IV
Ce fut la première grande tournée entreprise par la ménagerie Chausserouge depuis la consécration qu'elle avait reçue à Paris.
Elle dépassa en succès tout ce qu'on était en droit d'espérer.
Autant le séjour «en villes mortes» est désastreux pour une installation de peu d'importance, autant il est fructueux s'il s'agit d'un établissement connu, capable d'éveiller la curiosité de la population toute entière.
Du reste, une publicité savante, dans laquelle entrait pour beaucoup la reproduction dans les journaux locaux d'articles découpés dans les feuilles parisiennes et signés de noms retentissants, précédait, dans chaque chef-lieu, l'arrivée de Chausserouge père et fils.
Et, avide d'émotions, le public affluait, s'écrasait dans la baraque, pour applaudir ce jeune dompteur, qui avait fait courir tout Paris.
La série d'ovations dont François fut l'objet dans toutes les villes qu'il traversa lui fit bientôt oublier le dépit qu'il avait éprouvé de quitter le Voyage, et le père ne tarda pas à s'applaudir de l'énergique résolution qu'il avait prise.
C'était le seul moyen de faire échapper son fils aux influences néfastes qui l'entouraient et, de jour en jour, il retrouvait ce François qu'il avait si bien cru perdu.
Une autre personne que lui surveillait d'un oeil ravi ce changement qui s'opérait lentement; c'était Amélie Collinet.
Elle se reprenait maintenant à espérer, bien que la froideur que lui avait témoignée François pendant les premiers jours de la tournée eût bien été de nature à lui faire considérer sa cause comme perdue définitivement.
La présence de la jeune fille influait évidemment beaucoup sur les nouvelles façons d'être du fils Chausserouge sans qu'il s'en rendit compte exactement.
C'était bien là-dessus qu'avait compté le vieux dompteur, lorsqu'il avait eu l'idée de se faire accompagner par les Collinet.
—Vois-tu, avait-il dit à son ami, le jour où il avait dû lui communiquer la réponse de François, je connais mon fils... Il est bon et il obéit sans s'en rendre compte des conseillers avec lesquels il aurait dû ne jamais se lier... Je vais le forcer à s'éloigner pour un temps... Viens avec nous... Tu profiteras de ma réclame et il y aura toujours pour ton musée une petite place à la gauche de mon campement... partout où nous nous arrêterons... Nous vivrons ensemble. Amélie prendra provisoirement la place que je voudrais lui voir définitivement occuper... Je la connais... Elle saura se faire aimer... se rendre indispensable... Et comme mon fils est jeune, qu'il ne verra plus qu'elle... il sera forcé de rendre hommage à ses qualités, à ses charmes... Alors, le reste nous regardera... Il s'agira seulement de savoir profiter du bon moment...
Quelques objections qu'avait soulevées le père Collinet avaient été vite aplanies, d'autant plus qu'Amélie avait accueilli avec joie la nouvelle de cette combinaison, qui allait plus que jamais la faire vivre dans l'ombre de celui qu'elle chérissait.
A la première étape, cependant, sur la route de Melun, le jeune homme avait manifesté tout haut son mécontentement.
Il avait deviné les intentions de son père et s'était montré froissé qu'on voulût lui forcer la main.
Alors Amélie s'était approchée de lui et, très humblement:
—Vrai! ça t'ennuie tant que ça, François, que nous soyons partis ensemble?
—Non... Mais je trouve que c'était inutile...
—Je trouve, moi, interrompit Chausserouge, que c'était indispensable. Ne nous fallait-il pas quelqu'un pour s'occuper des détails intérieurs de nos deux maisons et, mon Dieu! personne mieux qu'Amélie ne pouvait s'acquitter de ce soin, puisqu'elle consent à s'en charger. Du reste, Collinet voulait depuis longtemps quitter le Voyage. Ça le rapprochera de son pays et, pour le surplus, il n'avait pas de meilleure occasion, s'il voulait gagner de l'argent, que d'entreprendre la tournée en notre compagnie. Tu vois bien que tout est pour le mieux.
François ne répondit rien et bouda trois jours, mais peu à peu il se sentit insensiblement gagné par le dévouement que lui montrait la jeune fille, les prévenances dont on l'entourait.
Lorsqu'il avait donné, les soirs de séjour, sa représentation, quand la ville était retombée dans le calme monotone des cités de province, et une fois ses bêtes pansées, il était bien forcé, ne connaissant personne, de rentrer dans la caravane.
Il trouvait alors son souper servi, et dans un coin, près du poêle, les deux vieux assis, fumant tranquillement leur pipe, tandis qu'Amélie se multipliait pour qu'il ne lui restât rien à désirer.
Après le dîner, un rams familial ou un piquet à quatre les réunissait encore autour de la table et on allait se coucher, non sans avoir pris pour le lendemain les dernières dispositions.
On demeurait au plus quatre ou cinq jours dans chaque ville, sauf à Lyon, à Bordeaux, à Marseille et à Nice où la ménagerie stationna près d'un mois.
Le père Chausserouge trouvait à cette vie nomade, à ces courses par les chemins poudreux, un charme infini.
Cela lui rappelait l'époque pénible et pourtant si heureuse de ses débuts, alors qu'il campait sur le bord d'un champ, à la croisée de deux routes et que Maria préparait sur un fourneau improvisé en plein vent le repas du soir, tandis que les chevaux dételés broutaient l'herbe des fossés.
Et c'était certes le vrai sang des Chausserouge, qui circulait dans les veines de François, puisqu'au bout de deux mois de cette existence, nouvelle en somme pour lui, habitué comme il était aux plaisirs de la grande ville, toute trace d'ennui avait disparu de son front.
Maintenant, il taquinait Amélie, lui rappelait les jeux de leur enfance, la remerciait d'un sourire ou d'un mot aimable chaque fois qu'elle s'était ingéniée à lui faire une surprise agréable: un plat qu'il aimait, un bibelot qu'elle avait acheté et qu'elle cachait sous sa serviette.
Et ce sourire, ce mot, faisaient oublier à la jeune fille tous les dédains, toutes les rebuffades dont elle avait tant souffert.
L'intimité des deux caravanes avait grandi à ce point que, maintenant, pour beaucoup de gens, les Collinet et les Chausserouge ne formaient déjà plus qu'une seule et même famille.
Le vieux dompteur riait dans sa barbe et se frottait les mains.
—Ça marche! ça marche. Laissons faire! Amélie est une fine mouche! Il ne se passera pas longtemps avant que nous en soyons arrivés à nos fins... et c'est mon garçon, lui-même, qui te demandera ta fille!
Ce fut dans un délai plus court encore qu'il ne l'espérait.
La vie commune, cette constante cohabitation, ce rapprochement de tous les instants, finissait par fouetter le sang du jeune homme.
Il ne tarda pas à voir en Amélie autre chose qu'une soeur; il remarqua qu'elle était grande, bien faite, presque jolie.
Énervé peut-être aussi par l'abandon naïf de la jeune fille qui le traitait en frère et qui, élevée librement, n'avait aucune de ces pudeurs féminines s'effarouchant d'un mot leste, les sens excités par l'agaçante quoique inconsciente coquetterie qu'elle déployait, il sentait renaître en lui les instincts brutaux de sa race.
Un soir qu'il se trouva seul en face d'elle dans la ménagerie, faiblement éclairée par le falot du veilleur, il fut pris du désir subit de la posséder.
Il la saisit, appliqua ses lèvres sur sa bouche... Très souple, confiante et câline, elle se laissa aller aux bras du jeune homme.
Elle fermait les yeux, secouée tout entière par la douceur de cette première caresse, si longtemps attendue.
Alors, il l'aimait donc un peu... comme elle voulait être aimée!...
Soudain, François fit un pas... Il cherchait à l'entraîner dans l'angle le plus obscur, là où les palefreniers avaient l'habitude de serrer le fourrage...
Elle comprit, se redressa d'un tour de reins, s'arracha de l'étreinte de son amant; et dit un seul mot:
—François!
Le jeune homme, surpris de cette résistance inattendue, s'arrêta.
Il regarda Amélie un instant, puis, après un silence:
—Tu m'as quelquefois, dit-il, reproché de ne pas t'aimer; c'est toi qui ne m'aimes pas!
—Écoute, François! je suis une honnête fille! Je veux bien être ta femme, mais je ne serai jamais ta maîtresse!... Si je te cédais aujourd'hui, c'est alors que tu aurais le droit de penser que je ne t'aime pas... que peut-être j'ai cédé à d'autres avant toi... tandis que du plus profond de mon coeur, je n'ai jamais été qu'à toi! Ah! je t'en prie, jamais... jamais, entends-tu! ne recommence ce que tu viens de faire!... Je penserais que tu ne me considères pas plus que toutes les autres... celles qui te poursuivaient là-bas, tu sais bien...
—Celles-là, je n'éprouvais pas pour elles le sentiment que j'ai pour toi! s'écria le jeune homme. Oui! tu seras ma femme, je te le promets, je te le jure!... Mais laisse-moi t'aimer... comme je le veux!... Je suis un ramoni, moi... par ma mère! Et ceux de notre sang n'ont pas de ces scrupules bêtes... On se prend quand on s'aime!... Et si, après, on se convient toujours... on se marie devant le plus ancien de la tribu... Allons... viens!
De nouveau il chercha à enlacer la jeune fille, mais elle le repoussa avec force et, se campant résolument en face de lui:
—Je ne suis pas une ramoni, moi!... Donc, je serai ta femme... légalement, et je t'appartiendrai toute entière... si non, je ne serai jamais rien pour toi!... Choisis! je te préviens seulement que si je dois continuer à être en butte à de semblables obsessions, indignes de l'affection que je te porte, demain je pars avec mon père!
—Toi, partir! Ah! non, je ne veux pas! Voici des mois, que je te vois tous les jours, que je me suis habitué à toi... Non! Non! je veux que tu restes... toujours!
—Alors, tu sais ce qui te reste à faire! dit Amélie, en se dirigeant vers la caravane où l'attendait le vieux Collinet.
—Eh bien! soit! Mais je veux t'avoir!
Et le soir même, avant de se coucher, il prenait à part son père et lui demandait officiellement la permission d'épouser Amélie.
La joie du dompteur fut immense.
—Oh! je savais bien que tu y viendrais! Tiens! Tu me rends le plus heureux des hommes! Maintenant je pourrai mourir tranquille!
Il sauta au cou de son fils et dans l'excès de sa joie, il courut à la porte et appela son ami déjà rentré dans sa caravane:
—Collinet! Collinet! arrive donc! c'est François qui veut se marier avec ta fille!
—Si elle veut, ajouta François en riant.
Pour toute réponse, Amélie, qui était accourue, tendit ses joues à son ami, puis, pour célébrer cet heureux jour, tous les quatre s'attablèrent, et, autour d'un saladier de vin qu'on fit chauffer en hâte, discutèrent les conditions du mariage.
Ce ne fut pas long, les deux compères en ayant arrêté depuis longtemps les détails et les fiancés étaient bien trop amoureux pour s'attarder en des considérations qui leur paraissaitent si futiles!...
Il fut décidé toutefois que l'union serait célébrée à Paris dans le plus bref délai possible; puis le père Collinet vendrait son musée et se retirerait à la campagne après avoir constitué en dot à sa fille le montant de cette vente.
Il avait réalisé assez d'économies pour pouvoir vivre tranquille le reste de ses jours dans le petit trou où il avait acquis déjà une maisonnette et quelques lopins de terre.
Un mois après cette soirée mémorable, la ménagerie de retour à Paris s'installait provisoirement aux Quatre-Chemins, sur la route d'Aubervilliers, et sur le champ François envoyait à tous ses amis des lettres de faire part.
L'émoi fut grand sur le Voyage.
On ne s'attendait pas à cette solution.
Le beau François qu'on avait vu partir à contre-coeur, revenir si vite, converti et amoureux... d'Amélie Collinet, c'était à n'y pas croire!
Il fallait cependant se rendre à l'évidence, mais Jean Tabary se fit l'interprète du sentiment général.
—Ce n'est pas la peine d'être fort, d'être brave, lui dit-il, d'être la coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris, pour finir aussi piteusement. Je te croyais plus d'énergie. Tu te laisses mener comme un gamin, c'est honteux! Tu te repentiras de ce que tu fais aujourd'hui... il ne sera plus temps.
—Mon cher, je t'assure qu'Amélie est charmante... tu ne la connais pas.
—Un homme dans ta position doit rester libre et indépendant... Tu es jeune, tu as de l'argent, il fallait profiter de la vie et ne pas t'emberlinguer d'une femme dont tu auras assez dans six mois!
Cette fois les insinuations de Jean Tabary restèrent sans écho.
Le parti de François était pris irrévocablement.
Pour sa vengeance, il se contenta d'inviter son ami à sa noce, qui devait se célébrer avec éclat au Salon des Familles, à Saint-Mandé.
On garda longtemps sur le Voyage le souvenir de cette fête à laquelle on avait convoqué le ban et l'arrière-ban de l'industrie foraine.
Dans une salle immense, tapissée de peaux de lions, ornée de trophées, autour d'une table en fer à cheval, chargée de victuailles, prirent place toutes les illustrations, toutes les célébrités du Voyage.
D'abord, les collègues, les dompteurs fameux: Dozon, Perdel, Giovanni, Gladiator, Julio et Bella-Mina, qui avaient tenu, en cette solennelle circonstance, à donner à leur aîné dans la carrière des marques de leur sympathie.
Puis Lamberty, directeur du Miroir Magique, celui que les ramonis reconnaissaient pour chef suprême; puis Devisme, Deker, les grands impresarios, Oiselli, directeur du Cirque des animaux savants, les Romillard, dû théâtre des Marionnettes, Augustin Bay, du Grand tir algérien, enfin la foule des montreurs de phénomènes, des patrons d'entresorts, manèges, massacres et tombolas; puis Bermondy, le grand champion de la lutte, directeur des Grandes Arènes, puis pêle-mêle des journalistes, des boulevardiers, des acteurs.
Amélie Collinet, toute rougissante et fière de s'appuyer sur le bras du beau dompteur, manifestement gêné dans son habit noir, était charmante dans son costume de mariée.
Le père Chausserouge était rayonnant. Quant à Collinet, il ne pouvait croire à tant de bonheur. Jamais, il n'aurait osé espérer pour sa fille, un parti aussi cossu.
La fête fut pleine de gaieté. On dansa jusqu'au matin aux sons de la cornemuse, et le père Chausserouge retrouva ses vingt ans pour ouvrir le bal avec sa bru, en exécutant aux applaudissements de tous, la danse de son pays, la bourrée traditionnelle.
Le lendemain, on tint conseil et on rechercha le parti auquel il convenait de s'arrêter.
La campagne en province avait été particulièrement heureuse; François fut d'avis de ne pas rester en si bon chemin, d'autant plus qu'il se souciait peu de passer sa lune de miel au milieu de ses anciens amis.
Une pareille proposition ne devait trouver d'objection ni auprès d'Amélie, ni auprès du vieux dompteur.
On avait exploité tout le Midi de la France; on exploiterait le Nord, et l'on pousserait jusqu'en Belgique en faisant séjour à Amiens, à Arras, à Lille, puis après cette dernière tournée, qu'on espérait fructueuse, on rejoindrait définitivement le Voyage.
Huit jours après, le père Collinet, le coeur un peu gros, embrassait sa fille dont il se séparait pour la première fois et la ménagerie se mettait en route.
Les années qui suivirent marquèrent l'apogée de la fortune des Chausserouge. François marchait de succès en succès; d'étapes en étapes, les ovations succédaient aux ovations.
Puissamment aidé par son père, qui se faisait vieux, mais dont l'entrain ne se ralentissait pas, il accomplit des exploits qui restèrent célèbres dans les annales de la banque.
C'est ainsi qu'on le vit faire le pari de monter en ballon avec son lion Néron, et gagner son pari.
A Bruxelles, une actrice célèbre ayant manifesté le désir d'entrer avec lui dans sa cage, il l'y autorisa et il sut tenir ses animaux en respect tandis que l'intrépide comédienne, d'une voix calme, récitait une pièce de vers de Victor Hugo devant un public frémissant d'enthousiasme.
A la suite de cet exploit, il devint à la mode d'assister le dompteur dans ses exercices et nombre de personnalités connues défilèrent avec lui dans la cage centrale.
Ce fut encore lui qui inaugura les séances d'hypnotisme au milieu d'animaux divers réunis pour la circonstance, et jamais un accident ne vint attrister une seule de ses représentations.
Il fut engagé dans les théâtres pour jouer les rôles de dompteur. Il parut dans les Pirates de la Savane, le Juif-Errant, dans une féerie surtout où il eut l'audace d'entrer en scène, au mépris des règlements de police, suivi de deux lionnes en liberté.
C'est à cette époque qu'il reçut en Belgique la croix du Mérite civil. Bref, François Chausserouge connut toutes les gloires, épuisa les honneurs.
Sa fortune s'arrondissait de jour en jour, et il se sentait si sûr de lui que rien désormais ne pouvait ébranler sa confiance. Il était né, pensait-il, sous une heureuse étoile, et c'était tout.
Le père Chausserouge marchait en plein rêve, tant ce prodigieux succès surpassait ses espérances. Quand il examinait le chemin parcouru, qu'il se reportait à ses débuts, il ne pouvait se défendre d'une certaine appréhension, d'un instinctif effroi.
C'était trop de bonheur à la fois, d'autant plus que son fils était heureux jusque dans son ménage, François ayant justement trouvé dans Amélie la compagne dévouée et aimante qu'il lui fallait.
Quoique d'apparence frêle, la fille du père Collinet avait puisé dans la tendresse qu'elle portait à son mari la force de remplir les devoirs nombreux qui lui incombaient dans cette incessante promenade à travers le monde.
Elle avait bien eu à se plaindre parfois du caractère changeant, même un peu brutal de François, dont l'ardeur s'était calmée, mais elle s'était montrée si dévouée, si attentive et si prévenante que jamais leur union n'avait été troublée par un désaccord grave.
Elle tenait à lui, elle l'aimait, elle eût souffert mille morts plutôt que d'encourir la colère de cet homme à qui elle avait consacré son existence, de s'aliéner l'affection de ce héros qu'elle n'était pas éloignée de prendre pour un demi-dieu.
François Chausserouge était en représentations à Liège lorsqu'elle accoucha d'une fille à qui on donna le prénom d'Élisabeth.
Elle salua cette naissance avec joie; c'était un lien de plus qui l'attachait au jeune dompteur et elle reporta sur le petit être, toute la tendresse dont elle était encore capable.
Le père Chausserouge eut préféré un fils, mais il se résigna bien vite, quand il entendait sa bru lui dire en souriant:
—Laissez donc, papa, elle est de votre sang, cette enfant-là! Nous en ferons une dompteuse... et vous n'aurez pas à rougir d'elle!
—Oui, mais je n'aurai pas le temps de la voir et de l'applaudir! riposta le vieillard d'un ton mélancolique.
Peut-être était-il hanté d'un sinistre pressentiment, car la venue de la petite Élisabeth, Zézette, comme l'appelait son grand-père, fut la dernière joie qu'il connut.
Un soir, comme il venait de rentrer dans sa roulotte, des cris étouffés, venant de la ménagerie, parvinrent jusqu'à lui.
Il prêta l'oreille, croyant avoir mal entendu. Cette fois, il ne s'était pas trompé, il reconnut la voix du veilleur appelant au secours.
Il courut frapper à la porte de la caravane de son fils:
—François, viens vite! Il se passe quelque chose de grave!
Comme il soulevait l'auvent de la ménagerie, un hennissement s'éleva, plaintif et douloureux, scandé de rugissements furieux.
—Mes chevaux qu'on saigne!... Nom de Dieu!
Il s'élança, et en deux bonds parvint à l'angle de la baraque, dans lequel il voyait, à la lueur de la lampe fumeuse du veilleur, s'agiter des masses confuses.
Un spectacle terrifiant et inattendu s'offrit à son regard. Un lion, échappé sans doute à la suite de l'imprudence du garçon de piste chargé de préparer la litière des animaux, s'acharnait sur un des poneys qu'il avait renversé dans son élan furieux, tandis que le second, à bout de longe, renâclait avec terreur.
Abrité derrière la balustrade des premières, le veilleur le visage en sang, sans bouger, criait à l'aide.
Le vieux dompteur s'arma d'une fourche et marcha résolument sur le lion, à qui il s'efforça de faire lâcher prise.
L'animal releva la tête en grondant.
Chausserouge reconnut alors l'un de ses plus redoutables pensionnaires, Pacha, une bête arrivée adulte chez lui, et qui s'était toujours montrée rebelle à toute éducation.
Sous les coups redoublés dont il l'accablait, le lion abandonna sa proie; il recula en rampant, ses yeux injectés de sang et qui lançaient des flammes fixés sur son agresseur.
—Arrière, Pacha..., sale bête!... arrière!... criait le dompteur en suivant le monstre dans sa retraite.
Tout à coup, l'animal se sentit acculé... Il se détendit comme un ressort et bondit sur Chausserouge qu'il renversa...
Alors, accroupi sur sa victime, il commença à lui déchirer la poitrine avec ses griffes.
Chausserouge, sans perdre son sang-froid, plongea ses mains dans la crinière de la bête qu'il saisit à la gorge; mais ses forces s'épuisaient.
Lentement ses doigts se desserrèrent, il rassembla toute son énergie et cria une fois encore:
—A moi, François!
Puis il ferma les yeux et perdit connaissance.
Excités par le bruit et les grondements de Pacha, les animaux, réveillés, bondissaient dans leurs cages épouvantant de leurs rugissements le veilleur, dont les dents claquaient de terreur, quand soudain apparut François, à demi-vêtu, suivi des garçons de piste.
Alors commença une lutte effrayante.
François, armé d'une carabine, n'osait faire feu craignant d'atteindre son père.
Il saisit un sabre-baïonnette que lui passa un des assistants et, à son tour, il frappa le lion pour le forcer à reculer.
Mais le monstre ne lâchait pas sa proie.
Rendu plus furieux encore par la douleur, bien que son sang s'échappât par vingt blessures, il continuait à s'acharner sur le corps pantelant du vieillard.
François Chausserouge fit appel à toute sa vigueur et à tout son sang-froid.
Il se pencha, saisit le lion par la gorge et l'arracha de dessus sa victime.
Puis quand il eut enfin dégagé son père de l'étreinte affreuse, avant même que l'animal eût eu le temps de bondir ou de revenir à la charge, il se releva, tout sanglant lui-même et déchargea les deux coups de sa carabine chargée à balle sur son terrible adversaire.
Le lion, blessé à mort, roula à terre, se releva et chercha encore une fois à s'élancer sur le dompteur, mais, vaincu définitivement, il s'affaissa, creusant dans la terre de profonds sillons à l'aide de ses ongles puissants et faisant une dernière fois retentir la ménagerie de ses rugissements désespérés.
François s'approcha de lui avec précaution et, saisissant le moment, où vaincu par la souffrance, il restait immobile, une écume sanglante à la gueule, il lui plongea dans le côté son sabre-baïonnette.
Secoué par une suprême convulsion, le corps de l'animal eut un soubresaut, puis retomba inerte... Le lion était mort.
Alors, sans se préoccuper de ses propres blessures, François souleva la tête de son père.
Le père Chausserouge respirait encore. On étendit le blessé sur un lit de paille, en attendant l'arrivée d'un médecin.
Amélie qui, remplie d'épouvante, avait assisté de loin à cette scène de carnage, s'approcha et resta muette d'horreur.
Le corps du vieux dompteur n'était plus qu'une plaie. A voir ce ventre ouvert, cette poitrine déchirée, cette face méconnaissable, on s'étonnait qu'il pût vivre encore. Une des épaules était broyée et le bras pendait, presque détaché du tronc.
Agenouillé près de son père, François étanchait les blessures à l'aide d'un linge humide, lavait son visage souillé...
Tout à coup, le père Chausserouge ouvrit les yeux:
—C'est toi? articula-t-il d'une voix si faible que son fils seul put l'entendre.
—Oui, père, c'est moi!...
—Qu'y a-t-il?... Ah!... oui, je me souviens, c'est Pacha, le lion échappé... L'as-tu fait rentrer... dans sa cage?
—Non, père..., je l'ai tué!
—C'est dommage!... C'était une belle bête!... Mais je ne sais plus... Je souffre... C'est fini, va... je vais mourir!...
—Non, père, tu ne mourras pas... le médecin va venir! Laisse-toi soigner... Ne parle pas!
—Je te dis que je vais mourir... et le médecin n'y fera rien!... Eh bien! J'aime mieux ça!... Mourir en dompteur... comme tous les autres... les grands... c'est une belle mort, ça, tu sais, fils!... Ça vaut mieux que de mourir dans un lit... Et puis, ça m'est égal... Tu es content... Tu es heureux... Ça me fait moins de peine de m'en aller... Oui... Pacha... c'était un beau lion... Il faut bien aimer tes bêtes, tu sais!...
Épuisé par l'effort, le blessé s'arrêta un instant, puis il reprit:
—Aime bien ta fille Zézette... et puis Mélie aussi... c'est une bonne femme... Il faut les aimer toutes deux... Maintenant que tu vas être le maître tout seul... tâche qu'on continue à dire que les Chausserouge sont les premiers dompteurs... du monde!...
En ce moment, le médecin arriva. Il jeta un coup d'oeil sur le vieillard, et il eut un geste de découragement que surprit le vieux dompteur.
—Je vais mourir, n'est-ce pas, monsieur le médecin?
—Mais non, je n'ai pas dit ça, mais pour vous panser il faudrait que vous soyez sur un lit.
—Non... non... ne vous inquiétez pas de moi... Moi, je suis réglé!... Et je veux finir ici... dans ma ménagerie... Occupez-vous de François qui est jeune, lui... et qui s'est fait blesser en me défendant... Garçon, je veux embrasser Zézette!...
Puis, quand François eut apporté l'enfant et rempli ainsi le dernier désir de son père, le vieillard laissa tomber sa tête et resta sans mouvement. Il ne reprit pas connaissance et mourut dans la nuit.
On fit au vieux dompteur des funérailles magnifiques, auxquelles la ville entière assista.
François avait été cruellement touché par cet affreux accident:
—Je ne veux pas rester ici un jour de plus, dit-il à sa femme en rentrant dans sa caravane... Partons!... le changement me fera oublier mon chagrin!
—Où allons-nous?
—A Paris!... retrouver le Voyage!
Amélie soupira, mais elle n'osa exprimer sa pensée secrète.
V
La disparition du père Chausserouge causa un plus grande vide dans la ménagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer.
Bien que le vieux dompteur ne parût plus dans les cages depuis les débuts de son fils, il s'était réservé dans l'administration la part la plus ingrate et la plus laborieuse.
Avec une abnégation rare, il s'astreignait à une surveillance de tous les instants.
Levé à la première heure, il avait l'oeil à tout, ne se fiant qu'à lui pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins journaliers à leur prodiguer.
C'est à ce dévouement absolu à la cause commune, joint à l'attrait du spectacle, que la ménagerie devait cette prospérité étonnante qui ne s'était pas démentie depuis des années.
François ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au lendemain des obsèques de son père, lorsqu'il se trouva seul en face des multiples devoirs qui lui incombaient.
Il en ressentit un découragement d'autant plus profond que cette mort avait été plus imprévue.
A ce sentiment s'en mêlait un autre: une sorte de crainte superstitieuse qu'il n'avait jamais éprouvée jusqu'alors.
—C'était bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbutié le vieux Chausserouge à sa dernière heure. Et ces paroles avaient résonné à son oreille comme un avertissement suprême, dicté à son père par cette sorte de prescience que donne l'approche de la mort.
Ainsi il était voué inéluctablement à cette fin terrible par la dent de ses bêtes et ce pouvait être son tour dans un an, dans un mois, une semaine, demain... ce soir peut-être.
Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingénu sourire de Zézette ne parvinrent à chasser le trouble qui s'empara de son âme.
Pour recouvrer la pleine possession de lui-même, il avait besoin de ne plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des fêtes, et c'est ainsi qu'inconsciemment, mû par une impulsion secrète qui l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait résolu de rejoindre le Voyage.
Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps à Paris; il tenait à ne pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait fait le tour de la presse, qui s'était montrée unanimement sympathique.
Son nom allait revenir à la mode; c'était l'heure ou jamais de mettre fin à sa campagne et d'opérer sa rentrée. Justement la fête des Invalides allait commencer. Il télégraphia, fit retenir sa place et il se mit en route.
Dès son arrivée, tous les forains défilèrent dans la ménagerie. On tenait à savoir, de la bouche même du jeune dompteur, les détails du terrible accident et à lui apporter le tribut des consolations d'usage.
Jean Tabary fut un des premiers à venir serrer la main de son ancien ami.
—Reste, lui dit François, j'ai à te parler sérieusement.
Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul à seul, heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put s'épancher librement et chez qui il était sûr de trouver un appui moral, le dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernière séparation.
Il lui dit ses succès, la renommée acquise, la prospérité croissante de la ménagerie, puis, subitement, la catastrophe inopinée dont la soudaineté l'avait terrifié, bien que l'avenir lui apparût, d'autre part, plus souriant que jamais.
Il lui dit ses doutes, ses appréhensions folles de la mort, cet effroi de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le chemin de Paris, cette crainte idiote peut-être, mais réelle, à la pensée qu'il allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, assumer une responsabilité qui lui semblait d'autant plus grave qu'il avait à présent charge d'âmes.
Sa femme, cette petite Zézette qui avait été la joie des derniers jours du pauvre père Chausserouge et qui était son unique enfant!
Ah! non, il avait été gâté! S'il était l'homme des audaces, des actes héroïques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-même, sur qui il pût aveuglément compter, qui remplît auprès de lui la place qu'avait occupée son père, pendant ces dernières années.
Et c'est à cet égard, pour s'enlever toute espèce de doute, qu'il avait tenu à consulter son ami.
Jean Tabary haussa dédaigneusement les épaules:
—Tu me fais rire, mon pauvre François! lui répliqua-t-il. Tu seras donc toujours le même? A te voir mou comme une chique, peureux comme une femme, irrésolu, je me demande où tu peux trouver le courage d'entrer dans les cages et de faire manoeuvrer les bêtes! Ah ça! mais franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle situation que tu puisses rêver. Jusqu'à aujourd'hui, tout ce que tu as entrepris t'a réussi... Tu as une collection... de l'argent de côté, une grande renommée et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque chose... l'indépendance! Certes, tu as évidemment perdu beaucoup, en perdant ton père, qui était un rude homme, un peu brute, mais rude homme tout de même!... mais il n'y a pas à dire, à ton âge, ça devait te peser, voyons, de ne pas te sentir ton maître! Surtout qu'en somme, ce n'est pas lui qui l'a fait ta réputation... Tu te l'es bien faite tout seul! Et voilà qu'au moment où le vieux disparaît... où tu deviens libre, tu passes ton temps à gémir et à désespérer!... Toi, l'homme le plus brave qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce qu'il te manque quelqu'un pour surveiller ton monde et veiller à ce qu'on ne laisse pas crever de faim tes bêtes!... Car enfin, il ne faisait que ça, ton père! Tiens! tu me fais de la peine! Laisse donc! va, un régisseur, un administrateur, ça se trouve... On n'a qu'à y mettre le prix! Ah bien! conclut-il en soupirant, c'est moi qui voudrais être à ta place, au lieu de panader avec mon truc à la manque où il n'y a qu'à manger de l'argent... Tu verrais si je canerais!
—Ça ne va donc pas, ton entresort?
—Non, le métier se perd. La Préfecture nous cause des ennuis. Voilà qu'elle se mêle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle s'inquiète de l'âge des femmes qu'on occupe. Si ça ne fait pas suer. Et puis nous avons eu affaire, ces temps derniers, à des grincheux, qui ont formé une ligue anti-foraine sous le prétexte que nos installations et le bruit de nos parades les empêchaient de dormir... Ah! mon vieux, tout n'est pas rose! Bien que nous ayons résisté énergiquement, que nous ayons maintenu des droits, que nous achetons d'ailleurs assez cher en payant patente et en louant nos places à des prix exorbitants, nous avons un mal du diable à nous en tirer... Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Pas moyen de faire comprendre à ces gens-là qu'une fête c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de l'arrondissement remplie jusqu'aux bords...
—Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut des amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on supprime les fêtes?
Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait subitement à la mémoire, il ajouta:
—Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas à faire des révolutions!
—Nous avons eu des réunions où on a dit tout ça... reprit Tabary. Ça n'a servi à rien. Et alors, chaque fois que nous allons nous installer dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la permission d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des conditions qui rendent le travail, sinon impossible, du moins si onéreux, que le métier de Voyageur, si ça continue, va devenir un métier de crève-la-faim... Pour comble de malheur, v'là les saisons qui se détraquent... On ne sait plus comment on vit ni sur quoi compter... Il fait beau quand on se repose. Il fait mauvais quand il devrait faire beau... Ah! non, mon vieux, tu sais, c'est pas drôle... Et certainement,—ça, c'est encore ta veine!—y a que toi depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et encore parce que tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment. Maintenant, on ne sait pas, peut-être que ton retour va nous porter bonheur!
—Écoute, dit Chausserouge, qui avait écouté très attentivement les doléances de son ami, je te connais depuis longtemps, je sais que tu es un débrouillard... Il me faut quelqu'un pour m'aider... Veux-tu entrer chez moi?
—Pourquoi faire?...
—Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, répliqua François. Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon père? Tu seras régisseur ou administrateur... à ton choix.
—Aux appointements de?...
—Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu?
—Pour ça, il faudra que je consulte ma mère.
—Va l'inviter à dîner de ma part pour ce soir. Nous causerons et j'espère bien que nous nous entendrons.
—Moi, j'en suis sûr! dit Jean en se séparant de son ami.
Quand il fut resté seul, il sembla à Chausserouge qu'il était débarrassé d'un poids énorme.
L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient. Avec un aide comme celui-là, sa confiance renaissait; maintenant qu'il était sûr de trouver constamment près de lui un conseiller énergique, habile à trouver des expédients, à tourner les difficultés, l'avenir lui paraissait moins sombre, moins hérissé de périls.
Bien qu'âgé de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exercé une énorme influence sur François Chausserouge.
Sa seule présence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, les craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et annihilaient la volonté du dompteur.
Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hâta d'aller prévenir sa femme.
—Ce soir, dit-il à Amélie, tu feras dresser la table dans la grande roulotte. Nous avons du monde à dîner.
—Qui donc?
—Louise Tabary et son fils.
—Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint soucieux.
—Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes gens. Qu'est-ce que tu as contre eux?
—Moi, rien! Je ne les aime pas, voilà tout!
—Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme si tu les aimais, parce que tu es exposée à les voir souvent.
—Comment cela? demanda Amélie qui flairait un danger.
—Il est probable, continua Chausserouge, qu'à partir de demain Jean Tabary entrera chez nous comme régisseur... Il nous faut quelqu'un. Jean est bien au courant du métier... Il remplacera le père... Ainsi...
La jeune femme pâlit.
Jean Tabary entrant comme employé dans la ménagerie! Et pour remplacer le père, qui le détestait tant! Ce Jean qui avait détourné jadis son mari, qui l'avait entraîné dans une vie de débauches, dont elle avait tant souffert, à laquelle le vieux Chausserouge avait eu tant de peine à arracher son fils!
Et voici que dès la première heure de son retour, François retombait sous cette influence néfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes grandes les portes de sa maison!
Elle en avait le pressentiment très net, si elle ne s'opposait pas de toutes ses forces à cette intrusion dangereuse, c'en était fait de son bonheur et peut-être de la fortune de rétablissement.
Son devoir était tout tracé.
Elle devait à son titre d'épouse et mère de se révolter contre cette tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la première victime.
Elle appuya sa main sur le bras de François et d'une voix très ferme:
—Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel ton père avait tant de haine... ce serait insulter à sa mémoire! Je regrette d'avoir à te le rappeler... Jean Tabary est un être perdu, dont tu ne peux ignorer la mauvaise réputation... Il a été ton mauvais génie... Qu'il vienne dîner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mère, mais pour moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en supplie!... Tu trouveras assez autre part un régisseur connaissant mieux le métier!
François Chausserouge ne s'attendait pas à cette résistance. Il haussa les épaules:
—Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnête homme, un excellent ami, qui nous aime beaucoup, qui est très malin et qui nous sera d'une grande utilité. On t'aura monté la tête... Il ne faut jamais écouter les mauvaises langues.
—Jean Tabary, un honnête homme! Ta faiblesse pour lui, ou plutôt l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je suis du Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce que que tout le monde sait!... De quel métier avouable a-t-il vécu jusqu'à ce jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les mastroquets que sur la place! Et sa mère?... Sa mère, sais-tu ce qu'on dit d'elle?... Connais-tu la réputation qu'elle s'est acquise... et qu'elle a conservée depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-là que tu vas faire asseoir... ici... à côté de moi... à cette table de famille... que tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-là dont tu vas accepter les conseils, en attendant qu'ils te donnent des ordres... chez toi! Tiens, j'en rougis pour toi!
—Amélie! cria Chausserouge exaspéré en levant la main.
Jamais la jeune femme ne lui avait parlé d'un ton si ferme.
Jamais elle ne s'était révoltée avant autant de violence contre ses caprices et ses fantaisies.
La jeune femme s'était laissée tomber sur une chaise et les coudes sur la table, la tête dans ses mains, elle pleurait silencieusement, étonnée elle-même d'avoir mis tant d'énergie dans son indignation.
La colère du dompteur tomba en présence de cette douleur qu'il sentait si réelle; au fond pensa-t-il même que la jeune femme pouvait avoir raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre à ne vouloir point céder soit que sa brutalité ordinaire qui ne s'exerçait que contre les faibles eût repris le dessus, il s'avança et frappa du poing sur la table:
—Il n'y a, prononça-t-il durement, qu'un seul maître ici, c'est moi! Et il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obéisse, entends-tu, et je te dispense de tes récriminations!... Tu vas faire préparer à dîner, et, si cela me plaît, Jean Tabary entrera chez nous!
Puis, fier de cet acte d'autorité, il sortit en faisant claquer la porte.
Amélie se leva, le regarda s'éloigner, puis elle eut un geste de résignation douloureuse, comme si un abîme, ses efforts ne parviendraient jamais à combler, venait de s'ouvrir devant elle...