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Vue générale de l'histoire politique de l'Europe

Chapter 8: NOTRE SIÈCLE
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About This Book

The author traces the political development of Europe from classical antiquity through the Middle Ages and modern era into the nineteenth century, examining institutional shifts such as Roman dominance, the division into eastern and western empires, barbarian migrations, and the medieval synthesis of empire and church. He analyzes territorial expansions, state formations, and regional differences across western, central, and eastern zones, and follows changes wrought by dynastic, religious, and economic forces. The book reflects on nineteenth-century rearrangements including restoration, revolutions, the emergence of nationalities, and the tensions between geographical determinism, historical necessity, individual agency, and chance, concluding with cautious assessments of contemporary international stability.

Pour organiser et peupler ses colonies, pour conduire une politique qui l'engageait dans les conflits européens, pour garder ses annexes italienne, franc-comtoise, flamande, toutes les forces de l'Espagne, entretenues et accrues n'auraient pas suffi. Son gouvernement la ruina par la pratique d'un despotisme sombre, solennel, stupide, et par l'entêtement d'un fanatisme religieux qui offrit à Dieu en auto da fe non seulement des individus par milliers, mais le commerce, mais l'industrie, mais l'activité de l'Espagne.

Des Orientaux avaient produit dans ce pays, pendant le moyen âge, des merveilles de travail: l'Espagne moderne est envahie par une somnolence orientale, qui finit en léthargie. La France, dont elle a été la vaillante adversaire, au seizième et au commencement du dix-septième siècle, lui fait payer les frais de toutes ses guerres et soutient contre elle tous les révoltés. En 1700, quand la branche espagnole des Habsbourg s'est desséchée, Louis XIV donne à l'Espagne un provin de sa dynastie. Il fallut, pour le fixer dans le sol, douze années de guerre, qui achevèrent la ruine.

L'Europe, lorsqu'elle régla l'affaire de la succession, rendit à l'Espagne le service de la débarrasser des pays belges et italiens. Une politique de recueillement et de réparation aurait pu restaurer ce pays, riche en dons de nature, mais le nouveau roi, venu de Versailles, était une sorte de moine paresseux, tourmenté par des rêves d'érotisme et d'ambition. Puis, l'habitude était prise à l'Escurial de se mêler de politique européenne. Ici encore la tradition s'impose aux esprits et les égare. L'Espagne n'eut pas le temps de se refaire. Des aventuriers d'abord, puis des ministres nationaux essayèrent de la ranimer. Ils voulurent diminuer le nombre des bouches de cour, qui mangeaient ce qui demeurait de substance; chasser de l'administration les pillards; réformer l'impôt; payer les juges; habiller, armer, nourrir les soldats; construire des arsenaux; mettre des vaisseaux dans les ports, des canons sur les remparts, des ouvriers dans les fabriques, des laboureurs dans les champs. Les plus hardis entreprirent de reprendre sur l'Église l'intelligence espagnole. Ils eurent des succès mais médiocres et passagers; ils galvanisèrent le corps, qui retomba.

L'Angleterre ébrèche l'empire colonial espagnol, singulier empire, que la métropole ne colonise pas, qu'elle ne veut qu'exploiter, et qu'elle ne sait pas exploiter. Elle y projette tous les vices de sa vie politique, sociale et religieuse, son despotisme, qui prévient soigneusement tout essor du commerce et de l'industrie, ses nobles fainéants et superbes, ses fonctionnaires inintelligents, ses moines, sa léthargie.

L'Angleterre.

Point par point, l'histoire de l'Angleterre s'oppose à celle de l'Espagne.

L'Angleterre asseoit sa constitution de pays libre. Elle traverse des crises d'une violence extrême: la guerre des Deux Roses, les révolutions religieuses du seizième siècle, les révolutions religieuses et politiques du dix-septième. Les sectes y pullulent et les partis. Sur le continent, un petit pays ainsi troublé aurait payé ces désordres furieux de la perte de l'indépendance et de la vie. La mer fit son office et protégea l'île qui devait régner sur elle.

Trois passions animaient l'Angleterre: le loyalisme, la haine du papisme, l'attachement à quelques principes de liberté politique. Les deux premières ont été les plus vives; elles ont déterminé l'histoire du pays, dont elles expliquent les contradictions. Le loyalisme a fait supporter aux Anglais, à plusieurs reprises, un despotisme que la France monarchique n'a jamais connu; il a longtemps protégé Charles Ier; il a rappelé Charles II de l'exil; il a permis à ce prince et à son frère les plus grandes fautes; il a boudé Guillaume III et troublé la sécurité de la maison de Hanovre. La haine du papisme a suscité Cromwell, tué Charles Ier, exilé Jacques II.

Du conflit de ces deux passions principales est sortie à la fin la liberté anglaise. La nation, alors même qu'elle laissait faire ses princes, gardait à la charte de Jean sans Terre un souvenir fidèle. Il fut toujours périlleux pour des rois, excepté aux moments aigus des crises, de soustraire un Anglais à ses juges légitimes, plus périlleux encore de lever une taxe non consentie par le Parlement. Lorsque la querelle eut été réglée entre le loyalisme et l'antipapisme, et que des étrangers, un Hollandais et des Hanovriens, devinrent rois d'Angleterre, la passion dominante fut celle de la liberté.

Alors l'Angleterre commence à se gouverner elle-même. Le Parlement fournit au roi un ministère, qui peut à peu près tout sans le roi, mais rien sans le Parlement. Contre son propre gouvernement, le pays se défend par ses droits et libertés. Libertés privées: la personne de l'Anglais, son domicile, sa bourse sont inviolables à toute illégalité. Libertés publiques: l'Anglais a le droit de plainte et de pétition, le droit de réunion, le droit d'association, le droit de parler, le droit d'écrire. Cette magnificence cache des misères et des laideurs: un régime électoral déraisonnable, la corruption scandaleuse de l'électeur par le candidat, de l'élu par le ministère; la persistance de l'intolérance religieuse et de débris étranges du passé. N'importe! L'Angleterre est libre; elle est, dans le monde, au dix-huitième siècle, la seule nation libre.

Depuis la mort d'Élisabeth, l'Écosse et l'Angleterre ont le même roi. L'Irlande a été réduite à l'état de plaie toujours suppurante: elle est, des laideurs anglaises, la plus laide. Mais l'union personnelle avec l'Écosse, qui prépare la fusion des deux pays, délivre l'Angleterre du voisinage d'un ennemi possible, et assure la liberté de son action à l'étranger.

Sa politique a été interrompue et troublée aux seizième et dix-septième siècles, par les révolutions. Elle a été poussée par des mobiles divers, par l'orgueilleux souvenir, gardé sur l'écusson royal, du temps où un roi anglais régnait sur la France, par l'ambition de parader sur le continent—«Qui je défends est maître,» disait Henri VIII;—par la passion contre le catholicisme personnifié en Philippe II; par l'intérêt commercial. Les Stuarts vendent à Louis XIV la politique de la couronne, afin d'employer le prix du marché contre les libertés publiques et la conscience religieuse de leurs sujets. Mais, dès que l'Angleterre s'appartient, elle se dégage de tous les préjugés, de toutes les fantaisies et de toutes les faiblesses. Elle fait sans scrupule de la politique pratique. Elle se mêle aux affaires du continent, où elle joue un grand rôle, sans générosité, puisqu'il est sans péril, et qu'elle n'y engage point ses forces vives. Elle travaille au maintien de l'équilibre, toujours contre la France à qui elle interdit de s'étendre aux Pays-Bas, et qu'elle veut empêcher de se subordonner l'Espagne. Et toujours elle fait naître ou saisit les occasions d'accroître son empire colonial.

Sa vocation en effet lui avait été révélée: la mer enfin avait séduit l'Angleterre. Parmi les puissances coloniales, elle fut la dernière à se mettre en mouvement. Elle eut cette bonne fortune que d'autres avaient occupé les pays de l'or et des épices. Ses premiers colons s'établirent sur les côtes de l'Amérique du Nord, sur un sol de labeur. Elle n'eut pas de raison pour capter les produits de leur travail, et les laissa travailler à leur guise. Parmi ces colons, beaucoup allaient chercher au delà des mers, non le gain, ni l'aventure, mais la liberté d'adorer Dieu selon leur conscience. Peu à peu se réunissaient là les éléments d'un peuple. Il est vrai que ce peuple finit par réclamer son droit à l'indépendance; mais ce n'est pas un petit honneur que d'avoir créé de toutes pièces une nation comme les États-Unis. L'Angleterre, d'ailleurs, accrut énormément son commerce avec les pays anglo-saxons, après qu'ils se furent affranchis, et c'était de quoi la consoler.

Puis, elle garda le Canada, conquis sur la France. Elle prit des îles, et se donna des stations aux bons endroits, dans toutes les mers. Elle nous enleva l'empire de l'Inde. Bref, à la veille de la Révolution, avec sa flotte de guerre, sa flotte marchande, son immense commerce, l'activité manufacturière qui s'éveille en elle, elle est la grande nation maritime. Son isolement, la solidité de sa constitution, ses mœurs la mettant à l'abri des tremblements du continent, elle sera la plus redoutable ennemie de la France.

L'Orient.—La Prusse.

Retournons maintenant au nord et à l'orient de l'Europe. Les plus graves événements s'y sont passés. Parmi les puissances anciennes, les unes sont déchues; d'autres, comme l'Autriche et la Prusse, ont grandi. Une puissance nouvelle très considérable, la Russie, est entrée en scène.

Les Hohenzollern ont achevé de fabriquer la Prusse. Électeurs de Brandebourg, ils héritèrent dans les premières années du dix-septième siècle de duchés rhénans et de la Prusse des Teutoniques, transformée en duché. Un même prince régna dès lors sur la Vistule, sur l'Elbe et sur le Rhin. Rien n'était moins nécessaire ni moins naturel, car ces trois pays se connaissaient à peine; ils n'avaient aucun souvenir commun; ils ne se ressemblaient pas. Mais tous trois ont été foulés par la guerre au dix-septième siècle. Les duchés rhénans ont été un terrain de combat pour la France et la Hollande contre l'Autriche et l'Espagne; le Brandebourg, pour la Suède contre l'Autriche; en Prusse se sont rencontrés Polonais, Suédois, Autrichiens et Russes. La nécessité d'être prêts pour toutes les luttes, puisqu'ils avaient la certitude d'y être impliqués, a commandé aux Hohenzollern l'effort perpétuel du combat pour l'existence.

Fondre en un État ces provinces dont l'histoire et les mœurs étaient si différentes, employer leurs forces à des fins communes, relier les uns aux autres les anneaux de cette chaîne coupée: ce plan, qui s'imposait, fut suivi. Magdebourg, Halberstadt et Minden, acquis en 1648, marquèrent des étapes sur la route de Berlin au Rhin. La Poméranie, acquise en deux fois, donna un littoral au Brandebourg. Après la conquête de la Silésie, il eut l'appui de la montagne. Après la spoliation de la Pologne, le Brandebourg et la Prusse, ces deux parties essentielles de l'État, furent soudés ensemble.

Après ces annexions, l'État des Hohenzollern restait un édifice singulier, composé d'un corps et de deux ailes, dont l'une s'allongeait, rompue en fragments, jusqu'au Rhin, et l'autre jusqu'au Niémen; mais le gouvernement rassemblait cette force éparse. Des princes, dont les territoires étaient des champs de bataille, ne pouvaient pas ne pas être des autocrates militaires, exigeant de leurs sujets l'obéissance passive. Nicht raisonniren, ici on ne raisonne pas: telle était leur devise. Il fallait bien qu'ils fussent économes, et qu'ils missent en valeur toutes les forces productives. Et dans cette Allemagne, où les moindres potentats mettaient leur honneur à enlaidir les splendeurs et parodier les vices de Versailles, les patriotes regardaient avec orgueil des princes toujours peinant et qui se vantaient d'être les premiers serviteurs de leur État.

D'ailleurs, les Hohenzollern se distinguaient, entre les princes allemands, par une dignité supérieure. L'Ordre teutonique, après sa défaite du quinzième siècle, avait dû se reconnaître vassal du roi de Pologne. Le duc de Prusse, successeur de l'Ordre, faisait donc hommage à cet étranger; mais les Électeurs de Brandebourg, dès qu'ils eurent hérité du duché, voulurent s'affranchir de cet humiliant devoir. Une guerre ayant éclaté entre les rois de Suède et de Pologne, au lendemain de la paix de Westphalie, l'Électeur-duc promena sa fidélité de l'un à l'autre, c'est-à-dire qu'il trahit l'un après l'autre, pour obtenir de tous les deux la reconnaissance de sa souveraineté. La guerre finie, il fut, en effet, un souverain. Il y eut un coin de la terre, où le Hohenzollern n'eut au-dessus de sa tête personne, excepté Dieu.

Dans l'Allemagne d'alors, il ne pouvait y avoir de roi, puisque l'empereur était, en théorie, le seul souverain, mais un prince allemand pouvait être roi d'un pays étranger. L'électeur de Saxe était roi de Pologne; l'électeur de Brandebourg eut l'ambition d'être roi de Prusse; il prit la couronne, en 1700, avec l'agrément de l'empereur. Quelques années après, un Hanovrien héritait du trône d'Angleterre. C'était peu de chose que la Prusse en comparaison de l'Angleterre ou même de la Pologne: les rois de ces deux pays se considéraient comme de hauts potentats à côté de leur frère de Prusse, mais ni l'un ni l'autre n'était le maître dans son royaume et, chez tous les deux, la qualité de roi étranger effaçait presque celle de prince de l'Empire. La Prusse, bien que réputée terre étrangère, était allemande; le pouvoir royal y était absolu; le royaume, précisément parce qu'il était petit et modeste, n'absorba point les Hohenzollern. Ceux-ci devinrent princes européens, mais demeurèrent princes d'Allemagne, et la dignité royale leur donna plus d'autorité dans l'empire. Pour ces motifs, ils firent une affaire moins brillante, mais meilleure que les électeurs de Hanovre et de Saxe.

Depuis longtemps, le Brandebourg était l'adversaire désigné de l'Autriche, à laquelle il inspirait de l'inquiétude dès le seizième siècle. Entre eux, la disproportion était grande, mais le Brandebourg représentait l'opposition de l'Allemagne du Nord contre l'Allemagne du Midi, et du protestantisme contre le catholicisme. Quand l'électeur fut promu roi, le conflit des deux maisons devint inévitable. La Prusse, d'ailleurs, compensait sa faiblesse par la supériorité de son gouvernement. Le second roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier, est tout petit encore et très humble envers l'empereur, mais ce monarque de 2500000 sujets avait une armée presque égale en nombre à celle de l'Autriche et meilleure, des finances en très bon ordre, point de dettes, des économies accumulées en trésor.

À cela, Frédéric II ajouta le génie. Frédéric II, roi de Prusse, c'est une intelligence et une volonté qui manœuvrent une force. Il a professé le plus large mépris des habitudes, des traditions et des droits; il a battu l'empereur plus souvent et plus complètement qu'il ne convenait à un membre de l'empire; il a vaincu, lui nouveau venu, de vieilles monarchies. Il n'a pas seulement accru son territoire, de la Silésie et des provinces polonaises: il a créé la Prusse moderne et forcé l'entrée du collège des grandes puissances. Son œuvre a le caractère, la promptitude, l'importance d'une révolution. Cet État, qu'il a poussé au premier rang, ne ressemble à aucun autre. Il est allemand sans l'être. Il est un parvenu, et pourtant il a de longs souvenirs: les Hohenzollern sont antiques comme l'empire; le Brandebourg est un électorat depuis le treizième siècle; la Prusse est le domaine héroïque des chevaliers allemands du moyen âge. Cet État est vieux et jeune en même temps. Il a le choix entre deux destinées, propre comme il est aux œuvres de réaction ou aux œuvres de révolution. C'est une arme à deux tranchants, qui frappera de l'un et de l'autre, selon l'heure et le lieu, une arme redoutable.

L'Autriche.

Au moment où nous avons laissé l'Autriche, le domaine de la maison se composait de l'Autriche, de la Styrie, du Tyrol, de la Carinthie et de Trieste. Partie allemand, partie slave, partie italien, il formait les assises de la future tour de Babel, au pied de laquelle devait éclater de nos jours la confusion des langues.

Quatre causes déterminèrent la destinée moderne des Habsbourg: les mariages qui firent de Charles-Quint l'héritier de la maison de Bourgogne et des couronnes espagnoles; la fidélité de l'Autriche au catholicisme; la coutume qui s'établit en Allemagne de toujours donner l'Empire à un Autrichien; enfin l'acquisition de la Bohême, et de la Hongrie au seizième siècle, et d'une partie de la Pologne, au dix-huitième.

C'est la réunion des héritages autrichien, bourguignon et espagnol qui a mis aux prises les Habsbourg et les Bourbons. C'est parce que l'Autriche a été le champion du catholicisme que la France a trouvé des alliés en Allemagne, et qu'elle a pu, en y portant la guerre, aider les princes à devenir de petits souverains. L'office impérial a donné quelque cohésion au disparate ensemble de la monarchie. Enfin l'acquisition de la Bohême, de la Hongrie et d'une partie de la Pologne a fait de l'Autriche un État de transition entre l'Europe occidentale et l'Europe orientale.

Différence essentielle entre la Prusse et l'Autriche.

En acquérant le royaume hongrois, un royaume slave et un fragment d'un autre pays slave, le chef de la maison des Habsbourg semblait remplir l'office de la vieille Marche d'Autriche, élevée jadis pour défendre les frontières de la chrétienté contre les Slaves du Danube et contre les Avares. Il avait fait une plus brillante fortune que le roi de Prusse, successeur de ces margraves du Nord, institués jadis contre les Slaves de l'Elbe; mais cette fortune était aussi moins solide.

Le roi de Prusse règne sur plusieurs pays qui n'étaient pas allemands d'origine: Brandebourg, Lusace, Silésie, Poméranie, Prusse, Pologne; mais, à l'exception du dernier, tous sont devenus allemands. Les vieux Prussiens sont morts jusqu'au dernier: de leur langue, il reste quelques mots, objet de curiosité pour les philologues. Morts, les Slaves du Brandebourg et de la Poméranie. Des Slaves survivent en Lusace et en Silésie, mais noyés dans la population allemande, objet de curiosité pour les ethnographes. Le roi de Prusse, électeur de Brandebourg, a pris pour son titre électoral le nom de Brannybor, ville slave, et pour son titre royal le nom de la Prusse, pays lithuanien; mais ces noms étrangers sont comme des dépouilles opimes que porte un roi allemand, en souvenir de la victoire de sa race sur des races ennemies.

Il y a, au contraire, dans la monarchie autrichienne, une Bohême toute peuplée de Tchèques, une Hongrie toute peuplée de Hongrois, une Transylvanie toute peuplée de Roumains. Les Slaves sont vivants dans toute l'Illyrie; vivants, les Italiens dans les annexes italiennes; vivants, les Polonais en Pologne. Quand l'esprit national, à son éveil, s'insurgera contre les conventions qui ont enfermé en un même corps tant d'âmes diverses, l'Autriche sera singulièrement menacée. Mais, dans la période où nous sommes, ce danger n'était pas sensible: les Habsbourg règnent tranquillement au dix-huitième siècle. La monarchie souffrait d'une certaine lenteur; elle était lourde, et point dans la main, mais elle obéissait.

Remarquons seulement deux faits. L'Autriche s'est laissé prendre la Silésie par le roi de Prusse Frédéric II, et celui-ci a organisé contre elle une coalition de princes allemands, quand elle a voulu revendiquer la Bavière; il lui a interdit tout accroissement en Allemagne. D'autre part, le chef de la maison d'Autriche, devenu roi de Hongrie, avait la mission de refouler l'Infidèle et de lui reprendre le territoire hongrois, que le Turc possédait en grande partie. Il le reprit en effet, et la monarchie des Habsbourg devint alors une grande puissance danubienne. Voilà des présages: route barrée au nord et à l'ouest, ouverte à l'est.

La Russie. Retour sur le moyen âge.

Pendant que les deux États germaniques de l'Est s'avançaient ainsi en terre slave, un nouvel État oriental achevait de se former: une grande puissance slave s'organisait.

Nous avons pu jusqu'ici négliger la Russie: elle n'avait presque rien de commun avec l'Europe, qui finissait aux frontières de l'Allemagne et de ses annexes. Pendant tout le moyen fige, son histoire est perdue dans la confuse histoire de l'Orient européen. Au neuvième siècle, la Russie est séparée de la Baltique par des populations de race finnoise et lithuanienne. Entre elle et la Germanie carolingienne, se trouvent les Slaves de l'Elbe, de l'Oder, de Bohême, de Moravie, de Lusace, de Pologne. La communication avec l'Euxin et le Danube lui est interdite par des tribus asiatiques qui se succèdent dans ces régions.

Ainsi des remparts de peuples se dressent entre les Russes et l'Elbe et le Danube, qui sont alors les frontières de l'histoire, entre les Russes et la Baltique et l'Euxin, ces deux golfes des deux grandes mers historiques. Il fallait percer ces masses avant d'arriver à l'Europe.

Ce fut l'Europe qui s'avança d'abord vers la Russie.

Des aventuriers venus de Suède, à la fin du neuvième siècle, établirent leur domination sur les Slaves de Novgorod. Ils oublièrent vite leur origine Scandinave. Un premier pays russe, dont Novgorod, puis Kief furent les villes principales, se dessina sur la carte dans la grande plaine du Nord-Est.

Par terre s'avança l'Allemagne: les margraves de Brandebourg soumirent les peuples entre l'Elbe et l'Oder. La culture occidentale et le christianisme pénétrèrent en Bohême, en Pologne et en Hongrie. Mais la Russie reçut des Grecs schismatiques son organisation religieuse. C'est Constantinople, qui convertit le grand prince Wladimir, à la fin du neuvième siècle. Dès lors, il fut décidé que la Russie n'entrerait point, comme la Pologne et la Bohême, dans le système de l'Église d'Occident. D'autre part, comme elle était séparée de Constantinople par des masses barbares, elle ne se rangea point, à côté des Slaves des Balkans, dans la clientèle de l'empire grec. Elle s'annonçait ainsi comme chose nouvelle et originale. Mais ce n'était qu'une première lueur incertaine. La Russie se décomposa en principautés et en républiques. Au treizième siècle, elle tomba presque tout entière sous la domination des Mogols. L'Asie, s'étendant sur l'Europe, lui prenait la Russie.

L'Europe continue de s'avancer: Scandinaves, Allemands, Polonais renversent la barrière que formaient les petits peuples de la Baltique. Les Suédois prennent possession de la Finlande; les Allemands, de la Livonie et de la Prusse. Voilà les Russes en contact direct avec l'Occident. Un moment, toute la côte, depuis le golfe de Finlande jusqu'à la Poméranie, appartient à l'Ordre teutonique, dont le grand maître relève du pape et de l'empereur. Mais, au quinzième siècle, la Pologne, unie à la Lithuanie, s'interpose entre l'Allemagne et la Russie. Elle enlève à cette dernière de vastes territoires. Il semble alors qu'à elle seule doive appartenir l'honneur de représenter en Europe la race slave par un grand État indépendant.

Cependant la Russie se dégageait de l'étreinte des Mogols. Au quatorzième siècle, un État nouveau s'était formé autour de Moscou redevenue indépendante. En même temps qu'il se subordonnait des principautés russes, il entamait la Mongolie européenne, dont des fragments devaient vivre longtemps encore au nord de l'Euxin. Enfin, lorsque disparut l'empire grec, le tsar se trouva tout à la fois l'héritier du schisme grec, et le représentant de la chrétienté orientale en face des Infidèles; à ce double titre, le successeur du César de Byzance. Un immense avenir s'ouvrait devant lui.

La Russie moderne.

Pendant les seizième et dix-septième siècles, le combat entre Allemands, Scandinaves et Polonais dure toujours sur les rivages de la Baltique. Les Russes y interviennent plusieurs fois avec une énergie où se révèle leur volonté de se faire place, mais la Suède est dans toute sa force. Elle fait de la Baltique un lac suédois. La Russie, trouvant la route barrée de ce côté, commence à regagner sur la Lithuanie et sur la Pologne une partie du terrain qu'elle a perdu; mais c'est à l'est et au sud qu'elle fait les plus grands progrès. La conquête des khanats de Khazan et d'Astrakan porte à la Caspienne sa frontière. Si les khans de Crimée interceptent toujours la mer Noire, la suprématie du tsar s'étend sur les Cosaques du Don, et la conquête de la Sibérie est commencée.

Au dix-huitième siècle grandit le colosse russe sur les ruines de la Suède, de la Pologne et de la Turquie. À la première il prend Livonie, Esthonie, Ingrie et une partie de la Carélie et de la Finlande; à la seconde, les anciennes provinces russes lithuaniennes et une grande partie du territoire polonais; à la troisième, la Crimée et le pays entre le Bug et le Dniester. En même temps il entame la Perse, acquiert la Géorgie, puis le pays des Khirgiz. La Russie a désormais accès à la Baltique et à la mer Noire; elle est rapprochée du cœur de l'Europe et s'étend vers le cœur de l'Asie. Elle est le seul pays du continent qui se puisse accroître indéfiniment dans des contrées barbares. Son empire extra-européen est contigu à l'Europe et se forme par une agrégation successive, aisée, pour ainsi dire fatale, de peuples et de territoires.

L'originalité russe.

À la fin de la période du moyen âge, nous comptions les États dont l'Europe s'était accrue. Dans la période moderne, deux États nouveaux apparaissent: les Provinces-Unies, dont la puissance a été courte, et la Russie pays d'immense avenir; mais la Russie appartient-elle bien à l'Europe?

Au neuvième siècle, au temps où l'Europe occidentale, régie par les doctes Carolingiens, délibère dans les conciles et les assemblées sur de hautes matières, les Slaves de la plaine russe, dans leurs villages misérables, sont des barbares, presque des sauvages. Au treizième siècle, alors que la France, dans la plénitude de la civilisation du moyen âge, était gouvernée par le saint, dont la politique avait pour devise qu'il ne faut «à nul tollir son droit», la Russie obéit à la Horde d'Or, dont la capitale est, au bord du Volga, une ville en bois.

À la fin du quinzième siècle, au temps de la Renaissance, Iwan le Terrible fait couper, ou coupe, de sa propre main, les têtes de milliers de victimes, qu'il recommande ensuite aux prières de l'Église. Au dix-septième siècle encore, les Russes, ces hommes dont les vêtements et la barbe sont longs et flottants, ces femmes cachées sous des voiles dans des litières closes, sont-ils les contemporains de Louis XIV? Le tsar Pierre a supprimé barbes et voiles, mais il n'a pas changé les âmes; il n'a pas voulu les changer. Il a introduit dans son empire les instruments d'exploitation administrative, et les moyens de guerre employés en Europe, mais il reste le tsar, le seigneur sans limites, le père que l'on tutoie comme Dieu, et à qui l'on obéit comme à Dieu. Contre son pouvoir, aucun pouvoir; point de bourgeoisie qui sonne le beffroi et tende des chaînes au coin des rues; point de corps de juges qui, chargé d'appliquer la loi, la défende contre l'arbitraire; point de noblesse à qui l'orgueil du sang monte parfois à la tête, et qui préfère la guerre à l'indignité de l'obéissance servile. En Russie, on est esclave ou noble, mais on est noble quand on sert et dans la proportion où l'on sert. Et dans l'immense pays, un clergé ignorant chante des offices dont il ne comprend pas le sens, et allume les cierges devant les ikones, que la foule adore le front contre la terre.

La Russie est entrée dans les affaires de l'Europe, mais elle n'est pas
Europe. Elle est autre chose: elle est la Russie.

Conclusions sur l'histoire moderne. Les trois régions.

Au début des temps modernes, l'Angleterre est dans son île; la France et l'Espagne commencent à se répandre au dehors; la Hollande naît et prend place parmi les États qui comptent; l'Allemagne et l'Italie sont en désordre; les États Scandinaves sont entraînés dans l'histoire générale par le combat pour la Baltique et par la Réforme; la Pologne est forte; la Bohême et la Hongrie gardent encore leur indépendance; la Turquie est en pleine vigueur d'élan. La Russie n'est pas classée.

Tous ces pays ont été mis en relations les uns avec les autres, pendant la période moderne, par la politique et la guerre. Il y a désormais une Europe, dont les individus se connaissent, savent mutuellement leurs desseins, s'allient quand leurs intérêts sont communs, se combattent quand ils s'opposent.

Pourtant cette Europe est partagée en trois régions politiques, très différentes: l'Angleterre, l'Europe occidentale, l'Europe orientale.

L'Europe occidentale.

L'histoire de l'Europe occidentale a été dominée par les conséquences de la politique des mariages. Cette région a été troublée pendant deux siècles, parce que Maximilien, archiduc d'Autriche, ayant épousé la fille de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, a marié son fils à Jeanne la Folle, héritière des Espagnes. L'Espagne et la France se sont épuisées à combattre, l'une pour garder les bénéfices de ces alliances, l'autre pour conjurer les dangers qu'elles lui faisaient courir et rompre les obstacles qu'elles opposaient à son accroissement. Tous ces efforts, ces guerres et ces négociations, où s'illustrèrent de grands princes, de grands ministres et de grands généraux, aboutirent, à peu de chose près, au rétablissement du statu quo ante bellum. L'Espagne et l'Autriche redevinrent des puissances distinctes; l'Espagne fut renfermée chez elle; la France demeura ce qu'elle était, avec quelques additions de territoire; les Pays-Bas, comme devant, n'appartinrent ni à l'une ni à l'autre des deux rivales. Maigre résultat, à coup sûr! Aussi ne faut-il pas tant admirer ce qu'on appelle dans les cours d'histoire «la grande politique moderne».

Cette politique s'est déroulée dans un temps rapproché du nôtre. Elle est éclairée par la pleine lumière de l'histoire. Nous en connaissons les acteurs intimement par des informations qu'ils nous ont données sur eux-mêmes ou que d'autres ont écrites pour nous. Presque tous ces personnages ont du charme, et quelques-uns sont grands. Les documents ne sont pas seulement aisés à lire: beaucoup sont des monuments de notre littérature. C'est pourquoi nous grossissons l'importance des épisodes de cette période historique. Lorsque plusieurs centaines d'années se seront écoulées, et que la perspective se sera faite sur ces belles guerres et sur ces beaux traités, l'historien ne fera pas une grande place dans l'histoire générale du monde à ces deux siècles que l'Europe occidentale a si mal employés.

Or, il se trouva qu'après qu'elle eut vidé ses querelles, l'intérêt de l'histoire était ailleurs: à l'extrême Occident, où l'Angleterre devenait la grande puissance coloniale; à l'Orient, où grandissaient des puissances, anciennes et nouvelles.

L'Europe orientale.

L'organisation de l'Orient est, en somme, le fait capital de la période moderne. L'âge précédent y avait agi par efforts irréguliers et par improvisations brillantes. Il est vrai, des royaumes étaient nés dans cette région: Hongrie, Bohême, Pologne, qui, avec les États Scandinaves, nécessairement mêlés aux choses d'Orient par la Baltique, composèrent une série d'êtres nouveaux. Mais la colonisation des côtes avait été désordonnée: les Scandinaves et les Allemands se l'étaient partagée; ceux-ci avaient fondé deux États chevaleresques, qui subsistaient encore, amoindris et caducs, au quinzième siècle. Au Sud-Est, la Turquie complétait l'aspect incohérent et pittoresque de l'Orient à la fin du moyen âge.

À la fin des temps modernes, tous ces États sont en décadence, ou ne sont plus.

La Pologne est morte de son anarchie politique, cyniquement entretenue par ses voisins.

La Bohême et la Hongrie sont des pays de la monarchie autrichienne.

La Suède avait été, au dix-septième siècle, avant la Prusse, un État organisé pour produire une armée; mais les rois surmenèrent le pays et dépensèrent ses forces dans des entreprises trop grandes. L'ambition prussienne fut toujours à objet précis, limité, tangible immédiatement; dès qu'un bénéfice était réalisable, elle le réalisait. Il y a toujours eu de la chimère et de l'aventure, à la façon normande, dans l'ambition suédoise. La Suède a essayé de dominer l'Allemagne, d'arrêter la Russie, de faire de la Baltique un lac suédois; son roi a voulu devenir roi de Pologne: c'était trop. Charles XII a perdu son armée dans les steppes russes. Alors, suivant la prédiction faite à Vienne, au début de la guerre de Trente ans, le roi de neige fondit.

La Turquie avait débordé sur l'Europe au seizième siècle, dans la ferveur première de sa fortune. Ensuite, elle s'était défendue et maintenue, avec des retours offensifs heureux, grâce à une organisation militaire barbare, mais très puissante. L'organisation dépérit peu à peu. Quand les janissaires eurent pris femme et furent devenus pères de famille, ils cessèrent d'être la milice terrible, et la Turquie s'amollit.

Sur ce fond de déchéances et de ruines ont grandi la Prusse, la Russie et l'Autriche. Ces trois puissances militaires se partagent l'Orient; elles ont mis de l'ordre, à leur façon, dans le chaos. Par là même, leurs destinées sont associées dans une certaine mesure. Ensemble, elles ont modifié l'histoire politique de l'Europe, en ruinant la prépondérance de la France par la destruction et l'amoindrissement des États que notre politique tenait au bout de ses fils: Suède, Pologne et Turquie.

Il y a donc une Europe orientale, qui fait masse contre l'occidentale, mais elle est divisée contre elle-même. Les ambitions des cours de l'Est sont contradictoires. Après la suppression des pays intermédiaires, la Prusse et l'Autriche confinent à la Russie; l'Autriche et la Russie se rapprochent sur le Danube. À qui seront les dépouilles de la Turquie? À qui, l'honneur de réveiller les peuples endormis sous le joug ottoman? Des trois copartageants de la Pologne, lequel prévaudra sur les deux autres? Les rois de Prusse, successeurs des margraves du Nord, et les empereurs Habsbourg, successeurs des margraves de l'Est, ont fait affaire avec l'ennemi slave; ils ont reculé la frontière allemande, mais rapproché la frontière russe. Qui a conclu le meilleur marché, de la Prusse, de l'Autriche ou de la Russie? Les trois potentats qui avaient commis cet épouvantable abus de la force étaient précisément occupés au partage, quand l'ère de la Révolution française s'ouvrit dans le monde.

Les mœurs et les idées nouvelles.

L'histoire politique de la période moderne est donc toute remplie par la guerre. Elle a certainement de très belles pages. Elle nous émeut, lorsqu'elle est animée par des passions religieuses, et que, dans la foule des tués, se trouvent des martyrs. Elle nous intéresse, quand elle nous montre soit le développement d'une nation, comme la France et l'Angleterre, soit la création d'un État factice, comme la Prusse. Elle est un emploi des dons naturels des différents pays, et une mise en œuvre du génie, de la discipline et du courage. Mais elle est sans principes, sans frein d'honnêteté ni d'honneur, sans générosité, sans pitié. Les nations vivent entre elles comme les hommes à l'état de nature. Le dernier grand acte de la politique en Europe avant la Révolution est un assassinat, tranquillement prémédité, exécuté froidement.

La vie intellectuelle et morale des temps modernes préparait d'autres conceptions à la politique.

Depuis le quinzième siècle, les mœurs se sont adoucies et policées. Les hommes et les châteaux se sont dévêtus de l'appareil de guerre: le chevalier est devenu un cavalier, et le tournoi, un carrousel. Les isolés d'autrefois, ceux des donjons et ceux des communes, ont pris le goût de «la société» et de «la politesse». L'art, qui était jadis œuvre de corporation; la philosophie, les lettres et les sciences, qui étaient choses d'église et d'école, sont sortis des milieux privilégiés, pour se répandre librement dans la société.

La Renaissance a étudié l'homme et la nature, qu'elle a reconquis sur la foi et sur le parti pris de ne pas observer. Dans le commun effort vers la vérité, chaque pays a mis sa marque, mais partout, circule un esprit commun, international par définition, l'humanisme.

L'expression de l'esprit du moyen âge avait été la scolastique, c'est-à-dire le raisonnement sur des textes; celle de l'humanisme fut la raison, c'est-à-dire l'affirmation de la vérité, évidente ou démontrée. La raison ne pouvait point ne pas être révolutionnaire, puisqu'elle niait la tradition et bâtissait sur «table rase». Elle sembla d'abord toute désintéressée, haute et sereine, mais elle s'abaissa bien vite à regarder la vie, les mœurs et la politique; les trouvant déraisonnables, elle entra en guerre contre la déraison, et devint la philosophie du dix-huitième siècle.

Cette puissance nouvelle est dangereuse. Tout en se faisant pratique, elle est demeurée absolue; elle est ignorante, ne sachant point la légitimité historique des états de choses; elle ne comprend plus les cathédrales et elle enveloppe les origines, c'est-à-dire les causes, dans un dédain, très léger, pour la «barbarie gothique». Elle ne voit pas les nations et prétend imposer à l'humanité, comme à un être réel, l'uniformité de ses principes et la banalité du sens commun. Ses erreurs seront expiées cruellement, mais il ne faut pas oublier les bienfaits de «la philosophie».

L'esprit du dix-huitième siècle, en même temps qu'il agissait dans chacun des pays de l'Europe, préparait par des voies diverses des modifications profondes dans les rapports internationaux. Les théories des économistes sur l'efficacité, sur la dignité et la liberté du travail, leur «Laissez faire, laissez passer» étaient l'absolue contradiction de l'ancienne politique commerciale. L'idée partout exprimée et qui s'est imposée aux rois, que la souveraineté est, non pas une propriété d'où l'on tire des jouissances, mais une magistrature qui prescrit des devoirs, rejetait le prince au second plan, mettait le pays au premier, et devait tôt ou tard substituer à la politique des souverains celle des peuples. La philosophie, en prêchant la tolérance et en rejetant la religion, sécularisait la politique. Enfin elle préparait confusément un avenir de nouveautés par les idées générales et généreuses d'humanité et de justice; par des utopies, comme celle de l'abbé de Saint-Pierre; par les préjugés mêmes contre le passé; par la haine irréfléchie de toutes les coutumes et la coalition des sarcasmes contre «les traces de la barbarie»; par l'affirmation que «les choses ne peuvent durer comme elles sont», et que les générations prochaines «verront de belles choses»; par l'Adveniat regnum tuum adressé à «la lumière».

À la fin du dix-huitième siècle, notre pays ne conduit plus la politique générale. Les deux dernières grandes guerres, celle de la Succession d'Autriche et celle de Sept ans, lui ont été funestes: la seconde a porté atteinte à l'honneur de la monarchie. Sur terre et sur mer, la France est diminuée; la revanche qu'elle prend sur l'Angleterre par la guerre d'indépendance de l'Amérique ne compense pas les désastres antérieurs. Mais cette guerre est autre chose qu'une entreprise de représailles. C'est une œuvre de l'esprit nouveau, une très noble action faite avec un enthousiasme sincère. La France est déchue dans l'ancien monde politique, mais c'est elle qui, avec le plus d'énergie, le dénonce et le renie. Elle tient et va sonner la trompette du jugement.

NOTRE SIÈCLE

La destruction de l'Europe.

Jamais pays n'a autant agi sur l'Europe, que la France entre 1789 et 1815. À la poursuite de deux rêves, rêve d'une guerre contre les rois pour les peuples, rêve de la fondation d'un empire à la façon césarienne ou carolingienne, nos armes ont foulé le continent, couchant au passage nombre de hautes herbes, qui depuis ne se sont pas relevées.

Des sous-officiers promus généraux, ducs et rois, un officier devenu empereur étaient des nouveautés, en présence des généraux lords, archiducs ou princes. Ils sortaient tout armés, non d'une cour, mais des entrailles mêmes d'un peuple. Généraux et empereur s'attaquent aux antiquités. Ceux-là jettent dans le Rhin les mitres des archevêques électeurs et couvrent de républiques l'Italie, terre classique des tyrannies. L'empereur détruit à la journée d'Austerlitz le saint-empire romain de la nation germanique. Quelques années après, «attendu» que le pape use mal du pouvoir temporel que lui a conféré Charlemagne, son «glorieux prédécesseur», Napoléon le lui reprend par un décret.

L'empereur couvre la Révolution d'un manteau archéologique. Les souvenirs de Rome hantent sa mémoire, plus encore ceux de Charlemagne, dont il a souvent prononcé le nom. Jusqu'à lui se prolongent, pour se mêler à sa gloire et pour égarer son esprit, les dernières lueurs du passé; mais la Révolution est en lui. Il la sert, quand il débrouille le chaos allemand, quand il fait de l'Italie du Nord un royaume, quand il emprisonne le pape après s'être fait sacrer par lui à Notre-Dame, quand il essaye d'arracher la Pologne aux aigles copartageantes. Il la sert encore, malgré lui et contre lui, quand, opprimant l'Europe pour satisfaire sa fantaisie, il éveille l'âme du peuple espagnol et celle du peuple allemand. Il est si bien la Révolution et le destructeur de l'ancien régime, que sa chute est suivie d'un retour offensif de la vieille Europe. Le grand despote est salué dans sa captivité de Sainte-Hélène, il est vénéré, après sa mort, comme un libérateur, parce qu'il a fait trembler le pape, l'empereur et le tzar.

La Restauration de l'Europe.

Les vieilles monarchies, victorieuses en 1815, raccommodèrent, aussi bien qu'elles purent, l'Europe que la France avait brisée. L'Orient fut rétabli à peu près en l'état où l'avait laissé le dix-huitième siècle. Le grand-duché de Varsovie, essai de reconstitution de la Pologne, disparut. La Russie et l'Autriche demeurèrent les avant-gardes de l'Europe, devant la Turquie reculant toujours. L'Italie fut de nouveau partagée entre des princes, dominés pur l'Autriche, qui sembla reprendre les vieux droits impériaux sur la Péninsule. L'Espagne retrouva sa pauvre dynastie. L'Angleterre, qui avait dirigé de haut une coalition permanente contre la France, fut plus que jamais la souveraine incontestée des mers. L'œuvre de la Révolution paraissait anéantie.

Cependant la restauration n'avait pas été complète. L'Autriche n'avait pas recouvré la Belgique: ce pays fut rattaché à la Hollande, afin que le royaume des Pays-Bas pesât fortement sur la frontière de France. L'Allemagne ne put être rendue à ses trois cents princes; le plus grand nombre de ceux que la Révolution et l'Empire avaient écrasés demeurèrent sous les ruines. Elle n'était avant la Révolution ni un État monarchique, ni un État féodal, ni un État fédératif: elle devint une confédération de trente-neuf membres. Cette confédération avait en elle des germes de mort: les princes seuls y comptaient. Ils étaient fort inégaux en puissance. La Prusse agrandie et chargée de la garde du Rhin contre la France, était plus que jamais la rivale de l'Autriche, à qui ses vieux titres de gloire et de prééminence avaient fait donner la présidence de la diète siégeant à Francfort. Mais, si mal constituée qu'elle fût, l'Allemagne était simplifiée. Elle se sentit rapprochée du grand objet de l'ambition de ses patriotes: devenir une nation.

Ainsi l'ancien régime n'avait pu reprendre possession de toute l'Europe. Les traités de 1815 avaient accepté des faits accomplis. Quelle que fût leur œuvre, les princes la trouvèrent bonne, viderunt quod esset bonum. Comme le Créateur, ils voulurent se reposer après avoir constitué gardienne de l'Europe reconstituée, la Sainte Alliance. Mais des idées avaient été répandues dans le monde, qui engendrèrent des révolutions nouvelles.

Le patriotisme révolutionnaire.

Si l'on excepte l'Angleterre, pays de transformations continues et lentes, où le présent n'est point séparé du passé par des frontières visibles, l'Europe s'est transformée depuis la Révolution. Avant 1789, elle n'avait pas de vraies nations. Elle en est pleine aujourd'hui.

En France, le loyalisme de la noblesse, sentiment très noble, l'amour du peuple envers le roi, sentiment très touchant, tenaient lieu de patriotisme. Quand notre pays se détacha de la royauté par la faute des rois, ce fut pour s'élever tout d'un coup à l'idée de l'humanité; car nos écrivains du dix-huitième siècle ont retrouvé l'humanité, perdue depuis le temps de Platon, de Sénèque et de Marc-Aurèle, ou, du moins, remplacée, au moyen âge, par l'idée ecclésiastique de la chrétienté, plus tard par l'idée politique de l'Europe.

La Révolution a créé la patrie, comme nous la sentons aujourd'hui.

Les révolutionnaires avaient beau être les disciples des philosophes, se guider par des principes généraux et faire des lois de raison pure: ils ont été des patriotes français. Au royaume de France ils ont substitué la nation française, c'est-à-dire, une personne morale à une expression politique.

Ils ont déclaré sacré et indivisible le sol national, traité l'émigration comme un crime, l'invasion comme un sacrilège, proclamé, avec un enthousiasme tragique et la déclamation du tocsin, le devoir de tous envers la patrie en danger.

Le principe des nationalités.

Cependant la nation française, en prenant conscience d'elle-même, ne put se soustraire aux effets de son éducation philosophique. Dans ce code de principes, qui est la Déclaration des droits de l'homme, elle n'a point légiféré pour elle seule. «Le principe de toute souveraineté réside dans la nation», dit la Déclaration. D'où il suit que les nations, êtres collectifs composés d'hommes qui veulent vivre sous les mêmes lois, ne doivent être ni gouvernés par des Étrangers, ni incorporées en tout ou partie à des États étrangers: elles sont indépendantes et indivisibles. De plus, elles sont libres: «La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs mandataires à sa formation.»

La nation ainsi définie fait un contraste absolu avec les États d'autrefois, qui groupaient, sans les réunir, des nations ou des fragments de nations diverses, dont aucune ne faisait sa loi.

Ces deux maximes de la Déclaration ont conduit en partie l'histoire de notre siècle.

Au seizième siècle, au dix-septième siècle encore, il y avait des partis religieux internationaux; en ce siècle-ci, ce sont les partis politiques, les passions politiques, qui chevauchent par-dessus les frontières. La Sainte Alliances des souverains était une «internationale». Elle se proposait de conserver l'œuvre de réaction faite à Vienne contre le principe de la nationalité consentie et celui de la liberté politique. Dans chacun des pays de l'Europe, elle a eu sa clientèle, mais aussi ses adversaires, les «nationaux» et les «libéraux».

La lutte entre les deux camps a été dirigée par la France.

La France a vécu, depuis la Révolution, dans l'incertitude politique. Ses ennemis et nous-mêmes, nous lui reprochons le nombre de ses constitutions et ses révolutions périodiques. Cependant, qu'elle mette plus d'un siècle à s'établir dans le régime nouveau, ce n'est point matière à si grand étonnement: la révolution d'Angleterre, à la bien comprendre, a duré plus longtemps. Mais, à travers toutes ces fluctuations, la France a eu des idées fixes. Infidèle une fois à la cause de la liberté politique, dont les mœurs ne s'apprennent pas en cinquante années, elle est en progression démocratique continue. D'autre part, elle a défendu envers et contre tous, même contre ses propres intérêts, le principe des nationalités. C'est pourquoi elle a été pendant la plus grande partie de ce siècle un moteur. Ses libéraux ont donné le ton aux libéraux d'Europe; ses révolutions ont troublé tout le continent. 1830 et 1848 ont mis en audace libéraux et nationaux de tous pays; 1851 n'a point découragé les seconds. Après 1870, la France représente plus que jamais les principes de liberté et de nationalité.

Les nations nouvelles.

Considérons maintenant combien le principe des nationalités avait d'obstacles à vaincre en 1815. La Belgique avait été réunie contre son gré à la Hollande. L'attribution du Holstein au roi de Danemark mettait des Allemands sous le gouvernement d'un Danois. L'Allemagne et l'Italie étaient partagées en États souverains adversaires de toute constitution nationale; de plus, l'Italie avait une des plus belles parties de son territoire sous le joug autrichien. La Pologne était découpée entre trois États; la Bohême et la Hongrie demeuraient incorporées, sans droits, à la monarchie autrichienne; sur le Danube et dans la péninsule des Balkans, diverses nationalités étaient gouvernées par le sultan. Contre le principe nouveau étaient donc coalisées les puissances les plus redoutables.

Cependant il a prévalu en beaucoup de points. L'Europe de 1890 ne ressemble plus à celle de 1815.

La Grèce, la première, a recouvré une vie nationale, et la Belgique a été détachée de la Hollande.

Les pays allemands ont été repris au roi de Danemark.

La Hongrie s'est assuré dans la monarchie autrichienne une constitution particulière.

L'Allemagne et l'Italie, ces victimes du sacerdoce et de l'empire, se sont faites nations, et, par un retour fatal des choses, l'une a enfermé le pape dans le Vatican, l'autre a rejeté hors de son sein le successeur des empereurs.

Quelques satisfactions ont été données au sentiment national des pays slaves de la monarchie autrichienne.

Enfin, de la Turquie démembrée sont sortis, pour vivre à l'état de nation, la Roumanie, la Serbie, le Monténégro. La Bulgarie et la Roumélie ne reconnaissent plus que par un tribut la suzeraineté du sultan; elles font aujourd'hui le stage de leur indépendance.

Il y a de très belles pages dans l'histoire de ces révolutions. À la révolution hellénique ont contribué des sentiments poétiques: l'admiration pour les héros de la guerre d'indépendance, et la reconnaissance des hommes envers un pays qui a tant honoré l'humanité. La révolution belge est une double application du principe des nationalités: les Belges ont commencé par se détacher d'un État sous les lois duquel ils ne voulaient point vivre; ensuite, en dépit des affinités de race et de langage qui les attiraient vers la France, ils se sont donné une vie nationale particulière.

Les nationalités slaves ont retrouvé leur âme avant de revendiquer leur droit à l'existence. Les chants de leurs vieux poètes, les récits de leurs historiens, les légendes de leur passé lointain les ont révélées à elles-mêmes, si bien que leurs écrivains patriotes, grammairiens ou historiens, peuvent être considérés, chose nouvelle en ce monde, comme des fondateurs d'États.

Voici donc la grande originalité de notre siècle. Un principe,—non plus une convenance princière, un mariage, un testament, l'ambition de vaincre et de conquérir,—a provoqué plusieurs guerres, dont la conséquence a été, non pas des acquisitions territoriales ou des destructions de peuples, mais la reconstitution de nations anciennes ou la création de nations nouvelles.

Le principe des nationalités a donc célébré des victoires, mais les plus rudes combats restent à livrer. Des raisons diverses en empêcheront le triomphe complet et définitif.

Imperfection de l'œuvre.—Incertitude de définition.

D'abord, la cause est obscurcie par une incertitude de définition. Pour nous, Français, une nationalité est une œuvre de l'histoire, ratifiée par la volonté des hommes; les éléments dont elle se compose peuvent être très différents par leurs origines: le point de départ importe peu; le point d'arrivée, seul, est essentiel.

La nationalité suisse est la plus accomplie de toutes: elle comprend trois familles de peuples, dont chacune parle sa langue. Comme le territoire suisse est, en outre, prélevé sur trois régions géographiques, déterminées par de hautes montagnes, la Suisse, qui a vaincu la fatalité de nature sous les deux espèces ethnographique et géographique, est un phénomène unique et admirable. Mais elle est une confédération, et, depuis longtemps, un pays neutre. Sa constitution n'a pas été mise à la grande épreuve du fer et du feu.

La France, avec des races diverses, celtique, germanique, romaine, basque, a composé l'être politique qui ressemble le plus à une personne morale. Les Bretons et les Alsaciens qui n'entendent pas tous la langue de son gouvernement n'ont pas été, dans les jours d'épreuve, les moins dévoués de ses enfants. Parmi les grandes nations, elle est, par excellence, la nation.

Ailleurs, la nationalité se confond ou tend à se confondre avec la race, chose de nature, et, par conséquent, sans mérite.

Tous les pays qui n'ont pas su faire avec les races une nation, sont plus ou moins troublés dans leur existence. La Prusse n'a pas su nationaliser (il faut bien employer ce mot) ses Polonais: elle a, pour ne parler en ce moment que de celle-ci, une question polonaise. L'Angleterre a une question irlandaise. La Turquie et l'Autriche ont un choix de questions. Les peuples de l'empire autrichien demandent à l'empereur d'être allemand, hongrois, tchèque, croate, voire même italien. Ils ne s'insurgent pas contre lui: chacun d'eux lui offre, au contraire, une couronne, mais le temps est passé où une seule tête pouvait porter plusieurs couronnes: toute couronne aujourd'hui est lourde.

Ces revendications des races ne sont pas seulement une cause de troubles intérieurs; les agitations qu'elles provoquent peuvent amener de grandes guerres. Personne apparemment ne s'interposera jamais entre l'Irlande et l'Angleterre, mais, dès qu'il s'agit de querelles d'Allemands et de Slaves, interviennent les deux forces opposées du pangermanisme et du panslavisme, produits redoutables et conséquences dernières du patriotisme ethnographique.

Pangermanisme et panslavisme ne sont point des forces officielles, avouées et organisées. L'empereur d'Allemagne et le tsar peuvent se défendre en conscience d'être, le premier, pangermaniste, et le second, panslaviste. Allemands et Slaves d'Autriche, Slaves balkaniques, peuvent, de leur côté, vouloir rester Autrichiens ou indépendants, comme ils sont aujourd'hui. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a, en Europe, une vieille querelle entre deux grandes races, que chacune de celles-ci est représentée par un empire puissant, et que ces empires ne pourront se désintéresser toujours des querelles des deux races.

Conséquences de l'application du principe en Italie.

La principale application du principe des nationalités a été la formation des nations italienne et allemande. L'existence au centre du continent de deux proies à toute convoitise avait été une cause permanente de guerre, pendant les siècles derniers. La substitution de deux États considérables à l'anarchie allemande et à la polyarchie italienne est-elle une garantie de paix pour l'avenir?

Distinguons entre l'Allemagne et l'Italie. La révolution nationale s'est faite de façon très différente dans les deux pays.

L'unité italienne est presque achevée, car le nombre des Italiens demeurés en dehors n'est pas considérable. D'autre part, il n'y a dans le nouveau royaume que des Italiens. L'unité a été faite au profit d'un prince, le roi de Piémont, qui avait certainement des titres à cet honneur; de plus, il n'était pas assez puissant pour que l'unification ressemblât à une conquête de la Péninsule par les Piémontais. Après que les habitants des principautés diverses eurent manifesté leur volonté de s'unir, le Piémont disparut dans la nation: Victor-Emmanuel cessa d'être un roi particulier en devenant roi d'Italie. Enfin, la nationalité italienne a pris place dans le monde sans que le principe des nationalités fût violé. La France a obtenu, en compensation des sacrifices qu'elle avait faits, la Savoie et le comté de Nice, mais le souverain de ces pays, qui nous les a cédés, n'avait pas été vaincu par nous: il avait été vainqueur avec nous et grâce à nous. Enfin les habitants de la Savoie et du comté de Nice ont consenti formellement à devenir des Français. Le droit nouveau a donc été appliqué ici dans toute sa teneur; mais considérons les effets.

L'Italie en devenant grande puissance, a voulu se donner l'armée, la flotte et la politique d'une grande puissance. La sagesse commandait peut-être à cette nation nouvelle de goûter tranquillement, après la joie de se sentir née, la joie de se sentir croître. Mais elle n'avait pas la complète possession d'elle-même. Elle n'était point tout à fait chez elle comme les autres nations. Entre les Alpes et les pointes de Sicile, tout le sol n'est pas italien. Au rentre est un palais entouré d'un jardin: c'est le domaine de saint Pierre.

Ici n'entre pas le roi d'Italie.

L'apôtre Pierre est une victime du principe des nationalités, qu'il ne reconnaît pas, car les nations ne sont pour lui que des provinces de l'Église. Il réclame donc son bien, qu'il tient du roi Pépin, et que lui a confirmé Charlemagne en déposant sur son tombeau «la page de donation». Onze siècles se sont écoulés depuis, mais onze siècles ne comptent pas dans l'immutabilité de l'Église. Au cours des âges, le domaine de Pierre a été souvent assailli, mais jamais sans que l'assaillant n'ait eu lieu de se repentir. Le connétable de Bourbon a été tué au pied des murs. Personne, n'est tombé, en 1870, à l'assaut de la Porta-Pia, mais le châtiment ne punit pas toujours «le crime» immédiatement. Le roi des Lombards, au huitième siècle, et Napoléon Ier, au dix-neuvième, l'ont attendu quelques années.

Le pape, enfermé au Vatican, a conservé la large vue sur le monde; même, depuis le moyen âge, son horizon s'est étendu. Sur le globe entier, il y a des catholiques; dans plusieurs pays de l'Europe, ils forment un parti, avec lequel les gouvernements, si forts qu'ils soient, sont obligés de compter. L'empereur d'Allemagne est bien puissant, mais c'était chose au-dessus de sa puissance que de refuser ses hommages au pape, quand il est allé visiter le roi d'Italie. L'empereur d'Autriche se dit le bon frère et spécial ami d'Humbert Ier, mais il ne va pas le visiter à Rome, par crainte du sacrilège.

Cependant l'apôtre ne cesse de récriminer et de se lamenter. La plainte de l'immortel vieillard sonne comme un glas sans trêve au-dessus de Rome capitale. Elle inquiète et elle irrite roi et ministres. À quoi sert-il d'être à Rome, pour qu'il y ait encore une question romaine? De temps en temps, on craint ou l'on feint de craindre que les Francs sont capables de descendre des monts, une fois encore, pour chasser les Lombards.

L'Italie a donc cherché, là où elle a cru la trouver, une assurance contre toute intervention en faveur du Saint-Siège. Cette précaution, elle avait le droit de la prendre, mais toute alliance coûte: celles que l'Italie a contractées sont fort chères. Puis il paraît bien qu'après avoir été guidée par le souci de sa défense, elle a été égarée part les rêves. Il est bien difficile de ne pas rêver un peu du haut du Capitole. Les vainqueurs qui montaient là en triomphe appelaient la Méditerranée mare nostrum. Parmi les dépouilles qu'ils ont présentées à Jupiter, se sont trouvées, un jour, celles de Carthage.

À la question romaine, l'Italie a donc ajouté celle de la Méditerranée. On n'a guère vu jusqu'à présent de questions de cette sorte qui se soient résolues pacifiquement.

Conséquences de l'application du principe en Allemagne.

L'unification de l'Allemagne diffère du tout au tout de celle de l'Italie. Elle n'est pas achevée: plusieurs millions d'Allemands ont été exclus de leur patrie par le traité de Prague, qui a mis l'Autriche hors du nouvel État. L'Allemagne nouvelle ne contient point que des Allemands: la Prusse y a fait entrer, en 1866, sa part de Pologne et un pays danois; en 1870, des provinces françaises. L'unification a laissé subsister la parodie d'une confédération. Elle a été faite par celui des princes allemands qui avait le plus de titres à cet honneur; mais le roi de Prusse avait acquis depuis un siècle et demi le rang et la puissance d'un prince européen. Il était le successeur de politiques et de conquérants qui, tous, avaient ajouté au domaine de la maison un certain nombre de milles carrés. L'unification de l'Allemagne a donc pris le caractère d'une conquête de l'Allemagne par la Prusse. De fait, c'est en vertu du droit de conquête, officiellement invoqué, que le Schleswig-Holstein, le Hanovre, Francfort et la Hesse-Cassel ont été réunis à la Prusse. La constitution de 1866 a été rédigée par un vainqueur pour des vaincus; elle a été complétée en 1870, mais le roi de Prusse, proclamé empereur à Versailles, est demeuré roi de Prusse. Cette Prusse agrandie pèse de tout son poids sur l'Allemagne, imposant au Reich entier son esprit particulier d'État militaire.

Enfin, l'Allemagne victorieuse a fait à la France une blessure inoubliable.

La question d'Alsace.

Ce n'est pas au terme d'une histoire de trente siècles, après s'être efforcé de discerner les plus grands faits de cette histoire, qu'on peut être tenté de grossir un événement ou de le mal interpréter, parce qu'il vous a touché au cœur. Certes nous savons les griefs que la politique française a donnés depuis si longtemps à l'Allemagne. Un historien français doit reconnaître que ce pays avait absolument le droit de se donner les institutions les plus propres à le protéger contre nous. Mais l'unification et la vengeance se sont accomplies ensemble de telle sorte, que la paix du monde est pour longtemps menacée.

Il est difficile de faire comprendre à des Étrangers pourquoi la France ne peut se résigner à la perte de ses provinces: «C'est la loi de la guerre», disent les Allemands. Ce langage n'aurait surpris personne au siècle dernier; aujourd'hui encore, il semble naturel aux politiciens de l'ancien régime. Mais la France, en ce siècle-ci, représente une autre politique.

Entre toutes les nations du monde, elle est rationaliste et sensible. Elle professe qu'il n'est pas permis de traiter une population d'hommes comme un troupeau de bêtes. Elle croit à l'existence des âmes de peuples. Elle a compati douloureusement aux souffrances des victimes de la force. Elle a pleuré sur Athènes, sur Varsovie et sur Venise, et n'a point donné que ses larmes aux «opprimés». Si nous avons aidé les Provinces-Unies à s'affranchir au dix-septième siècle, ce n'a été que par un heureux effet de la politique de nos rois; mais c'est par un effet voulu de nos sentiments nouveaux que nous avons délivré, en donnant notre sang, les États-Unis, la Grèce, la Belgique et l'Italie.

La paix de Francfort ne nous a pas laissé seulement l'humiliation de la défaite.

Elle n'a pas seulement ouvert notre frontière, et mis notre pays dans un état d'insécurité intolérable. En nous prenant des âmes qui étaient et voulaient rester nôtres, le vainqueur nous a blessés dans notre foi. Il ne s'est pas même réclamé du patriotisme ethnographique. Il ne pouvait réclamer l'Alsace comme allemande, puisqu'il prenait Metz, et qu'il détient le Schleswig et les pays polonais. Il a simplement usé du vieux droit de la force. Voilà qui détermine le caractère de la question d'Alsace. Elle met en présence deux états de civilisation, et nous avons, dans la défaite, un honneur singulier: le redressement du tort qui nous a été fait serait une satisfaction donnée à la raison et aux sentiments les plus généreux de notre temps.

Les guerres de conquêtes.

L'avènement du principe des nationalités n'a donc pas eu pour effet de détruire les mœurs politiques antérieures. Il y a eu encore dans notre siècle des guerres de conquête et des recherches d'agrandissement territorial.

Comme la Prusse, l'Autriche et la Russie sont conquérantes.

L'Autriche descend le Danube et tend vers Andrinople. C'est la direction qui lui avait été indiquée, il y a plus de mille ans, par le fondateur de la «Marche de l'Est».

La maison des Habsbourg avait oublié cette mission primitive, après que la politique des mariages l'eut égarée dans toutes les affaires de l'Europe occidentale. L'Italie et l'Allemagne la lui ont rappelée, l'une en la rejetant au delà des Alpes, l'autre en lui retirant la qualité d'État allemand. L'Autriche est aujourd'hui, par excellence, un État danubien. Elle a occupé la Bosnie et l'Herzégovine. Elle cherche à étendre son autorité politique, son influence, comme on dit, sur les petits États balkaniques. Mais elle rencontre ici un grand adversaire.

La Russie a poursuivi, en ce siècle, ses progrès au détriment de l'Empire turc. Elle emploie contre cet État tout à la fois la force et le sentiment. C'est de Constantinople qu'elle a reçu jadis le christianisme: il lui appartient donc de reprendre à l'Islam la coupole de Sainte-Sophie. Elle est le grand frère slave, et elle doit son appui aux petits frères, sujets du sultan. La religion et le patriotisme ethnographique se mêlent ainsi à la politique, et donnent à la Russie une puissance d'action sans égale dans le monde. Mais cette puissance est contenue par des rivales: la route de Pétersbourg vers le Sud est coupée par la route de Vienne vers l'Est. Enfin la question des Dardanelles est européenne et même universelle. Elle intéresse l'équilibre des forces des deux plus grandes dominations qu'il y ait dans le monde, celle de l'Angleterre et celle de la Russie.

L'expansion de l'Europe.

L'Europe dans la période contemporaine a continué de se répandre sur le monde. Elle en achève aujourd'hui l'occupation. Elle n'a plus rien à prendre sur l'Amérique, mais elle s'est rejetée sur le continent noir et sur l'Asie. En Afrique, les puissances nouvelles, Allemagne et Italie, cherchent cette place hors d'Europe, qui semble le complément naturel de toute puissance comptée. Point de grand État, si les ministres et les journaux ne peuvent dire «notre empire colonial.» Les vieilles puissances, Angleterre et France, s'étendent au plus vite: celle-ci par le nord et par l'ouest; celle-là par le sud et par l'est. En Asie, la France a prélevé sa part, mais l'Asie est aujourd'hui chinoise, anglaise et russe. Ici le glacier russe glisse toujours.

Depuis 1815, les mers ni les continents lointains n'ont entendu de canonnades entre Européens. En ce moment, la prise de possession du monde semble s'achever en paix. Des commissions diplomatiques procèdent à l'amiable à des démarcations. Elles tracent de grandes lignes sur le papier docile. Même, un état international, chose nouvelle, a été créé. D'un commun accord, les chrétiens s'entendent contre le marchand d'esclaves comme autrefois contre l'infidèle. Tout à la paix; tout pour la civilisation. Mais il y a quelques années, le monde a failli voir le duel «de la baleine et de l'ours blanc», parce que les progrès de la Russie vers la frontière indienne inquiétaient l'Angleterre. L'occupation d'îlots sans importance a pensé mettre aux prises l'Allemagne et l'Espagne. Il y a conflit, aujourd'hui même, entre l'Angleterre et le Portugal, pour une baie de l'Afrique orientale. Ce qui arrivera, lorsque tous les territoires disponibles seront occupés, et que les États européens se retrouveront voisins les uns des autres dans les diverses parties du monde, il n'est pas malaisé de le deviner, quand on sait comment ils pratiquent depuis des siècles sur leur continent les relations de voisinage.

Ici encore, comme partout, nous trouvons une réserve de guerres.

Notre siècle a-t-il donc menti aux promesses qu'il avait paru donner? Quelle a été au juste son œuvre politique, comparée avec celle des siècles précédents? Quelles tâches lègue-t-il à l'avenir? Nous essaierons de répondre à ces questions en manière de conclusion.

La politique d'autrefois et celle d'aujourd'hui.

De l'ancienne politique, plusieurs traits se sont effacés ou atténués dans la période contemporaine.

Les familles royales s'allient encore par des mariages, mais dont les effets politiques sont médiocres. Le Danemark et l'Allemagne excellent à placer leurs princesses, mais il n'a servi de rien au Danemark, en 1864, que les héritiers d'Angleterre et de Russie fussent les gendres de son roi. La Grèce ne deviendra pas la vassale de l'empire allemand, parce que le prince héritier a épousé la sœur de Guillaume II.

Plusieurs peuples ont appelé des étrangers pour les gouverner; mais ces princes, nés de la féconde Allemagne, doivent être belge à Bruxelles, roumain à Bukarest, bulgare à Sofia.

L'importance des familles et des personnes souveraines a donc diminué: les peuples sont passés au premier plan.

Les affinités ou aversions religieuses déterminent encore des courants dans la politique. Il existe une question internationale de la papauté. La question d'Orient se complique de passions religieuses qui sont vives. Cependant la religion a perdu la place qu'elle occupait aux seizième et dix-septième siècles dans les relations internationales.

L'ambition de l'agrandissement territorial est tempérée par une certaine pudeur. Aucun souverain n'oserait aujourd'hui procéder à une annexion sur des prétextes comme ceux qu'ont donnés Louis XIV avant d'attaquer l'Espagne en 1667, et Frédéric II en 1740, après avoir envahi la Silésie. Si la Pologne avait prolongé de quelques dizaines d'années son existence, même misérable, il eût peut-être été impossible de la tuer.

La guerre n'est plus, comme dans la période précédente, l'état normal de l'Europe; les années de paix ne sont plus l'exception. Il faut, pour se battre, des motifs très graves. Les combats de notre siècle valaient la peine d'être combattus.

Ce n'est pas une raison pour croire que le temps approche où chaque peuple, possédant l'ombre de son figuier, s'y pourra reposer, sans soucis et sans armes.

Les causes de paix.

Mettons dans un des plateaux d'une balance les causes de paix.

C'est, d'abord, l'esprit de la Révolution française. En détruisant le droit de propriété du souverain sur le peuple et sur le pays, en produisant la théorie de la nation consentie par les nationaux, en déclarant la dignité de l'être humain, il a rendu impossibles ou difficiles certaines sortes de guerres.

C'est encore l'universel progrès du travail; l'ardeur de l'usine et la fièvre d'entreprise du comptoir; la circulation, entre tous les pays, des personnes, des idées et des intérêts; une solidarité générale dans l'effort pour acquérir la richesse; un accord dans la volonté de paisiblement jouir.

C'est un état d'esprit opposé à la guerre, où se rencontrent un certain idéal nouveau d'ingénieurs et d'inventeurs, la crainte des incommodités et des dangers de la vie militaire, des restes de nobles idées anciennes, chrétiennes ou philosophiques, des sentiments d'humanité.