DE LA MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE
Derniers détails!—Cinq centimes!
Dès le lendemain, la ménagerie fut littéralement envahie. On venait demander des nouvelles du dompteur. On voulait voir Néron. Jean Tabary résolût alors d'ouvrir au public les portes de l'établissement.
Pour une somme modique, on était admis à visiter les animaux et plusieurs fois par jour, l'explicateur donnait les mêmes détails qu'aux représentations ordinaires.
La foule stationnait longuement devant la cage où gisait le lion blessé.
Au bas de cette cage, on avait accroché une large pancarte, portant ces mots:
LION DE L'ATLAS
qui le 7 avril a failli dévorer le dompteur Chausserouge.
Après le récit émouvant que faisait de la lutte l'adroit bonisseur, les assistants se retiraient pour faire place à de nouveaux curieux.
—Quel dommage! dit Jean Tabary à sa mère, que nous n'ayons personne pour faire une entrée de cage!... C'est toujours notre chance... Si, comme j'en ai eu l'idée un moment, j'avais appris le métier...
—Il n'y a pas que Chausserouge au monde, dit Louise. Tu ne pourrais pas trouver un dompteur sans ouvrage, qui consentirait à servir chez nous, en attendant le rétablissement de François?
—Pourvu qu'il se rétablisse! dit le jeune homme.
—Il le faut, riposta la mère, nous n'avons pas signé l'acte d'association, après il pourra se faire boulotter, s'il veut..., et ajouta-t-elle cyniquement, le plus tôt sera le mieux... Avec ses scrupules et ses cauchemars, il finira par nous compromettre, cet animal-là!... Ce serait vraiment dommage, au moment où la veine paraît tourner et où nous voilà presque au-dessus de nos affaires!... Au fond, c'est très heureux, cet accident... si jamais nous avions pu être soupçonné, le bruit qu'on fait autour de nous maintenant déroutera les recherches... C'est pas ici qu'on viendra demander des nouvelles de Vermieux... alibi tout trouvé! Chausserouge au lit! La ménagerie en l'air, envahie par les curieux... Ce ne serait pas le moment de commettre un crime... si la chose n'était pas faite!
—C'est vrai tout de même, dit Jean Tabary frappé de l'observation de sa mère.
—Et pense, ajouta la mégère, si un second malheur, définitif cette fois, allait arriver à François... après l'acte d'association signé... C'est nous qui resterions les seuls maîtres... les patrons.
—Oui, mais il y a Zézette qui hériterait?
—Zézette est mineure... et c'est nous qui serions les tuteurs, dit Louise avec un sourire mauvais. Aie donc confiance en moi, fillot!... En attendant occupe-toi de me trouver un remplaçant provisoire à Chausserouge!
Le jour même, Jean Tabary se mit en quête.
Sur les indications obligeantes d'un forain de ses amis, il parvint à découvrir son homme.
Un jeune dompteur, très connu sur le Voyage sous le nom de Giovanni, était actuellement sans emploi.
Il s'aboucha avec lui et tout de suite fit affaire.
—Vous arrivez, dit le belluaire, juste au moment où je me préparais à aller vous faire mes offres de service. J'ai appris l'accident survenu à Chausserouge et je pensais, en effet, que vous deviez vous trouver dans l'embarras...
—Vous n'avez pas peur de prendre la succession de Chausserouge?
—Alors, je ne serais pas dompteur! répliqua le jeune homme en souriant. Pour nous autres, qui avons l'habitude du métier, nous trouvons dans le danger un attrait irrésistible et d'ailleurs, y a-t-il tant de danger? A part Néron, qui doit être mort...
—Non, il est grièvement blessé et nous espérons le sauver.
—Eh bien! à part Néron, les autres bêtes ne sont pas dangereuses. Je connais Chausserouge, je sais ses exercices par coeur et je me fais fort après une répétition pour habituer les bêtes à moi, de paraître en public... Je vous demande seulement de chauffer un peu mon entrée de cage.
—Ne craignez rien! Nous allons profiter de la réclame de l'accident et faire une sérieuse publicité. Comptez sur moi.
—Eh bien! Alors, quand vous voudrez.
—Dès demain, dit Jean Tabary enchanté.
Séance tenante, il fit signer à Giovanni un engagement, puis, après la conclusion du traité, la conversation s'engagea, très amicale, chacun donnant à l'autre les renseignements qui pouvaient l'intéresser.
Giovanni raconta son histoire. Il était né à Montmartre avait fait chez son père, patron menuisier, son apprentissage.
Il n'avait pu s'accoutumer à une existence calme et tranquille; il rêvait de devenir acteur ou saltimbanque, trouvait un charme infini à la vie libre, indépendante et bohème.
Le soir, dès qu'il avait dîné, il s'échappait de la maison paternelle et courait au théâtre Montmartre, où on l'avait admis comme figurant, et c'était pour lui une grande joie de revêtir les oripeaux brillants des drames de cape et d'épée.
Puis, un beau jour, le Voyage étant venu s'installer boulevard de Clichy, le jeune homme devint chez Devisme ou au théâtre Decker une «tête à l'huile»[4] très assidue.
On le remarqua; on l'encouragea; il finit par se faire engager à de dérisoires appointements et quand le Voyage leva le siège, sa résolution était prise. Il abandonna la maison paternelle et le métier de menuisier et partit.
Depuis, il avait fait un peu tous les métiers, bonisseur, pitre, etc. Il ne tarda pas à trouver sa véritable voie.
Entré en dernier lieu comme garçon de piste à la ménagerie Bella-Mina, il dut défendre la baraque de sa patronne contre l'envahissement d'une bande d'énergumènes réclamant à grands cris le renvoi de l'orchestre composé en grande partie de musiciens allemands.
Pour calmer l'effervescence, la dompteuse dut se résoudre à remplacer ces étrangers par des Français, mais il n'était pas facile d'en recruter du jour au lendemain.
Giovanni,—c'était le pseudonyme qu'il avait choisi depuis son arrivée sur le Voyage, car il s'appelait de son vrai nom Émile Pascaud,—s'offrit de reconstituer la petite troupe; il se souvint que lui même jadis avait fait partie de l'Harmonie Montmartroise, en qualité de piston, et pour prix de son service, il s'adjugea le titre de chef d'orchestre.
Dès lors, il devint le bras droit de Bella-Mina.
Il s'acquittait fort bien, avec une rare intelligence, de ses nouvelles fonctions et la dompteuse n'eut pas à regretter le départ de ses anciens pensionnaires.
Elle s'adjoignait ordinairement un aide, ce qui rendait ses représentations fort intéressantes, mais, un beau jour, après une prise de bec avec Gladiator, son second, elle resta seule pour diriger sa maison et faire ses entrées de cage.
Ce fut encore Giovanni qui la tira d'affaire.
—Patronne, lui dit-il, depuis que je vous vois, je me suis mis dans la tête de faire comme vous... Chaque jour je vous admire et je vous envie... Je crois qu'après avoir bien cherché, ma vocation s'est révélée... Je veux être dompteur!... Puisque vous voilà seule, c'est l'occasion de m'essayer... Voulez-vous me donner quelques leçons et m'autoriser à vous suppléer?
—Mais, mon garçon, le métier ne s'apprend pas en une minute, ni en un jour. Il ne suffit pas de vouloir, il faut un long apprentissage.
—Qui vous dit que je ne l'aie pas fait un peu, l'apprentissage nécessaire... Moi, le danger m'attire... j'aime les bêtes et on dirait qu'elles reconnaissent en moi un homme destiné à vivre avec elles... Je ne vous l'ai jamais dit, mais quand j'étais garçon de piste et que j'avais pour tâche de nettoyer les cages, bien souvent, sans vous le dire, je suis entré faire mon office, par bravade et par plaisir, sans avoir pris le soin de faire au préalable sortir les animaux... Il ne m'est jamais rien arrivé... Et depuis je vous ai tant vu... qu'il me semble que rien ne me sera plus facile que de vous imiter et de me faire obéir.
Bella-Mina considéra curieusement ce grand garçon si enthousiaste et si sûr de lui-même. Après tout, n'était ce pas comme cela que les vocations se manifestaient d'ordinaire?
Giovanni était inconnu du public. Il était jeune—vingt ans à peine—bien fait de sa personne, joli garçon. Pourquoi ne réussirait-il pas?
Et alors, en le présentant comme son élève, quelle réclame ne se ferait-elle pas? De plus, il lui devrait tout et elle se l'attacherait.
Il y avait pour elle tout bénéfice à accepter, d'autant plus que Giovanni coûterait moins cher qu'un professionnel. Elle accepta. L'expérience ne tarda pas à la convaincre qu'elle avait eu raison. Giovanni eut un début excellent.
Encouragé, il prit, de jour en jour, plus de goût à son métier, s'ingénia à imaginer des numéros inédits, difficiles, et au bout de trois ans il égalait sa patronne, qui pourtant jouissait d'une certaine célébrité.
Bella-Mina en conçut sinon de la jalousie, du moins un secret dépit, qui se manifesta dans diverses circonstances où elle n'eut pas toujours pour son aide le ménagement qu'il eut été en droit d'attendre.
Il avait toujours fait son service irréprochablement, avait contribué pour beaucoup au succès de l'établissement, et il eut mérité plus d'égards qu'on n'en avait pour lui, mais deux raisons lui faisaient supporter les petits ennuis de la vie commune: la première, c'est qu'il éprouvait un grand attachement pour ses bêtes, dont il connaissait aujourd'hui les moeurs, le caractère, le tempérament; la seconde, c'est qu'il caressait au fond de son coeur un rêve quelque peu ambitieux.
La ménagerie appartenait en propre à Bella-Mina qui était restée veuve avec une fille, assez jolie, âgée maintenant de dix-sept ans.
Cette jeune personne, très bien élevée, et à laquelle sa mère avait refusé de faire embrasser l'aventureuse carrière de dompteuse, était l'unique héritière et Giovanni se disait que s'il pouvait rester en place jusqu'à l'heure où sonnerait forcément pour Bella-Mina qui allait maintenant sur ses quarante ans, l'heure de la retraite, il deviendrait l'homme indispensable et probablement le mari de la reine.
Bella-Mina aimait trop ses animaux pour se résigner à les voir passer dans des mains étrangères.
Mais il se trompa dans ses calculs. Il laissa voir qu'il fondait des espérances sur l'éventuelle succession de la dompteuse, et celle-ci ne le lui pardonna pas.
Les tiraillements entre sa patronne et lui s'accentuèrent de jour en jour et un beau matin une scène violente éclata. Bella-Mina lui reprocha amèrement de ne lui montrer que de l'ingratitude pour tout le bien qu'elle lui avait fait.
Elle l'avait ramassé dans la crotte, c'était le cas de le dire, elle lui avait donné gratuitement des leçons. S'il était aujourd'hui quelque chose, c'était à elle qu'il le devait et maintenant il abusait de la situation... Il désirait sa mort! Elle en avait assez de faire le bien!
Et avait-on jamais vu un pareil toupet! Lui, Giovanni, un garçon de piste, recueilli par elle, qui végéterait encore à quarante sous par jour si elle ne l'eût rencontré sur sa route, se permettre de lever les yeux sur une jeune fille arrivée du couvent, distinguée et apportant en dot une fortune!... une des plus belles ménageries du Voyage!
Non, décidément, il n'y avait que les sans-le-sou pour ne douter de rien!
Giovanni avait quelques économies; furieux d'avoir été déçu dans son espoir, humilié d'une pareille sortie, révolté de la malignité de cette femme qui faisait sonner bien haut les services rendus en omettant de tenir compte des succès personnels qu'il avait eus, lui, et qui n'avaient pas nui à la prospérité de la ménagerie, il demanda son compte.
Et depuis quinze jours il se reposait, lorsque Jean Tabary vint lui proposer de l'engager.
—Je suis content de savoir tous ces détails, dit Jean, parce qu'ils vont nous servir. Nous allons faire pester la Bella-Mina. Elle se figure évidemment vous avoir irrémédiablement jeté à la côte, nous allons lui prouver, et victorieusement, qu'on peut travailler hors de chez elle. Laissez-moi faire!
En effet, des annonces adroitement libellées furent, par les soins de Jean Tabary, insérées dans les journaux.
En substance, il y était dit que seul, après l'accident survenu à Chausserouge, un jeune homme s'était senti le courage d'affronter, sans exercice préalable, ces terribles animaux qui avaient failli dévorer leur propriétaire.
C'était le fameux Giovanni, un dompteur de vingt-trois ans, dont on avait pu apprécier chez Bella-Mina le sang-froid et la surprenante audace.
On conviait donc le public à venir applaudir ces débuts extraordinaires. L'affluence fut énorme et Giovanni, comme il l'avait prévu, après la petite répétition à huis-clos qu'il avait exigée, n'eut aucune peine à se faire obéir des animaux, rompus à tous les exercices par de longs mois d'entraînement.
Il n'avait pas eu, naturellement, à présenter Néron, gisant toujours sur sa litière.
Dès lors, la ménagerie redevint à la mode.
Il avait suffi d'un accident pour ramener l'attention sur cette exhibition délaissée, à moins, ajoutait in petto Jean Tabary, que ce ne soit la façon brusque dont nous avons débarrassé le Voyage de cette crapule de Vermieux, qui nous ait porté bonheur.
La fortune favorise les audacieux.
On fit part à Chausserouge du changement opéré et de l'engagement de Giovanni, avec toutes sortes de ménagements.
Le dompteur, dont la fièvre s'était calmée, et qui passait maintenant ses journées dans un profond mutisme, tout à ses pensées et comme accablé par le mal, se plaignit vivement qu'on eût pris une semblable décision sans le prévenir.
—On pouvait me consulter, répétait-il, ça ne me plaît pas beaucoup que mes bêtes, qui sont habituées à moi, soient manoeuvrées par un autre.
—Mais, répliqua Tabary, sais-tu que nous perdions tous les jours de l'argent et que par le temps qui court, il ne s'agit pas de laisser échapper une occasion. Songe donc que ton accident a fait un bruit énorme et que nos recettes se ressentent de la réclame, de la publicité qui s'est faite autour de nous.
—Ça ne fait rien! ça ne fait rien! ne cessait de répéter François Chausserouge.
Pourtant, quand on lui eut dit sur quel homme le choix de Tabary s'était arrêté:
—Puisqu'il le fallait absolument, dit-il, j'aime mieux que vous ayez choisi Giovanni de préférence à tout autre. Je connais son travail. Il est adroit, jeune, courageux, j'ai plus confiance en lui qu'en un vieux, qui eût abruti mes bêtes et les eût rendu quinteuses et rétives. Au moins vous êtes content de lui?
—Très content! Il s'inspire de tes traditions, a sensiblement le même jeu que toi et il porte beaucoup sur le public.
—Bon!... je voudrais le voir...
Et Chausserouge, après avoir félicité le jeune homme, le retint près de lui, lui donna diverses explications, des conseils sur la manière de traiter tel ou tel pensionnaire et d'en tirer la plus grande somme possible d'obéissance.
Il le félicita sur le courage qu'il avait montré en acceptant une si périlleuse succession, et Giovanni laissa le dompteur si content de ses réponses que celui-ci félicita presque Jean de son initiative.
—Si tu m'avais consulté, j'aurais probablement refusé et je confesse que j'aurais eu tort. Ce garçon me plaît beaucoup.
Puis il retomba dans ses pensées profondes qui l'absorbaient des journées entières, ne retrouvant la parole que pour demander des nouvelles de la recette ou du lion blessé dont l'état ne s'était pas aggravé.
Enfin, un jour, comme s'il eut cédé à une secrète préoccupation, il appela à lui Louise et Jean Tabary.
—Écoutez, dit-il, je crois qu'il est temps maintenant d'assurer sur des bases régulières notre association. Dans la situation actuelle, cela n'étonnera personne.
Et comme ses deux interlocuteurs se récriaient, déclarant qu'on avait bien le temps d'y penser.
—Non! non! insista le dompteur, on ne sait ni qui vit ni qui meurt! Vous le voyez bien, après ce qui vient de m'arriver, à moi, qui depuis plus de quinze ans que j'exerce le métier, n'ai jamais attrapé une égratignure... Si Néron revient à la vie et qu'il ait un remords de conscience, je serais capable de n'être plus aussi heureux et puis, je ne sais pas... mais je ne me sens pas tranquille... Je tiens à ce que nous régularisions les choses.
Il s'interrompit un instant.
—Ma ménagerie, mes bêtes, c'est ma vie! Eh bien, si je meurs, je ne veux pas m'en aller avec la pensée que tout cela sera dispersé ou tombera entre des mains étrangères... Si Zézette avait l'âge, si c'était une grande fille, je serais tranquille... Elle est encore plus enragée que moi!... Mais c'est une gamine... mine... Je ne veux pas qu'on puisse dire quelque chose et que votre ingérence soit contestée... Vous avez des droits, un apport social, vous m'avez rendu de nombreux services... vous êtes des amis auxquels je sais qu'on peut aveuglément se fier... Tout ça doit entrer en ligne de compte... Je désire qu'après moi vous soyez les tuteurs de l'enfant... et que vos parts de propriété soient nettement établies. En défendant vos intérêts, vous défendrez ceux de ma fille...
—Mais, mon vieux François, tu parles comme un homme qui va passer demain! Est-ce que tu deviens fou?
—Non je ne suis pas fou et je n'ai pas envie de le devenir... Mais, pour ma tranquillité, je veux que l'on fasse ce que je dis.
Il fallut obéir. On manda un notaire, qui écouta les déclarations du dompteur, dressa un acte en règle où Jean Tabary était déclaré co-propriétaire de la grande ménagerie Chausserouge. Les parts de propriété furent divisées par tiers. François en possédait deux tiers et Jean un tiers seulement.
—Maintenant, dit Chausserouge, je suis plus tranquille.
Il fit venir Zézette, à qui il rendit compte de la décision qu'il venait de prendre dans l'intérêt de son avenir pour le cas où un malheur surviendrait.
Elle était assez grande maintenant pour comprendre et il était bien sûr que, le cas échéant, elle saurait, comme toujours se montrer soumise et reconnaissante pour les bons soins que prendraient d'elle à son départ ses tuteur et tutrice.
Sans répondre, Zézette lança un regard haineux à Jean Tabary, puis elle cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.
—Mon Dieu! dit Louise, quelle idée aussi de faire inutilement de la peine à cette petite!
Et elle chercha à attirer l'enfant vers elle, mais Zézette se réfugia contre le chevet de son père, montrant une répugnance si nette à répondre aux avances de la mégère que celle-ci jugea inutile d'insister.
—Pourquoi n'es-tu pas plus gentille que cela pour Louise? demanda Chausserouge à sa fille quand les Tabary furent sortis.
—Parce que, répondit l'enfant en regardant fixement son père; parce que je ne les aime pas... Ce sont de méchantes gens.
—Maintenant, dit Louise à son fils dès qu'elle fut sortie de la caravane où reposait le dompteur, Chausserouge peut mourir... je ne le retiens plus!
—Tu sais que si ça arrivait nous aurions rudement de fil à retordre avec la gamine, dit Jean que l'aversion obstinée de Zézette avait frappé.
Louise Tabary haussa les épaules:
—Alors... tant pis pour elle! prononça-t-elle d'un ton ferme. Tu ne voudrais pas que je me laisse faire la loi par une morveuse!
XII
Pendant les premiers jours qui suivirent l'accident, il avait été facile de soigner Néron. L'animal gisait sans force, presque sans mouvement, entre la vie et la mort.
On l'avait nourri à l'aide de sondes, combattant la fièvre et l'affaiblissement des premières heures par les soins incessants que lui prodiguaient les garçons de piste, puis Giovanni, dès qu'il eût pris son service à la ménagerie.
Il n'y avait aucun péril à affronter cette bête, qui «ne remuait plus ni pieds ni pattes» et dont toute la vie semblait s'être réfugiée dans le regard.
C'était le grand plaisir de Zézette de profiter de l'instant où l'on ouvrait la porte de la cage pour se faufiler derrière le dompteur.
Elle éprouvait un contentement infini à fouler de nouveau ce plancher, à considérer, à travers les barreaux, les banquettes vides sur lesquels une assistance nombreuse l'avait si souvent applaudie.
Elle s'agenouillait près de l'animal, passait ses petites mains dans son épaisse crinière, tapotant la tête énorme du fauve.
Et quand le pansement était terminé, elle se relevait à regret et il fallait presque l'entraîner de force hors de la cage.
Bientôt les forces commencèrent à revenir. Le lion put commencer à se lever et il devint sinon dangereux, du moins imprudent de l'approcher. Giovanni seul fut dès lors chargé de lui administrer les remèdes.
Un jour, en entrant comme d'habitude, il trouva pour la première fois le lion debout.
A la vue du jeune homme, Néron poussa un rugissement étouffé, et marcha au-devant de lui, la gueule menaçante.
Giovanni avait les mains embarrassées. Se sentant sans défense, il battit en retraite et eut le temps de sortir.
Dès lors, il ne fut plus possible d'entrer dans la cage de l'animal. Chaque fois qu'il apercevait un homme, son regard étincelait, et il faisait effort comme pour s'élancer.
Chez lui, la rancune était tenace; on eût dit qu'il s'était juré de ne plus se laisser approcher par personne.
C'était, du reste, ce qu'avait prédit le vétérinaire, appelé à lui donner les premiers soins, le soir de l'accident.
Bien que la nature aidât beaucoup à la convalescence du fauve, bien qu'il fût possible de le remettre désormais à son ancien régime, les plaies n'étaient pas encore à ce point cicatrisées que des pansements ne fussent plus nécessaires. Mais devant l'impossibilité de les continuer, il fallut y renoncer.
Un jour que, vers deux heures de l'après-midi, la ménagerie était déserte, un garçon de piste accourut tout effaré à la caravane de Jean Tabary.
—Hein? qu'y a-t-il? demanda celui-ci.
—Ah! patron!... fit l'autre sous le coup d'une émotion indicible, tout à l'heure, je m'étais absenté de la ménagerie... En rentrant, qu'est-ce que je vois... Mamz'elle Zézette... dans la cage de Néron!
—Dévorée! dit Giovanni en se levant subitement.
—Non, dit le garçon, bien vivante... et s'occupant à laver, comme elle vous l'a vu faire cent fois les blessures de Néron avec une éponge imbibée d'aromates! Et le lion ne bougeait pas!
Giovanni saisit une fourche, suivi de Jean Tabary; il courut à la ménagerie, passa derrière la toile et se mit en devoir de pénétrer dans la cage.
Mais avant qu'il eût eu le temps d'ouvrir la porte, Néron s'était précipité, et, debout contre cette porte, passant ses pattes énormes à travers les barreaux de fer, il s'efforçait, en grondant, d'atteindre le jeune homme.
Zézette était toujours debout, tranquille au milieu de la cage, son éponge à la main.
—Mais c'est stupide, monsieur Giovanni, dit-elle d'un ton très calme, vous voulez donc vous faire boulotter... Puisqu'on vous dit qu'il ne veut plus voir les hommes depuis que mon père a failli le tuer!...
—Mais vous, mamz'elle Zézette?...
—Moi?... Il n'y a aucun danger... Il me connaît, et j'ai des jupons!
Et elle revint vers le lion avec une telle assurance que Giovanni en resta confondu. Il se retira et passa dans la ménagerie.
Néron, la crinière toujours hérissée, le suivait de l'oeil.
—Ne vous montrez pas, dit Zézette, ça l'excite... et laissez-moi faire...
Elle s'approcha de l'animal, le caressa doucement, le fit s'étendre à terre et elle continua, très calme, son pansement, comme elle l'avait vu faire pendant les premiers jours de la maladie.
La bête docile ne remuait pas; elle avait allongé son mufle sur le plancher et faisait entendre une sorte de renâclement.
—Voilà! dit-elle enfin, en se relevant.
Elle tapota une dernière fois le nez de Néron, se retira à reculons, entr'ouvrit brusquement la porte et disparut.
Dans toute la ménagerie, ce fut un indescriptible émoi.
—Cette gamine! Quel toupet! Elle avait su calmer et faire obéir un fauve comme personne, même le plus audacieux dompteur, n'eût oser le tenter!
Quant à elle, très fière, elle affectait de ne pas comprendre ce que sa tentative avait de téméraire. A toutes les marques d'admiration qu'on lui témoignait, elle se contentait de répondre naïvement:
—Ben quoi! Puisque je ne lui fais que du bien!... Un lion, c'est pas plus bête qu'un autre animal, au contraire!
Et au fond, un secret orgueil la faisait triompher en face de ces Tabary détestés, qui, eux, n'étaient bons qu'à faire le mal et restaient parfaitement incapables d'une action pareille à celle qu'elle venait d'accomplir si simplement.
Mais celui que la nouvelle de l'exploit de l'enfant, toucha le plus profondément, ce fut François Chausserouge.
Toujours couché tristement au fond de sa caravane, il sortit enfin du mutisme persistant qu'il observait; il écouta, les yeux noyés, le récit que lui fit Giovanni et quand Zézette apparut sur le seuil, il ouvrit les bras, ne trouvant qu'un mot:
—Ma fille!... Ma petite file!...
Et de nouveau il se fit raconter l'affaire par l'enfant, elle-même, comment l'idée lui était venue d'entrer dans la cage de Néron, quelles sensations elle avait éprouvées.
Quand elle vint à décrire la fureur qu'avait montrée la bête à la vue de Giovanni, il l'interrompit:
—Maintenant, dit-il, je comprends et il sera désormais impossible de faire travailler Néron sans s'exposer à être boulotté... Il a gardé rancune de la correction qu'il a reçue et il a pris l'horreur de l'homme... Tu as fait exception parce que tu es une enfant et que tu as une robe... Désormais, Néron sera aussi docile avec toi qu'il restera indomptable pour tout autre... Continue à entrer chaque jour avec lui pour le soigner, mais veille bien à ce qu'aucun homme n'apparaisse aux abords de la cage pendant tout le temps que tu seras enfermée avec lui... Il pourrait t'arriver malheur...
—Et quand il sera guéri, dis, papa, tu me laisseras encore lui rendre visite, pour entretenir l'amitié?
—Oui, après que moi-même, j'aurai pris ma revanche avec lui...
—Mais toi, papa, il te dévorera, puisque tu dis qu'il se souvient.
—Je ne peux pas avoir le dessous, comprends donc! mon amour-propre est engagé. Il faudra bien que j'en vienne à bout, mais après cette expérience, je te le laisserai. Ce sera ton lion à toi, pour quand tu auras quinze ans et qu'on te permettra enfin de reparaître en public.
—Merci, petit père! dit Zézette en baissant la tête, mais la résolution que son père avait prise de se rencontrer de nouveau avec Néron, la remplissait d'une crainte instinctive.
Un pressentiment l'avertissait que le fauve, si doux avec elle, retrouverait en face de Chausserouge sa férocité native. Comme si par une sorte d'affinité, les rancunes de l'animal eussent eu un écho dans son âme, elle était sûre qu'un malheur planait, inéluctable, si son père persistait.
Mais il était toujours au lit, toujours souffrant de ses blessures longues à cicatriser; elle aurait le temps, et, elle l'espérait, le pouvoir de s'opposer à une pareille imprudence.
Sur ces entrefaites, le dompteur reçut une visite, qui le troubla singulièrement.
C'était Romillard, l'ancien directeur des Marionnettes, une des dernières victimes de Vermieux. Ce petit bonhomme, qui avait jadis joui d'une situation aisée sur le Voyage, était cauteleux et insinuant.
Chargé de famille et réduit depuis sa ruine à la plus affreuse misère, il avait fini par trouver une place de régisseur chez Oiselli, au Cirque des Animaux Savants, mais ses faibles émoluments étaient loin de suffire à faire vivre sa nichée, qu'il abritait pêle-mêle au fond d'une vieille caravane à moitié démantelée.
Il devait le surplus à la charité de ses anciens confrères, qui ne voyaient pas sans pitié un des leurs «dans la mélasse», sachant fort bien pour la plupart que le lendemain, à la suite d'une mauvaise campagne, un pareil malheur pouvait les atteindre.
Chausserouge n'avait pas été un des moins pitoyables, et même au temps de sa plus grande détresse, il avait toujours eu une pièce à glisser dans la main du vieux forain.
Donc Romillard se présenta, sous le prétexte de venir demander des nouvelles du blessé, en réalité pour quêter un petit secours. Mais ce jour-là, il n'avait plus cette attitude humble et obséquieuse qu'il affectait d'ordinaire. Ses yeux brillaient et il paraissait miné par une colère sourde.
Après avoir pris des nouvelles du dompteur, il éclata.
—Eh bien! vous savez ce qui arrive... On ne parle que de ça sur tout le Voyage... Vermieux a disparu!...
Chausserouge eut un sursaut sous ses couvertures.
Louise Tabary, qui était présente ainsi que Jean, échangea un regard avec son fils.
—Oui, continua Romillard très excité, disparu!... Voilà bien ma veine!... Trois mois plus tôt et j'étais hors d'affaire, mais quand on a la guigne...
Chausserouge, pâle d'émotion, avait à demi dissimulé son visage derrière l'oreiller.
Louise fit un effort pour contenir une émotion secrète:
--- Mais, dit-elle, nous ne savons rien!... Depuis que François est malade, nous vivons en dehors de tout... Racontez-nous cela?
—Je croyais, dit Romillard, que vous aviez des affairés avec Vermieux?
—Oui, dit Louise, une vieille dette, mais que nous étions parvenus à liquider, malgré le malheur des temps, il y a quelque temps... Aujourd'hui, nous sommes quittes...
—C'est ce qui explique que vous n'ayez pas été étonnés de ne pas le voir rappliquer le second dimanche de Pâques, une de ses échéances, qu'il n'a jamais manquées d'une heure... Bref, voici: vous savez combien Vermieux était exact... Il passait sa vie dans son patelin... mais tous les trois mois, on le voyait rappliquer, sa sacoche au ventre, le portefeuille bourré de tous les billets qu'on lui avait souscrits sur le Voyage et qu'il s'arrangeait toujours pour faire tomber aux mêmes dates... Le jour où il apparaissait, il n'y avait pas besoin de consulter le calendrier... Il dégotait la Banque de France pour la régularité... Eh bien! cette année, nisco, pas de Vermieux!... D'abord, on s'est dit:—Bah! il aura manqué le train... où il aura été malade... à son âge, c'est permis... Il sera là demain! Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, pas de nouvelles... Jugez si on était content de ce répit, car si la fête marche bien depuis quelques jours, la première semaine avait été désastreuse et pas beaucoup des débiteurs étaient en mesure!
—Y en a beaucoup qui l'attendaient? demanda Louise.
—Je vous crois... et j'en connais pas mal à qui ça a tiré une rude épine du pied... Vous pensez bien que personne n'a osé réclamer... On était bien trop content... Pourtant, à la fin, y en a un qui s'est ému, cette vieille crapule de Lamberty... Je l'ai toujours soupçonné d'avoir des affaires de compte à demi avec Vermieux... Je ne m'étais pas trompé... C'est lui qui a donné l'éveil!...
—L'éveil! dit Chausserouge haletant, en se soulevant sur un coude.
—Allons, dit Louise, voyons, reste tranquille, François! tu vas prendre froid.
Elle se leva, força le dompteur à se recoucher en lui glissant à l'oreille:
—Tais-toi et laisse-moi faire!
Puis elle revint et, pour donner une diversion à l'émotion qu'elle lisait également sur le visage de Jean:
—Ça vous donne soif, Romillard, de parler comme cela! dit-elle simplement. Vous prendrez bien un verre de vin?
—Ma foi! c'est pas de refus!
Et quand ils eurent trinqué:
—Voyons, dit Louise, continuez votre histoire... Ça nous intéresse!... Vous disiez que Lamberty avait donné l'éveil... Comment ça?
—Il a écrit au pays pour savoir du nouveau... Et voilà où l'affaire se corse... Vermieux, très bien portant, a pris le train dans la mâtinée de dimanche de bonne heure, et il aurait dû être à Paris vers huit heures et demie ou neuf heures... Personne ne l'a vu... Naturellement, à la gare de Lyon, son arrivée n'a pu être remarquée au milieu de tous les autres voyageurs... Aucun accident n'est arrivé sur la ligne pendant la route... Vermieux serait donc à Paris... Pour qui le connaît, il est inexplicable qu'il n'ait pas paru, sinon le soir même, du moins le lendemain, sur le Voyage... Bref, sa trace est perdue à partir de son départ de l'Auvergne...
Louise Tabary ne bronchait pas.
Elle profita d'un moment où Romillard s'interrompait pour vider son verre:
—Est-on bien sûr, dit-elle tranquillement, qu'il a pris le train...
—On a montré à Lamberty, à la gare de Lyon, le seul billet venant de la station de Vermieux et qui a été exactement remis à l'employé chargé de contrôler la sortie... On est donc sûr que le vieux a accompli son voyage sans encombre, mais depuis?...
—Dame! opina Louise, Vermieux avait l'air d'un marchand de cochons, il était toujours cousu d'argent... Ça s'est peut-être vu... et dame! le canal n'est pas loin... On peut bien l'avoir foutu à l'eau pour le voler... Il y a tant de crapules dans le monde...
—Lamberty est allé à la Morgue... On n'a rien retrouvé!
—Bah! il reviendra sur l'eau dans neuf jours... Ça sera un débarras pour le Voyage, voilà tout... Est-ce qu'il a de la famille, ce vieux magot?
—Il n'a plus qu'un cousin, avec qui il vivait en assez mauvaise intelligence, mais comme ce petit monsieur a l'intention d'hériter, il a déposé une plainte au procureur de la République de Riom... et aujourd'hui la Sûreté marche. On n'est pas venu vous demander des renseignements?
Il y eût cette fois un silence plein de gêne. Personne ne répondit à cette question dangereuse.
—Voilà que la nuit tombe, dit Louise, pour couper court, je vais allumer la lampe.
Dans son lit, Chausserouge suait à grosses gouttes. Jean Tabary sentait un petit frisson lui parcourir les moelles.
—La Sûreté! La Sûreté! répliqua-t-il d'un ton bourru, nous n'avons rien à faire avec la Sûreté! Que lui dirions-nous de plus?
—Les agents vous demanderont comme à tout le monde si vous aviez une échéance, un billet à payer dimanche à Vermieux, afin de pouvoir au moins reconstituer le capital en billets dont l'usurier devait être porteur, sans compter la monnaie.
La question était épineuse. C'était le point faible, qui pouvait les faire soupçonner si, par une réponse imprudente, on parvenait un jour à les taxer de mensonge. Aussi Louise tourna-t-elle la question:
—Et qu'est-ce qu'ont répondu les autres... Ceux qu'on a déjà interrogés?
—Ma foi, eux pas bêtes, ils ont répondu qu'ils ne devaient rien.
—Mais, hasarda Louise, s'il y a des livres?
—Bah! Vermieux savait à peine lire et écrire... et il ne se fiait à personne... Il n'y a sûrement pas d'autres preuves que celles qu'il portait sur lui et bien sur, le petit cousin pourra se taper...
Il y eut dans la caravane un soupir de soulagement. Romillard n'y prit pas garde et continua:
—C'est pourquoi je vous disais tout à l'heure que j'avais la guigne... Une occasion unique de me libérer à bon marché, comme les autres et je la rate! Trois mois plus tôt et j'avais toujours mon théâtre de marionnettes, au lieu de crever la faim!
—Romillard, dit Louise, vous allez dîner avec nous ce soir. Ça va-t-il?
—Ma foi, je veux bien... mais les petits... qui m'attendent!
—Nous avons un pot-au-feu... Et pour célébrer le retour à la santé de François et vous remercier de votre bonne visite, nous allons faire une petite bombance... Quant aux petits, ne vous inquiétez pas! Ils auront ce soir de quoi bouffer!
Louise tenait à garder Romillard le plus longtemps possible. Elle le sentait sans défiance, parfaitement renseigné, et il y avait pour elle un très grand intérêt à ne rien ignorer des détails de cette aventure, qui passionnait le Voyage.
Aussi la disparition fit-elle les frais de la conversation pendant toute la soirée. Romillard exhuma des anecdotes où éclatait la rapacité de l'usurier et la conclusion fut que c'était un grand bonheur pour tout le monde.
—S'il ne revient pas, dit l'ancien directeur, on pourra dire qu'au moins une fois le bon Dieu aura été juste; oui, mais ne reviendra-t-il pas? Pourvu qu'un beau jour on ne le voie pas surgir comme un diable d'une boite à surprises.
—Je ne le crois pas, dit Louise froidement.
—Mais enfin, si, au lieu d'être un malheur, c'était tout simplement une lubie ou un truc de sa part... Il peut avoir eu l'envie de se payer un petit tour de promenade.
—Non, répliqua Louise de nouveau, le Voyage n'a rien à craindre. Je connaissais beaucoup Vermieux... J'ai eu, et pas pour mon plaisir, je vous le jure, pas mal d'affaires avec lui... Eh bien! c'était trop en dehors de ses habitudes...
Chausserouge, qui s'était levé pour faire honneur à son hôte et que ces propos avaient à peu près rasséréné, remarqua alors que sa fille Zézette, assise près de lui, ne mangeait pas. Son regard errait, vague et incertain, de Louise à Jean Tabary, de son père à Romillard; ses petits doigts avaient des tressaillements nerveux.
—Est ce que tu souffres, ma chérie, tu ne manges pas, tu es malade?
—Non! je ne peux pas... Je n'ai pas faim.
—C'est la suite de son indisposition, dit Louise, si elle est fatiguée, elle ferait mieux d'aller se coucher.
—Oui, dit tout bas la petite fille à son père, laisse-moi m'en aller, je n'en puis plus!
Elle se leva et courut se réfugier dans la tente où elle couchait d'habitude. Là, elle s'étendit sur son lit, la tête enfoncée dans les couvertures, et elle pleura, toute frissonnante et secouée par la peur.
Ses nerfs, encore malades à la suite de l'épouvante qu'elle avait ressentie pendant la nuit sinistre, venaient de recevoir une secousse pareille.
Le cynisme effroyable des assassins parlant, des heures durant, devant un étranger avec une aisance et une tranquillité telle qu'elle eût été tentée de croire que le crime n'existait que dans son imagination, l'avait remplie de terreur.
A chaque minute, elle avait eu la tentation de crier aux Tabary:
—C'est vous qui l'avez tué, Vermieux... Je vous ai vus!
Mais son père, son père était là... aussi coupable que les autres et qu'il fallait accuser en même temps!
Combien elle était punie de sa désobéissance! Combien ce secret fatal lui semblait lourd à porter!
Son âme d'enfant s'était transformée. Depuis plusieurs jours, cette pensée unique l'obsédait et elle en était arrivée à considérer comme une revanche la révolte de Néron. L'accident de son père, c'était le commencement du châtiment...
Dans son esprit, le lion devenait un justicier, qui se vengeait de la mauvaise action à laquelle on l'avait associé, et c'est pourquoi elle l'abordait sans crainte, elle dont le coeur était pur.
Toute la nuit, elle eut encore la fièvre, et l'indisposition persistant, Chausserouge qui allait mieux, commença à s'alarmer.
Il se rendait parfaitement compte que sa fille pût être malade, mais il ne comprenait rien à cette nervosité subite, au changement subit d'allures de la petite Zézette. Il finit par mettre sur le compte d'un mal inconnu ces phénomènes inexplicables.
Quant à lui, son état s'améliorait rapidement.
Le médecin l'ayant autorisé à sortir de la caravane, sa première visite fut pour ses bêtes.
La conversation de Romillard, le temps qui s'était écoulé sans qu'aucun danger parût se dessiner à l'horizon, l'assurance qu'affectaient les Tabary avaient fini par calmer ses premières appréhensions.
Louise n'avait rien négligé pour lui rendre la confiance perdue; d'autre part, les recettes étaient excellentes. Il descendit calme, presque joyeux.
Il n'avait pas fait dix pas dans la ménagerie qu'un rugissement furieux se fit entendre. Il leva les yeux.
A sa vue, Néron, dont la crinière s'était hérissée tout entière, s'était jeté contre les barreaux qu'il s'efforçait d'ébranler sous son effort.
Les crocs menaçants, la gueule écumante, il se tenait debout, puis s'accroupissait comme pour prendre son élan et bondir sur le dompteur... puis se redressait d'un coup de reins... Chausserouge s'approcha de la cage.
L'animal passa ses pattes de devant par dessous les barreaux et, toujours grondant, il cherchait à attirer l'homme à lui.
—Allons! allons! pas de méchanceté, Néron, dit le dompteur, tout en se tenant prudemment hors de l'atteinte des griffes du fauve.
Mais il pâlit et fit un pas en arrière. Au moment où son regard se croisait avec le regard sanglant de la bête, la même hallucination le reprit, l'effrayante hallucination qui l'avait poursuivi pendant ses nuits de fièvre et d'insomnie.
Dans ces yeux brillants de colère, il retrouvait l'expression des yeux de Vermieux... De Vermieux qui renaissait comme s'il se fût incarné dans le lion!
Dès lors, tout lui parut changé dans la ménagerie; les bêtes que le rugissement de Néron avait réveillées et qui répondaient à l'appel de leur redoutable voisin, lui parurent hurler à la mort!
Il lui sembla qu'une sorte d'obscurité envahissait tout à coup la baraque, illuminée seulement par les éclairs du regard de Néron.
L'étal roulant, le corps déchiqueté de Vermieux, les bras rouges de sang de Tabary, les chairs pantelantes du vieillard déchirées à belles dents par les fauves affamés, la scène toute entière du crime se reconstitua subitement dans sa cervelle et, comme devant un kaléidoscope, toutes les péripéties défilaient devant ses yeux effarés... Il se sentait magnétisé, attiré fatalement..
Vermieux lui criait:
—Viens donc!... approche donc, si tu l'oses, assassin!
Et ses jambes fléchissant sur lui... il se laissa tomber sur une banquette...
Tabary le retrouva là, hébété, l'oeil fixé stupidement dans l'oeil du lion et une sueur au front.
—Que fais-tu, François? cria le jeune homme frappé de l'attitude étrange du dompteur.
—Là! fit Chausserouge, là! tiens, vois-tu... le lion!
—Eh bien quoi, Néron?
Et du doigt lui désignant l'animal, le dompteur continua:
—Il est possédé de Vermieux! L'as-tu jamais vu comme cela? Tiens, regarde, il ne me quitte pas des yeux. S'il pouvait s'élancer! C'est comme cela depuis le jour... le fameux jour, ajouta-t-il d'une voix sifflante, en saisissant le bras de Jean Tabary, où malgré moi, tu lui as donné à manger de la chair... de la chair humaine. Tu vois bien, il est possédé, je te dis!
—C'est toi qui est fou, mon pauvre vieux! répliqua Jean qui jeta autour de lui un regard inquiet, tu as la fièvre! Viens, rentrons, ce n'est pas prudent de rester là...
Il craignait à chaque instant de voir entrer un employé de la ménagerie à qui une parole imprudente du dompteur pouvait tout révéler. Mais l'autre s'obstinait.
—Non, je te dis, c'est Vermieux! Néron est possédé par Vermieux!
Il se débattit vigoureusement et parvint à échapper à l'étreinte de Tabary qui cherchait à l'entraîner.
—Il faut que j'aie sa peau... ou qu'il ait la mienne!...
—Tais-toi! tais-toi! tu déraisonnes!
—Non!... non!... je ne déraisonne pas! Quand j'étais petit, ma grand'mère, qui était une savante, qui connaissait les choses de la vie, me l'a répété souvent:
«—Il faut toujours avoir soin des animaux... car on ne sait pas ce qu'on a à devenir... L'âme des chrétiens passe souvent dans le corps des bêtes!» Eh bien! Cette fois, l'âme de Vermieux est passée dans le corps de Néron! C'est le vieux qui me poursuit, qui ne me lâchera jamais... Je ne veux plus de cela... J'en ai assez!... Je l'ai commencé... je le finirai!... Je lui emmancherai ma fourche dans le coeur, pour ne plus voir fixés sur moi, toujours, ces deux yeux-là!... Laisse-moi, je te dis! Laisse-moi en finir!
Et complètement halluciné, le poing tendu, il marchait à la cage, face au lion, qui grattait les planches avec ses griffes et lançait avec plus de fureur, à chaque nouveau pas du dompteur, ses pattes dans le vide, à travers les barreaux, comme pour saisir et attirer à lui son ennemi.
Enfin, Jean Tabary se révolta. Il n'y avait pas à dire, Chausserouge était fou, et sa folie dangereuse risquait de compromettre d'autres que lui. Il fallait à tout prix faire cesser cet accès.
Il passa rapidement entre la cage et le dompteur, saisit face à face son associé qu'il fit pirouetter sur lui-même. Puis il le poussa devant lui, sans lui donner le temps de protester.
—Viens avec moi! viens vite! Louise nous attend!
—Mais je te dis que je veux le tuer!
—Louise nous attend! Tu le tueras plus tard!
A chaque enjambée nouvelle, la résistance du dompteur diminuait. Un peu de raison semblait luire dans son cerveau fatigué à mesure qu'il s'éloignait, maintenant qu'il ne subissait plus l'attraction dangereuse du regard du fauve.
Tabary parvint à le faire rentrer à la caravane.
—Que s'est-il passé? demanda vivement Louise en considérant les deux hommes, l'un Chausserouge, atone et affaissé, l'autre, Jean, nerveux et tremblant d'émotion.
—Il s'est passé, dit le jeune homme, que ce bougre-là va nous faire arriver de sales histoires... Est-ce que je ne le trouve pas, divaguant dans la ménagerie, en train de raconter l'affaire... Il regardait Néron et croyait voir Vermieux!... Heureusement qu'il n'y avait personne là, sans quoi... C'est de la folie!...
—Diable! il faut le surveiller, dit Louise, d'un ton très bas. Ne dis rien devant lui, s'il est fou, il ne faut pas l'exciter.
Cependant Chausserouge passait longuement sa main sur ses yeux, sur son front, comme pour se rappeler. Il regardait alternativement sa maîtresse, Jean Tabary.
—Est-ce que, par hasard, j'ai dit des bêtises?... interrogea-t-il. Je ne me souviens pas!
—Oui! dit Jean, un peu de fièvre seulement, tu croyais voir Vermieux! Couche-toi et tu sais, je ne te permettrai plus de sortir avant d'être complètement rétabli.
—Ah!... fit le dompteur d'un ton soumis.
Il s'étendit sur son lit, la tête tournée vers le fond. Jean Tabary prit sa mère à part.
—Tu sais, je ne suis pas tranquille du tout... mais pas du tout!... Avec cela, pas moyen de consulter un médecin... ni de le faire placer dans un asile!... Vois-tu qu'il nous vende dans un accès de somnambulisme... Sûr, il doit avoir une fêlure depuis son accident. Une fêlure par là! ajouta Jean en se frappant le front du doigt.
—Nous voilà propres, avec un infirme pareil sur les bras, grogna Louise. Toute ma vie, ç'aura été la même chose... je n'aurai toujours eu affaire qu'à des emplâtres... Mais, sois tranquille, celui-là ne nous compromettra pas... Je lui serrerais plutôt le cou pour l'empêcher de parler!
Et, dès lors, Chausserouge fut soumis à une surveillance attentive de la part des Tabary. Mais il paraissait avoir recouvré son bon sens; il agissait, parlait comme avant cette scène d'auto-suggestion qui avait si fort effrayé Jean.
De temps en temps seulement, comme si une impulsion intérieure dont il n'était pas maître le faisait mouvoir, il se levait et se dirigeait vers la porte de la caravane.
—Où vas-tu? demandait Louise en lui barrant le chemin.
—A côté... là... dans la ménagerie... Voir si les bêtes sont bien soignées...
—Elles ne manquent de rien... Giovanni et mon garçon veillent à tout...
—Mais, je voudrais voir... les recettes... s'il y a du monde aux représentations...
—Plus tard!... Quand tu seras mieux portant... Ne crains rien... On te rendra compte de tout, ici, mais le médecin ne veut pas que tu sortes encore... Tu attraperais du mal...
Chausserouge fixait sur sa gardienne un regard où se lisait l'hypocrite résolution de désobéir, de suivre l'idée fixe qui paraissait le hanter à toute heure sans qu'il s'en expliquât nettement, dès qu'une occasion propice se présenterait et il retombait dans une sorte d'indifférence, d'hébétude dont rien ne pouvait le sortir.
Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrès qu'il devint bientôt évident aux yeux de tous qu'une lésion devait s'être produite dans le cerveau du dompteur, lésion qui lui enlevait la plénitude de ses facultés.
Il en vint à se désintéresser de tout ce qui n'était le souci exact de la vie matérielle; il restait des journées plongé dans une apathie effrayante, sans prononcer une parole; son regard ne trouvait d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses bêtes, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu'à lui. Il tendait alors l'oreille, et comme s'il répondait à un appel, il se levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait l'autorité de Louise ou la volonté brutale de Jean pour le faire rasseoir.
Zézette suivait avec effroi les progrès du mal qui dévorait son père, mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun étonnement d'un changement tellement brusque qu'il avait stupéfié tout le monde.
Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutumée à Néron, qui allait maintenant tout à fait bien, elle trouva dans la caravane un médecin en train d'examiner son père.
Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilité qui lui incomberait si elle persistait à garder son malade en charte privée.
Quelque danger qu'il put en résulter, elle avait enfin pris le parti de faire revenir le docteur et elle avait profité d'un moment où Chausserouge lui paraissait plus calme.
S'il parlait, maintenant que la démence ou tout au moins l'inconscience du dompteur était bien constatée, il serait toujours facile de mettre ces divagations sur le compte de la maladie.
Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire.
Elle raconta en détail au médecin toutes les excentricités, les hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu'à l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer sur lui son lion Néron.
—Dernièrement, dit-elle, un individu nommé Vermieux, que Chausserouge a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a été assassiné... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, dans quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident... Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Néron, croit revoir Vermieux. Il prétend que l'âme du vieux bonhomme est passée dans le corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et il veut à toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gardé contre lui une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... Si nous perdions le malheureux François de vue, un seul instant, il se ferait dévorer sûrement...
Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas où un soupçon germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le médecin sur la voie.
—Vous dites qu'il a été en proie à ces hallucinations quelques jours après son accident? demanda-t-il.
—Oui... Mais dès les premiers jours, il avait commencé à divaguer. Nous avions mis d'abord ces propos incohérents sur le compte de la fièvre, mais, à mesure que les blessures se cicatrisaient, l'inconscience a augmenté, et positivement aujourd'hui, il nous fait assister à de véritables actes de folie.
Le docteur déclara alors que ces explications confirmaient son diagnostic.
En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en comprimant la tête du malheureux dompteur, avaient causé une dépression des os du crâne.
De là les troubles cérébraux qui enlevaient à Chausserouge toute responsabilité et oblitéraient sa raison.
—Il n'est pas encore dangereux pour les autres... à moins que, dans un moment de crise, il n'échappe à votre surveillance et ne cause par son inconscience un malheur irréparable en ouvrant par exemple la cage des fauves; mais, pour plus de sûreté, à votre place, je m'adresserais au commissaire de police pour obtenir son admission dans un asile où il recevrait les soins appropriés à son état... Je vais, si vous le désirez, vous délivrer un certificat dans ce sens.
—Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait bien consulter un médecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la ménagerie l'attention de la police et de confier un malade si dangereux à des étrangers qui pourraient, un beau jour, prendre au sérieux ses divagations.
—Dans tous les cas, je vous ai prévenus, dit le médecin en se retirant, et j'entends dégager ma responsabilité personnelle.
—Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur!
Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient plus la peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient une aggravation dans l'état de Chausserouge.
—Après tout, disait cyniquement Jean, une fêlure, ça ne se remet pas. Et le pauvre François est bel et bien foutu... Ah! mon Dieu! le plus tôt que ça sera fini, mieux ça vaudra pour lui... et pour nous! C'est pas une existence de vivre comme une véritable brute, avec des idées fixes qui peuvent compromettre l'établissement tout entier et, pour nous, de rester toujours sous le coup d'une parole imprudente qu'il prononcerait dans un moment lucide!... Ah! non, franchement, il vaut mieux en finir!
—Si encore, dit Louise qu'une réflexion profonde paraissait absorber, si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en danger... On le laisserait aller dans la ménagerie... et se débrouiller avec Néron... avec Vermieux comme il dit, surtout si c'était la nuit!...
Jean Tabary regarda longuement sa mère.
—C'est vrai, dit-il tout à coup, qu'un accident est si vite arrivé!
Ils n'échangèrent pas un mot de plus. Chausserouge, à ce moment, se réveillait. Il porta la main à sa bouche et balbutia:
—J'ai faim!
—Allons, la mère, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est un bon signe, un malade qui demande à manger. Ça me fait plaisir, mon vieux François, de te voir comme ça reprendre goût aux bonnes choses.
—Et le médecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda le soupçonneux dompteur en descendant du lit sur lequel il était étendu. Est-ce que je pourrai bientôt sortir de nouveau?
—Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espère qu'avec deux ou trois jours de repos...
La figure du dompteur s'éclaira. Il murmura:
—Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement sur ses doigts, les yeux levés au plafond avec un sourire empreint d'une joie profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement à dissimuler en pinçant les lèvres.
Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans deux ou trois jours, recommencement de la vie ancienne avec les émotions des entrées de cages, les retentissants coups de gueule du bonisseur, les applaudissements de la foule... Mais surtout, surtout... la revanche à prendre avec Néron dans l'oeil duquel il fallait à jamais éteindre le regard obsesseur de Vermieux... Ce regard qui perçait la toile de la caravane, vrillait la cloison de la caravane pour le poursuivie, étincelant et vengeur, jusque dans son sommeil...
Et c'était cette préoccupation unique dont se moquait Tabary, qui le hantait obstinément... qui le rendait indifférent à toutes choses...
Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'était pas mort complètement... Vermieux revivait dans le corps de cette bête... et il n'achèterait, lui Chausserouge, sa tranquillité qu'au prix de la mort de Néron!...
Il l'avait manqué une première fois... Il serait la seconde fois plus heureux... Et alors, pour toujours délivré de ce cauchemar, il le sentait, il renaîtrait à la vie...
Il éprouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui écrasait les épaules... S'il faisait quelques pas, il marchait courbé en deux, ainsi qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible poids...
Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait par la pensée l'issue tant espérée et attendue, de dire à haute voix, en secouant les épaules et en se redressant d'un coup de reins:
—Oh! tiens, vois-tu... APRÈS... je serai léger comme une plume... Je sauterai... je danserai... Oh! je serai heureux!...
—Après... quoi?... demanda Jean intrigué.
—Après... rien!... répliqua Chausserouge en retombant dans son mutisme et en courbant à nouveau sa haute taille.
Et en même temps, il baissait sournoisement les paupières, furieux de s'être vendu, apportant dans cette comédie l'hypocrisie du malade, qui voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se défier, dans tous ceux qui l'entourent.
Et pour donner le change complètement, craignant d'être deviné et qu'on ne prit de nouvelles mesures pour l'empêcher de mettre son rêve à exécution:
—Et Giovanni?... Comment va-t-il?... Es-tu toujours content de lui?
—Très content!... Et le public lui fait fête!
Pendant la semaine qui suivit, Chausserouge se renferma dans une immobilité et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'être pris pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et surtout le soir, à l'heure où, le jour tombant, la ménagerie reste déserte, les employés s'absentant invariablement pour aller boire l'absinthe chez le mannezingue prochain; ou bien à partir de minuit, lorsque la représentation dernière terminée, chacun se retire pour aller se coucher ou souper dans un cabaret proche de l'établissement.
Mais il ne dormait que d'un oeil. A chaque instant, tremblant d'être pincé, comme un enfant qui craint d'être pris en flagrant délit de désobéissance, il soulevait doucement la tête, pour s'assurer que Louise veillait ou Jean Tabary.
S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, ouvrait la porte avec des précautions infinies, jetait un coup d'oeil autour de la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient pour l'arrêter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son immobilité première.
Il ne voulait agir qu'à coup sûr, certain de n'être pas dérangé, ni ramené de force à la caravane, comme cela lui était arrivé une fois.
Et alors quand, délivré de toute entrave, il pourrait enfin assouvir sa haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de son duel solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui!
On ne l'accuserait plus d'être fou... et Tabary lui-même serait obligé de reconnaître qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui était complice du même crime, de les avoir délivrés à tout jamais de la présence détestée et menaçante de ce Vermieux de malheur!
Plus le temps s'avançait, plus l'impatience de Chausserouge augmentait. A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu'à lui:
—Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas là... Je ne puis pas lui répondre!
Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin à la surveillance dont on l'entourait incessamment, malgré la promesse réitérée qu'on lui avait faite de le laisser sortir après «deux ou trois jours de repos», il simula un changement d'allures, affecta de penser comme Tabary, de traiter de lubie la préoccupation qui l'avait obsédée jusque-là...
—Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccadé, je vais tout à fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant ni le docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvénient...
—Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit net... répliquait Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientôt notre bonne petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien précipiter... Attendons de pouvoir célébrer comme il convient ton rétablissement complet, sans crainte d'une rechute...
Mais elle ne se méprenait pas sur ce mieux apparent.
Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur éclat fiévreux, ses mains avaient des tremblements nerveux et la simulation était flagrante.
—Écoute, Jean, dit-elle à Tabary, je crois que le moment est venu de le laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais comme on le croit guéri ou à peu près, personne ne pourra nous accuser d'avoir été imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc faire!... Nous le surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne s'agirait pas qu'il commit une gaffe dont puissent pâtir d'autres que lui... S'il écope, tant pis... ou tant mieux... à ton choix!