—Après sa première communion, dit M. d'Aubecourt, on pourra voir.
Lucie, assise auprès de son grand-père, se laissa glisser à genoux sur le tabouret qu'il avait à ses pieds, et baissant doucement sa tête sur les mains de M. d'Aubecourt, comme elle les baisait, il y sentit couler deux larmes de joie. Alphonse tremblant ne disait rien, mais ses mains étaient fortement serrées l'une contre l'autre, et l'expression du bonheur était sur sa physionomie.
—Si c'est une aussi bonne enfant que vous deux, dit M. d'Aubecourt attendri, je serai enchanté qu'elle revienne avec nous.
—Oh! elle le sera, elle le sera, dirent les deux enfants de madame d'Aubecourt, le coeur gros de satisfaction. Ils n'en dirent pas davantage, dans la crainte d'importuner M. d'Aubecourt, qui aimait la tranquillité, et les avait accoutumés à contenir leurs mouvements; mais ils étaient bien heureux.
La satisfaction fut grande dans tout le château; on avait oublié les défauts de Marie, et on avait plaint sa disgrâce. Mademoiselle Raymond seule eut un peu d'humeur: ce n'était pas qu'elle fût méchante; mais quand elle avait une fois des préventions, elle n'en revenait guère. D'ailleurs, à force de lui reprocher son éloignement pour Marie, on l'avait augmenté; et comme les autres domestiques se firent un petit triomphe de son retour, il lui déplut encore davantage. Mais insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu beaucoup de son empire sur l'esprit de M. d'Aubecourt, qui avait moins besoin d'elle depuis qu'il était environné d'une société plus aimable, et qui craignait moins son humeur, parce que madame d'Aubecourt lui épargnait la peine de donner lui-même des ordres, et le délivrait de mille petits soins qui lui déplaisaient. Elle ne témoigna donc rien de son déplaisir à ses maîtres, et l'on attendit avec une grande impatience la fin de février, où devait arriver Marie.
Elle arriva dans les premiers jours de mars. Depuis plus d'une semaine, Alphonse et Lucie allaient tous les jours attendre la diligence qui passait devant le château. Enfin elle arrêta, et ils en virent descendre Marie, qu'ils pensèrent d'abord ne pas reconnaître, tant elle était grandie, tant elle était bien tenue, tant elle avait pris l'air modeste et sage. Elle se jeta dans les bras de Lucie: elle embrassa aussi Alphonse. Madame d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fenêtre, accourut; tous les domestiques accoururent, Zizi accourut aussi, aboyant, parce que tout ce mouvement lui déplaisait, et que d'ailleurs il se ressouvenait de son ancienne aversion pour Marie. Philippe lui donna un coup de houssine qui lui fit faire des cris affreux. Mademoiselle Raymond, qui arrivait lentement, se précipita vers lui, le prit dans ses bras, et l'emporta en s'écriant:
—Pauvre bête! tu peux compter à présent que tu n'as pas longtemps à vivre.
Les domestiques l'entendirent, et regardèrent de travers mademoiselle Raymond et Zizi.
On conduisit Marie au château, où madame Sainte-Thérèse, qui s'était rendue chez son frère, avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M. d'Aubecourt avait permis qu'on la lui amenât. Il était dans son jardin; elle s'arrêta à la porte avec timidité et embarras.
—Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse, nous y entrons tous à présent; vous y entrerez et vous le soignerez comme nous.
Marie entra, marchant avec une grande précaution, de peur de gâter quelque chose en passant. M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir: elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient auprès des petits arbres qu'elle avait donnés à M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra comme ils avaient prospéré par ses soins; il lui montra aussi les arbres du jardin qui bourgeonnaient, les premières fleurs qui commençaient à paraître. Marie regardait tout cela avec un bien grand intérêt, trouvait tout bien joli.
—Oui, mais gare la Fête-Dieu, dit en riant M. d'Aubecourt.
Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait qu'il n'était plus fâché; elle lui baisa encore la main avec une vivacité charmante, car on voyait bien que Marie était toujours vive, mais qu'elle se contenait par raison. Elle parlait peu, elle n'avait jamais été bavarde, mais elle répondait à merveille, et seulement toujours en rougissant. Elle était timide comme une personne qui a connu les inconvéniens d'une trop grande vivacité. Madame Sainte-Thérèse revint; Marie paraissait éprouver près d'elle la crainte qu'inspire le respect; cependant elle l'aimait et avait confiance en elle. Madame Sainte-Thérèse dit qu'elle venait chercher Marie. Cela affligea beaucoup les enfants de madame d'Aubecourt; ils avaient espéré que Marie resterait au château toute la journée, et que même, peut-être à la fin de cette journée, ils obtiendraient davantage; mais madame Sainte-Thérèse déclara que Marie ayant commencé les exercices de sa première communion, il fallait qu'elle demeurât dans la retraite jusqu'au moment où elle l'aurait faite; qu'elle ne sortirait point, excepté pour s'aller promener, et même que son cousin et sa cousine ne la pourraient venir voir qu'une fois par semaine. Il fallut bien se soumettre à cet arrangement. Quoique madame d'Aubecourt n'approuvât pas cette excessive austérité, qui tenait aux habitudes du couvent où madame Sainte-Thérèse avait passé la plus grande partie de sa vie, c'était une personne si vertueuse, et on lui avait tant d'obligations pour les soins et les services qu'elle avait rendus à Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier. Lorsque Marie fut partie, Alphonse et Lucie se récrièrent sur son maintien, sur la grâce de ses manières; leur mère se joignit à eux, M. d'Aubecourt les approuva, et consentit positivement à ce qu'aussitôt après sa première communion Marie revînt habiter le château.
Il fut décidé que les premières communions du village se feraient à la Fête-Dieu, et que jusque-là madame d'Aubecourt et ses enfants iraient tous les jeudis passer l'après-midi chez le curé, où Marie les attendait avec bien de la joie. Elle les voyait aussi tous les dimanches à l'église, où, comme de raison, elle ne leur parlait pas; mais elle leur disait quelques mots en sortant de l'église, et quelquefois aussi, quoique rarement, on se rencontrait à la promenade. Ainsi on ne se perdait point de vue, on se parlait mutuellement de ses occupations. Marie avait lu toute son Histoire sainte, Alphonse lui indiqua d'autres livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses lectures. Lucie n'apprenait pas un point nouveau, ne s'occupait pas d'un ouvrage particulier sans dire:
—Je le montrerai à Marie.
Tout le monde était heureux à Guicheville, et on espérait de l'être bientôt davantage.
La Fête-Dieu approchait; les deux jeunes personnes, également pleines de piété et de ferveur, la voyaient arriver avec une joie mêlée de crainte. Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener Marie, qui devait la donner, ainsi que sa soeur, pour exemple aux jeunes filles du village. Il aurait voulu le signaler par quelque fête; mais le sérieux et la sainteté d'un semblable jour ne souffraient aucun divertissement, ni même aucune distraction. Il voulut du moins contribuer, autant qu'il lui était possible, aux soins qui lui étaient permis. Madame d'Aubecourt avait fait faire à Lucie et à Marie deux robes blanches pareilles; Alphonse voulut qu'elles eussent aussi les voiles et les ceintures semblables. Sur l'argent que lui avait donné son grand-père pour ses étrennes, et qu'il avait gardé avec soin pour cette occasion, il les envoya acheter à la ville voisine, sans en parler à Lucie, qui ne croyait pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout faire à sa mère. Il ne mit dans son secret que madame d'Aubecourt, et avec sa permission, l'avant-veille de la Fête-Dieu, il envoya à Marie, par Philippe, le voile et la ceinture, en la priant par un petit billet, de les mettre le jour de sa première communion.
Philippe était fort attaché à Alphonse et à Marie, c'était presque son seul mérite; du reste, brutal, querelleur, insolent, il avait pris surtout en aversion mademoiselle Raymond; et comme il était, avec son père, le seul des gens de la maison qui ne dépendît que très-peu d'elle, il se divertissait à la contrarier tant qu'il en trouvait l'occasion. Il ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il ne s'adressât à celui-ci pour lui dire quelque chose de désobligeant, à quoi il ajoutait toujours:
—C'est bien dommage qu'on ne vous laisse pas manger mademoiselle Marie, et il le menaçait de la main, Mademoiselle Raymond se fâchait, et Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait dans un coin, ce qui n'arrivait guère, parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le laisser aller tout seul, il lui attachait des branches d'épines à la queue, un bâton dans les jambes, ou une papillote au museau; enfin il imaginait tout ce qui pouvait déplaire à mademoiselle Raymond, qui vivait dans des transes perpétuelles.
Comme Alphonse tenait beaucoup à ce que Lucie eût tout la surprise de voir Marie mise absolument comme elle, il avait recommandé à Philippe d'entrer sans qu'on le vît au presbytère; et Philippe, qui aimait beaucoup à faire ce qu'il ne fallait pas faire, avait imaginé d'arriver par dessus le mur du jardin, qui était assez bas. Lorsqu'il y fut grimpé, il aperçut Marie qui lisait sur une petite éminence qu'on avait faite fort près du mur, pour jouir de la vue, qui était très-belle. Il l'appela à voix basse, lui jeta le paquet d'Alphonse, et se préparait à descendre, lorsqu'il vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long du mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme elle approchait, Philippe trouve sous sa main un des gravois du mur, le jette à Zizi, et se cache dans les arbres qui garnissaient le mur à cet endroit. La pierre arrive: mademoiselle Raymond, qui se baissait en ce moment pour ôter à Zizi quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reçoit au front, où elle lui fait une assez large blessure. Elle jette un cri et lève la tête. Voyant Marie sur l'éminence, qui s'étant levée, la regardait parce qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute pas que la pierre ne vienne d'elle; et hâtant le pas, elle accourt se plaindre au presbytère, sans voir Philippe, qui n'était pas bien caché, mais qu'elle ne supposait pas devoir être là. Pour lui, sitôt qu'elle est passée, il saute à bas du mur et s'enfuit à toutes jambes. Mademoiselle Raymond ne trouve que madame Sainte-Thérèse; le curé était pour affaire à la ville voisine, et ne devait revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce qui lui est arrivé, lui montre son front sanglant, quoique la blessure ne fût pas profonde; elle montre aussi la pierre qu'elle avait ramassée, et qui aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a jetée, et madame Sainte-Thérèse ne peut le croire; elle va cependant avec mademoiselle Raymond trouver Marie dans le jardin.
Marie, en les voyant arriver, cache son paquet sous une touffe de rosiers, car sans savoir encore ce qui était arrivé, elle se doutait bien que Philippe avait fait quelque chose de mal; et pour ne pas être obligée de dire qu'il était venu, elle ne voulait pas montrer ce qu'il avait apporté. Cependant elle rougissait, pâlissait, car elle craignait qu'on ne lui fît des questions, et elle ne voulait pas mentir. Madame Sainte-Thérèse, en arrivant, est frappée de son air embarrassé, et mademoiselle Raymond lui dit:
—Voilà donc, mademoiselle Marie, comme vous employez l'avant-veille de votre première communion! On dira après cela, dans le village, que vous êtes une sainte; je n'aurai qu'à montrer mon front. En disant cela elle le montrait, et Marie rougissait encore plus de l'idée que Philippe avait fait une si mauvaise action.
—Est-il possible, Marie, lui dit madame Sainte-Thérèse, que ce soit vous qui ayez jeté une pierre à mademoiselle Raymond? Et comme Marie hésitait en cherchant sa réponse, elle ajouta:
—Vous l'avez sûrement attrapée sans le vouloir; mais ce serait encore un divertissement bien indigne de votre âge et de l'action à laquelle vous vous préparez.
—Madame, dit Marie, je puis vous assurer que je n'ai pas jeté de pierre.
—Elle est apparemment venue toute seule, dit mademoiselle Raymond avec aigreur; et montrant l'endroit où elle était lorsqu'elle a reçu la pierre, elle prouve clairement qu'elle n'a pu lui venir que du jardin et d'un endroit élevé. Madame Sainte-Thérèse interroge Marie avec plus de sévérité, et Marie tremblante ne sait répondre autre chose, sinon:
—Je vous assure, Madame, que je n'ai pas jeté de pierre.
—Tout ce que je vois à cela, dit mademoiselle Raymond, c'est qu'il y a à parier que mademoiselle Marie ne fera pas sa première communion après-demain.
—Je crains beaucoup qu'elle ne s'en soit rendue indigne, répondit madame Sainte-Thérèse. Marie se met à pleurer, et mademoiselle Raymond s'en va raconter au château son aventure et dire que probablement Marie ne fera pas sa première communion. Elle rappelle le talent qu'avait Marie pour attraper à coups de pierre les chats qui passaient sous les gouttières, et elle ajoute:
—Elle en fait un bel usage!
Lucie est consternée; Alphonse, tout éperdu, court interroger Philippe, pour savoir si, quand il a fait sa commission, il s'est aperçu de quelque chose dans la maison du curé, si Marie avait l'air triste. Philippe l'assure que non, se garde bien de lui dire comment il lui a fait passer le paquet, et arrange les choses de manière à ce qu'Alphonse ne se doute de rien. Madame d'Aubecourt, inquiète, écrit à madame Sainte-Thérèse, qui lui répond qu'elle ne conçoit rien à ce qui est arrivé, mais qu'il lui paraît impossible que Marie ne soit pas bien coupable; et dans la journée du lendemain, on apprend par Gothon, qui l'a su de la servante du curé, que Marie a pleuré presque tout le jour, que madame Sainte-Thérèse la traite très-sévèrement, et la fait même jeûner le matin au pain et à l'eau. Le soir, Lucie va à confesse au curé, qui était revenu; elle voit Marie sortir du confessionnal en pleurant avec des sanglots. Madame d'Aubecourt s'approche de madame Sainte-Thérèse en lui demandant si Marie ne fera pas sa première communion le lendemain. Madame Sainte-Thérèse, d'un ton assez triste et assez sévère, lui répond:
—Je l'ignore.
Comme elles étaient dans l'église, elles ne se disent rien de plus, Marie, en passant, jette sur sa cousine un regard qui, malgré ses larmes, exprimait cependant un sentiment doux. Elle dit tout bas un mot à madame Sainte-Thérèse, qui l'emmène, et Lucie entre dans le confessionnal. Après avoir fini sa confession, elle se préparait à demander timidement au curé ce qu'elle désirait tant de savoir; mais avant qu'elle ait osé commencer sa phrase, on vint chercher le curé pour un malade, et il s'en va précipitamment sans qu'elle ait pu lui parler.
Elle passa toute la soirée et la nuit dans une anxiété inexprimable, d'autant qu'elle se reprochait toutes les pensées qu'elle dérobait à la sainte action du lendemain. Alors elle priait Dieu pour sa cousine, unissant ainsi sa dévotion à ses désirs, et l'idée du bonheur qui se préparait pour elle, aux voeux qu'elle formait pour sa chère Marie. Le matin arrivé, elle s'habilla sans parler, recueillant toutes ses pensées pour n'en pas laisser échapper une seule qui pût l'inquiéter; elle embrassa son frère, demanda à M. d'Aubecourt et à sa mère leur bénédiction, qu'ils lui donnèrent avec bien de la joie. M. d'Aubecourt dit qu'il la lui donnait pour lui et pour son fils. Tous soupirèrent de ce qu'il n'était pas présent à cette cérémonie; et après un moment de silence ils se rendirent à l'église.
Les jeunes filles qui devaient faire leur première communion y étaient déjà, rassemblées. Lucie, malgré son recueillement, les parcourut des yeux en un instant: Marie n'y était pas. Lucie pâlit, s'appuie sur le bras de sa mère, qui la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses peines à Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles, et passe avec M. d'Aubecourt dans la chapelle à côté. Derrière les jeunes filles étaient mademoiselle Raymond, Gothon et les premières du village.
—Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait mademoiselle Raymond. On ne lui répondait pas, car on s'intéressait à Marie, qu'on avait vue plusieurs fois, depuis quelques mois, dans le cimetière, prier avec ferveur au pied de la croix qu'elle avait demandé qu'on mît sur la fosse de sa pauvre nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond, et, violemment émue, elle priait Dieu de toutes ses forces, lui demandant de la préserver de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la contrainte qu'elle imposait à ses pensées, la mettaient dans un état qu'elle ne pouvait presque plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la sacristie. Marie parait, conduite par le curé et madame Sainte-Thérèse, le voile blanc sur la tête, belle comme les anges, et pure comme eux. Un murmure de satisfaction s'élève dans l'église. Marie traverse le choeur en s'inclinant devant l'autel, et va se mettre à genoux devant monsieur et madame d'Aubecourt, pour leur demander leur bénédiction.
—Ma fille, lui dit le curé assez haut pour être entendu, soyez toujours aussi vertueuse, et Dieu aussi vous bénira.
Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux au ciel, des yeux mouillés de larmes, et crut recevoir, dans le bonheur qu'elle éprouvait, le gage de la protection céleste sur toutes les actions de sa vie. Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris, bénirent Marie, à genoux devant eux, tandis qu'Alphonse, placé derrière eux, le visage rayonnant de triomphe et de joie, regardait Marie avec autant de respect que d'affection. Madame d'Aubecourt conduisit elle-même Marie auprès de Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un mot, ne se jetèrent qu'un regard; mais ce regard, reporté, avant de se baisser, sur madame d'Aubecourt, exprimait un bonheur que les paroles n'auraient pu faire comprendre, et les yeux de madame d'Aubecourt répondirent à ceux de ses filles. Le moment tant souhaité arriva enfin; les deux cousines s'approchèrent ensemble de l'autel. Lucie, plus faible, agitée de tant d'émotions qu'il avait fallu contraindre, était près de se trouver mal; Marie la soutint: ses regards brillaient d'une joie angélique.
La communion reçue, les deux cousines retournèrent à leurs places, prièrent ensemble, et après avoir passé une partie de la matinée dans l'église, allèrent dîner au château, où l'on avait invité le curé et madame Sainte-Thérèse. Marie et Lucie parlèrent peu, mais on voyait qu'elles étaient bien heureuses. Alphonse, ses parents, les domestiques, paraissaient heureux; mais cette joie était silencieuse, il semblait qu'on craignit de troubler le calme parfait dont devaient jouir ces jeunes âmes pures et sanctifiées. Tous les égards s'adressaient, sans qu'on le voulût, aux deux jeunes cousines. On les servait avec une sorte de respect dont elles ne pouvaient concevoir aucun orgueil.
Après être retournée dans l'après-midi à l'église avec Lucie, Marie revint avec elle s'établir au château. La soirée fut bien douce et même un peu gaie. Alphonse commençait à oser rire, et les deux cousines à sourire. Marie trouva dans la chambre où elles couchaient, auprès de celle de madame d'Aubecourt, un lit pareil à celui de Lucie; tous ses meubles étaient semblables, c'étaient désormais deux soeurs. Marie, dès le lendemain, partagea les occupations de Lucie et surtout ses soins pour M. d'Aubecourt, qui l'aima bientôt autant que ses petits-enfants. Mademoiselle Raymond étant tombée malade quelque temps après, Marie, qui était forte, active, et qui avait eu l'habitude de soigner sa pauvre nourrice, lui rendit tant de services, alla si souvent dans sa chambre lui donner de la tisane, eut tant de soin chaque fois de caresser Zizi, et même quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir, que tous les deux changèrent de sentiment à son égard; et si Zizi, qui était le plus rancunier, la grognait encore quelquefois, alors mademoiselle Raymond le grondait et demandait pardon pour lui à Marie.
Elle avait conté, mais sous le plus grand secret, à Alphonse et à Lucie, ce qui s'était passé; elle leur avait dit que madame Sainte-Thérèse l'ayant interrogée inutilement, l'avait traitée avec beaucoup de sévérité; qu'elle n'avait rien dit, de peur que, si on savait la vérité, cela ne fît chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait été bien malheureuse pendant ces deux jours; qu'enfin M. le curé étant revenu, elle avait pris le parti de le consulter en confession, bien sûre alors qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseillé de se confier à madame Sainte-Thérèse, ce qu'elle avait fait, en sorte qu'elles étaient réconciliées. Elle dit, de plus, à Lucie que ce qui l'avait fait pleurer si fort en sortant du confessionnal, c'est que le curé l'avait exhortée très-pathétiquement, en lui rappelant sa pauvre nourrice, portée en terre précisément le même jour et au même moment l'année précédente. Alphonse gronda très-fort Philippe et lui défendit de faire jamais aucun mal à Zizi ni rien qui pût déplaire à mademoiselle Raymond: celle-ci, devenue tranquille de ce côté, se console de n'être plus si maîtresse au château, parce que madame d'Aubecourt et ses enfants, en la débarrassant de beaucoup de soins, lui laissent plus de liberté, et que d'ailleurs les égards qu'ils ont pour elle comme une personne fidèle et attachée flattent son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit sensiblement, et qu'on entend chanter et rire à Guicheville autant qu'on y avait entendu gronder pendant quelques années.
M. d'Aubecourt est rentré en France, il n'y a retrouvé que peu de chose de ses biens, mais cependant assez pour faire vivre sa femme et ses enfants. Marie, au contraire, s'est retrouvée riche, parce qu'on a reconnu ses droits à la fortune de sa mère, et même à celle de son père, qui était mort avant les lois contre les émigrés. M. d'Aubecourt le père est son tuteur; et comme elle jouit, quoique mineure, d'un revenu considérable, elle trouve mille moyens d'en faire partager les jouissances à cette famille qui lui est si chère; enfin, pour s'y unir tout-à-fait, elle va épouser Alphonse, qui l'aime tous les jours avec plus d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus aimable. Lucie est transportée de joie de devenir réellement la soeur de Marie. Madame d'Aubecourt est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne manque rien à son bonheur que d'en pouvoir faire jouir sa pauvre nourrice; elle fait célébrer tous les ans un service à Guicheville, et toute la famille regarde comme un devoir d'y venir assister, pour honorer la personne qui a si généreusement pris soin de l'enfance de Marie.
—Vous ne savez faire que des bêtises! Comme vous attachez ridiculement cette épingle! Vous me serrez tout de travers: je serai horriblement habillée; cela est insupportable; je n'ai jamais rien vu de si maladroit.
C'était à peu près de cette manière qu'Emmeline parlait à la vieille Geneviève, qui, depuis qu'elle avait perdu sa bonne, était chargée de la servir, et qui, après avoir vu Emmeline toute enfant, ne s'attendait guère à en être un jour traitée de cette manière; mais on remarquait que depuis quelque temps Emmeline, naturellement douce et bonne, et même assez timide, prenait avec les domestiques des airs de hauteur auxquels on ne l'avait point accoutumée; elle ne les remerciait plus lorsqu'à table ils lui donnaient une assiette; elle se faisait servir sans leur dire jamais je vous prie. Jusqu'à ce moment Emmeline, lorsqu'elle traversait, à la suite de sa mère, une antichambre où tous les domestiques se levaient sur leur passage, n'avait jamais pu s'empêcher de répondre par un léger signe de tête à cette marque de leur déférence; mais alors elle semblait croire qu'il était de sa dignité de passer au milieu d'eux la tête plus haute qu'à l'ordinaire: on aurait pu remarquer cependant qu'elle rougissait un peu, et qu'il lui fallait un effort pour prendre ces manières qui ne lui étaient pas naturelles. Sa mère, madame d'Altier, qui commençait à s'en apercevoir, l'en avait plus d'une fois reprise; aussi Emmeline n'osait-elle pas trop s'y livrer en sa présence. Elle les affectait surtout lorsqu'elle était avec sa cousine, madame de Serres, jeune femme de dix-sept ans, mariée depuis dix-huit mois, très-gâtée durant toute son enfance, parce qu'elle était fort riche et n'avait point de parents; gâtée actuellement par sa belle-mère, qui avait fort désiré qu'elle épousât son fils, et gâtée aussi par son mari, qui, presque aussi jeune qu'elle, lui laissait faire tout ce qu'elle voulait. Accoutumée à ne se gêner pour personne, elle se gênait encore bien moins pour ses domestiques que pour les autres; aussi disait-elle sans cesse qu'il n'y avait rien de si insolent, parce que les tons durs et impérieux qu'elle prenait avec eux les entraînaient quelquefois à lui manquer de respect, et que la bizarrerie de ses caprices leur faisait perdre patience.
Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait faire la grande personne, s'imaginait qu'il n'y avait rien de mieux que d'imiter les manières de sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours, parce qu'à Paris madame de Serres logeait dans la même rue que madame d'Altier, et qu'elle habitait à la campagne un château voisin. Elle n'avait pourtant pas osé déployer toute son impertinence avec les gens de sa mère, tous vieux domestique accoutumés à être bien traités, et qui, la première fois qu'Emmeline aurait voulu prendre avec eux ses airs impertinents ou arrogants, auraient bien pu se mettre à rire sans en faire ni plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec eux ni bonne ni polie; ils ne l'en servaient pas moins, parce qu'ils savaient que c'était leur devoir; mais en la comparant avec sa mère, qui était si peu empressée d'user du droit qu'elle avait de commander, ils la trouvaient bien ridicule.
Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et s'impatientait en elle-même de n'oser les soumettre à sa domination; mais elle s'en dédommageait sur Geneviève, qui, née dans la terre de M. d'Altier, était accoutumée à regarder avec un grand respect jusqu'aux petits enfants de la famille de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs jamais eu jusque-là l'honneur d'être entièrement attachée au château, où seulement on était depuis vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement à quelques offices subalternes; en sorte que lorsqu'en arrivant cette année à la campagne, madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté, l'avait prise chez elle pour aider Emmeline à s'habiller et faire le service de sa chambre, elle s'était crue montée en grade, mais sans en être plus fière, et elle avait regardé mademoiselle Emmeline, qu'elle n'avait pas vue depuis deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui elle devait porter respect, et de qui elle devait tout souffrir. Aussi, quand Emmeline se plaisait à exercer son empire sur elle, en lui disant toutes les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en aurait dit davantage si elle n'avait pas été trop bien élevée pour les savoir), Geneviève ne répondait rien, seulement elle se dépêchait le plus qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline, ou pour ne pas l'impatienter, et elle n'en était que plus maladroite et plus maltraitée.
Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre d'Emmeline, celle-ci voulut l'envoyer faire une commission dans le village, comme Geneviève continuait ce qu'elle avait commencé, Emmeline se fâcha, trouvant très-étrange qu'on ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait après son déjeuner pour dessiner, elle ne trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait, et qu'il fallait cependant du temps pour tout. Comme elle avait raison, Emmeline lui dit de se taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa fille et lui dit:
—Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu raison dans votre discussion avec Geneviève? C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un domestique, ce serait une chose terriblement fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que l'on eût tort.
—Mais, maman, répondit Emmeline un peu honteuse, quand, au lieu de faire ce que je lui dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut bien la faire finir.
—Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir entendu ses raisons ou de les avoir examinées, qu'elles ne peuvent pas être bonnes?
—Il me semble, maman, qu'un domestique a toujours tort de raisonner au lien de faire ce qu'on lui dit.
—C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a raison et qu'on lui commande une chose impossible.
—Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours les choses impossibles, parce qu'il ne veulent pas les faire.
—Je reconnais les propos de votre cousine: je voudrais bien, Emmeline, que vous eussiez assez d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne pas prendre ceux des autres.
—Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit Emmeline piquée, pour savoir que Geneviève ne fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.
—Si vous n'avez d'autres moyens pour vous en faire servir que ceux que vous avez employés tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que je vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non pas pour être maltraitée; je n'ai jamais payé personne pour cela.
Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme que sa fille n'osa répliquer. Elle s'en consola avec sa cousine, qui vint la voir une heure, et toutes deux convinrent que madame d'Altier ne savait pas se faire servir. Emmeline était en malheur ce jour-là; c'était dans une allée du jardin qu'elle avait cette conversation avec sa cousine; en la finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine. Madame d'Altier se mit à rire du babil de ces deux petites personnes, qui prétendaient juger sa conduite. Elle haussa un peu les épaules en regardant sa fille, qui rougit prodigieusement, et voyant passer Geneviève, elle l'appela pour ranger quelques branches qui gênaient le passage. Geneviève répondit qu'elle viendrait aussi-tôt qu'elle aurait porté la pâtée aux dindons, qui criaient parce qu'ils avaient faim.
—En effet, dit madame d'Altier, il est clair, comme vous le disiez fort bien, que je ne sais pas me faire servir avant mes dindons; il faut apparemment qu'on me croie plus raisonnable et moins pressée qu'eux. Mais dans ce moment elles virent Geneviève qui, posant à terre, jetant presque ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir tant qu'elle put du côté de la maison.
—Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai oublié de fermer la fenêtre de la chambre de mademoiselle Emmeline, comme elle me l'avait ordonné. Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle tout essoufflée.
—Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier; je vois que vous avez, pour vous faire servir, encore plus de talent que mes dindons.
Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa cousine en dessous, comme c'était sa coutume lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait. Madame de Serres, qui se croyait interrompue dans ses importantes conférences avec Emmeline, et qui n'osait trop déployer toutes ses belles idées devant sa tante, dont elle craignait la raison et les plaisanteries, remonta en voiture pour aller dans le voisinage faire une visite, accompagné de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour aller seule. Elle promit de revenir pour dîner, et Emmeline alla soigner ses fleurs.
—Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la terrasse où étaient rangés les vases qui servaient à parer sa chambre, la pluie de cette nuit a effeuillé toutes mes roses, il n'y a plus une fleur sur mon jasmin; Geneviève aurait bien pu les rentrer hier au soir, mais elle ne sait rien faire, elle ne pense à rien.
—Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève, qui se trouvait près de là, je n'ose pas toucher à vos pots, de peur de les casser.
—Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit madame d'Altier.
—Oh! oui, Madame.
—Je suis bien aise, dit madame d'Altier en regardant sa fille, de voir que je puis être servie sans me faire servir.
—Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui avais pas dit de ne pas toucher à mes vases.
—Non; mais probablement, à la moindre chose qu'elle vous casse, vous la grondez tellement qu'elle n'ose plus s'y exposer.
—Il le faut bien, maman, dit Emmeline en montant l'escalier pour rentrer ses fleurs, Geneviève est si maladroite, si peu attentive, que... Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui échappe, tombe sur l'escalier, et se brise en mille pièces.
—Elle est si maladroite, reprend madame d'Altier, qu'il lui arrive quelquefois ce qui vous arriverait tout comme à elle si vous étiez chargée des mêmes soins.
—En vérité, maman, dit Emmeline impatientée, ce qui m'arrive est bien assez désagréable, sans encore...
—Eh bien! quoi, ma fille?
Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience; madame d'Altier la prit par la main, la fit asseoir près d'elle et lui dit:
—Quand votre humeur sera passée, ma fille, nous raisonnerons. Emmeline baisa en silence les mains de sa mère, qui lui dit:
—Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce qui vous est arrivé, de casser ce vase de terre peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels vous savez que vous pouvez choisir!
—Non, maman, mais...
—Ce s'est pas pour votre anémone qui ne porte plus de fleurs, et que vous m'avez dit que vous vouliez remettre dans les plates-bandes; vous vous êtes épargné la peine de la dépoter. Emmeline sourit.
—Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là on éprouve toujours quelque chose de désagréable qui fait qu'on n'aime pas...
—A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et c'est cependant ce moment-là que vous prenez pour gronder et maltraiter Geneviève quand il lui arrive quelque malheur de ce genre, comme pour ajouter à son chagrin et à sa confusion.
—Mais, maman, elle est obligée de prendre garde à ce qu'elle fait.
—Plus que vous, Emmeline, quand vous vous occupez de vos affaires? Vous voulez qu'elle prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en pouvez prendre, et que son application à vous servir lui fasse éviter des maladresses que vous n'auriez pas évitées pour vous-même?
—Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis bien assez punie; au lieu qu'elle...
—Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour, vous avoir causer un moment d'impatience. Et non-seulement c'est là votre opinion, mais vous voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez très-mauvais qu'elle voulût vous prouver que vous avez tort.
—Sûrement, maman, il serait très-ridicule que Geneviève s'avisât de me raisonner quand je lui dis quelque chose.
—Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur, Geneviève doit se dire: Je suis domestique, ainsi mon devoir est de conserver de la raison, de la patience pour mademoiselle Emmeline, qui n'est pas capable d'en avoir. Si mon âge, mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma nature rendaient en certains moments mes devoirs plus difficiles, je dois tout surmonter avec courage, de peur de causer à mademoiselle Emmeline un moment d'attente ou de contrariété qu'elle n'aurait pas la force de supporter. Si l'injustice me blesse, si l'humeur me révolte, si les fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable, je dois cependant m'y soumettre en considérant que mademoiselle Emmeline est une pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander mieux.
—Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement piquée, que Geneviève eût bien peu d'attachement pour penser ces choses-là.
En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée et en colère; elle n'avait pas fait sa visite.
—Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à madame d'Altier, que ma femme de chambre me quitte: elle a choisi le moment où elle était en voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je l'ai fait mettre à terre dans le chemin, elle s'en retournera comme elle voudra; vous voudrez bien me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi. Je l'avais bien longtemps avant mon mariage; elle me quitte pour une place, qui, dit-elle, lui convient mieux. Comptez sur l'attachement de ces gens-là!
—Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement madame d'Altier.
—Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable; j'en aurais pris une autre si je l'avais trouvée.
Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait plus ridicule que ces plaintes et cet étonnement continuel de ce qu'un domestique n'est pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs années, quand le maître trouve tout simple de ne se pas soucier du domestique qui l'a servi tout ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa tante se moquait d'elle, mais Emmeline s'en aperçut. Il lui arrivait bien quelquefois de trouver sa cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola, en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait de se retrouver sous la tutelle de mademoiselle Brogniard, la femme de chambre de madame d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de tabac, et qui, en pleine campagne, marchait aussi droite et faisait la révérence aussi régulièrement que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante personnes. Il fut convenu que, comme il faisait beau et que le chemin était assez court à travers la campagne, elle s'en irait à pied, qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle Brogniard, et qu'en passant elles iraient prendre du lait à une ferme qui se trouvait presque sur le chemin. Elles partirent peu de temps après le dîner; mais à peine étaient-elles arrivées à la ferme, que le temps, serein jusqu'alors, se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à pleuvoir par torrents. Lorsqu'au bout d'une heure la pluie eut cessé fit qu'elles résolurent de se mettre en route, la campagne était pleine d'eau et de boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Madame de Serres se désolait de n'être pas revenue en voiture; Emmeline, un peu choquée de ce qu'elle ne songeait qu'à elle, dit en voyant de loin arriver Geneviève avec un paquet:
—Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève qui m'apporte ma redingote et mes brodequins.
—Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers fourrés et la robe ouatée de mademoiselle Brogniard; j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.
—Vous auriez pu au moins, par la même occasion, reprit Emmeline avec humeur, m'apporter mes brodequins.
—Mademoiselle ne me l'avait pas dit.
—Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien dit non plus.
—Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle Brogniard en appuyant d'un ton sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève, je vous en remercie infiniment.
—Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève, en aidant mademoiselle Brogniard à passer sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline extrêmement piquée de ce que Geneviève se croyait plus de devoirs envers mademoiselle Brogniard qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de plaisanter sur ce que mademoiselle Brogniard était la mieux vêtue et la mieux servie des trois; mais comme mademoiselle Brogniard répondait fort peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations sur la voiture recommencèrent. Enfin, en approchant du grand chemin, madame de Serres aperçut avec un transport de joie sa voiture qui revenait au petit pas. Elle s'y élança.
—Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà au château, il n'est pas nécessaire que vous m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite, cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous épargner ce reste de chemin. Et elle partit sans songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de ces boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue du château de sa mère. Emmeline y pensa, et vit bien que le système de sa cousine, de ne pas s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, rentrait dans un système beaucoup plus général, qui était de ne s'occuper de personne.
Ces réflexions et les représentations de sa mère épargnèrent à la vieille Geneviève quelques hauteurs et quelques caprices; mais Emmeline ne savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait jamais que d'un ton sec et bref, et lui commandait toujours. Elle ne s'informait pas si la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile ou plus commode à faire d'une autre manière ou bien à une autre heure; elle ne s'intéressait jamais à rien de ce qui la regardait: Emmeline avait pensé que cette espèce de familiarité lui donnait l'air d'une enfant.
A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille allèrent avec madame de Serres passer quelques jours dans un château du voisinage. Madame de Lignéville, maîtresse de ce château, était une jeune femme de vingt-deux ans, d'une douceur charmante, et remarquable surtout par sa bonté envers ses domestiques, dont la plupart l'entouraient depuis son enfance; sa concierge était son ancienne gouvernante, et madame de Lignéville n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa maison à celle qui en avait eu autrefois sur sa personne; car à mesure qu'elle était devenue raisonnable, sa gouvernante était devenue aussi soumise qu'elle était autrefois exacte à se faire obéir. Sa femme de chambre était la fille de cette gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et n'en était pas pour cela moins zélée et moins respectueuse. Son valet de chambre avait appartenu à son père; son jardinier l'avait vue naître, et lui racontait encore quelquefois comme quoi, dans son enfance, elle mettait en terre des morceaux d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se fît par un ressort qu'on n'apercevait pas, et sans qu'on eût jamais rien à dire; un ordre avait l'air d'un avertissement auquel on s'empressait de se rendre: on ne se doutait pas que madame de Lignéville eût jamais grondé ses gens, et ils ne le croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait d'avoir quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient de leur tort plutôt que de la réprimande de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement que cette bonté de madame de Ligneville ne lui donnait ni moins d'élégance ni moins de dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que madame de Serres, qui semblait ne pouvoir se faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et de gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât quelquefois des petits airs hautains et capricieux de sa cousine, on traitait madame de Ligneville avec bien plus de respect et d'amitié.
Elles étaient chez elle depuis deux jours, quand toute la société du château fut invitée pour le lendemain à une fête qui se donnait à quelques lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville eurent envie d'y aller en costume de paysannes du pays: Emmeline en avait un qu'on envoya chercher, et qui devait servir de modèle; mais madame de Ligneville, en le voyant, le trouva assez compliqué, et dit qu'elle craignait que sa femme de chambre n'eût pas le temps de le finir pour le lendemain, parce qu'on devait partir de bonne heure.
—Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, que la mienne le fasse; je ne lui passe pas ainsi ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère, dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par Justine, qui est, je crois, la cousine de votre Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne devait pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi, c'est le moyen de n'en rien obtenir.
Madame de Ligneville ne répondit point; elle s'inquiétait fort peu de faire partager ses sentiments aux autres. Madame de Serres alla vite donner ses ordres, et Justine se mit à travailler. Le soir, quand madame de Serres remonta chez elle, le costume était assez avancé; mais il n'était pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle ne porterait jamais une horreur pareille, et qu'il fallait recommencer. Justine dit que cela était impossible, à moins de passer la nuit. Madame de Serres répondit qu'elle n'avait qu'à la passer, et que ce n'était pas un si grand malheur. Justine dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle était fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame de Serres lui dit qu'elle était une impertinente, et de s'arranger pour le lui apporter le lendemain à son réveil, ou pour ne plus se présenter devant elle.
Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument au point où elle l'avait laissée en se couchant. Justine lui dit que comme Madame paraissait avoir l'intention de la renvoyer, elle venait lui demander son congé. Madame de Serres s'emporta, lui dit de sortir de sa chambre, qu'elle ne voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle Brogniard pour la lever; enfin elle fit tant de bruit de ce qu'elle appelait l'insolence de Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la maison sut ce qui lui arrivait et s'en divertit beaucoup, parce qu'on avait déjà entendu rapporter sur son compte plusieurs aventures pareilles. A déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à l'ordinaire, pour cacher l'humeur qu'on voyait percer. Elle ne parla point du tout de son habit; madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, comptant bien ne pas mettre le sien, quand même il serait fait; et Emmeline, fort triste, parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas fâcher sa cousine il ne fallait pas mettre le sien, qui lui allait très-bien, commençait à trouver que madame de Serres avait eu grand tort de traiter Justine de cette manière.
Après le déjeuner on allait se séparer pour les toilettes, lorsqu'on voulut entrer dans la chambre de madame de Ligneville, pour voir une fleur singulière que lui avait apportée son jardinier. Comme on y était, Sophie entra aussi par une des petites portes de l'intérieur de l'appartement, tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville entièrement fini, et le plus joli du monde; tout le monde le regarda, et fut tenté de regarder madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant, s'empressa de le louer.
—En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville très-embarrassée, j'y avais renoncé, car je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.
—Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma cousine m'a aidée, et nous nous sommes levées de bonne heure.
Cette cousine, c'était Justine. Madame de Serres rougit encore davantage, et madame de Ligneville rougit aussi; mais les autres personnes eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès ce moment sa cousine lui parut aussi ridicule qu'elle l'était en effet. On insista pour que madame de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline mit le sien. Comme madame de Ligneville prétendit qu'elle serait sa soeur aînée, elles passèrent presque toute la journée l'une près de l'autre, ce que madame d'Altier trouva très-bon, parce que madame de Ligneville était extrêmement raisonnable; et Emmeline la trouva si bonne, si charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. Deux ou trois fois madame de Ligneville dit en regardant sa robe:
—Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut que cette pauvre Sophie ait terriblement travaillé. Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu de temps auparavant elle aurait regardé comme au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en même temps qu'il pouvait être doux de recevoir des preuves d'affection et d'en jouir. Elle s'amusa beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait éprouvées lui donnèrent une petite maladie qui la retint assez longtemps dans son lit. Un jour, pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit Geneviève, qui se donnait beaucoup de soins autour d'elle, dire:
—Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, quoique je sois sûre que quand elle se portera bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève. Pendant sa convalescence elle eut aussi besoin bien souvent de ses secours. Comme elle était très-faible, Geneviève lui était nécessaire presque pour tous les mouvements qu'elle voulait faire. Il fallut bien devenir moins fière, et comprendre que c'est bien peu de chose que la dignité et l'autorité d'un être qui ne peut rien par lui-même. Elle sentit que, si les domestiques ont besoin des maîtres pour le soutien de leur existence, les maîtres, que l'habitude de l'aisance a accoutumés à une foule de délicatesses, ont sans cesse besoin des domestiques pour l'agrément et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans la suite qu'un domestique laborieux et honnête trouve toujours un maître qui le paye, au lieu qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de trouver un domestique qui le serve avec zèle et affection; qu'ainsi c'est au maître surtout qu'il importe que les domestiques soient contents. Elle revint à son caractère naturel, qui était de desirer que l'on fût content d'elle, et trouva que c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus commode.