Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque fruste, le voilà absorbé : à quoi bon ? — A quoi ? — compléter une collection. — A quoi bon la collection ? — A fixer une époque indécise de l'histoire, à mieux connaître les hommes, les mœurs, les usages, la marche des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre, conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le cœur de l'homme.
Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur ; mais tous sont utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus : il ne faut pas voir dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les pionniers de la littérature. Les archéologues sont les pionniers de l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol, semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent, ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés, étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit ; ce sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.
On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en marquer le caractère. C'est une maison qui croule ; tout va s'effondrer ; on met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les mieux conservés ; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas que les os de ses ancêtres soient dispersés ; sentiment naturel à l'homme, il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé : dans ces œuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il a subies ; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses aïeux ; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme et de leur vie !
Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin, Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de plus en plus, le caractère national ; à mesure que l'on s'avance vers l'est, elles ont une physionomie moins accusée ; on marche de désenchantement en désenchantement.
Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel ? Les partisans de l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées : la vieille, à rues étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne ; la vieille a son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres s'écroulent une à une ; la nouvelle, ses vastes casernes toutes retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement de la vie moderne ; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir Napoléonville.
Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes du Finistère ; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que, chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant. La prédiction s'est accomplie : Rieux n'est plus qu'un bourg sans importance ; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par Nantes, il est en rapport avec le centre de la France ; par la mer, avec les ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports, cosmopolite.
Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le sujet d'une de ses œuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su que nulle part le génie breton n'est moins marqué : on n'y parle pas breton ; le costume n'a rien de breton ; les mœurs ne se distinguent pas des mœurs de l'intérieur ; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France.
Il reste pourtant quelques débris : c'était là jadis le cœur de la Bretagne ; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan : beau château, avec ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un grand aspect, mais avec un air de morne tristesse : la couleur grise du temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est devenue la splendeur de cette maison ? où sont les princes de cette fière et illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon ?
Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.
Voilà que commence l'automne : le ciel a pâli, sa voûte immense est toute couverte de petits nuages ; pas un souffle de vent ne les pousse ; son dôme semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace, reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives ; ils s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques bruits lointains traversent les airs ; une paysanne qu'on n'aperçoit pas chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain ; les batteurs suspendent et recommencent leurs coups cadencés ; sur le sol sonore, les fléaux lourdement retombent ; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.
Le soleil ne paraît pas dans le ciel ; le bleu éclatant a fait place à une lumière terne ; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la chaude transparence de l'été : pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui murmure ; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux ; la nature s'enveloppe dans un calme puissant ; elle semble, rêveuse et étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.
A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline, Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres ; c'est une des dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand nom de Rohan.
La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze ; les arbres, au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise avec le ciel abaissé ; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'œil de l'homme, quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans son cœur.
Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle : en quelques instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée ; ses plans, doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute chose reprend sa place et sa couleur : les toits de tuile rouge éclatent à travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent, comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir ; tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel ; en un endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le cœur dédaigne l'heure présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas.
Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était jadis le chêne de Mi-voie ; vous êtes au champ du combat des Trente ! Là un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la vieille terre, rude et durable : trente blocs de pierre, trente statues taillées à grands coups ; corps solides, le casque en tête et l'épée à la main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons ; ils seraient comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des fortes mœurs d'un vieux peuple.
Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes : les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants : qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du XIVe siècle ? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus ; cette plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de la durée.
Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été ; leur souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne semblent pas changés, ils sont verts encore ; mais peu à peu ils prennent une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent ; une couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se prépare ; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui coulerait par tous les pores ; la fin de l'année est proche ; la nature, lentement et invinciblement, accomplit son œuvre ; ces grands vents marquent le feuillage pour la mort.
Bientôt ces vents deviennent plus forts ; ils secouent violemment les hautes cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche, comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de Dieu à l'homme ; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un coup dépouillés ; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches, et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, deviennent plus laides et plus hideuses : les premières feuilles étaient jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi de l'homme : après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent du tombeau se lève ; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés pâlissent ; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses impressions frémissantes ; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à ses pieds ses parties les plus nobles ; son intelligence, son corps, son cœur, tout est frappé dans sa beauté ; tout ce qui faisait sa force s'envole.
Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement arrêtés, des sons plaintifs : et ces bruits, ces murmures ont une gravité jusqu'alors inconnue ; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette. C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations, les retours, les souvenirs : l'homme entend derrière lui le flot de sa vie écoulée ; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où, le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra.
Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse, changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.
Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées. La Lande de Lanvaux et la Cathédrale sont extraites du livre de M. le docteur A. Fouquet, intitulé Contes, légendes et chansons du Morbihan ; la légende de Saint Christophe a été publiée par M. du Chalard, et celle du Chêne de la Laita par M. du Laurens de la Barre, dans la Revue de Bretagne et de Vendée.
Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères desséchées et des ajoncs rabougris ; l'oreille n'y entend que les cris plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons ; l'œil n'y découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets pelés de ce désert.
Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un glayeul.
Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être indiscret, me dit : « — Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées ? — Non, mon enfant, répondis-je ; mais le sais-tu, toi ? — Oh ! oui, Monsieur, ma grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit comment cela est arrivé. — Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère t'a appris.
« — Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on comptait bien des villages sur cette lande : un de ces villages, entouré de courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.
« Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir comment allait le monde en ce temps-là, arrivèrent à ce village par une pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens.
« Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine ; mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la porte de la plus pauvre cabane.
« Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus travailler.
« Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à Misère : « Tu es un brave homme ; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu, et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de cœur et toute pour Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité ; forme un souhait et il sera accompli. » A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur dit « Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous. — Que ton désir soit satisfait ! » dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux disparurent.
« A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits, que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul ; mais un matin qu'il sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre : « Comment ! s'écria Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez encore les fruits du pauvre !... Eh bien ! tout le monde va savoir que vous êtes un voleur... » Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du village. Tous accoururent, et crièrent haro sur M. Richard, détesté à cause de son avarice et de sa méchanceté.
« M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et de lui donner encore une belle somme ; mais le bonhomme le laissa tout le jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le lâcha, en lui disant : « Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous ; mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas. »
« Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à coup et lui dit de sa plus grosse voix : — Allons, Misère. il faut me suivre ; es-tu prêt ? — Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y laisser ; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je voudrais bien manger une de ces pommes ; seriez-vous assez complaisante pour m'en cueillir une ? — Qu'à cela ne tienne ! dit la Mort, je veux, au moins une fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre. — Et la Mort, sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça lui fut impossible : elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre, elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne.
Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde oreille à ses cris. « — Ah ! bonhomme ! lui dit-elle, laisse-moi partir ; j'ai tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre. — Bien, bien ! dit Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas. — Mais, dit la Mort, je te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te laisserai vivre dix ans encore. — Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au jugement dernier. — Eh bien ! soit ; que Misère dure jusqu'à la fin des temps ! »
« Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres ; et Misère resta seul sur cette terre désolée !... »
Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale, dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales.
A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple, l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait. Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches tintant l'Angelus, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale.
A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à se rendre compte du lieu où il se trouvait ; mais bientôt l'étrange spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire ; car, au pied de l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en sautoir.
Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard.
O terreur ! ! ! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites creuses et vides !...
Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et ce ne fut qu'à l'Angelus du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa demeure.
Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres, et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire. Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles émotions.
« Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure, l'apparition qui vous a tant épouvanté.
— Hélas ! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une épreuve qui me tuerait...
— Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes ; priez donc et croyez !... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du Dieu vivant ; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez, mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne !... »
Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer encore, mais cette fois il ne s'endormit pas ; il pria jusqu'à l'heure attendue avec impatience et pourtant redoutée.
Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes ; l'autel se tendit de noir ; puis d'un pas lent et sourd, le squelette, revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle.
« Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue, retire-toi, fuis ce temple saint ; mais si tu viens au nom de Dieu tout-puissant, dis... que veux-tu ?
— Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le spectre... Voilà déjà bien des années, oh ! des années bien longues pour ceux qui souffrent ! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes !... Aussitôt le spectre et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts commença ; mais quand le prêtre eut prononcé le requiescat in pace, il disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées lumineuses qui montaient au ciel...
Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière l'heure de l'Angelus, et quand il rentra dans sa famille avec un doux sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était complétement rassérénée.
Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes épaules ; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord de l'eau avec ses douze apôtres ; Christophe s'empresse de les prendre dans ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards.
« Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire ?
— Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.
— Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien ! Seigneur, puisque vous voulez me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient forcés d'entrer dans mon sac.
— Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin. »
Longtemps il en fut ainsi ; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits, de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres ; mais qui peut jurer de ne jamais succomber à la tentation ? Un matin, Christophe, en passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un changeur ; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira de mauvaises idées : « Vois, lui disait er milliguet[1], tout ce que tu pourrais faire avec cet or ! Quand ce ne serait que pour rebâtir la chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce ; et dire qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi ! »
[Note 1 : Le Maudit.]
Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac. Petra faut tho[1] ? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde, il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le gazon, vint à passer er diaoul[2], qui se mit à le narguer et à lui faire toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille commença ; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et retombant l'un après l'autre ; ils y seraient encore si Christophe ne s'était heureusement souvenu de son sac : « Ah ! milliguet diaoul[3], par la vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac. » Ce qui fut fait à l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons battaient le fer rouge à grands renforts de bras. « Voilà mon affaire, se dit Christophe, » et s'adressant aux forgerons : « Tenez, leur dit-il, j'ai là un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait faits dans sa vie ; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu. — Accepté ! » Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait :
[Note 1 : Que voulez-vous ?]
[Note 2 : Le diable.]
[Note 3 : Ah ! maudit diable !]
« Christophe, Christophe, je me rends ; que faut-il faire pour sortir de là ?
— Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille désormais.
— Je le jure.
C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir ! »
A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne s'occupa plus que de bonnes œuvres, et quand les forces ne lui permirent plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant, lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de bonne mine qui l'engagea à entrer ; mais Satan, qui passait par là, s'écria aussitôt : « Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour moi ! »
Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait encore son désir de pénétrer plus loin ; aussi s'approchant le plus possible :
« Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là-dedans ! Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du dehors. »
Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande ; mais aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus en lui disant : « Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir. » On lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place.
En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse de mariage : on devait faire la noce le lendemain du pardon de Toul-Foen[1] ; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière. Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel : Maharit entra dans la barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord : croyant que le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin : — elle disait son cousin par précaution, car les bateliers sont jaseurs quelquefois ; mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus rapidement.
[Note 1 : Toul-foen signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]
« Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix suppliante ; que dirait Loïc Guern d'une telle folie ?... »
Vaines prières : le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours...
Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours. Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant : c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au détour de la rivière.
Guern en ce moment arrivait au passage ; il appela la paysanne, de tous les côtés, il attendit et appela encore ; il interrogea le fleuve d'un regard anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre ; il écouta longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la feuillée.
« Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en se levant du milieu des joncs et des herbes touffues, — apparemment que la fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la croix en y entrant.
— Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là ? »
Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour.
A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses parents, à tout le monde ; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa douce envolée. Enfin, trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur, sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante, qui lui adressa ces paroles :
« Eh bien ! paour Guernik (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la jolie fille de Clohars-Carnoët ?
— Hélas ! non, répondit le paysan les larmes aux yeux ; en savez-vous des nouvelles ? O doux Sauveur ! dites-le moi, car Maharit devait être ma moitié de ménage.
— Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la plage des morts.
— Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller, dussé-je !...
— Ah ! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier qui mène la barque de ce passage ; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim : la charité, mon enfant !...
— Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim, depuis que j'ai perdu Maharit.
— Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil. Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit au village des Korrigans, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le Saut du cerf ; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer l'eau.
— Que ferai-je ensuite, ma bonne mère ?
— Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en arrière ; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la branche de houx, de te conduire vivant à la plage des morts. Le sorcier tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira. »
Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit, il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage récent. Le batelier vint à son appel : en entrant dans la barque, Guern commença son chapelet ; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa fiancée qu'il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors du bateau ; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans l'eau ; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la barque, entraînée par le courant, dévia avec une rapidité effrayante.
Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx ; il la prit à la main, et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa fiancée ; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde et noire. Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au rivage entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui le vieux chêne de la Laita.
Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la barque alla se briser contre un rocher vis-à-vis de Saint-Maurice. Le malheureux se sauva difficilement à la nage. — Depuis ce temps on vit à tous les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan, pâle et demi-nu, courir comme un possédé ; il disait à qui voulait l'entendre : « Conduisez-moi sur la plage des morts. Jésus vous récompensera ! »
Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés.
Si l'on veut se faire une idée de la variété et de l'importance des questions traitées par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le programme d'un des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à Redon :