VIII

Saint-Florent.

Monument de Bonchamp. — Passage de la Loire. — L'abbaye.



La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées, aplaties, à travers de vertes îles ; à mi-chemin, elle fait un coude, et l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un gros bouquet de feuillage ; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne se détache dans l'air ; c'est Saint-Florent.

C'était un jour d'été ; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement au ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les barques, aux voiles déployées ; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent que visitent les princes ; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs bœufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord ; dans l'herbe, chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie.

Oui, aujourd'hui, c'était la paix ; mais, dans le passé, tout ce qui m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes incessantes de carnage : Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu, reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire de pirates normands ; elle s'appelle l'île Batailleuse ; sur cette esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait un château-fort, d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord, un autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côté la Loire. Entre les deux seigneurs, la guerre était permanente : Angevins de Saint-Florent et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve, et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être domptés ; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance comme un haut promontoire au-dessus du fleuve ; cette pointe de terre s'appelle encore la Bretagne ; tout à l'entour c'était l'Anjou, ce petit coin seul était la Bretagne ; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.

Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs : ce bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchamp expira ; cet autre, Varade où il fut enterré ; dans celui-ci, à Saint-Florent même, il fit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau ; c'est ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le premier coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans sa chaumière : c'est comme le résumé des guerres de la Vendée.

Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, pour la levée de trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à la main, étaient réunis en groupes nombreux et agités. Leurs pères leur avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire ; seulement, quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte, menaçait la place et les rues.

On commence l'appel des conscrits ; pas un ne se présente ; l'ordre est donné de saisir les réfractaires ; les gendarmes sont accueillis par une huée générale ; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule d'évacuer la place ; la foule, menaçante, demeure immobile ; il commande le feu, les paysans s'enfuient de tous côtés ; en un clin d'œil, la place fut déserte ; personne n'avait été tué.

Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des angles des rues, part une fusillade nourrie ; la troupe surprise et découverte se trouble ; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent sur la pièce avant qu'elle tire de nouveau ; les soldats se sauvent, le canon est pris.

Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin, jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière était debout, debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique : Pro aris et focis. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a appelé un peuple de géants ; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été vaincu ; sa cause a triomphé : la religion qu'il avait défendue sur les champs de bataille de la Vendée.

Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine, cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant, se pressant aux bords du fleuve ; ces barques chargées allant et venant d'une rive à l'autre ; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, galopant et donnant des ordres ; dans une voiture traînée à petits pas, Lescure blessé à mort ? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le bruit du canon lointain ?

Huit mois se sont écoulés ; après avoir défait six armées, pris Thouars, Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et, comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord, pour y prolonger sa lutte et sa vie.

Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, au bas de la ville, Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel repos.

Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille.

La masse du peuple avait franchi le fleuve ; il ne restait plus au delà que quelques milliers d'hommes ; la question alors s'éleva : que faire des prisonniers, bouches inutiles et ennemies ? On ne pouvait les garder ; il y avait péril à les relâcher. Une proposition alors est jetée dans la foule, une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise, qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte : Il faut s'en défaire ! il faut les fusiller ! Le mot vole et bientôt devient un cri général, la volonté du peuple.

Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les officiers s'en entretenaient ; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort ; il fit signe à quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la souffrance : « Mes amis, j'ai une prière à vous adresser ; c'est sans doute la dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée : je demande qu'on ne tue pas les prisonniers. »

C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a représenté[1] : le voici, ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa bouche entr'ouverte, va s'échapper !

[Note 1 : Le monument de Bonchamp est dans le chœur de l'église de Saint-Florent.]

Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime qu'ils ont une âme : Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce ! grâce ! Et ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande : Laissez-les aller, s'écrie-t-il, grâce ! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne !

Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes, jusqu'à perte de vue du bourg ; en quelques instants tous avaient disparu ; il n'en resta pas un à Saint-Florent.

Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où elle espérait trouver encore les Vendéens : le représentant Choudieu, qui marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens ; on lui apprit que tous avaient franchi le fleuve. — Mais leur artillerie ? demanda-t-il. — Ils n'ont pu l'emmener ; ils en ont laissé ici une grande partie. — Où sont les canons ? dit-il vivement ; quelqu'un peut-il m'y conduire ? — Moi, je vais vous y mener ! s'écria un jeune garçon de douze ans, en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa botte, et le mit en selle devant lui ; puis, suivi de ses cavaliers, il arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors, de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient : Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces sur Varade ; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir inoffensifs sur le sable.

Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu ; et, en rappelant ces détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, cœur franc et loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus n'avait pas souillé ces luttes fratricides.

J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu ; là s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on l'appelait Chante-en-Hiver : ainsi que les peuples primitifs des forêts américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent : le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé de flammes. Les habitants du bourg accoururent ; debout sur un pan de mur à demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie ; il arrêta ceux qui voulaient l'éteindre : Non ! non ! dit-il ; ne faut-il pas que la maison de Dieu soit purifiée des bleus ? Et la foule immobile laissa l'incendie dévorer le couvent.

Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer l'inscription qui y était gravée ; les plaques de marbre de la base ont été brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans ses tours et retours, il efface aujourd'hui les œuvres d'hier et n'en laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs vendéens comme des monuments de l'antique Grèce ; ces événements, dont il reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés, marqués que par des débris.

Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute naissance, de savants officiers ; lorsqu'ils voulurent nommer un général en chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par lesquelles les hommes sont partout dominés : la fermeté calme, qui est le plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le conseil, l'enthousiasme dans la bataille ; sa modestie et sa candeur le faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter ; il semblait que Dieu marchait avec un tel homme ; on l'appelait le saint de l'Anjou. Quand il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces simples mots à la foule agenouillée : « Le bon général a rendu son âme à qui la lui avait donnée pour venger sa gloire, » oraison funèbre qui embrasse, dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but sublime où il tendait.

Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de Cathelineau, devenue une auberge ; on lui montre le four où le Vendéen cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie ; vis-à-vis, une petite place triangulaire est jonchée de débris ; là était le monument : la statue gît dans l'humble cimetière de la paroisse.

De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées : à Saint-Florent, le couvent a été restauré ; dans la maison même où il a expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion : dans le couvent on a établi une école de Frères ; la maison, où est placé le tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Sœurs : une sainte femme, un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à des œuvres pieuses : c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est à sa place : cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule gardienne des généreux souvenirs.

[Note 1 : Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]




IX

Les vieilles villes. — Les vieilles maisons.

Dol. — Dinan. — Morlaix. — Lannion. — Cesson.



La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins : la position avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et, comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les Bretons furent marins et pêcheurs ; la force résistante de l'Armorique était sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue.

Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas changé. Le centre est morne, la circonférence animée ; un moine comparait cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires. Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne, du port de mer l'animation et le mouvement ; on y sent la mer voisine sans la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger, semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous lequel passent les navires aux longs mâts : lorsque soufflent les grands vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien ; on le voit monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire ; le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une petite chapelle, rendre grâces à Dieu.

La position de ces petites villes attire et plaît ; la partie principale est bâtie le plus souvent sur une colline : à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, apparaît tout en haut la tour de l'église ; autour sont groupées les maisons ; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs. Autrefois elles étaient fortifiées ; peu à peu elles ont rasé leurs remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup devant une ligne de hautes murailles ; de distance en distance saillissent de grosses tours renflées ; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau ; c'est véritablement une ville du XIVe siècle ; on verrait se promener sur le rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en étonnerait pas.

La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée ; à peine, çà et là, quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer ; des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés réguliers, ce sont les marais salants ; partout ailleurs, des monticules de sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur : la plaine sablonneuse et brûlée, le désert ; les mulons de sel qui la jalonnent de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu ; les paludiers vêtus de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert.

Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.

Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant, gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un entonnoir ; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.

Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville ; devant vous s'ouvre une rue du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse ; c'était la coutume du moyen âge : avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par les gravures et les vieux tableaux ; vous les retrouvez ici debout, habitées, vivantes ; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite et à gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de leurs pignons aigus ; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les boutiques à basse devanture ; ces porches ôtent une partie du jour au rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage ; au contraire, les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent eux-mêmes ; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers ; c'est à la fois la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites vitres qui se touchent presque : la maison en est toute éclairée, la lumière y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces, dans tous les sens ; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination, l'ornementation la plus fantastique.

Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme ; toujours quelque invention propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à Tréguier, le décorateur c'est le maçon : sur la façade recrépie, entre les poutres croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins, étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés ; de loin c'est une façade blanche, de près c'est une guipure, une broderie ; A Dinan, à Morlaix, à Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur : toute poutre est tailladée, ciselée, bosselée ; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure antique ; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches ; sur la poutre principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces, casque en tête, la lance à la main ; au-dessus, Hercule avec sa massue et chaussé de grandes bottes ; plus haut, un saint Christophe colossal, portant Jésus sur ses épaules ; aux angles des rues, un être grotesque se penche et se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses petits yeux en ricanant ; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras : c'est la représentation même de l'homme du pays, le type national ; il porte le nom de la ville : à Vannes, c'est Vannes et sa femme ; Nantes a ses enfants Nantais ; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le Mauron ; ici le bonhomme se nomme le Morlaix.

Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres, d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus, habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs, entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête ; et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une illumination resplendissante et joyeuse.

Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché : à droite, à gauche, devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges, brunes, vertes, bleues ; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives, variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas l'œil : les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle ensemble, se confond en un harmonieux ensemble ; le soleil s'est arrêté là et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont animées, on y sent circuler la vie.

Oui, la vie : rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne : elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode ; à peine quelques maisons modernes font disparate : les maisons, une fois construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles ; partout la couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen âge ; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait : voilà pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne : la ligne est la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes, institutions, comme au XVIIe siècle ; la couleur, c'est la qualité d'une société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans cesse, qui est en révolution, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues ; la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et ordonnées ; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du drame, la vie en marche comme une armée.

Les détails sont en harmonie avec l'ensemble ; à mesure que vous avancez dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous disent que vous n'êtes pas en France : les maisons de toute la ville sont numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.) comme en Allemagne ; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais un des numéros de toute la ville ; cette classification uniforme doit remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques : Kerharo, Péchic, Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, Kergroës. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne assise, tricotant avec une impassible régularité ; de vieux meubles brunis et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue, le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire : large, profond, il a des portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres sculptés à meneaux délicats ; c'est presque un monument. Tel était celui que nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne ; une pauvre vieille femme était là, assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles ; madame de Sévigné s'y serait reconnue : « Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer ainsi tout le jour ? — Quatre ou cinq sous, dit-elle. » Ce devait être le même prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre ? Nous demeurâmes silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se plaignait pas.

Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les églises ; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de Châteaulin). Dinan a un musée ; dans ce musée, il y a de tout, des pierres et des médailles, des poteries et des tableaux ; mais de plus, il y a quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque de du Guesclin.

Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur ? S'il faut dire la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou trois peut se figurer les autres ; et pourtant, une ruine intéresse toujours l'homme ; c'est que là, toujours il fait la comparaison de son état présent avec son état passé ; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les hommes d'autrefois ; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à côté du passé comme à Cesson.

La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante forteresse ; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort ; Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts d'Angleterre ; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays ; mais un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu ; il ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents.

Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant, esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque, les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre ; cette inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une solennelle tristesse ; l'homme sent que là sa force est impuissante ; c'est une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours. Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà et là de larges espaces où il a planté des arbres verts ; ces pauvres petits arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête brusquement et leur dise aussi en son langage : Tu ne monteras pas plus haut !

Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs de la vieille tour ; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds ; mais il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et surplombent au-dessus de sa tête ; il désespéra d'atteindre, avec ses petits étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe de notre temps.

Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des deux sociétés apparaît saisissant : le petit château, accroupi au bas de la tour, s'abaisse comme humilié et craintif ; tous les détails s'amoindrissent ; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes étroites ; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée sur un énorme monceau de débris écroulés ; les grandes pierres de son faîte pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa masse longue et sombre ; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres, presque sans maisons ; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, comme un colossal obélisque ; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan.






X

Saint-Nazaire.

Le nouveau port et la nouvelle ville.



La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses mœurs du reste de la France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque : elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son œuvre la plus importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire et lui donne la vie : ses petits ports ne lui suffisaient plus ; au versant de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port, Saint-Nazaire.

Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes ; il n'y avait pas de port ; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.

Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes ; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours, par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de deux pieds d'eau ; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre.

Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'œuvre : la terre est largement entamée ; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur ; les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates ; le chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire ; en peu de temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant, pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications : on amoncelle les terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour comme des collines ; de larges fossés les environnent ; bientôt la maçonnerie les revêtira, ils seront armés de canons ; Saint-Nazaire ne sera pas seulement un port, il sera une ville forte.

Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt et les emporte.

Mais le principal restait à faire, la ville : le gouvernement avait construit le port, les remparts ; les particuliers ont bâti la ville ; tout de suite on l'a conçue sur un grand plan : on a vu un Havre nouveau dans l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions, les spéculateurs sont accourus ; des fortunes se sont élevées en trois jours ; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu sept cent mille ; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, nous en vivons.

Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la création des villes neuves des États-Unis : une bande de pionniers s'avance vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies ; ils abattent les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de l'est. De même ici : à côté de l'ancien village, dont les maisons basses sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande cité sort de terre, neuve et blanche ; les quartiers se dessinent, les maisons se groupent aux carrefours ; on suit de l'œil dans la campagne la trace des rues longues et larges ; une douzaine de maisons, à droite et à gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons alignés de la rue nouvelle ; dans les intervalles, des prairies et des blés ; ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes, peintes et dorées comme à Paris ; à côté un champ labouré, une haie chargée de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz ; voilà une rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin ; il n'y a là encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité ; le centre est rempli de décombres ; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la table est sans cesse dressée et toujours servie : une population active, ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient, remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des bateaux à vapeur, charge et décharge les navires ; de la jetée à la gare, c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.

Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin est rempli de navires venus de tous les points du monde ; on y voit ces grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin ; on en commence un second, on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les marchandises et les matériaux nécessaires au service du port ; et, au travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à partir, la machine du mouvement, c'est son nom, et qui semble dire : Allons ! allons ! pressez-vous ! avançons !






XI

Les lutteurs.

Les costumes. — Les Pardons. — La lutte. — Postic.



Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes religieuses, mais aussi des fêtes de village, des assemblées, comme on dit en Poitou, où les divertissements et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le pardon dure deux jours, la première journée appartient exclusivement à la religion : la grand'messe d'abord ; l'église de la paroisse a d'avance été décorée avec soin, parée de fleurs et de feuillages ; ni chaises ni bancs, d'ailleurs : hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le chœur et les bas côtés, tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet entre leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux chants du prêtre d'une seule voix, voix puissante des fidèles assemblés qui porte au ciel la prière avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.

Après la messe, la procession en grande pompe : les jeunes filles, en blanc, semant des fleurs ; les garçons les plus robustes tenant levées les vieilles bannières brodées d'or, d'argent et de soie ; les croix, les châsses étincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontés de plumes, au milieu de deux files, s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des cantiques ; et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement une foule d'hommes, le chapeau à la main et silencieux. Le soir, les vêpres, où nul ne manque non plus qu'à la grand'messe ; enfin le salut, la bénédiction, cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle l'indifférent même n'assiste pas sans une émotion involontaire, et aussi saisissante dans une humble église de village que dans les magnifiques cathédrales.

Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de nombreux pèlerins accomplissent les vœux formés pour implorer une grâce ou pour remercier Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu le pardon, et y passent des heures en prières ; d'autres, plus fervents, font autour de l'église, à une fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont point à s'acquitter d'un vœu se tiennent en dehors de l'église, sur la place, conversant par groupes, doucement et gravement ; nul bruit, aucun cri, rien qui puisse troubler la sainteté du jour ; les cabarets sont vides et les rendez-vous des jeux, déserts.

Ainsi se passe le premier jour du pardon ; le lendemain est tout aux jeux.

Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu ont été délaissés. Les courses de chevaux, les danses surtout, protégées par les femmes, ont persisté ; mais les luttes, ces luttes héroïques que célébraient les poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers que les jeunes filles chantaient aux veillées, on ne les trouve plus que dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistère et du Morbihan. Là du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a pas diminué ; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont toujours prêts à le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule toujours émue, à briguer l'honneur de vaincre.

Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumée. Un riche propriétaire, défricheur de landes, comme les moines des premiers siècles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, poëte en cette langue celtique qui est demeurée immuable depuis trois mille ans, veut célébrer un heureux événement survenu dans sa maison, et donne une fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré par la tradition antique[1].

[Note 1 : Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée par un savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la plus sûre, unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné dans la nation armoricaine.]

Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent paroisses : on l'apprend, on se le répète le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra tous les jeux anciens, la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses robustes et patientes qualités, cette race de petits chevaux nerveux, infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce sol de rocs ; puis, après les courses des femmes, et les courses en sac qui font épanouir les visages et éclater les longs rires, les luttes, la meilleure part de la fête. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs ; on parle de présents magnifiques : trois prix sont réservés aux vainqueurs, une somme d'argent suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes dorées, et un costume breton complet ; ce costume a coûté trois mois de travail au tailleur, qui a épuisé tout son art à orner les larges boutonnières, les parements, les gilets et les guêtres, de fins dessins en soie de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le plus riche gars du pays. Des invitations ont été adressées aux lutteurs les plus renommés, à ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven ; on n'a pas oublié ceux de Scaër et de Guiscriff, connus par l'ardente rivalité qui rend si longs leurs combats : Scaër est du Finistère, Guiscriff du Morbihan ; on verra où, des deux pays, naissent les plus forts hommes. Enfin, à la fête doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui qui alla à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, la Closerie des genêts, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries. Vieux à cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons ; mais, répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns de ces airs mélancoliques et sauvages, dont les notes aiguës s'entendent par delà les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord de la route, le front dans la main.

[Note 1 : Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]

Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, Pont-Aven est une de celles qui charment le plus d'abord et inspirent le désir de s'y arrêter. Un ravin tout encombré d'énormes roches, d'arbres confusément poussés, aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite rivière rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs défilés, bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflète l'ombre des arbres ou la lumière du ciel : voilà le fond du tableau. Sur les deux versants s'étagent les maisons de la ville, et presque autant de moulins que de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les roches ou à demi cachés dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie vallée : au tic-tac régulier des grandes roues se mêle le murmure de l'eau, le frôlement des herbes et des feuilles ; la voix sourde de la nature, qui ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme.

[Note 1 : Le proverbe dit : Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze moulins.]

Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son cours, plus profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre dans la grande mer.

C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres, qu'avait été assigné le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus élevé, sur une estrade, étaient assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs victoires, et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, la tête couverte de longs cheveux blancs, avaient été nommés juges du combat. Derrière eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on voyait bleue, immense, se confondant à l'horizon avec le firmament, et tout étincelante aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat : sous un ciel éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette mer que les hommes, comme si elle allait répondre à leurs questions, ne se lassent pas de contempler. Le poétique génie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en souvenir de Virgile et d'Homère.

La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés des points les plus opposés, et qui portent comme écrit le nom de leur village sur leurs costumes variés. On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe leur figure comme un béguin de religieuse ; la coiffure de Landerneau qui s'allonge par derrière, rappelant la cornette du moyen âge ; le grand et haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au vent ; celui des femmes de Saint-Thégonec, qui en relèvent sur le sommet de la tête les barbes gonflées comme des voiles de navire ; puis, le plus joli des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie et une propreté recherchée font valoir le beau teint et la taille élégante : nulle ne les égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe, appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs cheveux soigneusement lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. Du coude au poignet, les bras sont enveloppés, mais non cachés par de larges manches de mousseline bouffante, et une collerette à petits plis menus dessine autour du cou et des épaules une courbe gracieuse.

Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée de Pont-l'Abbé : grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangée propre aux races asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu étrangère venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. Leur costume ne ressemble à aucun des costumes de Bretagne : la coiffure, composée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de mousseline bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un léger bonnet grec, sur le sommet de la tête ; les cheveux par derrière sont à découvert. Ces bonnets bleus, rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes ; ils ont donné leur nom aux femmes de Pont-l'Abbé : on dit les bigoudens de Pont-l'Abbé. Le reste du costume a autant d'éclat : la jupe, le corsage, les manches sont ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, de torsades, d'œillères en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses, hardiment rapprochées, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de couleurs opposées où échoue la science des nations les plus raffinées.

Le costume des hommes n'est pas moins varié ; on voit, l'un à côté de l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du temps de Louis XIV ; les habitants des montagnes d'Arrée avec leurs vestes blanches ; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges bords, est recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet comme les fils d'or ces casquettes de jockeys ; les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant sur le coude-pied ; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de Quimperlé, qui portent encore l'antique bragou-bras, la braie celtique à mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout à fait au bas des reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient, et la ceinture serrée avec une large boucle de cuivre ; et les gens de Scaër, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brodé en soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'étaient déclarés serfs de Dieu.

Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes ; un vaste cercle se forme à l'instant, chacun prend place : les hommes s'étendent sur l'herbe, à plat ventre, c'est le premier rang ; d'autres, les retardataires, s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne ; quant aux femmes, elles se tiennent derrière, debout, en rangs pressés.

Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignée : plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant lui-même, a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrière le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout près d'elle, tournera à demi la tête pour entendre de douces paroles et laissera pendre sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines fiançailles.

Les luttes débutent par les plus jeunes : des adolescents, des enfants presque, de douze à quatorze ans, se dépouillent de leur veste, se prennent à bras le corps, et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas longue, l'un a vite renversé l'autre ; mais, à peine le vaincu s'est-il relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, et le combat recommence. Trois, quatre, dix défaites successives ne le découragent pas ; il a déjà cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a été renversé, la première fois, presque immédiatement, résiste ensuite un quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. Cependant, malgré leur acharnement, pas un mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une infraction aux règles de la lutte : on ne doit se prendre que par le buste ; aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils se doivent à eux-mêmes : ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare. C'est le tour des hommes.

Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle. Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient. Mais un autre aussi entre dans l'arène : à ce moment une femme, quittant précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est sa mère ; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste ; impatient de montrer sa force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères ; elle lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur : les jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la mère, — jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des pleurs maternels.

Un autre, d'ailleurs, s'est présenté ; celui-ci est un lutteur célèbre, cent bouches le nomment à la fois ; il fait deux pas en avant avec lenteur et gravité, et étendant le bras : Reste debout ! dit-il. A ces mots, Yves Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête : il a reconnu Postic, de Scaër ; le prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière avec un long ruban ; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux ; il les laisse flotter librement sur son cou ; le haut de la tête nue, le visage maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de l'âge.

Le signal est donné : les deux adversaires font le signe de la croix, et s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement, ils se joignent et enlacent leurs bras ; en un moment ils sont serrés l'un contre l'autre d'une force égale ; de leurs mains crispées, ils tâchent, à travers la chemise, de saisir la peau ; tous deux, maîtres d'eux-mêmes, combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire ; on voit les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà, il a évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la développer tout entière ; à un moment même où il veille moins sur lui, un de ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les juges se lèvent de leur siège : mais, dans le temps même où il perdait pied, Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de manière à tomber sur le côté. Il reste là, quelques secondes, immobile, pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu, c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux épaules touchant la terre ; c'est ce qu'on appelle avoir le saut. Les juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.

Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie : jusque-là, l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte ; mais les passions sont, à cette heure, éveillées : les gens de Scaër prennent parti pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif, plus acharné que la première fois ; les deux lutteurs, animés par un intérêt plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant ; à chaque instant les jambes sont lancées l'une dans l'autre ; les bras, enlacés autour du buste, font plier les reins ; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des gestes et des attitudes d'une admirable noblesse : lorsque Postic, tenant fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la beauté et de la force de l'homme.

Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent leurs mouvements avec une émotion passionnée : tout est oublié, excepté le spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent, comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte ; de la voix et du geste, ils excitent les combattants ; on entend à chaque instant : Stard ! Derta ! Courage ! tiens bon ! Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup habile : Ce n'est pas sot ! Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de place ; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le monde a la fièvre.

Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu de tout son long ; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les vieillards se lèvent : Mad ! disent-ils, le coup est bon ! D'unanimes applaudissements éclatent dans l'assemblée : Hervé s'éloigne en essuyant le sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas grave et lent qu'en arrivant.

L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive : deux lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de Rosporden, en 1859 : les deux rivaux étaient, dans une nature différente, comme les types du lutteur breton ; l'un, grand, élancé, blond et sans barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge ; on ne l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure d'étonnement parcourut l'assemblée ; il parut tout à coup un autre homme, ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom était Trolez, c'est-à-dire lait tourné.

L'autre s'appelait Le Guichet ; il n'avait que vingt ans, et contrairement à son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes ; sa grosse tête, ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage ; on ne pouvait s'empêcher de le comparer à un taureau.

Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire, puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant son rival, s'efforçait de l'enlever de terre ; mais, à peine celui-ci avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant. Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui font plier subitement la jambe ; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher : les jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il demeurait comme ancré dans le sol ; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient ; aux assauts redoublés de son rival, il résistait impassible comme une muraille.

Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable à un bœuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier Trolez d'une ligne.

Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés, mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur, voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part ; Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même village.

Telle est la générosité de la belle jeunesse : elle aime le combat pour le combat même ; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses ; moins fort, il s'irrite, et il hait ; il n'a pas seulement des émules à vaincre, il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'honneur.

Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu : Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre ; il tomba en entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura muette, pas un applaudissement n'éclata ; on ne pouvait croire que Postic, eût eu le saut. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude ; les juges proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva : son rival était presque inconnu comme lutteur ; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son cœur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes.