte mon habit, il me mena à sa maison.
Tout ce que j'ai dit de mon Frére n'est absolument rien au prix de ce que fit sa Famille: ma Sœur, son épouse, & mes neveux & niéces ses enfans, pensérent me manger tout vif de joye. On me donna un très-bel apartement pour me loger, & un Domestique pour me servir dans toutes mes nécessitez.
Le Grand, un de mes compagnons de voyage, ayant apris mon arrivée, me fit la grace de me venir voir. Il me raconta comment après avoir quité Goa, il étoit passé dans l'Isle de Java, où il avoit eu le bonheur de s'introduire chez Mr de St Martin, qui l'avoit introduit chez Mr. Van Reden, Gouverneur de Batavia, & par le moyen duquel il avoit eu occasion de profiter des leçons de Mathématique, que je lui avois données, en exerçant la Charge d'Ingénieur en plusieurs favorables rencontres: ce qui l'avoit mis en état de vivre honnêtement le reste de ses jours. Il m'apprît aussi que la Forêt étoit mort en ces quartiers-là fort à son aise; mais il ignoroit ce que les autres étoient devenus.
S'il faut rendre justice à ce galant homme, j'avouë franchement que ses fréquentes conversations n'ont pas peu contribué à me remettre en mémoire quantité de circonstances, dont je n'avois presque plus la moindre idée; & que quoiqu'il s'en faille beaucoup que cette relation soit telle, qu'elle auroit paru au jour, si j'avois pû conserver mes Journaux, ou que j'eusse eû par tout la commodité de dresser de justes Mémoires; sans lui, elle auroit été encore bien moins complete.
Si j'ai oublié bien des choses, je n'ai en récompense rien avancé dont je n'aye été le témoin, ou qui ne me soit venu de premiére main. Et j'aurois donné cette relation de mes Voyages au Public il y a dix années, si des raisons fortes, & entr'autres deux, ne m'en eussent empêché. La premiére de ces raisons, est que mon frére ayant eu part aux grandes Fermes en France, y avoit si-mal réüssi, qu'il s'étoit vû obligé de tout abandonner, & de venir s'établir en Angleterre, où il fait le moins d'éclat qu'il lui est possible; de peur qu'on n'aprenne de ses nouvelles à la Cour, & qu'on ne lui fasse des affaires. L'autre n'est pas de moindre poids; elle me touche en particulier. J'aprehendois que mon Livre ne donnât l'envie à quelque Monarque insatiable de vouloir conquérir le Roïaume dont je fais la description, & qu'on me forçât de servir de guide à ceux qui seroient employez pour une expédition si dificile. Je suis las de voyager, & mon âge ne me permet plus de suporter les fatigues, que j'ai endurées autrefois. Mes Neveux se sont chargez du soin de ce Manuscrit après notre mort; de sorte que, lorsqu'on le verra, on peut être persuadé que mon Frére & moi ne sommes plus au monde.