Le marquis inclinait la tête, non plus en adversaire terrassé, mais en juge qui pèse les raisons. Il lui semblait que, si les raisons alléguées avaient quelque poids, le ton en enlevait toute la valeur; qu'elles sonnaient faux, ces paroles tombant une à une, lentement, avec des airs de recherche; qu'au demeurant, c'était là une mère peu naturelle, après avoir été une femme peu charitable, celle qui confessait sa haine pour l'enfant, afin de souligner sa haine pour le père. Au bout d'un moment, il demanda:
—Vous avez les preuves?
—Quelles preuves?
—Il ne suffit pas de déclarer une chose. Les lois ont de sages prévisions, il faut justifier pour elles la chose que l'on déclare. Supposez que je dise à un tribunal: «J'avais un fils. Il a disparu. Malgré toutes les recherches, ses traces n'ont jamais été retrouvées. Les uns croient à un assassinat, les autres à un enlèvement, un petit nombre—un très petit nombre—à une mort accidentelle. Or, voici ce jeune homme. Regardez-le et regardez-moi. J'affirme que c'est mon fils. Seulement madame, qui ne le conteste pas, affirme en outre que c'est le sien. Je suis incrédule. Veuillez inviter madame à prouver son dire.» Savez-vous ce que fera le tribunal? Il ordonnera une enquête où les moindres faits de votre vie passeront au laminoir, où l'on vous suivra jour par jour, heure par heure. Et, à moins qu'on n'établisse la filiation de l'enfant...
—Puisque j'étais mariée, monsieur, objecta Léonie, sans prendre garde à l'imprudence de son interruption.
—Voilà justement ce qu'on vous opposera. Pour la loi, dans un cas pareil, le mari n'est pas un empêchement, c'est un auxiliaire. Il y a même un adage latin...
—Mais enfin, monsieur...
—Madame, moi, je ne suis pas le tribunal. D'ailleurs, laissons ce point sur l'importance duquel j'insisterai avant peu. Il ne s'agit pas de tribunaux en ce moment, il s'agit de Robert. Voulez-vous que nous nous en rapportions à lui?
—Je tiens à son estime, je l'aime d'une affection sans bornes, sa tendresse est ma vie. Monsieur, vos soupçons, outrageants pour moi, me seraient funestes dans son esprit, quelque absurdes qu'ils soient. Et Dieu sait s'ils le sont! Car, enfin, dans quel but aurais-je choisi le fils de ma rivale pour me consacrer à son bonheur?
—Dans le but de vous venger: vous avez réussi, puisque Yvonne est folle.
Léonie se leva. Elle venait de percevoir dans une galerie latérale le son d'un pas connu. Impossible qu'Alain et Robert se trouvassent en présence devant elle.
—Vous exigez des preuves, monsieur, je les fournirai. Je ne vous retiens plus.
—Au revoir donc, madame.
Comme le marquis sortait par une porte, Robert entrait par l'autre. Celui-ci crut reconnaître la silhouette élégante derrière les tentures. La surprise le cloua sur place.
—Le marquis de Kercoëth, ici!
Déjà il faisait mine de le rejoindre, Léonie l'arrêta au passage:
—D'où le connaissez-vous?
Les tentures étaient retombées. Ils s'examinaient, face à face, elle nerveuse, irritée, lui résolu de rompre les dernières entraves. Elle reprit avec violence:
—Il y a trop de secrets entre nous.
—Et ils me lassent, prononça Robert. Je n'ai plus la patience d'attendre.
—Encore un interrogatoire!
—Quels liens nous unissent?
Elle frémissait de colère. «Alain le pousse, songeait-elle; où se sont-ils rencontrés?» Elle sut mettre à son visage un masque doux et triste.
—Ces liens mêmes devraient me défendre. Car, pour répondre, voyez, je baisse le front. C'est à quoi l'on tient, sans doute: en me diminuant, on s'exhausse. Une volonté vous mène, je la devine, une volonté qui n'est pas la vôtre et me martyrise.... Cruel enfant, vous fouillez mon âme. Nos liens... hélas! hélas! votre cœur ne vous les a-t-il pas révélés?
Un flot de sang colora les joues de Robert. Ses yeux, détournés de ceux de la baronne, se fixaient au sol. Léonie eut la cuisson d'une brûlure.
—Voilà tout, voilà tout? Vous ne trouvez rien à dire!
De vraies larmes montaient à ses paupières. Il fit un pas vers elle pour donner le premier baiser filial. Malgré lui, une sorte de répulsion le paralysait. Entre eux se dressait ce que la chanoinesse nommait «une escadre».
—Allons, assez de mystères! commanda Léonie. Vous avez changé, pourquoi? Vous avez souhaité d'être instruit, pourquoi? Il y a un motif, lequel?
—Dispensez-moi...
Ah! ce marquis de Kercoëth, paraître lui avait suffi; voilà ce qui restait de l'édifice.
—On m'a calomniée, hein? Le misérable qui sort d'ici, l'être hypocrite, audacieux, méprisable...
Emportée par la colère, elle ne se surveillait plus. Elle entassait contre Alain d'odieuses accusations, le dépeignait sous un jour abominable et ne prenait pas garde au ravage de ses mots. Lui se labourait la poitrine pour s'obliger au silence. N'y tenant plus enfin:
—Dans aucune circonstance, dit-il, M. de Kercoëth ne m'a parlé de vous. Ce n'est pas lui qui vous a outragée; c'est, hier, la chanoinesse de Guderille; c'est, hier encore, le comte de Lerdre. Celui-ci mêle mon nom à ses infamies. Mais cela est mon affaire, non la vôtre. La vôtre est d'être défendue par moi. J'entends qu'on vous respecte. Le bruit public me donnait pour père le marquis de Kercoëth, et je m'en réjouissais: le bruit public est faux, puisque vous le déclarez un misérable. Je le vénère plus que tout homme au monde, je le trouve, par son martyre, grand parmi les grands; mais je dois vous croire, puisque vous êtes ma mère, et le tuer, puisqu'il vous a flétrie. Je le tuerai.
—Robert!
—Vous ne pouvez m'en dissuader.
—Il a les cheveux blancs.
—Tant pis! s'écria le jeune homme en la foudroyant des yeux. Ce n'est pas un vieillard comme le comte de Lerdre. Je m'imagine que vous hésiteriez à faire de moi un parricide. Vous le désignez à ma fureur, c'est bien pour que j'en tire vengeance. Soyez heureuse, j'y vais.
—Robert!... Robert!...
—Laissez-moi.
—Je te le défends!
—Sur ce chapitre, je ne consulte personne.
—La colère m'a entraînée trop loin.
—Une juste colère, après tout. Laissez-moi passer.
—Non, non... Mais tu ne comprends donc pas...
Elle s'attachait à lui, tremblante de l'état où elle le voyait, du crime monstrueux auquel son mensonge le poussait. Oh! cette idée qu'il provoquât l'homme dont le sang coulait dans ses veines!...
Robert s'arrêta, et, lui relevant brusquement le front, plantant son regard droit dans le sien:
—C'est mon père?
—Oui, balbutia-t-elle.
—Un homme d'honneur?
—Oui.
—Auquel vous n'avez rien à reprocher?
—...Rien.
—Pardieu! J'en étais si sûr!... Mais alors pourquoi, pourquoi donc me mentez-vous?
Elle s'était écroulée sur un fauteuil, perdue en ses sanglots, le sein soulevé par des spasmes. Il sortit, sans avoir le courage de lui adresser un mot de compassion. N'avait-il pas été souffleté par elle dans son père et ne portait-il pas au front la souillure que toute mère coupable imprime à l'enfant?
Chez lui, quelqu'un l'attendait, qui le saisit avec transport, le broyant contre lui, disant à travers ses pleurs:
—Mon fils!... mon fils bien-aimé!...
Ah! les chaudes caresses! ah! cette douce joie, les premières larmes de bonheur quand on s'appuie à l'épaule d'un père!
IX
Jean-Marie, mis au courant de l'entretien de Kercoëth avec madame de Randières, poussa des cris d'indignation. Sainte Anne le tromper? Sainte Anne envoyer un fils de louve à la place du fils de la marquise Yvonne? Pareille supposition était un sacrilège.
—Vous n'avez plus la foi.
—Mais, mon pauvre Jean-Marie...
—Vous ne l'avez plus; vous êtes un égoïste, simplement. Vous vous faites votre lot, ayant tout de même votre petit, tandis que l'autre reste déshéritée. Prenez-le comme il vous plaira, moi j'y trouve à redire.
Et Jean-Marie, qui portait à Kercoëth une tendresse pourtant robuste, s'aperçut que, dans ses dévotions, le malheur d'Yvonne passait avant celui d'Alain. Peu à peu il plaçait au-dessus de toute créature celle que le corps seulement rattachait à la terre, dont l'esprit s'était effondré sous le désastre de sa maternité. Celle-là était l'emblème vivant de la douleur, une sainte, ainsi que la glorieuse patronne d'Auray, l'étoile fixe de ses longues courses aventureuses. Ne la nommait-il pas, soir et matin, en ses prières? La douce image ne soutenait-elle pas son énergie, quand l'accablante immensité se faisait morne, noire, assombrissait sa rude nature avec d'invincibles mélancolies, quand les brouillards cachaient les écueils et voilaient le perfide abîme? Pour Alain, il eût affronté toutes les morts; mais à Yvonne se consacrait sa vie, sa vie d'humble sacrifié luttant toujours contre les fureurs de l'Océan. Il le comprenait bien, en ce moment: c'était à cette femme recevant sans une larme dans ses grands yeux navrés les épaves présentées à genoux par le vieux père Auvray qu'il s'était voué, pour elle qu'il tenait coûte que coûte un serment, pour elle qu'il cherchait le corps de Hughes. Aussi ne se gênait-il plus. Robert revendiqué, volé par la baronne, il se sentait de taille à soulever des montagnes. Et il n'attendait pas même un merci de la bouche d'Yvonne. Son dévouement était fait d'abnégation absolue et de mystique adoration. Si Renotte aimait Yvonne pour Alain, lui, maintenant qu'il ne voyait plus la commune catastrophe confondre ces deux êtres en une seule victime, abandonnait l'heureux afin de rester fidèle à la malheureuse.
—Nous avons beau être frères de lait, déclamait-il, vous ne pouvez pas m'en vouloir...
Alain laissait s'épandre ce généreux emportement; le front soucieux, la poitrine pleine de soupirs, il ne songeait guère à l'interrompre. Sa joie, en pressant Robert dans une étreinte délicieuse, un instant lui engourdissait sa peine, mais il continuait de la porter au flanc. Avec l'apparition de Robert, tout changeait, sauf la douleur, puisque la folie demeurerait l'hôtesse sinistre de sa maison. Les félicités inattendues versaient du baume sur la plaie, mais elles étaient incapables de la cicatriser. Robert fût-il né d'Yvonne, Yvonne n'en pouvait plus rien savoir. Près de la tombe vide de l'enfant restait la tombe où dormait la raison de la mère.
—Tu vois bien, dit-il en poursuivant tout haut ses pensées, qu'il y a là une chose irrémédiable. Ne t'imagine pas que j'accepte en aveugle les déclarations de madame de Randières. Cependant elles ont des apparences trop vraisemblables pour que j'ose jeter un soupçon dans l'esprit de Robert. Je ne saurais lui enseigner le mépris, car son mépris risque d'être un crime; je ne saurais même lui laisser un doute, car il n'hésiterait pas entre ces deux créatures si peu comparables, et madame de Randières a dit la vérité peut-être. Quelle serait ensuite sa déception! Aussi te prié-je de ne le troubler en aucun cas de tes suppositions, quoique je les partage, en dépit de moi, au fond du cœur.
—Je vous obéirai, grommela Jean-Marie.
Celui-ci ne savait plus au juste ce qu'il éprouvait pour Robert. En tant que fils d'Yvonne et d'Alain, ah! sainte Vierge! mais de madame de Randières... eh bien! même en cette qualité, il lui inspirait une espèce de sentiment confus où la pitié l'emportait de beaucoup sur la répulsion. Au surplus, l'incertitude était une chose intolérable, il en fallait sortir à tout prix.
—Monsieur le marquis, ce jeune homme peut nous donner des indications. L'avez-vous interrogé?
Alain eut un sourire radieux, où se reflétaient toutes les joies retrouvées.
—Je n'ai fait, je crois bien, que l'embrasser. J'étais resté longtemps chez madame de Randières. Puis, je l'avais attendu chez lui. A cause d'Yvonne, j'ai craint de m'attarder. Mais il va venir, il me l'a promis. Et, tiens, le voilà.
Le timbre de l'hôtel retentissait, en effet. Alain courut à la porte. Et Jean-Marie songeait: «Elle n'aurait donc rien dans ce bonheur, elle!»
Kercoëth saisit Robert, comme les grands aigles enserrent la proie à cacher au fond de leurs rocs. Magie de l'être où l'on se voit palpiter et revivre! Il oubliait tout devant l'apparition, et les étreintes se mêlaient passionnées des deux parts.
—Je te rendrai, mon Robert, tout notre arriéré de tendresse. Des circonstances cruelles nous ont réparés, nous voici réunis pour toujours.
Lui ne trouvait rien à dire, pris à la douceur de ce mot, répété sans cesse:
—Mon père... mon père!...
Ils se tenaient enlacés, se dévisageant, se reconnaissant mieux, même chair et même âme. Et le béret de Jean-Marie tournait entre ses doigts calleux, ses lèvres étaient mordues jusqu'au sang, car pour un rien il eût pleuré, le rude marin, ce qui ne tire d'aucune perplexité. Non, mais plus il observait, plus il était convaincu des mensonges de madame de Randières et des mérites de sainte Anne. Kercoëth dit à son fils:
—Tu connais Jean-Marie.
—Si je le connais.
—Dame! marmotta l'autre, avec mon fourbi du dimanche...
—Il ne change pas le cœur, répliqua le jeune homme.
Jean-Marie, gêné mais flatté, se déroba sous un air bourru et mâcha une phrase inintelligible où, tout en obéissant à son maître, il se donnait la satisfaction d'obéir à son propre élan; il répondit, de façon à n'être pas entendu:
—Toi, tu es le petit comte Hughes.
Cependant Kercoëth reprenait Robert, l'entraînait au divan, le dévorait des yeux. Il était si beau, son fils, tant de noblesse lui rayonnait au front, tant d'intelligence et de fierté dans le regard!
—Parle-moi. Que je t'entende, que je sois sûr de ne pas rêver. Conte-moi ta vie. Je n'en sais rien, vois-tu, rien absolument. Il me faut les plus petits détails, les moindres choses, tout, tout, tout..
Jean-Marie s'apprêtait à sortir, déjà au seuil de la porte; il se ravisa et, sans souffler mot, se laissa glisser imperceptiblement dans un fauteuil. Kercoëth et Robert ne s'occupaient plus de lui. L'un écoutait, l'autre parlait. Des larmes gonflaient les paupières d'Alain, à mesure que se déroulait la première enfance aux Mérilles, son cortège de misères quotidiennes, d'ordres barbares, de coups. C'était lui que, dans Robert, Léonie poursuivait; Robert subissait tant de tortures parce qu'il était son fils. Mais alors cette femme, une voleuse? Car enfin, des entrailles maternelles... Eh! ne vit-on jamais de marâtre! La nature, plus tard, ne recouvrait-elle point ses droits? Non, les Mérilles ne prouvaient rien, sinon la haine de Léonie, implacable à cette époque, désarmée par la suite.
Robert entendait les battements du cœur angoissé de ses angoisses anciennes. Cette chaude tendresse l'imprégnait. Il la comparait au glacial accueil de madame de Randières, le jour où madame Laffont le conduisait chez elle. Entre ces deux affections, quelle différence! Comme M. de Kercoëth frémissait, se récriait, ne faisait qu'un avec lui! Au premier mot de la ruine des Laffont, un seul instinctif élan:
—Tant mieux! tant mieux! une occasion de leur montrer ma gratitude.
—Vous leur viendrez en aide?
—Ma fortune est à eux et je serai encore leur débiteur.
Robert mit à nu les moindres replis du dedans. Il ne cacha ni ses révoltes d'orgueil à la première entrevue avec la baronne, ni ses hésitations quand il s'agit de vivre auprès d'elle, ni son trouble en rencontrant Yvonne. Là, depuis, venaient ses pensées, vers la mère folle, vers le père malheureux. Leur souvenir l'aidait dans sa tâche de soumission. Il conta son séjour en Bretagne, les confidences de Legouet, les espérances nées de tant de faits bizarres, bientôt changées en conviction... Il allait toujours, ne sachant plus rien taire, pas même ses humiliations de la veille chez la duchesse de Serples et son cruel entretien de tout à l'heure avec Léonie. Pas une de ses paroles n'était perdue. Cette confiance, cette tendresse débordante, jusqu'à ce son de voix, grisaient Kercoëth d'une ivresse presque douloureuse, tant elle était profonde. Ce fils supérieur à la misère et à l'opulence, qui gardait intactes ses qualités natives, l'avait aimé même étranger; que lui importait la récente déloyauté de Léonie? il ne lui en voulait pas, il adorait son enfant. Mais, s'il s'occupait peu de se défendre lui-même, en revanche, il le défendrait, celui-là; il le ferait respecter par le monde, puisque le monde se mêlait de juger.
—Je n'entends plus que tu souffres, dit-il. Tu vas venir chez moi. Mon intention n'est pas de t'enlever à madame de Randières, quoique ce fussent peut-être des représailles méritées. Tu l'iras voir tous les jours, tu resteras bon pour elle, il faut néanmoins sortir de la situation fausse où l'on t'a mis. Nous chercherons un moyen de ménager les intérêts de madame de Randières, mais les tiens passent d'abord. Mon devoir est d'ôter les obstacles de ta route. Ne crains rien, j'y arriverai. Chaque fois que la santé d'Yvonne me le permettra, je te conduirai dans le monde. A mon côté, tu n'entendras, je te le garantis, aucune parole blessante. Les Kercoëth ont toujours marché tête haute. Tu es Kercoëth, marche comme eux. Demain, je t'accompagnerai chez ma cousine de Serples, que je me reproche d'avoir négligée depuis quinze ans. Tous ceux qui te témoignent de la sollicitude peuvent compter sur moi; les autres compteront avec moi.
Un sourire de gratitude illumina le visage de Robert.
—Que vous êtes bon, mon père! Oui, je serai fier d'avoir la garantie de votre honneur. Mais je tiens si peu au monde! N'y retournez pas pour m'imposer. Restons ici, laissez-moi me consacrer avec vous à la tâche qui vous absorbe, permettez à votre fils d'être aussi le fils de... de... je cherche un nom et n'en trouve pas d'assez doux. Je vous l'ai déjà dit: toute mon ambition, du jour où je l'ai connue, était de la servir. Aujourd'hui, quand rien ne paralyse plus mes épanchements, je puis bien ajouter que j'y étais porté par le sang et que, né de vous, je voudrais lui rendre celui qui est né d'elle...
Il hésita et reprit à voix basse:
—Pour réparer le mal que lui a fait... ma mère.
—Dieu te bénisse, Robert! Dieu te bénisse, mon enfant!
—Ma mère!... continua le jeune homme. Jamais elle ne m'aima comme Hughes fut aimé de la sienne. Il n'y a que les immaculées pour de telles tendresses. Bienheureux ceux qui sortent d'entrailles saintes!... Moi, je sens toujours une marque de feu à mon visage. Ah! je pardonne les Mérilles, l'abandon, tout ce que j'ai enduré jusqu'à hier... mais ce que j'ai appris hier soir...
—Mon enfant!
—Et vous insulter encore!
—N'y pense plus.
—Je ne le puis. Je ne peux davantage oublier le reste. Il y a au fond de moi un inexplicable ferment de révolte. Je l'ai toujours eu, toujours. Cela s'était calmé, endormi, cela n'avait pas disparu. Vous me blâmez, n'est-ce pas? Vous me trouvez mauvais? Sans doute la part de sang qui ne me vient pas de vous. Je souhaiterais de me rendre meilleur, je comprends bien que c'est là un sentiment contre nature; mais tout seul il me serait impossible de réagir. Si vous ne me donnez de votre vertu, mon père, je serai mauvais fils.
Un bruit de chaises renversées les tira de leur causerie. C'était Jean-Marie, dont la satisfaction se traduisait involontairement de la sorte et qui tamponnait ses yeux à coups de poing, attestant sainte Anne que jamais Breton n'avait eu plus de foi en elle ni plus de sujet d'éternelle reconnaissance.
Le soir, tandis que Robert faisait de la musique à Yvonne, le marquis avait un long entretien avec son frère de lait. Ils continuaient à différer d'avis et s'animaient par moments d'une façon extraordinaire.
—Il la déteste, quoi! cette femme.
—Mais non.
—Mais si. Je l'ai bien entendu, peut-être! Je l'aurais embrassé pour la peine. Et vous voulez me faire croire maintenant... Allons donc!
—Dans tous les cas, sois sage.
—On sera sage, on se taira, on fera l'imbécile devant le petit. Tout de même, c'est enrageant, parce qu'enfin, voyons, monsieur le marquis, du moment qu'il la déteste...
—Robert a un cœur à ne détester personne.
Jean-Marie ne pouvait comprendre certaines délicatesses gênantes de M. de Kercoëth. Il avait de furieux accès de colère, mais il était habitué à vaincre les grosses difficultés, ou à les tourner quand elles étaient inabordables de front. Aussi, à la suite de la conférence, embrassa-t-il Alain sans rancune. Il quittait l'hôtel, lesté de nombreux chèques signés du marquis. Après avoir exploré quinze ans les tourbillons de l'Océan, Jean-Marie Auvray partait à la découverte de secrets plus malaisés à surprendre au milieu des tourbillons humains que la trace d'un petit enfant dans la mer immense.
Elle écoutait Robert. Le merveilleux talent de l'artiste opérait des prodiges. Un sourire de sphinx relevait le coin des lèvres, les yeux de la folle suivaient en l'air une vision. Kercoëth, en passant devant elle, la fit tressaillir. Elle porta son regard du jeune homme qui finissait de jouer à son mari, et le visage prit une expression de terreur. C'était le prélude ordinaire des grandes crises. Elle se leva d'un bond, souple et sauvage. Une main à l'épaule de Robert, elle le contemplait. Sa voix sans inflexions dit:
—Alain... Alain...
—C'est moi, Yvonne, qui suis Alain, fit M. de Kercoëth.
—Oui, murmura-t-elle, en tournant la tête vers lui, c'est vous. Et vous aussi! reprit-elle, revenue à Robert. Là et là... jeune et vieux.
Elle resta quelques secondes absorbée, envahie peut-être par le mystère du phénomène. Kercoëth baisa tendrement les boucles blondes éparses sur le front mat, et ses mots tremblaient un peu quand il désigna son fils:
—Là, c'est Robert qui vous fait de la musique. Robert. Moi, je n'ai aucun talent. Il en a beaucoup, lui. Et il est heureux de le mettre à votre service. Remerciez-le, Yvonne. Cela lui fera plaisir.
Un pli s'était creusé entre les deux sourcils, les prunelles brillaient d'une lueur étrange, la figure fine avait revêtu une expression d'une incroyable dureté. Elle fascinait Robert haletant. Kercoëth supplia:
—Yvonne, ne le regardez pas ainsi!
Il tâchait de se glisser entre eux, car Yvonne l'effrayait et il voyait le profond émoi de son fils. Elle le repoussa violemment.
—Pourquoi le cacher?... pourquoi?
Elle se pencha de plus en plus sur Robert, le couvrant toujours de ce regard magnétique qui, jadis, épouvantait Gaston au bord de la Seine. Robert songeait qu'elle devinait en lui madame de Randières et qu'elle l'allait haïr! Cette pensée le bouleversa au point de faire jaillir ses larmes. Que n'était-il Hughes? Ah! Dieu! qu'il aurait voulu l'être! Mais les sourcils d'Yvonne se détendirent. A la dureté des traits succéda de la stupeur. D'un geste caressant, elle passa les mains sur les joues ruisselantes de Robert, puis examina, au bout de ses doigts, les perles liquides qu'elle venait de cueillir. Un étonnement la tenait immobile. Elle cherchait un mot, un mot qui se dérobait. Enfin, elle balbutia:
—Des larmes!
Et, se couvrant le visage, elle ajouta d'un accent navré, où ne sonnait plus la folie, où le cri devenait humain, naturel, comme s'il sortait des entrailles meurtries:
—J'avais oublié ce que c'était que des larmes.
—Elles lui ont noyé le cœur, dit Robert.
—Yvonne, s'écria M. de Kercoëth, je vous demande d'aimer Robert.
Elle répéta plusieurs fois ce nom inconnu:
—Robert... Robert... Robert...
Sa charmante figure s'était apaisée. Une inexprimable douceur y rayonnait.
—Oui, Alain, dit-elle, de toutes mes forces, autant que vous.
Madame de Randières avait bientôt regretté ses emportements contre le marquis. L'excitation tombée, elle s'était rendue compte de sa maladresse. Tenter de noircir un père qu'on admirait par avance—sans qu'elle sût ni pourquoi ni comment—c'était de bien mauvaise politique. Elle s'enlevait le beau rôle et faisait le jeu de l'adversaire. Elle espéra qu'un grand luxe de démonstrations rétablirait l'équilibre. Coûte que coûte, il fallait non seulement garder, mais augmenter son empire.
Elle se rendit au pavillon de Robert. On se réconcilierait tous deux, au bénéfice des Laffont. Firmin l'informa que son maître était absent et ne dînerait pas à l'hôtel. La baronne courut chez Willmann, Willmann lui indiquerait sans doute le domicile de M. de Kercoëth, l'origine des relations. Par malheur, la villégiature de Meudon offrait encore des charmes au vieux violoncelliste.
Elle commença de s'alarmer. Comme elle était seule! Si, du moins, Legouet se trouvait à Paris, elle le ferait aller, venir... où? de quel côté se tourner? Ses inquiétudes augmentèrent, à mesure que le temps passait. Elle prit le parti de regagner l'hôtel. Ses nerfs ébranlés ne lui laissaient pas un moment de repos. La soirée lui parut d'une longueur interminable. Tout parlait de Robert, le grand piano silencieux où tant de fois avait vibré son inspiration, le fauteuil où il s'asseyait sous l'orbe de la lampe pour lui faire la lecture. Quelles habitudes elle contractait depuis quelques mois, qui transformaient son existence et que rien ne parviendrait à remplacer! Était-ce bien elle, la femme frivole d'autrefois, arrivée à une aussi complète sujétion du cœur? Il y avait donc vraiment eu au fond d'elle-même des instincts de maternité, refoulés longtemps, toujours raillés, et qui prenaient leur revanche, grandis à son insu dans le désenchantement des heures vides, comme une vengeance du ciel la punissant de n'avoir pas voulu être mère ou de l'avoir voulu trop tard? La nature a de ces énigmatiques représailles. La créature impitoyable pour Hughes subissait des douleurs pareilles à celles d'Yvonne. Sa poitrine se serrait dans la terreur d'une catastrophe qu'elle se refusait à prévoir pour ne pas s'affoler complètement. Le passé se levait, déroulant le long écheveau des jours disparus, amours, ivresses, frayeurs, jalousie, haine, vengeance, les scènes atroces après les délirantes extases. Le souvenir de sa fureur implacable, endormie dans sa nouvelle passion, la faisait frémir, à présent que cette passion était menacée. De toute la nuit, elle ne put fermer l'œil. Elle s'exaspérait à ressasser le bonheur récemment entré sous son toit, près de le fuir peut-être. Elle ne se connaissait au monde que deux affections pures: mademoiselle de Gauleins et Robert. L'une disparaîtrait bientôt dans la mort, Alain faisait mine de lui ravir l'autre. Elle l'exécrait, cet homme. Ses droits! Et puis?... En quoi la regardaient-ils? Elle souffrait, voilà ce qui la regardait.
Pendant la matinée, Robert demeura invisible. Elle fit venir Firmin.
—A quelle heure votre maître est-il sorti?
—Hier, madame la baronne.
—Ce matin.
—C'est que... je demande pardon à madame la baronne... je n'ai pas vu monsieur depuis hier.
—Il n'est pas rentré cette nuit?
Ainsi, c'était fini. Robert la quittait pour toujours, sans un adieu. L'ingrat! Il ne comprenait donc point que cela était impossible, qu'elle se défendrait, qu'elle le retrouverait où qu'il fût, qu'elle le disputerait comme son bien? Firmin l'avait prévenue qu'un télégramme était arrivé de bonne heure au pavillon. Elle n'osait réclamer cette dépêche quoiqu'elle brûlât d'en connaître le contenu. Que de secrets entre elle et lui! Comme il la traitait en indifférente! Dans l'après-midi, elle descendit au jardin pour chercher de l'air, car elle étouffait. Les digitales étalaient leur pourpre sur l'émeraude de la pelouse, les héliotropes embaumaient. A travers les splendeurs de la floraison automnale, le pavillon montrait sa façade coquette où les rosiers croisaient leurs guirlandes. On eût dit que les choses inanimées prenaient une voix et l'appelaient, tant elle se sentait attirée par là. Elle fit deux ou trois pas et, tout à coup, elle comprit ce qui l'attirait: près d'un massif de rhododendrons très élevés, Robert lisait la dépêche que Firmin venait de lui remettre. Du marquis de Kercoëth, évidemment! La guerre commençait, Alain voulait son fils. Mais elle le voulait aussi. Elle parlerait à Robert avant qu'il répondît.
Soudain elle s'arrêta. Elle avait contourné le massif, il n'était pas seul, Kercoëth se trouvait près de lui. A son tour, le marquis parcourait le papier bleu, puis prononçait quelques paroles. La distance l'empêcha d'entendre, non de voir, et elle voyait Robert, atterré d'abord, se jeter au cou d'Alain dans un grand élan d'effusion joyeuse. Elle n'y tint plus. Sans se soucier de Firmin, qui attendait les ordres, elle marcha droit à Robert, lui saisit le bras d'un mouvement de rage jalouse et, haletante:
—Qu'y a-t-il? que faites-vous là, quand je vous attends depuis hier?
Il lui tendit la dépêche. Elle était de Gaston: madame Laffont se mourait. Kercoëth salua Léonie et dit à son fils:
—Si tu peux faire seul une partie de tes préparatifs, ton valet de chambre ira au télégraphe.
Déjà, devant elle, on ne la comptait plus pour rien. On commandait jusque dans sa maison. L'autre, comme si l'obéissance allait de soi, griffonnait quelques lignes sur la page d'un calepin, ne prenait même pas la peine d'énoncer ses projets.
—Tenez, Firmin. Et vite.
—Puis-je au moins savoir ce dont il est question?
—Ne devinez-vous point? répliqua le marquis. Il va partir.
—Sans mon aveu?
D'un ton sec, pour bien faire parade de sa soumission à l'égard de M. de Kercoëth, le jeune homme répondit:
—Mon père m'autorise à me rendre à la Riveraine.
—A la Riveraine? Non, non.
—Pourquoi? fit Alain, l'air détaché, quoiqu'un éclair furtif eût brillé sous ses paupières.
Elle lui lança un regard haineux, et, se tournant vers Robert:
—Vous n'irez pas, mon enfant.
—Pardonnez-moi, j'irai. Blanche et Gaston pleurent, ma place est auprès d'eux.
Elle comprit qu'il serait inébranlable et qu'une plus longue résistance éveillerait les soupçons de M. de Kercoëth.
—Robert, Robert, dit-elle avec effort, j'ai eu bien des torts envers vous, un séjour à la Riveraine en ravivera le souvenir. C'est dans ce but qu'on vous y pousse. Allez, puisque je ne peux obtenir que vous renonciez à ce voyage. Mais n'oubliez pas, si grands qu'aient été mes torts, que je les expie cruellement à cette heure.
Un spasme nerveux lui coupa la parole. Elle s'éloigna, craignant d'en trop dire. Sa douleur était réelle, Robert ne la remarquait pas, il ne remarquait qu'une chose: les allusions blessantes pour son père.
—Elle vous exècre! observa-t-il.
—C'est tout naturel, dit en souriant le marquis. Elle te sent si bien à moi.
—Oh! certes... et plus qu'à elle.
—Chut! mon enfant. Je n'ai pas le courage de t'en gronder, mais elle n'a pas la force de s'y résoudre. Aussi me prend-elle un peu pour son bourreau, moi qui l'ai si longtemps accusée d'être le mien. Je lui inspire de la répulsion. Nous ne devons lui en vouloir ni l'un ni l'autre. Allons, je la rejoins, va te préparer. Je te conduirai à la gare et j'irai t'excuser auprès de madame de Serples.
Kercoëth se dirigea vers le corps de bâtiment principal. Firmin, revenu du télégraphe, ne se doutait pas que madame de Randières eût consigné sa porte. Sur la demande du marquis, il l'introduisit dans le boudoir.
Elle sanglotait, la tête enfouie au fond des coussins de sa chaise longue. Cette explosion de douleur, où la feinte était inadmissible, ne pouvait que déconcerter Alain, elle battait en brèche une chère espérance. Le malheur inconsolé d'Yvonne sauta devant ses yeux et jeta de l'ombre sur ses joies. On pleure son enfant, on ne pleure pas l'enfant d'une rivale. Et pourtant... Il s'approcha de Léonie.
—Madame...
Elle tressaillit, se leva, farouche, et, montrant un visage baigné de larmes:
—Que voulez-vous? Savoir si je souffre? Eh bien, oui, je souffre. Soyez satisfait, et laissez-moi.
—Voyons, madame...
—Que vous faut-il de plus? Sonder mes plaies? Elles sont insondables, grâce à vous. J'avais un fils, vous me le prenez. Il commençait à m'aimer, vous tuez sa tendresse. Tout ce qu'il me donnait, vous me le volez.
Elle scandait ses phrases, avec des heurts dans la voix.
—Vous vous trompez, dit doucement Kercoëth. Je ne vous prends ni ne vous vole rien. Robert sait ce qu'il vous doit et ne change pas du jour au lendemain. Permettez-moi de vous le dire, votre désespoir me confond. De quoi s'agit-il? d'un répondant naturel qui apporte sa protection. Vous devriez être la première à me remercier. Quelle mère êtes-vous donc?
—Bonne ou mauvaise, mais capable de marcher seule, sans protection, sans répondant, même naturel.
—Vous, oui, mais Robert? Quel avenir lui préparez-vous?
—Avec ma fortune...
—Sous quel nom?
—Il s'en fera un.
—Si on lui en laisse le moyen.
Alors, avec une délicatesse infinie, mais beaucoup de fermeté, Alain souligna les dangers de la situation, mit en relief ce qu'il pouvait livrer des souffrances morales de Robert, sans trahir sa confiance et blesser gratuitement Léonie.
—Ce qu'il y a dans ma vie, déclara-t-elle, ne regarde personne.
—Je m'occupe et l'on s'occupe de Robert, non de vous.
—En quel sens?
—Réfléchissez.
—Ah! je n'ai pas le temps de réfléchir.
—C'est que je répugne à vous dire...
Il appuyait sur les interprétations du monde: un jeune homme tombé par miracle chez une femme riche, indépendante, jeune encore, toujours belle, dont les triomphes avaient excité l'envie, dont la subite retraite la déchaînait.
—Bref?...
—Bref, une aventure scabreuse, salissante, infâme.
Plus il s'animait, plus la lumière se faisait dans l'esprit de Léonie. L'emportement de Robert, la veille, lui revenait sous son vrai jour. Elle n'avait pris garde qu'à un détail: on la déchirait et on la traînait dans la boue, et, se croyant le fils, il s'était donné la moitié de ce déshonneur. Voilà que ce n'était pas le fils, mais l'homme qui rugissait devant elle, l'homme accusé d'un acte vil entre tous.
Elle n'osait plus lever les yeux, elle bégaya:
—C'est une chose affreuse, affreuse.
—Vous connaissez le monde, vous deviez vous y attendre. Dans tous les cas, vous êtes avertie, maintenant.
—Trop tard.
—Non, puisque deux moyens vous restent de dégager son honneur.
—Lesquels?
—Ou confesser bravement la vérité, ce qui me paraît impossible, ou me le donner.
—Ce qui reviendrait au même et me séparerait de lui pour toujours, de sorte que j'aurais la honte de l'aveu sans le bénéfice de la faute.
—Vous ne pensez qu'à vous.
—Eh! monsieur, qui donc y penserait?
—Tant que Robert demeurera sous votre toit, son honneur y sera en souffrance. Il vous a sacrifié sa liberté, parce que vous la lui demandiez au nom de vos remords. Ces remords doivent être apaisés aujourd'hui. Ne permettez pas qu'il soit plus longtemps victime de sa générosité; car, moi, je ne permets pas qu'il soit plus longtemps victime d'une abominable calomnie.
—Je suis prête à tout. Je lui constituerai la fortune que vous jugerez nécessaire.
—De l'argent! l'argent de votre mari!
—Mais alors, quoi?
—Ou dites la vérité, ou laissez-le moi.
En vain Léonie tâchait d'y échapper, le dilemme l'enserrait impitoyablement. Être hardie en face du monde, elle n'en avait pas le courage, elle n'avait pas non plus le courage de renoncer à Robert.
—Ce serait au-dessus de mes forces, soupira-t-elle.
—Laquelle des deux choses?
—L'une et l'autre.
Alain eut un éclat de triomphe:
—Vous voyez bien, vous voyez bien que vous n'êtes pas la mère de mon fils!
Elle se redressa de toute sa hauteur. La créature vindicative retrouvait ses instincts, la femme capable d'attendrissement faisait place à la femme capable de toutes les machinations.
—Vous me tendiez un piège, monsieur?
—Quand ce serait?
—Inutile. A bas le masque! Ce que vous voulez, c'est Robert, non pas son honneur: Robert pour vous seul, loin de moi, sans moi. Eh bien! je le veux aussi, sans vous, loin de vous.
—Et déshonoré?
—J'imposerai silence à la calomnie, nous avons eu déjà maille à partir ensemble.
—Allons donc! si je m'en mêle? Soyez tranquille, elle tombera devant l'évidence.
—A condition que vous reconnaissiez publiquement Robert.
—Publiquement, soit.
—Et légalement.
—Le monde est moins dur que la loi. Celle-ci me condamnerait, puisque l'épouse a eu peur pour la mère; celui-là me croira sur parole.
—Où est né Robert? interrogea le marquis.
—A Karenthal.
—Il est donc inscrit à la mairie de Kercoëth?
Par un effort de volonté suprême, Léonie réprima un léger tremblement nerveux. Elle espérait que sa décision soudaine la débarrasserait d'Alain... jusqu'à nouvel ordre; cet homme était extraordinairement tenace, il procédait à la manière d'un juge d'instruction.
—Je vais, dit-elle, vous chercher son acte de naissance.
Elle était heureuse d'avoir une minute de liberté pour réfléchir, pour se remettre, avant de finir cette lutte lassante. Alain se sentait singulièrement ému. Tout son cœur lui disait que Robert et Hughes n'étaient qu'un, mais sa raison était obligée de souscrire aux faits patents, à la maternité de Léonie. Elle se montrait prête à réclamer ouvertement son fils, elle foulait aux pieds sa propre considération, elle avait hésité d'abord, elle n'hésitait plus; c'était bien là une preuve, la plus éloquente de toutes.
—Voici, dit madame de Randières, en tendant un papier jauni qu'elle rapportait comme un trophée.
Alain le déplia d'un geste machinal. Il n'avait plus besoin d'être convaincu. Ce fut presque sans y prêter attention qu'il lut l'en-tête: «Mairie de Lyon.» Les mots mêmes le réveillèrent.
—Lyon? Vous m'avez dit Kercoëth.
Il regarda de plus près, et, à mesure que se poursuivait la lecture, son visage contracté reflétait tour à tour le dégoût et la pitié.
—Vous aviez mis Robert à l'hospice des Enfants-Trouvés?
—Pas moi.
—Cependant...
Il lui plaça sous les yeux la feuille qui tremblait entre ses doigts. Madame de Randières rougit.
—A cette époque, dit-elle, une personne est entrée chez moi en qualité de femme de chambre; mais, en réalité, pour me prêter ses secours... Elle a remis Robert... dès sa naissance... à une amie... venue exprès de Lyon...
—Je vous préviens, je ne comprends pas le premier mot de ce que vous dites.
Elle non plus ne comprenait pas. Embarquée dans toute une histoire, elle ne savait à quel saint se vouer. Elle répondit pourtant avec beaucoup de flegme:
—C'est probablement votre faute. Toujours est-il que cette amie de ma femme de chambre a momentanément confié Robert à l'hospice.
—Confié!... vous avez des mots sanglants.
—Si vous m'interrompez toujours...
—Je m'édifie.
—Tant mieux!... L'hospice l'a fait inscrire sur les registres de l'état civil, puis on l'a donné à des paysans du Vivarais.
—Les Benoît? aux Mérilles?
—Précisément.
Alain n'insista plus. Les soupçons, un moment envolés, étaient revenus avec une vitalité intense. Les explications de madame de Randières, ses embarras, cette feuille de papier, sale, graisseuse, noircie aux coins par des attouchements ignobles, avec la mention brutale: «Père et mère inconnus», ouvraient de nouveau les ailes à ses espérances. Plus que jamais, il était résolu de faire la lumière. Mais, il se réservait de la faire sans elle, en dépit d'elle. Son silence enchanta Léonie. Elle le réputait désarmé, partant vaincu.
—Hier, vous me demandiez des preuves, s'écria-t-elle. J'ai tout mis en œuvre pour les effacer, vous le voyez. Cependant elles éclatent, malgré mes efforts.
Kercoëth hocha la tête. Si elle nommait cela des preuves éclatantes!
—Il vous serait malaisé, dit-il, d'établir vos droits avec un pareil chiffon.
—Parce que?
—Il sue la misère et le vice. On n'admettra jamais qu'il sort du secrétaire d'une de nos mondaines les plus élégantes.
—On se dira qu'il vient de chez des paysans un peu grossiers et frustes.
—Ce qui prouvera surabondamment de quelle sollicitude vous étiez remplie. Vous avez le choix entre la marâtre et la... menteuse. On ne vous fera pas l'injure de retenir le premier qualificatif. Reste le second, et que deviennent vos droits? Savez-vous ce que pensera le monde? Il pensera que, prévoyant l'infamie dont on accuse Robert, vous avez voulu la couvrir d'un mensonge encore plus infâme, et cacher la maîtresse sous la mère. Donc, il est inadmissible qu'il reste plus longtemps ici. A son retour de la Riveraine, il s'appellera Kercoëth et prendra place à mon foyer. Je lui donnerai tout le temps que je ne donnerai pas à ma femme.
Elle vint droit au marquis et, posant la main sur sa main, martelant les phrases, en proie à une agitation qui tenait de la fureur:
—Vous, bien; que vous l'ayez, j'y consens. Mais qu'il voie Yvonne, vive près d'elle, respire le même air, cela, je refuse.
—Ah!... pourquoi?
—Parce que je refuse.
Comme le regard bleu d'Alain semblait vouloir fouiller les replis de sa conscience, lever tous les voiles, elle ajouta précipitamment:
—Dans une heure lucide... est-ce qu'on sait!... elle peut me deviner en lui.
—Vous supposez aux fous un don particulier de divination?
—Non, mais j'aurais peur. Je me rappelle la nature d'Yvonne. Implacable avant, elle le serait deux fois plus après. En donnant à mon fils la place du sien, vous l'outragerez dans toutes ses fibres. Qu'elle le comprenne à un moment quelconque, elle ne le supportera pas. Est-ce cela que vous voulez? Je vous cède en tout, je laisse Robert me quitter pour vous suivre; à votre tour, cédez-moi sur un point. Yvonne et moi, nous nous haïssons. Enfin, il est naturel que je sois superstitieuse, craintive, dès qu'il est question de lui. Comment ne le comprenez-vous pas? Rassurez-moi, monsieur. Donnez-moi votre parole...
L'impatience gagnait Kercoëth. A mesure qu'il s'ancrait dans ses espérances, les moindres détails lui servaient d'indices. L'exagération même du langage, ces craintes au sujet d'une pauvre créature folle le confirmaient en une quasi-certitude morale. Il haussa imperceptiblement les épaules.
—Vos frayeurs sont chimériques, Robert chez moi sera chez lui; malgré sa démence, Yvonne l'a presque adopté.
—Elle l'a déjà vu?
—A plusieurs reprises. Et, croyez-moi, si jamais elle recouvre la raison, ce ne sera pas pour se venger de vous sur Robert, ce sera pour vous pardonner à cause de lui.
X
Il était midi quand l'express s'arrêta au Teil. Un soleil éblouissant inondait la plaine, parée des couleurs changeantes de l'automne. En descendant du train, Robert fut salué par la voix d'un vieil ami, le Rhône, dont les murmures lointains arrivaient avec la brise et le reportaient aux temps où le fleuve berçait les chagrins et les rêves du petit pâtre des Mérilles, couché sur ses bords. Pressé de gagner la Riveraine, il chercha des yeux une voiture. La cour de la gare était vide de toute espèce de véhicule. Il consigna ses bagages et se mit en route, son sac de voyage à la main. Comme il franchissait la grille extérieure, un paysan l'aborda.
—Vous allez à la Riveraine, monsieur? Je passe devant la maison. Il y a une place dans la carriole. Ne vous gênez pas. Tout à votre service.
—Ma foi, dit Robert, votre proposition tombe à merveille. J'accepte avec le plus grand plaisir.
—Dans un quart d'heure alors. Le cheval mange l'avoine. En un rien de temps nous filerons.
—Vous êtes vraiment trop aimable. Et je vous remercie beaucoup.
—Pas la peine. Entre vieilles connaissances!... Mais oui, mais oui, monsieur Robert. Je sais votre nom, vous voyez. On croit venir incognito, comme on dit des gros personnages, et, au bout de deux ou trois pas...
Le paysan eut un rire de satisfaction vaniteuse—la vanité de sa bonne mémoire—qui lui fendit la bouche jusqu'aux oreilles.
—D'abord, reprit-il, je me tâtais: «Où diable as-tu rencontré ce bonhomme-là?» Je vous remettais sans vous remettre. Mais, quand vous avez parlé de la Riveraine, peuchère! on n'est pas une bête. Ah! pourtant, vous n'êtes plus le même qu'à l'époque où nous trimions ensemble chez Benoît. Paris vous a rudement profité.
Il lorgnait les vêtements de Robert d'un air moitié goguenard moitié sérieux.
—Un muscadin «d'ores et déjà». Aussi, vous ne vous rappelez plus le premier valet de charrue des Mérilles.
—Attendez donc. Antoine, n'est-ce pas?
—Pour vous servir. Je ne sais trop pourquoi les maîtres vous détestaient, car vous étiez un joli gars. Il m'est venu des idées à ce sujet, mais j'ai eu le tort de les dire tout haut. Benoît m'a flanqué à la porte. L'imbécile! Mieux valait me traiter de bonne amitié et, s'il y avait quelque chose, me fermer la bouche avec une part du gâteau. Trop avare pour cela. Il lui en a cuit. Il a cherché mon pareil, sans le trouver, obligé d'en prendre deux à ma place. Et les Mérilles s'en allaient à la dérive. Sitôt le vieux paralysé, j'y suis rentré. Lorsqu'il mourra, je lui succéderai sur toute la ligne: terres, bêtes et veuve.
—Pouvez-vous me dire comment va madame Laffont?
—Au point du jour, on lui a porté le bon Dieu. Elle doit être morte à cette heure. Attendez-moi, je vais atteler. En un tour de main.
Robert maudissait la distance qui le séparait de la Riveraine. Il souhaitait si fort d'arriver à temps au chevet de la malheureuse mère, pour la rassurer sur l'avenir de ses enfants.
—Quand vous voudrez, monsieur.
—Le plus vite possible, Antoine.
Un coup de fouet cingla la croupe du cheval qui s'enleva d'un trot lourd.
—Maintenant, la Riveraine est aux créanciers, continua le paysan. Madame Laffont espérait que les affaires s'arrangeraient. Mais, l'autre jour, l'huissier est venu. Mademoiselle Blanche se trouvait au village, chez un malade; M. Gaston l'accompagnait. De sorte que la pauvre dame a reçu l'huissier comme on reçoit un boulet de canon, elle est tombée tout de son long et n'a plus desserré les dents.
—C'est épouvantable!
Antoine secoua vigoureusement les rênes.
—Oui, la ruine, ce n'est pas drôle.
Tout ce qu'il appréciait dans le désastre, c'était la fortune engloutie.
A ce moment, le chemin faisait un coude brusque. Robert reconnut le site gravé au fond de sa mémoire. La haie de mûriers contre laquelle il dormait, le jour où Blanche lui était apparue pour la première fois, se dressait encore le long du champ, pas plus touffue que jadis, rongée par les troupeaux qui passent; les arbres à l'entour n'avaient pas sensiblement étendu leurs ramures; le Rhône continuait de gronder en mordant les cailloux de la grève, l'immuable montagne se profilait dans le bleu flamboyant du ciel, le même soleil brillait sur la même nature. Même paysage, même horizon clair et chaud, même poésie champêtre, épanouie sous les brises du fleuve. La terre restait la terre, à jamais semblable, féconde, insensible, et la vie bouleversait les existences qui s'agitaient et s'évanouissaient comme des ombres au milieu de l'immobile création. L'abandonné, ce n'était plus le petit pâtre, c'était Gaston, c'était Blanche, première protectrice de sa misère, la première aimée, orpheline, pauvre, désolée, tandis qu'il était heureux, que le ciel souriait à la plaine ensoleillée, que toutes les voix mystérieuses s'accordaient au rythme des flots infatigables et disaient ensemble, en ce radieux automne, la joie inconsciente des choses, à l'heure où saignaient des âmes. Et les yeux de Robert se fixaient aux grands arbres, là-bas, dans le lointain, du côté de la Riveraine.
Antoine respecta sa tristesse. Il est vrai qu'Antoine, obligé de mettre sa bête au pas vu le déplorable état de la route, était fort intrigué: un homme cheminait devant eux, dont la tournure le laissait perplexe. Il tutoyait tous les gens du pays, tous les mariniers du Rhône; celui-ci? serviteur! Taille trop haute pour être d'un Méridional, démarche trop balancée pour être d'un paysan. Robert l'aurait pu renseigner, car c'était Jean-Marie, portant au bout d'un bâton un paquet sur son épaule; mais, pris au cadre où brusquement allait surgir la Riveraine, il n'en détournait pas les yeux. Antoine jeta au piéton un regard qui devint méfiant quand il eut constaté que l'étranger s'enfonçait le chapeau sur les sourcils pour cacher son visage. Quelques instants après, Robert poussa une exclamation: «La Riveraine!» En un clin d'œil il fut par terre.
—Merci, Antoine, merci. Prenez, pour boire à ma santé.
Déjà le jeune homme courait à la porte d'entrée.
—Monsieur!... monsieur!... appelait Antoine. Il s'égosillait en vain, l'autre filait d'un pas rapide.
—Monsieur!... Gardez votre argent. C'est de bien grand cœur que...
L'argent était de l'or. Il se gratta l'oreille. On refuse vingt sous, mais vingt francs?... Philosophe, il empocha le louis.
Robert avait franchi la grille, traversé la cour et pénétré dans l'antichambre. Des personnes à l'allure bizarre descendaient l'escalier, furetaient dans les pièces... Il reconnut le juge de paix, son greffier, une femme chargée de temps immémorial des commissions du village. Derrière, se tenaient deux hommes, la mine renfrognée, des créanciers sans doute, et Gaston, très pâle. Celui-ci, à la vue de Robert, eut un cri étouffé, un cri de délivrance.
Oh! toi... toi...
—Ta mère?
Le juge de paix s'en allait suivi de ses acolytes. La commissionnaire traditionnelle l'apostropha:
—Comment voulez-vous, monsieur le juge, qu'on rende à madame Laffont les mêmes honneurs qu'à son mari? Vous avez mis les scellés partout, notamment au secrétaire.
—Il fallait bien, grommela le magistrat.
Un des deux créanciers s'empressa d'ajouter:
—Quand on est pauvre, on fait comme les pauvres.
Sur cette bonne parole, le groupe de justice s'esquiva. La femme se rapprocha de Gaston.
—Dites, alors, vous? Elles tiennent toujours, les commissions? Commander une messe pareille à celle de défunt votre père? Aller à Viviers acheter des étoffes noires? Eh bien! voyons la monnaie... Ah! vous n'avez pas le sou? Vous vous figurez peut-être que je payerai de ma poche? Regardez donc si j'ai une tête de dupe.
Robert avait une envie considérable de bousculer l'agréable créature. Il tendit son portefeuille à Gaston.
—Ferme-lui la bouche. Une femme comblée de bienfaits par ton père!
—S'il vous plaît? glapit la mégère hors d'elle-même. M. Laffont m'a fait travailler; après? Cela vaut mieux que d'être recueilli en chien vagabond.
—Dehors! commanda Gaston, ou je vous jette par la fenêtre.
La menace et la grosseur du portefeuille la firent réfléchir; elle redevint souple comme un jonc.
—Si vous tenez, dit-elle, à ce que tout soit prêt pour la cérémonie, il faut nous dépêcher.
Elle reçut un billet de banque et détala. Quand les deux jeunes gens furent seuls, un sourire navré plissa les lèvres de Gaston.
—Ah! l'affreuse chose, lorsqu'on a le cœur aux abois, d'être harcelé par d'ignobles soucis! Maman est morte, tuée par la certitude de notre ruine. Il est positif que la misère nous tient à la gorge. Elle nous oblige, au moment où nous devenons orphelins, à penser à tout, excepté à notre malheur. Si tu savais, pas un centime pour la faire enterrer, pour acheter notre deuil. Sans abri avant la fin de la semaine, sans pain dans quelques jours. Moi, je me tirerai d'affaire; mais Blanche? Seule, n'ayant plus que toi et moi, pas même deux hommes, tant nous sommes jeunes... A nous deux, que ferions-nous?
—Il faut avoir confiance, balbutia Robert, que cette détresse bouleversait.
—Avoir confiance, hélas!... Et pourtant, depuis que tu es ici, je me sens moins découragé. Il y a dans ce portefeuille de quoi parer au plus pressé; mais ta présence surtout me fait du bien. C'est un trésor que l'amitié. La nôtre n'a jamais eu un nuage, elle a grandi avec nous, elle s'est cimentée dans les larmes, autour d'un cercueil, et, quand tout nous abandonne, elle te ramène à la douleur.
—Je vous aime comme vous m'avez aimé, dit simplement Robert. Je t'en conjure, ne te laisse pas abattre, je suis là. Si, pour les choses urgentes, tu n'as pas assez du contenu de ce portefeuille, dis-le moi, je télégraphierai à mon père.
—Ton père?
—Et quel père, Gaston! Le marquis de Kercoëth.
—Tu es le fils de la folle?
—Non, dit Robert avec un soupir. Je te conterai plus tard... Je voudrais voir Blanche.
—Viens.
Ils entrèrent dans la chambre de madame Laffont. Le lit était jonché de fleurs. La morte, dans son dernier sommeil, gardait une expression de douleur poignante. Sur le corps rigide un maigre cierge jetait des lueurs blafardes; près de la table, de l'eau bénite avec un long rameau de buis; à côté, une religieuse lisait. Robert s'agenouilla.
Elle ne lui était pas très douce, la morte; mais elle idolâtrait ses enfants, elle était toujours restée digne de leur respect. Comme on la pleurait, à cette heure où ses légers travers s'oubliaient pour laisser resplendir la pureté de sa vie d'épouse et de mère! Il chassa ces pensées, afin d'éviter un rapprochement trop cruel. Au pied du lit, une ombre noire tranchait sur la blancheur des draps. Blanche, la tête enfouie dans les mains, n'avait pas remarqué sa présence, elle demeurait immobile. Robert se releva. Gaston se pencha vers sa sœur:
—Blanche, il est arrivé.
Lentement, la jeune fille se dressa sur ses pieds, déployant un buste aux formes élancées et sculpturales, montrant son magnifique visage, pâli par les veilles. Robert fit un pas, les mains tendues, le cœur palpitant; puis il s'arrêta. La créature superbe lui apparaissait dans une apothéose de douleur comme une divinité souffrante qu'on ne vénère qu'à genoux. Mais elle l'aperçut, se jeta sur sa poitrine, pendue à son cou, ainsi qu'au temps de l'enfance.
—Mon frère... mon Robert...
Lui baisait ses cheveux et frémissait de la sentir ainsi, tendre, abandonnée et simple.
—Emmène-la, dit Gaston. Elle a tant besoin de repos!
Il l'entraîna. Elle obéissait, ne songeant pas à se défendre contre l'influence aimée. Ils entrèrent au salon. Tristes et doux, les souvenirs s'y multipliaient. Là, M. Laffont rendait le dernier soupir, vivait entre eux sa dernière journée. La plaie nouvelle rouvrait la plaie ancienne, la mort les resserrait encore une fois l'un contre l'autre. Ils se regardèrent, presque troublés des changements survenus: Robert un homme, Blanche avec toutes les grâces de la femme. A peine se reconnaissaient-ils au dehors, eux qui se reconnaissaient si bien au dedans. Et l'intimité fraternelle peu à peu changeait, à son tour, avec la complicité de leur beauté, de leur jeunesse, de leur chagrin. Blanche disait à Robert la fin navrante, elle retrouvait la parole en retrouvant le confident. Son cœur, trop accablé, replié sur lui-même, se remettait à battre au son de cette voix; une atroce sensation de solitude l'avait glacé, voici qu'il se réchauffait près du cher compagnon des premières années et des plaisirs sans larmes, qui avaient duré si peu. Et Robert s'enivrait d'entendre.
—Blanche, Blanche, laisse-moi remplacer ton père et ta mère. Je t'entourerai d'une telle adoration que je fermerai ta blessure. Il y a si longtemps que je t'aime, sans savoir ce que c'est que d'aimer. Et maintenant que je le sais, il me semble que je le sais depuis si longtemps. Sois ma femme.
Elle l'écoutait, l'admirait, avec une religieuse tendresse, plongeait les yeux en ses yeux.
—C'est à toi que je pense, Robert, en toi que je me réfugie dans tous mes chagrins. Tu es mon protecteur et mon appui. Je serai ta femme. Comment Dieu m'envoie-t-il la plus grande des joies, au moment où j'ai le plus de larmes à verser?
—Pour qu'elle les essuie. Notre amour, scellé dans la souffrance, sera plus fort que la mort.
Elle joignit les mains d'un geste pieux, évoquant les disparus. Leur perte la poignait toujours d'une manière aussi profonde; mais elle songeait que le tourment de ces âmes, ce devait être sa détresse, celle de Gaston, et qu'il venait de finir puisqu'elle venait de se donner.
Le jour des funérailles, tous les paysans des environs affluèrent à la Riveraine, et Gaston attendit vainement les membres convoqués de la famille. La position précaire des orphelins faisait le vide. Une démarche de courtoisie pouvait donner lieu à de gênantes expansions, il est difficile d'être témoin d'un désespoir sans y chercher un remède; or, dans le cas actuel, le plus simple remède est une offre de services, surtout quand on tient de la nature quelque bonté de cœur. Pour ne se pas exposer à de dangereux entraînements, chacun s'était abstenu. L'égoïsme a de ces mots d'ordre. Blanche et Gaston, derrière le corbillard, ne furent suivis que de Robert et des rustiques comparses. Faute de mieux, on pria madame Benoît de porter un des coins du drap mortuaire. Le cortège s'achemina vers l'église, le long des sentiers bordés de buissons, où les baies d'églantiers étalent leurs grappes rouges sur le vert pâli des feuilles. Durant le trajet, Jean-Marie surgit à l'improviste et se confondit dans les derniers rangs. Naturellement ses voisins—tous les enterrements se ressemblent—s'occupèrent de lui bien plus que de celle qu'on emportait. D'où sortait-il? qui était-il? On s'informait tout bas, de l'un à l'autre. On aurait ainsi passé le temps jusqu'à l'église, si l'arrivée d'une calèche n'eût détourné l'attention.
Cependant le cercueil venait d'être déposé sur le catafalque de bois noir, devant le grand autel. Les enfants s'étaient placés à droite, l'église s'emplissait peu à peu. L'on entendait sonner dehors les grelots de poste des chevaux, et l'on admirait la belle tournure de l'homme descendu de la calèche. Il était à l'écart, au bas de l'église, son regard allait de Robert aux orphelins. La cérémonie terminée, il suivit la foule dans le cimetière et s'approcha, comme les autres, pour jeter de l'eau bénite sur la fosse, de sorte qu'il se trouva bientôt près des porteurs du drap. Madame Benoît l'aperçut, ses dents claquèrent et ses lèvres laissèrent échapper ce nom:
—Le marquis de Kercoëth!
Il lui semblait qu'un trait de feu la traversait de part en part, qu'on l'examinait, qu'on lui fouillait la conscience. Pourtant le marquis de Kercoëth ne s'était pas tourné vers elle, il s'éloignait dans la direction de Robert et de Gaston. Elle remit le drap au sacristain et gagna la porte du cimetière. Jean-Marie lui barra le passage:
—Dites donc, la mère, pourriez-vous m'apprendre le nom de ce monsieur qui va vers les enfants de la défunte?
—Allez le lui demander.
—Vous n'êtes pas aimable. Mais je vous pardonne, parce que vous avez l'air diablement pressé. Vous vous sauvez, comme si vous aviez les gendarmes à vos trousses.
Elle jeta sur son interlocuteur un coup d'œil perçant. Cette face tannée, encadrée de barbe rousse, en fer à cheval, le roulis persistant du corps et l'accent lui rappelaient les Bretons de Karenthal, du temps où elle servait chez la baronne de Randières.
—Enfin, quoi? dit-elle brutalement.
—Je vous demande le nom de...
Elle coupa la phrase d'une exclamation rauque:
—Est-ce que je sais?
—Il était plus simple et plus poli de me répondre tout de suite. Vous n'avez jamais vu ce monsieur?
—Non.
—Cherchez bien. J'ai idée que vous commettez une erreur. Consultez votre boussole. Vous n'aviez qu'une manière de faire croire que vous ne l'avez jamais vu, c'était de ne pas le reconnaître. Et je veux prendre un esquif pour une frégate de guerre, si vous ne l'avez pas reconnu tout à l'heure, à telles enseignes que vous aviez l'air d'être fort peu satisfaite. Cela gênerait-il madame Benoît, dites, mademoiselle Justine?
Jean-Marie se balançait devant elle, les mains dans les poches, la mine narquoise, jouissant de sa confusion. La confusion était si réelle que madame Benoît ne niait plus; évidemment, cet homme en savait long sur son compte, il était des gens du marquis. Si elle avait pu hésiter un instant, tous ses doutes auraient disparu à cette phrase: «Je gage que vous ne vous rappelez seulement plus les falaises de Kercoëth?» Le danger lui rendit sa présence d'esprit, elle toisa le marin.