—Non, m'sieur!
—Je ne comprends plus!… Où voulez-vous en venir?… il n'y avait plus personne dans le bout de cour.
—Si, m'sieur!… il n'y avait personne dans le bout de cour, ni au-dessous, mais il y avait quelqu'un au-dessus, quelqu'un penché à sa fenêtre, sur le bout de cour…
—Frédéric Larsan! s'écria le président.
—Frédéric Larsan!» répondit d'une voix éclatante Rouletabille.
Et, se retournant vers le public qui faisait entendre déjà des protestations, il lui lança ces mots avec une force dont je ne le croyais pas capable:
«Frédéric Larsan, l'assassin!»
Une clameur où s'exprimaient l'ahurissement, la consternation, l'indignation, l'incrédulité, et, chez certains, l'enthousiasme pour le petit bonhomme assez audacieux pour oser une pareille accusation, remplit la salle. Le président n'essaya même pas de la calmer; quand elle fut tombée d'elle-même, sous les chut! énergiques de ceux qui voulaient tout de suite en savoir davantage, on entendit distinctement Robert Darzac, qui, se laissant retomber sur son banc, disait:
«C'est impossible! Il est fou!…»
Le président:
«Vous osez, monsieur, accuser Frédéric Larsan! Voyez l'effet d'une pareille accusation… M. Robert Darzac lui-même vous traite de fou!… Si vous ne l'êtes pas, vous devez avoir des preuves…
—Des preuves, m'sieur! Vous voulez des preuves! Ah! je vais vous en donner une, de preuve… fit la voix aiguë de Rouletabille… Qu'on fasse venir Frédéric Larsan!…»
Le président:
«Huissier, appelez Frédéric Larsan.»
L'huissier courut à la petite porte, l'ouvrit, disparut… La petite porte était restée ouverte… Tous les yeux étaient sur cette petite porte. L'huissier réapparut. Il s'avança au milieu du prétoire et dit:
«Monsieur le président, Frédéric Larsan n'est pas là. Il est parti vers quatre heures et on ne l'a plus revu.»
Rouletabille clama, triomphant:
«Ma preuve, la voilà!
—Expliquez-vous… Quelle preuve? demanda le président.
—Ma preuve irréfutable, fit le jeune reporter, ne voyez-vous pas que c'est la fuite de Larsan. Je vous jure qu'il ne reviendra pas, allez!… vous ne reverrez plus Frédéric Larsan…»
Rumeurs au fond de la salle.
«Si vous ne vous moquez pas de la justice, pourquoi, monsieur, n'avez-vous pas profité de ce que Larsan était avec vous, à cette barre, pour l'accuser en face? Au moins, il aurait pu vous répondre!…
—Quelle réponse eût été plus complète que celle-ci, monsieur le président?… il ne me répond pas! Il ne me répondra jamais! J'accuse Larsan d'être l'assassin et il se sauve! Vous trouvez que ce n'est pas une réponse, ça!…
—Nous ne voulons pas croire, nous ne croyons point que Larsan, comme vous dites, «se soit sauvé»… Comment se serait-il sauvé? Il ne savait pas que vous alliez l'accuser?
—Si, m'sieur, il le savait, puisque je le lui ai appris moi-même, tout à l'heure…
—Vous avez fait cela!… Vous croyez que Larsan est l'assassin et vous lui donnez les moyens de fuir!…
—Oui, m'sieur le président, j'ai fait cela, répliqua Rouletabille avec orgueil… Je ne suis pas de la «justice», moi; je ne suis pas de la «police», moi; je suis un humble journaliste, et mon métier n'est point de faire arrêter les gens! Je sers la vérité comme je veux… c'est mon affaire… Préservez, vous autres, la société, comme vous pouvez, c'est la vôtre… Mais ce n'est pas moi qui apporterai une tête au bourreau!… Si vous êtes juste, monsieur le président—et vous l'êtes—vous trouverez que j'ai raison!… Ne vous ai-je pas dit, tout à l'heure, «que vous comprendriez que je ne pouvais prononcer le nom de l'assassin avant six heures et demie». J'avais calculé que ce temps était nécessaire pour avertir Frédéric Larsan, lui permettre de prendre le train de 4 heures 17, pour Paris, où il saurait se mettre en sûreté… Une heure pour arriver à Paris, une heure et quart pour qu'il pût faire disparaître toute trace de son passage… Cela nous amenait à six heures et demie… Vous ne retrouverez pas Frédéric Larsan, déclara Rouletabille en fixant M. Robert Darzac… il est trop malin… C'est un homme qui vous a toujours échappé… et que vous avez longtemps et vainement poursuivi… S'il est moins fort que moi, ajouta Rouletabille, en riant de bon cœur et en riant tout seul, car personne n'avait plus envie de rire… il est plus fort que toutes les polices de la terre. Cet homme, qui, depuis quatre ans, s'est introduit à la Sûreté, et y est devenu célèbre sous le nom de Frédéric Larsan, est autrement célèbre sous un autre nom que vous connaissez bien. Frédéric Larsan, m'sieur le président, c'est Ballmeyer!
—Ballmeyer! s'écria le président.
—Ballmeyer! fit Robert Darzac, en se soulevant… Ballmeyer!… C'était donc vrai!
—Ah! ah! m'sieur Darzac, vous ne croyez plus que je suis fou, maintenant!…»
Ballmeyer! Ballmeyer! Ballmeyer! On n'entendait plus que ce nom dans la salle. Le président suspendit l'audience.
Vous pensez si cette suspension d'audience fut mouvementée. Le public avait de quoi s'occuper. Ballmeyer! On trouvait, décidément, le gamin «épatant»! Ballmeyer! Mais le bruit de sa mort avait couru, il y avait, de cela, quelques semaines. Ballmeyer avait donc échappé à la mort comme, toute sa vie, il avait échappé aux gendarmes. Est-il nécessaire que je rappelle ici les hauts faits de Ballmeyer? Ils ont, pendant vingt ans, défrayé la chronique judiciaire et la rubrique des faits divers; et, si quelques-uns de mes lecteurs ont pu oublier l'affaire de la «Chambre Jaune», ce nom de Ballmeyer n'est certainement pas sorti de leur mémoire. Ballmeyer fut le type même de l'escroc du grand monde; il n'était point de gentleman plus gentleman que lui; il n'était point de prestidigitateur plus habile de ses doigts que lui; il n'était point d'«apache», comme on dit aujourd'hui, plus audacieux et plus terrible que lui. Reçu dans la meilleure société, inscrit dans les cercles les plus fermés, il avait volé l'honneur des familles et l'argent des pontes avec une maestria qui ne fut jamais dépassée. Dans certaines occasions difficiles, il n'avait pas hésité à faire le coup de couteau ou le coup de l'os de mouton. Du reste, il n'hésitait jamais, et aucune entreprise n'était au-dessus de ses forces. Étant tombé une fois entre les mains de la justice, il s'échappa, le matin de son procès, en jetant du poivre dans les yeux des gardes qui le conduisaient à la cour d'assises. On sut plus tard que, le jour de sa fuite, pendant que les plus fins limiers de la Sûreté étaient à ses trousses, il assistait, tranquillement, nullement maquillé, à une «première» du Théâtre-Français. Il avait ensuite quitté la France pour travailler en Amérique, et la police de l'état d'Ohio avait, un beau jour, mis la main sur l'exceptionnel bandit; mais, le lendemain, il s'échappait encore… Ballmeyer, il faudrait un volume pour parler ici de Ballmeyer, et c'est cet homme qui était devenu Frédéric Larsan!… Et c'est ce petit gamin de Rouletabille qui avait découvert cela!… Et c'est lui aussi, ce moutard, qui, connaissant le passé d'un Ballmeyer, lui permettait, une fois de plus, de faire la nique à la société, en lui fournissant le moyen de s'échapper! À ce dernier point de vue, je ne pouvais qu'admirer Rouletabille, car je savais que son dessein était de servir jusqu'au bout M. Robert Darzac et Mlle Stangerson en les débarrassant du bandit sans qu'il parlât.
On n'était pas encore remis d'une pareille révélation, et j'entendais déjà les plus pressés s'écrier: «En admettant que l'assassin soit Frédéric Larsan, cela ne nous explique pas comment il est sorti de la Chambre Jaune!…» quand l'audience fut reprise.
Rouletabille fut appelé immédiatement à la barre et son interrogatoire, car il s'agissait là plutôt d'un interrogatoire que d'une déposition, reprit.
Le président:
«Vous nous avez dit tout à l'heure, monsieur, qu'il était impossible de s'enfuir du bout de cour. J'admets, avec vous, je veux bien admettre que, puisque Frédéric Larsan se trouvait penché à sa fenêtre, au-dessus de vous, il fût encore dans ce bout de cour; mais, pour se trouver à sa fenêtre, il lui avait fallu quitter ce bout de cour. Il s'était donc enfui! Et comment?»
Rouletabille:
«J'ai dit qu'il n'avait pu s'enfuir «normalement…» Il s'est donc enfui «anormalement»! Car le bout de cour, je l'ai dit aussi, n'était que «quasi» fermé tandis que la «Chambre Jaune» l'était tout à fait. On pouvait grimper au mur, chose impossible dans la «Chambre Jaune», se jeter sur la terrasse et de là, pendant que nous étions penchés sur le cadavre du garde, pénétrer de la terrasse dans la galerie par la fenêtre qui donne juste au-dessus. Larsan n'avait plus qu'un pas à faire pour être dans sa chambre, ouvrir sa fenêtre et nous parler. Ceci n'était qu'un jeu d'enfant pour un acrobate de la force de Ballmeyer. Et, monsieur le président, voici la preuve de ce que j'avance.»
Ici, Rouletabille tira de la poche de son veston, un petit paquet qu'il ouvrit, et dont il tira une cheville.
«Tenez, monsieur le président, voici une cheville qui s'adapte parfaitement dans un trou que l'on trouve encore dans le «corbeau» de droite qui soutient la terrasse en encorbellement. Larsan, qui prévoyait tout et qui songeait à tous les moyens de fuite autour de sa chambre—chose nécessaire quand on joue son jeu—avait enfoncé préalablement cette cheville dans ce «corbeau». Un pied sur la borne qui est au coin du château, un autre pied sur la cheville, une main à la corniche de la porte du garde, l'autre main à la terrasse, et Frédéric Larsan disparaît dans les airs… d'autant mieux qu'il est fort ingambe et que, ce soir-là, il n'était nullement endormi par un narcotique, comme il avait voulu nous le faire croire. Nous avions dîné avec lui, monsieur le président, et, au dessert, il nous joua le coup du monsieur qui tombe de sommeil, car il avait besoin d'être, lui aussi, endormi, pour que, le lendemain, on ne s'étonnât point que moi, Joseph Rouletabille, j'aie été victime d'un narcotique en dînant avec Larsan. Du moment que nous avions subi le même sort, les soupçons ne l'atteignaient point et s'égaraient ailleurs. Car, moi, monsieur le président, moi, j'ai été bel et bien endormi, et par Larsan lui-même, et comment!… Si je n'avais pas été dans ce triste état, jamais Larsan ne se serait introduit dans la chambre de Mlle Stangerson ce soir-là, et le malheur ne serait pas arrivé!…»
On entendit un gémissement. C'était M. Darzac qui n'avait pu retenir sa douloureuse plainte…
«Vous comprenez, ajouta Rouletabille, que, couchant à côté de lui, je gênais particulièrement Larsan, cette nuit-là, car il savait ou du moins il pouvait se douter «que, cette nuit-là, je veillais»! Naturellement il ne pouvait pas croire une seconde que je le soupçonnais, lui! Mais je pouvais le découvrir au moment où il sortait de sa chambre pour se rendre dans celle de Mlle Stangerson. Il attendit, cette nuit-là, pour pénétrer chez Mlle Stangerson, que je fusse endormi et que mon ami Sainclair fût occupé dans ma propre chambre à me réveiller. Dix minutes plus tard Mlle Stangerson criait à la mort!
—Comment étiez-vous arrivé à soupçonner, alors, Frédéric Larsan? demanda le président.
—«Le bon bout de ma raison» me l'avait indiqué, m'sieur le président; aussi j'avais l'œil sur lui; mais c'est un homme terriblement fort, et je n'avais pas prévu le coup du narcotique. Oui, oui, le bon bout de ma raison me l'avait montré! Mais il me fallait une preuve palpable; comme qui dirait: «Le voir au bout de mes yeux après l'avoir vu au bout de ma raison!»
—Qu'est-ce que vous entendez par «le bon bout de votre raison»?
—Eh! m'sieur le président, la raison a deux bouts: le bon et le mauvais. Il n'y en a qu'un sur lequel vous puissiez vous appuyer avec solidité: c'est le bon! On le reconnaît à ce que rien ne peut le faire craquer, ce bout-là, quoi que vous fassiez! quoi que vous disiez! Au lendemain de la «galerie inexplicable», alors que j'étais comme le dernier des derniers des misérables hommes qui ne savent point se servir de leur raison parce qu'ils ne savent par où la prendre, que j'étais courbé sur la terre et sur les fallacieuses traces sensibles, je me suis relevé soudain, en m'appuyant sur le bon bout de ma raison et je suis monté dans la galerie.
«Là, je me suis rendu compte que l'assassin que nous avions poursuivi n'avait pu, cette fois, «ni normalement, ni anormalement» quitter la galerie. Alors, avec le bon bout de ma raison, j'ai tracé un cercle dans lequel j'ai enfermé le problème, et autour du cercle, j'ai déposé mentalement ces lettres flamboyantes: «Puisque l'assassin ne peut être en dehors du cercle, il est dedans!» Qui vois-je donc, dans ce cercle? Le bon bout de ma raison me montre, outre l'assassin qui doit nécessairement s'y trouver: le père Jacques, M. Stangerson, Frédéric Larsan et moi! Cela devait donc faire, avec l'assassin, cinq personnages. Or, quand je cherche dans le cercle, ou si vous préférez, dans la galerie, pour parler «matériellement», je ne trouve que quatre personnages. Et il est démontré que le cinquième n'a pu s'enfuir, n'a pu sortir du cercle! Donc, j'ai, dans le cercle, un personnage qui est deux, c'est-à-dire qui est, outre son personnage, le personnage de l'assassin!… Pourquoi ne m'en étais-je pas aperçu déjà? Tout simplement parce que le phénomène du doublement du personnage ne s'était pas passé sous mes yeux. Avec qui, des quatre personnes enfermées dans le cercle, l'assassin a-t-il pu se doubler sans que je l'aperçoive? Certainement pas avec les personnes qui me sont apparues à un moment, dédoublées de l'assassin. Ainsi ai-je vu, en même temps, dans la galerie, M. Stangerson et l'assassin, le père Jacques et l'assassin, moi et l'assassin. L'assassin ne saurait donc être ni M. Stangerson, ni le père Jacques, ni moi! Et puis, si c'était moi l'assassin, je le saurais bien, n'est-ce pas, m'sieur le président?… Avais-je vu, en même temps, Frédéric Larsan et l'assassin? Non!… Non! Il s'était passé deux secondes pendant lesquelles j'avais perdu de vue l'assassin, car celui-ci était arrivé, comme je l'ai du reste noté dans mes papiers, deux secondes avant M. Stangerson, le père Jacques et moi, au carrefour des deux galeries. Cela avait suffi à Larsan pour enfiler la galerie tournante, enlever sa fausse barbe d'un tour de main, se retourner et se heurter à nous, comme s'il poursuivait l'assassin!… Ballmeyer en a fait bien d'autres! et vous pensez bien que ce n'était qu'un jeu pour lui de se grimer de telle sorte qu'il apparût tantôt avec sa barbe rouge à Mlle Stangerson, tantôt à un employé de poste avec un collier de barbe châtain qui le faisait ressembler à M. Darzac, dont il avait juré la perte! Oui, le bon bout de ma raison me rapprochait ces deux personnages, ou plutôt ces deux moitiés de personnage que je n'avais pas vues en même temps: Frédéric Larsan et l'inconnu que je poursuivais… pour en faire l'être mystérieux et formidable que je cherchais: «l'assassin».
«Cette révélation me bouleversa. J'essayai de me ressaisir en m'occupant un peu des traces sensibles, des signes extérieurs qui m'avaient, jusqu'alors, égaré, et qu'il fallait, normalement, «faire entrer dans le cercle tracé par le bon bout de ma raison!»
«Quels étaient, tout d'abord, les principaux signes extérieurs, cette nuit-là, qui m'avaient éloigné de l'idée d'un Frédéric Larsan assassin:
«1o J'avais vu l'inconnu dans la chambre de Mlle Stangerson, et, courant à la chambre de Frédéric Larsan, j'y avais trouvé Frédéric Larsan, bouffi de sommeil.
«2o L'échelle;
«3o J'avais placé Frédéric Larsan au bout de la galerie tournante en lui disant que j'allais sauter dans la chambre de Mlle Stangerson pour essayer de prendre l'assassin. Or, j'étais retourné dans la chambre de Mlle Stangerson où j'avais retrouvé mon inconnu.
«Le premier signe extérieur ne m'embarrassa guère. Il est probable que, lorsque je descendis de mon échelle, après avoir vu l'inconnu dans la chambre de Mlle Stangerson, celui-ci avait déjà fini ce qu'il avait à y faire. Alors, pendant que je rentrais dans le château, il rentrait, lui, dans la chambre de Frédéric Larsan, se déshabillait en deux temps, trois mouvements, et, quand je venais frapper à sa porte, montrait un visage de Frédéric Larsan ensommeillé à plaisir…
«Le second signe: l'échelle, ne m'embarrassa pas davantage. Il était évident que, si l'assassin était Larsan, il n'avait pas besoin d'échelle pour s'introduire dans le château, puisque Larsan couchait à côté de moi; mais cette échelle devait faire croire à la venue de l'assassin, «de l'extérieur», chose nécessaire au système de Larsan puisque, cette nuit-là, M. Darzac n'était pas au château. Enfin, cette échelle, en tout état de cause, pouvait faciliter la fuite de Larsan.
«Mais le troisième signe extérieur me déroutait tout à fait. Ayant placé Larsan au bout de la galerie tournante, je ne pouvais expliquer qu'il eût profité du moment où j'allais dans l'aile gauche du château trouver M. Stangerson et le père Jacques, pour retourner dans la chambre de Mlle Stangerson! C'était là un geste bien dangereux! Il risquait de se faire prendre… Et il le savait!… Et il a failli se faire prendre… n'ayant pas eu le temps de regagner son poste, comme il l'avait certainement espéré… Il fallait qu'il eût, pour retourner dans la chambre, une raison bien nécessaire qui lui fût apparue tout à coup, après mon départ, car il n'aurait pas sans cela prêté son revolver! Quant à moi, quand «j'envoyai» le père Jacques au bout de la galerie droite, je croyais naturellement que Larsan était toujours à son poste au bout de la galerie tournante et le père Jacques lui-même, à qui, du reste, je n'avais point donné de détails, en se rendant à son poste, ne regarda pas, lorsqu'il passa à l'intersection des deux galeries, si Larsan était au sien. Le père Jacques ne songeait alors qu'à exécuter mes ordres rapidement. Quelle était donc cette raison imprévue qui avait pu conduire Larsan une seconde fois dans la chambre? Quelle était-elle?… Je pensai que ce ne pouvait être qu'une marque sensible de son passage qui le dénonçait! Il avait oublié quelque chose de très important dans la chambre! Quoi?… Avait-il retrouvé cette chose?… Je me rappelai la bougie sur le parquet et l'homme courbé… Je priai Mme Bernier, qui faisait la chambre, de chercher… et elle trouva un binocle… Ce binocle, m'sieur le président!»
Et Rouletabille sortit de son petit paquet le binocle que nous connaissons déjà…
«Quand je vis ce binocle, je fus épouvanté… Je n'avais jamais vu de binocle à Larsan… S'il n'en mettait pas, c'est donc qu'il n'en avait pas besoin… Il en avait moins besoin encore alors dans un moment où la liberté de ses mouvements lui était chose si précieuse… Que signifiait ce binocle?… Il n'entrait point dans mon cercle. À moins qu'il ne fût celui d'un presbyte, m'exclamai-je, tout à coup!… En effet, je n'avais jamais vu écrire Larsan, je ne l'avais jamais vu lire. Il «pouvait» donc être presbyte! On savait certainement à la Sûreté qu'il était presbyte, «s'il l'était…» on connaissait sans doute son binocle… Le binocle du «presbyte Larsan» trouvé dans la chambre de Mlle Stangerson, après le mystère de la galerie inexplicable, cela devenait terrible pour Larsan! Ainsi s'expliquait le retour de Larsan dans la chambre!… Et, en effet, Larsan-Ballmeyer est bien presbyte, et ce binocle, que l'on reconnaîtra «peut-être» à la Sûreté, est bien le sien…
«Vous voyez, monsieur, quel est mon système, continua Rouletabille; je ne demande pas aux signes extérieurs de m'apprendre la vérité; je leur demande simplement de ne pas aller contre la vérité que m'a désignée le bon bout de ma raison!…
«Pour être tout à fait sûr de la vérité sur Larsan, car Larsan assassin était une exception qui méritait que l'on s'entourât de quelque garantie, j'eus le tort de vouloir voir sa «figure». J'en ai été bien puni! Je crois que c'est le bon bout de ma raison qui s'est vengé de ce que, depuis la galerie inexplicable, je ne me sois pas appuyé solidement, définitivement et en toute confiance, sur lui… négligeant magnifiquement de trouver d'autres preuves de la culpabilité de Larsan que celle de ma raison! Alors, Mlle Stangerson a été frappée…»
Rouletabille s'arrêta… se mouche… vivement ému.
«Mais qu'est-ce que Larsan, demanda le président, venait faire dans cette chambre? Pourquoi a-t-il tenté d'assassiner à deux reprises Mlle Stangerson?
—Parce qu'il l'adorait, m'sieur le président…
—Voilà évidemment une raison…
—Oui, m'sieur, une raison péremptoire. Il était amoureux fou… et à cause de cela, et de bien d'autres choses aussi, capable de tous les crimes.
—Mlle Stangerson le savait?
—Oui, m'sieur, mais elle ignorait, naturellement, que l'individu qui la poursuivait ainsi fût Frédéric Larsan… sans quoi Frédéric Larsan ne serait pas venu s'installer au château, et n'aurait pas, la nuit de la galerie inexplicable, pénétré avec nous auprès de Mlle Stangerson, «après l'affaire». J'ai remarqué du reste qu'il s'était tenu dans l'ombre et qu'il avait continuellement la face baissée… ses yeux devaient chercher le binocle perdu… Mlle Stangerson a eu à subir les poursuites et les attaques de Larsan sous un nom et sous un déguisement que nous ignorions mais qu'elle pouvait connaître déjà.
—Et vous, monsieur Darzac! demanda le président… vous avez peut-être, à ce propos, reçu les confidences de Mlle Stangerson… Comment se fait-il que Mlle Stangerson n'ait parlé de cela à personne?… Cela aurait pu mettre la justice sur les traces de l'assassin… et si vous êtes innocent, vous aurait épargné la douleur d'être accusé!
—Mlle Stangerson ne m'a rien dit, fit M. Darzac.
—Ce que dit le jeune homme vous paraît-il possible?» demanda encore le président.
Imperturbablement, M. Robert Darzac répondit:
«Mlle Stangerson ne m'a rien dit…
—Comment expliquez-vous que, la nuit de l'assassinat du garde, reprit le président, en se tournant vers Rouletabille, l'assassin ait rapporté les papiers volés à M. Stangerson?… Comment expliquez-vous que l'assassin se soit introduit dans la chambre fermée de Mlle Stangerson?
—Oh! quant à cette dernière question, il est facile, je crois, d'y répondre. Un homme comme Larsan-Ballmeyer devait se procurer ou faire faire facilement les clefs qui lui étaient nécessaires… Quant au vol des documents, «je crois» que Larsan n'y avait pas d'abord songé. Espionnant partout Mlle Stangerson, bien décidé à empêcher son mariage avec M. Robert Darzac, il suit un jour Mlle Stangerson et M. Robert Darzac dans les grands magasins de la Louve, s'empare du réticule de Mlle Stangerson, que celle-ci perd ou se laisse prendre. Dans ce réticule, il y a une clef à tête de cuivre. Il ne sait pas l'importance qu'a cette clef. Elle lui est révélée par la note que fait paraître Mlle Stangerson dans les journaux. Il écrit à Mlle Stangerson poste restante, comme la note l'en prie. Il demande sans doute un rendez-vous en faisant savoir que celui qui a le réticule et la clef est celui qui la poursuit, depuis quelque temps, de son amour. Il ne reçoit pas de réponse. Il va constater au bureau 40 que la lettre n'est plus là. Il y va, ayant pris déjà l'allure et autant que possible l'habit de M. Darzac, car, décidé à tout pour avoir Mlle Stangerson, il a tout préparé, pour que, quoi qu'il arrive, M. Darzac, aimé de Mlle Stangerson, M. Darzac qu'il déteste et dont il veut la perte, passe pour le coupable.
«Je dis: quoi qu'il arrive, mais je pense que Larsan ne pensait pas encore qu'il en serait réduit à l'assassinat. Dans tous les cas, ses précautions sont prises pour compromettre Mlle Stangerson sous le déguisement Darzac. Larsan a, du reste, à peu près la taille de Darzac et quasi le même pied. Il ne lui serait pas difficile, s'il est nécessaire, après avoir dessiné l'empreinte du pied de M. Darzac, de se faire faire, sur ce dessin, des chaussures qu'il chaussera. Ce sont là trucs enfantins pour Larsan-Ballmeyer.
«Donc, pas de réponse à sa lettre, pas de rendez-vous, et il a toujours la petite clef précieuse dans sa poche. Eh bien, puisque Mlle Stangerson ne vient pas à lui, il ira à elle! Depuis longtemps son plan est fait. Il s'est documenté sur le Glandier et sur le pavillon. Un après-midi, alors que M. et Mlle Stangerson viennent de sortir pour la promenade et que le père Jacques lui-même est parti, il s'introduit dans le pavillon par la fenêtre du vestibule. Il est seul, pour le moment, il a des loisirs… il regarde les meubles… l'un d'eux, fort curieux, et ressemblant à un coffre-fort, a une toute petite serrure… Tiens! Tiens! Cela l'intéresse… Comme il a sur lui la petite clef de cuivre… il y pense… liaison d'idées. Il essaye la clef dans la serrure; la porte s'ouvre… Des papiers! Il faut que ces papiers soient bien précieux pour qu'on les ait enfermés dans un meuble aussi particulier… pour qu'on tienne tant à la clef qui ouvre ce meuble… Eh! Eh! cela peut toujours servir… à un petit chantage… cela l'aidera peut-être dans ses desseins amoureux… Vite, il fait un paquet de ces paperasses et va le déposer dans le lavatory du vestibule. Entre l'expédition du pavillon et la nuit de l'assassinat du garde, Larsan a eu le temps de voir ce qu'étaient ces papiers. Qu'en ferait-il? Ils sont plutôt compromettants… Cette nuit-là, il les rapporta au château… Peut-être a-t-il espéré du retour de ces papiers, qui représentaient vingt ans de travaux, une reconnaissance quelconque de Mlle Stangerson… Tout est possible, dans un cerveau comme celui-là!… Enfin, quelle qu'en soit la raison, il a rapporté les papiers et il en était bien débarrassé!
Rouletabille toussa et je compris ce que signifiait cette toux. Il était évidemment embarrassé, à ce point de ses explications, par la volonté qu'il avait de ne point donner le véritable motif de l'attitude effroyable de Larsan vis-à-vis de Mlle Stangerson. Son raisonnement était trop incomplet pour satisfaire tout le monde, et le président lui en eut certainement fait l'observation, si, malin comme un singe, Rouletabille ne s'était écrié: «Maintenant, nous arrivons à l'explication du mystère de la Chambre Jaune!»
Il y eut, dans la salle, des remuements de chaises, de légères bousculades, des «chut!» énergiques. La curiosité était poussée à son comble.
«Mais, fit le président, il me semble, d'après votre hypothèse, monsieur Rouletabille, que le mystère de la «Chambre Jaune» est tout expliqué. Et c'est Frédéric Larsan qui nous l'a expliqué lui-même en se contentant de tromper sur le personnage, en mettant M. Robert Darzac à sa propre place. Il est évident que la porte de la «Chambre Jaune» s'est ouverte quand M. Stangerson était seul, et que le professeur a laissé passer l'homme qui sortait de la chambre de sa fille, sans l'arrêter, peut-être même sur la prière de sa fille, pour éviter tout scandale!…
—Non, m'sieur le président, protesta avec force le jeune homme. Vous oubliez que Mlle Stangerson, assommée, ne pouvait plus faire de prière, qu'elle ne pouvait plus refermer sur elle ni le verrou ni la serrure… Vous oubliez aussi que M. Stangerson a juré sur la tête de sa fille à l'agonie que la porte ne s'était pas ouverte!
—C'est pourtant, monsieur, la seule façon d'expliquer les choses! La Chambre Jaune était close comme un coffre-fort. Pour me servir de vos expressions, il était impossible à l'assassin de s'en échapper «normalement ou anormalement». Quand on pénètre dans la chambre, on ne le trouve pas! Il faut bien pourtant qu'il s'échappe!…
—C'est tout à fait inutile, m'sieur le président…
—Comment cela?
—Il n'avait pas besoin de s'échapper, s'il n'y était pas!»
Rumeurs dans la salle…
«Comment, il n'y était pas?
—Évidemment non! Puisqu'il ne pouvait pas y être, c'est qu'il n'y était pas! Il faut toujours, m'sieur l'président, s'appuyer sur le bon bout de sa raison!
—Mais toutes les traces de son passage! protesta le président.
—Ça, m'sieur le président, c'est le mauvais bout de la raison!… Le bon bout nous indique ceci: depuis le moment où Mlle Stangerson s'est enfermée dans sa chambre jusqu'au moment où l'on a défoncé la porte, il est impossible que l'assassin se soit échappé de cette chambre; et, comme on ne l'y trouve pas, c'est que, depuis le moment de la fermeture de la porte jusqu'au moment où on la défonce, l'assassin n'était pas dans la chambre!
—Mais les traces?
—Eh! m'sieur le président… Ça, c'est les marques sensibles, encore une fois… les marques sensibles avec lesquelles on commet tant d'erreurs judiciaires parce qu'elles vous font dire ce qu'elles veulent! Il ne faut point, je vous le répète, s'en servir pour raisonner! Il faut raisonner d'abord! Et voir ensuite si les marques sensibles peuvent entrer dans le cercle de votre raisonnement… J'ai un tout petit cercle de vérité incontestable: l'assassin n'était point dans la Chambre Jaune! Pourquoi a-t-on cru qu'il y était? À cause des marques de son passage! Mais il peut être passé avant! Que dis-je: il «doit» être passé avant. La raison me dit qu'il faut qu'il soit passé là, avant! Examinons les marques et ce que nous savons de l'affaire, et voyons si ces marques vont à l'encontre de ce passage avant… avant que Mlle Stangerson s'enferme dans sa chambre, devant son père et le père Jacques!
«Après la publication de l'article du Matin et une conversation que j'eus dans le trajet de Paris à Épinay-sur-Orge avec le juge d'instruction, la preuve me parut faite que la «Chambre Jaune» était mathématiquement close et que, par conséquent, l'assassin en avait disparu avant l'entrée de Mlle Stangerson dans sa chambre, à minuit.
«Les marques extérieures se trouvaient alors être terriblement «contre ma raison». Mlle Stangerson ne s'était pas assassinée toute seule, et ces marques attestaient qu'il n'y avait pas eu suicide. L'assassin était donc venu avant! Mais comment Mlle Stangerson n'avait-elle été assassinée qu'après? ou plutôt «ne paraissait-elle» avoir été assassinée qu'après? Il me fallait naturellement reconstituer l'affaire en deux phases, deux phases bien distinctes l'une de l'autre de quelques heures: la première phase pendant laquelle on avait réellement tenté d'assassiner Mlle Stangerson, tentative qu'elle avait dissimulée; la seconde phase pendant laquelle, à la suite d'un cauchemar qu'elle avait eu, ceux qui étaient dans le laboratoire avaient cru qu'on l'assassinait!
«Je n'avais pas encore, alors, pénétré dans la «Chambre Jaune». Quelles étaient les blessures de Mlle Stangerson? Des marques de strangulation et un coup formidable à la tempe… Les marques de strangulation ne me gênaient pas. Elles pouvaient avoir été faites «avant» et Mlle Stangerson les avait dissimulées sous une collerette, un boa, n'importe quoi! Car, du moment que je créais, que j'étais obligé de diviser l'affaire en deux phases, j'étais acculé à la nécessité de me dire que Mlle Stangerson avait caché tous les événements de la première phase; elle avait des raisons, sans doute, assez puissantes pour cela, puisqu'elle n'avait rien dit à son père et qu'elle dut raconter naturellement au juge d'instruction l'agression de l'assassin dont elle ne pouvait nier le passage, comme si cette agression avait eu lieu la nuit, pendant la seconde phase! Elle y était forcée, sans quoi son père lui eût dit: «Que nous as-tu caché là? Que signifie ton silence après une pareille agression»?»
«Elle avait donc dissimulé les marques de la main de l'homme à son cou. Mais il y avait le coup formidable de la tempe! Ça, je ne le comprenais pas! Surtout quand j'appris que l'on avait trouvé dans la chambre un os de mouton, arme du crime… Elle ne pouvait avoir dissimulé qu'on l'avait assommée, et cependant cette blessure apparaissait évidemment comme ayant dû être faite pendant la première phase puisqu'elle nécessitait la présence de l'assassin! J'imaginai que cette blessure était beaucoup moins forte qu'on ne le disait—en quoi j'avais tort—et je pensai que Mlle Stangerson avait caché la blessure de la tempe sous une coiffure en bandeaux!
«Quant à la marque, sur le mur, de la main de l'assassin blessée par le revolver de Mlle Stangerson, cette marque avait été faite évidemment «avant» et l'assassin avait été nécessairement blessé pendant la première phase, c'est-à-dire pendant qu'il était là! Toutes les traces du passage de l'assassin avaient été naturellement laissées pendant la première phase: L'os de mouton, les pas noirs, le béret, le mouchoir, le sang sur le mur, sur la porte et par terre… De toute évidence, si ces traces étaient encore là, c'est que Mlle Stangerson, qui désirait qu'on ne sût rien et qui agissait pour qu'on ne sût rien de cette affaire, n'avait pas encore eu le temps de les faire disparaître! Ce qui me conduisait à chercher la première phase de l'affaire dans un temps très rapproché de la seconde. Si, après la première phase, c'est-à-dire après que l'assassin se fût échappé, après qu'elle-même eût en hâte regagné le laboratoire où son père la retrouvait, travaillant,—si elle avait pu pénétrer à nouveau un instant dans la chambre, elle aurait au moins fait disparaître, tout de suite, l'os de mouton, le béret et le mouchoir qui traînaient par terre. Mais elle ne le tenta pas, son père ne l'ayant pas quittée. Après, donc, cette première phase, elle n'est entrée dans sa chambre qu'à minuit. Quelqu'un y était entré à dix heures: le père Jacques, qui fit sa besogne de tous les soirs, ferma les volets et alluma la veilleuse. Dans son anéantissement sur le bureau du laboratoire où elle feignait de travailler, Mlle Stangerson avait sans doute oublié que le père Jacques allait entrer dans sa chambre! Aussi elle a un mouvement: elle prie le père Jacques de ne pas se déranger! De ne pas pénétrer dans la chambre! Ceci est en toutes lettres dans l'article du Matin. Le père Jacques entre tout de même et ne s'aperçoit de rien, tant la «Chambre Jaune» est obscure!… Mlle Stangerson a dû vivre là deux minutes affreuses! Cependant, je crois qu'elle ignorait qu'il y avait tant de marques du passage de l'assassin dans sa chambre! Elle n'avait sans doute, après la première phase, eu le temps que de dissimuler les traces des doigts de l'homme à son cou et de sortir de sa chambre!… Si elle avait su que l'os, le béret et le mouchoir fussent sur le parquet, elle les aurait également ramassés quand elle est rentrée à minuit dans sa chambre… Elle ne les a pas vus, elle s'est déshabillée à la clarté douteuse de la veilleuse… Elle s'est couchée, brisée par tant d'émotions, et par la terreur, la terreur qui ne l'avait fait regagner cette chambre que le plus tard possible…
«Ainsi étais-je obligé d'arriver de la sorte à la seconde phase du drame, avec Mlle Stangerson seule dans la chambre, du moment qu'on n'avait pas trouvé l'assassin dans la chambre… Ainsi devais-je naturellement faire entrer dans le cercle de mon raisonnement les marques extérieures.
«Mais il y avait d'autres marques extérieures à expliquer. Des coups de revolver avaient été tirés, pendant la seconde phase. Des cris: «Au secours! À l'assassin!» avaient été proférés!… Que pouvait me désigner, en une telle occurrence, le bon bout de ma raison? Quant aux cris, d'abord: du moment où il n'y a pas d'assassin dans la chambre, il y avait forcément cauchemar dans la chambre!
«On entend un grand bruit de meubles renversés. J'imagine… je suis obligé d'imaginer ceci: Mlle Stangerson s'est endormie, hantée par l'abominable scène de l'après-midi… elle rêve… le cauchemar précise ses images rouges… elle revoit l'assassin qui se précipite sur elle, elle crie: «À l'assassin! Au secours!» et son geste désordonné va chercher le revolver qu'elle a posé, avant de se coucher, sur sa table de nuit. Mais cette main heurte la table de nuit avec une telle force qu'elle la renverse. Le revolver roule par terre, un coup part et va se loger dans le plafond… Cette balle dans le plafond me parut, dès l'abord, devoir être la balle de l'accident… Elle révélait la possibilité de l'accident et arrivait si bien avec mon hypothèse de cauchemar qu'elle fut une des raisons pour lesquelles je commençai à ne plus douter que le crime avait eu lieu avant, et que Mlle Stangerson, douée d'un caractère d'une énergie peu commune, l'avait caché… Cauchemar, coup de revolver… Mlle Stangerson, dans un état moral affreux, est réveillée; elle essaye de se lever; elle roule par terre, sans force, renversant les meubles, râlant même… «À l'assassin! Au secours!» et s'évanouit…
«Cependant, on parlait de deux coups de revolver, la nuit, lors de la seconde phase. À moi aussi, pour ma thèse—ce n'était plus, déjà, une hypothèse—il en fallait deux; mais «un» dans chacune des phases et non pas deux dans la dernière… un coup pour blesser l'assassin, avant, et un coup lors du cauchemar, après! Or, était-il bien sûr que, la nuit, deux coups de revolver eussent été tirés? Le revolver s'était fait entendre au milieu du fracas de meubles renversés. Dans un interrogatoire, M. Stangerson parle d'un coup sourd d'abord, d'un coup éclatant ensuite! Si le coup sourd avait été produit par la chute de la table de nuit en marbre sur le plancher? Il est nécessaire que cette explication soit la bonne. Je fus certain qu'elle était la bonne, quand je sus que les concierges, Bernier et sa femme, n'avaient entendu, eux qui étaient tout près du pavillon, qu'un seul coup de revolver. Ils l'ont déclaré au juge d'instruction.
«Ainsi, j'avais presque reconstitué les deux phases du drame quand je pénétrai, pour la première fois, dans la «Chambre Jaune». Cependant la gravité de la blessure à la tempe n'entrait pas dans le cercle de mon raisonnement. Cette blessure n'avait donc pas été faite par l'assassin avec l'os de mouton, lors de la première phase, parce qu'elle était trop grave, que Mlle Stangerson n'aurait pu la dissimuler et qu'elle ne l'avait pas dissimulée sous une coiffure en bandeaux! Alors, cette blessure avait été «nécessairement» faite lors de la seconde phase, au moment du cauchemar? C'est ce que je suis allé demander à la «Chambre Jaune» et la «Chambre Jaune» m'a répondu!»
Rouletabille tira, toujours de son petit paquet, un morceau de papier blanc plié en quatre, et, de ce morceau de papier blanc, sortit un objet invisible, qu'il tint entre le pouce et l'index et qu'il porta au président:
«Ceci, monsieur le président, est un cheveu, un cheveu blond maculé de sang, un cheveu de Mlle Stangerson… Je l'ai trouvé collé à l'un des coins de marbre de la table de nuit renversée… Ce coin de marbre était lui-même maculé de sang. Oh! un petit carré rouge de rien du tout! mais fort important! car il m'apprenait, ce petit carré de sang, qu'en se levant, affolée, de son lit, Mlle Stangerson était tombée de tout son haut et fort brutalement sur ce coin de marbre qui l'avait blessée à la tempe, et qui avait retenu ce cheveu, ce cheveu que Mlle Stangerson devait avoir sur le front, bien qu'elle ne portât pas la coiffure en bandeaux! Les médecins avaient déclaré que Mlle Stangerson avait été assommée avec un objet contondant et, comme l'os de mouton était là, le juge d'instruction avait immédiatement accusé l'os de mouton mais le coin d'une table de nuit en marbre est aussi un objet contondant auquel ni les médecins ni le juge d'instruction n'avaient songé, et que je n'eusse peut-être point découvert moi-même si le bon bout de ma raison ne me l'avait indiqué, ne me l'avait fait pressentir.»
La salle faillit partir, une fois de plus, en applaudissements; mais, comme Rouletabille reprenait tout de suite sa déposition, le silence se rétablit sur-le-champ.
«Il me restait à savoir, en dehors du nom de l'assassin que je ne devais connaître que quelques jours plus tard, à quel moment avait eu lieu la première phase du drame. L'interrogatoire de Mlle Stangerson, bien qu'arrangé pour tromper le juge d'instruction, et celui de M. Stangerson, devaient me le révéler. Mlle Stangerson a donné exactement l'emploi de son temps, ce jour-là. Nous avons établi que l'assassin s'est introduit entre cinq et six dans le pavillon; mettons qu'il fût six heures et quart quand le professeur et sa fille se sont remis au travail. C'est donc entre cinq heures et six heures et quart qu'il faut chercher. Que dis-je, cinq heures! mais le professeur est alors avec sa fille… Le drame ne pourra s'être passé que loin du professeur! Il me faut donc, dans ce court espace de temps, chercher le moment où le professeur et sa fille seront séparés!… Eh bien, ce moment, je le trouve dans l'interrogatoire qui eut lieu dans la chambre de Mlle Stangerson, en présence de M. Stangerson. Il y est marqué que le professeur et sa fille rentrent vers six heures au laboratoire. M. Stangerson dit: «À ce moment, je fus abordé par mon garde qui me retint un instant.» il y a donc conversation avec le garde. Le garde parle à M. Stangerson de coupe de bois ou de braconnage; Mlle Stangerson n'est plus là; elle a déjà regagné le laboratoire puisque le professeur dit encore: «Je quittai le garde et je rejoignis ma fille qui était déjà au travail!»
«C'est donc dans ces courtes minutes que le drame se déroula. C'est nécessaire! Je vois très bien Mlle Stangerson rentrer dans le pavillon, pénétrer dans sa chambre pour poser son chapeau et se trouver en face du bandit qui la poursuit. Le bandit était là, dans le pavillon, depuis un certain temps. Il devait avoir arrangé son affaire pour que tout se passât la nuit. Il avait alors déchaussé les chaussures du père Jacques qui le gênaient, dans les conditions que j'ai dites au juge d'instruction, il avait opéré la rafle des papiers, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, et il s'était ensuite glissé sous le lit quand le père Jacques était revenu laver le vestibule et le laboratoire… Le temps lui avait paru long… il s'était relevé, après le départ du père Jacques, avait à nouveau erré dans le laboratoire, était venu dans le vestibule, avait regardé dans le jardin, et avait vu venir, vers le pavillon—car, à ce moment-là, la nuit qui commençait était très claire—Mlle Stangerson, toute seule! Jamais il n'eût osé l'attaquer à cette heure-là s'il n'avait cru être certain que Mlle Stangerson était seule! Et, pour qu'elle lui apparût seule, il fallait que la conversation entre M. Stangerson et le garde qui le retenait eût lieu à un coin détourné du sentier, coin où se trouve un bouquet d'arbres qui les cachait aux yeux du misérable. Alors, son plan est fait. Il va être plus tranquille, seul avec Mlle Stangerson dans ce pavillon, qu'il ne l'aurait été, en pleine nuit, avec le père Jacques dormant dans son grenier. Et il dut fermer la fenêtre du vestibule! ce qui explique aussi que ni M. Stangerson, ni le garde, du reste assez éloignés encore du pavillon, n'ont entendu le coup de revolver.
«Puis il regagna la «Chambre Jaune». Mlle Stangerson arrive. Ce qui s'est passé a dû être rapide comme l'éclair!… Mlle Stangerson a dû crier… ou plutôt a voulu crier son effroi; l'homme l'a saisie à la gorge… Peut-être va-t-il l'étouffer, l'étrangler… Mais la main tâtonnante de Mlle Stangerson a saisi, dans le tiroir de la table de nuit, le revolver qu'elle y a caché depuis qu'elle redoute les menaces de l'homme. L'assassin brandit déjà, sur la tête de la malheureuse, cette arme terrible dans les mains de Larsan-Ballmeyer, un os de mouton… Mais elle tire… le coup part, blesse la main qui abandonne l'arme. L'os de mouton roule par terre, ensanglanté par la blessure de l'assassin… l'assassin chancelle, va s'appuyer à la muraille, y imprime ses doigts rouges, craint une autre balle et s'enfuit…
«Elle le voit traverser le laboratoire… Elle écoute… Que fait-il dans le vestibule?… Il est bien long à sauter par cette fenêtre… Enfin, il saute! Elle court à la fenêtre et la referme!… Et maintenant, est-ce que son père a vu? a entendu? Maintenant que le danger a disparu, toute sa pensée va à son père… douée d'une énergie surhumaine, elle lui cachera tout, s'il en est temps encore!… Et, quand M. Stangerson reviendra, il trouvera la porte de la «Chambre Jaune» fermée, et sa fille, dans le laboratoire, penchée sur son bureau, attentive, au travail, déjà!»
Rouletabille se tourne alors vers M. Darzac:
«Vous savez la vérité, s'écria-t-il, dites-nous donc si la chose ne s'est pas passée ainsi?
—Je ne sais rien, répond M. Darzac.
—Vous êtes un héros! fait Rouletabille, en se croisant les bras… Mais si Mlle Stangerson était, hélas! en état de savoir que vous êtes accusé, elle vous relèverait de votre parole… elle vous prierait de dire tout ce qu'elle vous a confié… que dis-je, elle viendrait vous défendre elle-même!…»
M. Darzac ne fit pas un mouvement, ne prononça pas un mot. Il regarda tristement Rouletabille.
«Enfin, fit celui-ci, puisque Mlle Stangerson n'est pas là, il faut bien que j'y sois, moi! Mais, croyez-moi, monsieur Darzac, le meilleur moyen, le seul, de sauver Mlle Stangerson et de lui rendre la raison, c'est encore de vous faire acquitter!»
Un tonnerre d'applaudissements accueillit cette dernière phrase. Le président n'essaya même pas de réfréner l'enthousiasme de la salle. Robert Darzac était sauvé. Il n'y avait qu'à regarder les jurés pour en être certain! Leur attitude manifestait hautement leur conviction.
Le président s'écria alors:
«Mais enfin, quel est ce mystère qui fait que Mlle Stangerson, que l'on tente d'assassiner, dissimule un pareil crime à son père?
—Ça, m'sieur, fit Rouletabille, j'sais pas!… Ça ne me regarde pas!…»
Le président fit un nouvel effort auprès de M. Robert Darzac.
«Vous refusez toujours de nous dire, monsieur, quel a été l'emploi de votre temps pendant qu'«on» attentait à la vie de Mlle Stangerson?
—Je ne peux rien vous dire, monsieur…»
Le président implora du regard une explication de Rouletabille:
«On a le droit de penser, m'sieur le président, que les absences de M. Robert Darzac étaient étroitement liées au secret de Mlle Stangerson… Aussi M. Darzac se croit-il tenu à garder le silence!… Imaginez que Larsan, qui a, lors de ses trois tentatives, tout mis en train pour détourner les soupçons sur M. Darzac, ait fixé, justement, ces trois fois-là, des rendez-vous à M. Darzac dans un endroit compromettant, rendez-vous où il devait être traité du mystère… M. Darzac se fera plutôt condamner que d'avouer quoi que ce soit, que d'expliquer quoi que ce soit qui touche au mystère de Mlle Stangerson. Larsan est assez malin pour avoir fait encore cette «combinaise-là!…»
Le président, ébranlé, mais curieux, répartit encore:
«Mais quel peut bien être ce mystère-là?
—Ah! m'sieur, j'pourrais pas vous dire! fit Rouletabille en saluant le président; seulement, je crois que vous en savez assez maintenant pour acquitter M. Robert Darzac!… À moins que Larsan ne revienne! mais j'crois pas!» fit-il en riant d'un gros rire heureux.
Tout le monde rit avec lui.
«Encore une question, monsieur, fit le président. Nous comprenons, toujours en admettant votre thèse, que Larsan ait voulu détourner les soupçons sur M. Robert Darzac, mais quel intérêt avait-il à les détourner aussi sur le père Jacques?…
—«L'intérêt du policier!» m'sieur! L'intérêt de se montrer débrouillard en annihilant lui-même ces preuves qu'il avait accumulées. C'est très fort, ça! C'est un truc qui lui a souvent servi à détourner les soupçons qui eussent pu s'arrêter sur lui-même! Il prouvait l'innocence de l'un, avant d'accuser l'autre. Songez, monsieur le président, qu'une affaire comme celle-là devait avoir été longuement «mijotée» à l'avance par Larsan. Je vous dis qu'il avait tout étudié et qu'il connaissait les êtres et tout. Si vous avez la curiosité de savoir comment il s'était documenté, vous apprendrez qu'il s'était fait un moment le commissionnaire entre «le laboratoire de la Sûreté» et M. Stangerson, à qui on demandait des «expériences». Ainsi, il a pu, avant le crime, pénétrer deux fois dans le pavillon. Il était grimé de telle sorte que le père Jacques, depuis, ne l'a pas reconnu; mais il a trouvé, lui, Larsan, l'occasion de chiper au père Jacques une vieille paire de godillots et un béret hors d'usage, que le vieux serviteur de M. Stangerson avait noués dans un mouchoir pour les porter sans doute à un de ses amis, charbonnier sur la route d'Épinay! Quand le crime fut découvert, le père Jacques, reconnaissant les objets à part lui, n'eut garde de les reconnaître immédiatement! Ils étaient trop compromettants, et c'est ce qui vous explique son trouble, à cette époque, quand nous lui en parlions. Tout cela est simple comme bonjour et j'ai acculé Larsan à me l'avouer. Il l'a du reste fait avec plaisir, car, si c'est un bandit—ce qui ne fait plus, j'ose l'espérer, de doute pour personne—c'est aussi un artiste!… C'est sa manière de faire, à cet homme, sa manière à lui… Il a agi de même lors de l'affaire du «Crédit universel» et des «Lingots de la Monnaie!» Des affaires qu'il faudra réviser, m'sieur le président, car il y a quelques innocents dans les prisons depuis que Ballmeyer-Larsan appartient à la Sûreté!»
Gros émoi, murmures, bravos! Maître Henri-Robert déposa des conclusions tendant à ce que l'affaire fût renvoyée à une autre session pour supplément d'instruction; le ministère public lui-même s'y associa. L'affaire fut renvoyée. Le lendemain, M. Robert Darzac était remis en liberté provisoire, et le père Mathieu bénéficiait «d'un non-lieu» immédiat. On chercha vainement Frédéric Larsan. La preuve de l'innocence était faite. M. Darzac échappa enfin à l'affreuse calamité qui l'avait, un instant, menacé, et il put espérer, après une visite à Mlle Stangerson, que celle-ci recouvrerait un jour, à force de soins assidus, la raison.
Quant à ce gamin de Rouletabille, il fut, naturellement, «l'homme du jour»! À sa sortie du palais de Versailles, la foule l'avait porté en triomphe. Les journaux du monde entier publièrent ses exploits et sa photographie; et lui, qui avait tant interviewé d'illustres personnages, fut illustre et interviewé à son tour! Je dois dire qu'il ne s'en montra pas plus fier pour ça!
Nous revînmes de Versailles ensemble, après avoir dîné fort gaiement au «Chien qui fume». Dans le train, je commençai à lui poser un tas de questions qui, pendant le repas, s'étaient pressées déjà sur mes lèvres et que j'avais tues toutefois parce que je savais que Rouletabille n'aimait pas travailler en mangeant.
«Mon ami, fis-je, cette affaire de Larsan est tout à fait sublime et digne de votre cerveau héroïque.»
Ici il m'arrêta, m'invitant à parler plus simplement et prétendant qu'il ne se consolerait jamais de voir qu'une aussi belle intelligence que la mienne était prête à tomber dans le gouffre hideux de la stupidité, et cela simplement à cause de l'admiration que j'avais pour lui…
«Je viens au fait, fis-je, un peu vexé. Tout ce qui vient de se passer ne m'apprend point du tout ce que vous êtes allé faire en Amérique. Si je vous ai bien compris: quand vous êtes parti la dernière fois du Glandier, vous aviez tout deviné de Frédéric Larsan?… Vous saviez que Larsan était l'assassin et vous n'ignoriez plus rien de la façon dont il avait tenté d'assassiner?
—Parfaitement. Et vous, fit-il, en détournant la conversation, vous ne vous doutiez de rien?
—De rien!
—C'est incroyable.
—Mais, mon ami… vous avez eu bien soin de me dissimuler votre pensée et je ne vois point comment je l'aurais pénétrée… Quand je suis arrivé au Glandier avec les revolvers, «à ce moment précis», vous soupçonniez déjà Larsan?
—Oui! Je venais de tenir le raisonnement de la «galerie inexplicable!» mais le retour de Larsan dans la chambre de Mlle Stangerson ne m'avait pas encore été expliqué par la découverte du binocle de presbyte… Enfin, mon soupçon n'était que mathématique, et l'idée de Larsan assassin m'apparaissait si formidable que j'étais résolu à attendre des «traces sensibles» avant d'oser m'y arrêter davantage. Tout de même cette idée me tracassait, et j'avais parfois une façon de vous parler du policier qui eût dû vous mettre en éveil. D'abord je ne mettais plus du tout en avant «sa bonne foi» et je ne vous disais plus «qu'il se trompait». Je vous entretenais de son système comme d'un misérable système, et le mépris que j'en marquais, qui s'adressait dans votre esprit au policier, s'adressait en réalité, dans le mien, moins au policier qu'au bandit que je le soupçonnais d'être!… Rappelez-vous… quand je vous énumérais toutes les preuves qui s'accumulaient contre M. Darzac, je vous disais: «Tout cela semble donner quelque corps à l'hypothèse du grand Fred. C'est, du reste, cette hypothèse, que je crois fausse, qui l'égarera…» et j'ajoutais sur un ton qui eût dû vous stupéfier: «Maintenant, cette hypothèse égare-t-elle réellement Frédéric Larsan? Voilà! Voilà! Voilà!…»
Ces «voilà!» eussent dû vous donner à réfléchir; il y avait tout mon soupçon dans ces «Voilà!» Et que signifiait: «égare-t-elle réellement?» sinon qu'elle pouvait ne pas l'égarer, lui, mais qu'elle était destinée à nous égarer, nous! Je vous regardais à ce moment et vous n'avez pas tressailli, vous n'avez pas compris… J'en ai été enchanté, car, jusqu'à la découverte du binocle, je ne pouvais considérer le crime de Larsan que comme une absurde hypothèse… Mais, après la découverte du binocle qui m'expliquait le retour de Larsan dans la chambre de Mlle Stangerson… voyez ma joie, mes transports… Oh! Je me souviens très bien! Je courais comme un fou dans ma chambre et je vous criais: «Je roulerai le grand Fred! je le roulerai d'une façon retentissante!» Ces paroles s'adressaient alors au bandit. Et, le soir même, quand, chargé par M. Darzac de surveiller la chambre de Mlle Stangerson, je me bornai jusqu'à dix heures du soir à dîner avec Larsan sans prendre aucune mesure autre, tranquille parce qu'il était là, en face de moi! à ce moment encore, cher ami, vous auriez pu soupçonner que c'était seulement cet homme-là que je redoutais… Et quand je vous disais, au moment où nous parlions de l'arrivée prochaine de l'assassin: «Oh! je suis bien sûr que Frédéric Larsan sera là cette nuit!…»
«Mais il y a une chose capitale qui eût pu, qui eût dû nous éclairer tout à fait et tout de suite sur le criminel, une chose qui nous dénonçait Frédéric Larsan et que nous avons laissée échapper, vous et moi!…
«Auriez-vous donc oublié l'histoire de la canne?
«Oui, en dehors du raisonnement qui, pour tout «esprit logique», dénonçait Larsan, il y avait l'«histoire de la canne» qui le dénonçait à tout «esprit observateur».
«J'ai été tout à fait étonné—apprenez-le donc—qu'à l'instruction, Larsan ne se fût pas servi de la canne contre M. Darzac. Est-ce que cette canne n'avait pas été achetée le soir du crime par un homme dont le signalement répondait à celui de M. Darzac? Eh bien, tout à l'heure, j'ai demandé à Larsan lui-même, avant qu'il prît le train pour disparaître, je lui ai demandé pourquoi il n'avait pas usé de la canne. Il m'a répondu qu'il n'en avait jamais eu l'intention; que, dans sa pensée, il n'avait jamais rien imaginé contre M. Darzac avec cette canne et que nous l'avions fort embarrassé, le soir du cabaret d'Épinay, en lui prouvant qu'il nous mentait! Vous savez qu'il disait qu'il avait eu cette canne à Londres; or, la marque attestait qu'elle était de Paris! Pourquoi, à ce moment, au lieu de penser: «Fred ment; il était à Londres; il n'a pas pu avoir cette canne de Paris, à Londres?»; Pourquoi ne nous sommes-nous pas dit: «Fred ment. Il n'était pas à Londres, puisqu'il a acheté cette canne à Paris!» Fred menteur, Fred à Paris, au moment du crime! C'est un point de départ de soupçon, cela! Et quand, après votre enquête chez Cassette, vous nous apprenez que cette canne a été achetée par un homme qui est habillé comme M. Darzac, alors que nous sommes sûrs, d'après la parole de M. Darzac lui-même, que ce n'est pas lui qui a acheté cette canne, alors que nous sommes sûrs, grâce à l'histoire du bureau de poste 40, qu'il y a à Paris un homme qui prend la silhouette Darzac, alors que nous nous demandons quel est donc cet homme qui, déguisé en Darzac, se présente le soir du crime chez Cassette pour acheter une canne que nous retrouvons entre les mains de Fred, comment? comment? comment ne nous sommes-nous pas dit un instant: «Mais… mais… mais… cet inconnu déguisé en Darzac qui achète une canne que Fred a entre les mains,… si c'était… si c'était… Fred lui-même?…» Certes, sa qualité d'agent de la Sûreté n'était point propice à une pareille hypothèse; mais, quand nous avions constaté l'acharnement avec lequel Fred accumulait les preuves contre Darzac, la rage avec laquelle il poursuivait le malheureux… nous aurions pu être frappés par un mensonge de Fred aussi important que celui qui le faisait entrer en possession, à Paris, d'une canne qu'il ne pouvait avoir eue à Londres. Même, s'il l'avait trouvée à Paris, le mensonge de Londres n'en existait pas moins. Tout le monde le croyait à Londres, même ses chefs et il achetait une canne à Paris! Maintenant, comment se faisait-il que, pas une seconde, il n'en usa comme d'une canne trouvée autour de M. Darzac! C'est bien simple! C'est tellement simple que nous n'y avons pas pensé… Larsan l'avait achetée, après avoir été blessé légèrement à la main par la balle de Mlle Stangerson, uniquement pour avoir un maintien, pour avoir toujours la main refermée, pour n'être point tenté d'ouvrir la main et de montrer sa blessure intérieure! Comprenez-vous?… Voilà ce qu'il m'a dit, Larsan, et je me rappelle vous avoir répété souvent combien je trouvais bizarre «que sa main ne quittât pas cette canne». À table, quand je dînais avec lui, il n'avait pas plutôt quitté cette canne qu'il s'emparait d'un couteau dont sa main droite ne se séparait plus. Tous ces détails me sont revenus quand mon idée se fut arrêtée sur Larsan, c'est-à-dire trop tard pour qu'ils me fussent d'un quelconque secours. C'est ainsi que, le soir où Larsan a simulé devant nous le sommeil, je me suis penché sur lui et, très habilement, j'ai pu voir, sans qu'il s'en doutât, dans sa main. Il ne s'y trouvait plus qu'une bande légère de taffetas qui dissimulait ce qui restait d'une blessure légère. Je constatai qu'il eût pu prétendre à ce moment que cette blessure lui avait été faite par toute autre chose qu'une balle de revolver. Tout de même, pour moi, à cette heure-là, c'était un nouveau signe extérieur qui entrait dans le cercle de mon raisonnement. La balle, m'a dit tout à l'heure Larsan, n'avait fait que lui effleurer la paume et avait déterminé une assez abondante hémorragie.
«Si nous avions été plus perspicaces, au moment du mensonge de Larsan, et plus… dangereux… il est certain que celui-ci eût sorti, pour détourner les soupçons, l'histoire que nous avions imaginée pour lui, l'histoire de la découverte de la canne autour de Darzac; mais les événements se sont tellement précipités que nous n'avons plus pensé à la canne! Tout de même nous l'avons fort ennuyé, Larsan-Ballmeyer, sans que nous nous en doutions!
—Mais, interrompis-je, s'il n'avait aucune intention, en achetant la canne, contre Darzac, pourquoi avait-il alors la silhouette Darzac? Le pardessus mastic? Le melon? Etc.
—Parce qu'il arrivait du crime et qu'aussitôt le crime commis, il avait repris le déguisement Darzac qui l'a toujours accompagné dans son œuvre criminelle dans l'intention que vous savez!
«Mais déjà, vous pensez bien, sa main blessée l'ennuyait et il eut, en passant avenue de l'Opéra, l'idée d'acheter une canne, idée qu'il réalisa sur-le-champ!… Il était huit heures! Un homme, avec la silhouette Darzac, qui achète une canne que je trouve dans les mains de Larsan!… Et moi, moi qui avais deviné que le drame avait déjà eu lieu à cette heure-là, qu'il venait d'avoir lieu, qui étais à peu près persuadé de l'innocence de Darzac je ne soupçonne pas Larsan!… il y a des moments…
—Il y a des moments, fis-je, où les plus vastes intelligences…»
Rouletabille me ferma la bouche… Et comme je l'interrogeais encore, je m'aperçus qu'il ne m'écoutait plus… Rouletabille dormait. J'eus toutes les peines du monde à le tirer de son sommeil quand nous arrivâmes à Paris.
Les jours suivants, j'eus l'occasion de lui demander encore ce qu'il était allé faire en Amérique. Il ne me répondit guère d'une façon plus précise qu'il ne l'avait fait dans le train de Versailles, et il détourna la conversation sur d'autres points de l'affaire.
Il finit, un jour, par me dire:
«Mais comprenez donc que j'avais besoin de connaître la véritable personnalité de Larsan!
—Sans doute, fis-je, mais pourquoi alliez-vous la chercher en Amérique?…»
Il fuma sa pipe et me tourna le dos. Évidemment, je touchais au «mystère de Mlle Stangerson». Rouletabille avait pensé que ce mystère, qui liait d'une façon si terrible Larsan à Mlle Stangerson, mystère dont il ne trouvait, lui, Rouletabille, aucune explication dans la vie de Mlle Stangerson, «en France», il avait pensé, dis-je, que ce mystère «devait avoir son origine dans la vie de Mlle Stangerson, en Amérique». Et il avait pris le bateau! Là-bas, il apprendrait qui était ce Larsan, il acquerrait les matériaux nécessaires à lui fermer la bouche… Et il était parti pour Philadelphie!
Et maintenant, quel était ce mystère qui avait «commandé le silence» à Mlle Stangerson et à M. Robert Darzac? Au bout de tant d'années, après certaines publications de la presse à scandale, maintenant que M. Stangerson sait tout et a tout pardonné, on peut tout dire. C'est, du reste, très court, et cela remettra les choses au point, car il s'est trouvé de tristes esprits pour accuser Mlle Stangerson qui, en toute cette sinistre affaire, fut toujours victime, «depuis le commencement».
Le commencement remontait à une époque lointaine où, jeune fille, elle habitait avec son père à Philadelphie. Là, elle fit la connaissance, dans une soirée, chez un ami de son père, d'un compatriote, un Français qui sut la séduire par ses manières, son esprit, sa douceur et son amour. On le disait riche. Il demanda la main de Mlle Stangerson au célèbre professeur. Celui-ci prit des renseignements sur M. Jean Roussel, et, dès l'abord, il vit qu'il avait affaire à un chevalier d'industrie. Or, M. Jean Roussel, vous l'avez deviné, n'était autre qu'une des nombreuses transformations du fameux Ballmeyer, poursuivi en France, réfugié en Amérique. Mais M. Stangerson n'en savait rien; sa fille non plus. Celle-ci ne devait l'apprendre que dans les circonstances suivantes: M. Stangerson avait, non seulement refusé la main de sa fille à M. Roussel, mais encore il lui avait interdit l'accès de sa demeure. La jeune Mathilde, dont le cœur s'ouvrait à l'amour, et qui ne voyait rien au monde de plus beau ni de meilleur que son Jean, en fut outrée. Elle ne cacha point son mécontentement à son père qui l'envoya se calmer sur les bords de l'Ohio, chez une vieille tante qui habitait Cincinnati. Jean rejoignit Mathilde là-bas et, malgré la grande vénération qu'elle avait pour son père, Mlle Stangerson résolut de tromper la surveillance de la vieille tante, et de s'enfuir avec Jean Roussel, bien décidés qu'ils étaient tous les deux à profiter des facilités des lois américaines pour se marier au plus tôt. Ainsi fut fait. Ils fuirent donc, pas loin, jusqu'à Louisville. Là, un matin, on vint frapper à leur porte. C'était la police qui désirait arrêter M. Jean Roussel, ce qu'elle fit, malgré ses protestations et les cris de la fille du professeur Stangerson. En même temps, la police apprenait à Mathilde que «son mari» n'était autre que le trop fameux Ballmeyer!…
Désespérée, après une vaine tentative de suicide, Mathilde rejoignit sa tante à Cincinnati. Celle-ci faillit mourir de joie de la revoir. Elle n'avait cessé, depuis huit jours, de faire rechercher Mathilde partout, et n'avait pas encore osé avertir le père. Mathilde fit jurer à sa tante que M. Stangerson ne saurait jamais rien! C'est bien ainsi que l'entendait la tante, qui se trouvait coupable de légèreté dans cette si grave circonstance. Mlle Mathilde Stangerson, un mois plus tard, revenait auprès de son père, repentante, le cœur mort à l'amour, et ne demandant qu'une chose: ne plus jamais entendre parler de son mari, le terrible Ballmeyer—arriver à se pardonner sa faute à elle-même, et se relever devant sa propre conscience par une vie de travail sans borne et de dévouement à son père!
Elle s'est tenue parole. Cependant, dans le moment où, après avoir tout avoué à M. Robert Darzac, alors qu'elle croyait Ballmeyer défunt, car le bruit de sa mort avait courut, elle s'était accordée la joie suprême, après avoir tant expié, de s'unir à un ami sûr, le destin lui avait ressuscité Jean Roussel, le Ballmeyer de sa jeunesse! Celui-ci lui avait fait savoir qu'il ne permettrait jamais son mariage avec M. Robert Darzac et qu'«il l'aimait toujours!» ce qui, hélas! était vrai.
Mlle Stangerson n'hésita pas à se confier à M. Robert Darzac; elle lui montra cette lettre où Jean Roussel-Frédéric Larsan-Ballmeyer lui rappelait les premières heures de leur union dans ce petit et charmant presbytère qu'ils avaient loué à Louisville: «… Le presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat.» Le misérable se disait riche et émettait la prétention «de la ramener là-bas»! Mlle Stangerson avait déclaré à M. Darzac que, si son père arrivait à soupçonner un pareil déshonneur, «elle se tuerait»! M. Darzac s'était juré qu'il ferait taire cet Américain, soit par la terreur, soit par la force, dût-il commettre un crime! Mais M. Darzac n'était pas de force, et il aurait succombé sans ce brave petit bonhomme de Rouletabille.
Quant à Mlle Stangerson, que vouliez-vous qu'elle fît, en face du monstre? Une première fois, quand, après des menaces préalables qui l'avaient mise sur ses gardes, il se dressa devant elle, dans la «Chambre Jaune», elle essaya de le tuer. Pour son malheur, elle n'y réussit pas. Dès lors, elle était la victime assurée de cet être invisible «qui pouvait la faire chanter jusqu'à la mort», qui habitait chez elle, à ses côtés, sans qu'elle le sût, qui exigeait des rendez-vous «au nom de leur amour». La première fois, elle lui avait «refusé» ce rendez-vous, «réclamé dans la lettre du bureau 40»; il en était résulté le drame de la «Chambre Jaune». La seconde fois, avertie par une nouvelle lettre de lui, lettre arrivée par la poste, et qui était venue la trouver normalement dans sa chambre de convalescente, «elle avait fui le rendez-vous», en s'enfermant dans son boudoir avec ses femmes. Dans cette lettre, le misérable l'avait prévenue, que, puisqu'elle ne pouvait se déranger, «vu son état», il irait chez elle, et serait dans sa chambre telle nuit, à telle heure… qu'elle eût à prendre toute disposition pour éviter le scandale… Mathilde Stangerson, sachant qu'elle avait tout à redouter de l'audace de Ballmeyer, «lui avait abandonné sa chambre»… Ce fut l'épisode de la «galerie inexplicable». La troisième fois, elle avait «préparé le rendez-vous». C'est qu'avant de quitter la chambre vide de Mlle Stangerson, la nuit de la «galerie inexplicable», Larsan lui avait écrit, comme nous devons nous le rappeler, une dernière lettre, dans sa chambre même, et l'avait laissée sur le bureau de sa victime; cette lettre exigeait un rendez-vous «effectif» dont il fixa ensuite la date et l'heure, «lui promettant de lui rapporter les papiers de son père, et la menaçant de les brûler si elle se dérobait encore». Elle ne doutait point que le misérable n'eût en sa possession ces papiers précieux; il ne faisait là sans doute que renouveler un célèbre larcin, car elle le soupçonnait depuis longtemps d'avoir, «avec sa complicité inconsciente», volé lui-même, autrefois, les fameux papiers de Philadelphie, dans les tiroirs de son père!… Et elle le connaissait assez pour imaginer que si elle ne se pliait point à sa volonté, tant de travaux, tant d'efforts, et tant de scientifiques espoirs ne seraient bientôt plus que de la cendre!… Elle résolut de le revoir une fois encore, face à face, cet homme qui avait été son époux… et de tenter de le fléchir… puisqu'elle ne pouvait l'éviter!… On devine ce qui s'y passa… Les supplications de Mathilde, la brutalité de Larsan… Il exige qu'elle renonce à Darzac… Elle proclame son amour… Et il la frappe… «avec la pensée arrêtée de faire monter l'autre sur l'échafaud!» car il est habile, lui, et le masque Larsan qu'il va se reposer sur la figure, le sauvera… pense-t-il… tandis que l'autre… l'autre ne pourra pas, cette fois encore, donner l'emploi de son temps… De ce côté, les précautions de Ballmeyer sont bien prises… et l'inspiration en a été des plus simples, ainsi que l'avait deviné le jeune Rouletabille…
Larsan fait chanter Darzac comme il fait chanter Mathilde… avec les mêmes armes, avec le même mystère… Dans des lettres, pressantes comme des ordres, il se déclare prêt à traiter, à livrer toute la correspondance amoureuse d'autrefois et surtout «à disparaître…» si on veut y mettre le prix… Darzac doit aller aux rendez-vous qu'il lui fixe, sous menace de divulgation dès le lendemain, comme Mathilde doit subir les rendez-vous qu'il lui donne… Et, dans l'heure même que Ballmeyer agit en assassin auprès de Mathilde, Robert débarque à Épinay, où un complice de Larsan, un être bizarre, «une créature d'un autre monde», que nous retrouverons un jour, le retient de force, et «lui fait perdre son temps, en attendant que cette coïncidence, dont l'accusé de demain ne pourra se résoudre à donner la raison, lui fasse perdre la tête…»
Seulement, Ballmeyer avait compté sans notre Joseph Rouletabille!
Ce n'est pas à cette heure que voilà expliqué «le mystère de la Chambre Jaune», que nous suivrons pas à pas Rouletabille en Amérique. Nous connaissons le jeune reporter, nous savons de quels moyens puissants d'information, logés dans les deux bosses de son front, il disposait «pour remonter toute l'aventure de Mlle Stangerson et de Jean Roussel». À Philadelphie, il fut renseigné tout de suite en ce qui concernait Arthur-William Rance; il apprit son acte de dévouement, mais aussi le prix dont il avait gardé la prétention de se le faire payer. Le bruit de son mariage avec Mlle Stangerson avait couru autrefois les salons de Philadelphie… Le peu de discrétion du jeune savant, la poursuite inlassable dont il n'avait cessé de fatiguer Mlle Stangerson, même en Europe, la vie désordonnée qu'il menait sous prétexte de «noyer ses chagrins», tout cela n'était point fait pour rendre Arthur Rance sympathique à Rouletabille, et ainsi s'explique la froideur avec laquelle il l'accueillit dans la salle des témoins. Tout de suite il avait du reste jugé que l'affaire Rance n'entrait point dans l'affaire Larsan-Stangerson. Et il avait découvert le flirt formidable Roussel-Mlle Stangerson. Qui était ce Jean Roussel? Il alla de Philadelphie à Cincinnati, refaisant le voyage de Mathilde. À Cincinnati, il trouva la vieille tante et sut la faire parler: l'histoire de l'arrestation de Ballmeyer lui fut une lueur qui éclaira tout. Il put visiter, à Louisville, le «presbytère»—une modeste et jolie demeure dans le vieux style colonial—qui n'avait en effet «rien perdu de son charme». Puis, abandonnant la piste de Mlle Stangerson, il remonta la piste Ballmeyer, de prison en prison, de bagne en bagne, de crime en crime; enfin, quand il reprenait le bateau pour l'Europe sur les quais de New-York, Rouletabille savait que, sur ces quais mêmes, Ballmeyer s'était embarqué cinq ans auparavant, ayant en poche les papiers d'un certain Larsan, honorable commerçant de la Nouvelle-Orléans, qu'il venait d'assassiner…