Un matin, Chausserouge fut réveillé en sursaut par le veilleur, qui vint frapper la porte de la caravane.
Il se leva en hâte.
—Qu'y a-t-il? demanda le dompteur en passant sa tête par la petite fenêtre de la voiture.
—Patron, je ne sais pas, mais c'est Sultane qui semble toute drôle. Elle est couchée et elle se plaint... Je suis sûr qu'elle est malade.
—Nom de Dieu! fit Chausserouge, pourvu que ce ne soit pas son lait.
Sultane avait mis bas deux mois avant et on l'avait immédiatement séparée de ses trois lionceaux qu'on avait donné à élever à une chienne terre-neuve.
—Où vas-tu? interrogea Louise, en voyant son amant s'habiller rapidement.
—Où je vais? Je vais à la ménagerie, pardieu! où Sultane est en train de crever! C'est fait pour nous, ces choses-là!
—Sultane!... je te suis!
Un instant après, Chausserouge et les deux Tabary étaient devant la cage de la lionne, une bêle superbe, pour laquelle le dompteur avait une prédilection.
Elle était étendue sur le plancher de la cage, qu'elle labourait de ses griffes, en grondant...
Ses yeux révulsés exprimaient la douleur et de temps en temps, son ventre avait des sursauts.
—Elle a les coliques... C'est sûr! Y a-t-il longtemps qu'elle est comme cela?
—Je m'en suis aperçu à deux heures du matin, répliqua le veilleur.
—Préparez du lait, vivement! commanda le dompteur. Est-ce qu'elle a mangé comme à l'ordinaire, à minuit?
—Oui, patron! Elle était très bien portante hier soir.
Tout à coup, une idée subite traversa la cervelle de Chausserouge.
—La viande! Je parie que c'est la viande! En reste-t-il encore de la dernière distribution!
—Oui, patron! dit l'homme, il y en a encore deux gros quartiers.
Le dompteur courut à l'étal et examina les morceaux suspects. Il les sentit, les palpa.
—Ce n'est pas étonnant, fit-il, la viande n'est pas saine, ni fraîche... Ah ça, nom de Dieu, où as-tu été pocher cette carne-là? ajouta-t-il en se tournant vers Jean Tabary.
—Comme d'habitude, au Marché aux chevaux... Un carcan que j'ai acheté trente francs...
—Et qui va nous en coûter dix mille ou cinquante mille!... Il était malade, ton sale canasson, et si toutes les bêles en ont mangé, ça va être une crevaison générale... Ah! une fameuse économie que tu as faite là!... Allons! fous le camp! va chercher le vétérinaire... il n'est que temps!
Tandis que Jean, atterré, disparaissait, il se fit éclairer et passa rapidement la revue de tous ses animaux.
Sans exception, les pensionnaires de la ménagerie étaient couchés, mais, sauf les ours, à qui on ne donnait pas de viande, tous paraissaitent fatigués, accablés par le même malaise, quoiqu'à un degré bien moindre.
—C'est bien ça... ils sont tous atteints... Mais c'est la lionne qui a eu le morceau le plus attaqué... le siège du mal... Elle est empoisonnée... Si nous la sauvons, nous aurons de la veine!... Allons, le pisteur, ouvre-moi la cage!
—N'entre pas! cria Louise, tu vas te faire dévorer!
—Elle n'a guère envie de manger, la pauvre bête... Tu ne veux pas que je la laisse crever!...
Tout d'abord la lionne ne prit pas garde à la présence du dompteur, mais au moment où il voulut l'approcher, elle fut saisie de tranchées telles qu'elle devint inabordable.
Renversée sur le dos, elle battait l'air de ses pattes en rugissant de douleur, puis tout à coup, elle se redressa, bondit, retomba, et courbée en deux se mordit le vente comme pour en arracher le mal.
A la fin, épuisée par ses efforts répétés, vaincue par la souffrance, elle s'allongea, faisant entendre une plainte continue et déchirante.
Le dompteur gui s'était tenu tapi dans un angle de la cage, put alors s'agenouiller auprès de la bête malade.
Il la caressa, tâta son rentre gonflé et brûlant, puis comme on apportait du lait, il en fit remplir une jatte qu'il posa devant elle.
La lionne en lapa quelques gorgées, puis sa tête retomba inerte.
En ce moment le vétérinaire apparut.
On lui expliqua rapidement ce qui s'était passé; il examina à son tour la viande qu'il déclara malsaine, puis après un rapide coup d'oeil jeté à la lionne:
—Cette bête est perdue, fit-il, et je vous donne le conseil de quitter la cage... Tout à l'heure, avant de mourir, elle aura une série de crises qui mettraient votre vie en danger... D'ailleurs, c'est fini, il n'y a plus rien à faire.
—Mais... si on la saignait? insista Chausserouge, qui ne pouvait se résigner.
—Trop tard! je vous dis, ça ne servirait à rien! Allons, sortez, sortez vite! Soyez prudent! Et occupons-nous des autres, qui ne sont peut-être pas aussi pincés!
—Je l'espère bien! dit le dompteur, que cette dernière observation décida à obéir.
Il était à peine hors de la cage que la lionne, les yeux injectés, une bave sanglante aux lèvres, entra en agonie.
Elle bondissait dans l'étroit espace où elle avait été enfermée, se frappant la tête aux barreaux, roulant à terre, tordue par d'atroces convulsions.
A ses rugissements répondaient les rugissements des autres fauves et pendant un instant un concert effroyable résonna dans la ménagerie.
—Ah! non! je ne pourrai pas voir ça plus longtemps! fit Chausserouge.
—Alors, finissez-en, tuez-la! dit le vétérinaire, je vous dis qu'elle est perdue.
Le dompteur courut chercher sa carabine et, profitant d'un moment où la lionne ne bougeait pas, il passa le canon à travers les barreaux, le lui appuya contre une oreille et pressa la détente.
Le coup partit... la lionne frappée à mort fit un dernier bond, poussa un dernier rugissement, puis son corps retomba inerte...
—Et voilà dix mille francs de foutus! dit Chausserouge, le sourcil froncé par l'émotion, tout ça pour quelques kilos de charogne! Ah! un fameux métier que le métier de dompteur d'animaux!... Ma meilleure bête de reproduction!
Immédiatement on s'occupa des autres animaux. Heureusement, il était encore temps.
Le vétérinaire était adroit; il prodigua le contrepoison que Chausserouge parvint à leur administrer et au petit jour, tout danger paraissait conjuré.
—Voilà une nuit comme il n'en faudrait pas beaucoup pour me finir! grommelait François désespéré, oh! voir souffrir ses bêtes, c'est pire que si on souffrait soi même!
A ce moment, il sentit une langue chaude qui léchait sa main. Il se retourna.
C'était Mirza, sa chienne Terre-Neuve.
—Pourquoi n'est-elle pas avec ses lionceaux, celle-là? Oui, c'est vrai... les lionceaux de Sultane... Est-ce qu'ils seraient malades, eux aussi?
Il courut à la caisse qui servait de niche à la petite famille et, presque aussitôt des miaulements rauques se firent entendre.
Penché sur la boite, il ne put d'abord rien distinguer dans l'obscurité, puis, peu à peu, ses yeux s'accoutumèrent. Les cris étaient poussés par l'un des trois lionceaux qui remuait encore au milieu de ses frères, dont les cadavres étaient déjà raidis.
—Alors, c'est entendu, cria-t-il, on a donné de la charogne à toutes les bêtes, même aux lionceaux!
—Mais est-ce que tu n'as pas recommandé de leur donner chaque jour un peu de filet...
—De la viande saine!... hurla Chausserouge, de la viande saine!... Pas de la charogne!... Ça va faire quinze mille francs!
Il retira le lionceau encore vivant, mais tous les soins qu'on lui prodigua ne réussirent pas à le ramener à la vie. Il expira une heure plus tard.
En présence d'un tel désastre, Louise Tabary elle-même n'osait risquer aucune consolation.
En somme, c'était son fils le coupable; c'était lui qui avait commis cette gaffe, qui mettait la ménagerie à deux doigts de sa perte.
—Allez vous aligner avec des seconds comme cela! Voilà ce qui arrive quand on ne fait pas tout soi-même, ne cessait de répéter le malheureux Chausserouge.
A cet état de surexcitation, qu'il ne fallait pas pour le moment songer à calmer, succéda un abattement, une prostration dont profita Louise Tabary.
—Après tout, à qui n'arrive-t-il pas malheur? La même chose eût pu lui arriver, à lui Chausserouge, en personne!
—Ah! non, jamais! répliquait le dompteur, j'aime trop mes bêtes! On ne plaisante pas avec ça. Je me serais passé de manger plutôt que de leur donner de la carne! Ça coûte trop cher!
Le lendemain cependant, une réaction s'était produite et bien que toujours attristé par ce malheur, il reprit le cours de ses ordinaires occupations.
Mais il ne permit plus à Jean de faire le marché et il se réserva désormais ce soin.
Sur ces entrefaites, Louise Tabary reçut une lettre du directeur de l'hospice où était soigné son mari.
Le bonhomme était fort malade et on invitait sa femme à se hâter si elle voulait le revoir vivant.
—Est-ce que tu y vas? demanda Jean d'un air de détachement extraordinaire.
—Oui, répliqua la mère d'un ton calme. Je sais bien que ça ne fera ni chaud, ni froid, mais enfin, il est de la famille. Je ne veux pas avoir de torts envers lui... J'irai demain matin, car, ce soir, j'ai trop à faire.
Mais lorsqu'elle arriva le lendemain à l'hôpital, le corps de Tabary, mort dans la nuit, était déjà étendu sur une dalle d'amphithéâtre.
—Le pauvre homme! dit Louise froidement. A-t-il bien souffert pour mourir?
—Oh! oui, dit l'infirmier qui l'avait conduit. Toute la nuit il appelait: «Louise! Louise!»
—Il pensait à moi, c'est bien cela!
Et ce fut toute l'oraison funèbre de l'ancien photographe.
Elle racheta son corps, ne voulant pas, disait-elle, que quelqu'un de sa famille fut déchiqueté, paya les frais du convoi, qu'elle suivit en grand deuil, accompagnée de son fils, furieux de cette corvée, et de quelques vieux forains qui avaient connu jadis Jean Tabary et travaillé avec lui.
—Ça m'a fait beaucoup de peine, dit-elle en revenant de l'enterrement. C'est toujours comme ça! N'est-ce pas, un homme qu'on a connu tout jeune. Mais enfin, depuis le temps qu'il souffrait... et à son âge... Ah!, vaut mieux pour lui que ce soit fini..
Le soir, elle dit en dînant à Chausserouge.
—Tu ne te figures pas le poids que ça m'ôte de dessus l'estomac! Quand je t'ai connu, t'étais marié, moi aussi... J'avais beau t'aimer, j'avais pas la conscience tranquille! Je me disais, comme cela, que ce n'était pas bien ce que nous faisions là... que nous n'avions pas le droit d'être l'un à l'autre... Aujourd'hui, nous sommes veufs tous les deux... Ça me tranquillise, il me semble que je t'en aimerai mieux.
Et, très froidement, elle fit la description du corps de Tabary, maigre comme un squelette, qu'elle avait à peine reconnu là-bas, sur la dalle froide...
—Je me suis demandé comment j'avais pu m'attacher à ce magot-là!.. C'est vrai ça, vois-tu, quand je le compare à toi!...
Et elle entourait de ses deux bras le cou de son amant, qui laissait dire et laissait faire, flatté au fond de cette comparaison bizarre de la mégère.
La situation de la ménagerie ne s'était pas améliorée, au contraire, quand on arriva à Pâques. Il avait fallu accomplir des prodiges pour faire face aux frais journaliers.
Chausserouge congédia une partie de son personnel et promut Zézette, qui venait d'avoir douze ans, aux fonctions de caissière. C'était elle qui tenait le contrôle pendant les représentations.
Pendant la semaine sainte, il s'installa à sa place habituelle sur l'avenue de Vincennes. La saison était avancée, et le soleil brilla pendant tout le temps que dura le montage de la ménagerie. Les arbres avaient déjà des jeunes pousses et tout faisait prévoir que la fête serait favorisée par une température exceptionnelle.
—Qu'est-ce que je te disais, déclara triomphalement Jean Tabary, c'est la foire du Trône qui va nous recaler...
—Je le souhaite, répondait Chausserouge, car nous en avons rudement besoin.
Mais dès le jour de Pâques, Jean dut convenir qu'il s'était trop hâté dans ses prévisions.
Une pluie torrentielle éloigna le public et c'est à peine si les baraques, durant une accalmie, purent donner une seule représentation.
—Pas de chance pour le premier jour, dit Jean: mais, bah! Ce n'est qu'une pluie d'orage, il fera meilleur demain!
Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le temps ne se remit au beau. On passait par des alternatives de chaleur écrasante et de véritables déluges. L'eau transperçait les bâches, détériorait l'installation intérieure et toujours le public rétif s'obstinait à ne pas tenir compte des réclames habiles que répandait à profusion dans Paris le syndicat des forains.
Bref, ce fut la campagne la plus désastreuse qu'eut jamais entreprise Chausserouge.
La misère régnait sur tout le Voyage et l'on vit de pauvres saltimbanques obligés de s'adresser à l'Assistance pour donner du pain à leurs familles.
De plus, on touchait à une époque redoutée de tous les débiteurs de Vermieux; l'usurier avait l'habitude d'arriver le second dimanche de la fête, chaque année, pour réaliser celles de ses créances, venues à échéance. Et cette fois, personne n'était en mesure de faire face aux obligations contractées.
Et comme on savait le vieil Auvergnat intraitable, plus d'un forain s'attendait à se voir obligé d'abandonner en paiement un matériel chèrement acquis et peut-être la caravane paternelle...
Et après que faire?
On se souvenait de l'aventure de Romillard, le directeur du Théâtre-des-Marionnettes, que Vermieux avait exécuté, lors de sa dernière apparition sur le Voyage il qui mourait littéralement de faim avec ses petits.
Le second dimanche de Pâques survint, puis le lundi s'écoula, puis le mardi, puis le mercredi...
Les forains intéressés restèrent pleins de stupeur.
L'échéance était passée et pour la première fois de sa vie, Vermieux n'avait pas paru!
XI
Le lendemain de l'arrivée de Vermieux à Paris et de sa descente dans la ménagerie, le petit jour trouva debout François Chausserouge et Jean Tabary.
Ils avaient passé le reste de la nuit à faire disparaître les traces de leur crime et rien ne subsistait qui pût faire soupçonner qu'un drame terrible s'était passé dans l'enceinte de la baraque.
Les cendres des habits de la victime avaient été dispersées.
Les quelques débris d'os qui avaient été recueillis dans les cages avaient été enfouis au pied d'un arbre dont le sommet traversait la toile; les taches de sang avaient été effacées.
Derrière les barreaux, les animaux repus somnolaient.
Après l'orage de la nuit, le vent du Nord avait balayé l'horizon et chassé les derniers nuages.
Le soleil resplendissait dans un ciel bleu, séchant la terre et donnant à la sève une vigueur nouvelle.
Une véritable journée de printemps s'annonçait.
François Chausserouge, pâle, les traits tirés par les émotions de la nuit, assistait en silence à ce réveil de la nature.
Il se sentait peu à peu revivre; son courage s'affermissait maintenant qu'il faisait clair, qu'il ne voyait plus danser sur les murailles, à la lueur de la lanterne, l'ombre menaçante du vieil usurier.
Jean Tabary était gouailleur, comme d'habitude. La réussite de son plan si rapidement conçu, si heureusement exécuté, l'absence de tout péril le rendait guilleret.
A six heures du matin, la ménagerie était nette et luisante de propreté.
Tout était en ordre.
—Tout de même, dit-il, il faut avouer qu'à quelque chose malheur est bon... Si la misère ne t'avait pas contraint de renvoyer récemment la moitié de ton personnel, nous aurions eu le veilleur, le garçon de piste qui couchait habituellement ici et alors pas moyen de nous débarrasser de l'autre...
—Mais les autres employés, qui couchent dehors et qui viendront tout à l'heure pour le ménage des bêtes, ça ne leur paraîtra pas louche de trouver leur travail fait?
—Ça, j'en fais mon affaire! répliqua Jean Tabary. En attendant, je te conseille de te débarbouiller un peu... C'est inouï ce que tu as une sale tête.
Chausserouge était en train de faire ses ablutions dans un seau d'eau quand les employés arrivèrent.
Jean Tabary les réunit autour de lui:
—Il y a longtemps, déclara-t-il, que je me plains du travail... Tous les jours, quand nous descendons à la ménagerie, nous trouvons sans cesse quelque chose à redire... Aujourd'hui, nous avons voulu vous montrer l'exemple... Voilà comment je veux voir tous les matins la besogne faite... Examinez-moi ça et tenez-vous le pour dit!
Puis il rejoignit Chausserouge et l'entraîna chez le prochain marchand de vins. A part deux cochers qui buvaient au comptoir un verre de marc, la boutique était déserte. Ils purent s'attabler dans un coin et causer tranquillement.
—Ce n'est pas tout ça, dit le dompteur, mais maintenant que nous avons de l'argent, comment expliquer cette fortune subite à Louise... pour qu'elle n'ait pas de soupçons?
Jean Tabary haussa les épaules.
—Ce sera bien simple... Tout à l'heure, quand nous aurons fini de boire notre verre de schnick, nous allons rentrer à la caravane et nous lui raconterons tout bonnement la chose.
François Chausserouge sursauta en devenant subitement très pâle.
—Lui avouer... avouer... le crime!... Tu es fou!
—Tiens, c'est toi qui es fou! riposta tranquillement Jean.
—Mais, continua le dompteur, j'aime Louise... Elle aussi, elle m'aime!... Elle ne voudra plus me voir, je lui ferai horreur... quand elle saura ce que j'ai fait... quand elle saura... que je suis un assassin!...
Jean Tabary lui mit brusquement la main sur le bras.
—Oh! mon vieux, pas d'histoires, si tu veux bien, et surtout pas de gros mots! Nous ne sommes pas seuls ici... Nous avons fait ce que nous devions et ce qui nous a convenu. Il ne s'agit pas d'avoir des regrets, puisque aussi bien il serait trop tard... En ce qui concerne Louise, tu me fais l'effet de ne pas la connaître... C'est une femme qui a les idées larges et une femme sûre dont l'avis sera précieux en la circonstance... Maintenant que nous avons gagné la partie, nous ne pourrions nous perdre qu'en commettant une imprudence. Elle est de bon conseil et si nous l'écoutons, elle qui est désintéressée dans la question et qui, par conséquent, envisagera la situation plus nettement que nous ne saurions le faire, nous sommes sûrs de ne jamais nous trahir ni être trahis.
—Tu es sur qu'elle ne s'indignera pas?
—Elle nous aurait encouragés dans notre entreprise, si elle eût pu la prévoir.
—Eh bien! J'aime mieux ça! prononça Chausserouge, que l'idée de trouver dans sa maîtresse une alliée ragaillardissait.
Il aurait moins honte devant elle... et aussi moins peur!
Il se souvenait des angoisses de la nuit terrible, tant que le soleil n'était pas venu chasser l'obscurité, il redoutait de voir disparaître de nouveau l'astre brillant.
Peut-être avec l'ombre, ses terreurs renaîtraient-elles et eût-il pu les cacher à Louise, dont il partageait la couche!
Au contraire, l'aveu que tous deux projetaient de faire la rendait complice; elle serait là à toute heure pour le réconforter, chasser les fantômes imaginaires qu'il avait vu se dresser devant lui et qui, peut-être, reviendraient troubler son sommeil.
Il lui semblait que la part de responsabilité qu'assumerait sur sa tête Louise Tabary, en acceptant la confidence du crime, diminuerait d'autant la sienne.
Et il ne put se tenir de répéter encore:
—Eh bien, oui! j'aime mieux ça!
Il se leva, appela le garçon et régla la consommation, voulant partir tout de suite.
—Oh! Oh! comme tu es pressé! dit Jean en riant de cette hâte subite.
—Oui!... finissons-en... Ça sera un poids de moins!... Comme ça, après, il n'en sera plus question!
Quand ils arrivèrent à la caravane, Louise Tabary était levée.
Déjà, très étonnée de n'avoir pas vu rentrer Chausserouge, de n'avoir pas rencontré son fils, elle était descendue à la ménagerie pour demander des nouvelles.
Peut-être un nouvel accident était-il survenu qui avait nécessité leur présence toute la nuit. Alors pourquoi ne l'avait-on pas prévenue?
On l'avait rassurée tout de suite.
Les employés à leur arrivée avaient trouvé le patron et Jean en train de nettoyer la ménagerie; tous deux venaient de sortir.
Assurément ils ne devaient pas être loin.
—Ah! vous voilà, les jolis vadrouilleurs! cria-t-elle en les apercevant. Ce n'est pas malheureux!... Ce que j'ai été inquiète toute la nuit! Où diable avez-vous passé votre jeunesse? En voilà une conduite!
—Ferme la porte, dit Jean sans répondre et en s'asseyant près de la table, nous avons à parler sérieusement.
Et quand elle eut obéi:
—Maintenant, prends un siège et écoute-nous tranquillement.
Il tira de sa poche son portefeuille, étala sur la table les billets de banque qui représentaient sa part, puis:
—Nous avons fait, dit-il, cette nuit, une excellente opération commerciale... Tout ceci est à moi... Chausserouge en a autant... Voilà de quoi nous remettre à flot...
Louise Tabary devint subitement très sérieuse.
Tour à tour elle considéra son fils, puis le dompteur, comme pour lire dans leurs regards. Tous deux restèrent impassibles.
Enfin elle passa sa main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas.
—Mais, demanda-t-elle, serait-ce encore... Vermieux?...
—Vermieux est mort, dit froidement Jean Tabary.
Et il ajouta avec un rire gouailleur:
—Mort et enterré!
—Je ne comprends pas... dit Louise Tabary... Alors vous l'avez...
—Nous l'avons tué, simplement, déclara le jeune homme.
Et sans se départir de son calme, il conta la nuit passée dans la ménagerie, n'omettant aucun détail: l'arrivée de l'usurier, venant de la gare de Lyon et s'abritant dans l'établissement, l'idée subite qui avait frappé les deux complices et la façon dont ils l'avaient mise à exécution, les terreurs inutiles de Chausserouge, enfin la réussite complète du plan qui avait été conçu.
Le dompteur ne perdait pas de vue le visage de sa maîtresse, cherchant à deviner les sentiments que faisait naître en elle le terrible récit, s'attendant peut-être à une explosion d'indignation. Il lui sembla qu'on lui enlevait un poids quand il entendit Louise demander tranquillement:
—Au moins, êtes-vous sûr que nulle part la présence de Vermieux n'a été signalée avant son arrivée à la ménagerie?
—Parbleu! dit Jean, et c'est lui-même qui a pris soin de nous renseigner. Il n'a pas vu une âme depuis la gare de Lyon où, comme toujours, il était arrivé à l'improviste, sans avoir annoncé à personne son retour.
—Eh bien! mes enfants, vous avez bien travaillé et je vous en fais mon compliment! proclama la mégère.
—Alors, bien sûr, insista Chausserouge, tu ne nous en veux pas? J'avais peur que l'acte que nous avons commis ne t'inspirât une telle horreur...
—Je pense que tu es fou! riposta Louise. Ne t'ai-je pas dit l'autre jour que je me creusais la tête pour trouver une façon d'estamper ce vieux grigou, qui n'a pas craint, lui, de nous dévaliser... J'avoue que je n'aurais jamais osé vous conseiller un moyen aussi radical, mais puisque l'occasion s'en est présentée, et que vous l'avez saisie, je ne puis que vous féliciter hautement. Je n'appelle pas ça un crime, j'appelle ça une bonne action. Vous avez fait expier en une seule fois à ce vieux brigand, toutes ses canailleries passées. Vous avez, en même temps que les vôtres, payé les dettes du Voyage tout entier... Ce sont les confrères qui vont être épatés de ne pas voir rappliquer Vermieux avec sa sacoche!
Et Louise ne put s'empêcher d'éclater de rire.
—Tiens, vois-tu, continua-t-elle en prenant la main de Chausserouge qu'elle attira près d'elle, bien souvent tu as manqué d'énergie, mais l'acte de courage de cette nuit me fait tout oublier, je t'aimerais rien que pour ça!
—Merci! dit le dompteur, à mon tour de te dire ce que nous avons décidé, Jean et moi. A partir d'aujourd'hui, nous nous associons. Tout en restant maître de la plus grande part de la ménagerie, puisque mon apport est plus considérable, je prends officiellement ton fils avec moi... Nous régulariserons notre situation en passant un acte devant notaire, dès que la prudence nous permettra d'y songer. Il faut laisser passer un peu d'eau sous le pont... Mais c'est dès à présent chose convenue.
—Alors, tous les bonheurs le même jour! Plus de dettes! De l'argent! Mon fils établi définitivement... devenant patron!... Et c'est à toi que je dois ça... Je ne t'en remercierai jamais assez!
Elle saisit son amant par le cou et l'embrassa sur les deux joues.
—Maintenant, secoue-moi cet air d'enterrement... Un bon dîner par là-dessus et il n'y paraîtra plus...
Puis, comme si un soupçon nouveau lui traversait la cervelle:
—Vous êtes bien sur qu'il n'y avait personne dans la ménagerie quand vous avez fait le coup?... Pas de veilleur... personne?
—Voyons, nous ne sommes pas des enfants, dit Jean en haussant les épaules.
—On n'a rien entendu du dehors?
—Allons donc! il faisait un orage du tonnerre de Dieu!... le tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train... Je te dis que tout le monde était d'accord... jusqu'aux bêtes qui réclamaient de la pâture... Il fallait qu'il y passe... Sa dernière heure avait sonné... Ce n'est pas notre faute... Nous n'avons été que des instruments...
—Qui ont obéi à la destinée! dit le superstitieux Chausserouge, heureux de trouver dans l'argumentation de son complice une excuse propre à calmer le cri de sa conscience.
Puis, comme l'heure du repas approchait:
—Maintenant, les enfants, vous savez, assez causé. Nous n'avons plus rien à nous dire... Il ne s'est rien passé et nous ne savons rien.
Elle se pencha hors de la caravane et appela:
—Fatma, dis à Zézette de venir déjeuner.
Fatma, une belle fille brune de vingt ans environ, sortit de la tente qui avoisinait la caravane.
—Mâme Tabary, dit-elle, je sais pas ce qu'elle a, Zézette, elle est toute drôle, ce matin!
—Elle est malade? demanda le dompteur vivement.
—Je ne sais pas... Elle est couchée... elle ne se plaint pas et elle a les yeux grands ouverts.
Chausserouge descendit et entra dans la tente.
La petite fille reposait sur le lit de camp qu'on lui dressait chaque soir,—depuis que son père avait élu domicile chez Louise Tabary—à côté de ceux de Fatma et de deux autres pensionnaires de l'entresort.
Elle avait le visage empourpré, les yeux cernés, les mains brûlantes.
A l'aspect de son père, son regard se mouilla, tandis que ses traits se contractaient. Sans doute la vue de son père renouvelait en elle les émotions qu'elle avait ressenties durant la terrible veille, car un tremblement convulsif secoua tout son corps.
Chausserouge s'était assis, très tendre et très caressant, auprès de sa petite fille. Il lui tâta le pouls qui lui parut agité.
—Qu'est-ce que tu as, demanda-t-il, voyons, ma petite Zézette?
Elle regarda fixement son père, comme pour se demander si elle n'avait pas été l'objet d'un cauchemar, d'une hallucination effroyable.
Cet homme, si bon, si doux, était-il bien le même, qu'elle avait vu, la nuit précédente, distribuant à ses bêtes, des lambeaux de chair humaine?
Elle avait envie de lui crier:
—Dis, n'est-ce pas? dis que j'ai rêvé! Tu n'es pas un assassin!
Mais elle se contint et balbutia:
—J'ai eu peur... cette nuit!
—Cette nuit? dit Chausserouge dont les sourcils se froncèrent. Peur de quoi?
Elle fit un effort sur elle-même:
—J'ai eu peur de l'orage.
Au ton dont son père venait de lui poser cette dernière question, elle venait de comprendre qu'elle ne s'était point trompée. Un travail s'opéra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne devait pas connaître, un secret qui mettait dans sa main et la vie et l'honneur de son père?
Et qui sait?
Peut-être François n'était-il si tendre avec elle que parce qu'il se doutait... Peut-être était-ce une feinte et voulait-il s'assurer qu'elle, Zézette, n'avait rien vu, rien entendu? Si elle laissait entendre qu'elle savait... à quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un homme qui n'hésite pas à tuer, n'hésiterait peut-être pas à se débarrasser de l'unique témoin de son crime?
Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggéra une fable qu'elle débita d'une voix haletante, entrecoupée:
—Voilà... je t'ai désobéi... Quand tu m'as dit d'aller me coucher... je suis rentrée dans la tente... Fatma et les deux autres... qui n'avaient pas travaillé étaient déjà couchées... Quand j'ai vu qu'elles dormaient, je suis ressortie... J'ai pensé que malgré la pluie... il y avait peut-être une dernière représentation chez Decker... où on joue «Peau d'âne»... J'avais envie de voir... J'ai profité d'un moment où ça tombait moins fort... et j'ai couru près des colonnes de la place du Trône où Decker est installé... Mais c'était fermé... Alors j'ai voulu revenir, mais le tonnerre s'est mis à gronder... j'ai eu peur et je me suis cachée derrière un tour de toile... J'étais mouillée... j'ai eu froid... Quand je suis rentrée et que je me suis mise au lit... je grelottais... et je n'ai pas dormi de la nuit... Voilà!
Chausserouge poussa un soupir de soulagement. La petite ne savait rien.
—C'est comme cela qu'on attrape du mal, dit-il, d'un ton fâché... Tu vas te tenir chaudement... On va te faire de la tisane et demain il n'y paraîtra plus. Voilà ce que c'est que de désobéir à son père.
Et il s'éloigna après avoir embrassé sa fille, qui ne lui rendit pas son baiser.
—Eh bien? quoi de nouveau, demanda Louise Tabary en le voyant rentrer.
—Oh! rien de grave! La petite a pris froid cette nuit, et ce matin, elle a un peu de fièvre nerveuse... C'est tout le tempérament de sa mère, cette sacrée gamine, la moindre imprudence la flanque par terre!
La vérité était que, depuis la mort d'Amélie, Zézette, habituée aux câlineries de la jeune femme, n'avait pu prendre son parti de l'abandon dans lequel la laissait son père.
Afin de ne pas la laisser seule dans la caravane que Chausserouge désertait chaque nuit, on avait imaginé d'établir son lit dans la tente des pensionnaires de l'entresort, qui étaient censées veiller sur elle.
Mais elle avait à souffrir d'un isolement encore plus pénible. Les trois femmes ne couchaient jamais dans la tente. Elles guettaient le moment où Louise rentrait dans sa caravane, et sûres dès lors de ne pas être surprises, elles se glissaient sans bruit hors de la tente et couraient rejoindre, dans les hôtels du voisinage, l'amant en titre ou l'amant de rencontre, que leur avait fourni, dans la journée, le hasard des représentations.
Tout d'abord, elles avaient été gênées par la présence de l'enfant, mais Fatma qui, par ses prévenances, avait conquis, dès l'abord, le coeur de Zézette, s'était assurée de son silence, et bientôt elles avaient pu continuer leurs expéditions nocturnes.
Zézette, d'ailleurs, trouvait son compte dans cet arrangement. Négligée par son père, elle avait reporté sur ses bêtes toute l'affection dont elle était capable.
Une fois seule, elle se levait à son tour, parvenait en talonnant jusqu'à la ménagerie, dans laquelle elle s'introduisait en passant par-dessous le tour de toile et elle allait se blottir jusqu'au matin dans un petit nid, au milieu du fourrage, à deux pas de l'Etourdi, son poney.
Mirza, qui la reconnaissait, n'aboyait pas et venait au contraire passer sa langue sur son visage. L'haleine chaude du cheval venait la caresser et elle s'endormait, paisiblement, heureuse, sans peur, au milieu de ses bêtes.
Parfois un rugissement la réveillait. Les yeux fermés, ses lèvres murmuraient le nom de la bête... qu'elle reconnaissait au son de sa voix.
—Tiens!... Rachel qui ne dort pas!
Et elle reprenait son sommeil à peine interrompu.
Chaque nuit, depuis que le veilleur avait été supprimé, elle répétait le même manège, ne regagnant la tente qu'à l'heure précise où les employés allaient arriver pour nettoyer la ménagerie et préparer la représentation.
Ses compagnes, rentrant quelques instants plus tard, la trouvaient reposant très calme, dans son petit lit et prête à se lever.
Ces escapades étaient pour elle pleines de charme.
La ménagerie, c'était sa raison d'être; toutes les bêtes étaient ses amies; Elle respirait avec délices la senteur du foin au milieu duquel elle s'enfouissait, l'odeur âcre des fauves... Elle était là dans son élément. Là, elle oubliait tout, sa mère morte, ses chagrins de petite fille...
La nuit du crime, pendant que le service était terminé, elle était venue s'installer à sa place accoutumée, au moment même où dans sa caravane, le dompteur, aidé de son complice, dépouillait Vermieux après l'avoir assassiné.
Elle n'avait rien entendu, aucun bruit, que les éclats de la foudre qui tonnait sans relâche. Elle avait fermé les yeux, puis tout à coup un son de voix l'avait éveillée et une lueur tremblante avait attiré son attention.
Soulevée sur un coude elle avait alors vu Jean Tabary... et son père, poussant l'étal sur lequel gisaient épars des membres humains... qu'ils distribuaient aux animaux!
Terrifiée par ce spectacle, elle avait été sur le point de pousser un cri... ce cri s'était étranglé dans sa gorge.
A chaque pas qu'ils faisaient, les deux hommes se rapprochaient d'elle...
Et voilà que tout à coup, au moment où ils étaient parvenus à cinq pas du fenil, en face de la cage de Néron, elle avait vu jeter à l'animal une cuisse décharnée, une cuisse humaine!...
Puis la fourche de fer de Jean Tabary avait piqué sur l'étal un nouveau morceau et elle avait reconnu la face sanguinolente de Vermieux!...
C'était le vieil usurier que les deux hommes avaient tué... et qu'ils avaient dépecé avant de le distribuer aux bêtes!...
Cette fois, son effroi avait surpassé ses forces... Ses yeux s'étaient voilés et elle était tombé sans connaissance au fond du petit nid qu'elle s'était ménagé.
Quand elle revint à elle, ranimée par l'haleine chaude du poney, qui promenait son nez sur le visage glacé de sa petite maîtresse, le jour allait poindre.
Elle rassembla ses esprits, frémit au souvenir du spectacle auquel elle avait assisté, bien involontairement, crut un instant avoir rêvé, mais la présence des deux hommes qu'elle vit à l'autre bout de la ménagerie, occupés à un travail dont elle ne put se rendre compte à cause de l'éloignement, la convainquit qu'elle ne s'était pas trompée.
Elle n'eut plus qu'une idée: se sauver, regagner la tente sans qu'on la vît.
Et elle y parvint en profitant d'un moment où son père et Jean Tabary procédaient, toujours à l'aide de leur lanterne, au nettoyage de la cage extrême, occupée par les tigres.
Elle ne respira à l'aise que lorsqu'elle se sentit étendue entre les draps de son lit de camp. Mais sous le coup de la réaction qui s'opéra en elle, une fièvre la saisit qui ne la quitta plus jusqu'à l'heure où son père vint prendre de ses nouvelles.
Toutefois, et en dépit des recommandations de François, elle se leva dans l'après-midi.
Comme si la nature entière se réjouissait de la disparition de l'usurier, un soleil splendide fit affluer le public sur le champ de foire.
On eût dit que le hasard taquin avait renoncé à tenir rigueur aux forains, maintenant qu'à leur insu ils n'étaient plus sous le coup d'un remboursement qu'il leur eût été, la veille, impossible d'effectuer.
Jamais depuis huit jours, on n'avait vu pareille affluence de monde, même le jour de Pâques; jamais on n'avait réalisé d'aussi belles recettes.
Cette circonstance inspira à Jean Tabary quelques réflexions philosophiques:
—Dire que si nous avions eu ce temps-là hier, murmura-t-il à l'oreille de Chausserouge, Vermieux serait encore en vie... Demain nous aboulerions les trois cents francs que nous gagnerons peut-être aujourd'hui et nous serions moins riches, moi de douze mille francs, toi de la même somme... et tes dettes en plus! A quoi tient la vie d'un homme, tout de même! A un orage!... Tu avais raison! Il n'y a pas à dire! C'est la destinée!
Mais le dompteur n'était pas en train de philosopher. A mesure que l'heure s'avançait, une sorte d'inquiétude intime, sinon de peur, et qu'il n'avait jamais éprouvée avant d'entrer dans les cages l'étreignait et le rendait nerveux.
Quand, après le déjeuner, il descendit dans la ménagerie et qu'il passa devant les cages, il se sentit agité par un petit frémissement.
Il éprouvait un sentiment bizarre tel qu'il n'en avait jamais ressenti en face de ses pensionnaires, une sorte de crainte superstitieuse qu'il ne s'expliquait pas.
Invinciblement, et quelque effort qu'il fît pour la chasser, la vision obsédante de la scène de la nuit revenait devant ses yeux.
Sur l'étal il revoyait les membres pantelants de Vermieux et, dans le regard de ces bêtes qui avaient dévoré le corps de l'usurier, il lui semblait retrouver le regard de la victime.
Au moment d'entrer dans les cages une terreur nouvelle l'envahit. La vieille tradition des dompteurs lui revint en mémoire. La chair humaine avait un goût... et, quand les animaux en avaient mangé une fois...
Et ce Tabary qui avait passé outre, qui avait défié la légende, en donnant au plus redoutable des fauves, au plus difficile à manier, les plus gros morceaux!...
Avant de frapper les trois coups, il hésita...
Mais il songea que de l'autre côté de la cloison qui le séparait des cages tout un public attendait, un public comme il était déshabitué d'en voir à la ménagerie.
L'amour-propre finit par dominer l'effroi, et, bien que le front baigné de sueur, il fit effort sur lui-même et il heurta la porte du pommeau de son fouet.
—Passez! cria de l'extérieur Jean Tabary.
Il entra et se trouva en face de ses deux lionnes sauteuses. Rien d'insolite dans l'attitude des deux bêtes; alors, subitement, il recouvra son sang-froid.
Il eut honte de lui-même, et comme pour se punir de son instant de faiblesse, il redoubla d'audace.
Bien que les lionnes fussent dociles, il se montra brutal, les pourchassa à coups de fouet, les fouailla impitoyablement, trouvant une sorte de plaisir âcre à se venger sur elles de sa peur.
Et les exercices se succédaient; tous ses pensionnaires défilèrent devant lui, menés rondement, manoeuvrés avec une vigueur et une témérité à laquelle il ne les avait pas habitués.
Et le public enthousiasmé par cette furia dont il ne pouvait pas soupçonner le mobile, acclamait le dompteur à chacune de ses entrées de cage.
Énervé par la lutte, excité par les applaudissements, Chausserouge accomplit des prodiges.
Il lui vint subitement en tête de nouvelles idées qu'il eut la fantaisie de mettre immédiatement en pratique, et sa volonté réduisait les animaux affolés à une obéissance qu'il n'avais jamais obtenue jusqu'ici.
Jean Tabary suivait d'un oeil étonné les péripéties émouvantes de ce duel.
—Mâtin! pensait-il, le patron est nerveux! C'est l'affaire d'hier qui lui a secoué le sang! Mais quel succès!...
Il y eut un petit entr'acte avant le dernier numéro. François devait terminer la représentation par les exercices habituels de Néron, le grand lion à crinière noire, dont l'âge avait fait le pensionnaire le plus redoutable de la ménagerie.
Pendant qu'on sablait à nouveau la cage centrale, Tabary rejoignit le dompteur dans le réduit où il attendait que tout fût préparé et qu'on eût introduit l'animal. François Chausserouge, l'oeil fiévreux, épongeait son front baigné de sueur.
—Eh bien! lui dit Jean, tu vas bien quand tu t'y mets. Mais, tu sais, sois prudent, tout de même... avec Néron. Il n'entend pas la plaisanterie.
—Ne t'occupes pas de ça, riposta le dompteur, d'un ton saccadé, il faudra qu'il marche... comme les autres!
Un instant après, il se trouva face à face avec le lion. Mais Néron était aussi dans ses heures de lubie. Il montra une indocilité qui exaspéra la nervosité de Chausserouge.
Ne pouvant contraindre l'animal à l'obéissance par ses moyens habituels, Chausserouge s'arma de sa fourche, marcha au devant du fauve qui, tapi dans un coin, les oreilles basses et grondant la colère, le couvait sournoisement du regard et il s'acharna sur lui.
Vaincu par la douleur, fasciné par l'oeil brillant de son dompteur, Néron bondit, sauta, lançant des coups de patte qu'esquivait à chaque coup Chausserouge en rejetant le haut de son corps un arrière.
A chaque audace nouvelle, à chaque attaque parée, le public, que passionnait cette lutte, applaudissait.
Enfin, épuisé, haletant, après avoir successivement accompli toute la série de ses exercices habituels, le lion s'accula dans un angle, le poil hérissé, la gueule sanglante...
Alors Chausserouge s'avança au bord de la cage, salua la foule, puis rejetant son fouet et sa fourche, il s'approcha de Néron, saisit de ses deux mains les mâchoires puissantes de son adversaire et, se penchant en avant, il introduisit la moitié de sa tête dans la gueule béante du monstre...
Un cri d'effroi retentit dans l'assistance, devant cet acte inouï de témérité.
Tout à coup, le dompteur se sentit pris comme dans un étau. Les mâchoires de la bête, détendues par son effort, se refermaient progressivement, les crocs s'enfonçaient, comprimaient les os du crâne.
Son corps eut un brusque ressaut en arrière, mais impossible d'échapper à l'implacable étreinte...
Dans cette seconde suprême, Chausserouge eut la conscience qu'il était perdu. Il fit appel à toutes ses forces, poussa un cri étouffé:
—A moi! Jean!
Puis, de ses doigts nerveux dont l'imminence du danger triplait la puissance, il serra à l'étouffer la gorge du monstre.
Par bonheur Jean Tabary, qui redoutait une catastrophe depuis le commencement de cette extraordinaire séance, se tenant prêt à porter secours à son associé, avait gardé à portée de sa main une barre longue et aiguë.
Il en porta, à travers les barreaux, un coup terrible dans les flancs du lion qui entr'ouvrit la gueule et Chausserouge, profitant de ce mouvement, se redressa d'un coup de reins.
Les crocs avaient creusé de chaque côté de sa face de larges sillons.
Bien qu'aveuglé par le sang, méconnaissable, il s'était aussitôt penché, rapide comme l'éclair, avait ramassé sa fourche et de nouveau avec rage, il était revenu à la charge. Le public debout, massé devant la cage, épouvanté, poussait des cris d'effroi...
En vain Tabary continuait à harceler la bête pour l'empêcher de se ruer sur son dompteur, et il clamait de toute sa force:
—En arrière! En arrière! Sors! on va t'ouvrir!
Chausserouge n'entendait rien, il frappait en aveugle, trouant à chaque coup la peau du fauve.
Hurlant de douleur, affolé à son tour, rendu furieux par la souffrance, saignant de toutes parts, le lion bondissait, s'écrasant la tête contre les barreaux.
François sans relâche, poursuivait son oeuvre de vengeance, cognant au hasard, comme un fou... Tout à coup, Néron poussa un rugissement formidable, s'enleva des quatre pattes et retomba comme une masse, la langue pendante. La fourche, poussée d'une main ferme, s'était enfoncée tout entière dans son côté.
Ce fut alors un spectacle horrible...
Comme s'il eût voulu le clouer vivant au plancher de la cage, sans se soucier des coups de griffe que l'animal lançait dans le vide, le dompteur s'acharnait sur son pensionnaire...
Enfin, les rugissements cessèrent pour faire place à des grondements étouffés, la queue cessa de battre les barreaux et le corps du monstre resta immobile baignant dans une mare de sang.
La frénésie du dompteur se calma immédiatement. Un voile passa devant ses yeux, il trébucha et tomba dans les bras des garçons de piste qui, debout derrière la petite porte, étaient entrés dès que l'animal, désormais sans mouvement, eût cessé de leur inspirer de la crainte.
Dès lors, ce fut dans tout l'établissement un tumulte indescriptible. Le dompteur était-il blessé grièvement?... Le lion était-il mort?
Jean Tabary, très émotionné par le spectacle auquel il venait d'assister, eut toutes les peines du monde à faire évacuer la baraque; puis, dès qu'il eut fait fermer l'auvent de la ménagerie, il courut à la caravane où l'on venait de transporter le blessé.
Déjà, un médecin qui s'était trouvé mêlé à l'assistance, s'occupait à lui donner les premiers soins. Les blessures, bien que profondes, n'étaient pas graves.
Il lava soigneusement le visage de Chausserouge, à demi évanoui, pansa les plaies béantes, et tout de suite, il put rassurer Louise qui se lamentait.
—Je l'ai toujours dit! Il était trop brave! trop téméraire! Ça devait arriver!
—Ne craignez rien! répliqua le docteur. La convalescence sera longue, douloureuse, mais, dès à présent, je réponds de sa vie!
A côté du lit, Zézette considérait le blessé, l'oeil sec, comme si une pensée profonde la rendait indifférente à l'accident dont venait d'être victime son père.
Profitant d'un instant où on l'avait laissée seule, elle s'était levée, s'était glissée dans la ménagerie et enfouie dans la cachette d'où elle avait assisté la veille au dépeçage de Vermieux, elle avait suivi toutes les phases de la lutte d'où Chausserouge était sorti vainqueur, mais le visage en lambeaux.
Comme hypnotisée par ce spectacle, pas un cri ne s'était échappé de sa gorge, et maintenant dans sa petite tête s'agitaient des pensées confuses, nullement étonnée d'une issue qui lui apparaissait la suite logique du crime de la nuit.
N'était-ce pas le commencement fatal de la punition réservée aux criminels? N'était-ce pas le commencement de la revanche de Vermieux?
Mais ni un mot, ni un geste, qui pût faire soupçonner à quiconque quelles idées contradictoires bouillonnaient au fond de sa cervelle d'enfant. Elle n'éprouvait plus pour son père l'affection d'autrefois...
Il lui semblait que «son bon François» était mort et qu'il avait fait place à un homme méchant... dont la vue ne lui causait pas d'horreur, puisqu'il ressemblait à son père, mais pour lequel elle éprouvait une aversion instinctive.
Aussi, quand Chausserouge revenu à lui et apercevant sa fille assise à son chevet, l'attira à lui, en disant d'une voix lente:
—Tu as bien failli ne plus me revoir, fifille!
Elle hésita avant de lui tendre son front.
Elle finit cependant par se pencher, puis quand il l'eût embrassée:
—Tu aurais été orpheline, vois-tu, continua le dompteur. J'aurais été retrouver ta mère, si je n'avais pas eu la force d'abattre Néron... Mais Louise aurait eu soin de toi, n'est-ce pas, Louise?
—Peux-tu en douter! s'exclama la Tabary. Ah! tant que je serai là, la pauvre petite ne sera pas malheureuse. Mais tais-toi, ne parle pas, ça te fait mal et le médecin l'a défendu.
Elle voulut prendre la petite fille sur ses genoux, mais, boudeuse, Zézette recula, repoussa les mains de Louise qui se tendaient vers elle et resta accoudée au lit de son père. Cette Tabary, elle la détestait... sincèrement, sans restriction!
Et ce Jean,, l'autre, qui avait certainement poussé Chausserouge à commettre un crime!
—Ah! celui-là, elle n'eut jamais voulu se trouver en sa présence. Il était le mauvais génie de la maison. Que de fois n'avait-il pas fait pleurer sa mère! Et aujourd'hui n'était-il pas cause si elle ne pouvait plus aimer son père?
Cependant, Chausserouge, à qui revenait peu à peu la mémoire des faits, maintenant que la douleur légèrement calmée lui laissait un peu de répit, interrogea:
—Et Néron? Est-ce que je l'ai tué?
—Non, répondit Jean, mais il n'en vaut guère mieux.
—Ah! dit le dompteur en fermant les yeux.
Et il n'en demanda pas davantage.
En effet, aussitôt que les soins qu'on avait dû prodiguer à Chausserouge avaient laissé quelque répit, on s'était occupé de Néron.
L'animal donnant encore signe de vie, on avait fait venir le vétérinaire. Grâce à l'état de faiblesse du lion, qui respirait à peine, on avait pu l'approcher, le panser, le faire glisser sur un lit de paille hors de la cage centrale et l'établir dans une cage voisine.
Quand Tabary interrogea le vétérinaire sur l'issue probable de l'aventure:
—Je ne puis rien vous dire, répliqua le praticien, avec ces bêtes-là, on ne sait jamais... On les croit mortes et elles renaissent à la vie comme par enchantement... Leur nature offre tant de résistance... La grande difficulté ce sera de pouvoir soigner votre pensionnaire quand ses forces seront un peu revenues... Ces animaux-là ont beaucoup de mémoire et beaucoup de rancune. Il y aura à l'avenir, s'il en réchappe, de grandes précautions à prendre.
—Enfin, vous croyez que nous le sauverons?...
—Peut-être!
—Ah! tant mieux, songez donc! la plus belle pièce de la ménagerie!
Dans la soirée, Chausserouge eut la fièvre. On dut faire revenir le médecin. Celui-ci prescrivit un repos absolu, la diète, et dans la crainte d'un érysipèle, prodigua les antiseptiques, mais, après son départ et dès que la nuit fut complètement venue, la fièvre se changea en délire.
Très agité, le visage en feu, le dompteur prononça des mots sans suite.
—Fais sortir tout le monde, dit Jean tout bas à sa mère, il ne sait plus ce qu'il dit... il serait capable de manger le morceau...
On envoya Zézette se coucher et Louise Tabary déclara qu'elle se chargeait seule de veiller le malade. Au besoin, et pour le cas où elle serait trop fatiguée, son fils la suppléerait. Bien lui en prit, car vers une heure du matin, le mal empira et prit d'inquiétantes proportions.
Chausserouge eut le cauchemar. Au moment où on le croyait assoupi, de terrifiantes hallucinations vinrent troubler son sommeil. Il se dressa sur son séant, les pupilles dilatées, arracha d'un geste brusque l'appareil qui emprisonnait sa face et le doigt fixé sur la porte:
—Néron! Voilà Néron! attends, sale bête! Tu ne veux pas... Tu ne veux pas sauter... Attends que je prenne ma fourche! Tiens! Tiens! attrape!
Et il battait l'air de ses deux bras, mimant la lutte de la veille. Puis, tout à coup, il poussa un cri:
—Ce n'est pas Néron! C'est Vermieux... Il ricane. Il n'est pas mort! Il s'avance! Il me prend! Il me mord! Ma tête! Ma tête! A moi! Au secours! C'est Vermieux... Vermieux qui revient! Va-t'en, je te dis! Va-t'en!
Et il entourait son front de ses deux mains et, comme pour échapper à une étreinte imaginaire, enfouissait son front sous l'oreiller. Il roulait sur son lit.
En vain, Louise Tabary et Jean consternés, craignant à chaque minute que ses cris n'eussent un écho au dehors, tentaient-ils de te calmer.
—Mais non! Mais non! Il n'y a personne! Voyons! Calme-toi!
Chausserouge ne voulait rien entendre.
—Je vous dis que si! C'est Vermieux qui revient. Je le vois bien! Il est là. Il ricane, tiens, là, dans le coin! Mais va-t'en donc, démon! C'est lui qui s'est vengé! C'est lui qui m'a fait mordre par Néron! Mais je le tuerai! Je vous jure, je le tuerai!
Enfin, la voix s'éteignit dans sa gorge. Épuisé par cet effort, il retomba haletant sur son lit.
Louise épongea soigneusement le visage de François humide de sueur et de sang, humecta et rafraîchit les plaies à l'aide de compresses imbibées d'aromates et le dompteur tomba dans une prostration qui subsista jusqu'au matin.
—Il a eu une nuit fort agitée, dit Louise au docteur, quand il revint prendre des nouvelles du malade.
—Alors il serait peut-être prudent de le faire transporter dans un hôpital ou une maison de santé... Il y serait plus aisément et plus efficacement soigné...
—Non! interrompit vivement Louise, qui ne se souciait pas qu'une pareille scène se renouvelât devant des étrangers. François a horreur des hospices... Ici nous serons à même de lui donner tous les soins que nécessitera son état, et l'idée qu'il est à côté de sa ménagerie, que ses bêtes ont besoin de lui, hâtera sa convalescence.
Cependant, la nouvelle de l'aventure, grossie comme toujours, s'était répandue rapidement, non seulement sur tout le Voyage, mais dans tout Paris.
De plusieurs journaux on était venu interroger Jean Tabary qui, heureux de la réclame dont allait bénéficier l'établissement, s'était prêté très complaisamment aux interviews.
Des camelots parcouraient les rues, des feuilles sous le bras, criant: