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Voyages / voyage de Laponie, voyage de Flandre et de Hollande, du Danemark, de la Suède

Chapter 3: VOYAGE DE LAPONIE
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About This Book

The author blends travel narrative and personal reflection, alternating contemplative essays on rest, ambition, and the restlessness of habitual travelers with episodic accounts of journeys through northern Europe. He describes the hazards and delays of sailing the Baltic, prolonged layovers that prompt introspection, and visits to port cities and royal courts in the Low Countries, Denmark, and Sweden. Scenes range from landscape and social observation to practical remarks on navigation and local customs, interwoven with philosophical meditations on choice of occupation, the lure of change, and the search for inner tranquillity amid continual movement.

VOYAGE DE LAPONIE

Les voyages ont leurs travaux comme leurs plaisirs ; mais les fatigues qui se trouvent dans cet exercice, loin de nous rebuter, accroissent ordinairement l’envie de voyager. Cette passion, irritée par les peines, nous engage insensiblement à aller plus loin que nous ne voudrions ; et l’on sort souvent de chez soi pour n’aller qu’en Hollande, qu’on se trouve, je ne sais comment, jusqu’au bout du monde. La même chose m’est arrivée, monsieur. J’appris à Amsterdam que la cour de Danemark était à Oldembourg, qui n’en est qu’à trois journées : j’eusse témoigné beaucoup de mépris pour cette cour, et bien peu de curiosité, si je n’eusse été la voir.

Je partis donc pour Oldembourg ; mais le hasard, qui me voulait conduire plus loin, en avait fait partir le roi deux jours avant que j’y arrivasse. On me dit que je le trouverais encore à Altona, qui est a une portée de mousquet de Hambourg. Je crus être obligé d’honneur à poursuivre mon dessein, et à faire encore deux ou trois jours de marche pour voir ce que je souhaitais. De plus, Hambourg est une ville hanséatique fameuse pour le commerce qu’elle entretient avec toute la terre, et recommandable par ses fortifications et son gouvernement. J’y devais rencontrer la cour de Danemark ; je n’y vis cependant qu’une partie de ce que je voulais voir : je n’y trouvai que la reine mère et le prince Georges, son fils, qui allaient aux eaux de Pyrmont. Je vis Hambourg, dont je fus fort content ; mais, après avoir tant fait de chemin pour voir le roi, je crus devoir l’aller chercher dans la ville capitale, où je devais infailliblement le trouver. J’entrepris le voyage de Copenhague. M. l’ambassadeur me présenta au roi ; j’eus l’honneur de lui baiser la main et de l’entretenir quelque temps. Le séjour que je fis à Copenhague me fut infiniment agréable, et j’y trouvai les dames si spirituelles et si bien faites, que j’aurais eu bien de la peine à les quitter, si l’on ne m’eût assuré que j’en trouverais en Suède d’aussi aimables. L’extrême envie que j’avais de voir aussi le roi de Suède m’engagea à partir pour Stockholm. Nous eûmes l’honneur de saluer le roi et de l’entretenir pendant une heure entière. Ayant connu que nous voyagions pour notre curiosité, il nous dit que la Laponie méritait d’être vue par les curieux, tant par sa situation que pour les habitants, qui y vivent d’une manière tout à fait inconnue au reste des Européens, et commanda même au comte Steint-Bielke, grand trésorier, de nous donner toutes les recommandations nécessaires, si nous voulions faire ce voyage. Le moyen, monsieur, de résister au conseil d’un roi, et d’un grand roi comme celui de Suède ! Ne peut-on pas avec son aveu entreprendre toutes choses ? et peut-on être malheureux dans une entreprise qu’il a lui-même conseillée, et dont il a souhaité le succès ? Les avis des rois sont des commandements : cela fut cause que, après avoir mis ordre à toutes choses, nous mîmes à la voile pour Torno le mercredi 23 juillet 1681, sur le midi, après avoir salué M. Steint-Bielke, grand trésorier, qui, suivant l’ordre qu’il avait reçu du roi son maître, nous donna des recommandations pour les gouverneurs des provinces par où nous devions passer.

Nous fûmes portés d’un sud-ouest jusqu’à Vacsol, où l’on visite les vaisseaux. Nous admirâmes, en y allant, la bizarre situation de Stockholm. Il est presque incroyable qu’on ait choisi un lieu comme celui où l’on voit cette ville pour en faire la capitale d’un royaume aussi grand que celui de Suède. On dit que les fondateurs de cette ville, cherchant un lieu pour la faire, jetèrent un bâton dans la mer, dans le dessein de la bâtir au lieu où il s’arrêterait : ce bâton s’arrêta où l’on voit présentement cette ville, qui n’a rien d’affreux que sa situation ; car les bâtiments en sont fort superbes, et les habitants fort civils.

Nous vîmes la petite île d’Aland, à quarante milles de Stockholm ; cette île est très-fertile, et sert de retraite aux élans, qui y passent de Livonie et de Carélie, lorsque l’hiver leur a fait un passage sur les glaces. Cet animal est de la hauteur d’un cheval, et d’un poil tirant sur le blanc ; il porte un bois comme un daim, et a le pied de même fort long ; mais il le surpasse en légèreté et en force, dont il se sert contre les loups, avec lesquels il se bat souvent. La peau de cet animal appartient au roi ; et les paysans sont obligés, sous peine de la vie, de la porter au gouverneur.

En quittant cette île, nous perdîmes la terre de vue, et ne la revîmes que le vendredi matin, à la hauteur d’Hernen ou Hernesand, éloignée de Stockholm de cent milles, qui valent trois cents lieues de France ; et le vent demeurant toujours extrêmement violent, nous ne fûmes pas longtemps à découvrir les îles d’Ulfen, Schagen et Goben ; en sorte que, le samedi matin, nous trouvâmes que nous avions laissé l’Angermanie, et que nous étions à la hauteur d’Urna, première ville de Laponie, qui prend son nom du fleuve qui l’arrose. Cette ville donne son nom à toute la province qu’on appelle Urna Lapmark. Elle se trouve au trente-huitième degré de longitude et au soixante-cinquième onze minutes de latitude, éloignée de Stockholm de cent cinquante milles, faisant environ quatre cent cinquante lieues françaises.

Nous découvrîmes le samedi les îles de Quercken ; et le vent, continuant toujours sud-sud-ouest, nous fit voir sur le midi la petite île de Ratan ; et sur les quatre heures du même jour, nous nous trouvâmes à la hauteur du cap de Burockluben.

Quand nous eûmes passé ce petit cap, nous perdîmes la terre de vue ; et le dimanche matin, le vent s’étant tenu au sud toute la nuit, nous nous trouvâmes à la hauteur de Malhurn, petite île à huit milles de Torno. Il en sortit des pêcheurs dans une petite barque aussi mince que j’en aie vu de ma vie, dont les planches étaient cousues ensemble, à la mode des Russes. Ils nous apportèrent du strumelin, et nous leur donnâmes du biscuit et de l’eau-de-vie, avec quoi ils s’en retournèrent fort contents.

Le vent demeurant toujours extrêmement favorable, nous arrivâmes à une lieue de Torno, où nous mouillâmes l’ancre.

Il est assez difficile de croire qu’on ait pu faire un aussi long chemin que celui que nous fîmes en quatre jours de temps. On compte de Stockholm à Torno deux cents milles de Suède par mer, qui valent six cents lieues de France ; et nous fîmes tout ce chemin avec un vent de sud et sud-sud-ouest si favorable et si violent, qu’étant partis le mercredi de Stockholm, nous arrivâmes à la même heure le dimanche suivant, sans avoir été obligés de changer les voiles pendant tout le voyage.

Torno est situé à l’extrémité du golfe Bothnique, au quarante-deuxième degré vingt-sept minutes de longitude, et au soixante-septième de latitude. C’est la dernière ville du monde du côté du nord ; le reste jusqu’au cap n’étant habité que par des Lapons, gens sauvages qui n’ont aucune demeure fixe.

C’est en ce lieu où se tiennent les foires de ces nations septentrionales pendant l’hiver, lorsque la mer est assez glacée pour y venir en traîneau. C’est pendant ce temps qu’on y voit de toutes sortes de nations du Nord, de Russes, de Moscovites, de Finlandais, et de Lapons de tous les trois royaumes, qui y viennent ensemble sur des neiges et sur des glaces, dont la commodité est si grande, qu’on peut facilement, par le moyen des traîneaux, aller en un jour de Finlande en Laponie, et traverser sur les glaces le sein Bothnique, quoiqu’il ait dans les moindres endroits trente ou quarante milles de Suède. Le trafic de cette ville est en poissons, qu’ils envoient fort loin ; et la rivière de Torno est si fertile en saumons et en brochets, qu’elle peut en fournir à tous les habitants de la mer Baltique. Ils salent les uns pour les transporter, et fument les autres dans des basses-touches qui sont faites comme des bains. Quoique cette ville ne soit proprement qu’un amas de cabanes de bois, elle ne laisse pas de payer tous les ans deux mille dalles de cuivre, qui font environ mille livres de notre monnaie.

Nous logeâmes chez le patron de la barque qui nous avait amenés de Stockholm. Nous ne trouvâmes pas sa femme chez lui ; elle était allée à une foire qui se faisait à dix ou douze lieues de là, pour troquer du sel et de la farine contre des peaux de rennes, de petits-gris et autres : car tout le commerce de ce pays se fait ordinairement en troc ; et les Russes et les Lapons ne font guère de marchés autrement.

Nous allâmes le jour suivant, lundi, pour voir Joannes Tornæus, homme docte, qui a tourné en lapon tous les psaumes de David, et qui a écrit leur histoire. C’était un prêtre de la campagne : il était mort depuis trois jours, et nous le trouvâmes étendu dans son cercueil avec des habits conformes à sa profession, et qu’on lui avait fait faire exprès : il était fort regretté dans le pays, et avait voyagé dans une bonne partie de l’Europe.

Sa femme était d’un autre côté, couchée sur son lit, qui témoignait, par ses soupirs et par ses pleurs, le regret qu’elle avait de perdre un tel mari. Quantité d’autres femmes ses amies environnaient le lit, et répondaient par leurs gémissements à la douleur de la veuve.

Mais ce qui consolait un peu dans une si grande affliction et une tristesse si générale, c’était quantité de grands pots d’argent faits à l’antique, pleins, les uns de vins de France, d’autres de vins d’Espagne, et d’autres d’eau-de-vie, qu’on avait soin de ne pas laisser longtemps vides. Nous tâtâmes de tout ; et la veuve interrompait souvent ses soupirs pour nous presser de boire ; elle nous fit même apporter du tabac, dont nous ne voulûmes pas prendre. On nous conduisit ensuite au temple dont le défunt était pasteur, où nous ne vîmes rien de remarquable ; et, prenant congé de la veuve, il fallut encore boire à la mémoire du défunt, et faire, monsieur, ce qui s’appelle libare manibus.

Nous allâmes ensuite chez une personne qui était en notre compagnie : la mère nous reçut avec toute l’affection possible ; et ces gens, qui n’avaient jamais vu de Français, ne savaient comment nous témoigner la joie qu’ils avaient de nous voir en leur pays.

Le mardi, on nous apporta quantité de fourrures à acheter, de grandes couvertures fourrées de peaux de lièvre blanc, qu’on voulait donner pour un écu. On nous montra aussi des habits de Lapons, faits de peaux de jeunes rennes, avec tout l’équipage, les bottes, les gants, les souliers, la ceinture et le bonnet. Nous allâmes le même jour à la chasse autour de la maison : nous trouvâmes quantité de bécasses sauvages, et autres animaux inconnus en nos pays, et nous nous étonnâmes que les habitants que nous rencontrions dans le pays ne nous fuyaient pas moins que le gibier.

Le mercredi, nous reçûmes visite des bourgmestres de la ville et du bailli, qui nous firent offre de service en tout ce qui serait en leur pouvoir. Ils nous vinrent prendre après le dîner dans leurs barques, et nous menèrent chez le prêtre de la ville, gendre du défunt Tornæus.

Ce fut là où nous vîmes pour la première fois un traîneau lapon, dont nous admirâmes la structure. Cette machine, qu’ils appellent pulea, est faite comme un petit canot, élevée sur le devant, pour fendre la neige avec plus de facilité. La proue n’est faite que d’une seule planche, et le corps est composé de plusieurs morceaux de bois qui sont cousus ensemble avec de gros fil de renne, sans qu’il y entre un seul clou, et qui se réunissent sur le devant à un morceau de bois assez fort, qui règne tout du long par-dessus, et qui, excédant le reste de l’ouvrage, fait le même effet que la quille d’un vaisseau. C’est sur ce morceau de bois que le traîneau glisse ; et comme il n’est large que de quatre bons doigts, cette machine roule continuellement de côté et d’autre : on se met dedans jusqu’à la moitié du corps, comme dans un cercueil ; et l’on vous y lie, en sorte que vous êtes entièrement immobile, et l’on vous laisse seulement l’usage des mains, afin que d’une vous puissiez conduire le renne, et de l’autre vous soutenir lorsque vous êtes en danger de tomber. Il faut tenir son corps dans l’équilibre ; ce qui fait qu’à moins d’être accoutumé à cette manière de courir, on est souvent en danger de la vie, et principalement lorsque le traîneau descend des rochers les plus escarpés, sur lesquels vous courez d’une si horrible vitesse qu’il est impossible de se figurer la promptitude de ce mouvement, à moins de l’avoir expérimenté. Nous soupâmes ce même soir en public avec le bourgmestre ; tous les habitants y coururent en foule pour nous voir manger. Nous arrêtâmes ce même soir notre départ pour le lendemain, et prîmes un truchement.

Le jeudi, dernier juillet, nous partîmes de Torno dans un petit bateau finlandais, fait exprès pour aller dans ce pays : sa longueur peut être de douze pieds, et sa largeur de trois. Il ne se peut rien voir de si bien travaillé ni de si léger ; en sorte que deux ou trois hommes peuvent porter facilement ce bâtiment lorsqu’ils sont obligés de passer les cataractes du fleuve, qui sont si impétueuses qu’elles roulent des pierres d’une grosseur extraordinaire. Nous fûmes obligés d’aller à pied presque tout le reste de la journée, à cause des torrents qui tombaient des montagnes, et d’un vent impétueux qui faisait entrer l’eau dans le bateau avec une telle abondance, que, si l’on n’eût été extrêmement prompt à la vider, il eût été bientôt rempli. Nous allâmes le long de la rivière toujours chassant ; nous tuâmes quelques pièces de gibier, et nous admirâmes la quantité de canards, d’oies, de courlis, et de plusieurs autres oiseaux que nous rencontrions à chaque pas. Nous ne fîmes pas ce jour-là tout le chemin que nous avions déterminé de faire, à cause d’une pluie violente qui nous surprit, et nous obligea de passer la nuit dans une maison de paysan, à une lieue et demie de Torno.

Nous marchâmes tout le vendredi sans nous reposer, et nous fûmes depuis quatre heures du matin jusqu’à la nuit à faire trois milles ; si l’on peut appeler la nuit un temps où l’on voit toujours le soleil, sans que l’on puisse faire aucune distinction du jour au lendemain.

Nous fîmes plus de la moitié du chemin à pied, à cause des torrents effroyables qu’il fallut surmonter. Nous fûmes même obligés de porter notre bateau pendant quelque espace de chemin, et nous eûmes le plaisir de voir en même temps descendre deux petites barques au milieu de ces cataractes. L’oiseau le plus vite et le plus léger ne peut aller de cette impétuosité ; et la vue ne peut suivre la course de ces bâtiments, qui se dérobent aux yeux, et s’enfoncent tantôt dans les vagues, où ils semblent ensevelis, et tantôt se relèvent d’une hauteur surprenante. Pendant cette course rapide, le pilote est debout, et emploie toute son industrie à éviter des pierres d’une grosseur extraordinaire, et à passer au milieu des rochers, qui ne laissent justement que la largeur du bateau, et qui briseraient ces petites chaloupes en mille pièces, si elles y touchaient le moins du monde.

Nous tuâmes ce jour-là dans les bois deux faisandeaux, trois canards et deux cercelles, sans nous éloigner de notre chemin, pendant lequel nous fûmes extrêmement incommodés des moucherons, qui sont la peste de ce pays, et qui nous firent désespérer. Les Lapons n’ont point d’autre remède contre ces maudits animaux que d’emplir de fumée le lieu où ils demeurent ; et nous remarquâmes sur le chemin que, pour garantir leur bétail de ces bêtes importunes, ils allument un grand feu dans les endroits où paissent leurs vaches (que nous trouvâmes toutes blanches), à la fumée duquel elles se mettent, et chassent ainsi les moucherons, qui n’y sauraient durer.

Nous fîmes la même chose, et nous nous enfermâmes, lorsque nous fûmes arrivés chez un Allemand qui est depuis trente ans dans le pays, et qui reçoit le tribut des Lapons pour le roi de Suède. Il nous dit que ce peuple était obligé de se trouver en un certain lieu qu’on lui assigne l’année précédente pour apporter ce qu’il doit, et qu’on prenait ordinairement le temps de l’hiver, à cause de la commodité qu’il donne aux Lapons de venir sur les glaces par le moyen de leurs rennes.

Le tribut qu’ils payent est peu de chose ; et c’est une politique du roi de Suède, qui, pour tenir toujours ces peuples tributaires à sa couronne, ne les charge que d’un médiocre impôt, de peur que les Lapons, qui n’ont point de demeure fixe, et à qui toute l’étendue de la Laponie sert de maison, n’aillent sur les terres d’un autre, pour éviter les vexations du prince de qui ils seraient trop surchargés. Il y a pourtant de ces peuples qui payent plusieurs tributs à différents Etats ; et quelquefois un Lapon sera tributaire du roi de Suède, de celui de Danemark, et du grand-duc de Moscovie. Ils payeront au premier, parce qu’ils demeurent sur ses Etats ; à l’autre, parce qu’il leur permet de pêcher du côté de la Norwége, qui lui appartient ; et au troisième, à cause qu’ils peuvent aller chasser sur ses terres.

Il ne nous arriva rien d’extraordinaire pendant tout le chemin que nous fîmes le samedi ; mais sitôt que nous fûmes arrivés chez un paysan, nous nous étonnâmes de trouver tout le monde dans le bain. Ces lieux, qu’ils appellent basses-touches ou bains, sont faits de bois, comme toutes leurs maisons. On voit au milieu de ce bain un gros amas de pierres, sans qu’ils aient observé aucun ordre en le faisant, que d’y laisser un trou au milieu, dans lequel ils allument du feu. Ces pierres, étant une fois échauffées, communiquent la chaleur à tout le lieu ; mais ce chaud s’augmente extrêmement lorsque l’on vient à jeter de l’eau dessus les cailloux, qui, renvoyant une fumée étouffante, font que l’air qu’on respire dans ces bains est tout de feu. Ce qui nous surprit beaucoup fut qu’étant entrés dans ce bain, nous y trouvâmes ensemble filles et garçons, mères et fils, frères et sœurs, sans que ces femmes nues eussent peine à supporter la vue des personnes qu’elles ne connaissaient point. Mais nous nous étonnâmes davantage de voir de jeunes filles frapper d’une branche des hommes et des garçons nus. Je crus d’abord que la nature, affaiblie par de grandes sueurs, avait besoin de cet artifice pour faire voir qu’il lui restait encore quelque signe de vie ; mais on me détrompa bientôt, et je sus que cela se faisait afin que ces coups réitérés, ouvrant les pores, aidassent à faire faire de grandes évacuations. J’eus de la peine ensuite à concevoir comment ces gens, sortant nus de ces bains tout de feu, allaient se jeter dans une rivière extrêmement froide qui était à quelques pas de la maison ; et je conçus qu’il fallait que ces gens fussent d’un fort tempérament, pour pouvoir résister aux effets que ce prompt changement du chaud au froid pouvait causer.

Vous n’auriez jamais cru, monsieur, que les Bothniens, gens extrêmement sauvages, eussent imité les Romains dans leur luxe et dans leurs plaisirs ; mais vous vous étonnerez encore davantage quand je vous aurai dit que ces mêmes gens, qui ont des bains chez eux comme les empereurs, n’ont pas de pain à manger. Ils vivent d’un peu de lait, et se nourrissent de la plus tendre écorce qui se trouve au sommet des pins. Ils la prennent lorsque l’arbre jette sa séve ; et, après l’avoir exposée quelque temps au soleil, ils la mettent dans de grands paniers sous terre, sur laquelle ils allument du feu, qui lui donne une couleur et un goût assez agréable. Voilà, monsieur, quelle est pendant toute l’année la nourriture de ces gens, qui cherchent avec soin les délices du bain, et qui peuvent se passer de pain.

Nous fûmes assez heureux à la chasse le dimanche : nous rapportâmes quantité de gibier, mais nous ne vîmes rien qui mérite d’être écrit, qu’une paire de ces longues planches de bois de sapin avec lesquelles les Lapons courent d’une si extraordinaire vitesse, qu’il n’est point d’animal, si prompt qu’il puisse être, qu’ils n’attrapent facilement, lorsque la neige est assez dure pour les soutenir.

Ces planches, extrêmement épaisses, sont de la longueur de deux aunes, et larges d’un demi-pied ; elles sont relevées en pointe sur le devant, et percées au milieu dans l’épaisseur, qui est assez considérable en cet endroit pour pouvoir y passer un cuir qui tient les pieds fermes et immobiles. Le Lapon qui est dessus tient un long bâton à la main, où, d’un côté, est attaché un rond de bois, afin qu’il n’entre pas dans la neige, et de l’autre un fer pointu. Il se sert de ce bâton pour se donner le premier mouvement, pour se soutenir en courant, pour se conduire dans sa course, et pour s’arrêter quand il veut ; c’est aussi avec cette arme qu’il perce les bêtes qu’il poursuit, lorsqu’il en est assez près.

Il est assez difficile de se figurer la vitesse de ces gens, qui peuvent avec ces instruments surpasser la course des bêtes les plus vites ; mais il est impossible de concevoir comment ils peuvent se soutenir en descendant les fonds les plus précipités, et comment ils peuvent monter les montagnes les plus escarpées. C’est pourtant, monsieur, ce qu’ils font avec une adresse qui surpasse l’imagination, et qui est si naturelle aux gens de ce pays, que les femmes ne sont pas moins adroites que les hommes à se servir de ces planches. Elles vont visiter leurs parents, et entreprennent de cette manière les voyages les plus difficiles et les plus longs.

Le lundi ne fut remarquable que par la quantité de gibier que nous vîmes et que nous tuâmes ; nous avions ce jour-là plus de vingt pièces dans notre dépense : il est vrai que nous achetâmes cinq ou six canards de quelques paysans qui venaient de les prendre. Ces gens n’ont point d’autres armes pour aller à la chasse que l’arc ou l’arbalète. Ils se servent de l’arc contre les plus grandes bêtes, comme les ours, les loups et les rennes sauvages ; et lorsqu’ils veulent prendre des animaux moins considérables, ils emploient l’arbalète, qui ne diffère des nôtres que par sa grandeur. Les habitants de ce pays sont si adroits à se servir des armes, qu’ils sont sûrs de frapper le but d’aussi loin qu’ils le peuvent voir. L’oiseau le plus petit ne leur échappe pas ; et il s’en trouve même quelques-uns qui donneront dans la tête d’une aiguille. Les flèches dont ils se servent sont différentes : les unes sont armées de fer ou d’os de poisson, et les autres sont rondes, de la figure d’une boule coupée par la moitié. Ils se servent des premières pour l’arc, lorsqu’ils vont aux grandes chasses ; et des autres pour l’arbalète, quand ils rencontrent des animaux qu’ils peuvent tuer sans leur faire une plaie si dangereuse. Ils emploient ces mêmes flèches rondes contre les petits-gris, les martres et les hermines, afin de conserver les peaux entières ; et parce qu’il est difficile qu’il n’y reste la marque que le coup a laissée, les plus habiles ne manquent jamais de les toucher où ils veulent, et les frappent ordinairement à la tête, qui est l’endroit de la peau le moins estimé.

Nous arrivâmes le mardi à Kones, et nous y restâmes le mercredi pour nous reposer, et voir travailler aux forges de fer et de cuivre qui sont en ce lieu. Nous admirâmes les manières de fondre ces métaux, et de préparer le cuivre avant qu’on en puisse faire des pelotes, qui sont la monnaie du pays lorsqu’elle est marquée du coin du prince. Ce qui nous étonna le plus, ce fut de voir un de ces forgerons approcher de la fournaise, et prendre avec sa main du cuivre que la violence du feu avait fondu comme de l’eau, et le tenir ainsi quelque temps. Rien n’est plus affreux que ces demeures ; les torrents qui tombent des montagnes, les rochers et les bois qui les environnent, la noirceur et l’air sauvage des forgerons, tout contribue à former l’horreur de ce lieu. Ces solitudes affreuses ne laissent pas que d’avoir leur agrément et de plaire quelquefois autant que les lieux les plus magnifiques ; et ce fut au milieu de ces rochers que je laissai couler ces vers d’une veine qui avait été longtemps stérile.

Tranquilles et sombres forêts,
Où le soleil ne luit jamais
Qu’au travers de mille feuillages,
Que vous avez pour moi d’attraits !
Et qu’il est doux, sous vos ombrages,
De pouvoir respirer en paix !
Que j’aime à voir vos chênes verts,
Presque aussi vieux que l’univers,
Qui, malgré la nature émue
Et ses plus cruels aquilons,
Sont aussi sûrs près de la nue
Que les épis dans les sillons !
Et vous, impétueux torrents,
Qui sur les rochers murmurants
Roulez vos eaux avec contrainte,
Que le bruit que vous excitez
Cause de respect et de crainte
A tous ceux que vous arrêtez !
Quelquefois vos rapides eaux,
Venant arrêter les roseaux,
Forment des étangs pacifiques
Où les plongeons et les canards,
Et tous les oiseaux aquatiques,
Viennent fondre de toutes parts.
D’un côté l’on voit les poissons
Qui, sans craindre les hameçons,
Quittent leurs demeures profondes,
Et, pour prendre un plaisir nouveau,
Las de folâtrer dans les ondes,
S’élancent, et sautent sur l’eau.
Tous ces édifices détruits,
Et ces respectables débris
Qu’on voit sur cette roche obscure,
Sont plus beaux que les bâtiments
Où l’or, l’azur et la peinture
Forment les moindres ornements.
Le temps y laisse quelques trous
Pour la demeure des hiboux ;
Et les bêtes d’un cri funeste,
Les oiseaux sacrés à la nuit,
Dans l’horreur de cette retraite
Trouvent toujours un sûr réduit.

Nous partîmes de ces forges, pour aller à d’autres qui en sont éloignées de dix-huit milles de Suède, qui valent environ cinquante lieues de France. Nous nous servîmes toujours de la même voie, n’y en ayant point d’autre dans le pays, et continuâmes notre chemin au nord sur la rivière. Nous apprîmes qu’elle changeait de nom, et que les habitants l’appelaient Wilnama Suanda. Nous passâmes toute la nuit sur l’eau, et nous arrivâmes le lendemain, vendredi, dans une pauvre cabane de paysan, dans laquelle nous ne trouvâmes personne. Toute la famille, qui consistait en cinq ou six personnes, était dehors ; une partie était dans les bois, et l’autre était allée à la pêche du brochet. Ce poisson, qu’ils sèchent, leur sert de nourriture toute l’année : ils ne le prennent point avec des rêts, comme on fait les autres ; mais, en allumant du feu sur la proue de leur petite barque, ils attirent le poisson à la lueur de cette flamme, et le harponnent avec un long bâton armé de fer, de la manière qu’on nous représente un trident. Ils en prennent en quantité, et d’une grosseur extraordinaire ; et la nature, comme une bonne mère, leur refusant la fertilité de la terre, leur accorde l’abondance des eaux.

Plus l’on avance dans le pays, et plus la misère est extrême. On ne connaît plus l’usage du blé : les os de poisson, broyés avec l’écorce des arbres, leur servent de pain ; et, malgré cette méchante nourriture, ces pauvres gens vivent dans une santé parfaite. Ne connaissant point de médecins, il ne faut pas s’étonner s’ils ignorent aussi les maladies, et s’ils vont jusqu’à une vieillesse si avancée qu’ils passent ordinairement cent ans, et quelques-uns cent cinquante.

Nous ne fîmes le samedi que fort peu de chemin, étant restés tout le jour dans une petite maison, qui est la dernière qui se rencontre dans le pays. Nous eûmes différents plaisirs pendant le temps que nous séjournâmes dans cette cabane. Le premier fut de nous occuper tous à différents exercices aussitôt que nous fûmes arrivés. L’un coupait un arbre sec dans le bois prochain, et le traînait avec peine au lieu destiné ; l’autre, après avoir tiré le feu d’un caillou, soufflait de tous ses poumons pour l’allumer ; quelques-uns étaient occupés à accommoder un agneau qu’ils venaient de tuer ; et d’autres, plus prévoyants, laissant ces petits soins pour en prendre de plus importants, allaient chercher sur un étang voisin, tout couvert de poisson, quelque chose pour le lendemain. Ce plaisir fut suivi d’un autre ; car sitôt qu’on se fut levé de table, on fut d’avis, à cause des nécessités pressantes, d’ordonner une chasse générale. Tout le monde se prépara pour cela ; et, ayant pris deux petites barques avec deux paysans avec nous, nous nous abandonnâmes sur la rivière à notre bonne fortune. Nous fîmes la chasse la plus plaisante du monde et la plus particulière. Il est inouï qu’on se soit jamais servi en France de bâtons pour chasser ; mais il n’en est pas de même dans ce pays : le gibier y est si abondant, qu’on se sert de fouet et même de bâton pour le tuer. Les oiseaux que nous prîmes davantage, ce fut des plongeons ; et nous admirions l’adresse de nos gens à les attraper. Ils les suivaient partout où ils les voyaient ; et lorsqu’ils les apercevaient nageant entre deux eaux, ils lançaient leur bâton et leur écrasaient la tête dans le fond de l’eau avec tant d’adresse, qu’il est difficile de se figurer la promptitude avec laquelle ils font cette action. Pour nous, qui n’étions point faits à ces sortes de chasses, et de qui les yeux n’étaient pas assez fins pour percer jusque dans le fond de la rivière, nous frappions au hasard dans les endroits où nous voyions qu’ils frappaient, et sans autres armes que des bâtons, nous fîmes tant, qu’en moins de deux heures nous nous vîmes plus de vingt ou vingt-cinq pièces de gibier. Nous retournâmes à notre petite habitation, fort contents d’avoir vu cette chasse, et encore plus de rapporter avec nous de quoi vivre pendant quelque temps. Une bonne fortune, comme une mauvaise, vient rarement seule ; et quelques paysans ayant appris la nouvelle de notre arrivée, qui s’était répandue bien loin dans le pays, en partie par curiosité de nous voir, et en partie pour avoir de notre argent, nous apportèrent un mouton, que nous achetâmes cinq ou six sous, et qui accrut nos provisions de telle sorte que nous nous crûmes assez munis pour entreprendre trois jours de marche, pendant lesquels nous ne devions trouver aucune maison. Nous partîmes donc le dimanche du matin, c’est-à-dire à dix heures ; car le soin que nous avions de nous reposer faisait que nous ne nous mettions guère en chemin devant ce temps.

Nous nous étonnâmes que, quoique nous fussions si avant dans le nord, nous ne laissions pas de rencontrer quantité d’hirondelles ; et ayant demandé aux gens du pays qui nous conduisaient ce qu’elles devenaient l’hiver, et si elles passaient dans les pays chauds, ils nous assurèrent qu’elles se mettaient en pelotons, et s’enfonçaient dans la bourbe qui est au fond des lacs ; qu’elles attendaient là que le soleil, reprenant sa vigueur, allât dans le fond de ces marais leur rendre la vie que le froid leur avait ôtée. La même chose m’avait été dite à Copenhague par M. l’ambassadeur, et à Stockholm par quelques personnes ; mais j’avais toujours eu beaucoup de peine à croire que ces animaux pussent vivre plus de six mois ensevelis dans la terre, sans aucune nourriture. C’est pourtant la vérité ; et cela m’a été confirmé par tant de gens, que je ne saurais plus en douter. Nous logeâmes ce jour-là à Coctuanda, où commence la Laponie ; et le lendemain lundi, après avoir fait quatre milles, nous vînmes camper sur le bord de la rivière, où il fallut coucher sub dio, et où nous fîmes des feux épouvantables pour nous garantir de l’importunité des moucherons. Nous fîmes un grand retranchement rond de quantité de gros arbres secs, et de plus petits pour les allumer ; nous nous mîmes au milieu et fîmes le plus beau feu que j’aie vu de ma vie. On aurait pu assurément charger un de ces grands bateaux qui viennent à Paris du bois que nous consumâmes, et il s’en fallut peu que nous ne mîmes le feu à toute la forêt. Nous demeurâmes au milieu de ces feux toute la nuit, et nous nous mîmes en chemin le lendemain matin, mardi, pour aller aux mines de cuivre, qui n’étaient plus éloignées que de deux lieues. Nous prîmes notre chemin à l’ouest, sur une petite rivière nommée Longasiochi, qui formait de temps en temps des paysages les plus agréables que j’aie jamais vus ; et après avoir été souvent obligés de porter notre bateau, faute d’eau, nous arrivâmes à Swaparava ou Suppawahara, où sont les mines de cuivre. Ce lieu est éloigné d’une lieue de la rivière, et il fallut faire tout ce chemin à pied.

Nous fûmes extrêmement réjouis, à notre arrivée, d’apprendre qu’il y avait un Français dans ce lieu. Vous voyez, monsieur, qu’il n’y a point d’endroit, si reculé qu’il puisse être, où les Français ne se fassent jour. Il y avait près de trente ans qu’il travaillait aux mines ; il est vrai qu’il avait plus la mine d’un sauvage que d’un homme ; il ne laissa pas de nous servir beaucoup, quoiqu’il eût presque oublié sa langue ; et il nous assura que depuis qu’il était en ce lieu, bien loin d’y avoir vu des Français, il n’y était venu aucun étranger plus voisin qu’un Italien, qui passa il y a environ quatorze ans, et dont on n’a plus entendu parler depuis. Nous fîmes tout doucement que cet homme reprît un peu sa langue naturelle, et nous apprîmes de lui bien des choses que nous eussions eu de la peine à savoir d’un autre que d’un Français.

Ces mines de Swapavara sont à trente milles de Torno et quinze milles de Konges (il faut toujours prendre trois lieues de France pour un mille de Suède). Elles furent ouvertes, il y a environ vingt-sept ans, par un Lapon nommé…, à qui l’on a fait une petite rente de quatre écus et de deux tonneaux de farine ; il est aussi exempt de toute contribution. Ces mines ont été autrefois mieux entretenues qu’elles ne sont : il y avait toujours cent hommes qui y travaillaient ; mais présentement à peine en voit-on dix ou douze. Le cuivre qui s’y trouve est pourtant le meilleur qui soit en toute la Suède ; mais le pays est si désert et si épouvantable, qu’il y a peu de personnes qui y puissent rester. Il n’y a que les Lapons qui demeurent pendant l’hiver autour de ces mines ; et l’été ils sont obligés d’abandonner le pays, à cause du chaud et des moucherons, que les Suédois appellent alcaneras, qui sont pires mille fois que toutes les plaies d’Egypte. Ils se retirent dans les montagnes proche la mer occidentale, pour avoir la commodité de pêcher, et pour trouver plus facilement de la nourriture à leurs rennes, qui ne vivent que d’une petite mousse blanche et tendre, qui se trouve l’été sur les monts Sellices, qui séparent la Norwége de la Laponie, dans les pays les plus septentrionaux.

Nous allâmes le lendemain, mercredi, voir les mines, qui étaient éloignées d’une bonne demi-lieue de notre cabane. Nous admirâmes les travaux et les abîmes ouverts, qui pénétraient jusqu’au centre de la terre, pour aller chercher, près des enfers, de la matière au luxe et à la vanité. La plupart de ces trous étaient pleins de glaçons ; et il y en avait qui étaient revêtus, depuis le bas jusqu’en haut, d’un mur de glace si épais, que les pierres les plus grosses que nous prenions plaisir à jeter contre, loin d’y faire quelque brèche, ne laissaient pas même la marque où elles avaient touché ; et lorsqu’elles tombaient dans le fond, on les voyait rebondir et rouler sans faire la moindre ouverture à la glace. Nous étions pourtant alors dans les plus fortes chaleurs de la canicule ; mais ce qu’on appelle ici un été violent peut passer en France pour un très-rude hiver.

Toute la roche ne fournit pas partout le métal ; il faut chercher les veines, et lorsqu’on en a trouvé quelqu’une, on la suit avec autant de soin qu’on a eu de peine à la découvrir. On se sert pour cela, ou du feu pour amollir le rocher ou de la poudre pour le faire sauter. Cette dernière manière est beaucoup plus pénible, mais elle fait incomparablement plus d’effet. Nous prîmes des pierres de toutes les couleurs, de jaunes, de bleues, de vertes, de violettes ; et ces dernières nous parurent les plus pleines de métal et les meilleures.

Nous fîmes l’épreuve de quantité de pierres d’aimant que nous trouvâmes sur la roche ; mais elles avaient perdu presque toute leur force par le feu qu’on avait fait au-dessus ou au-dessous : ce qui fit que nous ne voulûmes point nous en charger, et que nous différâmes d’en prendre à la mine de fer à notre retour. Après avoir considéré toutes les machines et les pompes qui servent à élever l’eau, nous contemplâmes à loisir toutes les montagnes couvertes de neige qui nous environnaient. C’est sur ces roches que les Lapons habitent l’hiver. Ils les possèdent en propre depuis la division de la Laponie, qui fut faite du temps de Gustave-Adolphe, père de la reine Christine. Ces terres et ces montagnes leur appartiennent, sans que d’autres puissent s’y établir ; et, pour marque de leur propriété, ils ont leurs noms écrits sur quelques pierres ou sur quelques endroits de la montagne qu’ils ont eue en propriété ou qu’ils ont habitée : tels sont les rochers de Luparava, Kerquerol, Kilavara, Lung, Dondere, ou roche du Tonnerre, qui ont donné le nom aux familles des Lapons qui y habitent, et qu’on ne connaît dans le pays que par les surnoms qu’ils ont pris de ces roches. Ces montagnes ont quelquefois sept ou huit lieues d’étendue ; et quoiqu’ils demeurent toujours sur la même roche, ils ne laissent pas de changer fort souvent de place lorsque la nécessité le demande, et que les rennes ont consommé toute la mousse qui était autour de leur habitation. Quoique certains Lapons aient pendant l’hiver certaines terres fixes, il y en a beaucoup davantage qui courent toujours, et desquels on ne saurait trouver l’habitation ; ils sont tantôt dans les bois et tantôt proche des lacs, selon qu’ils ont besoin de pêcher ou de chasser ; et on ne les voit que lorsqu’ils viennent l’hiver aux foires, pour troquer leurs peaux contre autre chose dont ils ont besoin, et pour apporter le tribut qu’ils payent au roi de Suède, dont ils pourraient facilement s’exempter, s’ils ne voulaient pas se trouver à ces foires. Mais la nécessité qu’ils ont de fer, d’acier, de corde, de couteaux et autres, les oblige à venir en ces endroits, où ils trouvent ce dont ils ont besoin. Le tribut qu’ils payent est d’ailleurs fort peu de chose. Les plus riches d’entre eux, quand ils auraient mille ou douze cents rennes, comme il s’en rencontre quelques-uns, ne payent ordinairement que deux ou trois écus tout au plus.

Après que nous nous fûmes amplement informés de toutes ces choses, nous reprîmes le chemin de notre cabane, et nous vîmes en passant les forges où l’on donne la première fonte au cuivre. C’est là qu’on sépare ce qu’il y a de plus grossier ; lorsqu’il a été assez longtemps dans le creuset pour pousser dehors toutes ses impuretés, avant que de trouver le cuivre qui est au fond, on lève plusieurs feuilles qu’ils appellent rosettes, dans lesquelles il n’y a que la moitié de cuivre, et qu’on remet ensuite au fourneau pour en ôter tout ce qu’il y a de terrestre : c’est la première façon qu’on lui donne là ; mais il faut à Konges qu’il passe encore trois fois au feu pour le purifier tout à fait, et le rendre en état de prendre sous le marteau la forme qu’on lui veut donner.

Le jeudi, le prêtre des Lapons arriva avec quatre de sa nation, pour se trouver le lendemain à un des jours de prières établies par toute la Suède, pour remercier Dieu des victoires que les Suédois ont remportées ces jours-là.

Ce furent les premiers Lapons que nous vîmes, et dont la vue nous réjouit tout à fait. Ils venaient troquer du poisson pour du tabac. Nous les considérâmes depuis la tête jusqu’aux pieds. Ces hommes sont faits tout autrement que les autres. La hauteur des plus grands n’excède pas trois coudées ; et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire. Ils ont la tête grosse, le visage large et plat, le nez écrasé, les yeux petits, la bouche large, et une barbe épaisse qui leur pend sur l’estomac. Tous leurs membres sont proportionnés à la petitesse du corps : les jambes sont déliées, les bras longs ; et toute cette petite machine semble remuer par ressorts. Leur habit d’hiver est d’une peau de renne faite comme un sac, descendant sur les genoux, et retroussée sur les hanches d’une ceinture de cuir ornée de petites plaques d’argent ; les souliers, les bottes et les gants sont de même : ce qui a donné lieu à plusieurs historiens de dire qu’il y avait des hommes vers le nord velus comme des bêtes, et qui ne se servaient point d’autres habits que de ceux que la nature leur avait donnés.

Ils ont toujours une bourse des parties de renne qui leur pend sur l’estomac, dans laquelle ils mettent une cuiller. Ils changent cet habillement l’été, et en prennent un plus léger, qui est ordinairement de la peau des oiseaux qu’ils écorchent, pour se garantir des moucherons. Ils ne laissent pas d’avoir par-dessus un sac de grosse toile, ou d’un drap gris-blanc, qu’ils mettent sur leur chair ; car l’usage du linge leur est tout à fait inconnu.

Ils couvrent leur tête d’un bonnet qui est ordinairement fait de la peau d’un oiseau gros comme un canard, qu’ils appellent loom, qui veut dire en leur langue boiteux, à cause que cet oiseau ne saurait marcher : ils le tournent d’une manière que la tête de l’oiseau excède un peu le front, et que les ailes leur tombent sur les oreilles.

Voilà, monsieur, la description de ce petit animal qu’on appelle Lapon ; et l’on peut dire qu’il n’y en a point, après le singe, qui approche plus de l’homme. Nous les interrogeâmes sur plusieurs choses dont nous voulions nous informer, et nous leur demandâmes particulièrement l’endroit où nous pouvions trouver de leurs camarades. Ces gens nous instruisirent sur tout, et nous dirent que les Lapons commençaient à descendre des montagnes qui sont vers la mer Glaciale, d’où le chaud et les mouches les avaient chassés, et se répandaient vers le lac Tornotracs, d’où le fleuve Torno prend sa source, pour y pêcher quelque temps jusqu’à ce qu’ils pussent, vers la Saint-Barthélémy, se rapprocher tout à fait des montagnes de Swapavara, Kilavara, et les autres où le froid commençait à se faire sentir, pour y passer le reste de l’hiver. Ils nous assurèrent que nous ne manquerions pas d’en trouver là des plus riches, et que pendant sept ou huit jours que nous serions à y aller, les Lapons emploieraient ce temps à y venir. Ils ajoutèrent que, pour eux, ils étaient demeurés pendant tout l’été aux environs de la mine et des lacs qui sont autour, ayant trouvé assez de nourriture pour quinze ou vingt rennes qu’ils avaient chacun, et étant trop pauvres pour entreprendre un voyage de quinze jours, pour lequel il fallait prendre des provisions qu’ils n’étaient pas en pouvoir de faire, à cause qu’ils ne pouvaient vivre éloignés des étangs qui leur fournissaient chaque jour de quoi vivre.

Le vendredi, 15 août, il fit un grand froid et il neigea sur les montagnes voisines. Nous eûmes une longue conversation avec le prêtre, lorsqu’il eut fini les deux sermons qu’il fit ce jour-là, l’un en finlandais, et l’autre en lapon. Il parlait, heureusement pour nous, assez bon latin, et nous l’interrogeâmes sur toutes les choses qu’il pouvait le mieux connaître, comme sur le baptême, le mariage, et les enterrements. Il nous dit, au sujet du premier, que tous les Lapons étaient chrétiens et baptisés ; mais que la plupart, ne l’étaient que pour la forme seulement, et qu’ils retenaient tant de choses de leurs anciennes superstitions, qu’on pouvait dire qu’ils n’avaient que le nom de chrétiens, et que leur cœur était encore païen.

Les Lapons portent leurs enfants au prêtre pour baptiser, quelque temps après qu’ils sont nés : si c’est en hiver, ils les portent avec eux dans leurs traîneaux ; et si c’est en été, ils les mettent sur des rennes, dans leurs berceaux pleins de mousse, qui sont faits d’écorces de bouleau, et d’une manière toute particulière. Ils font ordinairement présent au prêtre d’une paire de gants, bordés en de certains endroits de la plume de loom, qui est violette, marquetée de blanc, et d’une très-belle couleur. Sitôt que l’enfant est baptisé, le père lui fait ordinairement présent d’une renne femelle, et tout ce qui provient de cette renne, qu’ils appellent pannikcis, soit en lait, fromage, et autres denrées, appartient en propre à la fille ; et c’est ce qui fait sa richesse lorsqu’elle se marie. Il y en a qui font encore présent à leurs enfants d’une renne lorsqu’ils aperçoivent sa première dent ; et toutes les rennes qui viennent de celle-là sont marquées d’une marque particulière, afin qu’elles puissent être distinguées des autres. Ils changent le nom de baptême aux enfants lorsqu’ils ne sont pas heureux ; et le premier jour de leurs noces, comme tous les autres, ils couchent dans la même cabane, et caressent leurs femmes devant tout le monde.

Il nous dit, touchant le mariage, que les Lapons mariaient leurs filles assez tard, quoiqu’elles ne manquassent pas de partis, lorsqu’elles étaient connues dans le pays pour avoir quantité de rennes provenues de celles que leur père leur a données à leur naissance et à leur première dent : car c’est là tout ce qu’elles emportent avec elles ; et le gendre, bien loin de recevoir quelque chose de son beau-père, est obligé d’acheter la fille par des présents. Ils commencent ordinairement au mois d’avril à faire l’amour, comme les oiseaux.

Lorsque l’amant a jeté les yeux sur quelque fille qu’il veut avoir en mariage, il faut qu’il fasse état d’apporter quantité d’eau-de-vie, lorsqu’il vient faire la demande avec son père ou son plus proche parent. On ne fait point l’amour autrement en ce pays, et on ne conclut jamais un mariage qu’après avoir vidé plusieurs bouteilles d’eau-de-vie et fumé quantité de tabac. Plus un homme est amoureux, plus il apporte de brandevin ; et il ne peut par d’autres marques témoigner plus fortement sa passion. Ils donnent un nom particulier à cette eau-de-vie que l’amant apporte aux accords, et ils l’appellent la bonne arrivée du vin, ou soubbouvin, le vin des amants. C’est une coutume chez les Lapons d’accorder leurs filles longtemps avant que de les marier : ils font cela afin que l’amoureux fasse durer ses présents ; et s’il veut venir à bout de son entreprise, il faut qu’il ne cesse point d’arroser son amour de ce breuvage si chéri. Enfin, lorsqu’il a fait les choses honnêtement pendant un an ou deux, quelquefois on conclut le mariage.

Les Lapons avaient autrefois une manière de marier toute particulière, lorsqu’ils étaient encore tout à fait ensevelis dans les ténèbres du paganisme, et qui ne laisse pas encore d’être observée de quelques-uns. On ne menait point les parties devant le prêtre ; mais les parents les mariaient chez eux, sans autre cérémonie que par l’excussion du feu qu’ils tiraient d’un caillou. Ils croient qu’il n’y a point de figure plus mystérieuse, et plus propre pour nous représenter le mariage ; car comme la pierre renferme en elle-même une source de feu qui ne paraît que lorsqu’on l’approche du fer, de même, disent-ils, il se trouve un principe de vie caché dans l’un et l’autre sexe, qui ne se fait voir que lorsqu’ils sont unis.

Je crois, monsieur, que vous ne trouverez pas que ce soit fort mal raisonné pour des Lapons ; et il y a bien des gens, et plus subtilisés, qui auraient de la peine à donner une comparaison plus juste. Mais je ne sais si vous jugerez que le raisonnement suivant soit de la même force.

J’ai déjà dit que lorsqu’une fille est connue dans le pays pour avoir quantité de rennes, elle ne manque point de partis ; mais je ne vous avais pas dit, monsieur, que cette quantité de biens était tout ce qu’ils demandaient dans une jeune fille, sans se mettre en peine si elle était avantagée de la nature, ou non ; si elle avait de l’esprit, ou si elle n’en avait point ; et même si elle était encore pucelle, ou si quelque autre avant lui avait reçu des témoignages de sa tendresse. Mais ce que vous admirerez davantage et qui m’a surpris le premier, c’est que ces gens, bien loin de se faire un monstre de cette virginité, croient que c’est un sujet parmi eux de rechercher de ces filles avec autant d’empressement, que, toutes pauvres qu’elles sont bien souvent, ils les préfèrent à des riches qui seraient encore pucelles, ou qui passeraient du moins pour telles parmi eux. Il faut pourtant faire cette distinction, monsieur, qu’il faut que ces filles dont nous parlons aient accordé cette faveur à des étrangers qui vont l’hiver faire marchandise, et non pas à des Lapons ; et c’est de là qu’ils infèrent que, puisqu’un homme qu’ils croient plus riche et de meilleur goût qu’eux a bien voulu donner des marques de son amour à une fille de leur nation, il faut qu’elle ait un mérite secret qu’ils ne connaissent pas, et dont ils doivent se bien trouver dans la suite. Ils sont si friands de ces sortes de morceaux, que lorsqu’ils viennent quelquefois pendant l’hiver à la ville de Torno, et qu’ils trouvent une fille grosse, non-seulement ils oublient leurs intérêts, en voulant la prendre sans bien, mais même, lorsqu’elle fait ses couches, ils l’achètent des parents autant que leurs facultés le leur peuvent permettre.

Je connais bien des personnes, monsieur, qui seraient assez charitables pour faire ainsi la fortune de quantité de pauvres filles, et qui ne demanderaient pas mieux que de leur procurer, sans qu’il leur en coûtât beaucoup de peine, des partis avantageux. Si cette mode pouvait venir en France, on ne verrait pas tant de filles demeurer si longtemps dans le célibat. Les pères de qui les bourses sont nouées d’un triple nœud n’en seraient pas si empêchés, et elles auraient toujours un moyen tout prêt de sortir de la captivité où elles sont. Mais je ne crois pas, monsieur, quoi que puissent faire les papas, qu’elle s’y introduise sitôt : on est trop infatué de ce mot d’honneur ; on s’en est fait un fantôme qu’il est présentement trop malaisé de détruire.

Comme les Lapons ignorent naturellement presque toutes les maladies, ils n’ont point voulu s’en faire d’eux-mêmes, comme nous. La jalousie et la crainte du cocuage ne les troublent point. Ces maux, qui possèdent tant de personnes parmi nous, sont inconnus chez eux ; et je ne crois pas même qu’il y ait un mot dans leur langue pour exprimer celui de cocu ; et l’on peut dire plaisamment avec cet Espagnol, en parlant des siècles passés et de celui dans lequel nous vivons :