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Vue générale de l'histoire politique de l'Europe

Chapter 3: AVANT-PROPOS
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About This Book

The author traces the political development of Europe from classical antiquity through the Middle Ages and modern era into the nineteenth century, examining institutional shifts such as Roman dominance, the division into eastern and western empires, barbarian migrations, and the medieval synthesis of empire and church. He analyzes territorial expansions, state formations, and regional differences across western, central, and eastern zones, and follows changes wrought by dynastic, religious, and economic forces. The book reflects on nineteenth-century rearrangements including restoration, revolutions, the emergence of nationalities, and the tensions between geographical determinism, historical necessity, individual agency, and chance, concluding with cautious assessments of contemporary international stability.

The Project Gutenberg eBook of Vue générale de l'histoire politique de l'Europe

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Title: Vue générale de l'histoire politique de l'Europe

Author: Ernest Lavisse

Release date: February 7, 2011 [eBook #35200]

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VUE GÉNÉRALE DE L'HISTOIRE POLITIQUE DE L'EUROPE ***

Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed

Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

VUE GÉNÉRALE DE L'HISTOIRE POLITIQUE DE L'EUROPE

par

Ernest LAVISSE

Professeur à la Sorbonne

PARIS

Armand COLIN & Cie, Éditeurs

1890

[Illustration manuscrite:

À Monsieur Ernest Renan, de l'Académie française. Respectueux hommage, E. Lavisse.

]

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS.
L'ANTIQUITÉ

Caractères généraux.—La Grèce.—La domination romaine.—Les deux empires.—Les causes de ruine.

DE L'ANTIQUITÉ AU MOYEN ÂGE

Caractères généraux.—L'empire d'Orient.—Les barbares en Occident et l'Église.—Les Francs.—La restauration de l'Empire.—Le monde historique en l'an 800.—Effets historiques de la restauration de l'Empire d'Occident.

LE MOYEN ÂGE

Caractères généraux.—L'Empire d'Orient.—L'empire d'Occident.—Empire et Sacerdoce.—Conséquences pour l'Allemagne.—Conséquences pour l'Italie.—Expansion de l'Italie.—Expansion de l'Allemagne au Nord et à l'Est.—Les trois zones.—Progrès dans la première zone.—Progrès dans la seconde zone.—Progrès dans la troisième zone.—Progrès dans la vallée du Danube.—Résumé de l'expansion allemande.—Effets produits sur l'histoire de l'Allemagne par cette expansion.—L'Autriche et la Russie.—La région intermédiaire entre Allemagne et France.—La formation de la France.—L'expansion de la France.—La politique royale. La patrie française.—Progrès de la France dans la région intermédiaire.—La maison de Bourgogne.—La formation de l'Espagne.—Le royaume d'Angleterre.—Réflexions générales sur l'histoire du moyen âge et conclusions.

LES TEMPS MODERNES

Caractères généraux.—Italie et Allemagne.—Le champ de bataille italien. Le roi de Sardaigne.—Le champ de bataille allemand. Prusse et Autriche.—La région intermédiaire.—Les provinces laissées sous la domination des Habsbourg.—La séparation des Pays-Bas.—Les Provinces-Unies.—Les Cantons Suisses.—La France.—L'Espagne.—L'Angleterre.—L'Orient. La Prusse.—L'Autriche.—Différence essentielle entre la Prusse et l'Autriche.—La Russie. Retour sur le moyen âge.—La Russie moderne.—L'originalité russe.—Conclusion sur l'histoire moderne. Les trois régions. L'Europe occidentale.—L'Europe orientale.—Les mœurs et les idées nouvelles.

NOTRE SIÈCLE

La destruction de l'Europe.—La Restauration de l'Europe.—Le patriotisme révolutionnaire.—Le principe des nationalités.—Les nations nouvelles.—Imperfection de l'œuvre. Incertitude de définition.—Conséquences de l'application du principe en Italie.—Conséquences de l'application du principe en Allemagne.—La question d'Alsace.—Les guerres de conquêtes.—L'expansion de l'Europe.—La politique d'autrefois et celle d'aujourd'hui.—Les causes de paix.—Les causes de guerre.—L'individualisme national.—Le total.

AVANT-PROPOS

_Présenter au public une Vue générale de l'histoire politique de l'Europe [L'idée de ce volume m'a été donnée par une préface, que j'ai écrite en 1886 pour la traduction d'un livre de M. FREEMAN, (Histoire générale de l'Europe par la géographie politique, par M. Edward A. FREEMAN, traduit par M. Gustave LEFÈVRE; Paris, Armand Colin et Cie.) Il m'a semblé qu'il y aurait quelque utilité à développer ce premier essai, et à en faire un livre.], c'est encourir le reproche d'avoir trop entrepris. On sait aujourd'hui la peine et les soins qu'il faut pour établir la vérité d'un seul fait: comment prétendre, dès lors, raisonner sur cette quantité considérable de faits dont se compose l'histoire politique de l'Europe?

Les historiens, qui osent encore traiter de pareils sujets, peuvent dire, pour leur défense, que, si les détails sont douteux souvent, les grands faits ne le sont point. Nous ne savons pas, avec une pleine sécurité, les mobiles intimes de la révolte de Luther, et il y a des obscurités dans l'histoire de la bataille de Waterloo, mais il est certain que Luther s'est révolté, certain que la bataille de Waterloo a été perdue par Napoléon. Or ces deux faits ont eu des conséquences très claires et très graves.

Les événements décisifs, ceux qu'on peut appeler d'histoire universelle, sont rares. Il n'est impossible ni de les discerner, ni de les connaître, ni d'en voir les suites. C'est pourquoi, si paradoxale que cette opinion puisse paraître, le général, en histoire, est plus certain que le particulier. Il est plus facile de ne pas se tromper sur tout un pays que sur un personnage. La vue, qui se perd dans les broussailles, embrasse les ensembles: les horizons les plus vastes sont les plus nets.

Cependant, une tentative comme celle qui est faite ici, pour résumer en quelques pages une si longue histoire, n'est point sans quelque péril. Certaines opinions et des jugements brièvement exprimés étonneront, peut-être même offenseront le lecteur. Qu'il me permette de le prier de bien placer son point de vue dans cet espace de trois mille ans.

Nous sommes exposés à grossir certains faits, parce qu'ils nous intéressent plus que d'autres, pour des raisons à nous. Nous connaissons l'antiquité et les siècles de la Renaissance, de Louis XIV et de Voltaire, mieux que le moyen âge et notre siècle: c'est un des effets de notre éducation. Pourtant le moyen âge a ébauché les nations, qui se sont achevées au cours de notre siècle. Ces deux époques sont donc les plus importantes dans l histoire de l'Europe, j'entends l'histoire politique proprement dite.

Ce volume présente la succession des grands phénomènes historiques, et il essaie de donner le comment des choses. Il faudrait ajouter le pourquoi, mais l'audace serait par trop grande.

La nature a écrit sur la carte de l'Europe des destinées de régions. Elle détermine des aptitudes, et, par conséquent, des destinées de peuples. Le jeu même de l'histoire crée des nécessités inéluctables: telle chose sera, parce que telles autres ont été.

D'autre part, sur la carte de notre continent, la nature a laissé le champ libre à l'incertitude de possibilités diverses. L'histoire est pleine d'accidents, dont la nécessité n'est point démontrable. Il existe enfin une libre puissance d'action, qu'ont exercée des individus et des peuples.

Le hasard et la liberté contrarient la fatalité naturelle et cette fatalité des suites, qui naît de l'histoire. Dans quelle mesure? Tout est là, mais ce tout est sans doute inaccessible à notre esprit.

Il serait intéressant, du moins, d'en trouver quelques parties. Le lecteur y est convié par ce petit volume.

Un mot encore. Je me suis défendu de mon mieux contre les préjugés du patriotisme, et je crois n'avoir pas exagéré la place de la France dans le monde. Mais le lecteur verra bien que, dans la lutte entre les facteurs opposés de l'histoire, la France est la plus redoutable adversaire de la fatalité des suites. Elle s'est mise en travers du cours des choses européennes, il y a un siècle, et l'a précipité dans une direction nouvelle. Aujourd'hui, nous sentons peser sur le continent une fatalité redoutable; aussi ce livre se termine-t-il par des prévisions pessimistes. Mais il laisse entendre, dans ses dernières pages, que, si les conflits, qui arment l'Europe et menacent de la ruiner peuvent être apaisés, ce sera par l'esprit de la France._

ERNEST LAVISSE.

VUE GÉNÉRALE DE L'HISTOIRE POLITIQUE DE L'EUROPE

L'ANTIQUITÉ

Caractères généraux.

Un peuple n'a pas une histoire par le fait seul de son existence; il faut que sa vie soit active et féconde.

Le peuple historique est celui qui trouve les règles d'un état politique et social, et qui met un certain ordre dans le gouvernement, une certaine justice dans la société. Il professe une religion et une morale. Il pratique avec habileté le travail des mains et celui de l'esprit: il a une industrie, un art, des lettres. Il agit sur d'autres peuples pour employer sa force, pour s'enrichir et pour satisfaire son orgueil; il est commerçant ou conquérant, ou les deux à la fois.

Aujourd'hui, plusieurs peuples méritent le nom d'êtres historiques; les efforts de chacun d'eux et leurs relations constituent l'histoire. Mais, plus on s'éloigne des temps modernes, plus rares sont ces êtres: il n'y en eut d'abord en Europe qu'un seul, les Grecs; un seul, après les Grecs, a occupé la scène, qu'il a élargie; c'est le peuple romain.

L'histoire de la Grèce et de Rome forme une première période, qui se termine vers le quatrième siècle de l'ère chrétienne, au moment où de nouveaux acteurs, les Germains et les Slaves, apparaissent et compliquent l'histoire, jusque-là très simple.

La Grèce.

Il était naturel que l'histoire de l'Europe commençât au sud-est, tout près du berceau des premières civilisations.

La Grèce recueillit le bénéfice de l'expérience acquise par les peuples qui habitaient les vallées de l'Euphrate et du Tigre, la côte du Liban et les bords du Nil; mais la civilisation grecque se distingua de celles qui l'avaient précédée par une vertu qu'on peut nommer européenne, l'activité libre.

Il était naturel aussi que la Grèce trouvât tout de suite le caractère de la civilisation de l'Europe. Ce pays, qui reçoit la mer dans les plis et replis de son rivage et pousse dans la mer ses promontoires, cette péninsule entourée d'îles et découpée en vallées que dominent des plateaux, est comme une réduction de notre continent péninsulaire, au littoral développé, aux articulations nettes.

La Grèce, c'est l'Europe réfléchie et condensée dans un miroir.

Son histoire annonce celle de l'Europe. La Grèce est divisée en populations parentes, mais différentes les unes des autres. Ses cités sont de petits États souverains, qui emploient dans leurs rapports toutes les combinaisons de la politique. Deux ou trois d'entre elles exercèrent une hégémonie, mais qui ne fut jamais ni étendue ni durable.

Elle sut organiser dans l'enceinte sacrée de ses villes un gouvernement et une société. Elle excellait dans tous les genres du travail humain: poésie, philosophie, science, art, industrie et commerce; elle acquit ainsi des forces qu'elle répandit au dehors. Elle fonda sur toutes les côtes méditerranéennes, de l'Euxin aux Colonnes d'Hercule, des cités, filles des siennes; mais de même qu'elle ne s'est jamais groupée en un État, elle ne réunit point ses colonies en un empire. Lorsqu'elle eut épuisé sa faculté d'agir et qu'elle tomba sous la domination d'un peuple militaire, les Macédoniens, des États grecs furent fondés, mais les plus importants étaient en Asie ou en Égypte.

La Grèce aura, du moins, une longue survivance en Europe, où l'hellénisme exercera, sous des formes diverses, une action très forte. Il modifiera les mœurs et les idées de Rome républicaine. Après la fondation de Constantinople, il créera une civilisation religieuse et politique, le byzantinisme. Il rompra l'unité romaine dans les derniers temps de l'Empire. Il sera en opposition, pendant le moyen âge, avec les idées et les systèmes essayés par l'Occident et brisera l'unité ecclésiastique du monde chrétien. Plus tard, répandu partout, à l'époque de la Renaissance, il renouvellera les esprits, et produira, pour sa part, la civilisation intellectuelle des temps modernes.

La domination romaine.

La péninsule italienne ne ressemble pas à la péninsule hellénique: elle est plus rigide; les îles ne foisonnent point autour d'elle; ses ouvertures ne sont point, comme celles de la Grèce, vers l'Orient. Mais l'Italie est située au centre de la Méditerranée, et la Sicile la prolonge jusqu'en vue de l'Afrique. Beaucoup plus que la Grèce, elle est continentale, terrienne, comme disent les marins. Ses populations indigènes ont été visitées sur les côtes par des navigateurs étrangers, mais c'est une cité de laboureurs qui les a réunies sous ses lois.

Rome a employé ses premiers siècles à grossir son territoire, ainsi qu'un paysan arrondit son domaine. Comme tous les conquérants, elle a continué de conquérir, parce qu'elle avait commencé. Ses premières guerres ont amené d'autres guerres; ses premiers succès ont rendu les autres à la fois nécessaires et faciles. Elle finit par croire qu'elle avait mission de soumettre les peuples. La conquête devint pour elle une profession:

Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Elle a considérablement étendu le champ de l'histoire, où elle a fait entrer l'Espagne, la Gaule, la Bretagne, le pays situé entre les Alpes et le Danube, et une partie de la Germanie. Pour exploiter les territoires soumis, elle a inventé la province.

Son administration a détruit les peuples anciens et fondu les vieilles divisions historiques ou naturelles, dans l'unité de l'orbis romanus. Elle appelait ainsi la belle région méditerranéenne, au centre de laquelle s'élevait «l'immobile rocher du Capitole». Les cités helléniques, chacune pour son compte, avaient semé des colonies; la Grèce s'était éparpillée: Rome a concentré l'univers; fiebat orbis urbs, a dit Varron.

Il y avait eu un monde grec, mais point d'empire grec: il y eut un monde et un empire romains.

L'action de Rome a été intense et profonde: elle a transformé des peuples, mis l'ordre à la place de l'anarchie, enseigné aux vaincus sa langue, ses mœurs, sa religion. Elle s'est élevée jusqu'à la conception du genus humanum, et elle a écrit la raison humaine dans ses lois. On ne peut qu'admirer une puissance si extraordinaire, mais il est douteux que tous les effets en aient été bienfaisants.

Toute éducation uniforme est dangereuse, car la variété des individus est nécessaire au progrès de l'activité humaine. Plus il y a d'individus concurrents, plus fécond est le travail universel. Rome a détruit, autant qu'elle pouvait le faire, les génies particuliers des peuples, qu'elle semble avoir rendus inhabiles à la vie nationale. Quand la vie publique de l'empire a cessé, l'Italie, la Gaule, l'Espagne ne savent pas devenir des nations: la grande existence historique ne commencera pour elles qu'après l'arrivée des Barbares et plusieurs siècles de tâtonnements dans les calamités et les violences.

Les pays que Rome a civilisés ne lui doivent point uniquement de la reconnaissance. Nous aimons à opposer au tableau de la Gaule gauloise celui de la Gaule romaine. Les villages sont transformés en villes, les cabanes en palais, les sentiers en routes dallées, les orateurs incultes en rhéteurs diserts, les guerriers barbares en généraux ou en empereurs. Nous admirons ce miracle, et la vie heureuse que l'on menait dans les cités gallo-romaines.

Mais comment se fait-il que les pays que Rome n'a point conquis et longuement possédés tiennent aujourd'hui une si grande place dans le monde, qu'ils aient une originalité si forte, et cette pleine confiance en l'avenir? Est-ce seulement parce qu'ayant moins vécu, ils ont droit à un plus long avenir? Ou bien Rome a-t-elle laissé après elle des habitudes d'esprit, des façons d'être intellectuelles et morales qui gênent et limitent l'activité? Questions insolubles, comme toutes celles dont il importerait de connaître la solution. Ne soyons donc pas, du moins, si prompts à juger: il n'est pas certain que ce soit un bonheur pour nous que César ait vaincu Vercingétorix.

Les deux empires.

Si fortement organisée qu'elle fût, cette vaste domination recouvrait maintes oppositions qu'elle ne dompta point.

Le plus souvent, c'est entre l'esprit du Nord et celui du Midi qu'il y a contradiction, et, par conséquent, lutte permanente. Mais, au temps romain, le Nord n'était qu'un ennemi extérieur et que l'on contenait; le contraste existait entre l'Occident et l'Orient: l'Occident que Rome avait soumis et s'était assimilé, parce qu'elle l'avait civilisé, l'Orient qui gardait sa civilisation hellénique.

Dans l'Europe occidentale, Rome a porté son esprit et sa langue; mais sur l'hellénisme, elle a gagné à grand'peine l'Italie méridionale et la Sicile: la langue et la civilisation de la Grèce ont persisté de l'Adriatique au Taurus. Ici le nom romain a remplacé le nom grec, mais l'apparence seule est romaine. Le jour où Constantin a fondé la seconde Rome, un empire a commencé, que la chancellerie byzantine appellera l'empire romain, mais qui, pour l'histoire, est l'empire grec.

La séparation de l'Occident et de l'Orient était inévitable; elle se trouva consommée, lorsqu'en 395 les deux fils de Théodose commencèrent à régner, l'un à Ravenne et l'autre à Constantinople. Dès lors coexistèrent deux États, ayant chacun sa tâche et ses ennemis propres, ennemis nombreux et puissants, dont la cohue essaye de se faire place sur la scène.

Les causes de ruine.

Ce n'est pas la division en deux empires qui a ruiné la domination romaine; ce n'est pas seulement la force des ennemis extérieurs. Rome républicaine avait abouti à la monarchie par la décadence de ses institutions et de ses mœurs, par l'effet même de ses victoires et de ses conquêtes, par la nécessité de donner à cette immense domination un dominus; mais, après qu'elle avait commencé à subir la réalité monarchique, elle garda le culte des formes républicaines. L'empire fut longtemps une hypocrisie; il n'osa pas se donner la condition première de la stabilité, une loi de succession. Chaque mort fut suivie de troubles, et le choix du maître du monde souvent abandonné au hasard. Il fallut bien pourtant organiser la monarchie, mais alors elle fut sans contradiction, sans contrôle, absolue. Elle se proposa pour fin l'exploitation du monde qui fut, dans la pratique, menée à outrance. Elle épuisa l'orbis romanus.

Mettons encore parmi les causes de ruine la durée même, et l'usure. Le monde se sentait vieillir. Il cherchait, il attendait du nouveau. Il ne pouvait l'obtenir ni d'une révolution politique, car personne ne concevait d'autre forme de gouvernement que l'empire; ni d'une révolution sociale, car l'esprit était fait au régime des castes qui s'était lentement établi. Une révolution religieuse se fit, mais contre l'empire. Dire: «Mon royaume n'est pas de ce monde», c'était jeter le mépris divin sur le monde païen qui se voulait suffire à lui-même, et ne connaissait pas l'au-delà. Dire: «Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à César ce qui appartient à César», c'était distinguer Dieu de César, en qui se confondaient l'humain et le divin. La distinction faite, comment la dette envers Dieu n'eût-elle pas été plus grande que l'obligation envers César? Dire: «Les cieux et la terre passeront», c'était démentir la prédiction de l'éternité de l'empire: Imperium sine fine dedi. C'était ébranler la roche immobile.

DE L'ANTIQUITÉ AU MOYEN ÂGE

Caractères généraux.

De l'Est, région des origines, s'achemine vers l'Occident en tumulte, la procession des peuples: Germains et Slaves, Huns et Avares, Arabes. Ils sont très différents les uns des autres: l'humanité, avec les contrastes de ses variétés congénitales ou lentement acquises, entre en lutte contre l'œuvre romaine de l'assimilation des hommes par la force et par l'esprit.

Les Arabes ont une originalité puissante; ils représenteront en face de la grande race aryenne la grande race sémitique; ils fonderont une religion et un empire. Avec le passé impérial, ils ne transigeront point; ils auront dans l'histoire leur domicile à part et bien à eux.

Les Huns et les Avares, de race touranienne, moins bien doués que les Sémites, sans éducation antérieure, demeurés à l'état primitif de la horde, et attardés dans le fétichisme, n'apporteront avec eux que la brutalité. Destructeurs, incapables de fonder, ils seront détruits.

Les Germains et les Slaves sont de même race que les Grecs et les Romains. Postés aux frontières de l'orbis romanus, où habitaient l'ordre, la joie et la richesse, il semblait qu'ils attendissent l'heure d'entrer en partage du patrimoine. Ce sont des branches cadettes de la famille aryenne qui succéderont aux aînées, épuisées et desséchées.

Tous ces peuples, de provenances, de mœurs et de religions diverses, seront en relations avec l'empire romain. En Orient, l'empire sera entamé, sans être détruit; en Occident, les Germains, après l'avoir étouffé sans le vouloir, le rétabliront. L'an 800, quand Charlemagne aura été couronné dans la basilique de Saint-Pierre, l'Europe paraîtra bien ordonnée de nouveau, comme au temps de Théodose, avec ses deux capitales, Rome et Constantinople. Ce ne sera qu'une apparence; mais les apparences sont des faits, et les illusions, des puissances qui produisent des actions réelles et considérables.

L'an 800 marquera donc la fin d'une seconde période. Conduisons à présent jusqu'à cette date l'histoire de l'Europe.

L'Empire d'Orient.

Le principal effort des Barbares porta sur l'Occident. Quelques années après la mort de Théodose, la Bretagne était évacuée par les légions. Francs, Wisigoths, Burgondes, occupèrent la Gaule et l'Espagne. Presque tous les Barbares visitèrent l'Italie et la pillèrent. Dans la Péninsule, des groupes de mercenaires prirent leurs quartiers, mais aucun peuple ne s'y établit en vertu d'un titre régulier, comme avaient fait, en Gaule, ceux qui viennent d'être nommés. L'Italie inspirait du respect. Elle était protégée, toute désarmée qu'elle fût, par la grandeur des souvenirs de sa gloire, comme Sylla l'avait été jadis par la garde que montaient autour de lui les ombres de ses proscrits. Aucun roi n'eut l'idée de régner sur Rome. Des empereurs continuaient à se succéder, vaillants ou lâches, intelligents ou stupides, impuissants toujours.

Cependant, en l'année 476, le chef des mercenaires d'Italie, qui se nommait Odoacre, jugea qu'il n'était plus nécessaire que l'Occident eût un empereur particulier. Il fit porter à Constantinople les insignes impériaux par une députation chargée de représenter à l'empereur Zénon qu'un seul maître suffisait au monde.

Dès lors, l'unité sembla rétablie, comme au temps des Césars et des
Antonins. Constantinople s'imagine désormais conduire seule l'histoire.
Les hommages des rois de l'Occident y vont trouver l'empereur. Jusqu'aux
limites de l'orbis romanus, celui-ci envoie des ordres et des grâces.
Il décore des insignes proconsulaires Clovis, le roi des Francs.

Il envoie en Italie, contre Odoacre, les Ostrogoths, commandés par Théodoric, qui, bon gré, mal gré, reste son lieutenant. Un moment même, on put croire qu'il allait reprendre effectivement possession du monde: Justinien conquit l'Italie, l'Afrique, une partie de l'Espagne, des îles et des côtes de la Méditerranée occidentale.

Ce retour offensif de l'ancienne puissance fut de courte durée. Les Lombards, descendus en Italie au sixième siècle, n'y laissent à l'Empire que des îlots de territoire, battus et rongés par les flots de leur invasion. Les Arabes, par leurs conquêtes en Asie, en Afrique, en Espagne, tracent un immense demi-cercle, qui enveloppe par le sud l'ancien orbis romanus.

Relégué à l'Est, l'Empire, qui se dit toujours universel, commence à prendre le caractère déterminé d'un État oriental. Les immigrations des Barbares compliquent l'ethnographie de la péninsule des Balkans. Les Slaves se répandent au Nord et au Nord-Ouest: alors naissent la Servie et la Croatie. L'Istrie et la Dalmatie sont tout imprégnées de Slaves: les Slaves encore pénètrent par infiltration dans la Macédoine et dans la Grèce. Un peuple touranien, mais bientôt assimilé aux Slaves, les Bulgares, passe le Danube et s'étend bien au delà de l'Hémus. Ainsi s'agglomèrent les éléments de la future question d'Orient.

Dès lors, tout espoir est perdu de restaurer l'empire universel. Il ne reste à l'Empire byzantin qu'une tâche modeste: il doit s'efforcer de vivre. C'est merveille qu'il ait si longtemps vécu.

Les barbares en Occident et l'Église.

Pendant que l'Orient gardait ainsi les formes du passé, de curieux essais de nouveautés étaient faits en Occident.

Ces nouveautés n'étaient point révolutionnaires. La première fois que les Germains étaient entrés en relations avec Rome, ils s'étaient présentés dans l'attitude de mendiants armés, demandant des terres, et offrant en échange le service de leurs armes. Marius avait détruit ce premier ban d'envahisseurs, mais d'autres étaient venus, répétant toujours les mêmes prières. Les frontières du Rhin et du Danube, longtemps défendues, avaient fléchi. Des individus en foule, des groupes de plus en plus considérables, enfin des peuples entiers étaient venus s'établir sur les terres romaines.

Au cours du cinquième siècle, les Wisigoths, les Burgondes et les Francs se partagent la Gaule; les Ostrogoths occupent l'Italie. Ni les uns ni les autres ne sont des destructeurs. Chacun de ces peuples, répandu sur de vastes provinces, en minorité au milieu d'une population toute romaine, cherche une façon de s'accorder et de vivre avec elle. Il y met quelque intelligence et beaucoup de bonne volonté, mais il ne peut dépouiller ses mœurs anciennes.

Le gouvernement des rois barbares est une monarchie étrange, moitié romaine et moitié germanique, absolue en principe, mais tempérée par des révoltes, par des assassinats et surtout par l'impossibilité de comprendre l'esprit du gouvernement impérial. Le respect persistant de l'Empire trouble les Ostrogoths, établis sur la terre romaine par excellence, et les Burgondes, à qui leur chancellerie fait parler, quand ils s'adressent au princeps, un langage de serviteurs très humbles. Pourtant, ce sentiment que les Occidentaux professent pour l'Empire, est une superstition. C'est à une puissance nouvelle qu'il appartenait de donner aux Barbares droit de cité dans l'histoire.

L'Église chrétienne, après avoir vécu cachée dans l'Empire, après avoir bravé ses lois et souffert ses persécutions, avait reçu de lui des honneurs, des privilèges, la richesse, et le modèle d'un gouvernement. La hiérarchie impériale fut en effet reproduite dans les cités par les évêques, dans les provinces par les métropolitains. L'évêque de Rome, successeur de saint Pierre, patriarche unique de l'Occident, salué déjà du titre d'évêque universel, était au spirituel ce qu'était au temporel le successeur d Auguste.

L'Église a donc refait ou plutôt perpétué l'universalité. Elle offre à l'humanité civilisée, au moment où la patrie romaine, déchirée en lambeaux, va laisser la place aux pays petits et multiples, la grande pairie ecclésiastique et chrétienne. Elle ménage, du passé à l'avenir, une transition douce. N'est-elle pas romaine en effet? Son chef siège à Rome; sa langue est celle de Rome; son culte est devenu le culte officiel de Rome. Les mots chrétien et romain s'étaient d'abord opposés l'un à l'autre. Les martyrs, lorsqu'ils refusaient l'encens à la statue de l'empereur disaient, pour raison de leur désobéissance: «Je suis chrétien, Sum christianus»; mais, au quatrième siècle, les mots se rapprochent et se confondent: christianus devient synonyme de romanus.

Comme l'ancienne Rome, l'Église a conquis et assimilé les esprits. La sève intellectuelle de l'antiquité ne produisait plus que de petites fleurs misérables, sans couleur ni parfum. L'Église offre aux intelligences une littérature, une histoire, une dialectique, la philosophie de son dogme et ses paroles de vie éternelle.

Puisque les Barbares ne veulent point détruire Rome; puisqu'ils sont entrés dans l'empire comme des hôtes; puisqu'ils ne sont d'ailleurs ni assez nombreux, ni assez forts pour exterminer l'ancienne population ou la réduire à l'obéissance, ils n'avaient d'autre politique à suivre que de se faire accepter par celle-ci; mais la condition nécessaire et primordiale était qu'ils fussent agréés par l'Église. Or, les Wisigoths, les Burgondes, les Vandales, les Ostrogoths ont voulu être des chrétiens, mais à leur façon. Ils n'ont point accepté tout le dogme catholique. Aussi n'ont ils fait que passer sur la scène. L'Église et les populations romaines ne les ont point chassés: elles n'en avaient pas la force, mais elles ont laissé Justinien reprendre l'Italie; elles ont aidé les Francs à conquérir la Gaule, puis l'Occident.

Les Francs.

Les Francs connaissaient Rome depuis longtemps et la servaient, mais ils n'étaient point romanisés comme les Wisigoths et les Burgondes. Ils n'étaient plus tout à fait, mais ils étaient encore des barbares. Établis sur la frontière septentrionale, ils occupaient partie des terres d'empire, partie des pays germaniques. À cheval sur le Rhin, qui séparait le monde classique du monde barbare, ils devaient être les intermédiaires entre le passé qu'avaient rempli les Romains, et l'avenir qu'allaient occuper les nations germaniques.

Comme l'Église, les Francs étaient donc capables de ménager une transition; aussi l'accord de la puissance ecclésiastique et de la force franque est-il un des plus grands faits de l'histoire universelle. La vigueur des Francs eût suffi à elle seule pour triompher des Wisigoths et des Burgondes, fatigués et amollis, mais le baptême de Clovis et sa politique envers l'Église achevèrent leur fortune. Saint Remi leur donna le droit de cité parmi les populations romaines, au milieu desquelles les autres barbares demeuraient des étrangers, parce qu'ils étaient des hérétiques.

Tout de suite, l'Église ouvrit à leur ambition une perspective immense. Elle cherchait un nouveau peuple de Dieu, qu'elle pût charger de l'œuvre de Dieu. Au lendemain du baptême de Clovis, les voix ecclésiastiques prêchent au nouveau David ses devoirs: il ne s'agit de rien moins que de réunir sous une même loi et dans une même foi les peuples de la terre.

Au delà des anciennes limites de l'Empire, les Francs conquièrent l'Alamannie et la Thuringe; ils réduisent la Bavière à la dépendance; le christianisme commence à être prêché dans ces contrées nouvelles. Mais la race des Francs ne réussit pas du premier coup à faire sa rude besogne. La dynastie mérovingienne gouverna mal et même n'arriva jamais à comprendre ce qu'est un gouvernement. Elle s'usa dans les jouissances, dans les discordes, dans l'imbécillité. Son empire se démembra: Neustrie, Aquitaine, Burgondie, Austrasie, Alamannie, Bavière, s'organisèrent pour l'existence séparée. Dans chacune de ces provinces, qui étaient comme des royaumes, de petits groupes de seigneurs et de sujets se mirent à vivre de la vie locale.

Parmi ces seigneurs étaient les évêques. Devenus grands propriétaires et membres considérables de l'État, ils s'engageaient et se perdaient dans la hiérarchie temporelle. Il semblait que le monde allât à la division et dût se morceler à l'infini; mais l'idée de l'unité survécut, par la vertu des grands souvenirs païens, par la puissance indestructible de l'imagination, par la foi de l'évêque, successeur de l'apôtre à qui le Christ avait confié le soin de paître l'universel troupeau des fidèles.

À la fin du sixième siècle, la papauté devient conquérante. Par delà la Gaule, à l'extrémité même de l'ancien empire, elle envoie des missionnaires qui convertissent les Anglo-Saxons, récemment établis en Bretagne. Elle y organise une provincia ecclésiastique, aussi soumise à l'évêque de Rome que l'ancienne province politique l'avait été à l'empereur romain. D'Angleterre partent des missionnaires qui vont prêcher en Germanie la foi chrétienne et, parmi les dogmes, l'obéissance au siège de Rome.

Ainsi la Rome de saint Pierre commence ses conquêtes où la Rome d'Auguste a fini les siennes, par la Bretagne et par la Germanie. Bretagne et Germanie sont les premières provinces d'un empire de l'Église; par l'Église elles entrent dans l'histoire. C'est donc la papauté qui, la première, a élargi l'Europe.

La restauration de l'Empire.

Cependant l'Italie était disputée, depuis le sixième siècle, par les Lombards et par les Grecs. Rome, menacée par ceux-là, appartenait toujours à l'empereur. L'évêque de la Ville était donc le sujet du βασιλεύς byzantin. De Constantinople ne lui venaient guère que des affronts, des humiliations, même des dangers pour la foi. Des Lombards, il n'attendait rien de bon. Entre ces deux ennemis, il se soutient avec peine. Secrètement, il veut Rome pour lui, et peu à peu il s'en empare par les services mêmes qu'il lui rend, en rebâtissant ses murs et en nourrissant son peuple. Il rêve même une domination en Italie; mais il est faible parmi des violents.

Attentif aux événements, il suit les progrès d'une nouvelle puissance franque qui s'élève; car lui aussi, comme les évêques gallo-romains du cinquième siècle, il est en quête d'un peuple qui se fasse l'ouvrier de Dieu.

En ce temps-là, dans le pays d'Austrasie, une famille, qui devait porter plus tard le nom de carolingienne, avait acquis de grands biens entre Moselle et Rhin. Les honneurs publics étaient chez elle héréditaires. Ses chefs servaient la royauté mérovingienne en qualité de maires du palais, mais ils étaient de véritables ducs d'Austrasie, comme les Agilolfing étaient ducs de Bavière. Leur pays était riche en hommes de guerre, bien placé pour agir à la fois sur les duchés germaniques, d'une part, et, d'autre part, sur la Neustrie et la Bourgogne.

Décidément, ce pays du Rhin était le lieu principal de l'histoire. C'était là, aux confins de l'ancien monde et du nouveau qu'il fallait habiter, pour être l'agent de l'avenir. Les Francs mérovingiens s'en étaient éloignés trop vite. Paris et Orléans avaient été leurs capitales de prédilection. Ils s'étaient enlisés dans la population gallo-romaine, et leur énergie avait été prématurément étouffée sous la cendre du passé. Les Francs d'Austrasie, les Ripuaires rhénans, avaient gardé la force primitive, l'habitude de partir en campagne, chaque printemps, le goût et la joie de la guerre.

Aux premiers pas que les Francs mérovingiens avaient faits sur la scène, l'évêque de Reims avait été au-devant d'eux. Au-devant des Francs austrasiens alla l'évêque de Rome. Plus grand personnage que saint Remi, l'évêque universel avait à proposer une tâche plus haute: il demanda aux Francs, avec des prières et des larmes, de se faire les protecteurs de l'apôtre saint Pierre.

Les Francs ne comprirent pas tout de suite, et longtemps ils hésitèrent. Charles Martel, tout à son œuvre de guerre, ne se souciait pas de mettre ses armes au service d'un prêtre; mais le prêtre insista. Pépin et Carloman, fils de Charles, sont déjà des hommes d'église: celui-ci mourra sous une robe de moine; l'autre préside des conciles, et s'emploie avec zèle à la réforme des Églises de Gaule et de Germanie. Quand il est élu roi par les Francs, le pape vient en Gaule lui donner l'onction que Samuel avait donnée à David. L'alliance pourtant n'est pas définitive. Charlemagne, fils de Pépin, ne s'entend pas tout d'abord avec le pape; il s'accorde un moment avec les Lombards, et prend femme chez «cette gent très honteuse de lépreux», comme disait le Saint-Père.

Cependant, le charme agit toujours; il devient irrésistible. Charlemagne, s'il eût été réduit à lui-même, n'aurait eu que la force et quelques idées de roi primitif, c'est-à-dire de chef de guerre et de justicier. L'Église le nourrit de sa science: elle lui apprend la dogmatique, l'histoire, les lettres, la grammaire et l'astronomie. Elle propose à son activité politique et militaire un idéal, à sa puissance un emploi: «défendre au-dedans la foi contre l'hérétique, et la propager au dehors sur les terres des païens.»

La chrétienté apparaissait alors aux esprits capables de réflexion comme une société de soldats et de prêtres, gouvernée par un soldat et par un prêtre. Si elle avait pu oublier l'antiquité profane, elle se serait crue retournée au temps biblique, alors qu'Aaron combattait dans la plaine et que Moïse priait sur la montagne. Charlemagne lui-même a évoqué un jour cette image. Mais les souvenirs de l'antiquité profane s'imposent à l'évêque de Rome et à Charles, qui s'entendent pour restaurer, non pas le gouvernement du peuple de Dieu, mais l'empire romain. En l'an 800, dans la basilique de Saint-Pierre, Moïse couronne Aaron, que le peuple romain salue du titre d'Auguste.

Le monde historique en l'an 800.

Le pape avait prétendu instituer un empereur unique et universel. Depuis qu'Odoacre avait renvoyé à Constantinople les insignes impériaux, le βασιλεύς byzantin avait été «le seul maître qui suffisait au monde»; mais en l'an 800, la vieille Rome avait repris son droit de faire l'empereur. Charlemagne était donc, en théorie, le maître du monde; mais Constantinople maintint contre la théorie sa possession de fait, dont Charlemagne lui-même reconnut la légitimité.

Les deux empires contiendraient toute la chrétienté, si, dans l'île de Bretagne, le peuple anglo-saxon, chrétien et indépendant, ne préludait déjà à sa fortune particulière. Empire d'Occident, empire d'Orient, Angleterre, voilà, au début du neuvième siècle, trois êtres politiques: voilà l'Europe.

En dehors, sont les infidèles et les païens. Le pays de l'Islam, séparé lui aussi en empire d'Occident, le khalifat de Cordoue, et en empire d'Orient, le khalifat de Bagdad, s'étend toujours comme un croissant gigantesque, au sud des deux empires dont il est le commun ennemi. Les païens, c'est tout le Nord et tout l'Est: la Scandinavie, la profonde et immense Slavie, l'Avarie.

Charlemagne a détruit le royaume danubien des Avares. Il a vaincu les Scandinaves et les Slaves de l'Elbe; s'il ne les a pas soumis, il a organisé sur ses frontières des comtés militaires, les marches, qui sont les têtes de colonne de la chrétienté. Il montrait ainsi la voie à ses successeurs, auxquels il léguait le devoir de la guerre contre les païens et contre l'infidèle.

Effets historiques de la restauration de l'Empire d'Occident.

L'empire de Charlemagne comprenait d'anciens pays chrétiens qui avaient obéi à Rome: la Gaule; le nord de l'Espagne, des Pyrénées à l'Èbre, enlevé aux Arabes; l'Italie, jusqu'au Garigliano, enlevée aux Lombards et sur laquelle Pépin avait prélevé, pour le donner au Pape, le patrimoine de saint Pierre; hors de l'orbis romanus, la Germanie.

Avant les Carolingiens, Gaule, Italie, Germanie, avaient leur existence séparée. Les Carolingiens ont fondu tous ces pays dans l'unité de l'empire restauré.

Cette restauration est le grand fait de cette époque, qui se distingue de celle qui précède et de celles qui suivent par ce phénomène étrange que deux puissances idéales, le souvenir de Rome païenne et l'autorité de Rome chrétienne, dirigent seules la force matérielle.

À l'ancienne Rome, qui conquiert pour dominer et pour exploiter, l'historien préfère la nouvelle, qui soumet des âmes après les avoir éclairées. La conquête de la Bretagne par quelques missionnaires romains, armés seulement de la croix, de leurs chants et de leurs prières, est plus belle assurément, plus glorieuse et plus humaine que la conquête par Agricola.

Nous nous plaisons aussi à considérer l'hommage rendu par le Franc Charlemagne à la puissance du passé. Ce Germain descend des vieux ennemis de Rome; il résume et personnifie, pour ainsi dire, l'invasion des Barbares, qui a détruit l'empire; et, pour couronner ses victoires, il restaure l'empire. Mais l'historien ne doit rien admirer sans réserve, à moins qu'il ne croie, par une sorte d'optimisme fataliste, que tout ait été toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes.

On dit: l'empire carolingien a eu cet effet bienfaisant de préparer aux nations futures une civilisation commune, chrétienne, militaire et politique. De lui procèdent le type de l'homme d'armes chrétien et la poésie de la lutte des fidèles de tous pays contre l'infidèle. Voudriez-vous retrancher de l'histoire des sentiments et des idées, la chevalerie, la croisade et la chanson de geste?

Non. Mais les peuples d'Europe, au sortir du commun berceau, seront des frères ennemis. Après que la force carolingienne sera épuisée, l'Occident se divisera de nouveau. Il sera dépensé autant de misères et de sang, pour détruire l'œuvre, qu'il en a fallu pour la bâtir. Cette hégémonie temporelle et cette hégémonie spirituelle, que le pape et Charlemagne ont rivées l'une à l'autre, seront ennemies l'une de l'autre. Chacune d'elles, à son heure, sera une tyrannie. À votre tour, tenez-vous tant à garder dans l'histoire la querelle du sacerdoce et de l'empire, l'oppression de l'Italie par l'Allemagne, la longue contrainte exercée sur les consciences? De la liste des croisades, n'effaceriez-vous pas volontiers celle des Albigeois? Quand le pape a sacré Pépin, quand Charlemagne et le pape ont restauré l'empire, ils ont légué aux temps futurs la coalition du trône et de l'autel: ne voyez-vous point la suite, toute la suite?

Il n'est pas certain que, sans l'alliance des Carolingiens et de la papauté, les Austrasiens, les Aquitains, les Lombards, les Bavarois, les Saxons n'auraient pas trouvé la façon de vivre qui leur convenait, qu'ils ne se seraient pas tout aussi bien pénétrés de l'esprit chrétien, en appropriant la religion, comme ils devaient le faire plus tard, à leurs génies particuliers?

Qui sait? C'est le mot qu'il faut répéter souvent. Une chose paraît certaine: si le passé est bienfaisant, parce qu'il initie les générations nouvelles à l'expérience des générations mortes, il abuse de sa puissance. Il a, pour les vivants, des malices de spectre. Une de ces malices a été le rétablissement de l'empire en l'an 800 par un prêtre et par un guerrier, qui ne savaient au juste, ni l'un ni l'autre, ce qu'avait été l'ancien empire, ce que serait le nouveau.

LE MOYEN ÂGE

Caractères généraux.

Où trouver un temps d'arrêt dans les siècles qui suivent?

L'empire d'Orient vit comme une flamme agitée, avec de grandes lueurs, des éclipses et de nouveaux éclats. Pendant plus de six siècles, il se défendra contre la nuit, qui, à la fin, le recouvrira.

L'Occident commencera par défaire l'œuvre des Carolingiens; il brisera l'empire en royaumes et les royaumes en seigneuries. Une végétation confuse et très violente étouffera les idées générales. Le pouvoir impérial, perdant de son honneur à chaque transmission et disputé par de petits princes italiens, sera réduit au néant; le pouvoir pontifical, disputé par des factions romaines, s'avilira.

Puis, au milieu du dixième siècle, un pape rendra tout à coup à l'empire son lustre et sa force, en couronnant empereur Otton, le roi d'Allemagne.

Les deux pouvoirs deviendront alors en Occident les agents principaux de la politique. À l'ombre de l'empire, la papauté se refera, se purifiera et ressaisira l'Église, qui se perdait encore une fois dans les soins et les devoirs de la matière. Devenue la tête de l'immense milice spirituelle, elle obligera l'empire d'abord à respecter son indépendance et bientôt à reconnaître sa primauté d'honneur.

Si ces deux puissances s'étaient accordées, elles auraient été les maîtresses de l'Occident, où elles auraient longtemps empêché les nations de prendre corps. La papauté, en effet, ne veut point entendre parler d'affaires de nations. Une seule guerre est, à ses yeux, légitime et perpétuellement obligatoire, la guerre contre l'infidèle, avec l'intermède de la guerre contre l'hérétique ou contre l'excommunié. Pour que la chrétienté puisse accomplir le devoir de la guerre de Dieu, le pape essaye de lui imposer la paix de Dieu. Quiconque la trouble, que ce soit un petit baron ou un Henri d'Angleterre, un Philippe de France ou un empereur Frédéric, est un factieux.

La croisade sera donc le principal phénomène de l'histoire politique aux douzième et treizième siècles, mais, très vite, elle tournera mal, et, à la fin, échouera lamentablement. Les rois se détourneront de cette œuvre ruineuse. D'autres intérêts apparaîtront, et des besognes plus prochaines et plus lucratives. Des territoires nationaux commenceront à se dessiner, et les peuples à percevoir la sensation de la frontière. Les pouvoirs généraux se détruiront eux-mêmes. La papauté ruinera l'empire au treizième siècle, mais aussitôt elle se heurtera aux résistances des rois, devenus des chefs de peuples, et elle tombera dans les scandales du grand schisme.

Du naufrage des pouvoirs universels émergeront alors les nations. Comme la chrétienté avait succédé à l'empire romain, l'Europe succède à la chrétienté; mais combien confuse encore et chaotique! Aussi faut-il chercher plus loin une date de démarcation dans l'histoire politique du continent. Au quatorzième siècle, le vrai moyen âge est fini, mais il y a toujours un empire d'Orient, et même il semble renaître; toujours un saint empire, et même il s'acquitte de son mieux, pendant les désordres du grand schisme, de son office d'avoué de l'église; toujours l'illusion de la croisade, et même des aventures héroïques de croisés. Au quinzième siècle encore, le schisme et le musulman préoccupent Jeanne d'Arc et la troublent. Les chevaliers d'Occident, entre deux batailles, jurent sur le faisan l'extermination de l'Infidèle.

Cependant, l'Infidèle prendra Constantinople. L’Europe, qui avait été le chercher et le combattre chez lui, permettra au Turc de transformer en mosquée l'église patriarcale de Sainte-Sophie. Elle laissera aux petits peuples des Balkans le soin d'arrêter l'Asiatique sur la route qui mène au cœur du continent. Le roi très chrétien de France et le roi catholique des Espagnes, le pape lui-même pèseront en politiques le prix de l'alliance ottomane, et la feront entrer comme un élément dans leurs calculs: signe certain qu'une période de l'histoire de l'Europe est close.

C'est donc jusque vers la fin du quinzième siècle qu'il faudra mener l'histoire des divers pays d'Occident et d'Orient.

L'empire d'Orient.

Pendant cette longue période, le contraste va se marquant de plus en plus entre l'Occident et l'Orient.

L'empire en Occident est un pouvoir à peu près idéal, sans territoire déterminé, sans nom même, car ce n'est pas un nom que cette périphrase par laquelle il est désigné de «saint empire romain de la nation germanique». L'empire en Orient est une domination réelle, qui s'exerce sur une région précise, et qui porte un nom national, Romania.

L'empire en Occident est partagé en deux pouvoirs: spirituel et temporel. En Orient, il n'a pas toléré à côté de lui une monarchie sacerdotale, indépendante du pouvoir civil. Le βασιλεύς a été une sorte de pape-roi. Au moment où la papauté, devenue toute-puissante, régit les rois de l'Occident, Constantinople se sépare de Rome par le schisme.

L'empire byzantin était donc plus cohérent et plus fort que son rival, mais il avait trois sortes d'ennemis. D'abord un ennemi intérieur: des groupes ethnographiques, établis sur le territoire de la Romania, et qu'il n'avait point assimilés; puis, deux ennemis extérieurs, l'Occident catholique et l'Orient musulman.

Une triple question se posait à propos de la destinée de l'empire: les nations établies sur son territoire en demeureraient-elles maîtresses, et la péninsule des Balkans serait-elle partagée dès le moyen âge en petits États indépendants? L'Occident ressaisirait-il Constantinople et la Péninsule? Ou bien Constantinople et la Péninsule deviendraient-elles la proie de l'Asie?

Les nations des Balkans ont eu leurs heures: au neuvième siècle, la Bulgarie devient un État redoutable et des principautés slaves s'établissent; au quatorzième siècle, la Serbie est un empire.

L'Occident s'est cru un moment maître de l'Orient. L'Europe pontificale et chevaleresque avait entrepris les croisades pour reprendre aux infidèles les lieux saints conquis par eux sur le βασιλεύς. Elle avait envoyé en Asie des milliers et des milliers d'hommes. L'empereur, très supérieur en politique à ces barbares, les avait joués. À la faveur des premières croisades, il avait recouvré des parties perdues de l'Asie Mineure. Mais les marchands de Venise étaient aussi des politiques: les circonstances leur donnèrent la direction de la quatrième croisade, et les barons chrétiens, aussi convoiteux que la République des lagunes, se partagèrent l'Empire, au début du treizième siècle. Alors règnent, à Constantinople, un empereur flamand; à Thessalonique, un roi italien; en Achaïe, à Naxos et dans Athènes, de petits dynastes, pendant que Venise s'établit en Crète et dans le Péloponnèse.

Quant à l'Asiatique, le troisième des successeurs possibles, il a livré au Byzantin un assaut continuel. Après que l'empire arabe, qui avait couvert l'Asie, l'Afrique, l'Espagne et la Sicile, s'est écroulé, l'émir ottoman, établi en Asie Mineure, est devenu un redoutable voisin.

Contre tous ces ennemis le βασιλεύς s'est défendu avec une constance et une habileté qui forcent l'admiration. Telle était la vitalité de «l'homme malade» de ce temps-là, qu'il se remit de l'étrange accident de la quatrième croisade. À la fin du treizième siècle, il a reconquis Constantinople; l'empire restauré recommence la conquête de la Péninsule; il reprend ses trois mers et pousse sa domination jusqu'au Péloponnèse. Il semble de force à prévaloir et sur les Slaves, et sur les Bulgares, et sur les principautés d'Épire, d'Achaïe, d'Athènes, et sur Venise; mais la puissance des Turcs s'amasse de plus en plus dense en Asie.

Il y a là une grande réserve d'hommes et de soldats, conduits par une dynastie de chefs absolus qui, tous, veulent la même chose. La grande lutte emplit le quatorzième et le quinzième siècle. À la fin, Constantinople devient la capitale de l'État ottoman, qui comprend toute la péninsule, depuis la Save jusqu'au cap Matapan, à l'exception de quelques points demeurés vénitiens et de l'héroïque Monténégro.

L'Asie a pris sur l'Europe la revanche des guerres médiques, des conquêtes d'Alexandre et des Romains, de celles du βασιλεύς et des croisés. Elle va prolonger son empire dans la Méditerranée par la conquête des îles et de l'Afrique, vers l'Europe centrale par les progrès des Turcs sur le Danube. Voilà pour un long temps la question d'Orient réglée: Slaves, Bulgares, Albanais, Roumains, Hellènes, s'endorment sous la domination du cimeterre et du croissant, mais ils ne font que dormir.

L'empire d'Occident.

Après la mort de Charlemagne, un parti ecclésiastique et impérialiste avait essayé en vain de maintenir l'unité de l'empire. La force des choses, permanente sous les accidents de la politique et du hasard, avait séparé l'Allemagne, la France et l'Italie: mais la séparation, commencée au traité de Verdun en 843, ne fut pas complète. Les trois pays ne sont pas des États: un État est un être politique organisé, et il n'y aura d'États à proprement parler (de grands États au moins), qu'à la fin du moyen âge. Ils ne sont pas des nations: une nation est une personne formée, consciente et responsable; il n'y aura, pas de véritables nations sur le continent avant notre temps.

Au neuvième siècle, la France et l'Allemagne n'ont pas encore trouvé leur nom. Charles le Chauve est roi des Francs; Louis le Germanique est roi des Francs. Ils se distinguaient l'un de l'autre d'après les points cardinaux: Charles commandait aux «Francs occidentaux», et Louis aux «Francs orientaux». Peu à peu, avec une grande lenteur, chacun des deux pays se fera sa destinée particulière.

Quant à l'Allemagne et à l'Italie, elles furent liées l'une à l'autre par la restauration de l'empire au dixième siècle. Un même personnage fut dès lors roi en Allemagne, roi en Italie et Empereur. L'Allemagne et l'Italie furent le domicile du sacerdoce et de l'empire, honneur de longue et grande conséquence pour l'avenir de l'une et de l'autre.

Empire et sacerdoce. Conséquences pour l'Allemagne.

Ce fut, au moyen âge, l'homme le plus occupé du monde et le personnage politique le plus singulier que l'empereur-roi. Il ne parvint pas à se faire reconnaître pour un monarque universel, et il ne devint point le monarque d'une nation particulière. Ne sachant trop comment s'appeler, il se nomma tout court imperator. Sa capitale légale était Rome, mais il n'y résidait point. Il n'eut pas de capitale en Allemagne. Il ne se fixa nulle part.

Dans la période de la décadence carolingienne, l'usage de l'élection des rois s'était régulièrement établi. Pour devenir roi en Allemagne, il fallait donc être élu. D'autre part, pour devenir empereur, l'élu devait aller se faire couronner par le pape à Rome. Si le roi allemand avait été un simple roi, il aurait sans doute pu s'affranchir de l'élection, comme ont fait les Capétiens en France, dès la cinquième génération; mais il était en même temps empereur, et le pape n'admit jamais que la dignité impériale fût héréditaire, ni que le couronnement fût réputé une formalité vaine. Il s'entendit avec les princes germaniques pour perpétuer la coutume de l'élection, qui mettait l'élu à la discrétion des électeurs, comme le couronnement l'obligeait à compter avec le pape. Il n'y eut donc pas en Allemagne cette continuité dans l'action monarchique, par laquelle d'autres pays furent constitués en États, qui devinrent ensuite des nations.

L'office le plus clair de l'empereur étant d'être l'avoué de l'Église, il dut se charger des destinées de la papauté, la relever de l'abaissement où elle était tombée au dixième siècle, puis, après lui avoir donné la force de lutter contre lui, lutter contre elle. Comme avoué de l'Église, et comme roi en Italie, il fut impliqué dans toutes les affaires de la Péninsule, où il trouva des alliés, mais aussi des adversaires.

Quant à l'Allemagne, elle fut un des théâtres de la lutte entre l'empereur et le pape. Non seulement les princes ecclésiastiques, mais aussi des princes laïques, intéressés au désordre où croissait leur indépendance, tinrent pour le pape contre l'empereur.

Dès le milieu du treizième siècle, l'Allemagne n'est plus qu'une fédération anarchique de principautés et de républiques. Plus de vie collective, point d'armée, point de finances, point de justice. La guerre est partout et il n'y a plus d'autre droit que le droit du poing (Faustrecht). Pour se protéger, princes et villes font des ligues pour la paix: ces ligues elles-mêmes sont belliqueuses, car elles font la guerre à la guerre.

À ce désordre préside un monarque: il s'appelle toujours l'empereur; mais à la fin du treizième siècle, il n'est plus, sous la parure de ce titre, qu'un petit prince allemand, exploitant sa dignité pour faire la fortune de sa maison. Les Luxembourg, hobereaux du pays d'Ardenne, et les Habsbourg, minces seigneurs du pays d'Argovie, se composent un domaine patrimonial. «Chacun pour soi»: telle est la devise de l'Allemagne dans ce temps-là. Ce pays, qui semblait, au dixième siècle, de tous les pays carolingiens le plus proche de l'unité, s'installe dans l'anarchie.

Conséquences pour L'Italie.

Pas plus que l'Allemagne, l'Italie n'était prédestinée à la division. La longue habitude de voir ces deux pays morcelés induit à croire qu'ils ont suivi une vocation naturelle, mais rien ne prouve que l'unité fût plus difficile à établir en Allemagne et en Italie que dans d'autres régions. Sans doute la géographie y dresse des obstacles à l'unité, mais ne s'en trouve-t-il pas aussi en Espagne, même en France?

La grande différence entre les destinées de la France et de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Italie, a donc été faite par l'histoire.

Chez nous, un peuple germanique, les Francs, établi sur terre gallo-romaine, mêlant son sang, son esprit et ses lois au sang, à l'esprit et aux lois de l'ancienne population, a été l'artisan d'une nationalité. En Italie, les Ostrogoths d'abord, les Lombards ensuite, auraient pu accomplir la même œuvre. La papauté les a considérés comme des étrangers et des ennemis. Au moment où les Lombards allaient occuper Rome, elle a appelé les Francs. Charlemagne s'est substitué, dans l'Italie du Nord, au roi qu'il avait vaincu, mais il a laissé subsister, au sud, des duchés lombards et des pays de domination byzantine. Pépin et lui ont fondé un état pontifical. Ces duchés méridionaux, cet État de saint Pierre, ce royaume du nord, c'est le commencement de la polyarchie italienne.

Dans le naufrage de la famille carolingienne, l'empire semblait avoir sombré. Des essais furent tentés de monarchie italienne. Le pape y coupa court en rétablissant l'empire, et il plaça la Péninsule sous le joug tudesque, qui lui a été si odieux et qui s'est perpétué sous des formes diverses, jusqu'à nos jours.

La papauté inaugura un jeu redoutable en opposant barbares à barbares.
Pour chasser les Staufen allemands du royaume des Deux-Siciles, un pape
y appela, dans la seconde moitié du treizième siècle, les Angevins de
France.

Ce serait faire preuve d'inintelligence que de reprocher à la papauté du moyen âge un crime contre la nationalité italienne, qui n'existait pas. Le pape ne pouvait être ni l'homme d'une cité, ni l'homme d'un pays, sans déchoir de sa dignité, la plus haute qui fût sous le ciel. Par définition et d'office, il faisait de la politique universelle, et il cherchait, par cette politique, à garantir l'indépendance et la puissance du siège des apôtres. À la fin du moyen âge, il deviendra prince italien et fera de la politique italienne, mais alors il compromettra la papauté et même l'Église.

Il n'en est pas moins vrai que Machiavel, se plaçant au point de vue italien, a raison d'attribuer à la papauté le désordre de l'Italie. Elle y a contribué pour une large part.

Comme en Allemagne, on vit d'abord se former, du dixième au treizième siècle, des principautés féodales et des républiques; ensuite, du milieu du treizième siècle à la fin du moyen âge, la plupart des républiques se transformer en principautés. Au quinzième siècle, Milan, Florence, l'État de l'Église, l'oligarchique république de Venise et le royaume de Naples forment une pentarchie, dont chaque membre a ses intérêts, et dont aucun ne connaît le sentiment d'un patriotisme italien.

L'expansion de l'Italie.

Anarchie en Allemagne, polyarchie en Italie ne signifie pas inertie de l'Allemagne, ni de l'Italie. Pour ne pas avoir de commun maître, ni de vie commune, ni de patriotisme collectif, ces pays souffriront les maux de la guerre civile continue; par surcroît, ils deviendront, dans les temps modernes, les champs de bataille de la politique européenne. Mais ce n'est pas un mal sans compensation, que de n'avoir pas un gouvernement qui emploie toutes les forces à des fins déterminées. L'Italie est en fragments, mais qui vivent d'une vie d'autant plus intense qu'elle est plus conforme aux aptitudes naturelles de chacun d'eux. Qu'une monarchie italienne siège dans Rome capitale: Rome perd son incomparable originalité de ville sacerdotale et de ville universelle; l'histoire ne connaît ni l'énergie florentine, ni l'énergie vénitienne.

Déjà la Renaissance a commencé. Elle est un produit naturel de la terre classique italienne, mais la polyarchie en a favorisé la croissance et permis la libre variété. En attendant que l'esprit italien se répande sur l'Europe, les grandes villes d'Italie règnent sur la Méditerranée. Elles sont les intermédiaires rapidement enrichis entre l'Orient et l'Occident. Elles inventent et perfectionnent les institutions commerciales: les consulats, le change, la banque. Les banquiers en France s'appelaient des Lombards, et la monnaie italienne courait dans toute l'Europe occidentale, où l'on comptait par ducats, qui étaient les monnaies de Gènes et de Venise, les deux villes dogales, et par florins, qui portaient la fleur de Florence.

Il y avait comme un empire méditerranéen de l'Italie: Gènes possédait la
Corse et la Sardaigne; Venise, une grande partie de la côte de
l'Adriatique et des îles de l'Archipel. Elle était, avant l'arrivée du
Turc, le seigneur d'un quart et demi de l'Empire grec.

Expansion de l'Allemagne au nord et à l'est. Les trois zones.

Très énergique et très féconde a été, pendant le moyen âge, l'anarchie allemande.

L'Allemagne carolingienne était à peu près comprise entre le Rhin et l'Elbe, mais elle pouvait s'étendre dans trois directions: au sud, des voies naturelles, abaissant la montagne, l'appelaient en Italie; à l'ouest, entre elle et la France, entre Rhin et Meuse, Rhône et Alpes, une région, de destinée politique incertaine, s'ouvrait à la concurrence des deux peuples; au nord et à l'est, un immense terrain vague s'offrait à la colonisation germanique.

C'est l'Allemagne officielle, l'Allemagne impériale qui est intervenue en Italie, où elle n'a fait, de rares moments exceptés, que de méchante besogne. À l'ouest, l'action germanique a été de bonne heure contrariée, puis arrêtée par la France. Sur la troisième région, l'Allemagne s'est largement épandue.

De ce côté, la frontière d'Allemagne était, au temps carolingien, frontière de chrétienté. Reculer cette frontière, la reculer toujours, jusqu'à ce que le dernier païen, soumis et converti, devînt à la fois le fidèle du seigneur pape et le fidèle du seigneur empereur, c'était l'office extérieur, la politique nécessaire de l'empire, restauré une première fois en l'an 800, une seconde fois en l'an 962.

Au temps de Charlemagne, une foule de peuples païens et barbares s'échelonnaient le long de la frontière chrétienne, et se prolongeaient dans la région inconnue du Far-East européen et dans la péninsule du nord.

C'étaient, aux bouches de l'Elbe, les Scandinaves; tout le long de l'Elbe et de la Saale, des rives de la Baltique aux monts de Bohême, les tribus slaves des Polabes; en Bohême, les tribus slaves des Tchèques; sur le Danube, les hordes touraniennes des Avares, que remplaceront plus tard les Magyars; au sud-est, jusqu'à l'Adriatique, encore des tribus slaves. Derrière cette première zone de peuples, avec la plupart desquels Charlemagne avait pris contact, une seconde, entièrement slave, comprenait, du nord au sud, la Poméranie, la Pologne, la Silésie.

Au delà encore, le long de la Baltique orientale, vivaient des tribus finnoises et lithuaniennes; dans la grande plaine, les Russes.

La tâche de faire entrer ces peuples dans la civilisation chrétienne aurait dû être partagée entre les deux empires de l'Occident et de l'Orient; mais l'empire d'Orient n'avait pas trop de toutes ses forces pour défendre son existence, et l'autre ne réunit que pendant un temps très court les forces de l'Allemagne sous son commandement: si bien que l'œuvre chrétienne et civilisatrice fut faite presque entièrement par des entreprises particulières.

Progrès dans la première zone.

Sur les Scandinaves, l'Allemagne ne gagna rien. Les trois royaumes, Danemark, Suède, Norwège, sont formés au dixième siècle: ils deviennent chrétiens. Or devenir chrétien, c'était acquérir le droit de vivre. Chaque fois qu'un peuple entrait dans l'Église, la future Europe s'enrichissait d'une recrue nouvelle. Le Danemark, voisin de l'Empire, est en relations avec lui, et, par moments, son roi est une sorte de vassal de l'empereur; mais sa condition habituelle est l'indépendance. Les rois scandinaves sont bientôt en état de disputer aux Allemands la Baltique, cette Méditerranée sombre, sur laquelle ont été livrés tant de combats, obscurs et violents, entre les peuples concurrents.

L'Allemagne s'étendit au contraire très vite, et pour y demeurer maîtresse à toujours, dans la région des Slaves de l'Elbe. À la fin du douzième siècle, les Slaves du pays entre la Saale et l'Elbe sont germanisés et convertis: ce fut l'œuvre des margraves de Lusace et de Misnie. Les Slaves du pays entre l'Elbe et l'Oder sont en grande partie exterminés: ce fut l'œuvre des ducs de Saxe et des «margraves du nord», qui prirent au douzième siècle le nom, destiné à devenir célèbre, de margraves de Brandebourg.

Les Slaves des rives de la Baltique reçoivent des colons en foule; leurs princes se germanisent; leur pays, le Mecklembourg, devient une prolongation transalpine de la basse Allemagne. Ainsi, toute la partie septentrionale de la première zone est acquise à l'Allemagne.

Les Tchèques se défendirent mieux en Bohême; leurs ducs devinrent des rois et des chrétiens, ce qui les sauva. Il est vrai qu'ils furent vassaux de l'Empire, et la couronne de Bohême, qui était élective, finira par se fixer sur la tête de princes allemands, les Habsbourg; mais la destinée des Tchèques fut très différente de celle des Slaves du Nord. Ils ont gardé leur race, leur langue, leur esprit particulier. C'est pour cela qu'il existe aujourd'hui pour l'Autriche une question tchèque. Il n'y a point de question polabe, parce que les Polabes sont morts.

Progrès dans la seconde zone.

Les progrès de la race allemande furent moins considérables naturellement dans la zone de l'Oder. La Poméranie, la Pologne, la Silésie, reçurent en foule des colons allemands, laboureurs, marchands, artisans, soldats. Mais le duché de Poméranie gardera une dynastie indigène jusqu'au dix-septième siècle, et les Allemands, dans ce pays, rencontreront la concurrence des Scandinaves. La Silésie, qui s'émiette en duchés et en principautés, n'appartient à personne.

La Pologne, dès le moyen âge, prépare les désastres de son avenir. Elle laisse échapper la Poméranie, qui lui aurait donné la mer, et la Silésie, qui l'eût appuyée à la montagne. Elle demeure un royaume de plaine ouvert à tous les vents. Elle ne réussit pas à se tasser ni à s'organiser. Sa cavalerie féodale fait en un temps de galop des conquêtes qu'elle ne garde pas. Elle ne sait pas produire une race royale, et elle offre sa couronne élective aux compétitions des maisons étrangères. La Pologne n'en est pas moins un royaume slave, chrétien, plus indépendant que la Bohême. La Germanie, qui a rencontré au nord une Scandinavie, se heurte, à l'est, à une Slavie. La future Europe se complique, à mesure qu'elle s'étend.

Progrès dans la troisième zone.

Jusqu'à la troisième zone a pénétré l'Allemand. Ici la race des Finnois peuplait la Finlande et s'avançait sur les côtes de la Livonie et de l'Esthonie; des peuples indo-européens, Lithuaniens, Lettes, Prussiens, se succédaient, depuis l'intérieur de la Livonie jusqu'à l'embouchure de la Vistule. Ennemis les uns des autres, païens, stationnant dans l'impuissance de la barbarie primitive, ces peuples de la Baltique orientale, en attendant l'éveil, encore lointain, de la Russie, furent la proie de peuples de l'Occident: la Suède prit la Finlande et la Carélie; le Danemark, l'Esthonie. Mais les grandes conquêtes furent faites par des Allemands.