1. Endroit où Rouletabille plaça Frédéric Larsan.
2. Endroit où Rouletabille plaça le père Jacques.
3. Endroit où Rouletabille plaça M. Stangerson.
4. Fenêtre par laquelle entra Rouletabille.
5. Fenêtre trouvée ouverte par Rouletabille quand il sort de sa chambre. Il la referme. Toutes les autres fenêtres et portes sont fermées.
6. Terrasse surmontant une pièce en encorbellement au rez-de-chaussée.
Rouletabille me fit signe de monter derrière lui l'escalier monumental double qui, à la hauteur du premier étage, formait palier. De ce palier on se rendait directement dans l'aile droite ou dans l'aile gauche du château par une galerie qui y venait aboutir. La galerie, haute et large, s'étendait sur toute la longueur du bâtiment et prenait jour sur la façade du château exposée au nord. Les chambres dont les fenêtres donnaient sur le midi avaient leurs portes sur cette galerie. Le professeur Stangerson habitait l'aile gauche du château. Mlle Stangerson avait son appartement dans l'aile droite. Nous entrâmes dans la galerie, aile droite. Un tapis étroit, jeté sur le parquet ciré, qui luisait comme une glace, étouffait le bruit de nos pas. Rouletabille me disait à voix basse, de marcher avec précaution parce que nous passions devant la chambre de Mlle Stangerson. Il m'expliqua que l'appartement de Mlle Stangerson se composait de sa chambre, d'une antichambre, d'une petite salle de bain, d'un boudoir et d'un salon. On pouvait, naturellement, passer de l'une de ces pièces dans l'autre sans qu'il fût nécessaire de passer par la galerie. Le salon et l'antichambre étaient les seules pièces de l'appartement qui eussent une porte sur la galerie. La galerie se continuait, toute droite, jusqu'à l'extrémité est du bâtiment où elle avait jour sur l'extérieur par une haute fenêtre (fenêtre 2 du plan). Vers les deux tiers de sa longueur, cette galerie se rencontrait à angle droit avec une autre galerie qui tournait avec l'aile droite du château.
Pour la clarté de ce récit, nous appellerons la galerie qui va de l'escalier jusqu'à la fenêtre à l'est, «la galerie droite» et le bout de galerie qui tourne avec l'aile droite et qui vient aboutir à la galerie droite, à angle droit, «la galerie tournante». C'est au carrefour de ces deux galeries que se trouvait la chambre de Rouletabille, touchant à celle de Frédéric Larsan. Les portes de ces deux chambres donnaient sur la galerie tournante, tandis que les portes de l'appartement de Mlle Stangerson donnaient sur la galerie droite (voir le plan).
Rouletabille poussa la porte de sa chambre, me fit entrer et referma la porte sur nous, poussant le verrou. Je n'avais pas encore eu le temps de jeter un coup d'œil sur son installation qu'il poussait un cri de surprise en me montrant, sur un guéridon, un binocle.
«Qu'est-ce que c'est que cela? se demandait-il; qu'est-ce que ce binocle est venu faire sur mon guéridon?»
J'aurais été bien en peine de lui répondre.
«À moins que, fit-il, à moins que… à moins que… à moins que ce binocle ne soit «ce que je cherche»… et que… et que… et que ce soit un binocle de presbyte!…»
Il se jetait littéralement sur le binocle; ses doigts caressaient la convexité des verres… et alors il me regarda d'une façon effrayante.
«Oh!… oh!»
Et il répétait: Oh!… oh! comme si sa pensée l'avait tout à coup rendu fou…
Il se leva, me mit la main sur l'épaule, ricana comme un insensé et me dit:
«Ce binocle me rendra fou! car la chose est possible, voyez-vous, «mathématiquement parlant»; mais «humainement parlant» elle est impossible… ou alors… ou alors… ou alors…»
On frappa deux petits coups à la porte de la chambre, Rouletabille entrouvrit la porte; une figure passa. Je reconnus la concierge que j'avais vue passer devant moi quand on l'avait amenée au pavillon pour l'interrogatoire et j'en fus étonné, car je croyais toujours cette femme sous les verrous. Cette femme dit à voix très basse:
«Dans la rainure du parquet!»
Rouletabille répondit: «Merci!» et la figure s'en alla. Il se retourna vers moi après avoir soigneusement refermé la porte. Et il prononça des mots incompréhensibles avec un air hagard.
«Puisque la chose est «mathématiquement» possible, pourquoi ne la serait-elle pas «humainement!… Mais si la chose est «humainement» possible, l'affaire est formidable!»
J'interrompis Rouletabille dans son soliloque:
«Les concierges sont donc en liberté, maintenant? demandai-je.
—Oui, me répondit Rouletabille, je les ai fait remettre en liberté. J'ai besoin de gens sûrs. La femme m'est tout à fait dévouée et le concierge se ferait tuer pour moi… Et, puisque le binocle a des verres pour presbyte, je vais certainement avoir besoin de gens dévoués qui se feraient tuer pour moi!
—Oh! oh! fis-je, vous ne souriez pas, mon ami… Et quand faudra-t-il se faire tuer?
—Mais, ce soir! car il faut que je vous dise, mon cher, j'attends l'assassin ce soir!
—Oh! oh! oh! oh!… Vous attendez l'assassin ce soir… Vraiment, vraiment, vous attendez l'assassin ce soir… mais vous connaissez donc l'assassin?
—Oh! oh! oh! Maintenant, il se peut que je le connaisse. Je serais un fou d'affirmer catégoriquement que je le connais, car l'idée mathématique que j'ai de l'assassin donne des résultats si effrayants, si monstrueux, que j'espère qu'il est encore possible que je me trompe! Oh! Je l'espère de toutes mes forces…
—Comment, puisque vous ne connaissiez pas, il y a cinq minutes, l'assassin, pouvez-vous dire que vous attendez l'assassin ce soir?
—Parce que je sais qu'il doit venir.»
Rouletabille bourra une pipe, lentement, lentement et l'alluma.
Ceci me présageait un récit des plus captivants. À ce moment quelqu'un marcha dans le couloir, passant devant notre porte. Rouletabille écouta. Les pas s'éloignèrent.
«Est-ce que Frédéric Larsan est dans sa chambre? Fis-je, en montrant la cloison.
—Non, me répondit mon ami, il n'est pas là; il a dû partir ce matin pour Paris; il est toujours sur la piste de Darzac!… M. Darzac est parti lui aussi ce matin pour Paris. Tout cela se terminera très mal… Je prévois l'arrestation de M. Darzac avant huit jours. Le pire est que tout semble se liguer contre le malheureux: les événements, les choses, les gens… Il n'est pas une heure qui s'écoule qui n'apporte contre M. Darzac une accusation nouvelle… Le juge d'instruction en est accablé et aveuglé… Du reste, je comprends que l'on soit aveuglé!… On le serait à moins…
—Frédéric Larsan n'est pourtant pas un novice.
—J'ai cru, fit Rouletabille avec une moue légèrement méprisante, que Fred était beaucoup plus fort que cela… Évidemment, ce n'est pas le premier venu… J'ai même eu beaucoup d'admiration pour lui quand je ne connaissais pas sa méthode de travail. Elle est déplorable… Il doit sa réputation uniquement à son habileté; mais il manque de philosophie; la mathématique de ses conceptions est bien pauvre…»
Je regardai Rouletabille et ne pus m'empêcher de sourire en entendant ce gamin de dix-huit ans traiter d'enfant un garçon d'une cinquantaine d'années qui avait fait ses preuves comme le plus fin limier de la police d'Europe…
«Vous souriez, me fit Rouletabille… Vous avez tort!… Je vous jure que je le roulerai… et d'une façon retentissante… mais il faut que je me presse, car il a une avance colossale sur moi, avance que lui a donnée M. Robert Darzac et que M. Robert Darzac va augmenter encore ce soir… Songez donc: chaque fois que l'assassin vient au château, M. Robert Darzac, par une fatalité étrange, s'absente et se refuse à donner l'emploi de son temps!
—Chaque fois que l'assassin vient au château! m'écriai-je… Il y est donc revenu…
—Oui, pendant cette fameuse nuit où s'est produit le phénomène…»
J'allais donc connaître ce fameux phénomène auquel Rouletabille faisait allusion depuis une demi-heure sans me l'expliquer. Mais j'avais appris à ne jamais presser Rouletabille dans ses narrations… Il parlait quand la fantaisie lui en prenait ou quand il le jugeait utile, et se préoccupait beaucoup moins de ma curiosité que de faire un résumé complet pour lui-même d'un événement capital qui l'intéressait.
Enfin, par petites phrases rapides, il m'apprit des choses qui me plongèrent dans un état voisin de l'abrutissement, car, en vérité, les phénomènes de cette science encore inconnue qu'est l'hypnotisme, par exemple, ne sont point plus inexplicables que cette disparition de la matière de l'assassin au moment où ils étaient quatre à la toucher. Je parle de l'hypnotisme comme je parlerais de l'électricité dont nous ignorons la nature, et dont nous connaissons si peu les lois, parce que, dans le moment, l'affaire me parut ne pouvoir s'expliquer que par de l'inexplicable, c'est-à-dire par un événement en dehors des lois naturelles connues. Et cependant, si j'avais eu la cervelle de Rouletabille, j'aurais eu, comme lui, «le pressentiment de l'explication naturelle»: car le plus curieux dans tous les mystères du Glandier a bien été «la façon naturelle dont Rouletabille les expliqua». Mais qui donc eût pu et pourrait encore se vanter d'avoir la cervelle de Rouletabille? Les bosses originales et inharmoniques de son front, je ne les ai jamais rencontrées sur aucun autre front, si ce n'est—mais bien moins apparentes—sur le front de Frédéric Larsan, et encore fallait-il bien regarder le front du célèbre policier pour en deviner le dessin, tandis que les bosses de Rouletabille sautaient—si j'ose me servir de cette expression un peu forte—sautaient aux yeux.
J'ai, parmi les papiers qui me furent remis par le jeune homme après l'affaire, un carnet où j'ai trouvé un compte rendu complet du «phénomène de la disparition de la matière de l'assassin», et des réflexions qu'il inspira à mon ami. Il est préférable, je crois, de vous soumettre ce compte rendu que de continuer à reproduire ma conversation avec Rouletabille, car j'aurais peur, dans une pareille histoire, d'ajouter un mot qui ne fût point l'expression de la plus stricte vérité.
Extrait du carnet de Joseph Rouletabille.
La nuit dernière, nuit du 29 au 30 octobre, écrit Joseph Rouletabille, je me réveille vers une heure du matin. Insomnie ou bruit du dehors? Le cri de la «Bête du Bon Dieu» retentit avec une résonance sinistre, au fond du parc. Je me lève; j'ouvre ma fenêtre. Vent froid et pluie; ténèbres opaques, silence. Je referme ma fenêtre. La nuit est encore déchirée par la bizarre clameur. Je passe rapidement un pantalon, un veston. Il fait un temps à ne pas mettre un chat dehors; qui donc, cette nuit, imite, si près du château, le miaulement du chat de la mère Agenoux? Je prends un gros gourdin, la seule arme dont je dispose, et, sans faire aucun bruit, j'ouvre ma porte.
Me voici dans la galerie; une lampe à réflecteur l'éclaire parfaitement; la flamme de cette lampe vacille comme sous l'action d'un courant d'air. Je sens le courant d'air. Je me retourne. Derrière moi, une fenêtre est ouverte, celle qui se trouve à l'extrémité de ce bout de galerie sur laquelle donnent nos chambres, à Frédéric Larsan et à moi, galerie que j'appellerai «galerie tournante» pour la distinguer de la «galerie droite», sur laquelle donne l'appartement de Mlle Stangerson. Ces deux galeries se croisent à angle droit. Qui donc a laissé cette fenêtre ouverte, ou qui vient de l'ouvrir? Je vais à la fenêtre; je me penche au dehors. À un mètre environ sous cette fenêtre, il y a une terrasse qui sert de toit à une petite pièce en encorbellement qui se trouve au rez-de-chaussée. On peut, au besoin, sauter de la fenêtre sur la terrasse, et de là, se laisser glisser dans la cour d'honneur du château. Celui qui aurait suivi ce chemin ne devait évidemment pas avoir sur lui la clef de la porte du vestibule. Mais pourquoi m'imaginer cette scène de gymnastique nocturne? À cause d'une fenêtre ouverte? Il n'y a peut-être là que la négligence d'un domestique. Je referme la fenêtre en souriant de la facilité avec laquelle je bâtis des drames avec une fenêtre ouverte. Nouveau cri de la «Bête du Bon Dieu» dans la nuit. Et puis, le silence; la pluie a cessé de frapper les vitres. Tout dort dans le château. Je marche avec des précautions infinies sur le tapis de la galerie. Arrivé au coin de la galerie droite, j'avance la tête et y jette un prudent regard. Dans cette galerie, une autre lampe à réflecteur donne une lumière éclairant parfaitement les quelques objets qui s'y trouvent, trois fauteuils et quelques tableaux pendus aux murs. Qu'est-ce que je fais là? Jamais le château n'a été aussi calme. Tout y repose. Quel est cet instinct qui me pousse vers la chambre de Mlle Stangerson? Qu'est-ce qui me conduit vers la chambre de Mlle Stangerson? Pourquoi cette voix qui crie au fond de mon être: «Va jusqu'à la chambre de Mlle Stangerson!» Je baisse les yeux sur le tapis que je foule et «je vois que mes pas, vers la chambre de Mlle Stangerson, sont conduits par des pas qui y sont déjà allés». Oui, sur ce tapis, des traces de pas ont apporté la boue du dehors et je suis ces pas qui me conduisent à la chambre de Mlle Stangerson. Horreur! Horreur! Ce sont «les pas élégants» que je reconnais, «les pas de l'assassin!» Il est venu du dehors, par cette nuit abominable. Si l'on peut descendre de la galerie par la fenêtre, grâce à la terrasse, on peut aussi y entrer.
L'assassin est là, dans le château, car les pas ne sont pas revenus. Il s'est introduit dans le château par cette fenêtre ouverte à l'extrémité de la galerie tournante; il est passé devant la chambre de Frédéric Larsan, devant la mienne, a tourné à droite, dans la galerie droite, et est entré dans la chambre de Mlle Stangerson. Je suis devant la porte de l'appartement de Mlle Stangerson, devant la porte de l'antichambre: elle est entrouverte, je la pousse sans faire entendre le moindre bruit. Je me trouve dans l'antichambre et là, sous la porte de la chambre même, je vois une barre de lumière. J'écoute. Rien! Aucun bruit, pas même celui d'une respiration. Ah! savoir ce qui se passe dans le silence qui est derrière cette porte! Mes yeux sur la serrure m'apprennent que cette serrure est fermée à clef, et la clef est en dedans. Et dire que l'assassin est peut-être là! Qu'il doit être là! S'échappera-t-il encore, cette fois? Tout dépend de moi! Du sang-froid et, surtout, pas une fausse manœuvre! «Il faut voir dans cette chambre.» Y entrerai-je par le salon de Mlle Stangerson? il me faudrait ensuite traverser le boudoir, et l'assassin se sauverait alors par la porte de la galerie, la porte devant laquelle je suis en ce moment.
«Pour moi, ce soir, il n'y a pas encore eu crime», car rien n'expliquerait le silence du boudoir! Dans le boudoir, deux gardes-malades sont installées pour passer la nuit, jusqu'à la complète guérison de Mlle Stangerson.
Puisque je suis à peu près sûr que l'assassin est là, pourquoi ne pas donner l'éveil tout de suite? L'assassin se sauvera peut-être, mais peut-être aurai-je sauvé Mlle Stangerson? Et si, par hasard, l'assassin, ce soir, n'était pas un assassin?» La porte a été ouverte pour lui livrer passage: par qui?—et a été refermée: par qui? Il est entré, cette nuit, dans cette chambre dont la porte était certainement fermée à clef à l'intérieur, «car Mlle Stangerson, tous les soirs, s'enferme avec ses gardes dans son appartement». Qui a tourné cette clef de la chambre pour laisser entrer l'assassin? Les gardes? Deux domestiques fidèles, la vieille femme de chambre et sa fille Sylvie? C'est bien improbable. Du reste, elles couchent dans le boudoir, et Mlle Stangerson, très inquiète, très prudente, m'a dit Robert Darzac, veille elle-même à sa sûreté depuis qu'elle est assez bien portante pour faire quelques pas dans son appartement—dont je ne l'ai pas encore vue sortir. Cette inquiétude et cette prudence soudaines chez Mlle Stangerson, qui avaient frappé M. Darzac, m'avaient également laissé à réfléchir. Lors du crime de la «Chambre Jaune», il ne fait point de doute que la malheureuse attendait l'assassin. L'attendait-elle encore ce soir? Mais qui donc a tourné cette clef pour ouvrir «à l'assassin qui est là»? Si c'était Mlle Stangerson «elle-même»? Car enfin elle peut redouter, elle doit redouter la venue de l'assassin et avoir des raisons pour lui ouvrir la porte, «pour être forcée de lui ouvrir la porte!» Quel terrible rendez-vous est donc celui-ci? Rendez-vous de crime? À coup sûr, pas rendez-vous d'amour, car Mlle Stangerson adore M. Darzac, je le sais. Toutes ces réflexions traversent mon cerveau comme un éclair qui n'illuminerait que des ténèbres. Ah! Savoir…
S'il y a tant de silence, derrière cette porte, c'est sans doute qu'on y a besoin de silence! Mon intervention peut être la cause de plus de mal que de bien? Est-ce que je sais? Qui me dit que mon intervention ne déterminerait pas, dans la minute, un crime? Ah! voir et savoir, sans troubler le silence!
Je sors de l'antichambre. Je vais à l'escalier central, je le descends; me voici dans le vestibule; je cours le plus silencieusement possible vers la petite chambre au rez-de-chaussée, où couche, depuis l'attentat du pavillon, le père Jacques.
«Je le trouve habillé», les yeux grands ouverts, presque hagards. Il ne semble point étonné de me voir; il me dit qu'il s'est levé parce qu'il a entendu le cri de «la Bête du Bon Dieu», et qu'il a entendu des pas, dans le parc, des pas qui glissaient devant sa fenêtre. Alors, il a regardé à la fenêtre «et il a vu passer, tout à l'heure, un fantôme noir». Je lui demande s'il a une arme. Non, il n'a plus d'arme, depuis que le juge d'instruction lui a pris son revolver. Je l'entraîne. Nous sortons dans le parc par une petite porte de derrière. Nous glissons le long du château jusqu'au point qui est juste au-dessous de la chambre de Mlle Stangerson. Là, je colle le père Jacques contre le mur, lui défends de bouger, et moi, profitant d'un nuage qui recouvre en ce moment la lune, je m'avance en face de la fenêtre, mais en dehors du carré de lumière qui en vient; «car la fenêtre est entrouverte». Par précaution? Pour pouvoir sortir plus vite par la fenêtre, si quelqu'un venait à entrer par une porte? Oh! oh! celui qui sautera par cette fenêtre aurait bien des chances de se rompre le cou! Qui me dit que l'assassin n'a pas une corde? Il a dû tout prévoir… Ah! savoir ce qui se passe dans cette chambre!… connaître le silence de cette chambre!… Je retourne au père Jacques et je prononce un mot, à son oreille: «Échelle». Dès l'abord, j'ai bien pensé à l'arbre qui, huit jours auparavant m'a déjà servi d'observatoire, mais j'ai aussitôt constaté que la fenêtre est entrouverte de telle sorte que je ne puis rien voir, cette fois-ci, en montant dans l'arbre, de ce qui se passe dans la chambre. Et puis non seulement je veux voir, mais pouvoir entendre et… agir…
Le père Jacques, très agité, presque tremblant, disparaît un instant et revient, sans échelle, me faisant, de loin, de grands signes avec ses bras pour que je le rejoigne au plus tôt. Quand je suis près de lui: «Venez!» me souffle-t-il.
Il me fait faire le tour du château par le donjon. Arrivé là, il me dit:
«J'étais allé chercher mon échelle dans la salle basse du donjon, qui nous sert de débarras, au jardinier et à moi; la porte du donjon était ouverte et l'échelle n'y était plus. En sortant, sous le clair de lune, voilà où je l'ai aperçue!»
Et il me montrait, à l'autre extrémité du château, une échelle appuyée contre les «corbeaux» qui soutenaient la terrasse, au-dessous de la fenêtre que j'avais trouvée ouverte. La terrasse m'avait empêché de voir l'échelle… grâce à cette échelle, il était extrêmement facile de pénétrer dans la galerie tournante du premier étage, et je ne doutai plus que ce fût là le chemin pris par l'inconnu.
Nous courons à l'échelle; mais, au moment de nous en emparer, le père Jacques me montre la porte entrouverte de la petite pièce du rez-de-chaussée qui est placée en encorbellement à l'extrémité de cette aile droite du château, et qui a pour plafond cette terrasse dont j'ai parlé. Le père Jacques pousse un peu la porte, regarde à l'intérieur, et me dit, dans un souffle.
«Il n'est pas là!—Qui?—le garde!»
La bouche encore une fois à mon oreille: «Vous savez bien que le garde couche dans cette pièce, depuis qu'on fait des réparations au donjon!…» et, du même geste significatif, il me montre la porte entrouverte, l'échelle, la terrasse et la fenêtre, que j'ai tout à l'heure refermée, de la galerie tournante.
Quelles furent mes pensées alors? Avais-je le temps d'avoir des pensées? Je «sentais», plus que je ne pensais…
Évidemment, sentais-je, «si le garde est là-haut dans la chambre» (je dis: «si», car je n'ai, en ce moment, en dehors de cette échelle, et de cette chambre du garde déserte, aucun indice qui me permette même de soupçonner le garde), s'il y est, il a été obligé de passer par cette échelle et par cette fenêtre, car les pièces qui se trouvent derrière sa nouvelle chambre, étant occupées par le ménage du maître d'hôtel et de la cuisinière, et par les cuisines, lui ferment le chemin du vestibule et de l'escalier, à l'intérieur du château… «si c'est le garde qui a passé par là», il lui aura été facile, sous quelque prétexte, hier soir, d'aller dans la galerie et de veiller à ce que cette fenêtre soit simplement poussée à l'intérieur, les panneaux joints, de telle sorte qu'il n'ait plus, de l'extérieur, qu'à appuyer dessus pour que la fenêtre s'ouvre et qu'il puisse sauter dans la galerie. Cette nécessité de la fenêtre non fermée à l'intérieur restreint singulièrement le champ des recherches sur la personnalité de l'assassin. Il faut que l'assassin «soit de la maison»; à moins qu'il n'ait un complice, auquel je ne crois pas…; à moins… à moins que Mlle Stangerson «elle-même» ait veillé à ce que cette fenêtre ne soit point fermée de l'intérieur…
«Mais quel serait donc ce secret effroyable qui ferait que Mlle Stangerson serait dans la nécessité de supprimer les obstacles qui la séparent de son assassin?»
J'empoigne l'échelle et nous voici repartis sur les derrières du château. La fenêtre de la chambre est toujours entrouverte; les rideaux sont tirés, mais ne se rejoignent point; ils laissent passer un grand rai de lumière, qui vient s'allonger sur la pelouse à mes pieds. Sous la fenêtre de la chambre j'applique mon échelle. Je suis à peu près sûr de n'avoir fait aucun bruit. «Et, pendant que le père Jacques reste au pied de l'échelle», je gravis l'échelle, moi, tout doucement, tout doucement, avec mon gourdin. Je retiens ma respiration; je lève et pose les pieds avec des précautions infinies. Soudain, un gros nuage, et une nouvelle averse. Chance. Mais, tout à coup, le cri sinistre de la «Bête du Bon Dieu» m'arrête au milieu de mon ascension. Il me semble que ce cri vient d'être poussé derrière moi, à quelques mètres. Si ce cri était un signal! Si quelque complice de l'homme m'avait vu, sur mon échelle. Ce cri appelle peut-être l'homme à la fenêtre! Peut-être!… Malheur, «l'homme est à la fenêtre! Je sens sa tête au-dessus de moi; j'entends son souffle. Et moi, je ne puis le regarder; le plus petit mouvement de ma tête, et je suis perdu! Va-t-il me voir? Va-t-il, dans la nuit, baisser la tête? Non!… il s'en va… il n'a rien vu… je le sens, plus que je ne l'entends, marcher, à pas de loup, dans la chambre; et je gravis encore quelques échelons. Ma tête est à la hauteur de la pierre d'appui de la fenêtre; mon front dépasse cette pierre; mes yeux, entre les rideaux, voient.
L'homme est là, assis au petit bureau de Mlle Stangerson, et il écrit. Il me tourne le dos. Il a une bougie devant lui; mais, comme il est penché sur la flamme de cette bougie, la lumière projette des ombres qui me le déforment. Je ne vois qu'un dos monstrueux, courbé.
Chose stupéfiante: Mlle Stangerson n'est pas là! Son lit n'est pas défait. Où donc couche-t-elle, cette nuit? Sans doute dans la chambre à côté, avec ses femmes. Hypothèse. Joie de trouver l'homme seul. Tranquillité d'esprit pour préparer le traquenard.
Mais qui est donc cet homme qui écrit là, sous mes yeux, installé à ce bureau comme s'il était chez lui? S'il n'y avait point «les pas de l'assassin» sur le tapis de la galerie, s'il n'y avait pas eu la fenêtre ouverte, s'il n'y avait pas eu, sous cette fenêtre, l'échelle, je pourrais être amené à penser que cet homme a le droit d'être là et qu'il s'y trouve normalement à la suite de causes normales que je ne connais pas encore. Mais il ne fait point de doute que cet inconnu mystérieux est l'homme de la «Chambre Jaune», celui dont Mlle Stangerson est obligée, sans le dénoncer, de subir les coups assassins. Ah! voir sa figure! Le surprendre! Le prendre!
Si je saute dans la chambre en ce moment, «il» s'enfuit ou par l'antichambre ou par la porte à droite qui donne sur le boudoir. Par là, traversant le salon, il arrive à la galerie et je le perds. Or, je le tiens; encore cinq minutes, et je le tiens, mieux que si je l'avais dans une cage… Qu'est-ce qu'il fait là, solitaire, dans la chambre de Mlle Stangerson? Qu'écrit-il? À qui écrit-il?… Descente. L'échelle par terre. Le père Jacques me suit. Rentrons au château. J'envoie le père Jacques éveiller M. Stangerson. Il doit m'attendre chez M. Stangerson, et ne lui rien dire de précis avant mon arrivée. Moi, je vais aller éveiller Frédéric Larsan. Gros ennui pour moi. J'aurais voulu travailler seul et avoir toute l'aubaine de l'affaire, au nez de Larsan endormi. Mais le père Jacques et M. Stangerson sont des vieillards et moi, je ne suis peut-être pas assez développé. Je manquerais peut-être de force… Larsan, lui, a l'habitude de l'homme que l'on terrasse, que l'on jette par terre, que l'on relève, menottes aux poignets. Larsan m'ouvre, ahuri, les yeux gonflés de sommeil, prêt à m'envoyer promener, ne croyant nullement à mes imaginations de petit reporter. Il faut que je lui affirme que «l'homme est là!»
«C'est bizarre, dit-il, je croyais l'avoir quitté cet après-midi, à Paris!»
Il se vêt hâtivement et s'arme d'un revolver. Nous nous glissons dans la galerie.
Larsan me demande:
«Où est-il?
—Dans la chambre de Mlle Stangerson.
—Et Mlle Stangerson?
—Elle n'est pas dans sa chambre!
—Allons-y!
—N'y allez pas! L'homme, à la première alerte, se sauvera… il a trois chemins pour cela… la porte, la fenêtre, le boudoir où se trouvent les femmes…
—Je tirerai dessus…
—Et si vous le manquez? Si vous ne faites que le blesser? Il s'échappera encore… Sans compter que, lui aussi, est certainement armé… Non, laissez-moi diriger l'expérience, et je réponds de tout…
—Comme vous voudrez», me dit-il avec assez de bonne grâce.
Alors, après m'être assuré que toutes les fenêtres des deux galeries sont hermétiquement closes, je place Frédéric Larsan à l'extrémité de la galerie tournante, devant cette fenêtre que j'ai trouvée ouverte et que j'ai refermée. Je dis à Fred:
«Pour rien au monde, vous ne devez quitter ce poste, jusqu'au moment où je vous appellerai… Il y a cent chances sur cent pour que l'homme revienne à cette fenêtre et essaye de se sauver par là, quand il sera poursuivi, car c'est par là qu'il est venu et par là qu'il a préparé sa fuite. Vous avez un poste dangereux…
—Quel sera le vôtre? demanda Fred.
—Moi, je sauterai dans la chambre, et je vous rabattrai l'homme!
—Prenez mon revolver, dit Fred, je prendrai votre bâton.
—Merci, fis-je, vous êtes un brave homme»
Et j'ai pris le revolver de Fred. J'allais être seul avec l'homme, là-bas, qui écrivait dans la chambre, et vraiment ce revolver me faisait plaisir.
Je quittai donc Fred, l'ayant posté à la fenêtre 5 sur le plan, et je me dirigeai, toujours avec la plus grande précaution, vers l'appartement de M. Stangerson, dans l'aile gauche du château. Je trouvai M. Stangerson avec le père Jacques, qui avait observé la consigne, se bornant à dire à son maître qu'il lui fallait s'habiller au plus vite. Je mis alors M. Stangerson, en quelques mots, au courant de ce qui se passait. Il s'arma, lui aussi, d'un revolver, me suivit et nous fûmes aussitôt dans la galerie tous trois. Tout ce qui vient de se passer, depuis que j'avais vu l'assassin assis devant le bureau, avait à peine duré dix minutes. M. Stangerson voulait se précipiter immédiatement sur l'assassin et le tuer: c'était bien simple. Je lui fis entendre qu'avant tout il ne fallait pas risquer, «en voulant le tuer, de le manquer vivant».
Quand je lui eus juré que sa fille n'était pas dans la chambre et qu'elle ne courait aucun danger, il voulut bien calmer son impatience et me laisser la direction de l'événement. Je dis encore au père Jacques et à M. Stangerson qu'ils ne devaient venir à moi que lorsque je les appellerais ou lorsque je tirerais un coup de revolver «et j'envoyai le père Jacques se placer» devant la fenêtre située à l'extrémité de la galerie droite. (La fenêtre est marquée du chiffre 2 sur mon plan.) J'avais choisi ce poste pour le père Jacques parce que j'imaginais que l'assassin, traqué à sa sortie de la chambre, se sauvant à travers la galerie pour rejoindre la fenêtre qu'il avait laissée ouverte, et voyant, tout à coup, en arrivant au carrefour des galeries, devant cette dernière fenêtre, Larsan gardant la galerie tournante, continuerait son chemin dans la galerie droite. Là, il rencontrerait le père Jacques, qui l'empêcherait de sauter dans le parc par la fenêtre qui ouvrait à l'extrémité de la galerie droite. C'est ainsi, certainement, qu'en une telle occurrence devait agir l'assassin s'il connaissait les lieux (et cette hypothèse ne faisait point de doute pour moi). Sous cette fenêtre, en effet, se trouvait extérieurement une sorte de contrefort. Toutes les autres fenêtres des galeries donnaient à une telle hauteur sur des fossés qu'il était à peu près impossible de sauter par là sans se rompre le cou. Portes et fenêtres étaient bien et solidement fermées, y compris la porte de la chambre de débarras, à l'extrémité de la galerie droite: Je m'en étais rapidement assuré.
Donc, après avoir indiqué comme je l'ai dit, son poste au père Jacques «et l'y avoir vu», je plaçai M. Stangerson devant le palier de l'escalier, non loin de la porte de l'antichambre de sa fille. Tout faisait prévoir que, dès lors que je traquais l'assassin dans la chambre, celui-ci se sauverait par l'antichambre plutôt que par le boudoir où se trouvaient les femmes et dont la porte avait dû être fermée par Mlle Stangerson elle-même, si, comme je le pensais, elle s'était réfugiée dans ce boudoir «pour ne pas voir l'assassin qui allait venir chez elle!» Quoi qu'il en fût, il retombait toujours dans la galerie «où mon monde l'attendait à toutes les issues possibles».
Arrivé là, il voit à sa gauche, presque sur lui, M. Stangerson; il se sauve alors à droite, vers la galerie tournante, «ce qui est le chemin, du reste, de sa fuite préparée». À l'intersection des deux galeries il aperçoit à la fois, comme je l'explique plus haut, à sa gauche, Frédéric Larsan au bout de la galerie tournante, et en face le père Jacques, au bout de la galerie droite. M. Stangerson et moi, nous arrivons par derrière. Il est à nous! Il ne peut plus nous échapper!… Ce plan me paraissait le plus sage, le plus sûr «et le plus simple». Si nous avions pu directement placer quelqu'un de nous derrière la porte du boudoir de Mlle Stangerson qui ouvrait sur la chambre à coucher, peut-être eût-il paru plus simple «à certains qui ne réfléchissent pas» d'assiéger directement les deux portes de la pièce où se trouvait l'homme, celle du boudoir et celle de l'antichambre; mais nous ne pouvions pénétrer dans le boudoir que par le salon, dont la porte avait été fermée à l'intérieur par les soins inquiets de Mlle Stangerson. Et ainsi, ce plan, qui serait venu à l'intellect d'un sergent de ville quelconque, se trouvait impraticable. Mais moi, qui suis obligé de réfléchir, je dirai que, même si j'avais eu la libre disposition du boudoir, j'aurais maintenu mon plan tel que je viens de l'exposer; car tout autre plan d'attaque direct par chacune des portes de la chambre «nous séparait les uns des autres au moment de la lutte avec l'homme», tandis que mon plan «réunissait tout le monde pour l'attaque», à un endroit que j'avais déterminé avec une précision quasi mathématique. Cet endroit était l'intersection des deux galeries.
Ayant ainsi placé mon monde, je ressortis du château, courus à mon échelle, la réappliquai contre le mur et, le revolver au poing, je grimpai.
Que si quelques-uns sourient de tant de précautions préalables, je les renverrai au mystère de la «Chambre Jaune» et à toutes les preuves que nous avions de la fantastique astuce de l'assassin; et aussi, que si quelques-uns trouvent bien méticuleuses toutes mes observations dans un moment où l'on doit être entièrement pris par la rapidité du mouvement, de la décision et de l'action, je leur répliquerai que j'ai voulu longuement et complètement rapporter ici toutes les dispositions d'un plan d'attaque conçu et exécuté aussi rapidement qu'il est lent à se dérouler sous ma plume. J'ai voulu cette lenteur et cette précision pour être certain de ne rien omettre des conditions dans lesquelles se produisit l'étrange phénomène qui, jusqu'à nouvel ordre et naturelle explication, me semble devoir prouver mieux que toutes les théories du professeur Stangerson, «la dissociation de la matière», je dirai même la dissociation «instantanée» de la matière.
Extrait du carnet de Joseph Rouletabille (suite).
Me voici de nouveau à la pierre de la fenêtre, continue Rouletabille, et de nouveau ma tête dépasse cette pierre; entre les rideaux dont la disposition n'a pas bougé, je m'apprête à regarder, anxieux de savoir dans quelle attitude je vais trouver l'assassin. S'il pouvait me tourner le dos! S'il pouvait être encore à cette table, en train d'écrire… Mais peut-être… peut-être n'est-il plus là!… Et comment se serait-il enfui?… Est-ce que je n'ai pas son échelle»?… Je fais appel à tout mon sang-froid. J'avance encore la tête. Je regarde: il est là; je revois son dos monstrueux, déformé par les ombres projetées par la bougie. Seulement, «il» n'écrit plus et la bougie n'est plus sur le petit bureau. La bougie est sur le parquet devant l'homme courbé au-dessus d'elle. Position bizarre, mais qui me sert. Je retrouve ma respiration. Je monte encore. Je suis aux derniers échelons; ma main gauche saisit l'appui de la fenêtre; au moment de réussir je sens mon cœur battre à coups précipités. Je mets mon revolver entre mes dents. Ma main droite maintenant tient aussi l'appui de la fenêtre. Un mouvement nécessairement un peu brusque, un rétablissement sur les poignets et je vais être sur la fenêtre… Pourvu que l'échelle!… C'est ce qui arrive… je suis dans la nécessité de prendre un point d'appui un peu fort sur l'échelle et mon pied n'a point plutôt quitté celle-ci que je sens qu'elle bascule. Elle racle le mur et s'abat… Mais déjà mes genoux touchent la pierre… Avec une rapidité que je crois sans égale, je me dresse debout sur la pierre… Mais plus rapide que moi a été l'assassin… Il a entendu le raclement de l'échelle contre le mur et j'ai vu tout à coup le dos monstrueux se soulever, l'homme se dresser, se retourner… J'ai vu sa tête… ai-je bien vu sa tête?… La bougie était sur le parquet et n'éclairait suffisamment que ses jambes. À partir de la hauteur de la table, il n'y avait guère dans la chambre que des ombres, que de la nuit… J'ai vu une tête chevelue, barbue… Des yeux de fou; une face pâle qu'encadraient deux larges favoris; la couleur, autant que je pouvais dans cette seconde obscure distinguer, la couleur… en était rousse… à ce qu'il m'est apparu… à ce que j'ai pensé… Je ne connaissais point cette figure. Ce fut, en somme, la sensation principale que je reçus de cette image entrevue dans des ténèbres vacillantes… Je ne connaissais pas cette figure «ou, tout au moins, je ne la reconnaissais pas»!
Ah! Maintenant, il fallait faire vite!… il fallait être le vent! la tempête!… la foudre! Mais hélas… hélas! «il y avait des mouvements nécessaires…» Pendant que je faisais les mouvements nécessaires de rétablissement sur les poignets, du genou sur la pierre, de mes pieds sur la pierre… l'homme qui m'avait aperçu à la fenêtre avait bondi, s'était précipité comme je l'avais prévu sur la porte de l'antichambre, avait eu le temps de l'ouvrir et fuyait. Mais déjà j'étais derrière lui revolver au poing. Je hurlai: «À moi!»
Comme une flèche j'avais traversé la chambre et cependant j'avais pu voir qu'«il y avait une lettre sur la table». Je rattrapai presque l'homme dans l'antichambre, car le temps qu'il lui avait fallu pour ouvrir la porte lui avait au moins pris une seconde. Je le touchai presque; il me colla sur le nez la porte qui donne de l'antichambre sur la galerie… Mais j'avais des ailes, je fus dans la galerie à trois mètres de lui… M. Stangerson et moi le poursuivîmes à la même hauteur. L'homme avait pris, toujours comme je l'avais prévu, la galerie à sa droite, c'est-à-dire le chemin préparé de sa fuite… «À moi, Jacques! À moi, Larsan!» m'écriai-je. Il ne pouvait plus nous échapper! Je poussai une clameur de joie, de victoire sauvage… L'homme parvint à l'intersection des deux galeries à peine deux secondes avant nous et la rencontre que j'avais décidée, le choc fatal qui devait inévitablement se produire, eut lieu! Nous nous heurtâmes tous à ce carrefour: M. Stangerson et moi venant d'un bout de la galerie droite, le père Jacques venant de l'autre bout de cette même galerie et Frédéric Larsan venant de la galerie tournante. Nous nous heurtâmes jusqu'à tomber…
«Mais l'homme n'était pas là!»
Nous nous regardions avec des yeux stupides, des yeux d'épouvante, devant cet «irréel»: «l'homme n'était pas là!»
Où est-il? Où est-il? Où est-il?… Tout notre être demandait: «Où est-il?»
«Il est impossible qu'il se soit enfui! m'écriai-je dans une colère plus grande que mon épouvante!
—Je le touchais, s'exclama Frédéric Larsan.
—Il était là, j'ai senti son souffle dans la figure! faisait le père Jacques.
—Nous le touchions!» répétâmes-nous, M. Stangerson et moi.
Où est-il? Où est-il? Où est-il?…
Nous courûmes comme des fous dans les deux galeries; nous visitâmes portes et fenêtres; elles étaient closes, hermétiquement closes… On n'avait pas pu les ouvrir, puisque nous les trouvions fermées… Et puis, est-ce que cette ouverture d'une porte ou d'une fenêtre par cet homme, ainsi traqué, sans que nous ayons pu apercevoir son geste, n'eût pas été plus inexplicable encore que la disparition de l'homme lui-même?
Où est-il? Où est-il?… Il n'a pu passer par une porte, ni par une fenêtre, ni par rien. Il n'a pu passer à travers nos corps!…
J'avoue que, dans le moment, je fus anéanti. Car, enfin, il faisait clair dans la galerie, et dans cette galerie il n'y avait ni trappe, ni porte secrète dans les murs, ni rien où l'on pût se cacher. Nous remuâmes les fauteuils et soulevâmes les tableaux. Rien! Rien! Nous aurions regardé dans une potiche, s'il y avait eu une potiche!
Mlle Mathilde Stangerson apparut sur le seuil de son antichambre, continue toujours le carnet de Rouletabille. Nous étions presque à sa porte, dans cette galerie où venait de se passer l'incroyable phénomène. Il y a des moments où l'on sent sa cervelle fuir de toutes parts. Une balle dans la tête, un crâne qui éclate, le siège de la logique assassiné, la raison en morceaux… tout cela était sans doute comparable à la sensation, qui m'épuisait, «qui me vidait», du déséquilibre de tout, de la fin de mon moi pensant, pensant avec ma pensée d'homme! La ruine morale d'un édifice rationnel, doublé de la ruine réelle de la vision physiologique, alors que les yeux voient toujours clair, quel coup affreux sur le crâne!
Heureusement, Mlle Mathilde Stangerson apparut sur le seuil de son antichambre. Je la vis; et ce fut une diversion à ma pensée en chaos… Je la respirai… «je respirai son parfum de la dame en noir… Chère dame en noir, chère dame en noir» que je ne reverrai jamais plus! Mon Dieu! dix ans de ma vie, la moitié de ma vie pour revoir la dame en noir! Mais, hélas! Je ne rencontre plus, de temps en temps, et encore!… et encore!… que le parfum, à peu près le parfum dont je venais respirer la trace, sensible pour moi seul, dans le parloir de ma jeunesse!… c'est cette réminiscence aiguë de ton cher parfum, dame en noir, qui me fit aller vers celle-ci que voilà tout en blanc, et si pâle, si pâle, et si belle sur le seuil de la «galerie inexplicable»! Ses beaux cheveux dorés relevés sur la nuque laissent voir l'étoile rouge de sa tempe, la blessure dont elle faillit mourir… Quand je commençais seulement à prendre ma raison par le bon bout, dans cette affaire, j'imaginais que, la nuit du mystère de la «Chambre Jaune», Mlle Stangerson portait les cheveux en bandeaux… «Mais, avant mon entrée dans la «Chambre Jaune», comment aurais-je raisonné sans la chevelure aux bandeaux»?
Et maintenant, je ne raisonne plus du tout, depuis le fait de la «galerie inexplicable»; je suis là, stupide, devant l'apparition de Mlle Stangerson, pâle et si belle. Elle est vêtue d'un peignoir d'une blancheur de rêve. On dirait une apparition, un doux fantôme. Son père la prend dans ses bras, l'embrasse avec passion, semble la reconquérir une fois de plus, puisqu'une fois de plus elle eût pu, pour lui, être perdue! Il n'ose l'interroger… Il l'entraîne dans sa chambre où nous les suivons… car, enfin, il faut savoir!… La porte du boudoir est ouverte… Les deux visages épouvantés des gardes-malades sont penchés vers nous… «Mlle Stangerson demande ce que signifie tout ce bruit.» «Voilà, dit-elle, c'est bien simple!…»—Comme c'est simple! comme c'est simple!—… Elle a eu l'idée de ne pas dormir cette nuit dans sa chambre, de se coucher dans la même pièce que les gardes-malades, dans le boudoir… Et elle a fermé, sur elles trois, la porte du boudoir… Elle a, depuis la nuit criminelle, des craintes, des peurs soudaines fort compréhensibles, n'est-ce pas?… Qui comprendra pourquoi, cette nuit justement «où il devait revenir», elle s'est enfermée par un «hasard» très heureux avec ses femmes? Qui comprendra pourquoi elle repousse la volonté de M. Stangerson de coucher dans le salon de sa fille, puisque sa fille a peur? Qui comprendra pourquoi la lettre, qui était tout à l'heure sur la table de la chambre, «n'y est plus»!… Celui qui comprendra cela dira: Mlle Stangerson savait que l'assassin devait revenir… elle ne pouvait l'empêcher de revenir… elle n'a prévenu personne parce qu'il faut que l'assassin reste inconnu… inconnu de son père, inconnu de tous… excepté de Robert Darzac. Car M. Darzac doit le connaître maintenant… Il le connaissait peut-être avant! Se rappeler la phrase du jardin de l'Élysée: «Me faudra-t-il, pour vous avoir, commettre un crime?» Contre qui, le crime, sinon «contre l'obstacle», contre l'assassin? Se rappeler encore cette phrase de M. Darzac en réponse à ma question: «Cela ne vous déplairait-il point que je découvre l'assassin?—Ah! Je voudrais le tuer de ma main!» Et je lui ai répliqué: «Vous n'avez pas répondu à ma question!» Ce qui était vrai. En vérité, en vérité, M. Darzac connaît si bien l'assassin qu'il a peur que je le découvre, «tout en voulant le tuer». Il n'a facilité mon enquête que pour deux raisons: d'abord parce que je l'y ai forcé; ensuite, pour mieux veiller sur elle…
Je suis dans la chambre… dans sa chambre… je la regarde, elle… et je regarde aussi la place où était la lettre tout à l'heure… Mlle Stangerson s'est emparée de la lettre; cette lettre était pour elle, évidemment… évidemment… Ah! comme la malheureuse tremble… Elle tremble au récit fantastique que son père lui fait de la présence de l'assassin dans sa chambre et de la poursuite dont il a été l'objet… Mais il est visible… il est visible qu'elle n'est tout à fait rassurée que lorsqu'on lui affirme que l'assassin, par un sortilège inouï, a pu nous échapper.
Et puis il y a un silence… Quel silence!… Nous sommes tous là, à «la» regarder… Son père, Larsan, le père Jacques et moi… Quelles pensées roulent dans ce silence autour d'elle?… Après l'événement de ce soir, après le mystère de la «galerie inexplicable», après cette réalité prodigieuse de l'installation de l'assassin dans sa chambre, à elle, il me semble que toutes les pensées, toutes, depuis celles qui se traînent sous le crâne du père Jacques, jusqu'à celles qui «naissent» sous le crâne de M. Stangerson, toutes pourraient se traduire par ces mots qu'on lui adresserait, à elle: «Oh! toi qui connais le mystère, explique-le-nous, et nous te sauverons peut-être!» Ah! comme je voudrais la sauver… d'elle-même, et de l'autre!… J'en pleure… Oui, je sens mes yeux se remplir de larmes devant tant de misère si horriblement cachée.
Elle est là, celle qui a le parfum de «la dame en noir»… je la vois enfin, chez elle, dans sa chambre, dans cette chambre où elle n'a pas voulu me recevoir… dans cette chambre «où elle se tait», où elle continue de se taire. Depuis l'heure fatale de la «Chambre Jaune», nous tournons autour de cette femme invisible et muette pour savoir ce qu'elle sait. Notre désir, notre volonté de savoir doivent lui être un supplice de plus. Qui nous dit que, si «nous apprenons», la connaissance de «son» mystère ne sera pas le signal d'un drame plus épouvantable que ceux qui se sont déjà déroulés ici? Qui nous dit qu'elle n'en mourra pas? Et cependant, elle a failli mourir… et nous ne savons rien… Ou plutôt il y en a qui ne savent rien… mais moi… si je savais «qui», je saurais tout… Qui? qui? qui?… et ne sachant pas qui, je dois me taire, par pitié pour elle, car il ne fait point de doute qu'elle sait, elle, comment «il» s'est enfui, lui, de la «Chambre Jaune», et cependant elle se tait. Pourquoi parlerais-je? Quand je saurai qui, «je lui parlerai, à lui!»
Elle nous regarde maintenant… mais de loin… comme si nous n'étions pas dans sa chambre… M. Stangerson rompt le silence. M. Stangerson déclare que, désormais, il ne quittera plus l'appartement de sa fille. C'est en vain que celle-ci veut s'opposer à cette volonté formelle, M. Stangerson tient bon. Il s'y installera dès cette nuit même, dit-il. Sur quoi, uniquement occupé de la santé de sa fille, il lui reproche de s'être levée… puis il lui tient soudain de petits discours enfantins… Il lui sourit… il ne sait plus beaucoup ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait… L'illustre professeur perd la tête… Il répète des mots sans suite qui attestent le désarroi de son esprit… celui du nôtre n'est guère moindre. Mlle Stangerson dit alors, avec une voix si douloureuse, ces simples mots: «Mon père! mon père!» que celui-ci éclate en sanglots. Le père Jacques se mouche et Frédéric Larsan, lui-même, est obligé de se détourner pour cacher son émotion. Moi, je n'en peux plus… je ne pense plus, je ne sens plus, je suis au-dessous du végétal. Je me dégoûte.
C'est la première fois que Frédéric Larsan se trouve, comme moi, en face de Mlle Stangerson, depuis l'attentat de la «Chambre Jaune». Comme moi, il avait insisté pour pouvoir interroger la malheureuse; mais, pas plus que moi, il n'avait été reçu. À lui comme à moi, on avait toujours fait la même réponse: Mlle Stangerson était trop faible pour nous recevoir, les interrogatoires du juge d'instruction la fatiguaient suffisamment, etc… Il y avait là une mauvaise volonté évidente à nous aider dans nos recherches qui, «moi», ne me surprenait pas, mais qui étonnait toujours Frédéric Larsan. Il est vrai que Frédéric Larsan et moi avons une conception du crime tout à fait différente…
… Ils pleurent… Et je me surprends encore à répéter au fond de moi: La sauver!… la sauver malgré elle! la sauver sans la compromettre! La sauver sans qu'«il» parle! Qui: «il?»—«Il», l'assassin… Le prendre et lui fermer la bouche!… Mais M. Darzac l'a fait entendre: «pour lui fermer la bouche, il faut le tuer!» Conclusion logique des phrases échappées à M. Darzac. Ai-je le droit de tuer l'assassin de Mlle Stangerson? Non!… Mais qu'il m'en donne seulement l'occasion. Histoire de voir s'il est bien, réellement, en chair et en os! Histoire de voir son cadavre, puisqu'on ne peut saisir son corps vivant!
Ah! comment faire comprendre à cette femme, qui ne nous regarde même pas, qui est toute à son effroi et à la douleur de son père, que je suis capable de tout pour la sauver… Oui… oui… je recommencerai à prendre ma raison par le bon bout et j'accomplirai des prodiges…
Je m'avance vers elle… je veux parler, je veux la supplier d'avoir confiance en moi… je voudrais lui faire entendre par quelques mots, compris d'elle seule et de moi, que je sais comment son assassin est sorti de la «Chambre Jaune», que j'ai deviné la moitié de son secret… et que je la plains, elle, de tout mon cœur… Mais déjà son geste nous prie de la laisser seule, exprime la lassitude, le besoin de repos immédiat… M. Stangerson nous demande de regagner nos chambres, nous remercie, nous renvoie… Frédéric Larsan et moi saluons, et, suivis du père Jacques, nous regagnons la galerie. J'entends Frédéric Larsan qui murmure: «Bizarre! bizarre!…» Il me fait signe d'entrer dans sa chambre. Sur le seuil, il se retourne vers le père Jacques. Il lui demande:
«Vous l'avez bien vu, vous?
—Qui?
—L'homme!
—Si je l'ai vu!… Il avait une large barbe rousse, des cheveux roux…
—C'est ainsi qu'il m'est apparu, à moi, fis-je.
—Et à moi aussi», dit Frédéric Larsan.
Le grand Fred et moi nous sommes seuls, maintenant, à parler de la chose, dans sa chambre. Nous en parlons une heure, retournant l'affaire dans tous les sens. Il est clair que Fred, aux questions qu'il me pose, aux explications qu'il me donne, est persuadé—malgré ses yeux, malgré mes yeux, malgré tous les yeux—que l'homme a disparu par quelque passage secret de ce château qu'il connaissait.
«Car il connaît le château, me dit-il; il le connaît bien…
—C'est un homme de taille plutôt grande, bien découplé…
—Il a la taille qu'il faut… murmure Fred…
—Je vous comprends, dis-je… mais comment expliquez-vous la barbe rousse, les cheveux roux?
—Trop de barbe, trop de cheveux… Des postiches, indique Frédéric Larsan.
—C'est bientôt dit… Vous êtes toujours occupé par la pensée de Robert Darzac… Vous ne pourrez donc vous en débarrasser jamais?… Je suis sûr, moi, qu'il est innocent…
—Tant mieux! Je le souhaite… mais vraiment tout le condamne… Vous avez remarqué les pas sur le tapis?… Venez les voir…
—Je les ai vus… Ce sont «les pas élégants» du bord de l'étang.
—Ce sont les pas de Robert Darzac; le nierez-vous?
—Évidemment, on peut s'y méprendre…
—Avez-vous remarqué que la trace de ces pas «ne revient pas»? Quand l'homme est sorti de la chambre, poursuivi par nous tous, ses pas n'ont point laissé de traces…
—L'homme était peut-être dans la chambre «depuis des heures». La boue de ses bottines a séché et il glissait avec une telle rapidité sur la pointe de ses bottines… On le voyait fuir, l'homme… on ne l'entendait pas…»
Soudain, j'interromps ces propos sans suite, sans logique, indignes de nous. Je fais signe à Larsan d'écouter:
«Là, en bas… on ferme une porte…»
Je me lève; Larsan me suit; nous descendons au rez-de-chaussée du château; nous sortons du château. Je conduis Larsan à la petite pièce en encorbellement dont la terrasse donne sous la fenêtre de la galerie tournante. Mon doigt désigne cette porte fermée maintenant, ouverte tout à l'heure, sous laquelle filtre de la lumière.
«Le garde! dit Fred.
—Allons-y!» lui soufflai-je…
Et, décidé, mais décidé à quoi, le savais-je? décidé à croire que le garde est le coupable? l'affirmerais-je? je m'avance contre la porte, et je frappe un coup brusque.
Certains penseront que ce retour à la porte du garde est bien tardif… et que notre premier devoir à tous, après avoir constaté que l'assassin nous avait échappé dans la galerie, était de le rechercher partout ailleurs, autour du château, dans le parc… Partout…
Si l'on nous fait une telle objection, nous n'avons pour y répondre que ceci: c'est que l'assassin était disparu de telle sorte de la galerie «que nous avons réellement pensé qu'il n'était plus nulle part»! Il nous avait échappé quand nous avions tous la main dessus, quand nous le touchions presque… nous n'avions plus aucun ressort pour nous imaginer que nous pourrions maintenant le découvrir dans le mystère de la nuit et du parc. Enfin, je vous ai dit de quel coup cette disparition m'avait choqué le crâne!
… Aussitôt que j'eus frappé, la porte s'ouvrit; le garde nous demanda d'une voix calme ce que nous voulions. Il était en chemise «et il allait se mettre au lit»; le lit n'était pas encore défait…
Nous entrâmes; je m'étonnai.
«Tiens! vous n'êtes pas encore couché?…
—Non! répondit-il d'une voix rude… J'ai été faire une tournée dans le parc et dans les bois… J'en reviens… Maintenant, j'ai sommeil… bonsoir!…
—Écoutez, fis-je… Il y avait tout à l'heure, auprès de votre fenêtre, une échelle…
—Quelle échelle? Je n'ai pas vu d'échelle!… Bonsoir!»
Et il nous mit à la porte tout simplement.
Dehors, je regardai Larsan. Il était impénétrable.
«Eh bien? fis-je…
—Eh bien? répéta Larsan…
—Cela ne vous ouvre-t-il point des horizons?»
Sa mauvaise humeur était certaine. En rentrant au château, je l'entendis qui bougonnait:
«Il serait tout à fait, mais tout à fait étrange que je me fusse trompé à ce point!…»
Et, cette phrase, il me semblait qu'il l'avait plutôt prononcée à mon adresse qu'il ne se la disait à lui-même.
Il ajouta:
«Dans tous les cas, nous serons bientôt fixés… Ce matin il fera jour.»
Extrait du carnet de Joseph Rouletabille (suite).
Nous nous quittâmes sur le seuil de nos chambres après une mélancolique poignée de mains. J'étais heureux d'avoir fait naître quelque soupçon de son erreur dans cette cervelle originale, extrêmement intelligente, mais antiméthodique. Je ne me couchai point. J'attendis le petit jour et je descendis devant le château. J'en fis le tour en examinant toutes les traces qui pouvaient en venir ou y aboutir. Mais elles étaient si mêlées et si confuses que je ne pus rien en tirer. Du reste, je tiens ici à faire remarquer que je n'ai point coutume d'attacher une importance exagérée aux signes extérieurs que laisse le passage d'un crime. Cette méthode, qui consiste à conclure au criminel d'après les traces de pas, est tout à fait primitive. Il y a beaucoup de traces de pas qui sont identiques, et c'est tout juste s'il faut leur demander une première indication qu'on ne saurait, en aucun cas, considérer comme une preuve.
Quoi qu'il en soit, dans le grand désarroi de mon esprit, je m'en étais donc allé dans la cour d'honneur et m'étais penché sur les traces, sur toutes les traces qui étaient là, leur demandant cette première indication dont j'avais tant besoin pour m'accrocher à quelque chose de «raisonnable», à quelque chose qui me permît de «raisonner» sur les événements de la «galerie inexplicable». Comment raisonner?… Comment raisonner?
… Ah! raisonner par le bon bout! Je m'assieds, désespéré, sur une pierre de la cour d'honneur déserte… Qu'est-ce que je fais, depuis plus d'une heure, sinon la plus basse besogne du plus ordinaire policier… Je vais quérir l'erreur comme le premier inspecteur venu, sur la trace de quelques pas «qui me feront dire ce qu'ils voudront»!
Je me trouve plus abject, plus bas dans l'échelle des intelligences que ces agents de la Sûreté imaginés par les romanciers modernes, agents qui ont acquis leur méthode dans la lecture des romans d'Edgar Poe ou de Conan Doyle. Ah! Agents littéraires… qui bâtissez des montagnes de stupidité avec un pas sur le sable, avec le dessin d'une main sur le mur! «À toi, Frédéric Larsan, à toi, l'agent littéraire!… Tu as trop lu Conan Doyle, mon vieux!… Sherlock Holmes te fera faire des bêtises, des bêtises de raisonnement plus énormes que celles qu'on lit dans les livres… Elles te feront arrêter un innocent… Avec ta méthode à la Conan Doyle, tu as su convaincre le juge d'instruction, le chef de la Sûreté… tout le monde… Tu attends une dernière preuve… une dernière!… Dis donc une première, malheureux!… «Tout ce que vous offrent les sens ne saurait être une preuve…» Moi aussi, je me suis penché sur «les traces sensibles», mais pour leur demander uniquement d'entrer dans le cercle qu'avait dessiné ma raison. Ah! bien des fois, le cercle fut si étroit, si étroit… Mais si étroit était-il, il était immense, «puisqu'il ne contenait que de la vérité»!… Oui, oui, je le jure, les traces sensibles n'ont jamais été que mes servantes… elles n'ont point été mes maîtresses… Elles n'ont point fait de moi cette chose monstrueuse, plus terrible qu'un homme sans yeux: un homme qui voit mal! Et voilà pourquoi je triompherai de ton erreur et de ta cogitation animale, ô Frédéric Larsan!»
Eh quoi! eh quoi! parce que, pour la première fois, cette nuit, dans la galerie inexplicable, il s'est produit un événement qui «semble» ne point rentrer dans le cercle tracé par ma raison, voilà que je divague, voilà que je me penche, le nez sur la terre, comme un porc qui cherche, au hasard, dans la fange, l'ordure qui le nourrira… Allons! Rouletabille, mon ami, relève la tête… il est impossible que l'événement de la galerie inexplicable soit sorti du cercle tracé par ta raison… Tu le sais! Tu le sais! Alors, relève la tête… presse de tes deux mains les bosses de ton front, et rappelle-toi que, lorsque tu as tracé le cercle, tu as pris, pour le dessiner dans ton cerveau comme on trace sur le papier une figure géométrique, tu as pris ta raison par le bon bout!
Eh bien, marche maintenant… et remonte dans la «galerie inexplicable en t'appuyant sur le bon bout de ta raison» comme Frédéric Larsan s'appuie sur sa canne, et tu auras vite prouvé que le grand Fred n'est qu'un sot.
Joseph ROULETABILLE
30 octobre, midi.
Ainsi ai-je pensé… ainsi ai-je agi… la tête en feu, je suis remonté dans la galerie et voilà que, sans y avoir rien trouvé de plus que ce que j'y ai vu cette nuit, le bon bout de ma raison m'a montré une chose si formidable que j'ai besoin de «me retenir à lui» pour ne pas tomber.
Ah! Il va me falloir de la force, cependant, pour découvrir maintenant les traces sensibles qui vont entrer, qui doivent entrer dans le cercle plus large que j'ai dessiné là, entre les deux bosses de mon front!
Joseph ROULETABILLE
30 octobre, minuit.
Ce n'est que plus tard que Rouletabille me remit ce carnet où l'histoire du phénomène de la «galerie inexplicable» avait été retracée tout au long, par lui, le matin même qui suivit cette nuit énigmatique. Le jour où je le rejoignis au Glandier dans sa chambre, il me raconta, par le plus grand détail, tout ce que vous connaissez maintenant, y compris l'emploi de son temps pendant les quelques heures qu'il était allé passer, cette semaine-là, à Paris, où, du reste, il ne devait rien apprendre qui le servît.
L'événement de la «galerie inexplicable» était survenu dans la nuit du 29 au 30 octobre, c'est-à-dire trois jours avant mon retour au château, puisque nous étions le 2 novembre. «C'est donc le 2 novembre» que je reviens au Glandier, appelé par la dépêche de mon ami et apportant les revolvers.
Je suis dans la chambre de Rouletabille; il vient de terminer son récit.
Pendant qu'il parlait, il n'avait point cessé de caresser la convexité des verres du binocle qu'il avait trouvé sur le guéridon et je comprenais, à la joie qu'il prenait à manipuler ces verres de presbyte, que ceux-ci devaient constituer une de ces «marques sensibles destinées à entrer dans le cercle tracé par le bon bout de sa raison». Cette façon bizarre, unique, qu'il avait de s'exprimer en usant de termes merveilleusement adéquats à sa pensée ne me surprenait plus; mais souvent il fallait connaître sa pensée pour comprendre les termes et ce n'était point toujours facile que de pénétrer la pensée de Joseph Rouletabille. La pensée de cet enfant était une des choses les plus curieuses que j'avais jamais eu à observer. Rouletabille se promenait dans la vie avec cette pensée sans se douter de l'étonnement—disons le mot—de l'ahurissement qu'il rencontrait sur son chemin. Les gens tournaient la tête vers cette pensée, la regardaient passer, s'éloigner, comme on s'arrête pour considérer plus longtemps une silhouette originale que l'on a croisée sur sa route. Et comme on se dit: «D'où vient-il, celui-là! Où va-t-il?» on se disait: «D'où vient la pensée de Joseph Rouletabille et où va-t-elle?» J'ai avoué qu'il ne se doutait point de la couleur originale de sa pensée; aussi ne la gênait-elle nullement pour se promener, comme tout le monde, dans la vie. De même, un individu qui ne se doute point de sa mise excentrique est-il tout à fait à son aise, quel que soit le milieu qu'il traverse. C'est donc avec une simplicité naturelle que cet enfant, irresponsable de son cerveau supernaturel, exprimait des choses formidables «par leur logique raccourcie», tellement raccourcie que nous n'en pouvions, nous autres, comprendre la forme qu'autant qu'à nos yeux émerveillés il voulait bien la détendre et la présenter de face dans sa position normale.
Joseph Rouletabille me demanda ce que je pensais du récit qu'il venait de me faire. Je lui répondis que sa question m'embarrassait fort, à quoi il me répliqua d'essayer, à mon tour, de prendre ma raison par le bon bout.
«Eh bien, fis-je, il me semble que le point de départ de mon raisonnement doit être celui-ci: il ne fait point de doute que l'assassin que vous poursuiviez a été à un moment de cette poursuite dans la galerie.»
Et je m'arrêtai…
«En partant si bien, s'exclama-t-il, vous ne devriez point être arrêté si tôt. Voyons, un petit effort.
—Je vais essayer. Du moment où il était dans la galerie et où il en a disparu, alors qu'il n'a pu passer ni par une porte ni par une fenêtre, il faut qu'il se soit échappé par une autre ouverture.»
Joseph Rouletabille me considéra avec pitié, sourit négligemment et n'hésita pas plus longtemps à me confier que je raisonnais toujours «comme une savate».
«Que dis-je? comme une savate! Vous raisonnez comme Frédéric Larsan!»
Car Joseph Rouletabille passait par des périodes alternatives d'admiration et de dédain pour Frédéric Larsan; tantôt il s'écriait: «Il est vraiment fort!»; tantôt il gémissait: «Quelle brute!», selon que—et je l'avais bien remarqué—selon que les découvertes de Frédéric Larsan venaient corroborer son raisonnement à lui ou qu'elles le contredisaient. C'était un des petits côtés du noble caractère de cet enfant étrange.
Nous nous étions levés et il m'entraîna dans le parc. Comme nous nous trouvions dans la cour d'honneur, nous dirigeant vers la sortie, un bruit de volets rejetés contre le mur nous fit tourner la tête, et nous vîmes au premier étage de l'aile gauche du château, à la fenêtre, une figure écarlate et entièrement rasée que je ne connaissais point.
«Tiens! murmura Rouletabille, Arthur Rance!»
Il baissa la tête, hâta sa marche et je l'entendis qui disait entre ses dents:
«Il était donc cette nuit au château?… Qu'est-il venu y faire?»
Quand nous fûmes assez éloignés du château, je lui demandai qui était cet Arthur Rance et comment il l'avait connu. Alors il me rappela son récit du matin même, me faisant souvenir que M. Arthur-W. Rance était cet américain de Philadelphie avec qui il avait si copieusement trinqué à la réception de l'Élysée.
«Mais ne devait-il point quitter la France presque immédiatement? demandai-je.
—Sans doute; aussi vous me voyez tout étonné de le trouver encore, non seulement en France, mais encore, mais surtout au Glandier. Il n'est point arrivé ce matin; il n'est point arrivé cette nuit; il sera donc arrivé avant dîner et je ne l'ai point vu. Comment se fait-il que les concierges ne m'aient point averti?»
Je fis remarquer à mon ami qu'à propos des concierges, il ne m'avait point encore dit comment il s'y était pris pour les faire remettre en liberté.
Nous approchions justement de la loge; le père et la mère Bernier nous regardaient venir. Un bon sourire éclairait leur face prospère. Ils semblaient n'avoir gardé aucun mauvais souvenir de leur détention préventive. Mon jeune ami leur demanda à quelle heure était arrivé Arthur Rance. Ils lui répondirent qu'ils ignoraient que M. Arthur Rance fût au château. Il avait dû s'y présenter dans la soirée de la veille, mais ils n'avaient pas eu à lui ouvrir la grille, attendu que M. Arthur Rance, qui était, paraît-il, un grand marcheur et qui ne voulait point qu'on allât le chercher en voiture, avait coutume de descendre à la gare du petit bourg de Saint-Michel; de là, il s'acheminait à travers la forêt jusqu'au château. Il arrivait au parc par la grotte de Sainte-Geneviève, descendait dans cette grotte, enjambait un petit grillage et se trouvait dans le parc.
À mesure que les concierges parlaient, je voyais le visage de Rouletabille s'assombrir, manifester un certain mécontentement et, à n'en point douter, un mécontentement contre lui-même. Évidemment, il était un peu vexé que, ayant tant travaillé sur place, ayant étudié les êtres et les choses du Glandier avec un soin méticuleux, il en fût encore à apprendre «qu'Arthur Rance avait coutume de venir au château».
Morose, il demanda des explications.
«Vous dites que M. Arthur Rance a coutume de venir au château… Mais, quand y est-il donc venu pour la dernière fois?
—Nous ne saurions vous dire exactement, répondit M. Bernier—c'était le nom du concierge—attendu que nous ne pouvions rien savoir pendant qu'on nous tenait en prison, et puis parce que, si ce monsieur, quand il vient au château, ne passe pas par notre grille, il n'y passe pas non plus quand il le quitte…
—Enfin, savez-vous quand il y est venu pour la première fois?
—Oh! oui, monsieur… il y a neuf ans!…
—Il est donc venu en France, il y a neuf ans, répondit Rouletabille; et, cette fois-ci, à votre connaissance, combien de fois est-il venu au Glandier?
—Trois fois.
—Quand est-il venu au Glandier pour la dernière fois, à «votre connaissance», avant aujourd'hui.
—Une huitaine de jours avant l'attentat de la «Chambre Jaune».
Rouletabille demanda encore, cette fois-ci, particulièrement à la femme:
«Dans la rainure du parquet?
—Dans la rainure du parquet, répondit-elle.
—Merci, fit Rouletabille, et préparez-vous pour ce soir.»
Il prononça cette dernière phrase, un doigt sur la bouche, pour recommander le silence et la discrétion.
Nous sortîmes du parc et nous dirigeâmes vers l'auberge du «Donjon».
«Vous allez quelquefois manger à cette auberge?
—Quelquefois.
—Mais vous prenez aussi vos repas au château?
—Oui, Larsan et moi nous nous faisons servir tantôt dans l'une de nos chambres, tantôt dans l'autre.
—M. Stangerson ne vous a jamais invité à sa table?
—Jamais.
—Votre présence chez lui ne le lasse pas?
—Je n'en sais rien, mais en tout cas il fait comme si nous ne le gênions pas.
—Il ne vous interroge jamais?
—Jamais! Il est resté dans cet état d'esprit du monsieur qui était derrière la porte de la «Chambre Jaune», pendant qu'on assassinait sa fille, qui a défoncé la porte et qui n'a point trouvé l'assassin. Il est persuadé que, du moment qu'il n'a pu, «sur le fait», rien découvrir, nous ne pourrons à plus forte raison rien découvrir non plus, nous autres… Mais il s'est fait un devoir, «depuis l'hypothèse de Larsan», de ne point contrarier nos illusions.»
Rouletabille se replongea dans ses réflexions. Il en sortit enfin pour m'apprendre comment il avait libéré les deux concierges.
«Je suis allé, dernièrement, trouver M. Stangerson avec une feuille de papier. Je lui ai dit d'écrire sur cette feuille ces mots: «Je m'engage, quoi qu'ils puissent dire, à garder à mon service mes deux fidèles serviteurs, Bernier et sa femme», et de signer. Je lui expliquai qu'avec cette phrase je serais en mesure de faire parler le concierge et sa femme et je lui affirmai que j'étais sûr qu'ils n'étaient pour rien dans le crime. Ce fut, d'ailleurs, toujours mon opinion. Le juge d'instruction présenta cette feuille signée aux Bernier qui, alors, parlèrent. Ils dirent ce que j'étais certain qu'ils diraient, dès qu'on leur enlèverait la crainte de perdre leur place. Ils racontèrent qu'ils braconnaient sur les propriétés de M. Stangerson et que c'était par un soir de braconnage qu'ils se trouvèrent non loin du pavillon au moment du drame. Les quelques lapins qu'ils acquéraient ainsi, au détriment de M. Stangerson, étaient vendus par eux au patron de l'auberge du «Donjon» qui s'en servait pour sa clientèle ou qui les écoulait sur Paris. C'était la vérité, je l'avais devinée dès le premier jour. Souvenez-vous de cette phrase avec laquelle j'entrai dans l'auberge du «Donjon»: «Il va falloir manger du saignant maintenant!» Cette phrase, je l'avais entendue le matin même, quand nous arrivâmes devant la grille du parc, et vous l'aviez entendue, vous aussi, mais vous n'y aviez point attaché d'importance. Vous savez qu'au moment où nous allions atteindre cette grille, nous nous sommes arrêtés à regarder un instant un homme qui, devant le mur du parc, faisait les cent pas en consultant, à chaque instant, sa montre. Cet homme, c'était Frédéric Larsan qui, déjà, travaillait. Or, derrière nous, le patron de l'auberge sur son seuil disait à quelqu'un qui se trouvait à l'intérieur de l'auberge: «Maintenant, il va falloir manger du saignant!»