Et il l'écarta. La femme tressaillit. Elle ne comprenait pas. Il y avait quelque chose en face d'elle, ce quelque chose soudain s'évanouissait. Elle passa ses mains sur sa figure, cherchant encore, toujours, droit devant elle. Où était-ce? Qui le lui prenait? Cette fête d'un instant, cette joie d'une minute, qu'en faisait-on? Une détresse poignante marbra son visage, la souffrance familière, aiguë. Puis, comme appelée par une voix secrète, où ses effarouchements s'apaisaient:
—Il rit, il est là! dit-elle.
La physionomie tout à coup sereine, elle descendit d'un pas cadencé, en modulant un air insaisissable, vers la berge. Les fleurs ont, sous la brise, ces ondulations adorables. Mais le brasillement du fleuve la frappa de terreur. Elle poussa un cri déchirant, un de ces cris d'angoisse qui bouleversent, entra dans l'eau, tendit les bras en avant, faisant mine de s'accrocher aux flots qui se brisaient sous ses mains et glissaient, insensibles, entre ses doigts. Son geste machinal semblait fouiller l'onde. Elle marcha d'abord sans perdre pied. Autour de sa robe blanche, les nappes bleues élargissaient leurs cercles. Et les gaies hirondelles voltigeaient, insoucieuses, autour d'elle. Bientôt le courant, plus fort, la roula dans son manteau d'azur. Avant que Gaston eût fait un geste, Robert s'était précipité. En quelques brasses vigoureuses, il l'atteignit. Il souleva sa tête hors de l'eau. Leurs regards de nouveau croisés, elle poussa le même cri, l'enlaça d'un élan sauvage et, le serrant contre elle comme une mère son enfant, disparut avec lui.
—Au secours! au secours!... gémissait Gaston.
De l'auberge, des prés, des maisons éparses on accourut. A son tour, Gaston plongea, frémissant à l'idée qu'il aurait affaire peut-être à deux cadavres. La berge se couvrait de monde, dans un tohu-bohu de bruits, d'appels, de vaines clameurs.
Quelqu'un fendit la foule, sauta dans une barque et rama vers les trois corps. Le moyen, pour n'être pas héroïque, était le plus sûr; naturellement, personne n'y songeait. C'était un homme de haute taille, aux cheveux grisonnants, la figure énergique et belle. En un clin d'œil, il fut auprès de Gaston.
—Monsieur, ne les lâchez pas, et donnez-moi la main.
Laffont se cramponna et, pêle-mêle avec les autres, fut hissé à bord. Les bras de la folle étaient tellement crispés autour du cou de Robert qu'on eut toutes les peines du monde à dénouer l'étreinte.
Sur la berge, des domestiques en grand émoi répondaient aux mille questions posées de toutes parts: «Depuis le matin, on courait après madame la marquise... Elle s'était échappée, ils ne savaient comment... durant une courte absence de monsieur le marquis... lui qui ne la quittait jamais, la veillant nuit et jour... si admirable de dévouement. Dès son retour, à la première nouvelle, il était comme frappé au cœur... et trois heures de recherches inutiles!...»
—Pauvre homme! psalmodia l'aubergiste. Quelques minutes de plus, ce n'en aurait pas moins été pour lui un fier débarras. Il suffit de le regarder. Quand on est triste de cette façon!...
L'hôtelière, d'un mouvement de tête, indiquait celui qui venait de recueillir les trois épaves et accostait à la rive. Triste, il l'était, certes, par les yeux, le pli navré des lèvres, une sorte de brisement de tout l'être. La foudre, un jour, avait dû s'abattre sur lui. Mais à le voir près du corps inanimé de la folle, on sentait que toute sa vie—ce qu'il en restait, du moins—était là.
Dès que la marquise eut repris ses sens, des voitures, mandées en hâte, transportèrent tout ce monde à la villa italienne. Le marquis avait donné l'ordre d'amener chez lui les jeunes gens et ne s'occupait que de sa femme, étendue sur les coussins du landau. Sa voix palpitait:
—Yvonne, m'entendez-vous? me voyez-vous? Il se penchait sur elle, la berçait: Yvonne, je vous en supplie, répondez-moi.
Elle gardait un mutisme farouche. Visiblement, une idée fixe l'obsédait. Lui ne se lassait pas, opiniâtre en son impuissante tendresse, ivre de l'avoir encore vivante contre lui, après l'affreux péril.
—Yvonne, mon Yvonne, je vous en conjure...
Comme on descendait devant le perron de la villa, Robert et Gaston furent les témoins d'une scène pénible. Un accès de fureur s'emparait de la marquise, elle refusait de rentrer, voulait retourner au fleuve, se débattait aux bras de son mari, criant:
—Il est sous la mer. Je l'ai vu. Je le veux, je le veux!
Une paysanne d'âge mûr, vêtue du costume bas-breton, se précipita, les paupières gonflées, hors d'elle-même, par l'inquiétude des dernières heures.
—Seigneur Jésus! monsieur le marquis, dans quel état elle nous revient!
Le marquis, taillé en hercule, fléchissait presque sous les mouvements désordonnés de la malheureuse. Il avait peine à la retenir. La paysanne tenta de lui venir en aide.
—Non, Annick, commanda-t-il, ne la touchez pas, vous lui feriez mal. Occupez-vous de ces messieurs. Ils ont failli se noyer pour la sauver.
D'un dernier effort, il enleva Yvonne et franchit le seuil de la maison avec son cher fardeau.
—Entrez, messieurs, dit Annick.
Elle fit allumer un feu de corps de garde, apporter des vêtements et des cordiaux, et laissa les jeunes gens réparer leurs avaries.
—Singulière aventure, déclara Gaston, qui finit mieux qu'elle n'a commencé. Willmann en ferait des gorges chaudes, car nous jouons au terre-neuve.
Robert s'assit à l'écart, le front dans les mains. Le silence n'était point pour plaire à son compagnon, qui le gourmanda:
—Vrai, tu n'es pas communicatif. Robert! Robert!!... Ah! tu daignes lever la tête. Quel air! ma parole, on dirait que tu reviens de l'autre monde.
Au bout d'une demi-heure, Annick se présenta, chargée d'un message du marquis: il s'excusait de ne pas se montrer encore, ne pouvait quitter la marquise, les priait de se considérer comme chez eux.
—Et ce que je vous dis de sa part, poursuivit la paysanne, je vous le dis aussi de la mienne. Je vous appartiens, après ce que vous avez fait pour elle.
Ce «pour elle» contenait bien des choses. C'était la prise de possession du maître par le serviteur, l'affirmation d'un sentiment presque aussi robuste que la maternité.
—Y a-t-il longtemps qu'elle est folle? demanda Robert.
—Plus de treize ans, monsieur.
—Treize ans!
—Ah! c'est terrible. La meilleure des créatures! Le bon Dieu n'avait rien fait d'aussi bon qu'elle.
—Comment cela est-il venu?
—Un enfant qui s'est noyé, son fils, à cinq ans, pendant une grande marée. Pauvre ange! toute leur joie. On n'a jamais retrouvé son corps. Cela lui a pris la raison. Les médecins disent qu'elle ne peut pas guérir.
—Comme elle aimait son enfant!
—Si vous saviez! Les premières années, elle était furieuse. La vue de la mer redoublait ses crises. A chaque instant, nous croyions que son délire allait l'emporter, que la douleur la tuerait. Elle n'a tué que l'intelligence.
—Son mari est plus à plaindre qu'elle, hasarda Gaston.
—Il n'a jamais voulu la quitter, reprit Annick. Il est venu s'installer ici, où les soins sont plus faciles. Nous constations un peu de mieux: elle le reconnaissait par moments, elle oubliait le petit corps que l'Océan roule sur les galets. Mais vous avez entendu ses cris tout à l'heure?
La paysanne se signa et poursuivit, à voix basse:
—Elle aura vu le cadavre, qu'on n'a pu mettre en terre sainte. C'est lui qu'elle allait chercher dans la Seine, et, ne l'ayant pas trouvé, maintenant elle est perdue. Priez pour elle, messieurs! Ceux qui ont une mère doivent prier pour celles qui n'ont plus d'enfants.
Ceux qui ont une mère!... L'autre jour, Robert avait presque failli croire qu'il en avait une.
Avant de les faire ramener à Paris, le marquis vint les saluer.
—Messieurs, je vous dois une existence qui m'est précieuse. Je m'en souviendrai toujours. Souvenez-vous, de votre côté, que le marquis de Kercoëth est à votre disposition absolue.
—C'est attacher trop d'importance, répondit Robert, à une action toute naturelle. Voulez-vous me permettre de vous demander des nouvelles de madame de Kercoëth?
—Hélas! elle est dans un état cruel d'agitation.
—Puisse Dieu la prendre en pitié! Je le souhaite de toute mon âme.
—Merci... bégaya le marquis en serrant avec violence la main de Robert. Merci surtout de l'avoir sauvée.
La nuit tombait. On ne pouvait distinguer les traits de M. de Kercoëth. Mais Robert sentit sur ses doigts la brûlure d'une larme.
IV
Quelques jours plus tard, accompagné par Willmann, Robert franchissait encore une fois le seuil de l'hôtel de Randières. Ce ne fut pas sans tristesse. Il tâcha de la dissimuler de son mieux et ne laissa voir à la baronne qu'une réserve d'ailleurs pleine de déférence. Elle courut à lui, le remerciant d'être venu, de considérer cette maison comme la sienne, de la traiter, elle, comme une vieille amie. Il la dévisageait de son franc et droit regard qui mettait du feu aux joues de Léonie. Le trouble visible de cette femme, la cordialité de ses paroles l'émouvaient plus qu'il n'aurait voulu.
—Je tâcherai, dit-il, que rien de moi ne vous fasse, un jour, regretter vos bontés.
Elle eut un tressaillement. Ses paupières s'abaissèrent comme pour jeter un voile sur le fond de sa conscience où tant de craintes se mêlaient aux remords et que Robert semblait fouiller. Elle répondit avec un soupir:
—Puissiez-vous être heureux par moi!
Willmann ne comprenait pas trop. De la raideur chez celui-ci, de l'agitation chez celle-là... Bah! gaucheries d'un premier début. L'habitude aidant, tout marcherait à merveille et Robert tournerait vite au profit de son art le bénéfice d'une adoption dont le vieux sceptique s'efforçait de considérer simplement le côté maternel pour n'en pas découvrir le côté scabreux.
—Je vous demande seulement, chère madame, observa-t-il, de laisser des épines à vos roses. Sans quoi, vous tueriez son génie.
—A Dieu ne plaise! fit-elle d'un ton léger qui masquât son émotion. Je vais même vous consulter, séance tenante, sur mes obligations professionnelles de mère, de mère, insista-t-elle, à demi inclinée vers Robert.
Le jeune homme se torturait l'esprit. Il devait une parole de gratitude, quelque effusion de cœur en réponse à la sollicitude excessive et fébrile qui l'accueillait. Mais l'esprit n'obéit pas toujours au cœur. Rien ne lui venait. Léonie et Willmann discutèrent le choix des professeurs et le système d'éducation; l'un tenait à l'exclusive poussée de la carrière artistique, l'autre réclamait en plus le bagage nécessaire aux hommes du monde, depuis les grades universitaires jusqu'aux compléments de rigueur: le sport, l'escrime, toutes les dorures enfin qui n'étaient ni du goût ni dans les idées de Willmann. Tandis qu'ils opposaient les arguments, Robert se taisait. On eût dit qu'il s'agissait d'un inconnu. Cette prise de possession le laissait en une indifférence parfaite. La liberté aliénée par devoir, sa vie tout entière lui semblait murée, lourde, écœurante, pareille aux Saharas où la mort devient la délivrance. Accepter, la soif aux dents, les perspectives d'une steppe aride, se désenchanter d'heure en heure et frémir sans cesse près de cette créature mystérieuse aux métamorphoses inexplicables, dompter ses rancœurs afin de se grandir dans le monde, à quoi bon quand on ne porte en soi que le dégoût? Certes, il eût mieux valu, l'autre jour, mourir dans les bras de la folle. Pauvre folle! Elle croyait voir en lui le fantôme obstiné de sa démence, l'enfant perdu sous les flots, l'être pour qui l'incurable tendresse survivait à la raison. Cette maternité saignante lui montrait mieux sa pénurie d'âme, à lui que n'avait aimé aucune mère, qui, faute d'idole, refoulait l'instinct de ses adorations filiales. Maintenant, à ce front encore jeune, à ce visage régulier, à cette voix le frappant comme dans un songe, il les devait peut-être sans compter, sans marchander; or, rien ne tressaillait en sa poitrine. A mauvaises mères, mauvais fils. En était-il un, quoi qu'il tentât? Fallait-il regretter deux fois de n'être pas resté dans la Seine, à dormir le dernier sommeil contre la marquise de Kercoëth? Tout à coup, il pensa au mari de la folle. Qu'étaient ses minces soucis près des peines de cet homme? Voilà qui pouvait s'appeler une douleur! Joies emportées, agonie quotidienne entre le cadavre perdu d'un enfant et le cadavre vivant d'une femme, et pas une heure de défaillance! Pour quelques gouttes de fiel sucées à la place du lait maternel, lui se croyait ivre, trébuchait... le marquis de Kercoëth, au milieu de décombres atroces, demeurait ferme et droit dans la désolation, sans une plainte! Eh bien! c'était là le modèle à choisir et, avec l'aide de Dieu, la résignation stoïque qu'il convenait d'imiter.
Cependant Léonie et Willmann discutaient toujours. Ni l'un ni l'autre ne voulait démordre de ses préférences. L'artiste appela Robert à la rescousse.
—On te laisse le choix. Prononce.
—Sur celui de nos systèmes qui te va le mieux. Tu as entendu le pour et le contre.
—Je n'ai rien entendu. Je ferai ce que désire madame.
—Courtisan!
Tous trois se dirigèrent vers l'appartement destiné à Robert. C'était, au fond de la cour, un pavillon isolé. La cour, spacieuse, ressemblait à une serre. En été, de hauts marronniers la remplissaient d'ombre; en hiver, des corbeilles de fleurs éclatantes mettaient la pourpre et l'azur de leurs velours sur la pelouse fine et fraîche. Au fond, se dressait le pavillon tapissé de glycine et de rosiers Bancks.
—Un nid d'amoureux, murmura Willmann.
A leur rencontre, un trousseau de clefs à la main, s'avançait l'intendant de la baronne. Il salua, puis ouvrit les portes.
—Monsieur Robert, Legouet, mon homme de confiance, dit madame de Randières. Il est à votre service.
Legouet salua plus profondément encore. Tandis qu'il se relevait, ses yeux coururent à la dérobée sur le nouveau maître. L'examen, d'une seconde à peine, dut lui produire un effet bizarre, car sa physionomie prit soudain un air d'effarement. Ses yeux, malgré lui, se reportèrent sur le jeune visage et s'y fixèrent.
—Quand vous voudrez, Legouet, dit Léonie impatientée.
Le pavillon se composait de quatre pièces, meublées avec un goût charmant. Dans le cabinet de travail, un superbe Pleyel tenait la place d'honneur. Willmann tomba en extase. Robert, gêné, ne savait trop quelle contenance prendre. Madame de Randières fit signe à son intendant, et tous deux disparurent.
—Eh bien, demanda Willmann, tu te figures rêver?
—Trop de luxe.
—Annibal, gare à Capoue!
—Soyez sans crainte, mon ami. Des Capoue de ce genre, jamais je ne ferai mes délices.
En n'échappant pas à Léonie, les longs regards de Legouet l'avaient irritée. Dès qu'elle fut seule avec son intendant, elle le prit à partie:
—Qu'aviez-vous à toiser M. Robert?
—A toiser... Mon Dieu, madame la baronne...
—Cela me déplaît.
—C'est que, madame la baronne...
Volontiers, Legouet fût rentré sous terre. Il bredouillait des excuses et se barricadait dans son dévouement.
—Je le connais, votre dévouement, interrompit madame de Randières. Mais vous donne-t-il le droit d'être indiscret? Voilà trente ans que vous êtes dans la famille. Ne me forcez pas à l'oublier. Je reçois et j'installe chez moi qui bon me semble. Ce n'est point votre affaire. Si vous avez des curiosités, gardez-les pour vous.
Une vraie colère. Legouet était stupéfait, d'autant qu'il se sentait sans reproche. Oui, la vue de Robert l'avait frappé, parce que Robert était beau, parce qu'il ressemblait à... Diable! diable! au fait, cette ressemblance... Ah! par exemple! Des idées lui affluèrent au cerveau, toute une histoire obscure s'éclaircit. Il s'expliquait que la baronne se fût emportée. Elle entendait qu'on eût des yeux pour ne point voir, elle l'avait même dressé aux cécités de commande. Aussi courba-t-il en sage le dos sous la bourrasque.
Willmann avait emmené Robert chez les professeurs qu'il comptait lui donner. Les visites finies, Robert revint à l'hôtel, moins triste qu'il n'en était sorti. L'accueil de ses maîtres futurs, l'aménagement du travail, le but à conquérir dissipaient la mélancolie du matin. On frappa à sa porte. C'était Legouet:
—Je prie monsieur de m'excuser. Je tiens à lui présenter son valet de chambre. Il s'appelle Firmin. C'est moi qui l'ai choisi, J'espère avoir eu la main heureuse.
—Un valet de chambre, pour moi? dit Robert, Qu'en ferai-je? Je n'en ai jamais eu.
L'observation interloqua Legouet. Un jeune homme né de parents si riches! N'en croyant pas ses oreilles: «Monsieur n'a jamais eu?...» Il s'arrêta. On ne questionne point ses maîtres. Seulement, comme il aperçut un sourire aux lèvres de Firmin, il grommela de façon que ce dernier fît son profit du correctif:
—C'est juste: au collège!... Monsieur dînera-t-il chez lui ou chez madame la baronne?
—Chez moi.
—Vous avez entendu, Firmin? Allez. Monsieur sonnera quand il aura besoin de vous.
L'autre sortit. Legouet continua:
—J'ai défendu à Firmin d'ouvrir cette malle. Elle doit contenir des pièces graves, des papiers d'importance.
—Mais non, mais non, dit en riant Robert.
—Alors, je la défais.
—J'y arriverai bien seul, voyez plutôt.
En un tour de main la malle fut ouverte et vidée.
—A quelle heure, demain matin, monsieur veut-il recevoir le chemisier, le tailleur et le bottier?
—Je ne veux pas les recevoir du tout, n'ayant aucun besoin d'eux.
L'intendant jeta un coup d'œil expressif sur le mince bagage épars dans la chambre. Cette pauvreté le déconcertait et déroutait ses idées. Un instant il demeura muet, regardant Robert ranger ses partitions, ses quelques livres et les premiers manuscrits datés de la Riveraine. Certaines pages étaient noires de ratures faites par la main de M. Laffont, qui leur donnaient, aux yeux de Robert, un prix inestimable et lui rappelaient de tendres souvenirs.
Legouet exhiba un élégant portefeuille, et, le posant sur le secrétaire:
—J'ai l'ordre de remettre à monsieur le premier mois de sa pension.
—Ma pension? fit Robert, à cent lieues de là, perdu, avec ses manuscrits, dans les lointains de la Riveraine, les hauts peupliers bercés au vent, la pelouse où jouait Blanche jadis.
—L'argent de poche.
Un flot de sang sauta aux joues de Robert.
—Oh! de l'argent! cria-t-il. C'est trop. Reprenez cela.
—Puisque j'ai reçu l'ordre...
—Reprenez, vous dis-je!
Sa colère produisait sur le vieillard une impression pénible. L'air de chagrin avec lequel il fut obéi le calma tout à coup. Très doucement, il ajouta:
—Remerciez madame de Randières. Informez-la que je refuse. Quant à vous, mon ami, veuillez excuser mon emportement.
Resté seul, il s'assit contre une table, le front dans ses paumes brûlantes. Hélas! il le connaissait, le pain de la charité. Hors le temps si court passé chez Duparc, jamais il n'en avait mangé d'autre. Aux Mérilles, à la Riveraine, aujourd'hui, qu'était-il? un pauvre, vivant de pitié. Jusqu'à présent, il n'avait pas senti crier son orgueil. Trop malheureux chez les Benoît, trop aimé chez les Laffont. Mais ici, tout le blessait comme une injure, tout l'humiliait comme une grâce. Et des larmes ruisselèrent entre ses doigts. Une main toucha son épaule:
—Pourquoi pleurez-vous?
Elle! c'était elle!
—Legouet me quitte à l'instant. Je suis désolée... C'est une restitution, Robert. Pour le repos de ma conscience, acceptez-la.
Il eut envie de crier: «Je vous tiens quitte, laissez-moi en paix!» Il se contenta de répliquer:
—Pour le repos de votre conscience, je suis ici. N'en demandez pas davantage.
—Ah! comme vous vous raidissez contre moi! J'ai tant besoin, au contraire, d'être aimée de vous!
Elle se penchait vers lui. Cette tête mélancolique et belle, ces rayonnantes prunelles d'azur que voilaient par instants les paupières, ce timbre harmonieux où passait une involontaire âpreté la bouleversaient. Elle souhaitait de le prendre entre ses bras comme un enfant, elle n'osait, il l'intimidait. Elle ne savait que répéter dans une prière: «J'ai tant besoin d'être aimée de vous!»
A dater de ce jour, il devint sa pensée fixe. Un sentiment d'une violence extrême grandissait en elle, une pure tendresse faite de désespoir et de remords, aussi de jalousie. Même à l'époque où le seul amour vrai qu'elle eût connu lui mettait la fièvre aux tempes, elle n'éprouvait rien de comparable. Toutes ses préoccupations se concentraient en un point unique: Robert. Elle s'ingéniait à lui plaire, à deviner ses désirs, à l'entourer de mille attentions, mendiant la récompense d'un sourire. Elle avait avec Legouet d'interminables conciliabules, et chaque fois Legouet se posait ce point d'interrogation: «Puisqu'elle l'aime si fort, pourquoi l'a-t-elle si longtemps abandonné?» Mais coupable déjà, selon lui, du crime de lèse-respect, il ne permettait pas à ses perplexités de s'aventurer plus loin. De son culte pour la baronne, il eut bientôt fait de reporter la moitié sur Robert; le partage fut facile, car ses sympathies étaient payées de retour. Robert ne l'appelait que «le bon Legouet», «le cher Legouet», «le brave Legouet», ce qui ravissait l'intendant, faute d'habitude, madame de Randières et le défunt baron l'ayant peu gâté. Rien que de l'entendre, il se passait les poings sur les yeux pour y essuyer une larme furtive, et, malgré sa résolution de laisser tranquilles les secrets de la baronne, il soupirait aux jouissances analogues dont on le sevrait depuis vingt ans. D'après ses calculs, en effet, Robert devait avoir plus de vingt ans, quoiqu'il en parût, dix-huit à peine. Il se remémorait certaines dates, des circonstances... Ce qui semblait dur à ce vieux serviteur d'aristocrates, c'était d'appeler «monsieur Robert» tout court un fils de noble dont il croyait pouvoir, aussi bien que la baronne elle-même, nommer le père. Dire que, s'il était jadis le témoin muet de bien des choses, jamais pourtant il n'avait soupçonné l'existence de ce petit. Quel dommage qu'on n'eût pas eu pleine confiance! L'exil de l'enfant aurait été moins long; on serait allé le voir en catimini, lui porter quelques effluves du foyer de famille... Maintenant, il se dédommageait, le couvant avec des vigilances exquises, doublant d'une sorte de tendresse d'aïeul sa vénération pour le sang des maîtres.
Matin et soir, Robert passait prendre des nouvelles de madame de Randières. Elle le recevait dans son boudoir ou sa chambre à coucher, et multipliait les grâces afin de le garder le plus possible. Mais, sur-le-champ, il retournait au travail. Willmann s'ébahissait de tant de zèle. Pas une sortie hors des heures de cours et une promenade à cheval au saut du lit. Ce qui confondait encore plus l'entendement du violoncelliste, c'était le refus de suivre madame de Randières dans le monde. Quand elle était seule chez elle, le soir, il allait faire un peu de musique ou causer. Il lui témoignait une déférence filiale, sans parvenir toutefois à tempérer sa froideur, qu'il n'abandonnait vraiment que le dimanche, à l'arrivée de Gaston. Par contre, il rayonnait alors. Léonie, au courant de leur intimité, tâcha de se concilier ce tout-puissant ami. Elle y déploya d'autant plus d'ardeur qu'elle devinait une hostilité sourde. Bientôt elle le consulta, d'un air de confidence, chaque fois qu'elle surprenait chez Robert un redoublement de mélancolie.
—Est-ce donc là le fond de sa nature?
—Non, madame. Il est souvent rêveur, mais très expansif, très en dehors. A la Riveraine, il était le boute-en-train par excellence, joyeux, tendre.
Elle soupirait. Ni tendre ni joyeux à présent. Cependant, Legouet contait les scènes d'allégresse émue quand le dimanche ramenait Laffont et que tous deux tombaient dans les bras l'un de l'autre. Ainsi l'exubérance, la fougue affectueuse n'étaient mortes que pour elle. Une fois, elle dit à Gaston:
—Le croyez-vous heureux?
—Je n'en sais rien, madame.
—Moi qui fais tout mon possible!
—Trop tard, apparemment.
—Trop tard?... Que voulez-vous dire?
—Son cœur, plus que son corps, a souffert aux Mérilles. Les coups passent, les meurtrissures restent.
Un sanglot serra la gorge de Léonie, dont les lèvres tremblèrent.
—Chacun son tour! songea l'impitoyable Gaston, qui sortit presque de l'allure d'un justicier.
Robert l'attendait dans la cour. On attelait un phaéton. Elle se mit à la croisée pour l'apercevoir. Peut-être avait-il plus de gaieté loin d'elle? Mais non, il causait à peine avec Gaston et Legouet. Un seul moment, il s'anima. Son regard lançait des éclairs. Puis ils sautèrent en voiture. Elle fit monter l'intendant.
—Vous avez remarqué sa tristesse, Legouet?
—Il y a trois jours qu'elle dure, madame la baronne. A quelques mots prononcés devant moi, j'en devine les raisons... Une femme, une malade, paraît-il. Tous les matins, il allait s'informer d'elle, à cheval, évidemment aux environs de Paris et, depuis trois jours, il ignore ce qu'elle est devenue.
—Quel groom l'accompagne dans ses promenades?
—Aucun. Seulement, une fois il m'a parlé d'Alfort.
—Legouet, sachez quelles personnes demeurent par là.
En descendant l'escalier, l'intendant ruminait l'ordre. Rien de plus facile que l'exécution; mais elle ressemblerait terriblement à de l'espionnage. Or, il était bien loisible «au petit» d'avoir ses secrets, peut-être. Ne faut-il point que jeunesse se passe? Un combat se livrait en Legouet entre ses habitudes d'obéissance et ses prédilections. La victoire resta «au petit».
Robert se doutait peu de ces complaisances secrètes. De plus en plus il s'acharnait au travail, ayant même proscrit l'excursion du matin. A peine eut-il le temps de remarquer une absence de la baronne, partie en juin pour la mer. Il est vrai que l'absence fut de courte durée: il manquait à madame de Randières. Elle s'était si bien laissé prendre à son charme, il s'était si bien implanté dans sa vie qu'il lui devenait indispensable. Elle redoutait de trouver au retour le pavillon vide. Sans cesse elle parlait de lui, désireuse de l'imposer à son monde, volontairement aveugle aux sourires équivoques, sourde aux perfides allusions, certaine de dominer la situation un jour ou l'autre, comme il lui arrivait si souvent naguère.
Une alliée lui vint du côté où elle l'aurait le moins cherchée, redoutable à de certains égards, précieuse à beaucoup d'autres, la vieille duchesse de Serples. Une existence immaculée, ses alliances, sa parenté,—elle tenait à toute l'ancienne aristocratie de Bretagne,—son influence, qu'eût amplement justifiée un tact incomparable joint à une excessive délicatesse d'esprit, constituaient pour Robert autant de garanties de succès. Léonie fut radieuse de lui conquérir ce patronage. Elle avait dépeint ses embarras de veuve sans enfant, presque sans famille, car sa tante de Gauleins, une seconde mère, plus qu'octogénaire, entêtée de province, refusait de venir à Paris et jouait à la fermière sur les terres de Karenthal. Il fallait être mademoiselle de Gauleins pour trouver du bonheur dans l'administration de landes, de bruyères et de friches. Elle, au bout d'un mois, y serait morte d'ennui.
—Vrai, ma petite? observait la duchesse. Moi qui croyais, au contraire, que Karenthal... Je vous y ai connue fort gaie, quand j'étais à Kercoëth, chez mon neveu, avant leurs malheurs.
Toujours est-il que madame de Serples, séduite par la jeunesse et la beauté de Robert et ce déjà vu qui la remuait profondément, abonda dans les idées de la baronne, la félicita d'une adoption que Dieu récompenserait sans doute, et fit taire les mauvaises langues prêtes à la calomnie.
Cependant Robert marchait droit son chemin, trop vite, à dire vrai. Ses examens en Sorbonne, ses prix au Conservatoire, une mélodie publiée avec succès flattaient, à des titres divers, la vanité de la baronne et celle de Willmann; mais sa santé paya les triomphes. Un cercle de bistre assombrit ses yeux, une pâleur d'anémie alanguit son visage. En outre, le départ de Gaston pour la Riveraine le laissait dans un désarroi de cœur contre lequel les forces physiques ne réagissaient plus. Willmann, la baronne et Legouet y épuisèrent leur sollicitude. L'atmosphère de Paris lui semblait étouffante. C'était là-bas qu'il eût souhaité d'aller, là-bas, avec Gaston, près de Blanche, sous le toit où s'était abritée son enfance, vers le sol où M. Laffont reposait. Madame de Randières résolut de l'emmener à Évian. Le médecin conseillait le grand air et les distractions; la duchesse de Serples écrivait, des bords du lac, que le malade les y trouverait à foison. Par malencontre, quelques jours avant le départ, une dépêche de mademoiselle de Gauleins manda sa nièce à Karenthal. L'octogénaire, se croyant mourante, se disait déjà morte. L'hésitation n'était pas permise; Léonie hésita pourtant. Aller en Bretagne? En Bretagne, d'où elle fuyait un soir avec horreur, où, depuis, elle n'osait plus remettre les pieds! Non, surtout à présent, Robert dans sa vie...
On a bientôt fait de se créer d'insurmontables obstacles que la réalité se charge d'aplanir. Dans le cas de madame de Randières, la simple réflexion suffit. Mademoiselle de Gauleins l'avait élevée, entourée d'un dévouement sans bornes, sacrifiant à son éducation jusqu'aux dernières parcelles d'une fortune modeste. Notez qu'elle s'en était bien trouvée plus tard: le baron mort, on la laissait maîtresse absolue à Karenthal; mais, sans elle, eût-on jamais épousé M. de Randières et ses millions? N'était-elle pas, d'ailleurs, le plus probe et le plus intelligent des régisseurs? Sa manie d'exploitation agricole et industrielle confinait au génie; depuis qu'elle s'occupait des intérêts de sa nièce, les revenus étaient doublés. Donc, reconnaissance pour le passé, reconnaissance dans le présent. Elle était malade, elle appelait, il fallait partir... Et Robert?... Robert à Karenthal, jamais! Léonie décida de s'en aller seule en Bretagne, tandis qu'il gagnerait Évian sous l'escorte de Legouet.
En apprenant à son jeune maître ce plan nouveau, l'intendant poussait des soupirs à fendre les rocs. Mademoiselle de Gauleins hors de service, plus de direction pour Karenthal. Karenthal avait besoin de Legouet, une terre de huit cents hectares, avec des pâturages immenses où s'élevaient des troupeaux de bêtes, avec ses carrières d'ardoise, ses pierres de taille, ses minerais de fer, toute une exploitation qu'on ne pouvait ainsi négliger sans compromettre la fortune de madame de Randières. Et madame la baronne l'envoyait à Évian, madame la baronne incapable de donner une quittance, bonne à se laisser piller comme en un bois.
—Est-ce à cause de moi qu'elle ne vous emmène pas? demanda Robert.
—Elle suppose que vous préférerez la belle société à la solitude. C'est pourtant un fier pays, la Bretagne, rude, sauvage, je sais bien, qu'est-ce que cela prouve? Votre pavillon ici est plus triste que notre château, d'où l'on entend gronder la mer. L'Océan vaut bien le lac de Genève. Vous ne vous ennuieriez pas.
—J'en suis sûr, mon brave Legouet.
—Alors, monsieur... si vous me permettez un conseil... demandez à madame la baronne de la suivre. Elle refusera d'abord, pour vous être agréable; mais, en insistant...
—Elle acceptera pour faire plaisir à l'excellent Legouet, qui s'en ira régenter pierres, minerais et carrières. Ai-je compris?
—Je crois, en effet, qu'il y a un peu de cela, répondit l'intendant, ravi du succès de sa démarche.
La demande de Robert atterra Léonie. Elle ne sut pas cacher son émotion. Quelle fantaisie le prenait? C'était un caprice bizarre... elle ne pouvait l'emmener à Karenthal, il n'y fallait point songer. Telle était son agitation, et même l'âpreté de ses mots, que Robert se crut coupable d'une indiscrétion grave. Pour la première fois qu'il descendait à une prière, vraiment il était mal inspiré. Sa mine témoigna de sa déconvenue. Léonie aussitôt masqua le refus péremptoire sous un entassement de motifs frivoles où les distractions recommandées par le médecin occupèrent le premier rang. Legouet devinait donc juste: elle ne résistait que pour lui être agréable? Sur ce terrain, la lutte redevint possible, la lutte sous forme d'insistance câline, destinée à mettre aux mains du vieil intendant les rênes convoitées de Karenthal. Madame de Randières était toute troublée. Robert enjôleur, Robert caressant! Il lui vint des bouffées d'espoir, mais une crainte la saisissait aussi, celle de ne plus pouvoir rien refuser, quand il demanderait de la sorte. Comme il la tenait par ses moindres fibres! Jusqu'à la faire consentir à un voyage où, par lui, elle courrait de sûrs dangers. Car elle consentait enfin, soit qu'elle voulût répondre à ses premières avances, soit qu'elle craignît l'éveil des soupçons.
Le soir même, on partit pour Karenthal.
Mademoiselle de Gauleins s'exagérait son état. La vie ne faisait pas mine, le moins du monde, de la quitter; seulement ses jambes s'étaient paralysées et, pour elle, ses jambes, c'était sa vie. Léonie regretta la promptitude mise à s'alarmer et s'installa d'assez méchante humeur. Elle aurait été désolée que sa tante fût morte, elle ne l'était pas moins de son déplacement inutile. Nous marions ainsi en nous les sentiments les plus contradictoires. Toutefois elle reçut la récompense de sa bonne action, car des jours de grande intimité suivirent. Elle se faisait l'ombre de Robert, épiait son visage, contrôlait ses sorties, le voulait constamment avec elle, donnant pour prétexte que le spleen à Karenthal la tuerait sans lui. Accaparement jaloux, mêlé de tendresse et d'inquiétude. Il subit patiemment cette tyrannie, quoiqu'il la trouvât pesante. Ses nerfs en étaient agacés. Aussi, malgré le rapprochement de toutes les heures qui, en d'autres circonstances, eût tressé peut-être un lien solide entre ces deux âmes, gardait-il, sous ses déférences et ses attentions, le même fond de froideur réservée. Elle s'était opposée à ce que Legouet fît venir les chevaux de Paris. En vain l'intendant formulait-il une protestation timide en faveur de la distraction favorite de Robert.
—Il courrait le pays. Non, répondait-elle sèchement.
Legouet se rattrapa sur les produits locaux, dont il peupla les écuries. Robert le déclara la perle des hommes et, dès le lendemain, enfourcha une horreur de petit rouan qui prit, à travers la campagne, le galop d'une grande personne.
Ah! la joyeuse échappée! L'air frais fouettait le sang. Des odeurs balsamiques montaient au cerveau. Un sourd et profond murmure, porté par le vent, caressait l'oreille. On eût dit d'un orchestre gigantesque accompagnant en sourdine l'hymne des bruyères sous les frissons de la rosée. Robert humait à pleins poumons les senteurs venues de là-bas, devant lui, de l'Océan invisible encore. Au galop éperdu de sa bête, il allait, le cœur attiré, plongeant dans la nature, comme si, délivré d'un long esclavage, il reprenait possession de lui-même et de ce sol dont les aspects mélancoliques le jetaient en des extases semblables à des rêves lointains. Et n'était-ce pas le rêve de ses premières années, le seul ineffaçable souvenir qui le poursuivît durant ses gardes solitaires sur les montagnes du Vivarais, cette nappe d'azur, sans limites, confondue avec le ciel, et soudain découverte à l'horizon? L'empoignement de son immensité, il l'éprouvait jadis en face d'un spectacle pareil. Ce rythme des flots, ces sauts prodigieux et ces engouffrements d'écume, il les retrouvait dans le balancement de sa mémoire, dans le balancement de ses anciens sommeils. Il arrêta son cheval. Les nuages plaquaient des ombres sur la mer et la faisaient triste. La compagne rendue était à l'unisson de sa vie. Naïvement, il lui en sut gré. Que pleurait-elle ainsi, d'une plainte éternelle? Et lui, que pleurait-il de sa petite enfance dont il ne restait pas plus de traces que sur le sable, après les marées?
Vers la gauche, défiant les vagues, une pointe de terre surplombait, village à demi noyé dans la brume, grimpant le long des rocs, couronné d'une grosse masse noire encadrée de verdure. Ce coin de côte devait avoir tenté les peintres, car il le connaissait, il l'avait déjà vu, certainement. En dépit du brouillard, il en reconstituait les détails, lorsque le soleil troua le rideau. Les nuées lentes montèrent, dégageant la falaise, planèrent encore un instant comme un vol de mouettes, avant de gagner le large, et peu à peu se fondirent. Une pluie d'or inonda l'imposante silhouette d'un vieux château gothique dominant le village, au sommet du rocher. Il regardait: un manteau de lierre couvrait les flancs du manoir, qui perdait, sous l'irradiation céleste, ses apparences de colosse morose. Au pied, l'Océan cadençait le jeu des vagues. La joie succédait à la tristesse, dans la lumière succédant à la brume. Ainsi la Riveraine remplaçait les Mérilles, puis ce bonheur intime, les angoisses récentes.
Robert regagna Karenthal au pas. Une sorte de torpeur l'envahissait, un invincible besoin de silence et de solitude. En descendant de cheval, au lieu d'aller saluer la baronne et mademoiselle de Gauleins, il s'enfuit dans le parc, pour jouir en paix de ses sensations nouvelles. Le ciel découpait à travers les feuilles des ogives de clarté douce et pâle. Le temps marcha sans qu'il s'en aperçût. Il aurait souhaité que sa solitude ne fût point violée, qu'il pût vivre ainsi, sans vivre, extasié, presque inconscient. Un froissement de branches le rejeta dans le réel: madame de Randières venait à lui. Pour n'être pas importuné, il abaissa les paupières et feignit de dormir. Il la devinait debout, arrêtée, l'observant. Bientôt un souffle courut dans ses cheveux, sur son front. Il fit un mouvement, ouvrit les yeux, elle s'éloignait d'une allure hâtive.
Cette femme, s'il était jadis pour elle un objet de haine, maintenant, à coup sûr, il était sa plus grande, son unique tendresse. L'en récompensait-il assez mal! Ce baiser maternel, donné en fraude, lui pesa comme un reproche. Depuis six mois, elle ne se démentait point, toujours bonne, toujours affectueuse; lui, s'estimant la victime d'un devoir filial, le remplissait en bourreau. Certes, il y avait inégalité dans le départ des rôles. Il était coupable et se promit de ne plus l'être.
Sa résolution prise, il se dirigea vers le château. Léonie, qu'il trouva en chemin, le salua de la tête, sans une allusion à la rencontre d'où elle venait d'emporter un rayon de joie.
—Je suis en retard, n'est-ce pas? La faute en est à ce pays qui m'ensorcelle.
—Et vous endort, répliqua-t-elle en souriant.
—Croyez-vous? J'ai peur d'avoir été un ingrat, parce que j'étais un incrédule. Mais la foi me gagne.
Elle murmura:
—Dieu bon! c'est vous qui me pardonnez. Puis, avec une brusquerie de femme inquiète: Vos paroles disent-elles bien tout ce qu'elles semblent dire? Il ne faut pas me donner une espérance que vous tromperiez ensuite. C'est si doux et j'ai tant besoin de croire! Robert, j'ai fait de vous mon bien le plus précieux. Si quelqu'un vous arrachait à moi, j'en mourrais.
—Qui peut essayer?
—Le sais-je! dit-elle, affolée. Qui?... votre père...
—Mon père!
Navrée et confuse d'un emportement qu'elle n'avait pu dompter, elle se voila le visage. Il frémissait. Le mot de Léonie bourdonnait à ses oreilles. Son père! Il n'était donc pas orphelin? Il existait donc quelqu'un au monde de qui le sang coulait en ses veines, avec celui de l'étrange créature penchée sur lui, et qui pouvait le prendre à madame de Randières? Oh! si elle voulait s'expliquer enfin! Mais de quel droit la questionner et la faire rougir?
—Quoi qu'il arrive, dit-il, mes sentiments ne changeront pas.
Ils allèrent, bras dessus bras dessous, rejoindre mademoiselle de Gauleins, occupée avec Legouet. Robert fit compliment du petit rouan de la matinée, ce qui charma l'éleveur émérite qu'était la vieille fille et l'empêcha de voir les sourcils subitement froncés de sa nièce. En vérité, c'était bien la peine de consigner les chevaux à Paris, s'il s'en trouvait à Karenthal!
—De quel côté vous êtes-vous promené? interrogea mademoiselle de Gauleins.
—Du côté de la mer, vers le sud. Il y a là un village très pittoresque et un château superbe au sommet.
—Kercoëth.
—Kercoëth! cria Robert.
Il revoyait la marquise, la folle, courant à la Seine. C'était là-bas, sur ces roches, que l'enfant noyé... Pauvre, pauvre folle!
Cependant Léonie avait changé de couleur, Legouet promenait des regards humides de sa maîtresse à son maître, tandis que mademoiselle de Gauleins expliquait comment la grande lande, domaine de l'État, séparait seule les terres de Karenthal de celles de Kercoëth, que le pays était splendide, que la mer y était particulièrement belle, quoiqu'on n'aimât point à la regarder de la terrasse du château, depuis le terrible accident...
—Assez, ma tante! interrompit Léonie. Je vous en supplie, assez! Ne parlez pas de Kercoëth, Kercoëth porte malheur.
Elle se tourna vers Robert, maintenant si loin, en proie à une songerie opiniâtre, et lui rappelant ses derniers mots dans le parc:
—Vous avez dit: «Quoi qu'il arrive!» fit-elle avec angoisse.
Il prit sa main et y posa les lèvres:
—Oui, quoi qu'il arrive!
V
L'air de Bretagne opérait à miracle sur Robert. La sève de jeunesse, ralentie sous le poids de chagrins trop lourds, puis d'un travail immodéré, bouillonnait en ses veines, le jetant aux exercices violents et dangereux. Il y déployait une vigueur extraordinaire pour sa frêle apparence. Léonie s'inquiéta. Legouet reçut l'ordre de veiller avec soin. Modérer tant d'ardeur n'était pas chose facile. Legouet professait, du reste, sur la liberté due aux jeunes gens des opinions diamétralement opposées à celles de madame de Randières. En principe, il estimait que les femmes n'y entendent rien et qu'elles ont tort de se mêler de ce qui n'est point leur affaire. Appréciation plus juste que respectueuse. D'une théorie orthodoxe en présence de la baronne, loin d'elle il se dédommageait par la pratique. S'il évita de contrecarrer d'une manière trop ouverte des désirs nettement formulés, il s'arrangea de façon que Robert pût se livrer à toute la fantaisie de ses goûts. L'autre naviguait par les temps les plus abominables, domptait les étalons du haras de Karenthal, faisait un métier à se rompre vingt fois les reins. Legouet ne bronchait pas, quoiqu'il fût interloqué de tant de hardiesse. Il mâchonnait entre ses dents que bon chien chasse de race, car c'était la pensée à laquelle il revenait toujours, obstiné en ses admirations: sang de premier choix dans un corps d'aristocrate. Astreignez de pareilles créatures à la prudence du commun! Il évoquait les temps de sa virilité, l'époque où un être comme Robert le stupéfiait de ses vertigineuses audaces. Sous l'impression de ce souvenir, un jour, témoin d'un vrai coup de folie, il s'écria:
—Tout son père!
En un clin d'œil, il fut harponné, secoué, sommé de s'expliquer. Lui pestait en son for: langue maudite, incorrigible bavard! Il cherchait un biais.
—Pas d'échappatoires, commanda Robert. Parlez, je le veux.
—Vous ne le voudrez plus, si vous réfléchissez... Un bon serviteur ne trahit pas ses maîtres.
—Me croyez-vous capable d'abuser de votre confiance?
—Moi, vous faire cette injure, monsieur!
—Alors?
—C'est que... en vérité... Voyez-vous, on ne nous avertit pas, nous autres... Nous faisons des suppositions, mais nul n'est infaillible. Je me suis déjà trompé dans ma vie. Enfin, je vous le jure, je ne possède aucun secret.
—Vous venez de vous écrier...
—Un mot involontaire...
—Jailli du cœur.
—Oh! des lèvres, tout au plus.
—Vous me mentez, Legouet. C'est très mal, vous me mentez.
—Je vous?... Mais non, mais non. Je suis une vieille bête, voilà la vérité. On se figure des choses... on rapproche des dates... Qu'est-ce que cela prouve? La curiosité n'est pourtant pas mon défaut. Mais il y a des ressemblances si étonnantes! Et vous ressemblez tellement à une personne...
—Laquelle?
—Vous avez si bien le talent de vous faire aimer de tous, comme elle!... Alors, alors... de conjectures en conjectures... Mais je ne sais rien.
—Puisque je vous le dis.
—Mon brave Legouet!
—Laissez-moi. Vous m'embrouillez l'esprit. Je vous répète, je ne sais rien. Si madame la baronne a des secrets, je mange son pain, mon devoir est d'être aveugle et muet. Vous commettriez une mauvaise action en essayant de violenter ma conscience.
—C'est juste, répondit mélancoliquement Robert. Moi aussi, je mange son pain; je devrais me taire et ne jamais fouiller autour de mon berceau. Qui me blâmera pourtant de chercher d'où je viens, ne fût-ce que pour aimer à mon tour cette... personne aimée de tous?
Devant un tel cri, Legouet n'était pas de complexion à demeurer impassible. Malgré ses belles résolutions:
—Un gentilhomme! dit-il.
Et son torse, après s'être redressé, s'inclina de nouveau dans un hiérarchique salut de cérémonie.
—Le rang, peu m'importe; le nom, je ne le demande plus. Parlez-moi de lui. Quel homme est-il?
Le vieillard se découvrit et, d'une voix qu'assourdissait l'émotion:
—Entre tous, le plus noble et le plus dévoué. L'honneur même.
Un éclair d'orgueil traversa les pupilles bleues. Mais elles s'assombrirent aussitôt.
—Vous devez vous tromper, mon bon Legouet; s'il était ce que vous le dépeignez, je l'aurais connu.
Ils traversaient les vastes pâturages où mademoiselle de Gauleins avait établi un haras. Libres entre des barrières roulantes, les chevaux, en groupe, saluaient de ruades leur passage. D'habitude, Robert empoignait la crinière du premier venu, lui sautait sur le dos et, malgré les révoltes, sans selle, sans bride, sans éperons, à la force du genou, l'enlevait brusquement et, les fossés franchis, les obstacles vaincus, le ramenait, docile, au point de départ. Cette fois, les hennissements, pareils à des bravades, le laissèrent indifférent. Ses amertumes remontaient. Legouet n'y tint plus:
—Monsieur Robert!... mon cher monsieur Robert!
Lui continuait de marcher, l'âme en dehors du présent.
—Il ne faut pas vous affliger. Voit-on le fond des choses? La vie est rude, surtout pour le grand monde qui a son quant-à-soi. Où les petites gens se tirent d'affaire, les autres sombrent souvent. Tenez, je n'ai peut-être pas le sens commun, j'en mettrais pourtant ma tête au feu: jamais venue d'enfant n'a donné plus de joies que la vôtre.
Robert aurait pu répondre que ces joies s'étaient traduites par un singulier déploiement de haine; il rentra chez lui sans desserrer les lèvres. Il pensait aux paroles échappées à la baronne sur son père, les rapprochait de celles de Legouet, voulait s'interdire ce travail douloureux et, néanmoins, se laissait envahir par l'ardente curiosité. Si son père était honoré, vénéré de tous, pourquoi madame de Randières redoutait-elle son intervention? A bien comprendre Legouet, il ne pouvait se faire connaître, mais il avait eu des entrailles paternelles. Peut-être se rappelait-il, peut-être souffrait-il?... Robert en tressaillait jusqu'aux moelles. Le sentiment qui l'agenouillait jadis devant M. Laffont ployait à cette heure ses genoux devant l'apparition impalpable et réelle. Il la plaçait sous l'auréole des vertus de M. Laffont. Puis les doutes l'agitaient de nouveau. Ce modèle des perfections humaines, ce père idéal n'existait qu'en ses songes. Les Mérilles, avec leurs misères, en étaient la meilleure preuve. Eh! non, les Mérilles ne prouvaient rien. Le couple Benoît trompait ses parents. Madame de Randières avait eu des rages quand l'ami Gaston contait les tribulations du pâtre. Au reste, se souvenait-il de ces temps pénibles? Un peu encore, comme les chairs gardent la sourde morsure d'un membre coupé. En ce moment, des trésors d'indulgence et de tendresse l'emplissaient. Il était résolu à ne plus rien chercher. De quel droit l'eût-il fait?
Seulement, il lui en coûta de se tenir parole. Son ordinaire concentration d'esprit s'accentua. Léonie, aux aguets, crut qu'il s'ennuyait de leur solitude. Elle profita d'un voisinage—celui des Maubryan—pour en rompre la monotonie. Les Maubryan, installés près de Karenthal depuis quelques années, à Saint-Gaël, s'étaient discrètement préoccupés de mademoiselle de Gauleins à l'époque où celle-ci se réputait morte. Chaque jour ils envoyaient prendre de ses nouvelles; ils étaient même venus sans qu'on pût les recevoir. Tant de sollicitude valait bien une visite, et la visite créerait sans doute des ressources. Bonne noblesse angevine, position de fortune médiocre, mais honorable: rien de plus naturel que de lier connaissance.
Un après-midi, elle fit atteler une victoria et partit avec Robert pour Saint-Gaël.
La journée était chaude, le temps orageux, les chevaux manifestaient des velléités d'impatience. On arriva pourtant sans encombre et l'on tomba dans une cour qui ne visait en rien aux effets d'une cour d'honneur. Des trois fils de la maison, solides gaillards aux vêtements rustiques, l'un raccommodait un filet de pêche, l'autre fourbissait un fusil, le troisième dressait un chien au rapport. Les voix se mêlaient dans un continuel appel de noms: «Gaspard!—Edmond!—Albin!» M. de Maubryan circulait à travers leur désordre. Sur le perron, encombré de bruyères en fleurs, une jeune fille composait un bouquet.
—Ah! mon Dieu! des sauvages, dit la baronne.
Robert, sans répondre, descendit pour lui présenter la main. L'occupation et la pose de mademoiselle de Maubryan lui rappelaient Blanche Laffont; c'en était assez: l'étrangère devenait une amie. Il l'examinait à la dérobée, tandis que le maître du logis s'empressait autour de madame de Randières. Les trois jeunes gens firent au nouveau venu un accueil cordial. Tout de suite on se sentait attiré. Léonie présenta Robert à madame de Maubryan:
—Un enfant que j'aime à l'égal d'un fils, et que je vous prie de considérer comme tel.
Les habitants de Saint-Gaël n'étaient pas aussi sauvages que le prétendait la baronne. Leur intérieur, quoique fort simple, le disait de reste. Des revues, quelques livres, un piano témoignaient d'une dose appréciable de civilisation. Les manières distinguées de madame de Maubryan, un peu guindées peut-être, ne paralysaient ni son affabilité ni son entrain. Léonie fut conquise. Elles se découvrirent des amis communs, et la conversation tourna vite à une quasi intimité. De sorte que l'orage, qui menaçait au départ de Karenthal, avait eu tout le temps de mûrir lorsque madame de Randières parla de s'en aller. Et Saint-Gaël de jeter les hauts cris: s'en aller par un temps pareil!
—Il est positif, observa Gaspard, le fils aîné, le marin de la bande, qu'avant un quart d'heure la tempête donnera du fil à retordre.
—Restez dîner, demanda madame de Maubryan.
—Vous seriez si aimable, madame! ajouta la jeune fille au bouquet, la jolie Constance, en rougissant jusqu'à la racine des cheveux.
Léonie tint bon: elle s'était oubliée, mademoiselle de Gauleins avait passé tout l'après-midi seule, elle serait inquiète si elle ne les voyait pas revenir.
—Écrivez-lui un mot.
—Non, non, je vous assure... une autre fois.
La voyant décidée, Edmond et Albin, chasseurs rompus aux méandres du pays, indiquèrent au cocher, pendant que la baronne achevait ses adieux, une nouvelle route, excellente.
—Elle vous raccourcira le chemin de plus de trois kilomètres.
—Vous ne sauriez vous tromper. A la première bifurcation, prenez la droite, vous tomberez juste sous Kercoëth.
Madame de Randières donnait des poignées de main, envoyait des sourires:
—A bientôt! à bientôt!... Vous, marchez rondement! dit-elle au cocher.
Lorsqu'ils eurent franchi les portes de Saint-Gaël, Léonie se tourna vers son compagnon:
—Eh bien, Robert, comment trouvez-vous nos voisins?
—D'excellentes gens, fort aimables. Ils ont surtout une façon de rire...
—N'est-ce pas? Dites-moi, mon ami, cela vous va donc, le rire? Sérieux comme vous êtes...
—La loi des contrastes, sans doute.
—Et la jeune fille, qu'on appelle Constance, je crois?
—Elle m'a paru d'une grande timidité.
—Ce qui n'est point la caractéristique de notre singulière époque.
—Aussi est-ce chez moi un compliment. Sa réserve lui sied à ravir. Elle est jolie, ajouta Robert, l'esprit à la Riveraine, non plus à Saint-Gaël.
Léonie se pencha vers lui:
—Vous ne savez pas? Si la réserve de mademoiselle de Maubryan vous a plu, la vôtre, je me figure, lui a produit un effet analogue. Je n'en suis pas surprise, car vous êtes charmant, quand vous voulez, comme tout à l'heure. Deux yeux noirs de ma connaissance disaient bien des choses... Avez-vous compris ce qu'ils disaient?
—Je n'ai pas vu, répondit simplement Robert.
Le vent commençait à souffler. Gaspard prophétisait juste: la tempête était proche. Les nuages, d'abord immobiles, se cherchaient dans le ciel, et peu à peu, descendus ensemble sur la mer, sur les plaines, sur le silencieux horizon, cachant là-haut ce qu'il pouvait rester d'azur, bâtissaient une coupole sombre, lourde, qui semblait se rétrécir à mesure, manger l'espace et vouloir emprisonner la terre. Léonie eut un geste nerveux, elle étouffait.
—Ces messieurs vous ont donné rendez-vous demain à Karenthal?
—Oui, pour m'emmener avec eux. J'aurais eu mauvaise grâce à refuser. Si pourtant, madame, cela vous contrarie...
—Oh! du tout. Je veux qu'ils vous fassent rire à votre tour. Leur société vous distraira.
—Je vous prierai d'observer que je n'ai pas besoin d'eux.
—Allons donc! vous vous ennuyez.
—Moi?
—Certainement. Je l'ai vu. Vous mourez d'envie de retourner à Paris.
—Non, je vous assure. Il y a bien mes études, mais j'ai le temps. Il y a aussi ce pauvre Willmann; mais, en vérité, puisque Gaston est à la Riveraine... Vous l'avouerai-je? je suis si bien en Bretagne! J'y éprouve un sentiment si étrange, si doux, né d'une sorte de filiation...
—Quelle idée! fit Léonie, de plus en plus nerveuse.
—Elle est toute simple. Ce pays s'adapte merveilleusement à mes goûts et à mon caractère. Nous sommes pétris du même limon. Comme il serait prétentieux de croire qu'il procède de moi, il est plus vraisemblable d'admettre que je procède de lui. Les affinités naturelles ne s'improvisent pas. Elles sont, par une force supérieure à nous. Ainsi d'autres trouveraient cette lande lugubre; je la trouve superbe.
Il montrait le tapis de bruyères que la vitesse de la marche déroulait et faisait fuir. Léonie n'écoutait plus. Ses regards interrogeaient autour d'elle, sous le dôme abaissé des nuages, à travers l'enveloppement des choses, l'horizon circonscrit:
—Je ne me reconnais pas, où sommes-nous?
—Dans la grande lande de l'État. Sans les nuages, vous apercevriez devant nous Kercoëth.
—Hein?
—Nous allons passer à ses pieds.
—Aux pieds de la falaise rompue?
—Edmond et Albin de Maubryan l'expliquaient tout à l'heure à haute voix.
Et elle n'y prenait point garde, ce nom ne la frappait point! On la conduisait sur une pareille route, elle que son souvenir seul!... Un coup de tonnerre la fit tressauter.
—Robert, qu'on arrête! je vous en prie! Qu'on retourne à Saint-Gaël!
—Ce ne serait pas raisonnable. Nous sommes beaucoup plus près de Karenthal.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu!
—Vous avez peur, madame?
Si elle avait peur!... Eh! non, après tout, non; elle ne voulait pas avoir peur. Mais venir justement passer là, contre cet horrible endroit!... Les éclairs se succédaient, zébrant de feu les nuées noires pendues aux falaises en de longs voiles de crêpe déchirés. Le vent du large poussa contre eux une pluie serrée, froide, furieuse, des vagues de pluie, comme si la mer voisine, qui rugissait, montant à l'assaut des roches impassibles, leur jetait sa houle au visage. Léonie frissonnait. Ses yeux, fixes, s'enfonçaient au coin de la falaise, où la tempête semait des trombes. Les chevaux, fouettés par l'ondée, aveuglés par l'éclair, allaient un train de vertige qu'aidait la rapidité de la pente.
A un brusque détour du chemin, une forme humaine apparut.
C'était, au milieu de la chaussée, tenant vaillamment tête à la rafale, une grande paysanne, droite et ferme, efflanquée comme un spectre. Elle marchait, tâtonnant la route de son bâton. Léonie poussa un cri, le cocher héla de tous ses poumons, dans le vacarme des éléments et des choses. Au lieu de se garer, la paysanne se tourna lentement vers l'équipage qui l'allait broyer. Le visage décharné, les pupilles éteintes, l'aveugle tâtonnait toujours de son bâton, cherchant un des talus pour refuge. Soit qu'elle ne crût pas le danger si proche, soit que la pluie et le vent la gênassent, ses mouvements s'exécutaient avec calme. Les chevaux, lancés à toute vitesse, la touchaient déjà. Impossible de les arrêter court. Le timon l'atteignit en pleine poitrine et l'envoya rouler quelques pas plus loin. Trois ou quatre tours de roue, la voiture lui passait sur le corps. En un clin d'œil, Robert se trouva suspendu aux naseaux des bêtes qu'il rejeta de côté violemment et fit stopper de force. Puis il courut à la femme étendue par terre.
Léonie était restée sans voix. Un tremblement l'agitait, en ses yeux se lisait de l'effroi. Elle ne pouvait les détourner de l'aveugle immobile. Celle-ci n'était pas évanouie, mais ses forces l'avaient abandonnée. Une des jambes, frôlée par les roues, laissait couler un sang clair; à mesure, l'eau du ciel balayait ce sang. Les orbites, aux paupières rouges, s'ouvraient, larges, dans le vide, quêtant sans doute un introuvable rayon de lumière.
—Essayez de marcher, dit Robert, en la mettant debout.
L'aveugle vacilla. Elle allait retomber.
—Appuyez-vous sur moi, je vais vous aider à monter dans la voiture.
Elle poussa un soupir et se laissa faire. Plus elle approchait, soutenue par son guide, plus Léonie se pelotonnait sur elle-même, s'enfonçant dans son coin, voulant reculer, reculer encore, doutant s'il ne valait pas mieux se jeter à terre et fuir.
—Prenez-la près de vous, lui dit Robert. Elle est blessée. Rien de grave, j'espère. Nous la soignerons au château, où il est indispensable de rentrer le plus vite possible, car vous êtes ruisselante de pluie. Moi, je monte sur le siège.
Léonie balbutia plutôt qu'elle ne répondit:
—Comme il vous plaira.
Le son de cette voix secoua si profondément l'aveugle que Robert crut à une défaillance. Il la souleva dans ses bras et la mit à côté de la baronne. En un bond, il était à son nouveau poste; la voiture repartit. Le chemin devenait difficile, plein de pierres cassées. Il se retourna, pour savoir si l'aveugle ne souffrait pas des cahots. Ce qu'il vit le stupéfia: la capote relevée rapprochait les deux femmes. Léonie avait une rigidité de statue. On ne la devinait vivante qu'au claquement des dents. Et sa compagne la cherchait, avec une expression farouche où saillait le ravage des traits. Elle la cherchait, palpant la robe, touchant la poitrine, gagnant le visage, les doigts sûrs, comme si les yeux éteints se fussent rallumés au bout de ces doigts. Des exclamations gutturales grondaient. Il y devinait d'âpres reproches, des menaces, mais le sens exact lui en échappait. C'était du bas breton. Le cliquetis des mots augmenta. Les gestes se mêlèrent aux paroles en malédictions tragiques. L'aveugle se leva toute droite, rejeta la capote derrière elle et continua ses invectives, tandis qu'à l'aide de son bâton, au risque de se rompre les os, elle fouillait, voulant le marchepied, pour descendre.
Robert arracha les brides des mains du cocher, scia la bouche des chevaux, dont les jarrets ployèrent, sauta sur la route et eut le temps juste d'amortir la chute.
—Elle allait se tuer, fit-il.
—Si bon lui semble! riposta Léonie. Prenez les guides, dépêchons-nous, ramenez-moi. Le cocher reconduira cette femme chez elle.
—Ramenez madame la baronne, commanda Robert. C'est moi qui me chargerai de cette femme.
Le cocher n'en demandait pas davantage. Il toucha les chevaux et l'attelage fut bientôt hors de vue.
Robert, sous l'impression de cette scène, se trouvait passablement désorienté. Qu'y avait-il entre ces deux créatures? A moins que celle-ci n'eût perdu la raison? A peine ce coin de Bretagne connaissait-il madame de Randières, elle n'y venait plus depuis des années. L'aveugle était à moitié couchée sur le talus. Des soupirs de colère lui gonflaient encore la poitrine. Il s'informa doucement:
—Vous êtes-vous fait mal de nouveau?
—Non.
—Vous pouviez être écrasée.
—Elle l'espérait bien.
Et, ressaisie par sa fureur, la paysanne se dressa, les deux poings tendus dans la direction où s'éloignait l'équipage, faisant de grands gestes désolés. Robert s'embrouillait de plus en plus. Elle ne perdait la raison qu'à l'égard de Léonie.
—Prenez mon bras, dit-il.
—Non.
—Pourquoi?
—Rien de Karenthal. Je préfère crever là.
Cette fois, c'était précis, elle nommait Karenthal.
Sans l'écouter, il enlaça la taille maigre, l'entraînant, la portant presque.
—Laissez-moi!
—Ainsi, blessée, sous la pluie?
—Qu'est ce que ça me fait?
—Ça me fait beaucoup, à moi. Dieu commande d'aimer son prochain comme soi-même et si mon prochain m'abandonnait dans l'état où vous êtes... Aussi quelle idée d'avoir peur de venir chez madame de Randières! On vous y eût très bien soignée.
—Elle, sans doute, n'est-ce pas?
—D'abord, et moi par-dessus le marché.
L'aveugle haussa les épaules. Décidément rien à tirer d'elle; c'était une obstination de vieille, quelque rancune ancienne, avivée par l'accident et la rencontre.