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Zézette : moeurs foraines cover

Zézette : moeurs foraines

Chapter 16: XIII
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About This Book

A portrait of the itinerant fair community centered on a hard-bitten animal trainer and his young daughter who help run a struggling menagerie. Daily routines, performances, uneasy animals, weather, and thin audiences show the precarity of their work; debts to a harsh moneylender and the bargaining among performers reveal economic pressures and solidarities. Episodes move between failed evenings, the feeding and handling of beasts, and a turn of fortune when outside money briefly restores prosperity, exposing the fragile cycles of survival and reputation within the traveling circuit.

—Tant mieux! dit Jean cyniquement.

Le soir même, après dîner:

—Mon vieux François, dit-il, après la représentation, c'est-à-dire vers minuit, nous devons, ma mère et moi, aller souper chez Oiselli... Te voilà devenu grand... Je pense que tu seras raisonnable... Si tu avais besoin de quelqu'un, tu appellerais Fatma... Du reste... nous ne resterons pas longtemps... à deux heures nous serons de retour... Je peux compter sur toi?

Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il pétrit fébrilement dans ses doigts une croûte de pain et répondit en haussant les épaules:

—Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et tranquille... puisque je te dis que je suis guéri... Les médecins sont des imbéciles!...

Chausserouge, resté seul dans la caravane, attendit avec impatience que l'heure fut venue de livrer ce combat suprême qui devait le délivrer à tout jamais de l'obsession terrible.

Pendant tout le cours de la représentation, il resta attentif au fond de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu'à lui.

Quand après le fracas des applaudissements saluant l'exercice final, éclatèrent les rugissements des fauves, excités par l'odeur et la vue des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'étal roulant, le dompteur eut un sourire.

—Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout à l'heure, n'aie pas peur, va, je serai là!

Craignant d'être surpris par Jean, il se glissa tout habillé dans son lit et feignit de dormir.

La représentation terminée, Louise entra avec son fils pour se préparer à sortir, ainsi qu'ils en avaient prévenu François.

Dès le premier coup d'oeil, Louise acquit la certitude que son amant cherchait à les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut pas dans la respiration haletante du dompteur, le souffle régulier du vrai dormeur. Elle n'aperçut pas les habits pendus à la patère, selon l'habitude.

Pour ne rien laisser paraître, elle dit presque haut de manière à être entendue de Chausserouge:

—Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir!

Puis elle se pencha à l'oreille de son fils:

—Il ne dort pas... Il attend notre départ... C'est sûrement pour ce soir... filons vite!

Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la baraque d'Oiselli, ils contournèrent leur établissement et sans être vus de personne sur ce champ de foire désormais silencieux et désert, ils s'introduisirent sous l'auvent.

De là, en soulevant la portière, leurs regards pouvaient plonger dans l'intérieur de la ménagerie.

Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand dans l'angle opposé une lueur scintilla.

Chausserouge venait de soulever un pan du tour de toile et il s'était introduit furtivement, une lanterne sourde à la main.

Dans le rayon de lumière projeté, son ombre se mouvait confusément. Un instant, il s'arrêta, respira longuement, comme si ses poumons étaient soudain réconfortés par cet air rempli d'émanations animales.

Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la ménagerie et sûr enfin d'être seul... et libre, il se dirigea vers la cage de Néron.

Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourné du côté où il venait, l'oeil étincelant dans l'ombre, il grondait sourdement.

Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bête. Debout devant la cage, il éleva la lanterne à la hauteur de sa tête et, d'une voix saccadée:

—C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que nous allons régler notre dernier compte... Oui... oui! tu peux te battre les flancs avec ta queue... Tu vas voir si Chausserouge a peur!... Tu vas voir s'il cane!

Il accrocha sa lanterne à un poteau face à la cage, puis il se gratta la tête. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-là ne suffisait pas.

Un dernier coup d'oeil autour de lui.

Décidément, il était bien seul et il pouvait y aller sans danger. Du reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne durerait guère.

On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et après, s'en aperçut-on, il serait bien temps de l'empêcher... quand il serait dans la cage!

Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la rampe de gaz qui courait en face des cages.

Puis il se débarrassa rapidement de son paletot de velours marron et vêtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma d'une fourche de fer, et se dirigea résolument vers la porte d'entrée.

Il l'avait entr'ouverte et il allait pénétrer dans la cage, quand un cri retentit et un bras l'arrêta à son passage.

—Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres!

C'était Zézette qui, couchée selon son habitude à côté du poney, avait suivi son père des yeux et arrivait à temps pour l'arrêter au moment où il allait dépasser le seuil de la cage.

Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa fille:

—Laisse-moi!... cria-t-il. Il faut que je le tue!

Et il entra, la fourche en avant.

Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa s'avancer le dompteur et, au moment où celui-ci, levant le bras, s'apprêtait à le frapper, il s'élança et dans son élan furieux, renversa le malheureux Chausserouge avant même qu'il eut le temps de se servir de son arme.

Déjà l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacérant de ses griffes, faisant craquer ses os sous ses mâchoires puissantes, quand de nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zézette apparut!...

—Néron! ici, Néron!

Elle s'était presque précipitée sur le fauve, l'avait saisi par la crinière et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait, s'efforçant de l'arracher de dessus le corps quasi inanimé de son père, mais en vain...

L'imminence du danger décuplait ses forces. Elle criait d'une voix étranglée:

—A moi! à moi! au secours! Giovanni!

Mais l'écho seul répondait à sa voix et le lion n'abandonnait pas sa proie. Enfin, à bout d'expédients, n'en pouvant plus, elle se jeta en travers sous les pattes et sous la gueule de la bête furieuse, couvrant de son corps le corps de son père.

Néron renifla un moment, hésita en reconnaissant sa petite amie et se recula en grondant.

Elle se releva alors, le suivit et le força à se coucher.

—Lève-toi! papa! Lève-toi donc et sors!

Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, Tabary accourut, suivi de sa mère.

Il avait suivi de loin les péripéties de la lutte sans se rendre compte exactement de l'issue définitive; mais les cris de la petite fille l'avaient averti de la victoire du fauve.

—Jean! Jean! cria la petite fille, à moi! Retirez mon père! Je me charge du lion!

—Tiens bon, Zézette! répliqua Tabary, heureux de trouver un témoin pouvant attester de son zèle et de la part qu'il avait prise au sauvetage de Chausserouge.

Il passa derrière la cage et, tandis que Zézette maintenait le lion, il tira comme il put et mit à l'abri des griffes le corps du dompteur.

Chausserouge était évanoui. On appela à l'aide; des forains, dont la caravane était proche, accoururent, réveillés par les cris. On transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut le déshabiller, on s'aperçut qu'il avait le ventre ouvert. Les entrailles s'échappaient; un des bras avait été broyé par la mâchoire du fauve.

Il était à peine déposé sur le lit, qu'un hoquet souleva sa poitrine... Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tête retomba sur l'oreiller, tandis qu'une pâleur de cire envahissait son visage. Les paupières entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une écume sanglante rougit les lèvres du dompteur.

Chausserouge était mort.

Zézette, dont personne ne s'était occupée, était sortie seule de la cage du fauve. Elle accourut et s'agenouilla près du lit de son père. Le long de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main.

—Tu es blessée? demanda Louise.

—Non, rien, répliqua la petite fille, Néron, qui m'a touchée quand je cherchais à protéger papa!

Et elle embrassait la main déjà tiède du dompteur, qui pendait hors du lit, sans toutefois qu'une larme mouillât ses paupières.

Cette mort... c'était pour elle l'expiation attendue et inévitable... Quand elle se releva et que Tabary voulut la prendre pour la reconduire à sa tente:

-Laissez-moi! dit-elle.

Et dans son regard, la volonté de venger son père apparaissait, son père que l'influence des Tabary avait perdu...

Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant, tandis que Louise, la voix basse et entrecoupée de sanglots hypocrites, racontait aux assistants terrifiés les détails de l'aventure abominable:

-Ce pauvre Chausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa tête! Ah! je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laissé seul... Le seul jour... Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et nous sommes de ceux-là!..


XIII


La mort de Chausserouge fut pour les Tabary, en même temps que le couronnement de leurs voeux les plus chers, un véritable soulagement.

L'auteur principal du crime dont ils étaient coupables tous deux, Jean et lui, avait disparu; le drame n'avait plus désormais qu'un témoin, et un complice il est vrai, Louise, mais celui-là, sûr et sur lequel on pouvait compter.

De plus, cette disparition mettait définitivement aux mains des Tabary l'établissement zoologique, l'acte d'association, parfaitement en règle, ayant été déposé depuis quelque temps déjà chez un notaire.

Il ne s'agissait plus pour Louise et son fils que de donner le change au public, d'affecter une douleur qu'ils ne ressentaient guère. C'est à quoi ils ne faillirent pas.

Cette mort bizarre était du reste un nouveau prétexte à réclame. L'intervention héroïque de la petite fille, qui, si elle n'avait pu sauver son père, avait contribué à empêcher que son corps ne fut mis en pièces par la bête furieuse, fut exploitée largement.

Des colonnes entières furent consacrées dans les journaux à ce fait divers peu banal.

Néron et Zézette devinrent les célébrités du jour. On vint des quatre coins de Paris contempler l'animal et l'énergique gamine.

—Ah! disait Jean à un reporter, si la Préfecture voulait donc m'autoriser à exhiber Zézette en public... avec son lion Néron! Quel succès!... Quelle fortune!...

—Vous n'y pensez pas! Mais la petite fille a échappé par miracle à la mort... Une seconde fois, elle ne serait pas si heureuse.

—Mais il y a un mois qu'elle entre tous les jours, seule, dans la cage de Néron et qu'elle panse ses blessures!... Le lion d'Androclès! je vous dis, monsieur!.. Et, cette fois, Androclès est une gamine de douze ans! Ce fauve terrible qui se débarrasserait de n'importe quel dompteur aussi facilement qu'il s'est débarrassé de ce pauvre Chausserouge, respecte Zézette! il l'aime... il est avec elle caressant comme un chien... Je vous dis que c'est très étonnant... Les bêtes ont de ces sympathies ou de ces antipathies!

Tabary tint à déployer un grand luxe pour afficher sa douleur et il dépensa sans compter pour rendre les obsèques du malheureux dompteur dignes du bruit qui s'était fait autour de cette mort.

Non seulement tout le Voyage, mais une foule imposante de curieux, suivit le convoi et accompagna le défunt jusqu'à sa dernière demeure.

Dès le retour, il fallut penser à prendre la détermination que comportait la situation des Tabary vis-à-vis de la petite fille.

Un conseil de famille fut réuni, composé de plusieurs forains notables, qui avaient été les amis de Chausserouge.

Pour tenir compte des dernières volontés du dompteur, il fut unanimement décidé que Jean Tabary serait nommé tuteur et qu'à lui devait revenir en même temps que la garde de l'enfant, la défense de ses intérêts matériels, jusqu'au jour de sa majorité.

L'administration entière resta donc de fait aux mains de Jean Tabary qui, du reste, l'exerçait en réalité depuis longtemps déjà sans contrôle.

On décida que Giovanni, dont le succès auprès du public s'était affirmé, resterait le dompteur en titre de la ménagerie et qu'à lui serait confié le dressage général de tous les pensionnaires.

Quant à Zézette, et en attendant qu'elle put apporter à l'établissement son concours effectif, elle serait, sous la surveillance de Louise, confiée aux soins de Fatma, la «première» et la plus ancienne de l'entresort.

Fatma—de son vrai nom Charlotte Niclausse—était Lorraine d'origine.

Très brune, très grande, elle jouait les premiers rôles sous les ordres de la mère Tabary; successivement femme-torpille, soeur Siamoise, femme-caméléon, elle s'était assez vite dégoûtée de ces trucs compliqués qui tenaient constamment son imagination en éveil et à l'apparition de ces Concerts Tunisiens, dont la vogue fut si grande avant leur interdiction par la police, elle s'était improvisée premier sujet de danse.

A cette époque, elle était dans tout l'éclat de sa maturité. Bien en chair, d'une figure agréable, saltimbanque adroite, elle était devenue une des trois cents Belles Fatmas, qui inondèrent Paris, après le succès de la première, la vraie.

Même après qu'elle eut renoncé à ce nouvel exercice, elle avait conservé le nom de Fatma.

Elle avait successivement passé par tous les établissements similaires, y compris celui de Boyau-Rouge, avant de venir prendre du service à l'entresort des Tabary.

Louise avait de suite compris quelle auxiliaire précieuse elle pouvait trouver dans cette fille intelligente, jolie, fort au courant des détails de sa profession, connaissant tous les petits secrets du métier forain, et elle se l'était attachée par un contrat bien en règle qui lui garantissait sa fidélité et son dévouement.

Si, à de certaines époques, l'entresort avait connu des jours malheureux, on ne pouvait pas s'en prendre raisonnablement à Fatma qui n'avait pour sa part négligé aucun effort pour rendre, à l'industrie de sa patronne sa splendeur première.

Fatma était une fille du peuple, très bohème, mais douée d'un grand coeur. Bien souvent, elle avait été témoin des petites canailleries dont était coutumière la mère Tabary, mais elle ne s'y était jamais associée.

Lorsque, pour la première fois, aussitôt après la mort d'Amélie, on avait confié Zézette à ses soins, elle avait pris tout de suite son rôle au sérieux et elle s'était constituée la petite mère de l'enfant, autant toutefois que pouvait s'y prêter son caractère indépendant.

Elle ne fit, par affection pour la petite fille, le sacrifice d'aucune de ses fantaisies, ni d'aucun des caprices dont elle émaillait son existence, mais Zézette était toujours sûre de trouver près d'elle un appui, un bon conseil, un secours moral, quand elle se sentait abandonnée par son père, le seul homme qui l'aimât réellement.

Aussi, bien que la conduite privée de Fatma ne fut pas d'un excellent exemple pour la petite fille, on pouvait dire que Zézette avait rencontré dans la jeune femme le seul être qui pût lui prodiguer les consolations sincères, les marques d'affection dont son coeur avait besoin.

Fatma n'était pas insensible aux galanteries des visiteurs et elle se montrait peu farouche, tirant une sorte de vanité des succès faciles qu'elle remportait, mais, comme elle le disait elle-même, tout cela «c'était de la babiole et de la passade».

Elle avait beau s'offrir des béguins sans conséquence, elle restait immuablement amoureuse de son Charlot.

Charlot! Ce nom lui venait à la bouche mille fois par jour! Charlot, le plus beau gars du Voyage, un lutteur travaillant chez Bertrand (de Marseille), le directeur des Grandes Arènes Athlétiques, celui qui vous enlevait comme une plume, à bout de bras, l'haltère de trois cents ou au choix un essieu de camion!

Elle l'avait connu trois ans auparavant, à une fête de Grenelle.

Un soir, qu'égarée au cours d'une vadrouille avec des amies suspectes dans un bouge de la rue Frémicourt, à l'heure de la fermeture, elle se trouvait prise à deux pas de la porte dans une bagarre, elle s'était tout à coup sentie enlevée par un bras vigoureux et entraînée hors de la zone dangereuse.

Une minute de plus elle écopait, et peut-être même, mêlée à une sale histoire de filles et de souteneurs, tombait-elle entre les mains de la police, qui avait profité du potin pour opérer une rafle générale.

Revenue à elle et son émotion un peu calmée, elle avait reconnu Charlot, le beau lutteur. Elle le connaissait pour l'avoir maintes fois vu dans son entresort.

Charlot l'aimait depuis longtemps, et chaque fois que son service lui laissait un peu de répit, il ne manquait jamais de venir contempler dans ses exercices, vêtue d'éclatants oripeaux, l'odalisque adorée.

Mais Fatma, très préoccupée à ce moment par les recherches «distinguées» dont elle était l'objet, avait négligé l'amoureux qui en avait été pour ses oeillades et ses yeux doux.

Charlot ne s'était pas tenu pour battu. Assuré de trouver un jour une occasion de montrer son dévouement à l'altière Fatma, il s'était attaché à ses pas, l'avait surveillée dans l'ombre et le hasard venait de lui fournir l'occasion providentiellement attendue.

Fatma lui voua dès lors une reconnaissance qui ne se démentit jamais. Le soir même, elle le forçait d'accepter des consommations dites «de remerciement» et la «nuit des noces» terminait cette idylle.

Chaque soir, lorsque, les lumières éteintes, le Voyage tout entier dormait, c'était pour aller le retrouver qu'elle désertait la tente de la mère Tabary.

Quant à lui, son affection avait grandi de jour en jour pour sa bonne amie. Il formait, avec elle, le couple le plus uni qu'on pût voir.

Cette entente provenait de la différence des caractères. Autant Fatma était fière, roublarde, délurée, autant ce gros garçon était naïf et bon.

Sans s'en rendre compte, il suivait l'impulsion de la jeune femme, écoutant ce qu'elle lui disait, prenant les moindres paroles pour des articles de foi.

Il rêvait un avenir impossible, une indépendance qu'il gagnerait au moyen d'économies réalisées sur leur travail à tous les deux.

-Vois-tu, lui disait-il souvent, moi je ne suis pas fait pour mener une vie de bohème... Je voudrais pouvoir ne plus rester au service des autres; avoir pour moi tout seul une petite baraque, un tour de toile, où je serais mon maître... et alors on gagnerait ce qu'on gagnerait, mais au moins je n'aurais plus à obéir... Toi, de ton côté, tu pourrais aussi monter un petit entresort, alors ce serait le luxe, la richesse... Dis, on se marierait tous deux... légitimement... On pourrait coucher dans une caravane à nous, au lieu d'être obligé de se cacher dans un hôtel meublé...

Mais Fatma haussait les épaules.

-C'était stupide tout simplement!... Qu'est-ce que c'était que cette existence de pot-au-feu!... Ah! non par exemple... D'ailleurs, il y a pas besoin de curé pour s'aimer... C'était bien plus drôle de mener la vie libre...

Et elle lui contait les mille petits événements de sa vie de femme d'entresort, les recherches et les poursuites dont elle était l'objet de la part des clients qui affluaient à chaque séance.

Elle lui lisait des déclarations écrites qu'elle recevait et discutait avec lui la suite qu'il convenait de donner aux propositions qui étaient faites.

Elle en était arrivée à lui faire considérer comme une des obligations inhérentes à son état et d'où dépendait le succès, la complaisance qu'il fallait montrer aux amateurs.

—Tu comprends, disait-elle, si je n'étais pas gentille, ils ne reviendraient plus et il faut qu'ils reviennent. Sans cela la mère Tabary y trouverait un cheveu... Il y a que grâce à eux que je peux faire des économies... pour nous!

Et Charlot riait d'un gros rire bête et bon enfant.

—Les autres, ajoutait Fatma, en lui passant son bras autour du cou, câlinement, c'est pour le pognon. C'est parce qu'il le faut, mais, toi, c'est parce que je t'aime, tu le sais bien, gros polisson!

Et jamais un accroc n'altéra cette intimité extraordinaire de deux êtres inconscients que la fatalité de la vie avait réunis et qui acceptaient comme une obligation normale les nécessités de leur bizarre existence.

De son côté, Charlot tenait Fatma au courant de toutes les aventures dont il était dans l'exercice de sa profession le témoin ordinaire, parfois le héros.

Il lui racontait les dessous de la vie de lutteurs, les mystères des arènes, ignorés du commun, et la jeune femme s'amusait de ces confidences.

La baraque Bertrand (de Marseille) comptait comme pensionnaires neuf lutteurs, tous des gars célèbres dans le monde du sport athlétique sans compter les «chiqués» qui aidaient la parade.

Mais sur ce nombre, en dehors de quelques-uns, véritables professionnels, n'ayant d'autres moyens d'existence que l'exercice de leur art, il en existait au moins trois ou quatre, qui, s'ils pouvaient décemment entrer en lice, combattre et mériter les applaudissements et les encouragements des véritables connaisseurs, comptaient plus sur les avantages de leur plastique que sur leurs succès de lutteurs.

Dans les baraques, aux premières places, chaque fois que ces athlètes, tous jeunes—de vingt-cinq à trente ans au plus—paraissaitent sur l'affiche, une foule se pressait, des gommeux en habit, des vieux messieurs à cheveux gris, bagués et diamantés, attirant dans les coins celui qu'ils avaient le plus remarqué, s'éternisant en des interviews dont on devinait le sujet...

—Y en a un, raconta un jour Chariot, qui s'est trompé et qui s'est adressé à moi... Ce que j'ai rigolé!... J'ai poussé la blague jusqu'au bout... et je me suis laissé emmener dans un caboulot... où les autres... ceux que ça amuse et à qui ça plaît... se réunissent tous les soirs... Ah! ma chère, ce que c'était drôle!... Et au dernier moment... quand je l'ai plaqué... après lui avoir fait payer pour plus de vingt francs de consommations... j'aurais voulu que tu voies sa tête!... Non! c'était à peindre!

Et comme Fatma s'indignait en écoutant le récit de ces aventures qui lui semblaient invraisemblables:

—C'est tout naturel, déclarait le naïf Charlot, de la même façon que toi, tu écoutes les vieux messieurs qui viennent t'applaudir dans ton entresort... les lutteurs de chez Bertrand laissent dire ceux qui s'intéressent à leurs exercices... et à eux... C'est aussi naturel ici que là... puisque c'est le métier qui veut ça... Seulement, on en prend que ce qu'on veut bien en prendre... Moi, on m'offrirait tout au monde... Rien ne vaudra jamais ma petite Fatma... et rien ne la remplacera!...

Ce couple étrange, d'une honnêteté et d'une naïveté bizarres, s'était pris d'une affection extraordinaire pour Zézette.

Charlot, que tous les exercices de force et que la bravoure enthousiasmait, parlait avec l'enfant amicalement, discutant comme avec une grande personne.

N'avait-elle pas fait ses preuves, malgré sa jeunesse, et ne pouvait-elle pas rivaliser avec lui?

S'il enlevait à bras tendu des poids de cinquante, des haltères de cent kilos, elle entrait, elle, sans broncher dans la cage de fauves réputés indomptables!

Elle avait révolutionné Paris, mis la presse en mouvement à la suite de son prodigieux exploit avec Néron!

Cela suffisait pour lui faire concevoir un respect énorme pour cette gamine étonnante.

Zézette rendait à Fatma et à Charlot l'amitié qu'ils lui montraient.

Aussi, quand il s'agit de régler sa situation, n'hésita-t-elle pas, dans son besoin d'expansion, à se confier à eux.

—Voulez-vous que je vous dise, leur raconta-t-elle confidentiellement, eh bien! je connais les Tabary comme personne! Ce sont des gens dont il faut se méfier... Je les tiens à l'oeil!... Vous verrez quand je m'y mettrai! Si j'ai jamais besoin de vous, puis-je compter sur votre aide?

—Absolument, dit Charlot. J'ai des bras et des poings à ta disposition.

—D'autant plus, dit Fatma, que je garde une dent à Louise Tabary. Avec le succès que je remporte tous les jours, je devrais avoir une autre situation que celle que j'ai... Mais, l'égoïste, à elle tout le profit, elle nous estime trop heureuses de trimer à son bénéfice... Un jour on se révoltera, et quand j'en aurai assez... quand je pourrai me passer d'elle... je lui montrerai qu'on ne se fiche pas de Fatma impunément.

—Laissez-moi avoir l'âge, disait alors Zézette. La ménagerie est à moi, en somme, puisque je suis l'héritière de mon père... Un jour viendra, où fatiguée de souffrir, je ferai valoir mes droits... Alors, nous nous nuirons, et gare au grabuge... Je les forcerai à me céder la place... à résilier... Alors, comme je vous connais, je vous prendrai avec moi... Est-ce convenu?

—Oui, disait Fatma, mais ce sont là des imaginations de gamine. Tu n'as pas treize ans!

—Quand j'en aurai dix-huit, je pourrai me faire émanciper. Nous rirons alors... Je ne puis rien dire aujourd'hui, car je sais des choses... de telles choses!.,. Vous verrez, je vous dis!... Vous serez étonnée...

Zézette se ménageait des complices pour le jour où il lui serait possible de se révolter contre la sujétion dans laquelle on la maintenait.

Elle trouva un autre aide dans le dompteur Giovanni.

Giovanni, si amoureux de son art qu'il fut, ne s'était pas encore senti, malgré son audace, le courage d'affronter Néron, le terrible animal qui avait tué Chausserouge.

Il devinait en Zézette une dompteuse qui, dans l'avenir, révolutionnerait le Voyage et le public par l'audace qu'elle déploierait, dans des exercices dont aucune femme n'aurait jamais donné l'exemple, et il témoignait pour elle une admiration qui n'avait d'égale que le mépris qu'il professait in petto pour Tabary.

De Jean il avait su deviner les instincts mauvais et les basses cupidités.

Il avait compris l'hypocrisie des pleurs de Louise, accompagnant le dompteur au cimetière. Dans le coeur de cette femme un autre sentiment que celui de la pitié et de l'amour devait avoir été la règle de conduite, depuis le jour où l'accident qui avait conduit Chausserouge au tombeau l'avait forcée de venir faire appel à son concours pour ne pas laisser la ménagerie sans dompteur, à l'heure même où le public émotionné par le récit publié dans les journaux avait rendu la vogue à l'établissement si longtemps déserté.

Il sentit rien qu'en parlant à Zézette, la haine que la petite fille portait à ceux que le malheur lui avait donnés pour tuteurs, et il se promit, à l'occasion, de soutenir la gamine, dont il avait du reste tout à attendre, puisqu'aussi bien elle était appelée à devenir la réelle propriétaire de la ménagerie, les Tabary ne possédant qu'une part peu importante.

Après tout, il n'avait, lui, que vingt-trois ans; Zézette en avait treize bientôt.

Dix ans! C'était une différence fréquente entre époux.

Il pouvait attendre l'émancipation dont parlait si souvent l'enfant et devenir, en même temps que le mari le maître de cet établissement, un des plus beaux du Voyage.

Son intérêt se rencontrait avec les sympathies secrètes qui l'attiraient vers cette petite fille, désormais seule dans la vie, mais dont l'énergie l'avait émerveillé...

Il ne devait rien à personne... il était désormais indispensable dans la ménagerie... Eh bien! si son aide était nécessaire à Zézette, il la lui accorderait; il lui servirait de second dans la lutte qu'elle entreprendrait certainement contre les Tabary, s'il en croyait les dispositions qu'elle montrait...

Et advienne que pourra! Qui ne risque rien n'a rien... Quand on n'a rien à perdre et tout à gagner... pourquoi hésiter à marcher, à aller de l'avant?...

C'est ainsi que, dès le lendemain de la mort de son père, Zézette était déjà assurée de l'aide de trois personnes, dont l'importance et le dévouement pouvaient peut-être contrebalancer l'influence, et la toute-puissance provisoire des Tabary...

Aussi la jeune fille profita-t-elle de la première occasion qui s'offrit à elle pour entrer ouvertement en lutte avec ces gens qu'elle considérait, à juste titre, comme les mauvais génies de sa famille...


XIV


Durant les premiers mois qui suivirent la mort de Chausserouge, rien ne fut notablement changé dans l'existence de Zézette.

Les Tabary affectèrent tout d'abord de lui montrer des prévenances; des égards auxquels ils l'avaient peu habituée, mais qui faisait dire sur tout le Voyage:

—Quelle chance a eue cette petite Zézette de tomber sur les Tabary! Comme ils sont gentils pour elle!

S'ils parlaient de la fin du dompteur, de l'avenir de l'enfant, c'était avec d'hypocrites apitoiements:

—Cette pauvre enfant!.. qui aimait tant son père!.. Le malheur avait fait d'elle une orpheline... Eh bien! elle ne restait pas seule, abandonnée dans la vie... Elle retrouvait une nouvelle famille!...

Pendant quelque temps, Fatma elle-même se laissa prendre à ces marques de tendresse, à cette sympathie qu'on témoignait à la gamine.

Il lui parut bien qu'on avait dû lui changer la Tabary qu'elle connaissait, mais on s'amende à tout âge et elle mit sur le compte du changement soudain de position cette façon d'être si nouvelle et si inattendue.

—L'argent rend meilleur... aussi la vue des malheurs d'autrui!... Contrairement à mes prévisions, Zézette sera peut-être plus heureuse qu'il n'était permis de l'espérer.

Seule, Zézette, dont tant d'événements terribles avaient fortifié le jugement, Zézette, qui gardait le souvenir du passé, n'ajoutait aucune foi aux protestations des Tabary.

Leurs avances la laissaient froide et elle n'opposait qu'un mutisme farouche aux témoignages d'affection qu'on lui prodiguait.

Au contraire, chaque jour resserrait les liens qui l'unissaient à la trinité d'amis qu'elle s'était choisis, comme si elle eût prévu qu'elle aurait bientôt à mettre leur dévouement à l'épreuve.

La suite des événements lui donna raison.

Au fur et à mesure que s'éteignit le bruit qu'on avait fait autour de la mort de Chausserouge, que le silence se fit sur ces incidents qui avaient passionné le Voyage, un changement notable s'opéra dans la manière d'agir des Tabary...

Jean, qui tout d'abord affectait de consulter pour la forme Zézette, ou tout au moins de la prévenir chaque fois qu'il apportait une modification quelconque dans l'administration de la ménagerie, négligea de la considérer comme l'héritière ou tout au moins la maîtresse future de la plus importante des deux parts de l'établissement.

Il parlait en maître, achetait et vendait des animaux selon son bon plaisir, changeait l'ordre des exercices, s'intéressait au dressage des pensionnaires, tâche dont s'acquittait Giovanni avec beaucoup de bonheur.

Le jeune dompteur, très jaloux de ses prérogatives, subissait fort impatiemment ce joug.

Il lui arriva un jour de répondre à Tabary:

—Si vous êtes plus fort que moi... prenez ma place!

Jean, piqué, l'eut pour cette réponse certainement mis à la porte, si la collaboration du jeune homme, habitué aux animaux et très sympathique au public, ne fut devenue indispensable.

Toutefois, comme il ne voulait pas laisser le dernier mot à son subordonné, il répliqua aigrement:

—On dirait, ma parole, mon cher, que vous êtes seul dompteur au monde!... Vous exercez un métier qui ne demande en somme que de l'audace et un peu d'habitude... Si j'avais commencé à votre âge... il est probable que je serais aussi fort que vous... Comme je veux vous prouver que sans être jamais entré dans une cage, je me connais en dressage autant que vous pouvez vous y connaître, je vous préviens que je vais faire moi-même un numéro. Ce sera pour vous autant de besogne de moins...

Jean Tabary avait de la hardiesse et de l'imagination.

Il inventa un intermède comique dont la Grandeur, Loustic et trois jeunes lionceaux firent les frais, et il mit son projet à exécution.

Costumé en clown, entre deux entrées de cage de Giovanni, il donnait une petite représentation qui plut beaucoup au public habituel de la ménagerie.

Grisé par ce succès, il rêva bientôt de s'attaquer à des animaux plus redoutables; progressivement, il s'entraîna, prit goût à la profession, mais pour garder un peu de variété dans les différents exercices, il s'appliqua à ne soumettre au dressage que ceux qui ne servaient pas à Giovanni.

C'était ainsi qu'on le vit présenter et faire travailler successivement un ours blanc, puis des loups russes, puis deux hyènes.

Louise Tabary applaudissait beaucoup à cette décision nouvelle.

C'était un pied de plus pour eux dans la ménagerie, d'autant plus que maintenant Jean apportait un concours effectif, n'apparaissait plus comme un intrus aux yeux des véritables dompteurs et cette énergique détermination coupait court à toutes les médisances et à toutes les calomnies.

Zézette souffrit beaucoup de cette innovation.

C'était son succès à elle que Tabary lui volait en reprenant l'idée qu'avait eue son père en la faisant débuter en Italie.

C'étaient ses animaux à elle, Loustic et la Grandeur, que le dompteur improvisé présentait au public et il rendait impossible sa rentrée dans les mêmes exercices, le jour où la Préfecture lèverait le veto, qui avait suspendu le cours de ses représentations à elle.

Elle le sentait parfaitement. C'était autant sa rivalité avec Giovanni que le désir de la faire oublier, de la détacher du métier, qui avait poussé Jean Tabary à tenter cette aventure.

D'autant plus que, bien qu'elle approchât de quatorze ans, qu'elle eût grandi autant en taille qu'en sagesse, on ne parlait plus de renouveler la demande de levée d'interdiction.

Elle dévorait tout bas son chagrin, sentant bien qu'elle n'était pas encore de force, et qu'elle se heurterait à un parti pris d'hostilité, à la volonté de lui être désagréable.

—Ah! j'aurai mon tour, disait-elle quelquefois à Fatima, l'existence que je mène ici aura une fin, je vous jure, et je reviendrai maîtresse incontestée de ma ménagerie!

Une seule pensée la consolait, la pensée que son lion, le terrible Néron, lui restait. Ah! celui-là, il était bien à elle... et il saurait lui rester fidèle!

Elle ne craignait pas que Jean Tabary vint le lui prendre... Même à Giovanni, il n'eût pas été prudent de tenter une expérience.

Maintenant que Néron, qui avait plus de dix ans, c'est-à-dire qui se trouvait dans la force de l'âge, était guéri de ses blessures, il manifestait une férocité qui rendait à tout homme fort dangereuse à son approche à moins d'un mètre de la cage.

A la vue de Jean Tabary, du jeune dompteur ou du moindre garçon de piste, sa crinière se hérissait, ses yeux lançaient des flammes.

Debout au bord de la cage, il passait ses pattes de devant à travers les barreaux, lançait dans le vide de formidables coups de griffes, prêt à mordre, à déchirer quiconque eut été assez osé pour passer à sa portée.

Il fallait prendre les plus grandes précautions pour nettoyer sa cage, pour lui donner à manger. On eut dit qu'il avait reporté sur le personnel mâle de la ménagerie toute la haine qu'il avait jadis vouée au malheureux Chausserouge.

Seule la vue de Zézette parvenait à le calmer, au milieu même de ses plus grandes fureurs. Devant elle, il se faisait petit, soumis, docile et caressant.

La petite fille s'approchait sans crainte de la cage de la terrible bête; le lion passait sa langue rugueuse sur la petite main qu'elle lui tendait à travers ces barreaux qu'il ébranlait tout à l'heure sous son effort.

C'était là son triomphe, son orgueil; près de Néron, elle oubliait ses peines, ses chagrins, les humiliations qu'elle endurait.

Un jour, comme les Tabary achevaient de déjeuner, Jean dit à brûle-pourpoint:

—J'ai trouvé à vendre Néron... Un beau prix, vingt mille francs... C'est une occasion superbe... pour un animal qui ne sert à rien...

Zézette se redressa, révoltée.

—Néron! Vendre Néron! Il est à moi, je le garde!

—D'abord, dit Jean qui avait été tout d'abord abasourdi par cette interruption à laquelle il ne s'attendait pas, je suis juge de la question... Je suis tuteur... et je suis maître... Il m'appartient de sauvegarder nos intérêts comme je l'entends.

—C'est possible! dit Zézette, bien que toutes tes innovations ne soient pas de mon goût, je n'ai rien dit jusqu'ici... Aujourd'hui, je me fâche... Tu m'as pris la Grandeur, Loustic, ces bêtes que j'avais dressées et qui ne connaissaient que moi, j'ai laissé faire, tout en souffrant beaucoup de les voir en d'autres mains que les miennes... Aujourd'hui, tu veux m'enlever Néron... Ça ne sera pas! Je suis encore quelque chose ici.

—Un animal qui a mangé ton père!... dit Jean Tabary avec colère..

—Oui... malheureusement... et qui dévorera quiconque l'approchera, quand ce ne sera pas moi!... Eh bien, je tiens à Néron... Il est né dans l'établissement, il n'en sortira pas et c'est avec lui que je ferai ma rentrée devant le public, le jour où j'aurai l'âge... Du reste, ce jour-là bien des choses seront changées, je t'en réponds!...

—Tudieu! dit Jean d'un air mauvais, en voilà une gamine entêtée! Écoute bien, Zézette, dans ton intérêt, je ne te conseille pas de faire la mauvaise tête avec moi... Tu as plus à y perdre qu'à y gagner... Sinon, j'agirai avec toi comme on agit avec les petites filles pas sages, je te flanquerai le fouet...

—Viens-y donc! cria Zézette en se levant, les bras croisés.

Et il y avait dans le regard de l'enfant tant de fermeté; on y lisait une résolution si arrêtée de ne pas se laisser traiter en gamine que Tabary se sentit à moitié vaincu.

—Écoute bien, Jean, ajouta la fille de François Chausserouge sur un ton qui ne laissa pas de troubler les Tabary, tu viens de dire un mot que je vais retourner contre toi... Tu as dit que j'avais plus à perdre qu'à gagner en te contredisant...

—Parfaitement! dit le jeune homme qui devenait blanc de colère.

—A mon tour, je te dis: Prends garde!... Je te connais... bien, très bien... et je sais des choses... qu'il vaut mieux pour nous tous que je ne répète jamais!...

Et appuyant sur les mots, sans cesser de fixer sur son interlocuteur un oeil enflammé, elle ajouta:

—Ne me force pas de parler!

Puis, sans attendre de réponse, elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane.

Les deux Tabary s'interrogèrent du regard.

—Enfin, dit Jean, après un petit moment de silence, qu'a-t-elle voulu dire? Y comprends-tu quelque chose?

—Moi, rien!... répliqua la mère. Pourtant... si elle savait?...

—Tu n'as jamais laissé seul son père avec elle? demanda le jeune homme dont le sourcil se fronçait.

—Jamais!... C'est égal... Il faut prendre garde et j'ai bien peur qu'elle ne nous donne pas mal de fil à retordre... En attendant, que vas-tu faire?

—Moi! passer outre! Je vends Néron!...

Il se leva, se promena un instant très agité, puis, brusquement:

—Après tout, dit-il, si elle sait quelque chose, à propos de Vermieux... il n'y a pas de preuves... Je m'en fous! Mais si c'est cela, qu'elle fasse attention à elle!...

—Pas d'imprudence! interrompit la mère Tabary, laisse-moi réfléchir et après... je trouverai peut-être un moyen...

Dès le lendemain, Jean Tabary recevait la visite d'un des forains, qui avait été choisi pour composer le conseil de famille.

Zézette était allé se plaindre à lui. Il eut une longue conférence avec le jeune homme, lui exposa qu'il valait peut-être mieux ne pas se mettre à dos sa pupille et garder le lion.

Après tout, si vingt mille francs étaient une somme bonne à encaisser, la ménagerie, en perdant Néron, un lion célèbre, perdait une attraction unique.

Il fit si bien qu'il persuada Jean de ne pas donner suite à son projet.

Le jeune homme se résigna, mais jura de prendre sa revanche. Ce fut Louise qui lui en fournit l'occasion, à bref délai.

Un jour qu'elle venait d'avoir une violente discussion avec une de ses pensionnaires, et que cette dernière, poussée à bout, avait quitté l'entresort, elle conçut l'idée de la remplacer par Zézette.

Comme elle s'attendait de la part de l'enfant à une résistance sérieuse, elle résolut de la brusquer.

—Ma fille, lui dit-elle un beau matin, tu te plains toujours de ne rien faire. Voici pour toi une excellente occasion de te rendre utile... Mariette vient de me quitter. Il y a une place vacante dans l'entresort... Tu vas la prendre...

—Moi? demanda Zézette fièrement, oh! vous vous trompez, madame Tabary! Je suis la fille de François Chausserouge... Je suis dompteuse... Je ne monterai pas sur l'estrade de votre entresort... Je n'ai rien à y faire.

—Fatma y est bien! En voilà une prétention! fit aigrement la mégère. Mademoiselle dédaigne de se montrer en public à côté de jeunes personnes qui te valent, tu sais, ma fille! Et leur société n'est pas plus déshonorante que celle des quatre lions pelés de la ménagerie.

—N'importe! N'attendez pas cela de moi.

La mère Tabary s'emporta, mais ni les cris, ni les menaces, ni les injures ne purent parvenir à faire fléchir la volonté de Zézette.

Les épreuves par lesquelles elle passait depuis la mort de son père avait trempé durement le courage de l'enfant et l'avaient rendue forte.

Le soir même, Louise Tabary rendit compte à son fils de ce nouvel incident.

—Vois-tu la mijaurée! dit-elle. Il faut absolument que nous prenions à son égard des mesures sérieuses... Il faut la pousser à bout... A la fin, elle finira bien par être matée.

Mais elle se trompait dans ses prévisions. Zézette ne fit aucune concession et aucune des tentatives nouvelles n'obtint plus de résultat que la première. Elle resta intraitable.

Dès lors, la vie pour elle devint insupportable. Plus de ces égards, plus de ces prévenances insolites qu'avaient affectés à son égard les Tabary. Maintenant on ne s'occupait plus d'elle ou si on s'en occupait, c'était pour la pousser à bout et lui reprocher son entêtement...

Pour elle, plus un instant de repos; chaque jour les mêmes ennuis se répétaient, les mêmes taquineries aggravées et attisées par la rancune de son tuteur.

Jean Tabary surtout montrait une âpreté, qui indignait les témoins habituels de ses méchancetés.

Zézette dévorait son chagrin en silence. Elle sentait que tous ces efforts conjurés tendaient à la forcer à fuir loin de cet établissement qui était sien, à quitter ce couple que sa présence gênait et c'est justement pourquoi elle tenait à se montrer tenace, à ne rien céder de ses droits.

Aussi, comme un jour Fatma, révoltée du cynisme des Tabary, lui offrait simplement de partir avec elle, de chercher un asile ailleurs qu'à la ménagerie, jusqu'à l'heure de sa majorité, refusa-t-elle énergiquement.

—Je suis chez moi, ma pauvre Fatma. Je resterai chez moi, malgré eux.

—Mais nous ne quitterons pas le Voyage... Tu les surveilleras d'un peu plus loin, voilà tout... Charlot, à qui j'ai raconté tes ennuis et qui maintenant, est à la tête d'un petit pécule, t'offre de le mettre à ta disposition... C'est de l'argent bien placé et il sera si heureux de t'être agréable!...

—Remercie-le de ma part... Peut-être aurai-je bientôt besoin de lui... ou plutôt de son aide... de sa protection. Puis-je toujours compter sur lui?

—Comme sur moi!

—Merci!

—Mais enfin, que comptes-tu faire? La position est intolérable.

—C'est à quoi je réfléchis... J'ai une défense toute prête. Mais j'ai besoin de beaucoup réfléchir...

—Peut-être pourrais-je donner un conseil...

—Jamais! Ce que j'ai à dire est trop grave... et nulle que moi ne doit être dans la confidence. C'est un secret qui ne m'appartient pas... Ce n'est pas que je me méfie de toi... Mais je n'en suis pas maîtresse...

Les semaines se succédèrent sans qu'elle se sentit le courage de prendre une résolution définitive. Il vint pourtant un jour où sa situation devint si critique, où les exigences des Tabary devinrent si pressantes qu'elle dut se résigner à agir.

—Je ne sais pas, dit-elle à Fatma, comment les choses tourneront aujourd'hui... A tout événement, dis à Charlot de se tenir prêt.

Sûre de cet appui, elle s'adressa à Giovanni. Le dompteur, témoin discret de l'indigne traitement qu'on faisait subir à la jeune fille, n'avait jamais laissé passer jusque-là une occasion de lui prouver sa sympathie.

Elle comptait bien trouver aussi de ce côté une aide effective, mais elle était loin de s'attendre aux sentiments secrets qui firent explosion dès la première question qu'elle adressa au jeune homme.

Giovanni, dont l'ambition seule avait jusque-là dirigé la conduite, aimait aujourd'hui Zézette. Rien dans son attitude n'avait toutefois laissé deviné la passion qui grandissait dans son âme.

Tout d'abord une pitié immense l'avait fait s'intéresser à cette enfant que la mort de Chausserouge laissait seule en butte aux intrigues des Tabary, pour lesquels il avait dès le premier abord ressenti une instinctive aversion.

Puis cette pitié avait fait place à un intérêt dicté par le calcul. Zézette n'était-elle pas destinée à recueillir l'héritage de son père?

A présent, depuis qu'il avait vu les Tabary remplacer les prévenances de la première heure par des procédés dont il devinait le motif un peu inavouable, son honnêteté naturelle s'était révoltée, et il eut souhaité pouvoir prendre ouvertement la défense de la jeune fille.

De la jeune fille! Car il ne pouvait plus appeler que de ce nom la fille de Chausserouge...

En quelques mois, Zézette, enfant lors du décès de son père, avait grandie, s'était complètement transformée...

Brusquement, il avait fallu remplacer les robes courtes... La puberté aidant, en même temps que ses traits s'étaient accentués, la taille de Zézette s'était allongée... sa poitrine avait pris de l'ampleur..... L'enfant avait disparue et comme une chrysalide devenant tout d'un coup papillon, une jeune fille était née...

A la voir grande, ses yeux noirs brillant d'un éclat singulier, ses cheveux relevés en torsade, on lui eût maintenant donné dix-huit ans.

Elle était désirable... et peut-être était-ce à ce changement soudain qu'il fallait attribuer l'idée germée dans le cerveau de la mère Tabary, de la faire débuter dans son entresort...

Là, elle aurait pu oublier les dures leçons de sa jeunesse... Elle se fut trouvée en contact avec un monde nouveau, en but à des déclarations, à des tentations auxquelles elle n'eût peut-être pas résisté... Et c'eût été là une dérivation excellente...

Corrompue, dévoyée, des sollicitations d'un tout autre ordre l'eussent détournée de ses devoirs, de ce qui avait été jusque-là le but de sa vie...

L'association Tabary n'aurait plus en rien à craindre de l'héritière, qui serait demain l'ennemie, lorsqu'il aurait fallu rendre des comptes...

—Vous êtes témoin, Giovanni, dit Zézette, des traitements qu'on me fait endurer ici... Je vais frapper un grand coup... Si j'ai besoin de vous, serez-vous pour moi ou pour... eux?

—Pouvez-vous le demander, ma chère Zézette? dit le dompteur en saisissant la main de la jeune fille.

En même temps, il l'attira à lui, la regarda longuement dans les yeux:

—Demandez-moi... ce que vous voudrez! Tout!... Tout!...

—Même de quitter la ménagerie, demain... s'il le fallait!

—Même de quitter la ménagerie!... J'accepte tout, m'engageant d'avance à vous obéir aveuglément, sans même vous demander de raisons.

—Alors... dit Zézette, en baissant les paupières, vous m'aimez donc?

—Oui... je vous aime! Il y a en vous quelque chose qui me transporte... D'abord vous êtes belle... Vous êtes brave! Ah! je vous ai vue à l'oeuvre, le jour où votre pauvre père était aux prises avec Néron!... Je me suis dit ce jour-là, pour la première fois, que celui-là serait bien heureux qui parviendrait à se faire aimer de vous!

C'était la première parole d'amour qui résonnait à l'oreille de Zézette. Elle lui parut bien douce dans cet instant où elle allait aborder un entretien d'où peut-être allait dépendre sa destinée.

—Giovanni, dit-elle solennellement, jamais je n'oublierai les paroles que vous venez de prononcer... Elles m'ont fait tant de bien!... Merci!... Je vous dirai bientôt ce que j'attends de vous... Mais je veux, avant tout, que vous sachiez que, depuis bien longtemps, moi aussi, je vous estime pour votre courage et votre énergie!...

Elle s'enfuit, laissant le jeune homme stupéfait et charmé à la fois. En vain, il se creusa la tête pour découvrir le sens des paroles mystérieuses de la jeune fille.

Que pouvait être ce danger imminent, cette circonstance si grave qui avait forcé Zézette à s'ouvrir à lui, à requérir son aide...

Il ne trouva rien et se résigna à attendre que les événements lui donnassent la clef de cette énigme...

Toutefois, au moment d'agir, Zézette sentit une dernière hésitation. Certes, elle était résolue à braver Tabary, à lui jeter à la face le récit de ce crime qu'il croyait inconnu de tous, à le menacer au besoin de révéler ce forfait abominable, maintenant que son père mort était à l'abri de toute poursuite...

Mais si l'autre ne se laissait pas intimider, s'il passait outre, sûr de l'impunité, comptant sur le défaut de preuves?...

Quelle serait alors sa situation vis-à-vis de son ennemi, vis-à-vis de cette femme, Louise Tabary? A quelles représailles ne s'exposait-elle pas, elle et ceux qui prendraient ouvertement son parti?

Bien qu'elle fut décidée pour ne pas salir la mémoire de son père, à ne jamais révéler l'assassinat de Vermieux à la justice, il entrait dans son plan de laisser croire à Tabary qu'elle était disposée à le faire, s'il ne lui laissait pas désormais toute indépendance, s'il ne mettait pas un terme aux vexations de toutes sortes dont elle était l'objet.

Mais si Tabary, pour mettre à néant son accusation, prenait les devants et l'accusait d'avoir voulu le calomnier, quelles preuves matérielles pourrait-elle donner?

Aucune! Elle avait vu, mais personne ne pouvait affirmer après elle qu'elle n'avait pas été le jouet d'une hallucination, qu'elle n'avait pas inventé de toutes pièces, pour se venger, une fable destinée à perdre Tabary.

Voudrait-on croire que, même par un jour d'orage, Vermieux avait pu traverser le Voyage installé sur un parcours de deux kilomètres, de la place du Trône à la barrière de Vincennes, à dix heures du soir, en pleine fête, sans avoir été remarqué par aucun forain? Car tous le connaissaient.

L'hésitation de Zézette dura peu. Sa détermination était prise.

Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des semaines et qui menaçait de s'éterniser. Dût-elle se perdre, elle parlerait!

Et dès le lendemain, elle mit son projet à exécution.

Justement Tabary, à table, ayant trouvé moyen de lui reprocher pour la centième fois l'obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir «travailler», elle se leva et toute frémissante de colère.

—Je te défends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai assez de vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une gamine, j'ai quinze ans et je connais mes droits... Bien que la faiblesse de mon père vous ait fait désigner pour mes tuteurs et que vous en abusiez... je ne vous laisserai pas plus longtemps prendre sur moi un empire tel qu'il semblerait, à vous voir faire, que vous êtes désormais les seuls maîtres de la maison...

Jean Tabary, stupéfait de cette sortie à laquelle il était loin de s'attendre, resta une minute silencieux, puis après avoir échangé avec sa mère un regard narquois:

—Qu'est-ce qui t'a monté le cou? demanda-t-il à Zézette. Je n'ai jamais dit que tu n'étais rien dans la maison, mais jusqu'à ta majorité, c'est moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire pour la bonne administration de l'établissement... Tu n'auras le droit de me faire des reproches que le jour où je te rendrai des comptes... Quand tu auras vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, nous en recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer ta plaisanterie de tout à l'heure... Je ne suis pas en train de me laisser faire la leçon par une gamine...

—Et moi... je ne suis pas en train, répliqua Zézette, de me laisser tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous voudriez tous les deux... Je vous gêne, pardieu!... et si je n'étais pas là!... Mais je vous connais trop bien et je saurai me défendre... toute jeune que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, j'exige que vous me laissiez libre... indépendante...

Cette fois, ce fut Louise Tabary qui prit la parole.

Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lèvre plissée, le regard dur.

—Ma fille, dit-elle, je t'ai laissée dire ce que tu as voulu... par respect pour la mémoire de mon pauvre Chausserouge... Mais si tu dépasses la mesure, je te préviens que je saurai t'imposer silence, j'en ai maté de plus malignes que toi!

—Et qu'est-ce que vous me ferez, s'il vous plaît? riposta insolemment Zézette. Vous agirez sans doute avec moi comme vous agissez avec tous ceux qui vous gênent... comme vous avez agi avec mon père, dont vous saviez l'état et que vous avez abandonné sans surveillance, sachant très bien qu'il abuserait de sa liberté... Je n'ai rien dit jusqu'ici, mais j'ai compris votre manège.. Je ne me suis pas laissée prendre à vos prévenances, aux égards que vous avez fait semblant de me témoigner... Ça n'a pas duré longtemps du reste... Aujourd'hui, je me révolte...

—Tais-toi! hurla Jean Tabary, dont une pâleur subite envahit la face, tais-toi, ou je te...

Et, la main levée, il s'avança menaçant vers Zézette.

Mais la jeune fille l'attendit, sans reculer d'un pas, décidée à tout.

—Frappe! dit-elle froidement, mais je te préviens, si tu ne me tues pas du coup, en sortant d'ici... j'irai tout raconter... tout, entends-tu?... tout ce que je sais... Et dame! tant pis pour toi!

—Dire quoi?... Que sais-tu?... Je n'ai rien à craindre... on connaît ma vie! dit Jean Tabary, que cette vague menace venait de calmer à moitié.

—Dire au commissaire de police que je connais l'assassin de Vermieux! articula Zézette, qui attendit l'effet de sa phrase.

La foudre éclatant dans un ciel bleu n'eut pas frappé les Tabary d'une terreur plus grande. Jean ne fit pas un geste, ne trouva pas un mot. La mère et le fils restèrent attérés sous le coup de cette accusation terrible.

Ainsi, une autre qu'eux possédait ce secret d'où dépendait leur liberté, leur vie...

Ils étaient à la merci de cette enfant qu'ils avaient rêvé de faire disparaître pour rester les seuls maîtres d'une situation si chèrement acquise.

En quelques secondes, un monde de pensées traversa leur esprit. Pour montrer tant d'énergie, pour parler avec tant de sûreté, elle devait ne pas être seule à connaître ce secret abominable...

D'autres qu'elle devaient être au courant de leurs machinations, de leurs infamies qui commençaient à l'envoûtement de Chausserouge par Louise Tabary, pour finir à l'assassinat de Vermieux...

D'autres, qui, prévenus, s'ils tentaient de retrancher ce témoin gênant, parleraient à leur tour et vengeraient Zézette...

Et quelles preuves avait l'enfant de leur crime?

Devait-elle la connaissance de l'attentat à une confidence in extremis du dompteur plein de remords?

Avait-elle vu?

Ou possédait-elle une pièce, remise en mains sûres, attestant leur culpabilité?

Alors, quelle conduite tenir, quelle phrase trouver pour arriver à connaître la vérité ou détourner les soupçons si, par hasard, l'accusation n'était encore basée que sur des soupçons?

Ce fut Louise Tabary qui, la première, recouvra la parole et trouva les mots qu'il fallait pour arracher la vérité sans se compromettre davantage.

—Ma chère Zézette, dit-elle solennellement, tu viens de formuler une accusation telle que tu nous en vois, mon fils et moi, tout émus... Certes, nous pouvons avoir eu des torts envers toi... Nous pouvons, tout en cherchant à soutenir nos communs intérêts, nous être parfois trompés... Personne n'est parfait en ce monde... mais notre conscience ne nous reproche rien... Nous n'avons jamais commis une action coupable et nous souffrons que tu puisses avoir eu un instant la pensée que nous étions pour quelque chose dans la disparition de Vermieux... Nous avons droit à une explication... Au besoin, nous l'exigeons...

—Oui, appuya Jean, nous exigeons une explication.

Zézette contemplait tranquillement ses deux interlocuteurs.

Maintenant, elle était tranquille. Elle comprenait en entendant cette phrase embarrassée qu'elle avait frappé juste et que maintenant elle les tenait tous les deux à sa discrétion.

—C'est bien simple, dit-elle tranquillement, je vous ai vus! J'étais dans la ménagerie le jour où Vermieux, trempé de pluie, est venu demander l'hospitalité... Cachée dans la litière, près de mon poney, ajouta-t-elle en appuyant avec cruauté sur chaque mot, j'ai vu toute la scène... une scène qui ne sortira jamais de ma mémoire, quand je devrais vivre cent ans... Vermieux a été tué dans la caravane... J'ai vu mon pauvre père et toi, Jean, rapporter son corps, l'étendre sur l'étal... le découper et le distribuer aux animaux... J'ai vu tout cela de mes yeux... et je suis prête à le raconter aux juges...

—Mais tu es folle! cria Tabary. Moi... j'ai tué... moi, j'ai découpé le corps de Vermieux?... Tu as rêvé!

—Je n'ai pas rêvé... Et je pardonne à mon père, parce que j'ai entendu la conversation que vous avez eue tous les deux... Lui, honnête toute sa vie, jusqu'à ce jour de malheur!... Il ne voulait pas... c'est toi qui l'a forcé, entends-tu, de devenir un assassin... Il en est mort, du reste!... Toi, tu restes... Débarrassé d'un complice... tu veux encore te débarrasser de moi... Non, vois-tu, Jean, c'est assez de deux hommes... crois-moi... Moi, je n'ai plus personne à ménager!...

—Je te ferai rentrer tes paroles infâmes dans la gorge, petite gueuse!

—Fais ce que tu voudras! J'ai pris mes précautions... Si tu me touches du bout du doigt, demain je serai vengée!... Et mon père aussi!

Tabary laissa tomber ses bras. C'était là ce qu'il craignait... D'autres que Zézette possédaient son secret!

Il fut assez maître de lui toutefois pour maîtriser l'émotion qui le poignait et sur un ton railleur:

—Qui donc, demanda-t-il, ajoutera foi à des imaginations d'enfant? Jamais une de nos bêtes ne mangerait de chair humaine, quand même on leur en donnerait... Elles sont habituée à la viande de cheval!...

Tous tes dompteurs te le diront...

—Qu'importe! dit Zézette, s'ils se trompent! Alors, le lendemain du jour où Vermieux a été tué et dépecé, pourquoi le repas de la veille était-il intact... Il n'y a pas eu de distribution publique, puisqu'il n'y a pas eu de représentation à minuit... Alors les animaux n'ont donc pas mangé cette nuit-là?

—Qui t'a dit?

—J'ai vu de mes yeux et d'autres que moi l'ont constaté... Ils ont constaté aussi que, cette même nuit, les employés, à leur arrivée, ont trouvé, contre l'usage, la ménagerie lavée et dans un état de propreté admirable... Est-ce l'habitude que les patrons ne se couchent pas pour faire l'ouvrage de leurs garçons de piste?... Tu n'as qu'à te rappeler la date... dont je me souviens, moi... C'était le second dimanche de Pâques, le jour même où Vermieux était attendu sur le Voyage... le jour même où a été signalé à la gare de Lyon l'arrivée du vieil usurier. Penses-tu encore que j'ai rêvé?.. Nous ferons les magistrats juges de tout cela...

—Zézette... Zézette!...

Mais Zézette, implacable, continua:

—Et les quinze mille francs ou à peu près que mon père devait encore à Vermieux... et dont on n'a pas trouvé trace... Et la subite opulence qui t'a permis de t'associer, de mettre de l'argent dans cette ménagerie, dont tu voudrais me chasser... Il y a longtemps que je pense à tout cela... Par respect pour la mémoire de mon père, j'aurais gardé le secret... si, par ta conduite... par ta façon d'agir vis-à-vis de moi, tu ne m'avais forcé de parler... Maintenant, fais ce que tu voudras... Je suis prête à accepter la lutte!

Zézette parlait comme une femme instruite dès longtemps par l'expérience; elle se défendait pied à pied, avec un calme, une tranquillité, une énergie dont ne pouvaient la faire départir ni les violences, ni les railleries de Jean Tabary.

Ce dernier comprit qu'il était bien cette fois dans les mains de la jeune fille. Alors à quoi bon la pousser à bout?

Quand bien même une enquête provoquée n'amènerait aucun résultat sérieux... Quand bien même, il sortirait indemne de cette aventure, le scandale serait si grand que son avenir resterait à jamais, sinon perdu, du moins compromis.

Et était-il bien sûr que cette accusation, ces preuves morales ne seraient pas une preuve suffisante pour motiver une condamnation?