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Zézette : moeurs foraines cover

Zézette : moeurs foraines

Chapter 13: X
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About This Book

A portrait of the itinerant fair community centered on a hard-bitten animal trainer and his young daughter who help run a struggling menagerie. Daily routines, performances, uneasy animals, weather, and thin audiences show the precarity of their work; debts to a harsh moneylender and the bargaining among performers reveal economic pressures and solidarities. Episodes move between failed evenings, the feeding and handling of beasts, and a turn of fortune when outside money briefly restores prosperity, exposing the fragile cycles of survival and reputation within the traveling circuit.

X


Dès les premières étapes, François Chausserouge apprécia pour quelle large part l'expérience paternelle avait contribué à la prospérité de l'établissement.

Lors de la première tournée, il s'était toujours déchargé sur le vieux dompteur du soin de l'administration.

Maintenant c'était à Jean Tabary qu'était échue cette tâche plus lourde qu'on ne le supposait.

Or, bien que le jeune homme apportât dans l'accomplissement de ses devoirs une réelle conscience, son ignorance des petits détails du métier lui faisait commettre mille maladresses.

Il était en outre insuffisamment secondé par le nouveau personnel qu'il avait recruté; aussi le succès des premières représentations qui furent données s'en ressentit-il. La publicité était mal faite; les emplacements mal choisis, l'installation défectueuse.

Ou bien le service des vivres était mal assuré et il arriva par deux fois qu'on dût, à défaut de viande de cheval, mettre à sac les boucheries pour nourrir les animaux.

C'était dépenser en pure perte non seulement le bénéfice, mais les deux tiers de la recette, et au bout de trois semaines de voyage, après plusieurs séjours, il se trouva que les frais n'ayant pas été couverts, il fallut attaquer la caisse de réserve.

De plus, les animaux, confiés à des mains inexpérimentées, ne recevaient plus les soins indispensables.

Déshabitués des longues pérégrinations, plusieurs tombèrent malades, et un lion même succomba un peu avant d'arriver à Lyon.

Chausserouge comptait se refaire dans cette ville, en y donnant une longue série de représentations, mais il n'atteignit pas le résultat espéré, et au moment où il se préparait à continuer son chemin, une circonstance survint qui le força à prolonger son séjour.

Amélie qui, vaillamment, jusqu'à ce jour, avait supporté sans se plaindre les fatigues de la route, dut s'aliter.

Son état empira et le médecin, appelé aussitôt, ne jugea pas qu'il fût possible, malgré le courage qu'elle montrait, de repartir avant un mois.

Il ne pouvait venir à la pensée de Chausserouge de laisser sa femme dans une maison de santé ou un hôpital, puisque c'était pour elle qu'il avait entrepris cette longue tournée.

Il retarda donc son départ et ce fut pour rétablissement un désastre d'autant plus grand que, bien que la curiosité des Lyonnais fût émoussée et qu'il ne fût plus possible de compter sur de nouvelles recettes, il fallait néanmoins subvenir à l'entretien et aux frais si considérables que comporte une ménagerie comptant plus de soixante pensionnaires, hommes ou bêtes.

Chausserouge montra dans cette circonstance une abnégation et une résignation qui toucha profondément la jeune femme et lui fit presque oublier un passé qui pourtant lui avait été bien pénible.

C'est alors qu'elle se surprit peu à peu à ne plus mépriser autant Louise Tabary; sans se calmer, son ressentiment s'apaisait.

Elle était femme, elle avait aimé son mari; malgré ses torts elle le chérissait encore, et elle comprenait qu'une autre femme ait pu aimer François.

Sa jalousie et son respect de la foi jurée lui faisait blâmer cette liaison coupable; mais dans son besoin de pardonner, elle mit la faiblesse du dompteur sur le compte de la nature humaine, si prompte aux caprices et aux désirs irraisonnés.

Au fond, il l'aimait bien; il venait de le lui prouver en n'hésitant pas à sacrifier pour un temps sa passion et elle ne put s'empêcher de savoir gré à Louise d'avoir été l'instigatrice de cette résolution.

Cette excessive indulgence venant après les révoltes des premiers instants, ses doutes sur le mobile qui avait poussé la Tabary à suggérer à son amant l'idée de se séparer d'elle et d'obéir aux conseils du médecin, faisant ainsi preuve d'une abnégation rare chez une amoureuse, s'expliquait par l'état maladif où elle se trouvait, un secret pressentiment peut-être de sa fin prochaine et inéluctable.

Pendant les longues heures qu'elle passait seule, étendue sur son lit de douleur, sa pensée s'égarait; elle revivait les heures passées et l'excès de misère d'autrefois lui faisait trouver bien doux les soins attentifs dont elle était à présent l'objet.

Elle en arrivait à juger presque légitime le besoin qu'éprouvait Chausserouge d'aller chercher ailleurs un aliment à sa passion, puisque sa santé lui interdisait désormais de lui donner les satisfactions qu'il était en droit d'attendre de sa femme.

D'ailleurs, puisqu'elle restait son amie, sa meilleure amie, la mère de son enfant, puisqu'il l'aimait avec son coeur comme il venait de le lui prouver victorieusement, était-il juste de lui faire un crime irrémissible d'en aimer une autre avec ses sens?

Ce fut un phénomène curieux, bien fait pour exciter la sagacité des philosophes, que ce revirement subit chez la pauvre malade.

Elle se trouvait heureuse, après tant de déboires, d'une situation qu'elle n'était pas maîtresse de changer et contre laquelle, quelques mois plus tôt, elle s'était élevée avec indignation et violence.

Le même revirement s'opéra en même temps chez Chausserouge, et ces deux êtres se comprirent sans se donner le mot.

Durant les longues heures qu'il passait près de sa femme, plus tendre et plus dévoué qu'il ne l'avait jamais été, il parlait de Louise Tabary, de ses qualités, de sa franchise, des remords qu'elle avait montrés, de ses hésitations, et Amélie l'écoulait, sinon avec plaisir, du moins avec intérêt.

—Cette femme, pensait-elle, a suivi l'impulsion qui la poussait vers mon mari; elle a cédé, non sans avoir lutté, et elle a fait son possible pour faire oublier le chagrin qu'elle m'avait causé...

Eh bien! mon Dieu! puisque fatalement Chausserouge était destiné, de par son tempérament, à avoir d'illégitimes faiblesses, il valait mieux pour elle qu'il se fût rencontré avec cette femme trop facile peut-être, mais que la sincérité de sa passion excusait jusqu'à un certain point. Certainement Louise Tabary était calomniée, car elle avait du coeur.

Et comme Jean faisait preuve depuis quelque temps à son égard d'une condescendance à laquelle il ne l'avait pas habituée, lui témoignait des marques d'intérêt qui la touchaient, comme en outre, il affectait, malgré les embarras qu'avait suscités son administration défectueuse, un grand dévouement à la cause commune, elle revint peu à peu sur ses préventions à son égard.

Mais la paix ne régnait pas moins dans le ménage, à ce point que l'aveu lui-même du prêt important que le dompteur avait consenti à Louise Tabary, avant son départ, ne souleva de la part de la jeune femme aucune objection.

Elle ne pouvait qu'approuver son mari, puisqu'il avait cru bien faire.

Bref, Chausserouge eût été le plus heureux des hommes, si d'une part il eût pu concevoir l'espérance du rétablissement de sa femme, et si la prospérité de la ménagerie n'eût reçu aucun accroc.

Mais il ne faisait qu'entrer malheureusement, et il ne fut pas long à s'en apercevoir, dans une période de déveine.

Un mieux sensible, dû peut-être à la phase de quiétude morale dans laquelle vivait Amélie, s'étant manifesté, il donna l'ordre du départ, et le convoi reprit la route du Midi.

Nulle part, et pas même dans les villes sur lesquelles il comptait le plus, il ne retrouva son succès d'autrefois.

Il ne pouvait comprendre pour quel motif une froideur dédaigneuse remplaçait aujourd'hui l'enthousiasme des anciennes années.

C'était pourtant le même spectacle, augmenté d'attractions inédites, le même travail... Peut-être était-on blasé sur ce genre de divertissement... Toujours est-il qu'il continuait à ne faire que des recettes dérisoires, insuffisantes même pour couvrir les frais.

Partout, des demi-salles, un public sceptique que ne parvenaient à émouvoir ni la témérité de ses exercices, ni le dressage d'animaux jusque-là réputés indomptables.

Bref, il vint un jour où, sinon réduit aux expédients, du moins très gêné, il dut écrire à Louise Tabary et la prier de lui venir en aide en lui restituant une partie des sommes qu'il avait avancées.

Mais, à Paris non plus, les affaires n'allaient pas.

Louise avait employé son argent comme il était convenu. Elle avait fait de grands frais, agrandi son établissement, doublé, triplé son personnel; le succès n'avait pas récompensé son effort et Boyau-Rouge restait le maître de l'entresort le plus fréquenté et le plus à la mode de tout le Voyage. Pourtant elle n'avait rien négligé pour ramener la vogue.

Elle restait dans une situation identique, n'ayant pas encore perdu d'argent, mais se demandant si elle arriverait à en gagner.

Dans ces conditions et à son grand regret, il lui était impossible de répondre à la demande du dompteur et de mettre aucune somme à sa disposition.

Cependant il fallait en sortir.

Le dompteur ne voulait pas s'exposer à rester en panne avec sa ménagerie, loin de tout secours, dans un pays inconnu, où il n'avait aucun crédit à attendre.

Il se consulta avec sa femme et Jean Tabary et, d'un commun accord, il fut décidé qu'il se rendrait à Paris et que là il s'arrangerait pour contracter un emprunt qui lui permit de faire face aux obligations qui lui incombaient, en attendant une campagne plus heureuse.

—Le plus simple, dit Jean, ce sera de t'adresser à Vermieux. Il a prêté à bien d'autres sur le Voyage, puisque c'est son état... Il sait qui tu es, il n'ignore pas que ton établissement vaut de l'argent, tu auras de lui ce que tu voudras.

—Un usurier, dit Chausserouge en faisant la grimace.

—Usurier! Usurier tant que tu voudras! mais tu seras encore bien content de le trouver. Ma mère le connaît. Elle pourra te mettre en rapport avec lui. C'est le seul qui puisse te tirer d'affaire.

Profitant de son séjour à Cette, où il n'avait pas l'espoir de réaliser des bénéfices, il sauta en express et partit pour Paris.

Il tomba à l'improviste chez Louise Tabary; après l'effusion des premiers instants, après qu'il eut donné des nouvelles de sa femme, il expliqua sa situation embarrassée.

Justement, un nouveau revers et bien inattendu venait de frapper Louise.

Un nouveau règlement de police, concernant les fêles foraines, venait d'être mis en vigueur et les conditions imposées à l'industrie dite des entresorts, étaient à ce point inacceptables qu'elles allaient rendre impossible l'exercice de la profession, si elles étaient appliquées dans toute leur rigueur. Ah! quand la malechance s'en mêlait, ce n'était jamais fini!

En ce qui concernait l'intention de Chausserouge, Louise Tabary fut de l'avis de son fils.

Il fallait s'adresser à Vermieux, qui justement était à Paris en train d'opérer divers recouvrements.

—Et tu as de la chance, conclut-elle, car il passe la moitié de son temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu'à l'époque des échéances.

—J'aurai recours à lui... évidemment, dit Chausserouge, s'il m'est impossible de faire autrement, mais auparavant je veux épuiser tous les autres moyens qui peuvent s'offrir à moi. Or, pendant la route, j'ai eu une idée. Si je réussis dans l'entreprise que je vais tenter, je serai soutenu bien mieux que je ne pourrais l'être par Vermieux et en même temps cela me coûtera moins cher. Voilà: par ma mère, je suis ramoni. Tu sais qu'il existe, sur tout le Voyage, entre ramonis, une sorte de franc-maçonnerie, qui les oblige à se soutenir mutuellement. De là, leur grande force qui les met à l'abri de la misère, bien que tous les membres appartenant à cette race soient éparpillés sur tous les points de la France. Ils forment une association occulte, qui a pour chef Lamberty, le directeur du Miroir magique. C'est lui leur pape... ou leur roi, et ils lui obéissent, bien qu'il affecte des allures tout à fait différentes. A le voir, on le prendrait pour un beau monsieur et rien ne pourrait faire supposer l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il dispose. En dehors de sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse de réserve, car il y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment, et qui est destinée à venir en aide aux frères malheureux. Moi, je ne lui demanderai pas un secours, mais un prêt, avec hypothèque sur mon établissement; il ne court aucun risque et je ne prévois pas qu'il puisse me refuser. Il était très bien avec mon père; il a assisté à mon mariage... Le jour où nous avons réuni pour le célébrer tout le Voyage au Salon des Familles, à Saint-Mandé, il était là. C'est un temps dont on aime à se souvenir... Nous étions heureux... alors! Je le lui rappellerai. Oui, décidément; ça me coûtera moins... j'aime mieux ça...

Louise Tabary hocha la tête d'un air de doute.

—Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien que toi... Sans doute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela être de leur race... Tu n'en es qu'à moitié... par ta mère et puis, ta prospérité qui ne s'était pas démentie jusqu'à ce jour, t'a fait des jaloux... On ne sera pas fâché, et Lamberty le premier, de te savoir dans la crotte et on t'y laissera... On trouvera des prétextes pour te refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu demandes. Tandis qu'avec Vermieux, c'est une affaire que tu règles. Il ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y trouvez votre compte et vous ne vous devez rien l'un à l'autre. Crois-moi, ne perds pas de temps, et abouche-toi tout de suite avec Vermieux.

Mais Chausserouge persista; il tenait à son idée.

Le lendemain, il se présentait chez Lamberty, installé pour le moment sur le boulevard Clichy.

Lamberty était un homme gros et court; un long nez crochu partageait en deux son visage et ses joues étaient ornées d'une paire de favoris poivre et sel, très épais et célèbres sur tout le Voyage.

Une lourde chaîne de montre en or, ornée de breloques et de cornes de corail, s'étalait sur son ventre légèrement bedonnant; ses doigts velus, gros et courts étaient surchargés de bagues.

Indépendamment de la royauté qu'on lui attribuait, il jouissait d'une grande influence parmi les forains qui n'étaient pas de sa race.

On le craignait; à voir avec quelle facilité il obtenait les permissions et les autorisations qu'il demandait, on le soupçonnait d'avoir des attaches avec la police..

La vérité était que Lamberty, doué d'une intelligence peu commune et d'une activité sans pareille, connaissait son métier à fond et qu'il mettait les facultés les plus rares au service de son état.

Il était possesseur de plusieurs baraques qui fonctionnaient simultanément et personne mieux que lui ne savait prévoir la mode, découvrir et mettre en oeuvres des attractions nouvelles.

Il avait pour principe qu'il ne faut jamais fatiguer le public, tenir toujours sa curiosité en éveil, en apportant constamment une amélioration nouvelle à chacun des trucs dont il était l'infatigable inventeur. De là son succès.

Et si on le jalousait, on le jalousait tout bas, car on le savait homme à ne jamais oublier une injure ni un mauvais procédé.

Chausserouge le trouva dans sa caravane occupé à se raser le menton qu'il avait bleu comme un menton de cabot.

Lamberty reçut le dompteur avec de grandes démonstrations d'amitié, lui prodiguant les marques de sa sympathie, à ce point que dès le premier abord François augura très bien du résultat de sa démarche.

Mais dès que celui-ci aborda le récit de sa situation embarrassée, qui le faisait avoir recours à lui, le visage de Lamberty se rembrunit visiblement.

Quand il en vint à solliciter carrément le prêt d'une somme de dix mille francs, indispensable pour faire face à ses affaires, une impassibilité glaciale remplaça l'enjouement de la première minute chez le roi des ramonis qui donnait à ce moment les derniers soins à sa toilette.

Il réfléchit un instant, puis:

—Mon cher ami, dit-il à François, vous savez, je n'en doute pas, combien est grand mon désir de vous être agréable. Vous ne seriez pas ici sans cela... J'ai beaucoup connu votre père qui était un brave homme, un honnête homme dans toute l'acception du mot, et dont le nom restera comme une des gloires du Voyage... Je l'aimais beaucoup et il me le rendait un peu... J'ai connu également votre mère, une digne femme..., et ma famille était même alliée avec ses parents. Toutes choses que l'on n'oublie pas. Ce préambule pour arriver à vous dire que si je voyais la possibilité de vous rendre service, j'en serais trop heureux... Je suis rond en affaires... je vous dirais:

Vous avez besoin de dix mille francs... Je les ai... Les voilà!... Vous me les rendrez quand vous pourrez! Nous toperions, et ce serait fait. Avec vous, je ne serais pas inquiet. Malheureusement, il m'est impossible de vous faire la moindre avance. On se méprend beaucoup sur ma situation de fortune. On me croit très riche parce que je travaille beaucoup, parce qu'on voit mon nom partout, parce que je suis propriétaire de plusieurs établissements. On a tort, et c'est justement pour cela que je ne puis disposer d'un sou. Tout mon capital est éparpillé. C'est ainsi que je viens de mettre en oeuvre différents trucs qui me coûtent les yeux de la tête, un «Mer-sur-Terre», avec machine à vapeur, tangage et roulis, perfectionnement de mon invention, de plus, un «Chemin de l'Amour», une idée extraordinaire, mais prendra-t-elle? Un tonneau énorme, percé aux deux bouts, dans lequel sont disposées des banquettes sur lesquelles on attache les clients, hommes et femmes, et on roule le tout... C'est très drôle, mais ça donne mal au coeur... C'est justement ce qui m'inquiète... à moins que ce ne soit là une cause de succès! Bref, tous ces essais me coûtent gros et mon argent s'est immobilisé. Je vous raconte tout cela, mon cher ami, pour bien vous faire comprendre qu'il n'y a pas de ma part mauvaise volonté, bien au contraire, seulement...

Sur ces mots il s'interrompit, compléta sa phrase d'un geste découragé et se leva pour couper court, puis, voulant donner une conclusion définitive à sa tirade, dont il ne savait comment sortir sans se répéter, il tendit sa main au dompteur.

—Sans rancune, n'est-ce pas?

Mais ce n'était pas là l'affaire de Chausserouge. Il insista, affectant de ne pas comprendre que Lamberty lui donnait congé.

—Je suis trop du métier, répliqua-t-il, pour ne pas comprendre que vous avez des charges, des obligations et que le nombre et la variété de vos diverses entreprises ne vous permettent pas de disposer personnellement d'une somme aussi importante; aussi, en venant vous trouver, ce n'était pas à Lamberty que je voulais m'adresser, mais à celui qu'avec raison nous considérons, nous autres ramonis, comme notre chef. Moi aussi, vous le savez, je suis ramoni par ma mère et je n'ignore pas qu'il est de tradition, parmi ceux de notre race, de nous venir mutuellement en aide... Je n'ignore pas non plus que vous êtes le dispensateur suprême. Notez d'ailleurs que ma demande, si elle est agréée, ne videra pas la caisse commune. Ce n'est pas un secours, mais un simple prêt que je sollicite, remboursable aux époques qu'il vous conviendra et garanti par une hypothèque sur mon établissement...

Lamberty parut très visiblement ennuyé de la tournure que prenait l'entretien.

Il réfléchit un instant, puis avec un sourire contraint:

—Nous entrons dans un ordre d'idées tout différent. Mais tout d'abord laissez-moi rectifier quelques petites erreurs. Je ne suis pas, comme vous le dites, le roi, ni le chef suprême des ramonis... Ma situation sur le Voyage, l'origine de ma famille me donnent seulement une certaine autorité sur mes compatriotes... Ils me marquent de la confiance, ils me choisissent pour arbitre dans leurs contestations privées; ils m'ont institué leur trésorier et c'est moi qui suis chargé de répartir, entre les plus nécessiteux, certains fonds dont j'ai en effet la disposition. Mais il y a loin de cette situation à la royauté absolue que vous m'attribuez... Je dois compte de mes actes, je ne suis que le gardien fidèle des usages et des coutumes de nos pères... Eh bien! à ce titre encore, je ne puis vous venir en aide, attendu que vous ne remplissez pas les conditions... D'abord, vous n'êtes pas dans la misère, vous avez une surface, une installation qui vaut de l'argent, et les sommes qui vous seraient confiées manqueraient à ceux de nos frères qui sont dans le besoin... Nous sommes une Société de secours, non un Établissement de prêt... De plus, et c'est là même la principale et la meilleure raison; vous n'êtes pas des nôtres, vous n'êtes pas ramoni!

—Je vous demande pardon! répliqua vivement Chausserouge, ma mère était une vrai ramoni et vous venez de me dire que sa famille était alliée avec la vôtre.

—C'est possible, mais votre mère est morte depuis longtemps; votre père était originaire d'Auvergne, non du pays de Bohème, et le jour où, contrairement aux coutumes de notre pays, Maria à épousé Chausserouge, elle s'est séparée à tout jamais de ses frères pour prendre la nationalité de son mari. Et elle pouvait même s'estimer heureuse de n'avoir pas attiré sur sa tête les malédictions et les anathèmes de ses coreligionnaires.

Et Lamberty, pour mieux convaincre son interlocuteur, rappela en quelques mots les bases fondamentales sur lesquels s'appuyaient, depuis un temps immémorial, les usages des ramonis.

Chassés de leur pays, condamnés à une existence nomade, ils avaient néanmoins conservé leur autonomie, leur indépendance, parce qu'ils avaient su s'astreindre à une rigoureuse et sévère observation des traditions.

Tandis que les uns parcouraient les campagnes, exerçant les industries les plus humbles, raccommodeurs de porcelaine, rempailleurs de chaises, fabricants de corbeilles et de paniers, diseurs de bonne aventure, rebouteurs ou sorciers, gîtant au bord des routes, vivant à la grâce de Dieu ou plutôt aux dépens de la compagnie, maraudant un brin, mendiant ou braconnant à la barbe du champignol (garde-champêtre), les autres, de goûts plus raffinés ou plus ambitieux, avaient rejoint le Voyage, s'étaient installés et avaient eu des fortunes diverses.

Quelques-uns, les insouciants, continuaient à végéter dans les derniers emplois, étaient restés garçons de piste, musiciens ou chiqués; tandis que la plupart, comme lui, Lamberty, étaient arrivés, à force de travail, à acquérir à la fois de l'aisance et une certaine notoriété.

Mais, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils pussent appartenir, les raboins,—c'est le terme familier qui sert à désigner les ramonis sur le Voyage—sans exception obéissent à la même loi, et malheur à qui la transgresse!

Un raboin ne peut épouser qu'une fille de raboins, et encore ce mariage doit-il être dépourvu de toutes les formalités ordinaires.

Pas de mairie, pas d'église. Les futurs conjoints se réunissent devant le plus ancien de leur tribu,—car bien qu'errants, ils forment encore des tribus—qui les unit sans autre forme de procès.

Les ramonis ne sont d'aucun pays; ils sont raboins, voilà tout. Toujours par monts, par vaux et par chemins, ils échappent à tout recensement, et en fait d'impôts, ne payent que la patente obligatoire inhérente à leur état.

Ils négligent de faire inscrire leurs enfants à la mairie, esquivant par ce moyen la conscription et le service militaire.

Ils ne tombent sous la règle commune qui régit la société que le jour de leur mort. Ne pouvant faire disparaître le cadavre, ils doivent faire la déclaration de décès à la mairie du pays qu'ils traversent. Mais c'est là l'unique obligation à laquelle il ne leur est pas permis d'échapper.

Et s'ils sont parvenus à conserver ainsi leurs droits et leurs coutumes traditionnelles dans toute leur intégrité, ils le doivent à la sévérité avec laquelle ils punissent quiconque y contrevient.

Les anciens s'érigent en tribunal et rendent des arrêts sans appel.

Aussi était-il étonnant que le mariage de Maria, célébré jadis contrairement aux règles, n'eût pas donné lieu, de la part des ramonis, à des représailles justifiées par cette transgression.

De semblables mésalliances n'avaient-elles pas souvent donné lieu à des scènes sanglantes?...

Dernièrement encore une troupe de raboins n'avait elle pas attendu un soir, à Asnières, sur le bord de l'eau, un jeune homme qui devait épouser le lendemain une ramoni?

Ils l'avaient saisi, dépouillé, lardé de coups de couteau et jeté à la Seine.

Certes, lui, Lamberty, était loin d'approuver ces mesures extrêmes, mais il était, comme ses coreligionnaires, respectueux des coutumes anciennes.

On avait eu raison de laisser épouser Maria par Chausserouge, puisque tel avait été son bon plaisir, mais à partir du jour où elle était devenue la femme d'un chrétien, elle avait délibérément rompu tous les liens qui rattachaient à ceux de sa race.

Elle avait cessé d'exister pour eux et son fils n'avait pas qualité pour se réclamer d'un titre qui ne lui appartenait pas.

—De telle sorte, conclut Lamberty, que si je me permettais de passer outre, d'accéder à votre désir, je trahirais la cause que je suis chargé de défendre et je m'attirerais de justes remontrances que je ne veux pas encourir.

Chausserouge quitta tout penaud le directeur du Miroir magique.

Décidément, Louise Tabary avait toujours raison: elle avait prévu la réception qu'on venait de lui faire et c'était en connaissance de cause qu'elle l'avait tout d'abord engagé avec tant d'insistance à s'adresser à Vermieux.

Il rendit compte de sa démarche à sa maîtresse:

—C'est bien fait, répondit Louise, je t'avais prévenu, tu n'as pas voulu m'écouter... Pendant ton absence je n'ai pas perdu mon temps. Comme je prévoyais la réponse qu'on t'a faite, je me suis mise aujourd'hui en campagne et, ce soir, Vermieux sera là... je l'ai invité à dîner. Tu sais, joue serré avec celui-là. C'est un malin... Du reste, je serai là pour t'appuyer.

Chausserouge ne connaissait Vermieux que de vue et de réputation. Par ouï-dire, il le savait impitoyable et rusé comme un singe.

L'usurier passait pour avoir ruiné déjà pas mal de forains qui avaient voulu jouer au plus fin avec lui. De là la répugnance du dompteur à entrer en relations avec lui.

Vermieux fut exact au rendez-vous.

—Bonjour, garçon, dit-il à Chausserouge avec sa bonhomie cauteleuse, en lui tendant la main. Eh bien? Quoi donc? c'est vrai ce que Louise m'a dit? On a eu quelques malheurs... C'est bon, on en reviendra!... Je ne veux pas te dire que je suis content de la circonstance qui me fournit l'occasion de boire un verre avec toi, mais ça me fait plaisir de trouver le fils d'un vieux camarade, d'un pays... car le père Chausserouge aussi était de l'Auvergne... Et si je peux t'être utile, par ma foi, j'en serai content!

Le repas fut très animé.

Vermieux buvait beaucoup et mangeait comme quatre; il affecta pendant le dîner de ne faire aucune allusion au motif de leur réunion.

Au dessert, il fallut aborder la question.

—Vermieux alluma sa pipe, et avec une netteté, une précision que Chausserouge fut surpris de rencontrer chez un homme qui venait de faire de telles libations, il posa une série de questions au dompteur.

Puis, lorsqu'il se fut renseigné suffisamment.

—Hum! Hum! fit-il, tu dis, garçon, qu'il te faudrait pour te recaler?...

—Dix mille francs!

—Dix mille francs, c'est une somme, et ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval. C'est que, sais-tu, garçon, qu'il y a rudement des risques aujourd'hui, dans notre sacré métier. Regarde à quoi tient le succès! En dix ans de temps, ton père, parti de rien, est parvenu à faire une fortune. En cinq ans, et bien que n'ayant rien négligé pour réussir, tu as boulotté toutes tes économies... Moi, j'ai débuté sur le Voyage comme galaupe (petit employé); j'ai réussi à mettre quatre sous de côté. Aujourd'hui il n'y aurait plus mèche, tout ça pour dire que les temps ont bien changé!

Et le père Vermieux passa en revue toutes les industries foraines.

Les vélocipèdes végétaient; les chevaux de bois étaient usés; les bonnes fertes ne gagnaient plus leur pain; les panoramas, les musées, les phénomènes ne faisaient plus le sou.

Seuls, les entresorts avec la danse du ventre et les petites femmes tenaient encore coup; la préfecture venait d'y mettre bon ordre et la mère Tabary en savait quelque chose.

Plus moyen de faire de musique après onze heures; plus d'orchestre. Une fête sans tambour, sans grosse caisse, sans cymbales, est-ce que ça pouvait se comprendre?

Les musiciens allemands, qui ne coûtaient rien ou à peu près, remplacés obligatoirement par des musiciens français, qui exigeaient des six francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque démolie par les patriotes indignés.

Augmentation des frais, diminution des recettes, tel était le bilan du Voyage.

Et encore, il ne venait d'examiner que le petit côté de la question.

Voilà que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester l'apanage d'un petit nombre d'individus ayant mêmes origines, mêmes goûts, mêmes idées, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un certain nombre d'adhérents, dont la venue allait, à brève échéance, causer la ruine des entrepreneurs de petits spectacles.

Des compagnies françaises et anglaises se formaient tous les jours avec un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient atteindre les anciens du Voyage, des établissements éclairés à la lumière électrique, dorés, marchant à la vapeur, avec un personnel en livrée, des caissiers, des contrôleurs, des surveillants, etc., de véritables administrations, quoi!

Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec la complicité du placardier (délégué au placement), des commissaires de police, des municipalités qu'ils couvraient d'or, au grand détriment de ceux qui occupaient les mêmes places avant eux.

C'étaient les bateaux «Mer-sur-Terre», grands comme de véritables chaloupes, des chevaux mécaniques, grandeur naturelle et marchant au galop, des «Courses en ballons», un tas d'innovations dont se passaient bien nos pères et qui tuaient l'industrie des petits, comme les grands magasins menacent tous les jours d'englober tout le commerce parisien...

—Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et depuis leur intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon à la gauche du Voyage, et le mètre carré se paye des sommes exorbitantes. Ils ont eu beau augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se presse dans leurs baraques, attiré par la nouveauté, et délaisse les anciens. Ce sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, nous ont mis à dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils ont envahi le Voyage qu'on a fondé la Ligue anti-foraine, qui ne tend rien moins qu'à obtenir qu'on nous chasse en dehors des fortifications. Alors, du coup, ça sera la ruine!... Déjà le public, par le luxe auquel on l'a habitué, ne prend plus le même plaisir à nos spectacles modestes, bientôt si ça continue, il les délaissera complètement... Alors ce sera la misère complète... Pas de recettes, pas de pain à donner aux gosses! Et pourtant faut manger tous les jours... Et on vient trouver le père Vermieux: «Père Vermieux! Voyez notre situation... Vous savez ce que c'est... le métier ne va pas... Je sais plus comment faire... Vous ne pourriez pas me prêter cent francs!» Et le père Vermieux, bonne bête, y va de sa bonne galette... sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et il en a comme ça sur tout le Voyage! Ah! mon vieux Chausserouge, c'est rudement triste tout de même pour moi, quand je me vois obligé, pour rentrer dans mes fonds, de faire vendre... De pauvres diables souvent, qui savent pas où coucher le soir... Mais pourtant faut être juste, je peux pas me mettre sur la paille. Et on dit comme ça, je le sais:

«—Oh! le père Vermieux, c'est une vieille crapule!» Crapule! pas tant que ça! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement embarrassés s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer à me rendre utile à mes anciens confrères, faut que j'en garde le moyen, faut que je me réserve et que je prenne mes précautions, pas vrai? Tout ça, garçon, pour arriver à te dire que je ne doute pas de ta bonne foi et de la bonne volonté, mais dame! dix mille balles, ça me donne à réfléchir...

—Mon établissement, père Vermieux, vaut quatre ou cinq fois la somme et je ne fais que traverser une crise...

—Et si ta baraque brûle... Et si tes pensionnaires crèvent... Et si tu meurs? Hein! dis un peu, qu'est-ce qui me restera?

—Vous cherchez la petite bête, père Vermieux. Je sais soigner mes animaux; de plus, je suis assuré, et si je meurs, la ménagerie ne mourra pas avec moi!...

—Ah! elle perdra rudement de sa valeur... Des lions sans dompteur, c'est une marchandise qui coûte au lieu de rapporter. Enfin, je veux bien, c'est entendu, il n'arrivera rien de tout cela. Vous autres et les lutteurs, vous êtes encore ceux qui résistez le mieux... Et encore, les lutteurs, depuis qu'on a organisé des matchs dans les grands établissements, depuis qu'on parle de fonder des Arènes nationales... Enfin suppose que je te prête, comment comptes-tu t'acquitter?

—C'est à vous de régler les conditions de remboursement.

Le père Vermieux se gratta un instant le front, puis:

—Tu vas d'abord, dit-il, me donner hypothèque sur ton établissement... Il est bien entendu, n'est-ce pas, que c'est une première hypothèque... il n'y en a pas d'autre avant la mienne?

--- Je ne dois pas un sou, répliqua Chausserouge, ainsi...

—Bon, cela! Tu me payeras les intérêts à raison de dix du cent l'an, en deux fois ou en quatre fois, si cela le fait plaisir; moi ça m'est égal, pourvu que cela corresponde à une fin de trimestre... C'est l'époque où je reviens régulièrement à Paris... Comme je casque rubis sur l'ongle..., c'est-à-dire comptant, je te retiens l'escompte, c'est-à-dire dix du cent sur la valeur totale... Enfin, je te laisse trois mois de répit... et tu me rembourseras à partir du quatrième mois, à raison de trois cents francs tous les trente jours... Ça te va-t-il? J'espère que je te traite en ami... que ce sont là, vu les risques, des conditions raisonnables et chrétiennes... Il est bien entendu qu'on déduira les intérêts exigés pour la somme totale, au fur et à mesure du payement des billets que tu vas me signer.

Chausserouge fit la grimace.

—Vous voulez donc m'étrangler, père Vermieux!

—Ah! ça c'est trop fort, s'exclama le vieil usurier. Je fais pour toi un sacrifice énorme, je te tire d'embarras... et tu te plains... Dis donc, tu sais, tu n'es pas obligé de traiter avec moi... Tâche donc d'en trouver un autre qui te rendra le même service, comme ça, sans récriminer... Mais moi je ne te paye pas en crocodiles empaillés... Ce sont des bons billets de la Banque de France que je vais t'aligner en échange de ton papier... un papier que je ne pourrais même pas passer dans le commerce...

—M'est avis, dit alors Louise Tabary, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis le commencement de l'entretien, que pour un compatriote vous auriez pu faire une exception. Si le père Chausserouge, votre ancien ami, vous avait demandé le même service, vous lui auriez fait des conditions moins dures...

—Les mêmes! articula nettement Vermieux. D'ailleurs, c'est à prendre ou à laisser. Ah! on voit bien que vous n'êtes pas dans les affaires, vous autres!... Il faut se défendre si on ne veut pas être mangé... Moi, je vous dis que je suis moi-même étonné des égards que je montre à François... C'est plus fort que moi... Je me sens de l'amitié pour lui... Si vous connaissiez les conditions que je fais aux autres!

Force fut à Chausserouge de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il dut se résoudre à passer par les exigences de Vermieux.

—Va donc, lui dit Louise Tabary, quand le vieil usurier fut parti, après lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain, va donc, ça ne sera pas toujours le tour des mêmes. Aujourd'hui, nous avons besoin de son argent, mais nous sommes aussi malins que lui... et nous lui revaudrons sa petite canaillerie, n'aie pas peur... Il viendra bien un jour où on le forcera de rendre gorge, le grigou!...

—Mais, en attendant, il faudra payer! dit le dompteur pensif. Trois cents francs par mois... dix pour cent d'intérêts! Mâtin, il peut être riche!

Louise Tabary haussa les épaules:

—J'ai passé par des moments qui n'étaient pas drôles... je te jure, et j'étais autrement embarrassée quand, toute gosse, il m'a fallu débuter avec rien... Et j'avais cependant sur le dos un homme qui m'était plus dispendieux qu'utile!... Ça ne m'a pas empêché de ressortir... Ah! Et à propos de Tabary, tu sais qu'il ne va pas du tout, le pauvre vieux!... De temps en temps, je vais le voir à son hospice... Il est rudement bas... Il a la langue à peu près paralysée... C'est à peine si on comprend ce qu'il dit... Les médecins prétendent qu'il a... Attends que je me rappelle... C'est ça, j'y suis!... Ils disent qu'il a de l'ataxie... La dernière fois que j'ai été le voir, sitôt qu'il m'a aperçue, il s'est mis a bredouiller... il me tendait la main... Eh bien! tu sais, ça m'a fait quelque chose... J'y avais apporté du chocolat, des oranges, du tabac, un tas de friandises... J'ai bien peur qu'il ne finisse pas l'année... C'était une bonne bête, tu sais, pas un méchant homme.

Elle parlait très tranquillement, sans émotion, comme s'il se fut agi d'un pauvre à qui elle faisait la charité.

Cette indifférence déplut à Chausserouge.

—Tout de même, dit-il d'un ton choqué, tu ne montres pas grande affection pour ce pauvre diable... C'est ton mari cependant.

—Oh! il l'a été si peu! répliqua Louise. Il m'a aidée à sortir du milieu où je suis née, où j'aurais vécu misérablement. Mais à part ça, il a plutôt été pour moi un embarras. Il n'a fait qu'une chose de bien dans sa vie, c'est son garçon. Je le soigne du mieux que je peux... Grâce à moi, il vivra tranquille... Il n'a vraiment pas le droit d'exiger davantage.

Chausserouge ne resta à Paris que le temps nécessaire pour arrêter définitivement les conventions de son emprunt avec Vermieux, puis il rejoignit la ménagerie à Cette.

Il trouva Amélie debout. La chaleur, les effluves vivifiantes de la mer avaient rendu à sa face si pâle un peu de couleur.

Elle sauta au cou de son mari, les yeux brillants de larmes:

—Comme je suis contente de te revoir!... Tu sais, quand on est malade comme moi... on a toujours peur de ne plus jamais revoir ceux dont on se sépare, même pour quelques heures.

—Folle, va! Te voilà déjà grande fille. Avec un beau temps comme celui qu'il fait aujourd'hui, tu vas te guérir et tu nous enterreras tous!...

—Oh! non, pas ça, j'aurais trop de chagrin. Et ton voyage? Ça s'est-il bien passé?

Chausserouge lui raconta ses démarches, son insuccès avec Lamberty, ses conditions avec Vermieux, conditions léonines, mais par lesquelles il avait bien fallu passer.

—Seulement, ajouta-t-il, avec les neuf mille francs que je rapporte, nous allons pouvoir nous refaire.

Intentionnellement et par délicatesse, il ne parla pas de sa maîtresse.

—Et Louise Tabary? demanda Amélie, en baissant les yeux. Tu l'as vue?

—Oui, répliqua Chausserouge, enchanté que la demande vint de sa femme. Elle s'est beaucoup inquiétée de toi et elle m'a chargé de te dire bien des choses... Ah! elle m'a été là-bas d'une bien grande utilité. C'est une femme de bon conseil!... Et ici, tout a-t-il bien marché?

—Oui, Jean a été très bien pour moi... Je suis revenue un peu sur son compte; tous les jours, dès que j'ai pu me lever, il m'a mené faire un tour de plage avec Zézette. Il s'est beaucoup occupé des animaux, et il n'y a eu aucun accroc...

Il sembla qu'à partir du moment où la ménagerie disposait d'un nouveau fonds de réserve, elle entrait dans une ère nouvelle de prospérité.

A Marseille, puis à Nice, où elle séjourna une grande partie de l'hiver, les représentations eurent beaucoup de succès.

—Ce que c'est tout de même, disait Jean Tabary, de ne plus être à court... Dès que les recettes ne sont plus indispensables absolument pour manger, elles grossissent... On peut bien dire que l'eau va à la rivière.

Cependant Zézette grandissait. Elle allait atteindre sa huitième année.

Comme l'existence nomade que menaient ses parents ne permettait pas de lui faire suivre des cours, que d'autre part, la jeune femme, dont la santé restait chancelante, ne voulait pas se séparer de sa fille, il fallut aviser.

Le moment était venu où il allait falloir s'occuper de son instruction.

Amélie se fit son institutrice; elle assuma la tâche de lui apprendre à lire, mais elle se heurta à une indocilité peu commune.

Chausserouge, plein de faiblesse pour «sa petite», souriait de ces efforts infructueux.

Il se rappelait sa propre jeunesse, l'époque où il s'échappait de l'institution où son père l'avait placé pour venir rejoindre le Voyage.

Aussi ne trouvait-il jamais un mot de reproche pour son enfant.

—Tu la gâtes trop, disait la mère, tu es cause que je n'en puis venir à bout.

—Laisse donc! Qu'est-ce que tu veux en faire, de ta fille? Pas une princesse, n'est-ce pas? Alors, à quoi bon la tourmenter. On verra plus tard, quand elle sera plus grande. Pour faire une femme de dompteur... et peut-être une dompteuse... elle en saura toujours assez!

—Ah! non, par exemple, reprenait la mère, je ne veux pas que ma fille entre jamais dans les cages.

—Ce n'est pas moi qui l'y forcerai, mais elle y entrera tout de même si c'est son idée.

Et en effet, Chausserouge voyait loin. Longtemps, il avait regretté de n'avoir pas un garçon qui pût lui succéder et perpétuer la dynastie des Chausserouge dompteurs.

L'amour de son métier le faisait penser autrement que son père, et il ne croyait pas qu'il fût possible de choisir une carrière plus glorieuse.

Les dispositions naturelles de Zézette, certaines particularités qui ne lui échappèrent pas, flattèrent son orgueil paternel. L'enfant manifestait une véritable passion pour les pensionnaires de son père.

Le soir, quand l'orchestre faisait rage, que le bonisseur conviait le public à entrer «pour la dernière représentation», il était impossible d'obtenir qu'elle restât à la caravane.

Alors sa mère la prenait par la main, l'amenait dans la ménagerie et elle ne consentait à rentrer qu'au moment où, le repas des animaux étant terminé, on éteignait les derniers becs de gaz.

Elle connaissait tous les lions par leurs noms; elle les appelait en passant devant leurs cages, et on eût dit que, de leur côté, les bêtes s'intéressaient a la petite amie qui tendaient vers elles ses menottes...

Ils avançaient leurs grosses têtes vers les barreaux, comme s'ils eussent voulu venir à elle.

Parfois, dans la nuit, quand un rugissement auquel répondaient les grognements des ours et le rire des singes, parvenait jusqu'à elle, elle s'accoudait sur son petit lit et réveillait son père:

—Papa!.,. Tu n'entends pas, c'est Néron qui t'appelle!...

Elle distinguait, sans se tromper jamais, «la voix» de toutes les bêtes, résultat auquel n'était jamais parvenu Chausserouge lui-même.

Dans la journée, chaque fois qu'elle pouvait échapper à la surveillance de sa mère, son grand plaisir était de courir à la ménagerie pour retrouver son grand ami l'éléphant Moquart.

Moquart montrait à Zézette une affection singulière; il avait pour elle des attentions délicates.

Dès qu'elle arrivait, il allongeait sa trompe, sur laquelle elle se mettait à cheval, puis il la soulevait et pendant des heures, il balançait l'enfant qui s'abandonnait, ravie, les yeux fermés, ses deux petits bras serrant étroitement la trompe. Et il fallait se fâcher pour la faire descendre de cette escarpolette d'un nouveau genre.

Ou bien elle prélevait une dîme sur son dîner, réservait une croûte de pain, un morceau de gâteau, qu'elle cachait soigneusement.

C'était pour la Grandeur, le petit ours des cocotiers, le clown de la troupe, à qui elle passait du bout des doigts et morceau par morceau mille friandises, s'amusant des mines drôles de la bête.

Quelquefois, poussée par une sorte d'instinct atavique, elle restait assise devant les cages, sans rien dire, sans un geste, les pupilles dilatées, des heures durant.

Un jour que par suite de la négligence des garçons de piste, la ménagerie était déserte, son père ne l'avait-il pas surprise, debout dans l'allée qui longe les cages, en face de Néron!

Le lion était couché, le muffle près des barreaux, les yeux demi-clos, une de ses pattes énormes pendant au dehors.

Zézette caressait l'animal, lui passait la main alternativement sur la patte et sur le nez!

Chausserouge pâlit. De peur d'effrayer le lion, il n'osait pas crier et Zézette, inconsciente du danger, joyeuse de pouvoir toucher la «bébête», continuait son manège, auquel Néron paraissait prendre plaisir.

Le dompteur s'approcha doucement par derrière et quand il fut à portée de l'enfant, il la saisit et la ramena brusquement à lui.

—Petite malheureuse! fit-il, tu veux donc te faire croquer!

Néron était réputé pour son affreux caractère et, à maintes reprises, il avait failli faire un mauvais parti aux garçons de piste qui avaient eu l'imprudence de l'approcher de trop près.

Alors, elle, d'un ton enfantin, qui désarma le père:

—Mais, papa, je ne voulais pas lui faire de mal!

Chausserouge serra sa fille contre lui. Son sang parlait en elle. Celle-là aussi serait une dompteuse.

Il lui expliqua seulement que parfois les bêtes étaient méchantes, soit qu'elles eussent mal dormi, soit qu'elles eussent envie de dîner et qu'il n'était jamais prudent aux petites filles de s'approcher trop près d'elles...

—Plus tard! dit-il, quand tu les connaîtras bien, quand elles aussi te connaîtront, tu pourras les caresser.

—Et tu m'emmèneras avec toi... dans les cages, dis, papa? demanda l'enfant enthousiasmée.

—Oui, si tu es sage et si tu m'écoutes! Seulement, auparavant, il faut bien travailler et contenter ta mère, qui se plaint que tu n'es pas gentille.

—Ça m'ennuie d'apprendre à lire.

—Quand, on veut devenir dompteur, il faut apprendre à lire comme papa!

De ce jour, Zézette, au grand étonnement d'Amélie, devint une élève docile et attentive et elle fit les plus rapides progrès.

Chausserouge expliqua à sa femme les motifs de ce changement si brusque, qui l'enchantait.

—Voilà l'indice d'une réelle vocation! Notre Zézette paiera nos dettes et rétablira la fortune de la ménagerie!

—S'il ne lui arrive pas malheur auparavant! soupirait la mère que ces dispositions inquiétaient.

Dès lors, chaque jour, à l'heure où il arrivait pour déjeuner, Zézette courait au-devant de Chausserouge:

—Papa, j'ai bien travaillé, ce matin... Ma récompense?

Le dompteur interrogeait la mère de l'oeil:

—Je suis très contente d'elle, répondait Amélie, elle a été très sage.

Alors Chausserouge embrassait sa fille, puis, après le repas, il la prenait par la main et tous deux descendaient à la ménagerie.

Et c'étaient de longues explications sur la nature, les moeurs, le caractère de chaque animal, dans un langage familier, presque enfantin, à la portée de la gamine, qui n'en perdait pas un mot.

Puis, on faisait un petit tour de balançoire sur la trompe de Moquart, un tour de promenade autour de l'établissement, à califourchon sur le dos d'un poney; on allait porter à Loustic, le grand cynocéphale roux, quelques friandises à grignoter. Dès qu'elle approchait, le singe bondissait dans sa cage, s'accrochait aux barreaux et riait à l'enfant, en découvrant ses dents blanches et en faisant entendre un cri guttural pareil à un bruit de crécelle.

Puis il tendait sa main velue que Zézette saisissait et dans laquelle elle déposait un fruit, une amande ou une noisette.

Et l'enfant s'amusait des mines de contentement de la bête et de sa hâte à enfouir dans les poches de ses joues les bonnes choses qu'elle lui apportait.

—Tu as tort, disait parfois Amélie, d'encourager les goûts de cette petite, elle finira par aimer mieux ses bêtes que nous.

Alors Chausserouge posait la question à l'enfant:

—Qui aimes-tu mieux, papa et maman ou Loustic et Moquart?

—J'aime mieux, répondait-elle invariablement, papa et maman et Loustic et Moquart.

On ne put jamais arriver à lui faire préciser un choix, ni à obtenir qu'elle ne mît pas sur la même ligne son père et sa mère et ses deux animaux favoris.

Et c'est ainsi qu'elle grandit, prenant de jour en jour un goût plus vif à la profession paternelle, puisant dans cette vie au grand air une vigueur extraordinaire.

Pendant quelque temps Chausserouge put croire que la mauvaise fortune était définitivement conjurée, et que la ménagerie allait finir par retrouver sa vogue d'antan.

Les mois passaient, la tournée se poursuivait avec des alternatives de gain ou de perte, mais le résultat général demeurait satisfaisant, à ce point que sur la proposition d'un barnum, qui fit miroiter à ses yeux l'espérance d'une campagne fructueuse, le dompteur se décida à pousser jusqu'en Italie.

Aussi bien, un mieux sensible s'était déclaré chez sa femme depuis qu'ils voyageaient dans le Midi.

Si Amélie n'était pas revenue à la santé, du moins son état s'était maintenu stationnaire et n'inspirait plus les mêmes inquiétudes.

Jean Tabary avait acquis dans le métier une expérience qui le mettait désormais a l'abri contre les imprudences des premiers jours, imprudences qui eussent mis l'établissement à deux doigts de sa perte, si Chausserouge ne se fût résigné à avoir recours à Vermieux.

Le souvenir de la dette contractée était du reste le seul souci qui altérât le contentement du dompteur, sans l'inquiéter toutefois outre mesure.

Il avait pu payer sans trop de gêne les premiers billets venus à échéance et l'espoir de la forte somme qu'avait fait luire à ses yeux le barnum italien augmentait encore sa confiance dans l'avenir.

Malheureusement, il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était là qu'un temps d'arrêt dans l'adversité.

Il eut un brusque et douloureux réveil.

L'impresario s'était engagé à faire face aux frais considérables que nécessitait le transport de la ménagerie de l'autre côté de la frontière.

Il devait subvenir aux dépenses journalières jusqu'au jour de la première représentation.

C'était encore par ses soins qu'une immense publicité par affiches et dans la presse devait être faite dans toutes les villes où le dompteur devait séjourner.

Il devait ensuite encaisser et diviser en deux parties égales le montant des recettes.

C'était pour Chausserouge une excellente opération; pas un sou à débourser et des bénéfices assurés.

Aussi n'hésita-t-il pas à signer le traité que le signor Baldini—c'était le nom de l'impresario—avait préparé.

Du reste, cet Italien, aux manières patelines, au parler grasseyant, flatteur et cauteleux, inspirait à tous une égale confiance, sauf toutefois à Jean Tabary.

—As-tu bien pris tes renseignements sur ce bonhomme-là? demanda-t-il au dompteur.

—Tu es bête! répliqua Chausserouge. Il a déjà fait affaire jadis, m'a-t-il dit, avec mon collègue Perdel, qu'il a transporté à ses frais et par mer avec toute sa troupe, de Marseille en Espagne. Ce n'est pas sa première entreprise... Il a réussi déjà, il n'y a pas de raison pour qu'il ne réussisse pas avec moi!

—C'est égal, à ta place j'aurais demandé un cautionnement... quelque chose enfin, une garantie!

—Par exemple! c'eût été lui faire injure! C'est un homme trop loyal pour cela. Avant de toucher un sou, il n'hésite pas à avancer des sommes considérables, puisqu'il prend la charge de tous nos frais... Tu vois bien que nous n'avons rien à craindre.

—Je le souhaite, mais prends bien tes précautions... Il me parait bien poli pour être honnête et puis, en principe, je n'aime pas les Italboches!

—N'aie donc pas peur! Il ne se sauvera pas..., il a trop d'argent dehors.

—Oui, mais s'il nous laisse en plan...

—Je pense que tu es fou! Nous sommes là d'ailleurs!... Et puis, c'est à nous d'y veiller. Tu es le seul à avoir de ces ridicules préventions. Tiens, Amélie, qui est une femme très entendue, me disait encore hier:—C'est un coup de fortune qui nous tombe!

—Amélie n'est qu'une femme qui ne connaît pas grand'chose aux affaires. Il ne faut jamais s'illusionner et toujours voir les choses au pire. Si le mal que l'on redoute n'arrive pas, tant mieux, seulement il faut s'arranger pour n'être pas pris, le cas échéant, au dépourvu.

En attendant, pour ne pas rester au-dessous de sa réputation, Chausserouge songea à corser son spectacle.

Outre les vieux numéros traditionnels dans la ménagerie, il fallait trouver une attraction inédite, un exercice nouveau capable d'exciter la curiosité et de passionner le public.

Chausserouge savait que les Italiens, fort friands de ce genre de spectacle, ont chez eux des dompteurs renommés. Il ne voulut pas qu'il pût résulter de la comparaison, une infériorité pour les dompteurs français.

En un mot, pour réussir il convenait de mettre tous les atouts dans son jeu, mais il avait beau chercher, il ne pouvait rien trouver qui n'eût déjà été fait.

Et le temps pressait, l'époque arrivait où il allait falloir se mettre en route.

Ce fut le signor Baldini qui eut le premier une idée qui, disait-il, devait révolutionner l'Italie.

—Vous avez, dit-il à Chausserouge, dans son patois moitié français moitié italien, une petite fille bien intelligente et dont vous pourriez tirer un parti excellent.

—Ma fille! s'exclama Chausserouge, qui comprit et qui frémit à la pensée d'exposer Zézette à un pareil danger. Vous n'y pensez pas! Me servir de mon enfant! Ça, jamais!

—Pourquoi? Elle est très brave, elle adore les animaux et vous avez sur eux une puissance telle que votre seule présence suffira pour la mettre à l'abri de tout péril. N'avez-vous pas maintes fois fait entrer avec vous dans vos cages des étrangers avides d'émotions inédites?...

—Oui, des étrangers! mais, ma fille! je ne me sentirais plus la même sûreté!

—Au contraire, votre autorité sera décuplée... Et dès l'instant que vous êtes sûr de n'avoir pas à redouter de défaillance de la part de votre petite fille, qui est inconsciente du danger, qu'avez-vous à craindre?

—Sa mère n'y consentira jamais, dit Chausserouge, qui faiblissait.

Baldini haussa les épaules.

—Madame Chausserouge vous connaît trop pour douter de vous. Et elle ne peut pas; par son entêtement, vous forcer à refuser une occasion de fortune. Je vous assure, c'est la fortune assurée.

—Mais alors, quelle sorte d'exercice ferons-nous?

—Je pensais d'abord à la restitution d'une scène biblique: Daniel dans la fosse aux lions, par exemple... L'enfant figurerait Daniel, jeté en pâture aux animaux et délivré par l'ange... L'ange, ce serait vous... Avec un joli décor, de beaux costumes, une mise en scène soignée, ça ferait beaucoup d'effet.

—Oui, mais il faudrait laisser Zézette quelques instants seule dans la cage?

—Naturellement.

—Alors, n'y pensons plus! Ce sera déjà bien beau si je consens à la faire entrer en même temps que moi... La laisser seule, ce serait une témérité... Ce serait courir au-devant d'une catastrophe...

—Alors, une idée plus moderne. Vous pénétrez comme d'habitude dans la cage centrale, où sont rassemblés vos animaux, et vous êtes accompagné de la petite Zézette, costumée en clown. Vous accomplissez vos exercices ordinaires que répète comiquement votre petite fille, dans la mesure qui vous paraîtra possible...

—J'aime déjà mieux cette combinaison...

—Alors, c'est entendu?... Je vais m'occuper de la confection des affiches.

—Attendez!... Pas avant que je n'aie consulté ma femme...

Chausserouge se heurta, comme il s'y attendait, à la résistance d'Amélie.

Comme si elle n'avait pas assez des transes continuelles dans lesquelles elle vivait tous les jours, chaque fois que son mari entrait dans les cages!

Ah! oui, bien sûr, elle se refusait à ce qu'on tentât une expérience si périlleuse, qui mettrait en danger la vie de sa fille.

Si, plus tard, il devenait impossible d'empêcher Zézette de suivre sa vocation, elle se résignerait, mais, au moins, à ce moment-là, sa fille ne serait plus une enfant; elle comprendrait le danger auquel sa profession l'exposerait chaque jour, et elle serait de taille à tenir tête à ses terribles élèves.

Mais pour le présent, elle, la mère, s'opposait à ce qu'il fut donné suite à un projet qui constituait à la fois une imprudence et une mauvaise action.

Le dompteur, que les raisons de Baldini avaient pourtant à moitié vaincu, fut ébranlé de nouveau.

Toutefois, avant de s'arrêter à un parti définitif, il jugea utile, selon son habitude et comme il le faisait chaque fois qu'il s'agissait de prendre une décision importante, de consulter Jean Tabary.

Peut-être même au fond, son dilettantisme et son amour de l'imprévu, son désir de faire parler de lui le poussaient-ils tout bas à accepter?

En somme, n'avait-il pas jadis triomphé d'une difficulté bien plus grande, lorsqu'en Belgique, il avait, sans qu'il fut jamais survenu aucun accident, laissé exécuter dans la cage centrale des expériences d'hypnotisme?

Il se souvenait de l'effet immense produit, de l'enthousiasme qu'avaient excité ses lions, rugissant et bondissant sous la cravache, par-dessus la barrière que formait une femme raidie par la catalepsie, étendue en travers sur deux chaises.

Il trouva, ainsi que Baldini, un appui solide chez Jean Tabary.

—Mais c'est une idée de génie, s'écria le jeune homme, et pour la première fois je suis de l'avis de ton Italien. Mais, mon vieux, avec cela, nous allons dégôter les dompteurs passés, présents et futurs!

—Il y a eu déjà, objecta Chausserouge, le mouton que Perdel introduisait avec lui dans sa cage centrale et qu'il parvenait à faire respecter par ses animaux.

—Eh bien! c'est à cela que Perdel doit sa renommée! Que sera-ce quand on saura que Chausserouge a remplacé le mouton par son propre enfant!

—Oui, mais songes-tu quel sang-froid il me faudra, quelle émotion je ressentirai...

—Parbleu! si j'y songe, et c'est justement cela qui doublera ton énergie et assurera le succès.

—C'est ce que Baldini me disait.

—Il a raison! Tu as tenté tout ce que tes collègues ont tenté... Tu les a surpassés par l'audace que tu as déployée et c'est ainsi que tu es parvenu à te faire un nom... Il s'agit aujourd'hui d'arriver à faire ce qu'aucun d'eux n'a jamais essayé et n'essaiera jamais... Je vais faire comprendre à ta femme que c'est à la fois ta gloire et ta fortune qui est en jeu... Songe donc, mon cher ami, tu auras réalisé l'impossible!

—Jean, ne me dis pas cela! Tu ne sais pas quel combat se livre en moi... Je ne crains rien pour moi... Mais songe donc, s'il allait arriver un accident, quel remords!

—Je ne dis pas, s'il s'agissait de travailler avec la première enfant venue! Mais il s'agit de Zézette... une gamine qui fait mon admiration... une gamine qui tient de toi... et qui, avec ses neuf ans, est aussi brave que père et mère. Elle a du sang de dompteur dans les veines... Te souviens-tu quand tu l'a surprise en train de caresser Néron? Et puis, on lui trouvera un petit numéro bien tranquille et bien drôle. Elle va être aux anges, ta môme! D'ailleurs toutes les bêtes la connaissent... elle s'est élevée au milieu d'elles... Il n'y en a pas une qui voudrait lui faire du mal? conclut en riant Jean Tabary.

—Les bêtes, dit Chausserouge, n'ont ni reconnaissance, ni tendresse aveugle... Elles ont leur nature, qui prend trop souvent le dessus et quand on s'y attend le moins. Il ne faut pas te le dissimuler, si je n'avais ni l'habitude, ni surtout une bonne ficelle entre les doigts, il y a probablement longtemps que j'aurais été boulotté. Et pourtant, il n'y a pas de dompteur qui soit plus familier que moi avec ses animaux. Le malheur vient quand on n'y pense pas... Vois mon père, qui, pendant trente ans de sa vie, n'a jamais eu une égratignure... Il a suffi pour l'enlever d'une circonstance bête.

—Enfin, qui ne risque rien n'a rien! Veux-tu que je t'indique un moyen de triompher sûrement, des résistances de ta femme... Demande à Zézette, si elle a envie de t'accompagner dans les cages?

—Oh! je suis sûr de la réponse, dit Chausserouge en souriant.

—Essayons toujours, ça ne coûte rien!

Le Dompteur fit venir sa petite fille.

Zézette, déjà grandette pour son âge, accourut joyeuse à l'appel de son père.

—Écoute, mignonne, lui dit François, très tendre, tu sais que je t'ai promis de te faire un grand, grand plaisir, si tu étais sage... et si tu travaillais bien... Eh bien! je suis content de toi. Veux-tu entrer avec moi dans les cages... Je te ferai faire un beau costume et tu feras travailler les animaux, en même temps que moi!

La petite fille regarda fixement son père, les yeux brillants de plaisir.

Un instant elle resta sans parole, comme si elle ne croyait pas qu'un tel bonheur pût sitôt lui être réservé.

—C'est vrai, dis, petit père, demanda-t-elle enfin la voix tremblante d'émotion, tu voudrais bien?... C'est pour de bon?...

—Je te le demande... Mais aussi, je veux être sûr que tu n'auras pas peur.

—Moi, peur? De quoi? Je n'aurai pas plus peur que toi! Les bêtes, elles ne sont pas méchantes... elles me connaissent! Dis! alors c'est vrai que tu veux bien que j'entre avec toi, partout...

—Pas partout, mais dans la grande cage avec les lions...

—Et puis, la Grandeur... et puis Loustic? Hein! Ça va? Si tu veux, ça sera moi qui ferai danser la Grandeur!

Et la petite fille, sans attendre la réponse, s'échappa des bras de son père et courut au fond de la ménagerie.

—La Grandeur! cria-t-elle, c'est avec moi que tu vas travailler, maintenant! Tu verras, mon petit, si tu n'obéis pas!

—Qu'est-ce que je te disais? dit Chausserouge à Jean.

—Écoute, petit père! dit l'enfant en revenant vers François, si tu veux être sur que je n'aurai pas peur, essaye-moi tout de suite! Tiens! veux-tu que j'entre tout de suite avec la Grandeur?