I

Pierre Vardouin



Tandis que saint Louis régnait à Paris, Pierre Vardouin goûtait à Bretteville les douceurs d'une royauté non contestée. A coup sûr il n'eût pas été le second à Rome, mais il était certainement le premier dans son village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de quelle vénération on entourait ce grave personnage. Il était : Maître de l'oeuvre. C'était ainsi qu'on désignait les architectes avant le seizième siècle. Les moindres détails de l'ornementation et de l'ameublement étant aussi bien de son ressort que la construction des édifices et la direction des travaux, le maître de l'oeuvre devait joindre à une étude approfondie de son art des connaissances vraiment encyclopédiques. A lui de bâtir les châteaux forts des seigneurs ; à lui de bâtir les monastères et les églises. Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractère sacré, presque sacerdotal. Aussi les maîtres de l'oeuvre partageaient-ils souvent les honneurs réservés aux nobles et aux abbés. On plaçait leurs tombeaux dans l'église qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors qu'aux personnes divines.

Mais il y avait une autre cause à la renommée de Pierre Vardouin. Les moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps ; mais les préjugés, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les variations du calendrier. Que le treizième ou le dix-neuvième siècle sonne à l'horloge du temps, les sept péchés capitaux n'en sont pas moins à l'ordre du jour. On accepte une réputation faite, parce qu'on ne se sent pas de force à lutter contre l'opinion générale ; mais si votre voisin a du talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire ; vous vous feriez tort à vous-même plutôt que de servir à son élévation. Il est très-difficile d'avoir du mérite dans la ville qui vous a vu naître.

Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime, parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance, on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait fait son apprentissage ; mais il s'était établi tout à coup à Bretteville, se faisant précéder d'une réputation plus ou moins méritée, répétant à qui voulait l'entendre qu'il avait travaillé sous les maîtres les plus illustres et émerveillé les gens du métier par son bon goût, ses nouveaux procédés et l'élégance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le théâtre de ses triomphes ? Pourquoi s'enterrait-il dans un village à peine connu ? On ne se le demandait même pas. Il fit si bien son apologie, vanta si habilement ses connaissances, que son éloge fut bientôt dans toutes les bouches. Chacun proclama son talent.

Les notables de Bretteville, entraînés par ce concert de louanges, et prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu, demandèrent comme une grâce au nouvel arrivé d'achever l'église du village. Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de grand coeur des propositions qui venaient flatter si à propos sa vanité. Il s'installa donc avec sa fille et les maîtres ouvriers dans la maison dite de l'oeuvre, qu'on plaçait habituellement dans le voisinage de l'édifice en construction.

S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il possédait assez bien les ressources du métier et savait remplacer, par la pratique et l'expérience, ce qui lui manquait en théorie ou en largeur de vues. Il se mit ardemment à l'ouvrage, ne songeant guère à travailler pour la gloire de Dieu, mais désirant frapper l'esprit de ses nouveaux concitoyens et agrandir sa renommée. Son nom était gravé sur sa porte avec cette orgueilleuse inscription : vir non incertus, l'homme illustre ! empruntée à Gilabertus, architecte de Toulouse.

La tour s'élevait, s'élevait à vue d'oeil et commençait à dominer tout le village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenêtres ou de son jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux échafaudages. La plupart, n'osant porter un jugement sur ce qu'ils étaient incapables de comprendre, se contentaient d'admirer sur la foi de la renommée de Pierre Vardouin. Le maître de l'oeuvre ne trouvait pas partout la même indulgence. Les esprits forts de l'endroit, — ces gens qui aiment à critiquer en raison directe de leur ignorance, — parlaient déjà librement sur son travail à mesure qu'il approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui vomissaient l'eau du sommet du corps carré ; la flèche ne s'annonçait pas bien, elle était trop massive, elle ne s'élançait pas gracieusement dans les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas à huis clos ou à voix basse ; car le désir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cédât à personne sous le rapport du contentement de soi-même, bien qu'il fût convaincu de sa supériorité, il fut blessé au coeur par ces critiques malveillantes.

Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa près d'un groupe qui s'était formé à l'entrée du cimetière, comme pour mieux examiner les travaux. Il prêta l'oreille, espérant saisir au vol quelques-uns de ces mots flatteurs si agréables à la médiocrité. Hélas ! l'orateur de la troupe faisait une satire. Pierre Vardouin hâta le pas et entraîna sa fille sous le porche de sa maison. Il monta au premier étage, entra dans sa chambre et se jeta, tout découragé, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'été, une de ces adorables natures qui vivent de dévouement, devinent vos douleurs et s'ingénient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard, s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin.

 — Je crois savoir ; dit-elle, le motif de votre mécontentement. Mais laissez parler vos ennemis. Leurs amères critiques passeront comme le vent, et votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux âges futurs.

Le vieillard rougit légèrement, en voyant sa pensée si bien mise à nu. Il regretta de ne pas avoir mieux caché sa faiblesse et ne chercha plus qu'à dissimuler la honte qu'il en éprouvait.

 — Que tu es jeune, ma pauvre Marie ! dit-il en regardant sa fille d'un air de compassion. Les épigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en m'atteignant. J'ai le droit de les mépriser. Ce que tu as pris pour les souffrances de l'humiliation, c'était tout simplement une des mille souffrances de ce misérable corps qui se vieillit. Car je souffre affreusement ! Ma tête est lourde... Le sang me brûle !... je suis altéré. C'est cela même, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-être. La fièvre, la pire de toutes les maladies, la fièvre de l'esprit me dévore. La pensée, quand elle est trop forte, trop fréquente, use et abat le corps le plus robuste. Et c'est au moment où j'enfante les plus belles conceptions, où je m'épuise, où je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays, c'est à cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure à la face. — Tiens ! regarde, dit-il après avoir amené sa fille près de la fenêtre, regarde cette tour, cette flèche, dépouille-les, par un effort d'imagination, de ces échafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi si tu as vu jamais quelque chose de plus léger, de plus simple, mais aussi de plus solide et de plus gracieux !

 — Vous n'ignorez pas, mon père, répondit naïvement Marie, que j'étais bien jeune quand j'ai voyagé et que je n'ai pas grande connaissance en fait d'art ?

 — N'importe ! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'élégance de ces fenêtres, longues et étroites. Admire la finesse des colonnettes ; vois comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de la tour. Remarque comme chaque détail est étudié, comme tout est prévu, calculé, proportionné ; et dis-moi si ce n'est pas là un travail admirable !

 — Oui, mon père, c'est bien beau.

 — Eh bien ! le croiras-tu ? ce troupeau d'imbéciles me tourne en ridicule. Ils disent que l'effet est manqué, que ma tour ressemble au four d'un potier, que j'ai déshonoré leur village. En vérité, ils mériteraient, les misérables, que je commandasse à mes ouvriers de démolir leur église et de ne pas laisser pierre sur pierre de cet édifice de damnation !

 — Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie.

Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son père et le fit asseoir près de la table.

 — Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous quelqu'un pour vous aider ?

 — C'est cela ! grommela le vieillard avec humeur ; je ne suis plus propre à rien ! Vite, il faut faire place à un successeur ! Aujourd'hui, l'imbécillité ; demain, la tombe !

 — Je prie assez le bon Dieu et sa douce mère, ma patronne, pour qu'ils me fassent la grâce de vous conserver longtemps.

 — Je préférerais la mort à une vieillesse honteuse !

 — Vous blasphémez, mon père, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus ? ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop exigeante ? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas épuiser vos forces par un travail opiniâtre, de confier à quelque personne intelligente une partie de vos entreprises.

 — Voilà justement la difficulté. Qui choisir ? Philippe, Robert, Ewrard ? Ils ne manquent pas d'adresse ; ce sont d'excellents tâcherons, de bons tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander des projections sur parchemin ou des tracés sur granit, et vous verrez la belle besogne qu'ils vous feront ! Toi, ma fille, tu parles fort à ton aise de choses que tu n'es pas capable d'apprécier. J'ai des ouvriers, des hommes qui exécutent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit d'inventer. Voilà ce qui me condamne à faire tout par moi-même.

 — N'oubliez-vous pas quelqu'un ? dit Marie en rougissant.

Le maître de l'oeuvre jeta un regard perçant sur sa fille et ne put s'empêcher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais, feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les yeux fixes, comme un homme qui cherche à rappeler ses souvenirs.

 — Celui qui a ciselé la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie.

 — Je ne me souviens pas...

 — Il vous l'a pourtant apportée lui-même, le jour de votre fête, il n'y a pas un an de cela. Le pauvre François, le fils de cette bonne mère Regnault, serait bien affligé s'il apprenait que vous faites si peu de cas de ses attentions pour vous.

 — C'est vrai. Tu as ma foi raison ! Mais il est si jeune que je n'aurais jamais songé à lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me décharger un peu de mon travail.

 — Il a du talent.

 — Qu'en sais-tu ?

 — Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages !

Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les yeux de son père une feuille de parchemin, enluminée avec cette richesse de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen âge.

 — Cela pourrait être mieux, dit Pierre Vardouin en répondant par un jugement sévère à l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages. Tout cela me confirme dans mon opinion sur François Regnault. Il ne saura jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien accepter désormais de ce garçon-là.

 — Est-ce qu'il y a du mal à recevoir un présent ?

 — Sans doute, quand celui qui le fait espère un droit de retour. Te voilà maintenant l'obligée de François, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le veux pas.

 — Vous me grondez, petit père, dit Marie en jouant avec les cheveux du vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez à vous plaindre de moi ? J'écoute docilement vos leçons ; je chante quand vous m'ordonnez de vous désennuyer ; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mère. Enfin — et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante, — je vous ai promis de me soumettre à vos volontés. Vous choisirez vous-même mon mari, et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la veuve Regnault. Mais voici les vêpres qui sonnent, ajouta Marie avant de quitter sa position de suppliante ; vous ne me laisserez pas partir sans me promettre d'être plus indulgent pour François ?

 — Nous verrons ! répondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille.

Et Marie s'échappa des bras du maître de l'oeuvre, emportant avec elle du bonheur et de l'espérance pour le reste de la journée et s'attachant au dernier mot de son père, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se repose sur le mât d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son voyage.






II

A propos d'une fleur.



Les premiers travaux de Pierre Vardouin à Bretteville avaient été signalés par un triste événement. Un tailleur de pierre s'était brisé la tête en tombant du haut d'un échafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans, était présente à l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaça d'effroi ; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulèrent, quand on emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gémissements de sa femme et de son enfant. Elle suivit son père dans la maison de ces infortunés. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent les protégés de Pierre Vardouin. François entra comme apprenti chez le maître de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en préparant les mortiers, l'adolescent n'aurait gagné qu'un faible salaire si son patron ne l'eût récompensé plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette charité, Pierre Vardouin s'inquiétait fort peu de son apprenti, le croyant destiné, comme son père, à mener une vie obscure et laborieuse.

Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'était la petite Marie. Elle aimait à s'entretenir avec lui ; elle lui racontait les belles légendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-même à sa mère, tandis que François façonnait de petites statuettes avec de la terre grasse ou dessinait sur le sable des cathédrales imaginaires. Rien n'était plus touchant que cette communication d'idées entre deux enfants si jeunes. Bientôt Marie, sur les instances de son ami, se décida à dérober quelques-uns des rares manuscrits de son père. Elle les lui remettait en secret. Une fois rentré chez lui, François les étudiait avec ardeur, devinant les passages difficiles à comprendre, tant son esprit avait de sagacité, et reproduisant les dessins et les figures de géométrie. Au bout de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait déjà les travaux de son maître ; il traçait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le moment où il commanderait à son tour. Il n'était encore que simple manoeuvre ! Pierre Vardouin fut émerveillé des dispositions de son apprenti ; sa facilité, ses connaissances le frappèrent d'étonnement. Un instant, il songea à lui confier ses ouvrages les plus délicats : ses tracés ; ses modèles, ses épures ; mais, à la réflexion, il eut peur. Il se garda bien d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui déjà lui portait ombrage.

La confidence de Marie réveilla toutes les inquiétudes de Pierre Vardouin. François Regnault, son apprenti, son protégé, aimé de sa fille ! Cette pensée le faisait frémir. Pour peu que cette passion s'enracinât dans le coeur de son enfant, il voyait le jour où il serait obligé de céder à son désir. Son gendre alors deviendrait son rival ; sa jeune renommée ferait pâlir son étoile. Il était grand temps de lui ôter toute espérance, en lui montrant l'inutilité de ses prétentions. Quant à Marie, il dirigerait son esprit vers d'autres idées. On mettrait en jeu sa vanité ; on lui ferait comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle pouvait prétendre aux plus beaux partis. En cherchant à se cacher ainsi la vérité, Pierre Vardouin en vint à se tromper de bonne foi. Tout en combattant, par un sentiment d'inquiétude personnel, les voeux de sa fille, il s'imagina travailler dans l'intérêt de son enfant bien plus que dans celui de sa présomption. Déjà il caressait la pensée d'une alliance avec un de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employé aux premiers travaux de l'abbaye de Saint-Ouen.

Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tête, Marie sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La pauvre veuve, fidèle à la mémoire de son mari, allait, tous les dimanches, prier sur sa tombe dans le cimetière du petit village de Norrey. Marie et François l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La mère pleurait en songeant à la fin malheureuse de son mari ; les deux jeunes gens folâtraient à ses côtés et se jetaient des fleurs. Celle-ci récitait la prière des morts, ceux-là pensaient à leurs amours et rêvaient le bonheur dans l'avenir.

Cependant, on était arrivé dans le cimetière de Norrey. Tous trois s'agenouillèrent avec respect près d'une humble croix de bois et prièrent du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux jeunes gens de se lever.

 — Allez, dit-elle ; votre âge n'est pas fait pour de longues douleurs. Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois sans trop vous éloigner.

Marie passa son bras sous celui de François. Ils s'éloignèrent lentement sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel de leur faire la vie douce et facile. Gais et folâtres, il n'y a qu'un moment, les jeunes gens avaient dans leur démarche quelque chose de mélancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touché leur esprit. Ou plutôt, purs comme des anges, une voix intérieure leur disait que, maintenant qu'ils avaient échappé à la surveillance de Magdeleine, ils devaient agir avec plus de réserve et réprimer les élans passionnés de leurs coeurs. En échangeant quelques paroles, à de rares intervalles, ils arrivèrent à l'entrée du bois. Ils en connaissaient déjà les moindres allées et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature avait fait tous les frais et où les deux amants s'asseyaient sur un moelleux coussin de mousse.

Le site était ravissant et plein de fraîcheur. A deux pas de là, une petite source s'échappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et dégagée de toute entrave, sur un terrain légèrement incliné, puis s'enfonçait en murmurant sous les buissons, comme si elle eût reproché aux herbes et aux jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les pieds des deux amants. Marie et François, les mains dans les mains, admiraient sans mot dire ce petit coin de la création qui, pour eux, valait tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout à lancer dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute faisait ballotter leur image à la surface, écartant ou rapprochant leurs figures, selon le caprice du flot.

 — Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi ? dit Marie en cueillant une rose sauvage aux branches d'un églantier.

François la regardait, d'un air rêveur, rouler dans ses doigts la tige de la rose.

 — Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous êtes la cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos yeux ; l'ondulation de vos cheveux, le frémissement de votre robe m'ouvrent un monde d'idées. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goûte pas seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand maître de l'antiquité inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom à quelque découverte.

 — Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup à moi et encore plus à la gloire.

 — La gloire ? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela ! Je pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter à la décoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en reproduisant les végétaux du pays, en découpant délicatement dans la pierre ces feuilles si fines, si élégantes, on ferait mieux que de l'art : on obéirait à la loi de Dieu, dont la main généreuse a si justement réparti entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne veut pas qu'on délaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes orgueilleuses de l'Orient. Quand nos pères commencèrent à élever des églises, ils furent bien obligés de chercher des modèles en terre étrangère. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas encore trouvé la manière qui convient aux édifices religieux ; leurs arcades s'abaissaient lourdement sur la tête des fidèles et semblaient arrêter l'élan des âmes vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus d'air, afin que les hymnes et les prières montassent plus librement au trône du Seigneur. Comment se fit ce changement ? Comment les maîtres de l'oeuvre obtinrent-ils ce progrès ? En observant la nature. Voyez, Marie, comme ces grands arbres s'élèvent majestueusement au-dessus de nos têtes, comme ils se pressent, se rapprochent à leur sommet et entrelacent leurs dernières branches en forme de voûte. Et, plus loin, remarquez ce groupe de chênes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol qui les nourrit ; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et, d'où nous sommes, on pourrait les prendre pour un énorme buisson. Vous avez là tout le secret de notre art et de celui de nos pères : là des colonnes écrasées, des arcades en plein-cintre ; ici des fûts de colonnettes légères, des arcades élancées. Eh bien ! je vous demande s'il ne serait pas déraisonnable et contraire à la nature d'attacher des feuilles de palmier à ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de lierre ou de rosier ?

Il y a des moments où la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a plus assez d'images pour exprimer la foule de pensées et de sentiments qui vous assiègent. Le mieux alors est de s'abandonner à une vague rêverie, source de toute poésie pour les hommes d'imagination.

Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyés dans l'infini, semblaient lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rêver Pythagore, quand il étudiait le vrai dans le monde physique ; Virgile, quand il étudiait le vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle s'inquiéta bientôt de ce silence prolongé. Elle lui passa près du visage la rose qu'elle tenait encore à la main et dit en souriant :

 — C'est à l'occasion de cette fleur que vous avez imaginé de si belles choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre ?

 — Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti : vous êtes pour moi le principe des plus nobles pensées. L'homme possède en lui d'admirables facultés ; mais tous ces trésors, si quelque hasard heureux ne les met au jour, sont exposés à rester éternellement cachés dans son âme. Il faut un rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son éclat, de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez été pour moi cette lumière bienfaisante. Auparavant, mon âme était remplie de ténèbres. J'ignorais ma puissance ; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'énergie, d'imagination, de courage. Ma mère m'avait appris à prier, et je ne me rendais pas compte de ce que peut être Dieu. Depuis, quand l'âge est venu, quand je vous ai connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mère et Dieu, pourquoi j'avais de l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous. Je vous voyais bonne et j'eus immédiatement l'idée d'une bonté supérieure à la vôtre : Dieu m'était révélé ! Je vous voyais belle, et j'eus l'idée d'une beauté plus parfaite encore : j'eus le sentiment du beau ! Je remarquai l'expression toujours variée de vos traits, la mobilité de vos pensées ; et je fus doué d'invention ! Les quelques manuscrits de votre père m'ont donné des connaissances ; vous, vous m'avez donné l'inspiration ! Vous êtes et vous serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de grand et de beau !

Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et sonores sur ses lèvres. Il s'exprimait avec toute la force d'une âme libre et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'émotion. La voix de son ami frappait aussi doucement son oreille qu'une musique céleste.

 — Si j'étais peintre, continua François, j'entourerais votre front d'une brillante auréole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la route du ciel. Si j'étais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre sourire !

 — Et moi, si j'étais reine, répondit Marie en pressant avec effusion la main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire élever un monument qui dirait votre nom aux siècles futurs. Car vous êtes grand, François ! car vous méritez d'être illustre ! et je...

Marie s'arrêta, rougissante. Ce mot charmant à dire, plus charmant à entendre, ce mot si noble et tant de fois profané, que chaque siècle prononce et qui ne mourra jamais, ce mot : je t'aime ! allait s'échapper de sa bouche. Mais François l'avait deviné. Ivre de bonheur, il approcha ses lèvres du front de la jeune fille. C'était le premier baiser. Marie sentit un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En même temps, la sainte honte de la pudeur colora son visage ; et la petite rose d'églantier, qu'elle tenait à la main, semblait pâlir de jalousie auprès de l'éclat de son teint. Marie n'avait pas opposé de résistance. Elle ne fit pas non plus de reproches, parce qu'elle n'était pas coquette et qu'elle aimait de toute la force de son âme. Elle était heureuse ! pourquoi se plaindre ? François éprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'était détourné, plein de confusion et de regrets, s'accusant déjà de trop d'audace. Il ne savait comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit à l'air souriant de Marie qu'il était pardonné. Il se rapprocha d'elle, et, prenant une de ses mains dans les siennes :

 — Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour être persécutés... Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous séparer, trouveriez-vous la force de résister ?

 — Vous savez que je dépends de mon père, répondit tristement Marie.

 — C'est cela ! s'écria François d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi, pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maître de l'oeuvre, il y a des barrières infranchissables ! Et pourtant, je vous aime ! Je sens que pour vous posséder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence ? je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais jusqu'à en mourir ! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage, imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me faudrait un titre, des châteaux, et je n'en ai pas ! Tant d'autres ont de l'or ! Pourquoi suis-je parmi les misérables ? Est-ce que je ne suis pas autant, peut-être plus que nos suzerains ? Est-ce que je ne pense pas ? Oh ! voyez-vous, quand ces idées me montent à la tête, je suis pris d'une haine immense contre les puissants de la terre. Je voudrais brûler les repaires de cette race d'oppresseurs ! Ou plutôt, — car je ne me sens pas né pour le meurtre, — je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant grimacer au sommet de nos églises, sous la forme de monstres et de reptiles, les figures de nos tyrans !

Le jeune homme s'arrêta, haletant, à bout de forces, épuisé par l'émotion. Son regard lançait des éclairs de fureur, et les passions grondaient sourdement dans sa poitrine. Marie le considérait avec un sentiment de pitié et d'effroi.

 — Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et d'orgueil ?

 — Ne me faites pas de reproches, répondit François. Je suis si malheureux !

 — Pourquoi vous décourager ? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas à votre secours ? Vous êtes malheureux ? Est-ce que je ne vous aime plus ? Les hommes vous dédaignent ?... Est-ce que mon père ne songe pas à vous ? Croyez-vous qu'il n'apprécie pas votre talent ?

 — Vous aurait-il parlé de moi ? s'écria François, en interrogeant avidement la jeune fille de la voix et du regard.

 — Vous savez, répondit Marie, que mon père commence à vieillir. Le travail le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent...

 — Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit François. Je ne serais pas son égal ; il aurait le droit de me mépriser. Il me refuserait votre main !

 — C'est le démon qui vous fait parler aussi méchamment, François. Prenez garde ! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra. Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du génie, et l'ambition le conduisit à l'abîme. L'esprit du Seigneur l'abandonna ; il dépouilla l'habit monacal pour se jeter dans une vie de désordre. Dieu, pour le punir, lui envoya une maladie mortelle...

 — Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au sommet de la croix. Le globe d'azur qui la dérobait aux regards s'ouvrit merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du Ciel sous des vêtements fins et ineffables. La mère de Dieu descendit le long de la croix en semant des étoiles sur sa route. Elle s'assit près du pécheur et lui rendit la santé... Vous êtes pour moi cette bienheureuse apparition. Vous avez fait briller l'espérance à mes yeux... Et avec l'espérance, le calme et le repentir sont entrés dans mon coeur.

En achevant ces mots, François se jeta aux genoux de Marie et demeura dans une muette contemplation. Quand il se releva, son visage était rayonnant. Mais, tout à coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas, jusqu'au bord du ruisseau.






III

Maître et apprenti.



Un homme d'une taille élevée venait de paraître au-dessus du buisson d'églantier. Au cri de François, Marie s'était rapprochée instinctivement de son ami et appuyait sa main tremblante sur son épaule. L'étranger semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'était capable d'exciter la terreur. Ses traits étaient sévères, mais un sourire bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et grisonnante, des cheveux qui se déployaient avec grâce sur son cou, après avoir laissé à découvert un front large et pensif, des yeux pleins de douceur, donnaient à sa physionomie un caractère de dignité et de bonté. A son bonnet de peluche, à son petit manteau, à sa robe courte, à ses chausses fines et collantes, François reconnut bientôt qu'il avait devant lui un maître de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand l'étranger s'approcha, après avoir franchi d'un pied leste le banc de gazon.

 — Pardonnez-moi, dit le maître de l'oeuvre, d'avoir surpris vos confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant à Marie dont les joues se coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse honneur à tous deux ; et je trouve Pierre Vardouin très-heureux d'avoir une fille accomplie et un apprenti de si grande espérance.

Les deux jeunes gens se regardèrent d'un air étonné.

 — Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit l'étranger en s'empressant de satisfaire leur curiosité. C'est un de mes anciens et — je puis le dire — de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade.

Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey.

 — Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en serrant cordialement la main de François, je vous dirais que votre manière d'apprécier notre art m'a vivement ému ! Persévérez dans cette voie ; habituez votre esprit à penser, à observer. Il y a beaucoup à faire encore dans l'étude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant, s'est glissé dans votre âme. Vous vous plaignez d'être méconnu ; votre patron ne sait pas vous apprécier. Attendez ! je connais de vieille date le caractère de Vardouin ; il est avare d'éloges, il n'est pas expansif, mais il est juste, et je parierais qu'il a déjà remarqué vos heureuses dispositions. Il est temps — j'en conviens — de placer dans vos mains le bâton du maître de l'oeuvre et de vous donner des travaux à diriger. J'en fais mon affaire. Ainsi, plus de découragement. Ne vous lassez pas de marcher à la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues ; mais vous arriverez enfin au but tant désiré, parce que vous possédez le courage qui triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses !

Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiète de ne pas voir revenir ses enfants, se présenta devant eux au détour du sentier. L'étranger se chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la responsabilité de leur retard, et les quatre promeneurs se hâtèrent de gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'était pas encore rentré, ils s'arrêtèrent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, à leur physionomie, il était facile de voir qu'une discussion venait de s'engager. L'étranger voulait retenir François et sa mère ; Marie l'appuyait en l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le désir qu'elle avait de garder François à souper. Mais la pauvre veuve les remercia, les larmes aux yeux, prétextant que sa tristesse s'associerait mal à la joie des convives. François hésitait, partagé entre la crainte de laisser sa mère dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer encore quelques instants près de son amie.

 — Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mère Regnault, vous reconduire jusqu'à votre porte. Peut-être vous déciderez-vous, dans le trajet, à accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec François. Cela donnera à Marie le temps d'apprêter le repas, et à son père celui de rentrer chez lui.

Marie applaudit à cette idée et entra dans la maison. Elle donna ses ordres à la domestique de son père ; puis elle courut au jardin cueillir des fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec cette poésie que les femmes savent apporter aux plus petits détails du ménage. Il était huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maître de l'oeuvre, et le soleil, incliné à l'horizon, éclairait l'église de ses derniers reflets. La table, déjà dressée, attendait les convives. La jeune fille roula la chaise de réception — le meuble le plus soigné de l'appartement — près de celle de Pierre Vardouin. Restait à fixer sa place et celle de François.

Il était tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une heureuse idée, une idée qui traverse la tête de tous les amoureux, sans qu'ils osent se l'avouer, changea sa résolution. Une chaise, un fauteuil conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de toute la liberté de leurs mouvements et n'ont pas à se défendre contre l'empiétement de leurs voisins. Ce n'est pas là le compte des amants. Un canapé, un sofa répondent mieux à leurs désirs. Le rapprochement des pieds ou des mains, le frôlement du bras contre la robe, quelquefois des boucles de cheveux qui s'égarent et se confondent, autant de plaisirs, autant d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne connaissait pas au treizième siècle l'usage des canapés et des sofas ; mais des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le même rôle que ces inventions du luxe moderne.

Voilà comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie s'épuisant en efforts inutiles pour déranger l'un de ces meubles.

 — Que signifie tout cet emménagement ? dit le maître de l'oeuvre en se croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus étonné du monde.

 — Aidez-moi d'abord à placer le bahut près de la table. Tout va s'expliquer.

 — Allons, puisqu'il le faut ! dit Pierre Vardouin du ton d'un père habitué à satisfaire les caprices de sa fille.

 — Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que cela veut dire ?

 — Vous donnez à dîner.

 — Et je ne connais pas mes convives ? La chose est plaisante !

A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la table deux plats copieusement garnis.

 — C'est donc sérieux ? dit Pierre Vardouin en prenant un ton sévère. Je gagerais que tu as invité François et sa mère, sans mon autorisation ?

 — Vous vous trompez : je n'ai invité ni François, ni sa mère. Voici ce qui s'est passé. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons rencontré un étranger qui nous a priées de le mener près de vous.

 — C'est cela ! tu m'amènes un inconnu, un vagabond peut-être ?

 — Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre avec François.

 — Serait-il possible ! s'écria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici, Henry Montredon, mon ancien camarade !

 — Moi-même ! mon vieil ami, dit l'étranger en pressant avec effusion les mains du maître de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient à Caen. Je n'ai pas voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin !

C'était plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques d'affection, après tant d'années d'absence. Marie et François s'étaient discrètement retirés au fond de la chambre pour les laisser tout entiers à leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un respectueux silence et considéraient cette scène avec attendrissement. Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas compte. Ils étaient habitués à le voir triste et taciturne. Maintenant il s'abandonnait à tous les élans de la joie. Ses traits, ordinairement sévères, prenaient tous les tons dont s'éclairent les natures passionnées.

 — Marie, François, allons donc, petits fainéants ! s'écria Pierre Vardouin en remarquant pour la première fois l'immobilité de sa fille et de son apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus vieux ! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux fêter dignement le retour de ce cher Henry !

Les jeunes gens ne se le firent pas répéter. Ils descendirent quatre à quatre les marches de l'escalier et entrèrent dans le caveau. Quand ils en sortirent, ils s'arrêtèrent un instant pour reprendre haleine.

 — Quelle heureuse rencontre nous avons faite là ! dit François en retenant à grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de grès.

Marie portait à la main une lampe à trois becs, qu'elle venait d'allumer.

 — Mon père est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui parler de votre avenir.

 — Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh ! l'excellent homme ! Vous ne sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les consolations qu'il a données à ma mère. N'en doutez pas, il décidera mon patron à me tirer enfin de mon obscurité. Son plan est déjà fait. Il m'a recommandé seulement de ne pas le contredire.

 — Espoir et prudence ! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre.

 — Enfin ! voilà de la lumière ! s'écria Pierre Vardouin. Le jour commence à tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.

 — Ah ! dame ! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste apprenti que tu as connu autrefois !... Nous n'avons pas perdu nos cheveux ; mais ils sont devenus blancs.

 — Bah ! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver : il neige quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si à plaindre ! Car tu n'es pas marié, je suppose ? ajouta-t-il en promenant un regard inquiet de sa fille à son ami.

 — Flatteur ! Si je voulais savoir la vérité, je n'aurais qu'à m'adresser à Marie...

 — Nous oublions le souper, s'écria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons pour ne pas continuer ce genre de conversation.

On se mit à table. Les deux maîtres de l'oeuvre s'assirent en face de l'église. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer à son ami, tandis que Marie et François, placés l'un à côté de l'autre sur le bahut, se parlaient à voix basse. Cependant le maître de la maison n'oubliait pas ses convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agréable, au milieu des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages étaient colorés d'une charmante animation. Les bons mots, les réparties, volant de bouche en bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un à l'autre, comme une balle dans la main des joueurs. C'était le vrai moment des confidences et des épanchements.

 — Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme heureux !

 — Je l'avoue ! je n'ai pas à me plaindre du sort.

 — Tu as un trésor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tête du côté de Marie ; mais il ne faut pas en être avare...

 — C'est-à-dire : est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant ? voilà ta pensée... pas vrai ? Eh bien ! j'y ai déjà songé, dit Pierre Vardouin. Mais chut ! reprit à voix basse le maître de l'oeuvre, ma fille nous écoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard.

 — Ces deux enfants ont l'air de s'entendre à merveille, dit Montredon en souriant.

Puis il ajouta à haute voix :

 — J'aime à voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses pour l'avenir... Allons ! buvons à la santé de Marie et de François !

Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe à l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arrière avec colère. Mais, se ravisant aussitôt :

 — Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon cher Henry. Je bois à la santé de François, qui te devra une reconnaissance éternelle... Je profite de ta présence pour le récompenser de ses services.

Les deux amants échangèrent un coup d'oeil où se peignaient toutes les joies de l'espérance.

 — A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, François n'est plus mon apprenti.

Le silence était si grand qu'on entendait distinctement la respiration des trois témoins de cette scène.

 — Je l'élève, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, à la dignité de... maçon !

Les trois coupes retombèrent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin vidait la sienne d'un seul trait.

 — Mon père !...

 — Vous m'insultez !

 — Vous plaisantez !

S'écrièrent à la fois Marie, François et Montredon.

 — Je parle sérieusement, répondit Pierre Vardouin avec un calme affecté. Je ne peux, je ne dois rien accorder à François au-delà de ses mérites. Je pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus ? Il est aussi ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait déjà tenir dans sa main le compas du maître de l'oeuvre. Quand on a de si hautes prétentions, il est au moins nécessaire de les justifier et de donner des preuves de talent !

 — Me l'avez-vous seulement permis ? M'en avez-vous fourni l'occasion ? s'écria François, qui, malgré les efforts de Marie, s'était dressé de toute sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru incapable.

 — Le drôle ose me répliquer ! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever.

Henry Montredon le retint cloué à sa chaise.

 — Vous me reprochez mon ignorance ? continua François, dont l'indignation ne connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent ? Eh bien ! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'église. Jetez donc un coup d'oeil sur ce modèle, ajouta-t-il en désignant du doigt un panneau en terre glaise appuyé contre la muraille, dans un coin de la chambre. Comme symbole de la musique, vous représentez David jouant du luth aux pieds de Saül. Maintenant voici mon idée, et je la soumets au jugement de votre vénérable ami.

 — Je te défends de parler ! s'écria Pierre Vardouin.

 — François, disait Marie, au nom de notre amitié, gardez le silence... Mon père ne se connaît plus !

Mais le jeune homme ne l'écouta pas.

 — Comme l'air est la source du son, dit-il, je le représenterais sous la forme d'un homme à puissante stature, avec une figure belle comme celle du Christ. Il aurait dans ses mains les têtes de l'Aquilon et de l'Eurus ; sous ses pieds, celle du Zéphyr et de l'Auster ; à ses côtés, Arion et Pythagore ; entre ses jambes, Orphée : c'est-à-dire les trois grands musiciens de l'antiquité. Les Muses achèveraient l'ensemble en formant un cercle autour de son corps. Voilà mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous désirez le comparer au modèle de mon maître.

Le jeune homme se disposait à sortir.

A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il s'échappa des mains de son ami et, s'élançant sur François, il lui imprima sur le visage une de ces flétrissures dont la dignité humaine doit toujours tirer vengeance.

François poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tête. Mais, plus prompte que l'éclair, Marie se précipita devant son père.

 — Frappez-moi ! dit-elle en s'adressant à François.

Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur le plancher et s'élança hors de la chambre.