VII
Léonie fut stupéfaite de la docilité de Robert: il ne sourcillait pas. Dans le train qui les emportait, Karenthal, mademoiselle de Gauleins, Legouet laissé derrière semblaient à mille lieues de sa pensée. Pas un geste de surprise, pas une question. Il contemplait la fuite éperdue des paysages, s'occupait de la baronne çà et là, ou, très prosaïquement, dormait. Madame de Randières y trouvait son compte. Elle eût même souhaité qu'il dormît jusqu'au complet achèvement de ses desseins. Mais ceux-ci l'obligeaient à une halte de quelques jours dans Paris. Le surlendemain de leur arrivée, elle eut la preuve que Robert avait moins dormi en route qu'elle ne supposait.
Il entra chez elle de son air toujours gracieux, s'assit pour causer, comme si le sujet de la conversation allait être la chose la plus naturelle du monde, et lui dit à brûle-pourpoint:
—Vous m'avez fait donner l'ordre de vous accompagner à Paris, je me suis empressé de vous obéir. Maintenant que nous y sommes, voulez-vous me permettre de vous demander les motifs d'un départ si précipité de Karenthal?
La baronne arrangea quelques plis de sa robe et répondit sur le ton d'une indifférence fort bien jouée:
—Je vous expliquerai plus tard.
—Pourquoi pas tout de suite?
—Vous me prenez à un mauvais moment. J'ai la tête ailleurs.
—Il est cependant indispensable que vous m'écoutiez.
—Je vous écoute, mon ami; mais ne me forcez pas de parler.
—Soit!... Eh bien, j'avais un grand intérêt, un intérêt... poignant à rester en Bretagne. Comme Léonie détournait les yeux, il ajouta:—Voulez-vous que je vous dise lequel? Je crois savoir de qui je suis né. Je suis le fils de M. de Kercoëth, n'est-ce pas? Son nom, surtout sur mes lèvres, vous est odieux; mais n'est-ce pas que je suis bien son fils?
Il parlait doucement, presque avec crainte. Cependant ses paroles la glaçaient de terreur. Elle avait tout prévu, hors une attaque directe, la mise en demeure où le silence serait un aveu, où l'aveu serait encore pis que le silence. Lui, croyant lire au fond de cette âme, s'inclina, plein de respect.
—Oh! je jure Dieu, dit-il, si vous m'aviez laissé là-bas quelques heures de plus, je ne vous aurais pas interrogée. Je serais arrivé seul à la vérité; du moins j'y serais arrivé sans vous, car rien de moi ne veut, ni ne doit vous atteindre. Restez où vous êtes, où je trouve juste que vous soyez: à la première place. Seulement, comprenez ceci: je n'ai pas le droit de chercher ma mère; car elle rougirait peut-être, si elle m'entendait lui dire: «Eh bien, oui, je sais... et je t'aime!» Mais mon père... ah! mon père, c'est autre chose. Or, je suivais des traces qui me paraissaient sûres, et vous m'emmenez soudain... Dites, dites, n'est-ce pas que je suis le fils de M. de Kercoëth?
Léonie se raidissait, prise entre l'émotion et la colère. Que répondre? Elle était prête aux sacrifices les plus rudes, pour expier d'abord, et pour garder Robert; mais ce sacrifice: confesser un crime! non, non, cela était au-dessus des forces. Et puis, quoi? que réparerait-elle? il était irrévocablement mort au monde, l'enfant sur qui s'était assouvie sa rage d'abandonnée. Revînt-il au grand jour, quel en serait le résultat pratique? L'on ne tire rien des vieilles tombes et les larmes qu'elles ont coûté creusent d'ineffaçables sillons.
—Où avez-vous l'esprit? dit-elle.
—Répondez-moi, je vous en conjure.
—Ce n'est pas ma faute si vous divaguez.
—Ainsi, je me trompe?
—Oui.
Elle mentait. Il suffisait de l'observer pour en être convaincu.
—Alors, expliquez-moi ce que nous faisons ici.
—Notre situation réciproque est étrange, répliqua-t-elle avec hauteur. Quels que soient vos titres à ma tendresse, avez-vous le contrôle de ma conduite? Nous sommes ici parce que j'ai besoin d'y être; dans quelques jours, nous serons ailleurs, parce que j'ai besoin d'y aller. Et je ne supposais guère que mes moindres actions me vaudraient un interrogatoire.
—Aussi ne vous ai-je point interrogée en quittant Karenthal.
—Par contre, depuis un quart d'heure, vous vous dédommagez amplement.
—Vous êtes le seul être auquel je puisse parler à cœur ouvert, je suis venu à vous. C'est le contraire de toutes mes habitudes, rendez-moi cette justice, et convenez que j'y dois être poussé par des circonstances exceptionnelles. Jusqu'ici, de nous deux, vous seule aviez fait allusion à mon père. Quand vous l'avez évoqué, je me suis imposé silence. Pour que j'ose, à mon tour, devant vous, aborder ce sujet, il faut bien qu'une nécessité impérieuse m'y force. Cela ne signifie point que je m'arroge une tutelle.
—Là!... vous vous emportez.
—C'est que vous me traitez en petit garçon. Si vous saviez pourtant ce qui se passe dans mon cerveau! Il se frappa la poitrine d'un geste violent.—Et ce qui se passe là!
Elle eut un élan de compassion:
—Je vous défends de souffrir.
—Alors, empêchez-moi de voir, ou, quand je vois, de comprendre. Expliquez autrement que par de cruelles paroles l'énigme insupportable où, grâce à vous, je me débats. Vous vous plaignez de mes questions, à qui donc les adresserais-je? Qui m'a contraint d'habiter ici? Qui s'est emparé de ma vie et l'a faite sienne? J'étais résolu de marcher seul; qui m'a tendu la main avec des prières, avec des larmes? Dieu m'en est témoin—et je vous le dis, parce qu'il faut bien, enfin, que je vous le dise—si vous ne m'aviez montré la soumission presque comme un devoir, je me serais révolté. Car rien ne m'attirait, oh! je vous le jure, rien. Je suis venu en dépit de moi-même, honteux de vos bienfaits si vous ne me les deviez pas, honteux encore si vous me les deviez, tant il me semblait en être indigne, puisque j'étais indigne d'en savoir clairement les motifs.
L'afflux des lourdes pensées battait sous ses tempes. Toute la rancœur des derniers mois s'échappait de ses lèvres; les longues méditations solitaires, dans un brusque déchaînement de l'âme, éclataient.
—Je me suis tu cependant, reprit-il. Mais les faits s'accumulaient, s'entassaient sous mes yeux. Est-ce ma faute si j'ai de la mémoire? Et je me souviens... Je me souviens que, appelée en Bretagne, vous avez d'abord refusé de m'emmener avec vous. Je me souviens de l'insistance nécessaire pour obtenir de vous suivre. A Karenthal, toutes mes sorties étaient épiées, Legouet était devenu mon ombre. Le hasard d'une promenade m'a conduit devant Kercoëth, vous l'avez su, je vous ai vue frémir de l'apprendre et pâlir. Je vous ai vue en face de la Renotte... Ah! les gens de Kercoëth haïssent bien les gens de Karenthal. Cette haine s'est reportée sur moi. Pas tout entière pourtant; si la Renotte est aveugle, son fils et sa petite-fille ne le sont pas. Or, ceux-là... Tenez, quand je suis entré dans votre salon tout à l'heure, je vous assure, je n'avais pas l'intention de vous dire ces choses. Mais elles m'étouffent. Ah! je ne suis pas le fils de M. de Kercoëth? Alors pourquoi refusiez-vous de m'emmener en Bretagne, pourquoi m'y surveillait-on, pourquoi surtout, dès que vous avez été mise au courant de ma rencontre avec Jean-Marie Auvray, avons-nous disparu en une nuit comme des malfaiteurs?
Il était devant elle, les bras croisés, les traits anxieux, attendant une réponse. La réponse ne vint pas. Léonie avait pris le système que les femmes trouvent le plus commode en certaines occurrences: elle se tamponnait les yeux de son fin mouchoir de dentelle. Plus Robert se montrait logicien, plus elle s'applaudissait de s'être enfin résolue à un parti qui déblaierait la situation, celui de quitter la France. Elle ne se dissimulait guère que, sitôt prévenu, il lui alignerait encore une belle rangée de points d'interrogation; elle se résignait pourtant à les subir, se fiant au hasard du soin de l'en dépêtrer à son avantage.
—En premier lieu, dit-elle, nous n'avons pas disparu comme des malfaiteurs. En second lieu—je suis bien fâchée que vous m'obligiez à des détails de... ménage—ma présence à Paris était indispensable: j'avais à faire un gros déplacement de fonds.
L'imperceptible tressaillement qui, à cette dernière parole, courut sur le visage de Robert, fut néanmoins saisi au passage. Elle en prit texte à diversion.
—Par parenthèse, dit-elle, si vous aviez besoin d'argent...
Sa surprise fut extrême quand elle s'entendit répondre:
—Vous êtes très riche?
—Oui, très riche.
—Assez pour me donner, séance tenante, cinq cent mille francs?
—Séance tenante... c'est un peu brusque, et puis c'est un peu... beaucoup.
—Écoutez, dit-il, je n'ai jamais mendié. Pourtant, il me les faut. Il me les faut absolument. Donc, je les mendie. A vous, puisque M. de Kercoëth...
—Encore ce nom!
—Vous aurais-je parlé de lui sans raison grave?
Cinq cent mille francs! Qu'était-ce que cette aventure? Robert avait besoin d'une pareille somme? Depuis quand, bon Dieu? Pourquoi faire? Ils ne se quittaient pas, elle savait par le menu son existence, le jeu lui était en horreur, ce n'était assurément pas le séjour de Karenthal qui pouvait lui valoir des dettes. Une maîtresse?... bah! d'ailleurs, dans de tels prix!...
—A quoi destinez-vous cet argent? demanda-t-elle.
La gestion de la fortune laissée par M. Laffont avait été très imprudente. Madame Laffont s'était prise aux prospectus alléchants d'une banque réputée sérieuse, les Minerais de la Loire, organisée sous un haut patronage politique, et capable d'amener le Pactole dans toutes les bourses. Il ne s'agissait de rien moins que de quintupler le capital qui aurait le bon esprit de se prêter à la fécondation. Elle y porta son mince avoir et eut le tort d'y joindre celui de ses enfants. Et, comme elle déclarait ne rien entendre à la finance, ce qui aurait dû suffire à calmer ses ardeurs de néophyte, elle eut le tort plus grand de donner ses pleins pouvoirs à l'homme d'affaires dont l'entremise l'avait conduite au coupe-gorge des Minerais de la Loire. En un tour de main, elle fut dévalisée, le «haut personnage» ayant mis les mers entre ses nombreux créanciers et lui, et le courtier marron ayant couvert la Riveraine d'hypothèques, avant de prendre son vol de l'autre côté de la frontière. La fortune liquide des Laffont se trouvait donc entièrement dissipée, et la propriété en gage. La sollicitude des enfants cachait encore à leur mère le plus possible du désastre; mais c'était pis que la ruine, c'était la misère.
—Ah! dit philosophiquement Léonie.
Robert trouva ce «ah!» dépourvu d'élan.
—Comprenez, insista-t-il, la misère!
—Aussi, quelle démence de la part de cette femme!...
—Elle a cru faire pour le mieux. Nous n'avons pas à la juger.
—C'est elle qui vous écrit?
—Je vous ai dit, elle ne sait presque rien encore. C'est Gaston.
—Et comme cela, tout simplement, en camarade, à la bonne franquette, il vous demande cinq cent mille francs?
Un geste de colère coupa la raillerie.
—Il ne me demande rien du tout. Il connaît ma situation. Il a même eu la délicatesse de me taire longtemps leurs soucis, de crainte de m'affliger. Il ne m'écrivait plus, son silence m'inquiétait, je lui ai envoyé dépêche sur dépêche et, de guerre lasse, il a fini par m'avouer la vérité. Je suis venu à vous.
—Et, au lieu de dire franchement ce dont il s'agissait...
—J'ai tâché d'abord de me fixer sur le compte de M. de Kercoëth.
—Que lui voulez-vous, je vous prie, quand je suis là?
—Lui dire: «Je ne peux rien solliciter de madame de Randières, j'ignore si elle est ma mère; mais vous êtes mon père, sauvez mes bienfaiteurs.»
—Eh bien! on les sauvera, soyez tranquille.
Un silence s'établit entre ces deux êtres. Léonie avait au coin des lèvres une expression sarcastique; il s'en allait d'une aumône, elle la trouvait forte, s'y résignait pourtant, mais montrait un enthousiasme médiocre.
—Sans reproche, observa-t-elle, un autre que vous me remercierait.
—En ce cas, je refuse, par respect pour les Laffont et pour moi. Ils repousseraient une charité avec indignation, je ne suis d'humeur ni à les diminuer ni à me flétrir.
—Je ne vous comprends plus.
—C'est que nous parlons tous deux une langue différente. Autant je donnerais ma vie pour ceux de la Riveraine, autant je dois garder leur dignité et mon honneur.
—Votre honneur? En quoi est-il mêlé à ces questions? Écoutez, Robert: je vous assure, je ne tiens guère à l'argent, c'est le moindre de mes soucis; mais cinq cent mille francs sont une somme. Vous vous blessez de mes airs; que voulez-vous? je joue mal la comédie. D'ailleurs, je puis vous l'avouer: je serais disposée—ma fortune vous appartient—à n'importe quel sacrifice où je vous verrais directement intéressé; mais, pour des étrangers...
—Des étrangers, ceux dont j'ai mangé le pain, sous le toit desquels j'ai dormi pendant des années, sans qui je serais mort à la peine, sous les coups, comme un maudit? Eh! voilà bien ce qui fait que je ne me pardonne pas de vous avoir tendu la main pour eux: j'ai cru que vous aviez une dette à leur payer, je me trompais; je vous estimais leur obligée, vous ne l'êtes pas. Non, il n'y a rien de commun entre vous et les bienfaiteurs du misérable enfant abandonné aux Mérilles. Vous aviez raison de trouver ma démarche indiscrète; moi, je suis stupide de l'avoir tentée. Dans une hypothèse absurde, égaré du reste par vos paroles, vos attitudes, vos actes, j'ai accepté de vivre au milieu de votre luxe et de subir votre semblant de maternité. Les gens comme moi ne peuvent savoir, n'est-ce pas? Je ne l'accepte plus. Par cela seul que les Laffont vous sont étrangers, je vous suis étranger comme eux. Alors que fais-je chez vous? A quel titre m'y avez-vous pris? Quel droit aviez-vous sur mon existence? Aucun. Vous m'avez retrouvé sur votre route, vous avez eu pitié, jamais je ne l'oublierai; mais je rougirais de recevoir plus longtemps des bienfaits que vous ne me deviez pas. Je m'en vais, adieu.
Elle se précipita sur lui. Certes, elle ne prévoyait point que cette scène, où le spectre du père s'évoquait comme une menace, servirait à établir l'identité de la mère et qu'il jugerait, par son cœur à lui, de son cœur à elle. Les choses étaient venues d'une manière si heurtée, si soudaine! C'est vrai, comment n'y songeait-elle pas? Il devait tout aux Laffont; en sa nature impressionnable d'artiste, il n'admettait pas que les sentiments des autres restassent au-dessous de sa propre reconnaissance. Ah! ce métier difficile de la mère!... Pourtant, c'étaient bien des entrailles de mère qu'elle avait pour lui. La seule idée de sa disparition la glaçait d'épouvante, elle ne pouvait plus se passer de cet enfant. Violemment elle l'étreignit contre sa poitrine, le gardant plus fort, lui qui voulait s'en aller, le suppliant de ne pas la briser.
—Car vous me briseriez, Robert. Je ne peux vous dire... Il y a des choses... Je vous jure que, chez moi, vous êtes chez vous... c'est plus qu'un devoir d'y rester, c'est une charité. Vous en parliez tout à l'heure, je vous la demande à mon tour.
Ces mots, il les connaissait, il les avait entendus déjà, par eux il était venu s'installer sous ce toit, sans que le bonheur en fût résulté.
—J'ai besoin de voir clair, dit-il.
—Dans quelques jours... oui, accordez-moi une semaine, je vous dirai tout.
—Je saurai de qui je suis né?
—Vous le saurez. Elle reprit d'un ton plus bas: Quant à cette somme d'argent...
—N'en parlons plus... puisque je dois être fixé dans quelques jours.
Madame de Randières poussa un soupir de délivrance, dès que le jeune homme eut disparu derrière les tentures. Sa cause était gagnée. Une semaine?... Avant deux fois quarante-huit heures ils seraient loin, loin... Alors elle lui dirait toute la vérité... mitigée par des correctifs, et il ne penserait plus à M. de Kercoëth que pour le maudire. Ah! qu'il l'effrayait avec ses emportements! Et cette Guilmette, cette Renotte, ce Jean-Marie Auvray, toute la race odieuse de là-bas!...
Cependant, Robert était rentré chez lui, dans le petit pavillon enguirlandé de roses où Firmin, le valet de chambre choisi par Legouet, remplaçait très mal, à son goût, le brave intendant si facile aux causeries.
Vingt-quatre heures plus tard, les enfants de M. Laffont marchaient, enlacés, dans une des avenues de la Riveraine, tenant une lettre sous leurs yeux.
—Ce pauvre Robert a perdu la tête, dit Gaston.
—Est-ce qu'on sait! répliqua Blanche.
Lentement, à voix haute, elle relut les lignes déjà lues dix fois, comme pour leur donner de la consistance à force de s'y appesantir: «Continuez de tout cacher à notre mère. Faites prendre patience aux créanciers. Avant huit jours, vous aurez de mes nouvelles.»
—As-tu remarqué, il souligne notre mère?
—Parbleu! je ne doute pas de son cœur. Seulement, comme il y va! huit jours. Pas plus de temps pour un miracle?... Ce serait trop beau.
—Puisqu'il l'écrit!
—D'abord il ne l'écrit pas. Nous aurons de ses nouvelles, mais les nouvelles peuvent être désastreuses. Et puis avec un cerveau comme le sien, plein de chimères!
—Tu es décourageant.
—De peur de reprendre trop vite courage. Car, malgré moi, ces vilaines pattes de mouche... il a une écriture affreuse.
—Mais non.
—Je trouve... Bref, elles me détendent l'esprit. Il nous a toujours porté bonheur. Jamais nous n'avons vécu plus tranquilles que pendant ses années de la Riveraine. Et, depuis son départ... il est vrai que notre père était parti, de son côté! Enfin, la lecture de cette lettre m'a produit l'effet d'une résurrection; je ne vivais plus, à présent je respire.
Blanche prit la tête de son frère entre ses deux mains et y plaqua plusieurs gros baisers.
—Dans le tas, combien pour moi? demanda-t-il d'un air ironique.
—Méchant!... Va toujours le remercier.
Une impatience tenant de la fureur était devenue l'élément de Robert. Il ne se possédait plus, ne savait que faire de lui-même, par où tuer ses journées, comment rayer de sa vie les heures qui précéderaient celle des suprêmes révélations. L'idée surtout des angoisses de la Riveraine brochant sur les siennes lui donnait la fièvre.
—Tu es une machine sans soupape, disait Willmann. Un beau matin, tu éclateras.
Car il transformait le vieux professeur en compagnon de son désarroi. Ensemble, ils arpentaient Paris dans tous les sens, s'attardant aux quartiers déserts ou se lançant en pleine foule du boulevard et des Champs-Élysées.
—Pour des artistes, grommelait Willmann, nous sommes pas mal bourgeois. Ce qui nous distingue du reste des bipèdes, ce sont nos mains, et nous ne jouons que des pieds. Si encore tu m'expliquais... On ne traîne pas les gens à sa remorque sans dire où ils vont.
—Puisque je n'en sais rien moi-même.
—Parfait!... Et le prix de Rome?
—Je m'occupe bien du prix de Rome.
—Toi, tu es tout mon portrait, concluait avec orgueil Willmann qui, sa vie durant, professa le plus souverain mépris à l'égard de la villa Médicis, ce «cul-de-sac de la gloire».
Parfois, la fatigue coupait les jambes du violoncelliste. Il implorait son ténébreux bourreau.
—Même le train-éclair s'arrête... accorde-moi cinq minutes.
Ils s'asseyaient alors à la porte de quelque café ou dans les fauteuils en face du palais de l'Industrie, au défilé des équipages, Willmann sabrant tout.
—Cette petite vicomtesse de Lerdre... hein? est-elle assez jolie! une vertu comme je les aime... Tu ne m'écoutes pas, Robert. La connais-tu?
—Qui?
—La vertu de la petite vicomtesse de Lerdre. Ah! la chanoinesse de Guderille. Gare! Si elle me voit, elle va se signer. Sainte femme! je lui représente le diable, et, en sa qualité d'hermine... Je lui ai dit un jour: «Vous, vous ne mourrez jamais.» Comme elle feignait de ne pas comprendre, j'ai ajouté: «Vous ne trouverez personne pour vous faire une tache.» C'est ce dont elle enrage. L'hiver dernier, elle a passé en revue toute l'artillerie de la plus harmonieuse des villes du Nord: Douai. Elle y possède un pied-à-terre. L'artillerie de Douai a refusé de lui rendre la pareille, malgré certains soupers fins aux Palmiers, chez Boussard, le Bignon des bords de la Scarpe. Des soupers à l'emporte-pièce. Mais les pièces sont demeurées imprenables.
Willmann, selon sa méthode, haussa les sourcils qui lui tenaient lieu d'épaules et, tout à coup, se découvrit:
—Tiens! je croyais la duchesse de Serples à Évian. Salue, elle vient de sourire à mon coup de chapeau; ce sourire t'est destiné, je suppose. A l'âge de la vieille duchesse, les hommes du mien... Au reste, mon petit, irréprochable sur toute la ligne, celle-là. De l'or en barre.
—Êtes-vous reposé?
—Quand tu voudras. Bon, voici madame de Lunney; gentille, gentille, par malheur on ne lui connaît pas d'amants. Symptôme grave. Napoléon disait...
—Allons, venez.
Et Robert, suivi de son singulier mentor, plongeait de nouveau dans la cohue, pour oublier, pour se fuir, pour échapper à la pensée. Ses endroits de prédilection, au grand désespoir de Willmann, c'étaient les rues plus calmes de la banlieue, les tranquillités d'Auteuil et de Passy. On eût dit que la paix du dehors détendait un moment ses nerfs, que ses curiosités, indifférentes auprès du grand public, s'éveillaient au contact des humbles, qu'il se retrouvait en sa sphère parmi de vrais arbres et de vrais hommes. Jamais il ne se dirigeait du côté de Maisons-Alfort, mais la vue de la Seine le captivait. Il s'accoudait aux rampes des quais, dans une sorte de léthargie.
—Tu n'espères pas que je te suivrai jusqu'en ce marécage? demandait Willmann, mis mal à l'aise par ces contemplations opiniâtres, le cerveau çà et là traversé d'un vague soupçon de suicide.
Un dimanche, ils passaient devant une chapelle de très humble apparence, presque une église de village. L'orgue chantait, les sons leur en arrivèrent en bouffées mélodieuses. Ils se placèrent contre un pilier, derrière la foule. L'office allait finir. Willmann poussa Robert du coude.
—A gauche, devant moi.
C'était deux rangs plus haut un homme à cheveux blancs, d'une mise fort correcte, agenouillé, le visage enfoui dans les mains; aux tressaillements saccadés et convulsifs de tout le corps, on devinait des sanglots.
—Cela fait pitié, grommela le vieillard.
Robert contemplait. La peine inconnue trouvait un écho chez lui. Il la sentait profonde, il l'aurait voulu soulager. L'homme gardait sa prostration de douleur. L'office terminé, il ne se releva point. Le flot des assistants s'écoula, l'orgue ne chantait plus et sur l'autel on éteignait les grands cierges. Alors une stupeur envahit Robert: l'homme s'était incliné devant le tabernacle et, s'en allant, l'avait frôlé. Le visage était fier, énergique, d'une pâleur d'ivoire.
—Viens-tu? dit Willmann.
Dehors, l'autre marchait vite, déjà loin. Sa rapide allure contrastait avec la blancheur de ses cheveux. Robert planta là son vieux compagnon et se mit à courir. Celui qu'il brûlait de rejoindre venait de pousser une massive porte cochère; elle retomba lourdement sur ses talons.
—Attrape! gronda le violoncelliste.
Il comptait que Robert allait rétrograder et il lui préparait un petit cours de civilité puérile et honnête: le mauvais goût des ingérences intempestives, le respect des larmes du prochain, surtout quand le prochain vous est parfaitement étranger; mais il resta bouche béante: Robert sonnait, poussait la porte, s'y engouffrait à son tour. Ah! par exemple!... Il se promena de long en large, car il ne donnait pas trois minutes à l'intrus pour être éconduit.
De fait, le jeune homme fut arrêté au passage.
—Vous désirez?
—Parler à la personne qui vient d'entrer ici.
—Monsieur ne reçoit pas.
—Il me recevra, moi.
—Qui doit-on annoncer?
—M. Robert.
On l'introduisit dans un cabinet de travail, au rez-de-chaussée. Les persiennes mi-closes laissaient par leurs interstices tomber dans la pénombre l'or joyeux du soleil. Un pas viril sonna sur le marbre de l'antichambre. Il se retourna et reconnut, debout dans la lumière projetée du dehors, en face de lui, le marquis de Kercoëth.
—Vous avez souhaité de me voir, monsieur?
Il avait peine à ne pas se précipiter. Vaincu par l'émotion, un peu tremblant:
—Oui, je vous ai aperçu tout à l'heure, dans l'église, et vous paraissiez si malheureux... Le hasard nous a déjà mis en présence, un jour où madame de Kercoëth... au bord de la Seine...
—Vous, c'est vous! Kercoëth lui avait saisi les mains et les étreignait: Oh! la bonne inspiration! Que de fois j'ai voulu vous dire combien me touchait votre sollicitude! Car, je l'ai su, chaque matin vous veniez à Maisons-Alfort prendre des nouvelles de ma chère malade. Juste à l'heure de vos visites, un accès terrible s'emparait d'elle. En ces moments, je ne laisse à personne le soin de la veiller; il m'était impossible d'aller à vous. Je ne savais ni votre adresse, ni même votre nom. J'avais donné ordre qu'on vous les demandât, mais ma pauvre maison est si mal organisée, avec nos alertes continuelles...
—Madame de Kercoëth est toujours dans le même état?
—Hélas! depuis son accident, des hallucinations épouvantables l'ont prise. Chaque matin, elle affirmait entendre son fils. Un jour, elle s'est à moitié jetée par la fenêtre, sous prétexte de répondre à ses appels. Devant la persistance du mal, les médecins ont conseillé de la changer de milieu. Peut-être cet horizon de la Seine, l'inconscient souvenir de la rude secousse enfantaient-ils les visions. Une fois déjà, le déplacement nous avait réussi. Je l'ai transportée en ce quartier désert, mais elle n'y a pas retrouvé le calme qui suivit son départ de Bretagne. La science se déclare impuissante. Voici trois mois que l'agitation a fait place à une insensibilité plus dangereuse; si rien ne survient qui l'en arrache, ses jours sont comptés. Elle refuse toute nourriture; elle se meurt d'inanition. Nous en sommes là. Et c'est atroce. Et je ne puis plus que crier vers Dieu.
—Monsieur, demanda brusquement Robert, madame de Kercoëth est-elle musicienne?
—Elle adorait la musique jadis. J'ai essayé: un artiste de grand talent a usé près d'elle son répertoire; elle ne semblait même pas l'entendre.
—Un indifférent! Monsieur, permettez-moi de tenter l'épreuve, je suis sûr que je la réveillerai.
—Suivez-moi, dit le marquis.
Ils traversèrent l'antichambre et pénétrèrent dans une pièce très haute de plafond, aux murs capitonnés, aux tapis épais, où les angles et le bois des meubles disparaissaient sous les étoffes moelleuses destinées à amortir les coups. La folle, étendue comme un blanc spectre sur une chaise-longue, n'était plus que l'ombre de la belle et gracieuse créature qui chantait naguère et ramassait, là-bas, des fleurs dans les prés. Aux joues creuses, les couleurs s'étaient fondues. Les yeux, toujours magnifiques, s'enfonçaient dans l'orbite estompé d'un cercle bleu, et se fixaient droit devant eux en quelque contemplation terrifiante. Les lèvres, serrées à peine, laissaient passer un souffle. Les mains amaigries, où l'azur des veines saillait sous la peau, pendaient de chaque côté du corps, dans un affaissement des muscles pareil à un évanouissement. Le marquis donna l'ordre d'apporter un piano et s'approcha de sa femme:
—Yvonne! appela-t-il.
Le silence était lugubre entre ces trois êtres, pâles comme la mort.
—Yvonne, reprit Kercoëth en désignant Robert, Yvonne, reconnaissez-vous monsieur?
Elle demeura immobile, ainsi qu'un marbre, sans baisser les paupières ni remuer les prunelles.
—Et moi, Yvonne, insista-t-il, me reconnaissez-vous? je suis Alain. Yvonne, pourquoi ne me répondez-vous plus?
Mais toutes les caresses étaient impuissantes. Le courage de Robert s'ébranla, des larmes lui montaient aux yeux. Cependant il fallait tenter l'expérience; il vint au piano. Ah! si Dieu daignait l'inspirer! Il préluda lentement, avec des sons voilés, observant le blanc spectre insensible couché à quelques pas de lui. Et, peu à peu, la sonorité croissait, le rythme devenait plus pressant; il joua les airs bretons notés pour Constance durant son séjour à Karenthal, les complaintes éplorées, les tendres chansons d'amour... La folle ramena les mains sur sa poitrine et ferma les yeux.
—Elle entend, songea Robert.
Il joua un cantique à la Vierge que, dans la baie de Kercoëth, les pécheurs fredonnaient devant lui, il pensa à Jean-Marie Auvray qui peut-être le disait aussi dans les tempêtes, et, dominé par l'émotion, par l'étrangeté du lieu, par la vision de la folle, il laissa son inspiration déployer les ailes, ses doigts courir; le clavier pleura et gronda tour à tour, comme une voix humaine racontant des détresses d'âme.
La marquise se souleva, prêta l'oreille, étendit les mains et vint près du piano. Elle était là, derrière, l'effleurant de son souffle... Il s'arrêta, dompté par l'angoisse. Elle se pencha sur sa tête, qu'un rayon de soleil éclairait; ses doigts menus caressaient l'or des cheveux. Sa voix pure monta, répéta la dernière phrase musicale.
Robert lança au marquis un regard triomphant.
Maintenant il suivait le chant de la folle, le soutenant par de sourds accords brisés, et, quand elle eut fini, il recommença tout le morceau, tandis que, joyeuse, elle donnait sa pleine voix, comme une fauvette en liberté.
M. de Kercoëth observait cette scène avec stupeur: un nuage rosé courait sous la pâleur d'Yvonne, elle souriait à quelque invisible chœur céleste; quant à Robert, à peine l'avait-il regardé le jour de l'accident. Tout à l'heure, dans son cabinet, l'ombre lui voilait le visage. Mais, à mesure qu'il l'examinait, des frissons le secouaient jusqu'aux moelles. La longue cohabitation avec une folle ne l'atteignait-elle pas dans sa raison? Car son trouble était absurde. Parce que ce jeune homme était blond et remarquablement beau, ce n'était pas un motif pour y retrouver le type distinctif de ceux de sa race. L'eût-il du reste, que prouverait ce hasard? Toutes les ressemblances de la terre n'empêchaient pas le pauvre petit Hughes de dormir sous son tombeau mouvant. Mais cette ressemblance était pourtant bien réelle. Il en éprouvait du bonheur, sans savoir pourquoi; mirage, illusion, rêve d'insensé, qu'importe? Ah! le doux étranger qui s'implantait en vainqueur dans sa solitude, par les services inoubliables, par la sympathie réciproque les poussant les uns vers les autres! Au péril de ses jours il arrachait la marquise à la mort; il la sauvait de nouveau en la rattachant, par l'harmonie, à une existence misérable sans doute, vide de pensées et de joies, mais qu'Alain eût voulu prolonger de toutes les minutes de la sienne propre. Quoi d'étrange si, de lui à Robert, un lien se formait, presque aussi fort que ceux du sang? Quand Robert, tout à l'heure, lui envoyait son regard de triomphe, ils avaient échangé un monde de sentiments, s'étaient compris sans se parler, fondus en un dévouement unique, heureux tous deux, guettant l'éveil de l'âme et la fuite des torpeurs mortelles.
Yvonne s'était animée enfin, perdait la raideur de ses mouvements automatiques; l'intelligence sommeillait toujours, mais une étincelle de l'ancienne lumière intérieure jaillissait, comme ces points d'or aperçus la nuit qui révèlent au voyageur égaré les prochaines demeures des hommes.
Robert resta longtemps au piano. Tantôt la folle écoutait, tantôt elle chantait. De peur de rompre le charme, il n'osait lui adresser la parole. Quand il la vit épuisée, il se risqua:
—Madame, vous devriez prendre quelque nourriture. Nous recommencerons après.
—Ensemble alors? dit-elle gracieusement.
—Si vous le voulez.
En un instant, le maître d'hôtel, averti, eut apporté ce qu'il fallait. Yvonne se mit à manger de bon appétit. Robert consultait le marquis du regard et la servait; elle recevait ses soins avec une évidente satisfaction, ne paraissant pas prendre garde que d'autres personnes fussent près d'eux. Elle s'inclina vers le jeune homme:
—J'avais faim, j'avais soif.
Elle eut un rire d'enfant, fredonna quelques notes, puis, s'adressant au marquis:
—Monsieur de Kercoëth, demanda-t-elle sur un ton de cérémonie, comment ne vous asseyez-vous pas à ma table?
—J'attendais votre permission, Yvonne.
Elle lui tendit le front:
—Embrassez-moi, monsieur. Il y a si longtemps que je ne vous ai vu!
Il obéit, radieux d'être reconnu. L'un près de l'autre, Robert trouvait qu'ils faisaient un couple exquis. Tout à coup, elle repoussa les plats et, d'une voix caressante:
—Alain, dit-elle, rejouez-moi l'andante, je vous prie.
M. de Kercoëth n'était pas musicien. Il fit signe à Robert, qui courut au piano. Elle approuvait de la tête, l'air satisfait, se reprenant aux friandises du dessert, suivant le rythme de la mélodie. Puis elle s'étendit sur sa chaise longue et, dès que Robert approchait de la fin: «Encore, suppliait-elle, jouez toujours, Alain, toujours...» On aurait dit un enfant que l'on berçait. Son corps souple ondulait en mesure, tout l'être vibrait avec les harmonies plaintives et s'alanguissait peu à peu sous les notes alanguies, bientôt mourantes, comme les derniers échos d'une harpe éolienne. Elle s'était endormie.
Les deux hommes sortirent de la chambre, sur la pointe des pieds, en retenant leur souffle. Dehors, Alain se jeta dans les bras de Robert.
—Ah! mon ami, mon enfant... D'où venez-vous? Oui, c'est Dieu qui vous envoie, car il y a là un miracle.
—Me permettez-vous de revenir?
—Vous permettre!... Je vous en conjure.
—Merci, monsieur... Depuis que j'ai eu le bonheur de voir madame de Kercoëth, mon rêve était de la servir comme le dernier de ses serviteurs.
Le marquis le dévorait des yeux, toujours obsédé par cette ressemblance, par le souvenir plus lancinant que jamais du fils mort qui promettait d'être si beau. Il aurait le même âge. Robert comprit que la pensée du petit Hughes passait entre eux.
—Vous avez forcé mon cœur, il est pour vous celui d'un père.
—D'un père! balbutia Robert en se détournant pour cacher son trouble.
Avec un geste fou, il saisit les mains du marquis, y colla ses lèvres et s'enfuit, tant il avait peur de crier:
—Mais regardez-moi donc: je suis bien votre image et bien votre fils!
VIII
En rentrant au pavillon, Robert trouva un mot de la duchesse de Serples: elle traversait Paris, venant d'Évian et sur le point d'aller en Sologne pour la saison des chasses; la baronne dînait chez elle avec des amis communs; elle le priait d'accompagner madame de Randières. Jusqu'ici Robert s'était refusé à suivre Léonie dans le monde. La volte-face des Maubryan devant l'irrégularité de sa position n'était pas pour lui donner grande envie de se départir d'une réserve prudente. Mais un attrait le gagnait à la vieille duchesse, la peine qu'elle prenait de lui écrire leva tous ses scrupules. Ils le ressaisirent en bloc dès qu'il eut, avec Léonie, franchi le seuil des salons. A de certains sourires, un frisson lui courut sur l'épiderme. Une douzaine de personnes étaient disséminées autour de la duchesse. Celle-ci le présenta d'un air de bienveillant intérêt, les visages se composèrent par enchantement. Elle l'entretint quelques minutes, puis le confia aux soins de son petit-fils, Urbain de Martigue, gentil garçon de l'âge de Robert, qui s'occupa cordialement de l'artiste. Mais, derrière les éventails, des mots se chuchotaient, mal entendus par Robert, qui l'inquiétaient pourtant, car il les devinait à l'adresse de madame de Randières. Aussi l'amabilité d'Urbain s'épuisait-elle en pure perte, quand un grand tapage de jupes marqua l'apparition de la vicomtesse de Lerdre, la vertu court-vêtue dont avait glosé l'irrespectueux Willmann. C'était un astre de fraîche date, escorté de satellites d'honneur, comme tout astre de conséquence. Urbain, un des plus fidèles, alla tournoyer dans son orbite, et Robert fut happé par un mélomane enthousiaste du talent qui... du talent que... Les mélomanes sont une espèce dangereuse, ils ne lâchent plus. Robert dut subir toutes les formules de l'admiration, doublées d'un étalage de science passablement fastidieux. Son interlocuteur se trouvait flatté d'obtenir une attention scrupuleuse. Il pouvait en rabattre, les oreilles ouvertes devant lui étaient uniquement prises à la causerie de deux femmes placées tout près, l'une, la sèche et maigre chanoinesse de Guderille, avec ses yeux perçants et ses lèvres amères, l'autre, madame de Lunney, avec sa beauté discutable et son indiscutable bonté; la chanoinesse, dragon des mœurs, confiait à sa voisine ses indignations.
—Des horreurs, ma chère, des horreurs! Elle-même serait incapable d'étiqueter ses amants. Un imbroglio, toute une escadre.
—Par allusion au dernier, le contre-amiral? dit en souriant madame de Lunney.
—Au dernier? Chi lo sa! c'est comme si vous vous figuriez que Kercoëth a été le premier. Quand je pense que la duchesse la reçoit! Elle n'ignore rien pourtant.
—Madame de Randières ne s'est jamais affichée.
—Vraiment? Et la jalousie de la marquise de Kercoëth?
—Rivalité de jolies femmes. Léonie a été remarquablement belle, elle l'est même encore. Qu'elle ait eu des tentations, c'est dans l'ordre; qu'elle y ait succombé, c'est dans sa nature. Mais elle a sauvé les apparences. Mettons qu'elle est habile.
Le dragon leva au ciel son regard puritain. Voilà comme les mœurs se perdent! une tolérance scandaleuse, la résolution de ne voir clair que si l'on vous crève les yeux. Ayez donc de la vertu!
—Ma chère, vous dites des choses épouvantables. De pareilles théories, c'est la fin des fins. Aussi la contagion gagne-t-elle. Témoin cette petite de Lerdre que s'arrachent tous ces imbéciles, Urbain de Martigue en tête. Une mariée de ce printemps, qui déjà ne sait plus où ramasser son bonnet... Une autre baronne de Randières, avec le même avenir et la certitude de trouver un jour chez une autre duchesse de Serples autant d'égards.
—A la condition d'avoir autant de prudence.
—Cela vous suffit? Tenez! vous parlez comme une pécheresse.
—Vous me faites trop d'honneur, répliqua tranquillement madame de Lunney.
Pas une phrase ne s'était perdue pour Robert. Le passé honteux de Léonie ne lui laissait plus un doute. Madame de Lunney, malveillante de parti pris, comme la chanoinesse, il aurait pu croire à de la méchanceté; mais elle ne témoignait aucun sentiment hostile, elle acquiesçait simplement à de sanglantes accusations. Il s'étonna de les raisonner avec ce sang-froid qui repoussait l'excuse; il souffrait, son dégoût était plus fort que la révolte de son affection; il se demandait avec terreur si la boue de son origine submergeait toute indignation généreuse. Lui qui s'efforçait de vénérer cette femme à l'égal d'une mère, dans l'écroulement du respect ne devait-il pas être en proie à la douleur, au lieu d'analyser les faits brutaux qu'il venait d'apprendre?... Au bout des salons en enfilade, les portes s'ouvrirent sur l'immense salle à manger. Le mélomane courut à la chanoinesse. Robert, derrière un groupe d'habits noirs, assista au défilé des couples, assez près de la duchesse, qui, au bras d'un grand vieillard, laissait passer ses invités. Alors le frappa ce soufflet:
—Le jeune homme que madame de Randières traîne après elle est-il son fils ou son amant?
La duchesse tressauta.
—Y pensez-vous, mon cousin?
Le cousin était abominablement sourd. Il continua en brave, sur un ton qu'il supposait discret, sonore comme une fanfare:
—Ne me foudroyez pas ainsi, je vous demande... Elle a toujours eu la rage des blonds, à commencer par Kercoëth.
Urbain, sur un signe de sa grand'mère, s'approcha vivement avec la comtesse de Lerdre et présenta l'artiste que l'évaporée entraîna, mit près d'elle à table, parlant, riant, cherchant à l'étourdir, tandis que le sourd, à droite de la duchesse, soupçonnant enfin une lourde bévue, se retranchait dans sa dignité d'homme susceptible. La duchesse lui avait labouré les côtes, seule voie par où l'on eût accès en son entendement. Ce fut d'abord pour sa vieille amie que madame de Lerdre s'essaya au rôle du Léthé; la charmeresse poursuivit son manège pour Robert lui-même. Celui-ci, quoiqu'il essayât de réagir, ne parvenait pas à reprendre ses esprits; coup sur coup, on l'atteignait trop profondément. La vicomtesse, se piquant à la tâche, recueillit çà et là de simples monosyllabes. Cependant il fut bientôt plus prolixe.
—Seriez-vous assez bonne pour me dire le nom de ce monsieur, là-bas?
—Celui de gauche?
—Non, l'autre.
Le son de voix, en dépit d'une apparente indifférence, avait comme un brisement. Pauvre garçon! Si ce n'était pas une pitié!... Et joli, avec cela, un vrai cœur.
—Vous vous occupez des vieillards? Soit dit sans reproche, je trouverais plus spirituel de me donner la préférence. On m'a gâtée sous ce rapport, mais vous ne me gâtez guère. Je ne vous inspire pas. Vous êtes difficile. Vous aimeriez peut-être mieux la vieille Guderille? Savez-vous comment l'appelle cette peste de Willmann? l'hermine.
—A-t-il des fils?
—Willmann?
—Ce monsieur.
—Nous y revenons. C'est tout à fait une passion. En quoi cela vous intéresse-t-il?
—En rien. Curiosité pure. Je demande...
—J'ai entendu et je réponds, ce que, par parenthèse, vous négligez de faire depuis le commencement du dîner. Il n'a qu'un petit-fils, lequel est à Londres pour le quart d'heure, à moins qu'il ne soit autre part. On ne sait jamais.
—Il s'appelle, ce petit-fils?
—Le vicomte de Lerdre.
—Votre...
—Oui, mon mari... dit-on.
Robert fronça les sourcils. L'accaparement charitable dont il s'était vu l'objet, à sa grande surprise, avait pour cause l'insulte entendue; cette jeune femme cherchait à l'en distraire. Et c'était à elle qu'étourdiment il posait des questions. L'insulteur était le grand-père du mari; évidemment, elle allait prendre ombrage de son insistance. Il s'efforça de donner le change et devint, à partir de ce moment, un voisin acceptable; il riait enfin, causait, parlait théâtre et musique, ce qui n'empêcha pas la vicomtesse, en sortant de table, de courir tout conter à madame de Serples.
—Me voyez-vous déjà veuve? Si encore j'étais sûre... mais il est capable de se faire tuer. Ce serait bien dommage, car il est gentil.
La duchesse sut gré à Robert de n'avoir fait aucun esclandre chez elle. Mais plus il se contenait, plus elle le sentait résolu à obtenir une réparation. Aussi avait-on idée de ce vieux comte de Lerdre criant une pareille chose à tue-tête! Elle appela Robert, le garda longtemps près d'elle, autant par sympathie que pour marquer à tous l'estime particulière où elle le tenait. Quoique la douceur de ses paroles, ses délicates attentions ne pussent cicatriser la blessure, Robert la portait en vaillant; elle lisait en lui la révolte contenue de sa fierté aux abois, le défi d'une âme sans reproche, impatiente de la honte; cependant, son pur regard, quand il rencontrait madame de Randières, se troublait, des rougeurs ombraient alors ce front de marbre; le malheureux enfant, comme il devait souffrir!
Cruellement, en effet. Il se demandait s'il était possible que, hanté ainsi que d'un instinct par le culte de l'honneur et celui de la mère idéale, la mère chaste et sublime, une Yvonne de Kercoëth, il fût le fils de la baronne de Randières. «Son fils... ou son amant,» disait M. de Lerdre. Un insupportable malaise l'avertissait des curiosités en éveil, le chuchotement des voix lui semblait un bourdonnement d'outrages, l'amplification sourde de la phrase brutale; il souriait à la duchesse, une tempête grondait en lui. Non, elle ne pouvait être sa mère, celle qui l'abandonnait d'abord, puis le recueillait comme un étranger, celle qui l'exposait à de pareils soupçons. Être l'amant... l'amant payé! Certes, elle devait bien prévoir cette monstruosité-là, et, tranquille, sans un remords, elle le condamnait au mépris public. Avec une grâce infinie, la duchesse l'entretint de son plaisir à le recevoir, de ses craintes que sa maison un peu morose de vieille femme ne l'effarouchât, de son désir qu'il y revînt pourtant, surtout qu'il ne se repentît pas d'être venu ce soir. Ils se comprenaient l'un l'autre, sans une seule allusion plus directe aux choses où peinait leur esprit. Il devinait ses réticences, elle entendait sa réponse intime: il ne regrettait pas d'être venu, il lui garderait avec le souvenir ému de ses bontés une reconnaissance profonde, car chez elle on lui avait rendu un triste mais grand service, on lui ouvrait les yeux.
—Monsieur, dit-elle, je ne pars que dans trois jours et voudrais causer avec vous; je vous attends après-demain, à quatre heures.
Léonie s'étonna, quand Robert la mit en voiture, de son refus de l'accompagner.
—Où allez-vous donc?
—Chez Willmann.
—Il m'en veut toujours à cause des Laffont, pensa-t-elle.
Robert marchait de l'allure rapide des gens qu'obsède une idée. Il eut le désappointement de trouver porte close chez Willmann, le bohème s'offrait une villégiature sur les hauteurs de Meudon. Il se remit à marcher, au hasard, sans but, tout aux événements de la soirée. Ses incertitudes lui devenaient intolérables, le délai réclamé par madame de Randières n'était plus admissible, il fallait en finir; dès le lendemain, il demanderait une explication catégorique, quels liens les unissaient, quels droits elle avait sur lui; une fois fixé, il s'inspirerait de sa conscience pour arrêter un plan de conduite. L'air froid de la nuit et la fatigue d'une longue course ayant calmé ses nerfs, il rentra et s'endormit du sommeil lourd des cerveaux trop surmenés.
Quand il s'éveilla, le soleil filtrait à travers les persiennes. Ses pâles rayons lui rappelèrent ceux de la veille, à peu près à la même heure, dans le cabinet du marquis de Kercoëth. Tandis qu'il évoquait ce souvenir et la haute stature d'Alain et le prodige de la folle calmée, l'angoisse récente lui revint avec toute l'acuité de souffrance de son orgueil blessé, de sa détresse solitaire. Alors, poussé par un de ces instincts qui dominent sans qu'on cherche à les raisonner ou à les comprendre, il se leva rapidement et, quelques instants plus tard, il sonnait à la porte de M. de Kercoëth.
La poignée de main qui l'accueillit, la voix grave et douce qui souhaitait la bienvenue ramenèrent en lui une paix profonde. Il oublia ses propres impressions pour ne songer qu'à Yvonne et à la joie de la revoir. M. de Kercoëth le considérait avec une émotion contenue, un trouble de plus en plus grand, comme si, depuis vingt-quatre heures, toutes ses pensées eussent, en dépit de la raison, bâti quelque chimérique espérance. Robert ne se rassasiait pas de sa vue. Et ces deux hommes faisaient des efforts pour ne se pas jeter dans les bras l'un de l'autre. Ils ne parlaient que de la marquise. Robert racontait son admiration pour l'amour maternel de madame de Kercoëth, il répétait son rêve de la servir comme le dernier de ses serviteurs, afin—non de consoler, tâche impossible—mais de bercer son mal. Il disait que ce rêve, maintenant, touchait à la réalité, puisque le marquis y donnait son consentement. Et, la gorge serrée, la respiration courte, Alain écoutait, n'osant dire un mot, de peur que la cruelle et chère illusion ne s'évanouît tout à coup.
Annick l'envoya prévenir que la malade se trouvait en proie à une agitation extraordinaire, déchirait les tentures, renversait les meubles, poussait des cris.
—Mon Dieu! mon Dieu! dit Kercoëth. Moi qui commençais d'espérer!
—Monsieur, supplia Robert, permettez-moi de vous suivre.
Le marquis sans répondre prit son bras. A mesure qu'ils approchaient, la clameur se faisait plus distincte, tantôt plaintive, tantôt furieuse.
—Vous allez assister à un triste spectacle, soupira-t-il.
Devant la porte de la folle, deux domestiques se tenaient prêts à porter secours. Kercoëth fit entrer Robert. Près de la croisée, dans une confusion de meubles épars, de coussins lacérés, Yvonne debout, les mains tendues au ciel, criait d'une voix déchirante: «Il est là... tout près... je l'entends... je le veux.» Elle saisit à poignée les boucles en désordre sur ses épaules, y crispant ses doigts, reculant jusqu'au milieu de la pièce, ondoyant avec une grâce féline et se ramassant enfin sur elle-même pour bondir vers la fenêtre. Kercoëth devina son intention et l'enlaça. Un instant, elle resta immobile, les yeux fermés. Elle écoutait le silence. Un brusque mouvement la dégagea: les paupières relevées, elle venait d'apercevoir Robert. Elle repoussa son mari.
—C'est Alain, dit-elle. Laissez-moi, monsieur. Il faut que je lui parle.
Le véritable Alain défaillait. La ressemblance qui le harcelait depuis la veille était donc bien frappante, puisqu'elle apparaissait même au pauvre être privé de raison. Yvonne contemplait Robert; coquettement, elle rejeta derrière ses épaules le voile des lourds cheveux.
—Vous lui avez échappé, Alain? conjura-t-elle d'un ton indéfinissable.
—Oui, chuchota Robert aussi ému que le marquis.
—Elle vous poursuivra encore.
—N'ayez pas cette frayeur.
—Cette frayeur?
Les mots, en arrivant, semblaient mourir, ainsi qu'un écho, dans on ne savait quel vide béant sous les tempes charmantes. Elle saisit la main du jeune homme et l'appuyant à son front:
—Je suis brisée, Alain.
Robert la sentit chanceler. Il l'enveloppa d'un bras protecteur.
—Vous usez vos forces. Soyez calme.
Avec mille précautions, plein d'un respect attendri, chancelant d'ailleurs lui-même, il la posa sur la chaise longue. Elle se laissait faire, obéissante, soumise, tenant toujours cette main qui détendait tout son être. Le marquis suivait la scène éperdument.
—Alain, dit tout à coup Yvonne, entendez-vous Hughes? Où est-il?
—Reposez-vous, balbutia Robert. Il dort.
Elle souriait. Des mots inintelligibles entr'ouvraient ses lèvres, doux comme la caresse faite aux berceaux.
Le valet de chambre du marquis vint lui parler à l'oreille. Kercoëth eut un geste de surprise et sortit aussitôt.
Yvonne, à présent, n'avait plus besoin de Robert. Le sommeil réparateur était descendu sur elle. Il la contempla longuement, mit un pieux baiser furtif au bout des doigts de neige et quitta la pièce à son tour. On le prévint que le marquis était occupé. Il chargea de l'avertir qu'il reviendrait dans la journée.
Lorsque Alain franchit le seuil de son cabinet de travail, il ne se possédait plus. Quoi! Jean Marie Auvray à Paris! Jean-Marie qui jamais ne voulait quitter la mer, quoiqu'on l'en suppliât, qui refusait obstinément de se faire relever du vœu. Ébranlé par les émotions subies depuis la veille, Alain se jeta au cou de son frère de lait.
—Toi!... Vite, vite, qu'y a-t-il?
—Sainte Anne d'Auray nous a exaucés.
Le marquis devint pâle comme un suaire. Cette nouvelle, n'était-ce pas le corps du petit Hughes rendu par les flots? Alors, tout ce qui lui affluait au cœur d'espoirs, d'imaginations, chimères que la vue d'un être vivant permettait de retenir, tout était l'œuvre d'une réalité menteuse. Il dit, avec des tremblements dans la voix:
—Tu as retrouvé?...
—Oui. Aux aiguilles de la Corne, parmi les brisants, où ma barque a coulé à pic.
—Aux aiguilles de la Corne! C'est là que ton père découvrit le chapeau et le tablier.
—Parfaitement, approuva Jean-Marie. Donc, je me noyais. Les roches me labouraient la tête et le corps. En m'enfonçant sous les vagues, je me disais: «Tu es f... tu es perdu.» Mais je gardais malgré tout ma confiance en sainte Anne. Je refaisais le vœu, parce que, vous savez, la dernière prière d'un mourant...
—Mon brave Jean-Marie, dit Kercoëth en posant sa main blanche sur la rude épaule du marin, comme tu m'aimes!
Le pêcheur planta sur son maître un regard de chien fidèle.
—Tout de même, déclara-t-il. Mais il faut vous rendre cette justice: vous le méritez bien. Pour lors, je barbottais ferme quand deux bras m'empoignent. Dame! je ne les ai guère sentis, un poids m'étouffait, et j'avais dans les oreilles tout le tintamarre de l'Océan. Joli quart d'heure, je vous en réponds. Peu à peu voilà que je respire, j'aperçois la bonne lumière du bon Dieu et, en face de moi, vous.
—Moi?
—Vous, à vingt ans. Sainte Anne d'Auray est une fameuse sainte. «Va là,» on y va, et ça y est. Car je n'ai pas besoin de l'ajouter, c'est votre fils.
—Vivant?... Voyons, Jean-Marie...
—Puisque c'est votre portrait, puisqu'il ne sait pas où il est né, puisqu'il se rappelle seulement qu'il est né aux bords de la mer, d'où on l'a emmené pour être pâtre chez des paysans.
—Un enfant trouvé?
—Sans père ni mère, élevé par la baronne de Randières.
Alain eut un soubresaut:
—Hein? par la baronne de...
—Ah! vous pensez comme je pense, à présent. Est-ce naturel, cette ressemblance chez cette femme? Il était à Karenthal avec elle. Legouet le traite comme son maître, la baronne comme son fils. Ce n'est pas tout. Le soir même de mon naufrage, devinez qui Guilmette a rencontré près des barques: madame de Randières. Elle l'a reconnue, malgré son capuchon et deux ou trois voiles, mais l'autre n'a pas reconnu Guilmette. J'avais dit à la petite: «Va-t'en prendre les avirons de la seconde barque; nous les donnerons à la chapelle en cadeau, car nous n'avons plus à tenir la mer.» Guilmette exécutait la consigne, quand madame de Randières l'accosta: «Mon enfant, vous savez, les Auvray?—Oui, madame.—Ils ont eu un malheur aujourd'hui. Leur barque s'est perdue.—Oui, madame.—Je désire leur venir en aide, s'ils ont besoin d'en acheter une autre, à cause d'un vœu dont j'ai entendu parler.—Vous êtes bien bonne, madame; mais le vœu est exaucé, ils n'auront pas besoin d'acheter une autre barque.» Le lendemain, avant le lever du jour, il ne restait plus à Karenthal que mademoiselle de Gauleins et Legouet. Madame de Randières avait disparu, avec le petit comte Hughes.
Ces détails multiples offraient une précision, en tout cas une concordance étrange. Kercoëth était ébranlé. D'autre part, comment admettre que son fils fût resté quinze ans, à son insu, entre les mains de madame de Randières? surtout, si elle avait commis le crime de le lui prendre, qu'elle l'eût pris pour l'adopter? Non, elle le haïssait trop, elle haïssait trop Yvonne et jusqu'à l'innocent... elle n'aurait pas eu de pitié, elle était à un de ces moments où l'on accepte même une monstruosité; mais, le moment passé, le temps écoulé, sa colère se fût évanouie, elle aurait frémi de briser froidement deux existences, jour par jour, en assistant de loin à leur brisement; elle était vindicative et violente, mais non sans cœur.
Alain pensait tout haut, ce qui avait le mérite de tenir Jean-Marie au courant d'impressions que d'ailleurs il ne partageait pas. Le marin ne cherchait guère sa route dans le dédale des observations psychologiques; il avait coutume d'aller droit devant lui.
—Monsieur le marquis, dit-il, rappelez-vous le pâtre des dunes. Il a d'abord parlé d'un enlèvement par deux femmes, du côté de la falaise rompue, pendant que les bohémiennes disaient la bonne aventure à la gouvernante.
—Il s'est rétracté.
—Ce qui prouve qu'il a menti au moins une fois.
—En tout cas, je saurai quel est ce jeune homme qui habite avec madame de Randières.
—Et qui se nomme Robert.
Robert! D'un bond Alain gagna la porte, laissant Jean-Marie stupéfait. C'est de Robert qu'il était question? Il ne doutait plus, ah! non certes, il ne doutait plus. C'était son fils, la créature qui le frappait comme le type idéal de sa race. Il s'expliquait son trouble en le contemplant, l'empire exercé sur Yvonne et cette tendresse où s'avivaient les regrets paternels, quand il posait les yeux sur lui. C'était son fils, l'être si beau, vaillant et tendre, qu'Yvonne appelait Alain! On le perdait gracieux petit ange, l'esprit encore enveloppé des nimbes du paradis; il le retrouvait radieux d'intelligence, de grâce et de force, tel qu'il le pouvait rêver, chair de sa chair, ce fils dont depuis si longtemps il était affamé, que maintenant il voulait manger de caresses. Mais Robert était parti. Il lui sembla qu'il le perdait une seconde fois, qu'il éprouvait de nouveau l'affreux déchirement, sur la falaise de Kercoëth, le matin où le père Auvray rapportait, des récifs de la Corne, les épaves disant la fin tragique.
Léonie, dans son boudoir, parcourait un roman dont elle ne lisait pas une ligne, ennuyée de n'avoir pas encore vu Robert. Il n'avait pas déjeuné avec elle, n'était même pas venu s'informer de sa santé; que se passait-il? La rancune à propos des Laffont? Puisqu'elle avait promis... ou à peu près. Elle entendit marcher et se crut enfin au terme de ses impatiences. C'était un valet de chambre porteur d'une carte.
—Ce monsieur assure que madame la baronne l'attend.
Au simple examen de la carte, Léonie était demeurée sans voix.
—Faut-il introduire?
Avant qu'elle pût protester, fuir, échapper à la résurrection, le marquis de Kercoëth s'avançait vers elle. Il était pâle. Ses cheveux blancs donnaient au visage toujours jeune une majesté dont elle fut frappée. Il y avait quinze ans qu'ils ne s'étaient rencontrés, et cet homme, transformé par la douleur, elle sentait une épouvante à le voir surgir tout à coup. C'était sa victime, c'était surtout son ennemi. La crainte d'une défaite, plus que le remords, l'assiégeait.
—Vous, monsieur? J'étais loin de prévoir... Cependant il était inutile de forcer les portes, elles se seraient ouvertes devant vous.
—Aussi n'ai-je pas attendu l'ordre d'être introduit. Vous deviez bien penser, en effet, que tôt ou tard il me faudrait une explication.
—A quel sujet?
—Au sujet de mon fils Hughes.
—Vos gens de Kercoëth vous ont renseigné dès le premier jour. Ils disent que je l'ai assassiné, répondit-elle avec insolence, les bras croisés, debout, la taille bien cambrée, défiant le marquis du regard.
—Vous ne l'avez pas assassiné.
—C'est heureux.
—Mais vous l'avez volé. Il habite sous votre toit.
Léonie eut un éclat de rire qui sonnait horriblement faux. Elle se recula pour se soutenir à la cheminée, le sol se dérobait sous elle.
—Vous parlez de Robert, je présume.
—Nierez-vous qu'il soit mon fils?
—Vous avouez!... Ah! je devrais... Non, je resterai calme. Seulement, vous comprenez à présent ce qui m'amène.
—Si peu que je vous serai obligée d'être plus clair.
—Je viens chercher mon fils.
—De quel droit?
—Parce que je suis son père.
—Que suis-je donc, moi?
—Vous!...
—La mère, monsieur, cela compte-t-il, ou non? Elle le vit chanceler; sa voix monta, stridente: Par un concours de circonstances qui m'échappe, vous apprenez l'existence de cet enfant, votre premier mouvement est de me croire criminelle. Savez-vous qui l'est, de nous deux? C'est le fils de votre chair, vous en concluez que ce n'est pas celui de mes entrailles. Et il vous le faut, comme s'il ne me le fallait pas! Vous venez chercher Robert? Qui s'est occupé de lui, depuis qu'il est au monde? Vous ou moi? Pas plus que je ne peux lui donner mon nom, vous ne pouvez lui donner le vôtre; mais il y a entre nous cette différence que, de longues années, j'ai vécu avec sa pensée, tandis que vous ignoriez jusqu'à son existence. Il serait étrange qu'à la dernière heure ce scrupule vous prît d'être un père, surtout qu'il vous autorisât à me donner des ordres, comme s'il restait rien de commun entre la baronne de Randières le marquis de Kercoëth.
—Ce qui serait encore plus étrange, repartit Alain, ce serait d'admettre votre silence avec moi, lorsqu'un mot...
—Étais-je libre?
—Je l'étais, moi. Vous m'avez contraint à me marier.
—Nous étions perdus autrement. Rassemblez vos souvenirs, monsieur. A cette époque, je ne jouais pas seulement ma vie, je jouais celle de mon enfant. Vous dire la vérité, c'était lier votre honneur. Je m'y suis refusée, non pour vous ni pour moi, mais à cause de l'être innocent qui venait de nous et qui serait mort avec nous. Voilà pourquoi je me suis tue et vous ai poussé au mariage.
Alain ne protestait plus, ces révélations l'écrasaient.
—Depuis, continua la baronne, vous m'avez fui. Vous vous êtes enfermé dans vos joies de fiancé heureux, d'époux, que sais-je! Vous avez voyagé, vous n'êtes rentré à Kercoëth que pour la naissance de votre fils légitime. L'héritier du nom, vos nouvelles ivresses vous rendaient si fier que votre mémoire même s'était débarrassée de moi. J'étais impitoyablement et toujours rebutée. Quel accueil eussent reçu mes confidences?
—Je ne me suis jamais dérobé à un devoir, si lourd qu'il fût, dit gravement le marquis. Douter de moi, c'était me faire injure.
—Non, répondit madame de Randières avec un accent moins âpre, vaincue peut-être par le mirage de l'autrefois; non, je n'ai point douté de vous, mais votre sollicitude d'homme d'honneur, à défaut d'autres sentiments, m'eût été un supplice. Je ne voulais pas avoir de la pitié par l'enfant; je voulais reconquérir par l'amour un amour semblable au mien. J'ai tenté de lutter avec mes seules armes, j'ai été vaincue, alors je vous ai haï; j'ai même haï Robert, parce qu'il venait de vous. A la mort de Hughes, le désespoir d'Yvonne et le vôtre m'ont causé une atroce joie. Je l'ai crié à votre femme, c'était ma vengeance, je lui devais assez de larmes pour me réjouir des vôtres, et je me promis que jamais mon fils ne vous consolerait du fils d'Yvonne.