Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien costume breton ; au premier aspect, il ressemble au reste de la France ; mais ce n'est là que la surface ; pour les mœurs, le respect des traditions, le culte de la famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède à nulle autre partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus vif au moment de la révolution ; c'est dans le Morbihan que la guerre des chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante ; ce furent ses côtes que choisirent les émigrés pour y débarquer et y recommencer la lutte ; c'est à Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, à la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, pour tout dire en un mot, le nom du Morbihan ne se sépare pas du nom de Cadoudal.
De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se fait le grand pèlerinage de Bretagne : sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves le patron ; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a l'amour ; ils donnent à sainte Anne une part presque égale de l'affection tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du Morbihan ; durant plus de quatre mois, des points les plus éloignés de la Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs champs, leurs maisons, leurs travaux, pour vénérer en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta le Sauveur. Et quelle piété ! quelle dévotion ! Dès que, de loin, dans la lande où ils marchent par groupes, le chapelet à la main, ils aperçoivent le clocher de l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front courbé, murmurant une prière à voix basse ; puis ils se relèvent, s'alignent sur deux rangs, et, la tête découverte, à pas mesurés, s'avancent vers Sainte-Anne, où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent l'arrivée de nouveaux pèlerins.
Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de Bretagne ; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même Quimper : c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.
Le sol même a un caractère particulier : il n'y a pas un étranger qui n'en soit frappé ; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des dolmens, des carneillous, des tumulus ; les champs sont entourés de quartiers de roc, débris de dolmens renversés ; dans la lande, parmi les verts ajoncs, surgit le cône gris d'un menhir isolé ; sur le bord du chemin est affaissée, semblable à un grand animal pétrifié, une pierre branlante, masse énorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement ; partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquité.
Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère si déterminé. Le golfe du Morbihan, qui donne son nom à cette partie de la Bretagne, ne communique avec l'Océan que par une passe étroite ; s'avançant longuement dans les terres où il découpe de profondes anses, semé d'îles que l'on compte par centaines, qui s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer intérieure, la mer de Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes pour défendre l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de chaque côté, s'étendant comme des bras, la longue presqu'île de Rhuis et la langue de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui déjà existait au siècle de César.
Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donné rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de Rhuis, d'abord le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné à l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, mais au dehors solide et presque entier ; gris, triste et inébranlable, il est resté debout comme une sentinelle qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut quelque temps Abailard ; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de pierres alternées : de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux côtes dentelées, et le vaste Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois détachées de la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds, sont les chambres sépulcrales où ont été ensevelis les chefs des peuples.
Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis ; sur l'autre rivage, relié à celui-ci par quelques pierres druidiques jetées çà et là dans les îles du golfe, vous apercevez tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de Tumiac ; les dolmens et les grottes se succèdent, et les menhirs ne se comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement breton étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments qui attestent l'existence d'une cité puissante. C'est parmi ces monuments que se trouvent la Table de César et le Grand Menhir. La voilà, dans une lande, cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, depuis deux mille ans, n'ont pas bougé ; épaisse et large tranche de roc qu'on dirait coupée dans une montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont pas cru qu'elle pût porter un autre nom que celui de César, du géant qui les avait vaincus.
[Note 1 : Le village du Loc consacré à Marie.]
Faites quelques pas encore dans la lande, à travers les ajoncs épineux, vous êtes arrêté par une masse immense étendue sur le sol. C'est le Grand Menhir, le plus grand que l'on connaisse : de la pointe à la base, il a soixante-quatre pieds de long ; obélisque colossal, il s'élevait jadis dans la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour. Depuis des siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, qu'en tombant il s'est brisé en quatre morceaux ; ils sont là, à la suite l'un de l'autre, à l'endroit où ils sont tombés ; on dirait des tronçons d'un formidable serpent antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de place. Comme soudés au sol, ils dureront autant que le sol même.
Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les grottes de Plouharnel. En revenant de la presqu'île de Quiberon, au moment où l'on jette un regard derrière soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à l'heure ne se verra plus, on aperçoit, dans un champ, de grosses pierres peu élevées au-dessus du sol ; de loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et on est près de les dédaigner ; mais entrez dans le champ, et le rocher qui vous semblait couché à terre, vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un édifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds pour pénétrer dans l'intérieur : alors vous avez devant vous une allée droite, formée de larges rochers plantés en terre, comme une muraille ; au bout de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, une petite chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1].
[Note 1 : L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix et le cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu d'années.]
Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui, semblables à des dalles monstrueuses, scellent ces sépulcres vides. Trois grottes s'alignent à côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur, sépultures familiales où, près de la dernière demeure des parents, avait été réservée la tombe du petit enfant.
Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables alignements : à mesure qu'on approche de Carnac, à droite et à gauche, se dressent, dans les champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze ; l'un de ces groupes, le plus considérable et composé des plus gros blocs, s'appelle le Camp de César ; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en notre France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme Napoléon en Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière : l'homme ne créant pas, ce sont les destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et dont elles consacrent le nom.
Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes d'une armée. Bientôt on se trouve au milieu de l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là, comme en toutes les recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses où il aspirait, les possédant et les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est qu'elles soient si peu ; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux les nuages, il se demande si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même ici : entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur énormité et leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couchés à terre comme un monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous, vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, immobiles et muettes, les longues rangées de pierres levées sans nombre.
Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, également séparées l'une de l'autre comme si le commandement d'un général eût écarté largement les rangs pour en passer la revue ; dans ces rangs, chaque soldat est un roc roide, le pied profondément enfoui dans le sol, les plus petits au bas des files comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête ; l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté de ces colosses, atteint à peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription ; blocs informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent refléter les images mornes d'un éternel ciel de décembre.
La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à l'entour déserte et silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait cela ? comment l'a-t-on fait ? dans quel but l'a-t-on fait ? Nul ne le sait, nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable de son passage, a amassé, apporté ici ces lourdes masses et les a dressées vers le ciel, comme les bras pétrifiés de géants ensevelis ? Celtes ? Gaulois ? Kymris ? Nul ne répond : un peuple nombreux a été, on ignore même son nom ! Ce peuple connaissait-il les secrets d'une mécanique puissante pour avoir soulevé ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis ? Ou si, à force de bras, il les a arrachés de la terre, amenés et plantés en rangs rigides, quelle pensée l'animait ? Est-ce un temple ? quelle foi ! Est-ce une sépulture ? quel symbole caché ! Une catastrophe sans précédents a-t-elle couché dans cette lande une race entière ? un choc soudain a-t-il ouvert la terre ? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporté ? Et les peuples voisins auront marqué la place de ce peuple évanoui par ces rocs inébranlables, témoignage mystérieux d'un désastre qui ne sera jamais raconté !
Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, annoté et traduit les chants bretons, désira sauver de la destruction un dolmen qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe près de Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. C'était un dolmen de moyenne grandeur, et la distance à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais lorsque l'on se mit à l'œuvre, on vit surgir les obstacles : hommes et chevaux pouvaient à peine ébranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en augmentant hors de toute prévision le nombre des uns et des autres qu'on parvint à la mettre en mouvement ; on y employa dix-huit hommes, cinquante chevaux et l'on mit dix-sept jours à l'amener à la place qui lui était destinée ; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas dans une journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contrée qui avait perdu les traditions des ancêtres, émut toutes les populations des environs ; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des routes pour voir marcher la grande pierre ; beaucoup doutaient qu'elle fût jamais rétablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonçait lentement dans les chemins rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. Elle arriva enfin à la porte du parc ; ce fut un jour de fête, elle entra comme en triomphe, un enfant était monté dessus, portant des fleurs dans ses mains, la foule poussait des acclamations ; ce peuple célébrait le succès d'avoir remué une pierre, lui dont les aïeux dressaient et alignaient les rocs par milliers.
Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire : les jeunes citoyens du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre, une presqu'île étroite et avancée dans la mer : Quiberon, Carnac, Auray, ces bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux compétiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin ; à Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, républicains commandés par un fils de palefrenier, Hoche ; puis l'immolation des débris de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice ; voilà les faits et les noms : magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand ; nous n'avons rien à lui envier.
C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, près de Carnac, que débarquèrent, à la fin du siècle dernier, des exilés français venant, les armes à la main, reconquérir leur patrie.
On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette tentative des émigrés : c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs, Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts ; Stofflet et Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes, poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés aisément s'abusent : loin de la patrie, les événements sont passés avant de retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y attachèrent peu d'importance : quand les cent mille hommes qui avaient franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés croyaient encore la Vendée en armes ; alors arrivait à Charette, du fond de l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais non sans grandeur ; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à Stofflet des cordons et des brevets de généraux ; alors on rêvait une expédition décisive dans l'Ouest, et l'on décidait une descente des émigrés en Bretagne.
Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise : si Stofflet et Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la Vendée en éveil ; un secours inattendu, un premier succès pouvait la remettre debout ; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient une armée entière : on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche contre Tinténiac et Cadoudal ; leurs bandes éparses se levaient tout à coup devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait favorable : maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on souffrait impatiemment le joug de la Convention ; on avait horreur et mépris de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait de descendre était un pays ami : dès qu'une armée régulière y mettrait le pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris ; l'Ouest tout entier se lèverait ; les républicains, dans cette haute marée populaire, seraient engloutis ; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés jusqu'à soixante lieues de Paris ; cette fois, dès le premier jour et sans tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près ; un prince apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait à grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.
Telles étaient les espérances et les illusions. Pour l'accomplissement de ces grands desseins, rien n'avait été épargné ; les préparatifs furent dignes du but. L'Angleterre donna son aide : quelques-uns ont prétendu qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de l'ancienne marine française ; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas : un plus pressant intérêt la poussait ; l'ennemi d'alors, c'était la République. Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance, sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire : les commissaires demandaient quatre mille voitures pendant quinze jours pour transporter ces richesses ; Hoche les estimait, dans sa lettre à la Convention, à plusieurs centaines de millions.
Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait partout ranimés : il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil ; tous les anciens officiers de la marine royale accoururent. « On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents épées avec l'ancre sur la garde. » Les Bretons, surtout, étaient en grand nombre ; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont plusieurs portaient de beaux noms : Rohan, Damas, Loyal-Émigrant ; l'artillerie avait pour chef un militaire savant et éprouvé, le comte de Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances ; beaucoup d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportèrent avec eux, nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés ; enfin, spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats ; ils étaient cent vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains ; celui qui animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable ; car l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse ; mais eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé entières ces vaillantes et généreuses vertus.
[Note 1 : Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]
Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes : mais ici, dès le début, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout échouer, défauts de cette génération élevée par le siècle du doute, et que Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour qu'elle y pût immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dévoûment, l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues ; il ne se trouva pas un homme pour conduire ces bras : Puisaye, négociateur, diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête ; d'Hervilly, officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble ; Sombreuil arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé : Puisaye est le chef nominal ; d'Hervilly le chef militaire ; les chouans ne reconnaissent que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort, ils se divisent : le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois semaines après le premier ; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15 juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois, attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui vint, deux mois plus tard, faire une inutile descente à l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en Angleterre : ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au moindre échec vont déserter.
Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux : la mer était libre ; les vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil, cinq mille Français mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en vue, des cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux ; plusieurs se jetèrent dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée ; les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des vivres et des provisions : « Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris incessamment répétés : « Vive notre religion ! vive notre roi[1] ! » En se retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les allait porter en avant, et balayer les champs devant eux.
[Note 1 : Puisaye, Mémoires, édit. de Londres, 1807, t. VI.]
Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le terrain. Elles étaient en petit nombre ; ordre leur fut donné de se retirer sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à perdre la Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les bourgs avoisinants : Carnac, Mendon, Landevan, Auray ; en quelques heures, dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de combats, soldats par le cœur et par les actes, sinon par l'habit.
Mais qui les arrête ? pourquoi cette ardente armée reste-t-elle comme fixée au sol ? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui accompagne toujours l'exil ; alors aussi apparaît la petitesse de vues du chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissimule pas son dédain pour ces paysans. Quoi ! pas de discipline ! ils ne savent ni se mettre en rang, ni manœuvrer ! on ne saurait s'avancer sans les avoir formés ; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés, murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend celui-là ; avant même d'avoir combattu, on doute du succès ; il faut attendre le second corps d'armée ; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au lieu de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été étouffée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le fort Penthièvre qui la ferme ; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au débarquement.
Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger ; Hoche qui craignait un soulèvement général rassemble en hâte tous ses soldats ; il va aux émigrés qui ne viennent pas à lui ; le 5 juillet, il est en face d'eux, et le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon ; il les tient là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des flots.
Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de l'action est venue ; ils n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec magnanimité, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy.
Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île : après une première tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillet), un plan est formé pour forcer le camp de Hoche : deux détachements, descendant à quelques lieues de là, à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière attaqueront les républicains ; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée sortira du fort Penthièvre et les assaillira de front : pris entre deux feux par des troupes supérieures en nombre, Hoche ne peut résister (16 juillet). Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de hasard, mais que Dieu jette à l'encontre des capitaines quand il les veut perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par un contre-ordre venu on ne sait d'où[1], il s'égare à dix lieues de là ; son chef même, Tinténiac, est tué ; la seconde troupe à peine a mis pied à terre qu'elle est obligée de se rembarquer ; les deux attaques sur les flancs et les derrières des républicains manquent ainsi à la fois ; le signal qui devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu.
[Note 1 : Des agents de l'intérieur.]
Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île ; ils ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et défendu par de formidables retranchements ; Hoche les laisse s'approcher ; puis, tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines ; les rangs sont hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise ? Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. Les républicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon ordre, ne pouvaient retenir leur admiration : « Il semblait, leur disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade. — On s'est battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant eux. »
C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient toute leur vie crié en avant ! à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en périt quarante-trois ; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par terre. Il fallut enfin céder ; qu'était le plus intrépide courage contre des feux de peloton ? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là, sans la prévoyance du comte de Rotalier ; avec ses canons, il arrêta la poursuite des républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour cette fois[1].
[Note 1 : Son fils tomba près de lui : « Enlevez cet officier, » dit-il, et il continua à commander.]
Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées ; les premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre désertent par bandes au camp de Hoche ; celui-ci n'a entre son armée et les émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée presque entièrement d'anciens républicains ; la trahison, bientôt, le lui livre : quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui, depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder. Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de cette foule éperdue ; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et on les emmena comme des troupeaux.
A cette heure, les deux généraux ont disparu : Puisaye s'est hâté d'aller mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise ; d'Hervilly a eu l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant ses fautes par la mort du soldat.
Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens soldats. Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île, près de Portaliguen ; là, réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée nombreuse, n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme ; ce n'est pas de se rendre que leur vient la pensée ; « Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et il fut alors unanimement décidé que nous sortirions tous du fort, et que, secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs républicains, où du moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1] ; » mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette poignée d'hommes va-t-elle donc périr ? Sûrs de la victoire, ils n'ont que de la pitié : « Rendez-vous, braves émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas fait de mal ! nous sommes tous Français !... » Ah ! si ce ne furent pas les généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était la voix généreuse de Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent ! Sombreuil, alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.
[Note 1 : Ma sortie de Quiberon, par L.V. de la V... g... o... (le vicomte de la Villegourio).]
C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie du massacre des émigrés.
J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent désir de chercher la vérité, tous les récits qui ont été écrits de ce moment solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard des prisons[1], et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des Victoires et conquêtes, où l'on sent une âme toute française, et l'historien de la Révolution, M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, et les pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon à Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention ; j'ai recueilli en Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions et les souvenirs ; et la conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaient pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée.
[Note 1 : Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent sur le fait qu'il y eut capitulation.]
Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même[1] : « Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche : Les hommes que je commande sont déterminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser rembarquer, vous épargnerez le sang français. Le général Hoche lui répondit : Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre. — Les émigrés seront-ils compris dans cette capitulation ? ajouta Sombreuil. — Oui, dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son nom : Quant à vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre. — Aussi, répondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes. »
[Note 1 : Relation de M. de Chaumereix, officier de la marine, Londres, 1795.]
Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas les armes.
[Note 1 : Il n'est pas certain que le général républicain qui conféra avec Sombreuil fut Hoche ; quelques relations nomment le général Humbert ; mais cela ne change rien au fait.]
Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de meurtrières bordées sur les républicains : « Du moins, Monsieur, faites cesser le feu des Anglais ! » s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que signifie la conduite de Hoche et de Tallien ? pourquoi hésitent-ils à fusiller immédiatement ces émigrés ? la loi n'était-elle pas formelle ? Mais non, ils attendent la décision de la Convention : Tallien court à Paris ; et là, son discours se tourne contre lui-même : « Les émigrés, dit-il, envoyèrent plusieurs parlementaires ; mais quelle relation pouvait exister entre nous et ces rebelles ? Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance et la mort ? » Les applaudissements l'ont enivré[1] ; il ne sent pas que son récit atteste son mensonge ; car quels hommes consentiraient à se rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires ? Et, quand l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux ! Devant la commission militaire, entendez-vous Sombreuil : « Prêt à paraître devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre ! » Et, se tournant vers les soldats présents en foule : « J'en appelle à votre témoignage, grenadiers ! — C'est vrai, répondent-ils. » Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit ! Et tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés ; on est obligé de changer la garnison d'Auray ; pour former une commission, il faut que l'on choisisse des étrangers ; c'est à des officiers de la légion belge qu'est donnée la mission de condamner ces Français !
[Note 1 : C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]
L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention : Quoique un an se fût écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces. Hoche leur écrivit : « L'humanité ne peut-elle élever la voix ? Songez-y, citoyens représentants, cinq mille Français ! » Pas un ne se leva pour l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés ; les Montagnards les regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils abhorraient ; pour être atroces, il leur suffit de se taire ! Si ce massacre eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé ; l'opinion leur défendait de frapper encore ; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre ! Qu'étaient quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait égorger ? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus !
Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le bourreau.
Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des émigrés échappés au même sort ; et, dans les récits de tous on retrouve le même sentiment ; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron, Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni emportement ni amertume : la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées, qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles ; ces paroles sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr ; ces prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains disaient : Sauvez-vous ! profitez de la nuit ! et qui refusent, et dont pas un ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]] ; et ces dernières nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'antichambre de la mort ; ce jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, pour ne pas sauver sa vie par un mensonge ; ce domestique qui ne veut pas vivre sans son maître et qui le suit à la mort ; cet autre domestique Malherbe, l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins ; et ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui, aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées de la religion et ses immortelles espérances ; et ce prêtre se levant au milieu des prisonniers : « Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis ! » et les soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et répétant les prières des morts avec eux ; et ces appels de chaque jour qui retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus rétréci ; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui serrait le cœur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure venaient de sortir vivants ; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient, d'Auray, sœurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les prisonniers, — car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort, douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir : la plupart étaient jeunes et ne pouvaient se faire à l'idée de mourir ; ces femmes dévouées qui, plusieurs fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de la sœur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient le cœur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme entre deux nuages une échappée de soleil ; voilà les scènes, les paroles, les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du devoir et par la foi !
[Note 1 : Voy. l'Expédition de Quiberon, par Villeneuve de la Roche-Barnaud ; Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon, par le comte de Montbron ; Relation de M. de Chaumereix, officier de marine ; Témoignage d'un royaliste ; Ma sortie de Quiberon, par le V. de la V...g...o ; Expédition de Quiberon, par le baron Charron ; Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon, par le chevalier Berthier de Grandry (dans la Revue de Bretagne et de Vendée) ; Relation du désastre de Quiberon, par M. de la Touche. Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de la Révolution.]
[Note 2 : Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]
[Note 3 : Chaumereix.]
[Note 4 : Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait été donnée par M. Théodore Muret (Histoire des guerres de l'Ouest) ; la liste en a été complétée par la Revue de Bretagne et de Vendée.]
Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil : il était jeune, beau, brave ; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de cette expédition : il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la jeunesse ; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait. Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un cœur si haut, digne fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret : « Votre famille est bien malheureuse ! » lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la capitulation, il était déjà condamné ; mais il inspirait une sympathie universelle ; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver : une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur table ; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires ; bientôt il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort.
Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une suprématie involontaire ; les prisonniers prenaient courage en voyant sa sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour : tandis que la liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent l'âme jusqu'en ses profondeurs : c'est lui qui cause la mort de ces braves gens ; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de l'ennemi, glorieusement et en soldats ! Ses pensées furent troublées par un mouvement de folie ; car tout homme qui se résout à se donner la mort est frappé dans sa raison ; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le plus fort ; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un pistolet et se l'appuya sur le front ; Dieu ne permit pas que cette grande âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute, marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et qui élèvent l'âme : il ne veut pas qu'on lui bande les yeux : « J'ai l'habitude de regarder mon ennemi en face ! » Quand on lui commande de se mettre à genoux : « Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes ! » Ces paroles du jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres, en le louant, disaient : « La France a perdu un de ses nobles enfants, qui eût été grand pour la gloire de la patrie ! »
Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés : « Ils ont mis le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera ! » avait dit Tallien : trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze ; en un seul jour, de cent trente-sept renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le soir, que huit. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt par vingt, au bord d'une fosse ouverte : les soldats, attristés et obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage ; les fosses étaient à peine recouvertes ; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture.
Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été élevé près d'Auray, à la Chartreuse. Mais ces marbres, ces statues et ces inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri : j'ai vu ce champ qu'on appelle d'un nom sacré, le Champ des martyrs, une prairie longue, verte, entourée de haies ; à l'entour, la campagne est solitaire et silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription au fronton d'un petit temple : Hic ceciderunt, là ils sont tombés ! C'est une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française est le plus terrible, il l'atteint au cœur. Pendant deux ans, la Révolution l'avait décimée en détail ; cette fois, elle frappa de cette arme que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent ; plusieurs grandes familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de notre histoire : La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier, Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange, d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan, Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de ses compagnons, etc., etc.
« La Chartreuse occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1]. »
[Note 1 : Revue de Bretagne et de Vendée.]
Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à secourir ceux qui parviendraient à se sauver ; une vingtaine à peu près eurent ce bonheur ; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à terre au moment où l'on tira et qui s'échappa ; un autre, un jeune homme, Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes, s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les marais ; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa ; il tomba au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1].
[Note 1 : Le P. Arthur Martin, Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray.]
« Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient pour la cause de leur roi ; la France donna la mort à leur action et des larmes à leur courage ; tout dévoûment est héroïque[1]. »
[Note 1 : Mémoires.]
Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie, l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs ; et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité.