Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque fois qu'il eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne manqua jamais d'emmener son chien avec lui.
Successivement il lui apprit à bien faire les lisières sans oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves ou de pommes de terre, à vérifier les trèfles, à sonder les luzernes, à longer une haie de telle façon que le gibier partît du côté du chasseur, et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexploré du jour où son maître, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un jeune levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la chasse durant plus de trois longues heures.
Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint plus circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les coups de langue, les histoires et les procès-verbaux, garda sa chienne à la maison.
Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement la claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir venu. Mais Bellone, docile et bien dressée, ne s'éloignait du pays qu'avec l'autorisation de son maître.
Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé d'une longue tournée, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins comme doit la connaître un vieux de la vieille de sa trempe, allait trouver sa chienne à l'écurie et, branlant la tête d'un air entendu, lui disait simplement : « Va ! » Bellone comprenait et, sans s'attarder à rôdailler aux alentours, filait directement vers la forêt.
Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agréable et peut-être aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette expédition nocturne et cette partie de plaisir.
C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint directement le trouver devant son seuil où il s'amusait à s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un morceau de fer.
Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant les babines, s'être tortillée du cul comme il convenait pour le saluer respectueusement et lui avoir léché les mains de bonne amitié, elle répondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements de Miraut.
À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les oreilles ainsi qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taïaut de l'accompagner en guerre. En même temps elle jappota, modulant de la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lisée, depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manières, ne manqua pas non plus de saisir.
Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna à pleine main pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne lâchait sa chienne qu'à bon escient, il accéda au désir de son chien qui, hésitant, tournait la tête de son côté, tout en conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait un peu plus loin.
— Vas-y ! va ! proféra-t-il simplement.
Et, d'un hochement de tête, il lui désigna la forêt.
Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé tout de même de partir sans le maître, il revint en hâte lui sauter sur les genoux et le lécher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation, il fila comme une flèche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou de la haie du grand clos.
Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent dans la direction de la coupe.
Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva.
— Eh bien ? s'exclama-t-il simplement.
— Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue le prendre et il n'a pas été difficile à débaucher ; ah, ma foi non ! je n'ai eu qu'à lui faire signe.
— La bonne paire ! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en aura un quelque part à Bêche ou aux Maguets qui n'aura pas à mettre ses quatre pieds dans le même sabot s'il tient à garer sa peau et ses viandes.
— L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lisée ; il n'est pas mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule, si nous ne voulons pas les voir éreintés après la première semaine de chasse.
— As-tu déjà songé à tes munitions ? s'inquiéta Philomen.
— Oui, répondit Lisée ; pour les cartouches de lièvre, je commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-Étienne afin d'être sûr d'avoir du bon ; c'est un peu cher, mais tant pis ! Pour la chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira à Besançon, un cent de douilles et de bourres ordinaires ; quant à la poudre, de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches et, pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui faire arriver des histoires à lui, ni à moi non plus.
— J'en prends aussi, rassura Philomen ; sa poudre, en effet, n'est généralement pas mauvaise et, quand il s'agît de merles, de grives ou de geais que l'on tire de tout près, ça va toujours. C'est égal, j'aurais du remords de viser un lièvre avec une mauvaise cartouche dans mon flingot ; s'il échappait, je ne pourrais m'empêcher de dire que c'est bien fait pour moi.
— Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant l'index à sa bouche.
Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de la nuit silencieuse, un aboi s'élevait, suivi bientôt d'un autre et d'un autre encore.
— Ils ont déjà lancé.
— Non, non ! pas encore, écoute bien !
Et, en effet, l'instant d'après, la rafale hurlante du lancer retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les paupières plissées, les deux amis, tirant de leurs pipes d'énormes bouffées, écoutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les inondait d'une joie pure.
— Eh bien ! je crois qu'ils le mènent, conclut Philomen au bout d'un instant.
Le bruit de la chasse se perdit qu'ils écoutaient encore. La conversation reprit, un peu décousue, car tous deux, bien que parlant d'autre chose, prêtaient quand même toujours l'oreille aux rumeurs de la nuit, et ce fut simultanément qu'ils interrompirent leur causerie en remarquant à voix haute :
— Ils le ramènent !
Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la chasse se rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de nouveau et se perdit encore et Philomen affirma :
— Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant qu'ils voudront : le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur courir après ; il est revenu vanné de sa tournée d'aujourd'hui et à cette heure il doit être sûrement en train de roupiller à côté de sa légitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant.
— Et moi itou, répondit Lisée.
Après avoir convenu, pour réduire les frais de port, de faire ensemble leur commande de fournitures, ils se séparèrent en se serrant la main et Lisée, rentrant dans la cuisine obscure, poussa le verrou, gagna son lit et s'endormit.
Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et s'étant relevé en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois du Fays, menaient encore à une allure endiablée leur oreillard.
— Cré nom de nom ! quel jarret ! ne put-il s'empêcher de s'exclamer avec admiration.
Et il revint se coucher, tout content.
Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur un petit tas de paille, sous l'auvent de la porte d'écurie. Il était crotté comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le loisir de vaquer aux soins de sa toilette ; le bout de sa queue, sur une longueur de trois bons pouces entièrement pelé et tout rouge, de même que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec quelle ardeur il avait fouetté les buissons et s'était battu les flancs.
Il se leva à l'approche du maître et le salua par des aboiements très tendres en se dressant contre ses genoux.
C'est alors que Lisée remarqua qu'il était rond comme un boudin et jugea qu'il n'avait pas dû chasser, ainsi qu'il disait, pour la peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard en lui contant que sa chienne se trouvait être précisément dans le même état.
— Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la fenêtre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais quand elle a fait chasse, je n'ai pas à me biler ni me déranger, elle pionce dans un coin et ne réclame rien.
— Lui aussi, affirma Lisée.
— C'en est tout de même un que nous ne reverrons pas à l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux, qu'ils y goûtent de temps à autre : ça les encourage et ça les dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien.
Mis en goût, en effet, par cette première et fructueuse randonnée, ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite à Bellone et la prier de l'accompagner à la chasse.
Il faut croire qu'une telle expédition était inutile ou dangereuse ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne, par de petites plaintes, alla solliciter l'autorisation réglementaire, opposa un veto énergique et sec à sa demande. Docile et plus obéissante que le chien, elle se résigna et s'en fut se coucher sur son coussin à côté de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé, partait quand même seul à la chasse.
Il fut moins heureux cette fois que lors de sa première sortie et s'il lança tout de même et suivit un capucin, il n'eut pas la science ni le bonheur de le pincer et rentra très fatigué à la maison.
Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un long jappement un peu rageur sous sa fenêtre.
Il n'hésita pas à sauter du lit et s'en fut ouvrir à son chien qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait une revue de détail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de la cuisine.
La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale bête l'avait empêchée de fermer l'œil de la nuit, qu'elle l'avait réveillée juste au moment où elle commençait à s'endormir, qu'elle lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sûr, ces sorties-là, ça finirait par mal tourner un jour ou l'autre.
* * *
Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandées étaient arrivées à bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la cinquantième fois peut-être, leur recette particulière concernant le chargement des cartouches.
La demande de permis venait d'être envoyée à la sous-préfecture par les soins de Jean, le secrétaire de mairie. Lisée avait fait prendre auparavant chez le percepteur le reçu de vingt-huit francs, ce qui provoqua devant Blénoir, le facteur, une scène de ménage terrible, d'ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle les deux hommes ne prêtèrent que l'attention qu'elle méritait. Et puis, la veille du grand jour, devant Miraut bien en forme, le braconnier, très loquace et débordant de joie, confectionna ses cartouches.
Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué, avait été décroché de la panoplie où il trônait parmi trois vieux sabres de pompiers ou de gardes nationaux, un couteau… arabe ou turc qui avait été sans doute fabriqué au petit Battant ou à Rivotte, faubourgs de Besançon, afin d'éviter d'inutiles frais de transport, un chassepot (souvenir des désastres) et deux vieilles carabines simples, l'une à pierre, l'autre à piston, ornées des pontets en cuivre et munies de canons immenses.
Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui avait appuyé les pattes contre sa poitrine pour lui lécher la barbe, Lisée, deux doigts sur les gâchettes, levant et abaissant les chiens, fit sonner et résonner les batteries du flingot en interpellant Miraut.
— Hein ! c'est-ti avec çui-là qu'on va les descendre, demain ?
— Bouaoue ! applaudissait Miraut.
— Et celle-là, en va-t-elle occire un ? reprenait-il en lui montrant une cartouche de quatre soigneusement sertie. Il n'aura pas peur du coup de fusil, ce petit, au moins ! Non ! c'est un grand garçon !
Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens particulier de chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la signification générale et manifestait, par des abois continuels, des frôlements câlins de tête, des grattements de pattes, d'incessants battements de queue, des velléités d'embrasser et de lécher, son approbation et sa joie.
Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen qu'ils partiraient le lendemain chacun de son côté, afin de tenir à peu près tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient, vers les huit heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus tard, selon les hasards de la chasse, à la tranchée sommière du Fays pour « faire » ensemble ce bois important et se poster aux bons passages.
Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse et substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne voulait lui donner que quelques croûtes insignifiantes, un chien courant étant réputé, à juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et d'intérêt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha et s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se réveiller à l'heure qu'il s'était fixée.
Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain matin, il était debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins soigneusement graissés, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste à grandes poches, boucla sa cartouchière sur ses reins, mit tremper un bout de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du départ et, tandis que chauffait son « jus » sur la lampe à alcool, il alla ouvrir à Miraut.
Les deux amis se firent fête en se retrouvant : petits mots d'amitié et abois tendres, caresses de la main et coups de pattes cordiaux ; Miraut même essuya d'un large revers de langue la joue droite et le nez de son maître.
— Le coup de « patte à relaver[13] », l'excusa celui-ci en s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux.
Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut, qui les attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans les mâcher. Là-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien avant que le soleil ne fût levé, arrivèrent au haut des Cotards où ils voulaient commencer.
C'était un bon matin. Un temps calme, une rosée suffisante laissaient un fret abondant aux endroits où le gibier avait passé.
Dès qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, renonçant à son jeu favori qui consistait à lever la cuisse à toutes les mottes et à toutes les bornes, se mit à quêter avec ardeur. Bientôt il rencontra un fret, trouva une rentrée, s'engouffra dans le taillis, et le reste ne fut pas long à venir.
Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par les sentiers et les tranchées du bois avec le chien à ses trousses.
— Il va monter, songeait Lisée posté au haut du crêt à cinquante mètres du mur d'enceinte, ils montent toujours.
Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi qu'un levraut, s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, un crochet assez grand.
Cependant, la chasse marchait à un train d'enfer. Le chien, sans doute, serrait de près son gibier, et Lisée, qui connaissait à peu près tous les trucs des oreillards, jugea rapidement : « Il va sortir au sentier de Bêche qu'il remontera et Miraut va me le ramener par le chemin de la pâture. » En hâte, il se porta vivement à ce poste afin d'arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est préférable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop tard.
Le braconnier avait eu bon nez de courir.
Il n'y avait pas une minute qu'il était là, au bord du chemin de terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, lorsqu'il vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses, allongeant de toute sa taille, ventre à terre littéralement.
— Un beau coup de fusil ! jugea-t-il.
Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus sûr pour un chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait intensément du court instant qui le séparait du dénouement de cette chasse. Le lièvre arrivait à une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à l'épaule, la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu'il fût à portée.
Au point strictement repéré d'avance, à trente mètres, pas un de plus, ce qui eût compromis l'efficacité du tir, pas un de moins (c'eût été un assassinat !), il pressa la détente de sa gâchette droite.
Le coup retentit puissamment dans le calme du matin et l'oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler cul par-dessus tête à quinze ou vingt pas du chasseur.
Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du sentier, fut étonné de ce coup de tonnerre formidable et s'arrêta net une minute pour écouter, car ce bruit terrible venait de la direction suivie par son lièvre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lisée dans cette aventure et n'en douta plus l'instant d'après quand il distingua la voix de son maître le hélant à pleins poumons :
— Tia, Miraut, tia, par ici ! tia, mon petit !
Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa poursuite en donnant à pleine gueule lui aussi et arriva bientôt sur le lieu du drame, devant Lisée dont le fusil fumait encore, un Lisée riant d'un large rire et qui du doigt lui désignait à terre un cadavre roux, allongé, saignant par les narines, sur lequel le chien se rua sans tarder et avec frénésie.
— Tout beau, tout beau ! mon petit, calma le chasseur. Ne le déchire pas. Allons ! doucement, doucement !
Alors, sans haine aucune, comme s'il eût caressé Mitis ou Moute, Miraut lécha doucement et longuement sa victime morte et la puça même d'avant en arrière et d'arrière en avant. Puis, excité sans doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la gueule pour y aller de son franc coup de dent.
Lissée jugea que c'était suffisant et, lui reprenant bien vite le capucin, il commença par le faire pisser en lui pressant sur la vessie et puis le mit immédiatement et sans façons dans la grande poche-carnier de sa veste de chasse.
Toutefois, pour que Miraut n'eût pas couru pour rien et pour l'encourager à continuer, il lui coupa successivement, à la dernière jointure, les quatre pattes du lièvre et les lui jeta une à une.
Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil et os, et griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lisée le félicitait, tout heureux.
— Hein, nous voilà dépucelé ! mon vieux Mimi.
Comme l'autre, insensible aux discours, attendait toujours, il voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui furent profondément dédaignés.
— Ah ! il faut de la viande à monsieur, maintenant ! T'es pas dégoûté, mon salaud, marmonna le chasseur en ramassant les provisions auxquelles son chien n'avait pas voulu mordre. Attends un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout à l'heure.
Et la chasse continua.
C'était, on l'a déjà vu, un bon matin.
De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait des lancers et des chasses ; des coups de fusil retentissaient ; un œil exercé pouvait voir dans les finages voisins les perdreaux se lever en bandes devant les chiens d'arrêt et s'éparpiller en gagnant les bois ; des cailles aussi, de temps à autre, à très courts intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs.
Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir et jugeait en lui-même :
« Tiens, voilà Philomen qui en « sonne » un ! Il me semble que Pépé vient de redoubler : ce ne peut être que sur les perdrix, car il a toujours arrêté un lièvre du premier coup. Ah ! Gustave est aux cailles dans les « sombres » derrière le Teuré, il tire souvent. Je jurerais que c'est le gros qui est dans la « fin » de Rocfontaine : il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la mère de Miraut. »
Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté longtemps contre la veste du maître afin de lécher encore le lièvre dont on voyait sortir d'un côté la tête et de l'autre les pattes ou plutôt les moignons, le jeune Miraut, fatigué de sauter en vain, s'était remis à quêter et avait repris la lisière du bois.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'il relançait de nouveau, mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier coup.
Ce devait être un vieux lièvre, c'est-à-dire qu'il avait déjà vu plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps à des rebats plus ou moins compliqués dans les tranchées ou les sentiers du bois pour arriver, en fin de compte, à se faire « taquer » au lancer ; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus épais des taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin de tout village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna la grande route caillouteuse et sèche de Sancey à Rocfontaine où il espérait faire perdre sa trace à son poursuivant.
Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix et, pour mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa chasse, longea l'arête du coteau.
Son chien — il en put juger à la régularité de ses abois et coups de gueule — réussit à tenir parfaitement tant qu'il fut sous bois ou dans les champs ; à peine hésita-t-il à quelques contours brusques où il dut s'arrêter deux ou trois secondes pour bien s'assurer de la direction à prendre. Mais quand il arriva à la route et aux cailloux, le fret diminua et s'évanouit et il se tut.
Il s'attarda néanmoins, s'acharnant à retrouver la piste évanouie, ravauda à certains passages où des fumets vagues persistaient, revint sur ses pas jusqu'à l'endroit où le lièvre était entré dans la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule furibonds.
Lisée, qui du haut du crêt l'aperçut, jugea fort justement qu'ils perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait rien à faire avec ce capucin-là. C'est pourquoi il rappela Miraut.
Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son maître ; il s'apprêtait à revenir et, méthodique et prudent, pour ne point s'égarer et bien retrouver l'endroit où il avait quitté Lisée, reprenait franchement à rebours la piste qu'il venait de suivre.
Pour lui épargner des contours interminables et l'habituer au rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle et se mit à sonner à petits coups secs et répétés, s'interrompant à diverses reprises pour crier à pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier de rappel : « Tia, Miraut ! Tia ! », puis, cornant de nouveau, afin de bien faire s'associer dans l'oreille et le cerveau de son compagnon ces deux modes familiers de ralliement.
Comme la foulée qu'il avait à suivre était très fortement frayée et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son attention, Miraut entendit parfaitement les sons et les cris poussés par Lisée et s'arrêta court aussitôt, dressant l'oreille.
La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau la voix de Lisée arriva jusqu'à lui : « Tia, Miraut ! » Il comprit, jugea de la direction, se traça dans l'espace une ligne droite et fila comme un trait dans le sens de l'appel. Toutefois, afin de ne point se tromper, il s'arrêtait de temps à autre pour rectifier sa direction et marcher droit à son maître qu'il ne voyait pas encore.
Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot et, cessant de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un ton moins aigu.
L'instant d'après, ils se retrouvèrent et Miraut fit à Lisée une fête extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de choses plus gentilles les unes que les autres, se frottant à ses jambes et voulant à tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de devant. Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu ramener l'oreillard, le félicita tout de même d'être si bien et si vite revenu à la corne, absolument comme un grand chien.
Cette fois, Miraut mangea de bon cœur le bout de sucre et le morceau de pain qu'il avait dédaignés l'heure d'avant.
Comme le soleil montait rapidement et commençait à chauffer, on se rendit, sans perdre de temps, à la tranchée sommière du Fays où Philomen, exact au rendez-vous, les attendait déjà avec un lièvre lui aussi dans sa carnassière.
Les deux amis se sourirent.
— Eh bien ! est-ce qu'on sait encore le coup ?
— Où l'as-tu rasé ?
Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent avec force détails les péripéties de leur chasse du matin tout en cassant la croûte et en buvant un verre.
Bellone et Miraut, très sérieux, s'étaient simplement salués en se léchant réciproquement les babines qui fleuraient bon le lièvre tué. Assis tous deux sur les jarrets, devant les maîtres qui devisaient et contaient leurs exploits récents, ils suivaient attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de leurs mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux de pain et de fromage qu'ils lançaient d'instant en instant et fort équitablement tantôt à l'un, tantôt à l'autre.
Ensuite de quoi, tous se levèrent et l'on partit faire le grand bois.
Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au Fays, deux belles chasses menées tambour battant par ces bonnes bêtes et au cours desquelles Lisée eut la chance d'occuper un bon passage et d'en occire encore un vers les dix heures.
Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et que les chiens commençaient à donner des signes de fatigue, on revint vers le pays en traversant les pommes de terre du finage où l'on eut l'occasion de lâcher quelques fructueux coups de fusil sur les perdreaux et sur les cailles.
— Y vas-tu demain ? interrogea Lisée.
— J'te crois, répondit Philomen. La première semaine, c'est mes vacances, il faut que je sois bien pressé d'ouvrage pour que je ne la prenne pas tout entière.
— Mon vieux, reprit Lisée, j'y songe : j'ai promis au gros et à l'ami Pépé de leur faire manger le premier lièvre que Miraut me ferait zigouiller. Dimanche, ce sera l'instant ou jamais ; naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je vais leur envoyer deux mots ; le matin, nous ferons la partie tous en chœur et à midi nous boirons un bon coup pour fêter le baptême du citoyen Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait rendez-vous au gros à un endroit bien fixé et nous tiendrions les prés-bois et les coupes d'Ormont ; avec quatre chiens comme les nôtres, ça pourra faire une belle musique.
— C'est entendu, approuva Philomen ; j'apporterai quatre litres de ma vendange de l'an passé : elle est fameuse.
De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de Rocfontaine une missive ainsi libellée :
Longeverne, le 1er septembre 18…
« Mon vieux,
« Miraut est un fameux chien ; ce matin il m'en a fait tuer deux. Je compte que tu viendras dimanche, comme ça a été entendu, goûter de mon civet et fêter son dépucelage. Pépé en sera et aussi Philomen. Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du matin au plus tard. On tiendra Ormont où c'est tout gris de lièvres.
« Je te la serre de bien bon cœur,
« LISÉE. »
Si quelques paysans, lorsqu'ils ont à écrire, s'embrouillent et se perdent dans de longues phrases : Je vous écris pour vous dire que j'aurais voulu vous dire…, Lisée n'était pas de ceux-là. N'ayant pas d'instruction, il se vantait d'écrire comme il parlait. Aussi, comme il n'était pas bavard, ses lettres étaient-elles toujours d'une brièveté et d'une concision admirables.
Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au chef-lieu, qu'on l'attendait sans faute chez Lisée à quatre heures du matin pour une partie soignée, et il n'eut garde de manquer au rendez-vous.
Trois heures et demie venaient à peine de sonner qu'il arrivait à Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand Saint-Hubert à la robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu, à l'œil calme, aux pattes nerveuses, très fin animal et bon lanceur, mais qu'il ne fallait point contrarier ni même gronder, car il était extrêmement susceptible.
La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre chiens, l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais, du fait d'être réunis, la voracité naturelle de chacun d'eux se trouva doublée au moins et il y eut par toute la cuisine une bousculade de casseroles et un désordre qu'augmenta encore l'arrivée de Bellone et de son maître.
Pendant que les trois camarades se serraient la pince et se congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs recherches alimentaires : pas une miette ne fut dédaignée, pas une goutte d'eau de vaisselle ne fut oubliée, et voilà-t-il pas que Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé la veille au soir par Lisée et dont Miraut s'était adjugé la ventraille.
Elle pendait à un clou fiché dans une solive du plafond. Ravageot, qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, l'accrocha, la fit tomber et, pour que les autres n'en profitassent point, se l'envoya séance tenante et tout entière : oreilles, poil et tout. Cela ne dura pas quinze secondes.
Philomen l'aperçut qui en achevait la pénible déglutition, allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient férocement.
— Ben, bon Dieu ! Mais c'est la peau du lièvre qu'il vient de s'enfiler comme ça et sans boire, encore ! Il en a une sacrée veine de ne pas s'étouffer ni s'étrangler.
— Bah ! répondit Pépé, ils en bouffent bien de l'autre quand nous ne les voyons pas. Aussi ça me fait rigoler quand j'entends les médecins et le maître d'école parler de microbes et d'autres bestioles qui foutent, à ce qu'il paraît, des maladies aux gens.
Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrière les fumiers et les marnières où il boit quand il a soif ! Et il n'est jamais malade, lui, il s'en bat l'œil des microbes et moi aussi. Avec du bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes vadrouilles dans les bois comme nous en faisons, on vient à quatre-vingts ou à cent ans.
— Tout de même, ton chien a un sacré estomac. C'est pas moi qui voudrais faire ce qu'il vient de faire, même avec dix litres à boire.
— Il va peut-être te ch… une casquette à poil ! plaisanta Lisée.
On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un bout de sucre, et puis l'on monta sans délai le chemin de la Côte afin de gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en laisse les trois chiens qui, si on les eût laissés faire, n'auraient pas mis une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.
Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne la reconnut guère, il ne la reconnut même point du tout ; tant d'événements avaient coulé depuis l'heure de la séparation, et elle non plus, tous ses petits étant depuis longtemps dispersés, ne retrouva point dans ce grand chien le petit toutou, si différent d'odeur et d'allures, qu'on lui avait enlevé l'automne précédent.
Les présentations entre chiens se firent : Ravageot et Miraut furent galants comme il convient et Fanfare accepta leurs hommages qui ne furent point exagérés ; mais il n'en alla pas de même pour Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurèrent haineusement, le poil de l'échine hérissé, et se grognèrent des menaces et des rosseries en se montrant les crocs.
Pourtant, dès qu'on fut en plaine et que la chasse commença, les haines tombèrent et tout fut oublié.
Les chasseurs, de même que leurs bêtes, connaissaient bien le pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se déployèrent silencieusement, cernant avec soin le canton où s'était gîté le capucin afin que ce dernier, déboulé, passât pour en sortir sous le feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux lièvres, après de courtes péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque terrible. Mais un troisième, plus roublard, se déroba avant le lancer et Philomen, ahuri et furieux comme un chasseur qu'un lièvre aurait roulé, vit les quatre chiens lui passer devant le nez comme une trombe et disparaître au loin.
Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre reviendrait : mais c'était un maître oreillard sans doute que celui-là et, mené comme il l'était par cette meute endiablée, il fila tout droit, on ne sut jamais où, au tonnerre de Dieu, disait Lisée, pendant que les quatre compères se morfondaient à écouter.
Une heure après, comme on n'entendait encore rien, ils se hélèrent : hop ! se réunirent au poste de Philomen et confabulèrent en cassant la croûte ! Ils partagèrent équitablement les provisions dont leurs poches étaient bourrées, mettant en réserve la part des chiens, liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis bourrèrent leurs pipes en attendant.
Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs sylvestres et les sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit très lointain de grelot.
Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflèrent à perdre haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant un boucan infernal qui les excitait et les réjouissait profondément.
— S'il y a un lièvre dans les alentours, qu'est-ce qu'il peut bien se dire ?
— Il n'en doit pas mener large.
Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, reparurent au haut du crêt, et comme c'était bientôt l'heure de l'apéritif, on revint au village après les avoir un peu laissés reprendre haleine et manger leurs bouts de pain.
Les deux lièvres occis furent naturellement offerts aux deux invités qui, après s'être défendus et fait prier, acceptèrent enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.
— Penses-tu ! protesta Lisée. Et Miraut ?
— Peuh ! c'est rien, ça, mon vieux, répliqua le gros, tout joyeux d'avoir un lièvre à rapporter à la maison.
Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, firent à Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les honneurs. On savait pourquoi ils étaient réunis ; chacun d'ailleurs, au village, les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout en s'enquérant du jeune chien.
— Eh bien ! et Miraut ?
— Ah ! c'en sera un tout premier, affirmait Pépé, et je m'y connais.
— J'en étais sûr, renchérissait le gros.
C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse surtout, a, dans un village, sa personnalité bien marquée ; il fait partie intégrante du pays et toute gloire qui lui échoit rejaillit un peu, non seulement sur son maître, mais sur tous les compatriotes de la localité, quadrupèdes ou bipèdes.
Miraut, sensible à la louange, marchait dignement devant les chasseurs, et son maître, tout attendri, le regardait avec amour. En arrivant à l'auberge, il préleva même un demi-morceau du sucre de son absinthe pour l'offrir à son chien, afin qu'il prît, lui aussi, à sa façon, un apéritif.
Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de l'auberge où les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur taille, de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait allongés.
Les chiens, eux, qui s'étaient couchés sous la table, ne voyaient pas sans un certain dépit ces intrus approcher de leur gibier et palper un butin qui n'appartenait qu'à eux. Ils grognaient sourdement, mais comme les maîtres n'avaient pas l'air inquiet et ne faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de pousser plus avant leur manifestation en intervenant de la griffe ou de la dent.
Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le geste de cacher un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant d'écoper sérieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre pattes, se campa ferme devant lui, la tête haute et gueule ouverte, et les autres, prompts à venir à la rescousse, se préparèrent non moins énergiquement à lui prêter mâchoire forte.
— Si tu te fais pincer, tant pis pour toi ! prévint Philomen, dégageant ainsi leur responsabilité.
— Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air commode ! répliqua l'autre en remettant le lièvre ; ils ne sont pas comme le vieux notaire d'Épenoy qui, lorsqu'on le traitait de voleur, et ça arrivait souvent, répondait qu'il entendait bien les « rises[14] ».
— Si on allait à la soupe ? proposa Lisée.
On ramassa sans incidents les lièvres pendant que Pépé payait les apéritifs et l'on se rendit à la maison de la Côte où la Guélotte, pestant intérieurement, mais faisant contre mauvaise fortune bon cœur, avait tout de même préparé un repas substantiel et soigné.
Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un jambon ouvrait le déjeuner, le dîner comme on dit à la campagne, auquel on fit honneur avec le robuste appétit que procure toujours une marche mouvementée de cinq ou six heures en plaine et en forêt.
Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le jambon, un ragoût de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement réussi et qui provoqua les félicitations générales des convives. La Guélotte tout de même fut flattée dans son amour-propre de cuisinière, elle rougit de plaisir, et Lisée, diplomate, en profita pour lui demander si les chiens avaient eu à manger, à quoi elle répondit qu'elle allait sans tarder leur donner leur soupe.
Cela se termina par un poulet et de la salade. Un morceau de gruyère et quelques biscuits précédèrent le café.
Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent quantité d'os, croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalèrent consciencieusement, et on ne leur ménagea point non plus les éloges dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup échauffé l'enthousiasme des quatre amis.
Tous racontèrent des histoires de chasse et de chiens, plus merveilleuses et plus magnifiques les unes que les autres ; ils s'en ébaudissaient franchement, mais nul d'entre eux n'émit le moindre doute sur leur authenticité ou leur vraisemblance : si, entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce qui l'aura ? Enfin, après le café et le pousse-café, la rincette, la surrincette et le gloria, on leva le siège pour permettre à la Guélotte de débarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, jouer la bière aux quilles.
On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but d'autres encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bière, on essaya des pousse-bière, et puis on reprit l'apéritif. Nonobstant cette dernière absorption, on n'avait pas extrêmement faim quand on revint manger le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et quand le gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière, reprirent, vers la minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de Velrans, les dites voies n'étaient pas assez larges pour contenir leurs pas chancelants.
Malgré l'offre pressante qu'on leur fit de coucher à Longeverne, ils refusèrent dignement et, guillerets, partirent, leurs chiens reposés gambadant autour d'eux, en beuglant à pleins poumons de vieilles chansons de chasse aux airs bien connus :
N'entends-tu pas la biche dans les bois…
Ou encore, et c'était Pépé qui poussait ce refrain :
Et dans le lit de la marquise
Nous étions quatre-vingts chasseurs !
Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs furent mémorables, Miraut, aidé des conseils de son maître, ou guidé par l'exemple de Bellone, ou inspiré par son flair supérieur et sa presque infaillible initiative, apprit bien des ruses et des ficelles de son métier de courant.
Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à « ravauder » en plaine, sur un pâturage, qu'il faut immédiatement chercher la rentrée ; ce fut Lisée qui le lui enseigna et il se rendit très vite compte que son maître avait raison, puisqu'il manquait rarement de débusquer l'oreillard quand il suivait docilement ses conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement derrière les levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent, cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les suivre sans faute, à prendre cent fois plus de précautions qu'avec les grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les capucins, pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils veulent se faire perdre, font de grands sauts et retombent les quatre pieds réunis et lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna à rebattre à droite, puis à gauche de la route pour retrouver le nouveau sillage. De même les doublés et les pointes ne l'embarrassèrent qu'au début et ce fut encore la chienne qui lui enseigna à décrire autour du point où les pistes se mêlent un ou plusieurs cercles de rayons variables afin de retrouver la nouvelle. Il n'ignora pas longtemps que certains lièvres, audacieux et roublards, longent quelquefois une haie d'un côté, puis reviennent de l'autre, parallèlement au chien qui ne s'en doute guère et repassent en le narguant à deux pas de lui ; aussi eut-il, en même temps que le nez, l'œil et l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans ce cas.
Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès du maître qui a tiré, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas échéant, à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce tuée ou blessée par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de la corne, le coup long, qui hèle le confrère éloigné, du roulement qui le rappelait, lui ou Bellone ou Ravageot ; il apprit et très vite, en chassant avec la chienne sa compagne, à reconnaître les coups de gueule qui indiquent que le fret est bon ou médiocre ou mauvais. Il sut aller à la voix comme un vieux soldat marche au canon, et cette habitude, avec les camarades, devint bientôt réciproque.
Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les matins fussent bien mauvais, que le fret fût insignifiant, que le canton fût bien pauvre en gibier pour qu'il n'arrivât pas à débrouiller coûte que coûte une piste et à lancer un capucin.
Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec eux ou qu'il se trouvât être seul avec Bellone, car il lui arriva souventes fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit tout seul, soit de compagnie avec la chienne.
Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent familiers ; au bout de quelques chasses, il connut même personnellement, si l'on peut dire, certains oreillards qu'il devait certainement distinguer des autres à leur fret particulier, à un détail odorant insensible à tout autre qu'à lui, de même que Lisée, son maître, reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au domaine bien délimité qu'il occupait depuis longtemps.
Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au canton du lancer ; Miraut, bon gré, mal gré, après des circuits plus ou moins longs, ne perdit jamais la piste et, sauf des cas exceptionnellement rares, il ramena presque toujours dans la direction que devait occuper Lisée le capucin qu'il courait.
Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à retordre, car au bout de peu de semaines, les adultes, les lièvres d'un an, forts de l'expérience d'une chasse, n'ignorèrent plus qu'ils avaient affaire à forte partie.
Dès qu'ils entendaient à proximité de leur gîte le timbre du grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils n'attendaient point qu'il vînt les dénicher, trop certains qu'il y parviendrait tôt ou tard malgré les savantes précautions de la remise. Et, en grand mystère, fort silencieusement, ils se dérobaient, oreilles rabattues, pattes allongées, filant droit devant eux, pour gagner le plus possible de terrain et aller très loin, très loin, préférant les aléas d'une poursuite et d'une course en pays inconnu, au hasard d'un retour dangereux souvent marqué, pour les camarades, par le tonnerre éclatant et mortel d'un inopiné coup de fusil.
Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient et fort, avec l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs remises lointaines, les relançait de nouveau, les poursuivait jusqu'à épuisement et, comme il était robuste, malheur au lièvre dont les pattes n'étaient pas bonnes, dont les jarrets n'étaient pas d'acier, dont les ruses n'étaient pas originales et infaillibles ! Tôt ou tard, Miraut arrivait à lui, lui cassait l'échine et le dévorait.
Cela ne traînait guère. La course l'avait affamé, la poursuite si longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage et, du ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt qu'il avalait presque sans les mâcher. Il léchait le sang avec soin, puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble musculeux et passait au train de devant. Souvent, il abandonnait la tête pour revenir, quand sa fringale n'était pas apaisée, aux cuisses de derrière fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à la dernière bouchée. Il se flanqua ainsi des ventrées gargantuesques à la suite desquelles, l'estomac garni, la peau du ventre tendue, il reprenait d'un trot alourdi, après s'être préalablement orienté, le chemin de Longeverne. Il suivait rarement les grandes routes et les voies importantes, préférant, sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des haies et des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler aux regards des inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que certaines femelles, genre Guélotte, sont toujours à craindre et qu'il ne faut point, en dehors de son village, se fier aux sales moutards de tout sexe qu'un honnête chien comme lui ne peut décemment effrayer ni mordre et qui profitent lâchement de votre bonté pour vous flanquer, eux, toutes sortes de projectiles sur le dos ou dans les pattes.
Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros, Miraut, une fois repu, abandonnait le reste ; plus vieux, avec l'expérience et les leçons de la faim, il dut réfléchir sans doute et conclure que cette pratique était tout simplement stupide ; dès lors, quand il ne mangea pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de Longeverne, le quartier de derrière de sa prise.
Bien malins eussent été ceux qui l'auraient attrapé dans ces cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais il savait fort à propos prendre le pas de course, se défiler derrière les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner la forêt, refuge absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.
Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans un champ de pommes de terre le plus souvent, là où la terre est plus meuble que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait à la maison paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la reprendre dès que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui l'avait toujours en grippe, oubliait assez souvent, les lendemains de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lisée d'aventure ne l'en priait pas énergiquement.
Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de roublardise. Il fut littéralement ébahi le jour où il le surprit en train de s'offrir, en guise de goûter, un succulent râble d'oreillard. Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuyé de la découverte, car son maître, jugeant que son compagnon avait eu largement sa part, lui reprit sans façons aucune son quartier de lièvre et, après l'avoir lavé, le fit mettre à la casserole. Ce fut une leçon, et le chien, à dater de cette heure, prit bien soin de se dissimuler quand il se rendit à ses caches.
Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque poursuite et, plus souvent qu'il ne l'eût désiré, Miraut, après une journée exténuante, rentra à la maison, harassé et vide. Ces jours-là, sa patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la viôce. Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le dessous.
Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se paya la tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que ce cochon-là, jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui aussi, cet impayable animal.
C'était un vieux bouquin, prince sans doute des capucins de Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait pourquoi ni comment, était venu élire domicile dans un coin touffu du Fays, au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et d'autres voies plus ou moins frayées.
La lutte commença un beau matin givré de novembre que la terre sonnait sous le talon où le limier trouva son fret à cinquante sauts de son gîte et, sans perdre de temps, vint, après quelques coupes savantes, lui fourrer sans façons le nez au derrière.
Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire à un maître et, bondissant de son gîte, allongé de toute sa longueur, ventre à terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que la bordée coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.
Miraut, si bien découplé qu'il fût, ne put longtemps le suivre à vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se défiler, de profiter de tous les abris et de tous les couverts utilisables. Au bout de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi du chien était à plus d'un kilomètre derrière lui… il avait le temps.
Le capucin fit des pointes, des doublés, des crochets, puis, après un raisonnable détour, suffisamment long pour dérouter un moins habile que son poursuivant, il redescendit l'un des chemins qui menait au bas du Fays, à la croisée de toutes les voies où ces imbéciles d'humains venaient généralement attendre ses congénères, mais où il se gardait bien de jamais passer.
Dès qu'il arriva à deux ou trois portées de fusil de ce poste dangereux, il s'arrêta, s'assit sur son derrière, tourna les oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup, ressauta au bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut.
Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux doublés du citoyen, arriva quelques instants après, qu'il eut repris la piste coupée et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du fossé du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas selon sa vieille tactique, mais il tourna tout alentour de l'endroit pour retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il raccourcit le diamètre de son cercle : rien encore ; il le doubla : toujours rien ; il suivit l'une après l'autre toutes les pistes, plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula, brailla, hurla comme jamais il n'avait fait, et Lisée, étonné grandement, vint le rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la première fois en défaut ce chien admirable, cette maîtresse bête, ce nez extraordinaire, ce roublard des roublards.
Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la coupe, récemment nettoyée, était tondue comme un champ d'éteules. Le chien et l'homme longèrent des deux côtés le mur d'enceinte, pierre à pierre, abri par abri ; ils visitèrent le pied de tous les arbres qui demeuraient : baliveaux, chablis, modernes, anciens ; rien, rien, rien ! Ils s'en allèrent bredouilles.
Deux jours après, Miraut vint relancer son animal que Lisée cette fois attendit sur le chemin où il était passé le premier jour, mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout comme l'avant-veille, au même endroit.
Deux jours après, cela recommença.
— Ne te bute donc pas, disait Philomen à Lisée qui lui proposait de l'accompagner dans sa chasse à ce phénomène unique en son genre. Je le connais, ce salaud-là, c'est-à-dire que je n'ai jamais pu le voir, mais je l'ai chassé, on ne lui peut rien.
Lisée s'entêta. Et chaque matin qu'il eut de libre, ils retournèrent, lui et Miraut.
À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste extraordinaire afin d'en avoir le cœur net. Ce jour-là, le lièvre, qui était assez vieux pour ne pas se fier seulement à son oreille, mais qui savait aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, très loin, au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.
Et toute la saison ils s'acharnèrent, lui et Miraut, à poursuivre ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que personne n'avait jamais pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lisée montait en haut de la coupe, le lièvre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se postait ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'œil hors de l'orbite, le poil hérissé, venait le perdre là et s'en retournait la tête basse et la queue entre les pattes, malade de dépit et de fureur, vers son maître Lisée qui sacrait bien de toute sa gorge comme un bon braco qu'il était, mais n'y pouvait rien tout de même.
Enfin un jour de février, la chasse étant close depuis une quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lisée, à deux cents pas de l'endroit, caché derrière un gros chêne, eut la clef de l'énigme.
Le cœur tapant d'émotion, il vit son oreillard sauter du bois, faire ses doublés et ses pointes, revenir à son centre d'opérations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un élan fou, comme s'il escaladait le ciel pour retomber… Ah ! çà ! — la coupe était nette — où donc était-il retombé ? Lisée, de derrière son arbre, écarquillait les quinquets : le lièvre avait disparu.
Celle-ci, par exemple, elle était forte !
Miraut, en râlant de rage, car ce n'étaient plus des abois qu'il poussait, arriva juste à pic pour se trouver nez à nez avec son maître. Celui-ci, sûr — ou presque — de n'avoir pas eu la berlue, et blême d'émoi, regardait de nouveau par tout le sol, examinant méthodiquement chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu se trouver.
Ce devait être au pied de cette souche. Mais non, rien ; il fallait qu'il se fût envolé dans le ciel. Lisée, le braco, Lisée le mécréant, pâlit presque et trembla un peu ; ses regards, instinctivement, quittèrent le sol pour interroger l'azur et… ah ! sacré nom de Dieu !…
Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée par les bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entièrement avec eux, son « asticot », aplati, immobile, les oreilles rabattues, sans souffle, n'émettant aucune odeur et, bon Dieu ! aussi souche que la souche elle-même.
Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait passé à un pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le moins du monde à regarder dessus : on dit tant que les lièvres ne font pas leur nid sur les saules.
— Ça t'apprendra, idiot, rageait-il, à sortir sans ton flîngot sous ta blouse !
Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le râble de l'oreillard ; mais l'autre, qui n'avait jamais bronché les fois d'avant, ce jour-là, avant que Lisée eût levé le bras… frrrrt… se détendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer avec Miraut à ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la journée, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la nuit.
Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait suivi la chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles colères et la haine enracinée avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il était écrit sans doute que ce lièvre-là porterait malheur à ses chasseurs.
Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant, toujours gueulant, toujours hurlant, bien au delà des cantons qu'il avait parcourus jusqu'ici, même au cours de ses randonnées les plus folles et les plus hasardeuses.
Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de divers villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu'ils avaient vu ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un grand lièvre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne connaissaient point. Des gardes en tournée s'émurent de ce bacchanal insultant et prolongé et voulurent, mais en vain, essayer de cerner ce chien qu'ils ne connaissaient point davantage : tous perdirent leur temps.
Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes particulières, sauta des fossés, franchit des ruisselets, coupa des routes et des sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il perdit enfin dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son canton, en plein marais inconnu.
Le soleil commençait à décliner quand il s'aperçut que son estomac criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il se trouvait loin du logis.
Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour, s'orienta, flaira le vent, et au petit trot s'ébranla le nez en quête de quelque vague os à ronger, quelque proie facile à conquérir ou toute autre pitance, plus ou moins délicate, mais propre à lui remplir un peu le ventre.
Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements et bientôt un village se présenta. Il l'évita en faisant un prudent contour, trouva une ou deux taupes crevées qu'il dévora et continua sa route de son trot soutenu.
Après une randonnée assez longue au cours de laquelle il contourna ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au crépuscule dans un village qu'il lui sembla reconnaître pour y être déjà venu avec Lisée et pour ce qu'il y avait une rivière à traverser.
Craignant l'eau très froide en cette saison, croyant pouvoir se fier à l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette agglomération mal connue et peut-être dangereuse de maisons et d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les murs, se rasant autant que possible, s'avança rapide, inquiet et prudent, afin de gagner promptement le petit pont de pierre et passer l'eau ainsi sans se mouiller les pattes.
Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants qui jouaient et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier qui se trouvait à proximité.
C'était l'heure de la sortie de la prière : quelques femmes pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur caule, noire ou blanche sur la tête et leur paroissien à la main ; puis ce furent les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à lancer des cailloux pour faire des ricochets dans l'eau.
L'un d'eux, tout à coup, s'écria : il venait d'apercevoir Miraut qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant, crotté, hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre.
— Un chien !
— Un sale chien qui n'est pas d'ici ! ajouta un deuxième.
— Peut-être un chien enragé, émit un troisième ; ciblons-le !
— Immédiatement, les beaux cailloux plats qui devaient glisser sur l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans la direction de Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans le dos, dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur quelque chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile et même héroïque à leurs coups de frondes.
Le chien traversa tout le village et s'enfuit, longeant les haies et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres des premières maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes et menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière bicoque, ils s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les ténèbres en rase campagne.
Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et par la faim, apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut n'osa plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et, malgré la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des pièges, il resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à gué ou à la nage ne lui vint pas : il n'y avait pas de rivière à Longeverne et, comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut redoutait l'onde et sa fraîcheur traîtresse.
Il erra toute la nuit autour du village, furetant, cherchant, quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture innommable.
Les maigres ressources qu'offraient les champs dépouillés, l'abri des murs ou le couvert des haies furent vite épuisées, car il n'osait point s'approcher trop près des maisons ni chercher parmi les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et revint vers un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés qu'il ne songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac et la tête vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou quatre jours et trois ou quatre nuits il erra encore ainsi, désemparé, de village en hameau, comme une barque dont le gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant bien soin de se dissimuler et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou une femme et qu'il pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son côté.
Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il était allé narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses appréhensions, et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement remonté le moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à le rassurer.
Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans un collet comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé. Traversant une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou dans la boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié auquel était relié le nœud coulant, se relevant dans la détente imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en l'air par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier et le chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait braillé, braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin, les bûcherons des alentours, inquiétés et intrigués par tant de potin, arrivèrent.
Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un fou. Huit jours durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il sentait encore au cou l'étranglement du laiton.
Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des gardes particuliers sur une chasse gardée ! Qu'avaient-ils fait du chien ? Il y a des hommes si lâches ! Lui avaient-ils tiré dessus et son cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement, reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit ?
Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût quelque part aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il s'était réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le maire ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher. Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli alors : ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs et entre braconniers.
Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le facteur lui apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension quelque part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment l'arrivée de Blénoir.
La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin fini avec cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans, tout en grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des sous à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était que des bêtes à chagrin.
Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et tremblant, errait craintif au hasard des champs, des prés et des buissons, aux abords des villages inconnus dont il redoutait les populations plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim, oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa maison, ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de Longeverne, aboli ou effacé dans sa mémoire.
Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout, n'ayant rien absorbé depuis de longues heures et crotté au point de n'avoir plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, à l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce qui avait fait son passé : il se souvint de son maître Lisée qu'il n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute et il se mit à hurler désespérément au perdu.
Assis sur son derrière, l'air minable et désolé, il tendait le nez vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, très long, tragiquement long qui finissait comme un sanglot.
À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les chiens du village se mirent à répondre par des jappements précipités de fureur ou de peur et les gamins, attirés eux aussi par ce vacarme insolite, s'approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce désespoir de bête.
— C'est un chien perdu qui pleure son maître, disait l'un d'eux.