— La pauvre bête !

— Si on lui donnait du pain, proposait un autre.

— Il se sauverait, objectait un troisième.

Dans le village, tout le monde avait entendu la plainte, mais si la plupart des gens n'y avaient point prêté grande attention, car un paysan ne s'émeut pas pour si peu, il se trouva toutefois, parmi la population, un vieux braco, le père Narcisse, qui dressa l'oreille à cet appel et pensa différemment de ses concitoyens.

— Tiens, un chien de chasse ! s'écria-t-il.

Et immédiatement il sortit pour voir si d'aventure il le connaissait, pour lui donner à manger et, s'il avait un collier, chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite.

Lentement, l'œil allumé, il s'approcha de l'endroit où Miraut, plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à cent pas des gosses.

— Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui voulaient le suivre, restez, vous lui feriez peur.

Il faut croire que certains hommes sont naturellement sympathiques aux bêtes ou que leur sûr instinct, dans la grande détresse, les avertit mystérieusement ; peut-être bien aussi que Miraut, à bout de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque Narcisse s'avança, il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami.

Dès qu'il fut à portée de voix, l'homme, en effet, lui parla doucement, et il savait parler aux chiens :

— Tia, mon petit, tia ! Viens voir ici, mon beau ; voyons, qu'est-ce qu'il y a, voyons !

Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait pas fui, mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si opportunément à lui.

Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le gratta sous le cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se penchait sur le collier. Il lut difficilement la lettre gravée d'un poinçon malhabile sur une méchante plaque de fer-blanc, clouée au cuir par deux rivets : « Lisée, cultivateur à Longeverne », et aussitôt ne put retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou bracos d'une même région on se connaît ; il avait bu assez souvent avec Lisée aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait déjà de réputation son brave chien dont Pépé encore lui avait parlé, il n'y avait, parbleu, pas si longtemps !

— C'est Miraut ! s'exclama-t-il.

Entendant son nom prononcé par cet inconnu si sympathique, Miraut, l'œil plein de confiance et de joie, redoubla ses démonstrations d'amitié et, comme l'autre l'invitait à aller avec lui, il le suivit fort docilement à sa maison.

— C'est le chien de Lisée de Longeverne, expliqua Narcisse à ceux qu'il rencontra ; il est perdu depuis on ne sait quand et il n'a presque plus « figure humaine de chien », la pauvre bête ; je vais lui faire à manger et écrire un mot à son patron qui doit être joliment en souci.

Le nom de son maître qu'il distingua nettement accrut encore la confiance du chien qui se remit entièrement entre les mains de son protecteur et n'eut pas à s'en plaindre.

Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit tremper par sa fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière goutte ; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut tourna dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement pour une toilette complète et depuis trop de jours négligée, et, propre et confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger qu'une véritable souche.

Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait les cheveux et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement un sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix heures une lettre ainsi conçue :

Bémont, le 27 février.

« Mon cher Lisée,

« Je t'envoie ces deux mots pour te dire que j'ai ramassé aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du « bouillet[15] » du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je lui ai donné à manger et maintenant il roupille au chaud à l'écurie, tranquille comme Baptiste. Viens le chercher quand t'auras un moment.

« Ta vieille branche,

« NARCISSE.

« P.-S. — J'en ai tué dix-sept cette année. Et toi ? »

Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque chez Philomen, pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne nouvelle ; mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez lui s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une assez longue trotte de Longeverne à Bémont.

S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de lard avec du pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution muni d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le bâton à la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de Bémont.

En passant à Velrans, il fit part à Pépé de l'aventure et celui-ci ne le retint qu'une petite minute, le temps juste de lamper une goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son ami. En traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une huitaine auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le pont ; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait à qui il était ni d'où il partait ; on pensait bien que, depuis le temps, il s'était retrouvé.

Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s'était déjà tout expliqué ou presque tout : Miraut, épouvanté au passage du pont, n'avait osé revenir et avait erré, Dieu savait où, jusqu'à ce qu'il fût recueilli par son fidèle camarade.

Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est toujours une joie pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, comme c'était le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre.

— Attends, proposa-t-il, on va voir s'il te reconnaîtra à la voix : je vais passer près de lui à l'écurie, et dès que j'aurai refermé, tu blagueras fort.

Dès qu'il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à parler, et Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse, dressa l'oreille subitement ; puis, ayant écouté à deux reprises, debout, les yeux brillants, il se précipita violemment vers la porte qu'il se mit à gratter avec frénésie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui ouvrît bien vite.

— Ah ! ah ! s'écria en riant Narcisse, il est là et on le reconnaît ! Oui, mon beau, tu vas le revoir.

Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se précipiter sur Lisée, jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant, lui sautant à la poitrine, aux épaules, lui mordillant les doigts, lui mouillant les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant et se retordant de joie, tandis que son maître, de bien bon cœur, une petite larme au coin des paupières, riait de plaisir lui aussi.

Narcisse, en détail, conta alors comment il avait recueilli Miraut et voulut absolument que son visiteur se restaurât : il avait fait cuire une saucisse à son intention et avait même, en outre, gardé au fond d'une casserole certain fricot dont Lisée tout à l'heure lui donnerait des nouvelles.

Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut qui, maintenant, ne quittait plus son maître d'une semelle et, tout le temps qu'il resta assis, demeura auprès de lui, le museau sur sa cuisse, ne cessant de le regarder et n'arrêtant de lui moduler des tendresses que pour happer au passage des bouts de peau de saucisse et les croûtes de pain qu'on lui jetait de temps à autre.

— Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau de ce… lapin.

— Ce n'en est pas un que tu as élevé, remarqua Lisée en se servant. Où l'as-tu rasé ?

— À l'affût, il y a quatre ou cinq jours, du côté de Chambotte : il n'a pas rebougé sur mon coup de fusil.

Là-dessus, les deux compères se mirent à conter l'histoire de tous leurs oreillards de l'année et Lisée en fut amené forcément à parler de son salaud de lièvre sorcier, lequel avait failli porter malheur à Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires qualités de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les bouquins des journées entières.

— C'est rare, des chiens comme le tien, avoua Narcisse avec admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas trop mal ; il est avec mes garçons, sans quoi je te l'aurais montré, mais tu sais, à bon chasseur, bon chien ! Mets ton Miraut entre les mains d'un « calouche », je ne dis pas qu'il deviendra mauvais tout à fait, mais il se gâtera sûrement : pour avoir un bon chien, il faut tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, un vieux braco d'Auvergnat qui est mort maintenant : il s'était bâti une petite baraque sur le communal et s'appelait Mélo. Jamais je n'ai vu tel écumeur ; eh bien ! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-là n'avait jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à qui nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi bien les lièvres que n'importe qui : c'est que Mélo savait les dresser. Je me souviens même d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il appelait Vaneau. Un jour ; descendant une tranchée tous les trois, son chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret et, en rien de temps, il est allé dégoter au gîte le citoyen. Naturellement, il lui a sauté dessus aussitôt, mais il avait affaire à un grand bouquin et le chien était si petit que le lièvre l'a emporté sur son dos pendant plus de cinquante mètres et qu'il a fini par se faire lâcher. Tiens, Pépé est comme ça : donne-lui un loulou, un ratier, il t'en fera un chien d'arrêt ou un courant, il a le don, mon vieux. Les chiens, ça ne se manie pas n'importe comment et nous savons les prendre, nous autres, mais pas comme lui tout de même. Toi, tu as une bête exceptionnelle ; aussi tu parles si je l'ai ramassé vivement quand je me suis aperçu que c'était le tien.

— Je ne sais vraiment comment te remercier, mon vieux ; c'est un service qu'on n'oublie pas.

— C'est un service qui se doit entre chasseurs. Si les gens d'aujourd'hui n'étaient pas si égoïstes et si méchants, il n'aurait pas attendu huit jours avant d'être recueilli.

— Tu me diras au moins combien je te dois pour la pension.

— Est-ce que tu plaisantes, par hasard ? Tu aurais le toupet, toi, de me faire payer, si la chose m'était arrivée.

— Oh ! mon vieux, peux-tu croire ?

— Eh bien, alors, fous-moi la paix ! tu paieras un verre quand je passerai à Longeverne ou qu'on se rencontrera à la foire.

— D'accord, mais on va d'abord prendre quelque chose à l'auberge.

— Il n'y a pas d'auberge à Bémont et nous sommes très bien pour boire ici. J'ai du vin à la cave et pas de femme pour nous engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont grands : la fille s'occupe du ménage et les garçons sont à la coupe, ils ont voulu être bûcherons cette année.

N'ayant rien de mieux à faire, les deux camarades continuèrent à boire en se narrant des histoires de chiens.

Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les émotions, de même que le vin, avaient de beaucoup diminué la souplesse de sa démarche et la vivacité de son pas.

En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de cent sous pour la remercier d'avoir fait la soupe à son chien, serra à plus de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons.

Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe : « Qui a bu boira », il ne manqua point de s'arrêter au bistro d'Orcent où il qualifia de sauvages les indigènes et, en passant à Velrans, il fit également payer quelques bouteilles à l'ami Pépé.

La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin, aussi saoul que le soir de l'entrée de Miraut dans la maison. Connaissant sa capacité et sa résistance à l'ivresse, elle jugea de ce qu'il avait dû avaler et, par contre-coup et conséquence, de l'argent qu'il avait probablement dépensé. Alors, après les avoir invectivés violemment tous deux, elle jura à son époux qu'elle foutrait le camp de la maison puisque cette sale charogne de viôce, non contente de lui faire toutes les misères possibles, était encore un prétexte à saoulerie pour son arsouille de patron.

— Comme s'il n'avait déjà pas assez d'occasions sans ça !

 

CHAPITRE V

Il s'écoula un assez long temps avant que Lisée, son fusil cassé en deux sous sa blouse, ne se hasardât à ressortir seul ou avec Miraut.

Occupé à la maison aux mille et un travaux de l'hiver et du commencement de printemps, ils passaient de longues heures en compagnie l'un de l'autre, le maître bricolant à la grange ou à l'écurie, arrangeant un râtelier, réparant une crèche ou travaillant à son établi à fabriquer des râteaux et des fourches, le chien le suivant comme une ombre fidèle, sommeillant à ses côtés ou le regardant en silence.

De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait son compagnon à témoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un cornon ou une queue de fourche bien réussis, en disant :

— Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la belle ouvrage !

À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en montrant une gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se frottant contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formulé, qu'on irait enfin se dégourdir les pattes et faire un petit tour.

Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, passaient par là, marchant prudemment ainsi qu'il convient à de prudents traqueurs sur le sentier de la guerre ; ils venaient se frôler contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient lécher ou pucer, puis repartaient.

On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La Guélotte avait presque désarmé, mais elle avait exigé de Lisée qu'il couchât à la chambre haute dès le lendemain de sa rentrée de Bémont ; son cochon d'homme, ce soir-là, n'avait-il pas eu le toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit ! Le lendemain, en arrangeant la chambre, elle s'en était aperçue au poil collé sur la couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe.

Lisée avait convenu qu'il avait, en effet, peut-être eu tort, mais afin qu'un tel fait ne pût se reproduire, Miraut, chaque soir, était, pour plus de sûreté, relégué à la remise.

Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le patron montait assez régulièrement « faire son midi », c'est-à-dire piquer un petit somme avant de se remettre à la besogne. Il aurait bien aimé garder Miraut auprès de lui et, quand la patronne était au village, le faisait toujours monter ; mais lorsqu'elle se trouvait là, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuyé et montait seul se reposer.

Miraut s'ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux choses malheureusement le gênaient beaucoup pour réaliser son désir : d'un côté, le grelot qu'il portait toujours et qui, lorsqu'il marchait, signalait sa présence ; de l'autre, les portes à ouvrir. Un jour cependant, son maître étant couché et la patronne venant de partir en commission, il réussit, frappant de la patte les loquets et poussant du museau, à ouvrir chacune des deux portes. Pour celle du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et, le loquet pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes ; il fut arrêté plus longtemps à celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait de la même façon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il avait beau taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit là-bas, et bourrer du poitrail, rien ne s'ouvrait ; enfin il fourra son nez entre le chambranle et le montant, s'effaça de côté et découvrit le procédé qu'il n'eut garde d'oublier.

Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup surpris de sentir une langue douce et chaude lui laver les mains et le nez : il en ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup d'œil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption soudaine de sa tendre épouse, mais n'entendant aucun bruit et rassuré, il se laissa aller pleinement à l'attendrissement et à la joie de penser que son brave chien avait trouvé tout seul et malgré sa femme le moyen de le rejoindre.

Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla, tandis que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, témoignait à sa manière sa bonne affection et son amitié à son maître.

Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût de retour, il redescendit avec son camarade après avoir eu bien soin d'effacer sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage de la bête. Et tout l'après-midi il eut, devant la Guélotte, un air triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort à chercher les causes qu'elle ne parvint point à découvrir.

Dorénavant, dès que la patronne s'absenta de la chambre du poêle, Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de Lisée, et le chasseur riait de bien bon cœur lorsqu'il l'entendait au pied du lit se ramasser pour l'élan.

— Roulée, la vieille ! rigolait-il.

Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la maison, Miraut profita d'un instant pendant lequel elle passait à la cuisine pour entre-bâiller la porte du bas de l'escalier et se faufiler vivement derrière. La femme, préoccupée, revenait sans faire attention à lui et ne pensait d'ailleurs guère à le surveiller.

Alors, avec des précautions infinies pour ne pas que le grelot sonnât, il monta l'escalier, à pas feutrés, la tête immobile et le cou tendu, ouvrit avec non moins d'habileté silencieuse la seconde porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de son maître où il ne dormît que d'un œil tandis que Lisée, lui, pionçait plus bruyamment.

La Guélotte n'avait rien vu ni entendu : ce fut le ronflement de Lisée qui, l'heure d'après, les trahit. Trouvant qu'il prolongeait par trop sa méridienne, elle s'en fut le réveiller sans songer trop à s'épater de trouver cependant toutes portes ouvertes.

— Tas de cochons ! piailla-t-elle en apercevant les deux dormeurs.

Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, très inquiet, les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible.

— C'était donc ça, continua-t-elle, que ma couverture se salissait si vite. Je me demandais bien aussi pourquoi ; et ce grand idiot qui le laisse faire !

Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort de coups de poing, dégringolait en grande vitesse l'escalier pour échapper aux coups de sabots, tandis que Lisée prenait un air innocent pour s'excuser :

— C'est drôle, je l'ai pas entendu monter !

Dès lors, le chien fut surveillé plus étroitement ; mais cela ne l'empêcha point de déjouer les ruses et les précautions de l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie à son ami.

Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter les cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les fumiers, tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant la forge de l'ami Martin, le maréchal-ferrant.

Ah ! la corne de cheval : quel régal exquis ! Tous les chiens du village étaient les copains du forgeron Martin et ne manquaient jamais de lui rendre visite au passage. Très souvent un cheval était là, attaché par le licou à la boucle du mur, attendant son tour de ferrage.

Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait l'apprenti empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des lames translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de grands bouts odorants d'une belle couleur ambrée.

Fraternel, pour que les braves toutous ne s'exposassent point à recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, Martin ramassait à poignées la corne arrachée et la jetait à Miraut ou aux autres amateurs en leur disant régulièrement :

— Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, mais tu ne viendras pas péter chez moi !

Car on reconnaissait aisément, à la puissance asphyxiante des gaz qu'il lâchait, les jours où Miraut avait fait une tournée fructueuse à la forge de Martin.

Miraut connaissait intimement toutes les ressources de la maison, et la Guélotte renonça à le laisser jeûner quand elle s'aperçut qu'il était de taille à se servir tout seul.

Ce n'était point pour rien qu'il avait appris à ouvrir les portes des chambres ; bien que les verrous et targettes fussent un peu plus compliqués ici, il en vint tout de même à bout, et certains jours fit… gueule basse sur tout ce qu'il trouva de comestible, chanteaux de pain, platées de choux, voire de respectables bouts de lard.

Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, mais en fin de compte Lisée, par des arguments frappants, tirés de ses semelles, convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au surplus, c'était bien fait pour elle et qu'à la place du chien, crevant de faim, il en aurait fait tout autant.

Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de l'eau tiède au fond d'un pot juché sur un rayon, que Miraut s'adjugea : du moins fut-il soupçonné du méfait, aucune preuve n'ayant pu être fournie à l'appui de cette accusation.

La Guélotte se demandait vainement quels moyens cette grande charogne avait bien dû employer pour réussir à voler, au fond d'un pot presque plein, la dite saucisse sans jeter à bas le récipient, ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit.

Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une fenêtre se contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut fut bien encore, à bon droit, soupçonné d'être pour quelque chose dans ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses poils de barbe, quelques restes du corps du délit.

Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait son chien contre sa femme, mais il n'était plus question maintenant de l'empoisonner ou de le tuer ; Miraut, depuis longtemps, avait de haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cité.

Comme le temps n'était guère favorable, Miraut n'était pas tenté d'aller pérégriner par les champs et par les bois, mais dès que les jours devinrent plus soleilleux et plus tièdes, il regarda plus souvent du côté de la forêt et, chaque fois que Bellone, libérée par son maître, vint le trouver, il n'hésita pas à s'offrir en sa compagnie une petite partie de chasse.

Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva que les hasards d'une sortie amenèrent la chienne en rase campagne, où elle trouva du fret et lança un lièvre.

Attentif instinctivement à tous les bruits qui l'intéressaient, Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-là. Reconnaissant les coups de gueule de sa camarade, où qu'il fût, quoi qu'il fît, il n'hésitait point, lâchait la maison, plaquait Lisée, puisqu'il ne voulait pas venir, et filait à la voix.

Dès qu'il approchait, il écoutait avec attention. S'il s'apercevait que la chasse s'éloignait, il redoublait de vitesse et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour annoncer sa venue ; si, au contraire, elle se rapprochait et venait de son côté, il réfléchissait un instant, filait dans le plus grand silence occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et, comme les renards, attendait, légèrement dissimulé, la venue du capucin pour lui bondir dessus et lui casser les reins d'un bon coup de mâchoire. Il en pinça ainsi plus d'un, mais en manqua pas mal aussi, car un lièvre qui n'est pas fatigué ne se laisse pas comme ça passer la dent en travers des côtes.

Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, il dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang, engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce que la chienne arrivât.

Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait violemment le tout en grognant férocement ; au début, il hésitait à se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer hardiment avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de toutes leurs forces, l'un à la tête, l'autre au derrière ; ensuite, chacun de son côté dévorait la part qui lui était échue au petit bonheur du déchirement.

Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de légers différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas très grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui était en avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de fort bon gré à l'autre le reste de la pitance, au besoin même il l'appelait s'il tardait trop à trouver le lieu du festin.

Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage. Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, connu ou inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la voix, qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la prise.

On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant soit peu se corsaient.

D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se précipitaient simultanément sur le malheureux et lui administraient à coups de crocs une de ces danses qui le décidait, sans plus d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant.

Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière le premier buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés, espérant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être quelques os demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il ferait ses délices.

Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et Bellone bâfraient avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment affamés. Il semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât leur appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique ; pour ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper : poil, os, griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée, partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que lentement en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque le malheureux, jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir si rien n'avait été oublié, ils se retournaient, piquant de concert une nouvelle charge sur lui dans l'appréhension ou le remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffré jusqu'au dernier vestige.

 

CHAPITRE VI

Un soir que le grand François de la ferme des Planches s'en était venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent canine mâle du pays. une grande perturbation.

Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays sans presque s'y arrêter et sa chienne ne fit aucune station, mais bientôt, devant les seuils où ils dormaient, sur les fumiers où ils quêtaient, derrière les maisons où ils rôdaient, les Azors dressèrent le nez, humèrent à petits coups, reniflèrent longuement, puis joignirent les oreilles, arrondissant les quinquets et, prenant le vent, vinrent tous, à la queue leu leu, tomber sur le sillage odorant qui les avait si profondément émus.

Rien ne les retenait : fidélité au logis ou au maître, soif et faim, sentiment du devoir ou de l'honneur : ah bernique ! Tom, de l'épicier, abandonna la boutique ; Berger, qui devait repartir à la pâture, lâcha d'un cran son troupeau de vaches ; Turc, du Vernois, quitta la voiture du meunier ; Miraut plaqua froidement, si l'on peut dire, son maître Lisée ; le roquet de l'abbé Tâtet planta là toute idée de religion et de pudeur, et jusqu'au Souris de la vieille Laure qui s'évada lui aussi de sa cuisine protectrice et prit, les yeux hors de la tête et bavant de désir, le chemin des Planches.

Tous les cabots des fermes environnantes rôdaillaient déjà autour de la maison, et d'autres des villages voisins, prévenus on ne sait comment, arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et le cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied.

Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop vieux et ayant reçu tout dernièrement de Turc, son ennemi, une raclée terrible au cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement déchirée, avait jugé prudent de rester chez lui. Encore n'était-on pas très sûr que, dans sa maison retirée, située à plus d'une heure de la ferme des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle odorante qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton.

François n'était pas encore à deux cents mètres du village que déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus forts, arrivés bons premiers, le flanquaient à droite et à gauche en jetant sur sa chienne des regards non dissimulés de concupiscence et de convoitise.

— Allons, bon ! ragea-t-il, car il ne s'était encore aperçu de rien ; allons ! cette vache-là va encore se faire emplir si je n'y fais pas attention. Mais je vais la barricader sérieusement.

Et arrachant une trique à la haie du chemin, il la brandit de façon significative, en prenant un air menaçant, afin d'empêcher les suiveurs de venir trop près. François n'ignorait pas qu'il faut très peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en batterie et perpétrer l'acte d'amour. Turc pour cela était connu long et large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux, lui n'était fichtre pas de cette catégorie ; les autres, pour être moins réputés, n'en étaient pas moins des gaillards hardis et entreprenants, sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop encore, au su du public, fait ses preuves.

Dès qu'il arriva à la maison, François fit rentrer la chienne la première, menaça d'un geste de son bâton les galants désappointés, mais pas découragés, qui le regardaient attentivement et sans avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir.

Les portes refermées, ils rôdèrent d'abord assez loin de la ferme, tournant de tous les côtés, repassant plusieurs fois aux mêmes endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes, fenêtres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse, cherchant à déterminer l'endroit précis où la chienne pouvait bien être enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrêtaient fixe, droit sur leurs pattes, dédaignant de se reconnaître, se jugeant sommairement, selon leur taille et leur force, et le plus souvent, au bout d'un instant, passaient sans desserrer les mâchoires, sans même froncer le nez, continuant individuellement leurs recherches et investigations. La proie amoureuse était loin encore et ils n'avaient point, en effet, trop lieu de se disputer avant l'heure ce qu'ils n'étaient que fort peu certains d'obtenir. Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchés d'assiégeants : au centre et le plus rapprochés de la ferme, les gros, les grands, les forts : Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger le taciturne, quelques inconnus des métairies environnantes ou des villages circonvoisins ; plus éloignés, les petits, les mesquins, les roquets, non moins ardents ni acharnés que leurs camarades, mais craignant à plus d'un titre les coups de crocs et les radées des premiers.

François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa besogne. Comme il ne manquait, à chaque occasion, de proférer à leur adresse des injures et de leur faire des gestes menaçants, ils n'osèrent point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison ; mais avec la nuit, le silence et les ténèbres, ils s'avancèrent peu à peu et cernèrent tout à fait la demeure. Les distinctions et les barrières avaient disparu entre eux également : roquets, moyens et molosses se trouvèrent réunis et confondus dans le même désir du siège à faire de cette place forte bien défendue, pour en conquérir la châtelaine, dame commune de leurs pensées.

Toutes les ouvertures de la maison de François furent tour à tour, et par chacun des galants, minutieusement visitées, sondées, vérifiées, senties, reniflées ; mais le patron, qui savait à quoi s'en tenir, avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher, la tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous, fermé toutes les trappes, bouclé tous les guichets, s'était assuré que rien ne clochait non plus dans la fermeture des fenêtres et que ne manquait aucun carreau.

Il avait cependant, comme trop petite et infranchissable, négligé de fermer l'ouverture en carré qui se découpait dans le bas de la porte d'écurie et par laquelle, chaque matin, les poules sortaient pour aller aux champs.

Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour, ils essayèrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle était décidément trop étroite et, l'un après l'autre, ils durent tous y renoncer. Pourtant Souris, qui, très mal vu et très poltron, se trouvait au dernier rang, s'avança lui aussi pour tenter l'aventure. Il était si mince, qu'il passa facilement la tête et les pattes de devant dans le guichet, le bas du poitrail touchant le seuil ; mais, très enhardi par ce léger avantage, il tira en avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le ventre comprimé, les pattes de derrière totalement allongées, il réussit tout de même à s'introduire tandis que les camarades, au dehors, furieux de ce succès, écoutaient, grognaient et reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvât là et, faute de grives on mange des merles, se laissât faire par ce méprisable animal.

Mais la bête n'était pas là. Prudent, François l'avait séquestrée dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée et qui n'avait, pour toute ouverture, en dehors de la porte intérieure de communication, qu'une fenêtre scellée dans le mur et assez élevée au-dessus du sol pour prévenir, croyait-il, toute tentative des assiégeants, si lestes et si bien découplés qu'ils fussent.

Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne trouva rien. Malheureusement pour lui, son manège inusité, ses trottinements étourdis, ses reniflements trop bruyants émurent dans leurs cages les lapins, réveillèrent les poules et le coq qui gloussèrent et piaillèrent. et les vaches et les bœufs, eux aussi, étonnés et agacés de ces frôlements, se levèrent en secouant leurs chaînes et en meuglant avec fureur.

Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la nuit. François, réveillé par leurs cris, pensa qu'il se passait à son étable quelque chose de sûrement pas ordinaire ou que l'une de ses bêtes était peut-être malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa ses sabots, prit d'une main une lanterne allumée, de l'autre saisit une trique et alla « clairer » ses vaches.

Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu'il était grand temps de déguerpir et se précipita vers la porte. Mais le fermier le vit et, dans la demi-obscurité, ne sachant à qui il avait affaire, croyant peut-être que c'était une bête puante, fouine ou putois, qui venait à ses poules, il lui lança à toute volée sa trique dans les côtes et courut à sa poursuite.

Souris hurla de peur en entendant le ronflement du bâton, car l'autre ne l'avait pas touché, et, dans son trouble, dépassa la porte. Revenu bien vite en arrière, il engagea dans le guichet la tête et les pattes, croyant échapper, mais l'opération était difficile, la traversée laborieuse et François, baissant sa lanterne, reconnut un sale roquet qui se tortillait comme un ver pour ficher son camp.

Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, par la peau du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à lui et l'emporta ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir toutefois barricadé avec un tronc de poirier l'ouverture dangereuse.

— Sacré bougre de salaud, grognait-il, si c'est pas malheureux ! Ça n'est pas gros comme le poing et ça veut sauter des chiennes dix fois plus hautes que soi. Mais, sacré dégoûtant, tu n'arriverais seulement pas, en te dressant, à lui lécher le cul !

Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et soufflant, le corps autant que possible rattroupé, la queue entre les jambes, tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui arriver.

— Attends, nom de Dieu ! je vais t'apprendre, moi, à venir aux femelles, menaça le fermier.

Et l'azor provisoirement attaché au pied du buffet, il prépara un vieil arrosoir qu'il avait en réserve et se disposa, au moyen de nœuds savants où le fil de fer et la ficelle se mêlaient, à attacher à la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce fut préparé, saisissant le chien par le collier, il l'amena jusqu'au seuil de la porte qu'il ouvrit et le lança dans la nuit avec un vigoureux coup de pied au derrière. Ensuite de quoi il fit claquer son fouet fortement en hurlant à l'adresse des autres :

— Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que je vous en fasse autant !

Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.

Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de Souris suivis du charivari provoqué par l'arrosoir sonnant sur les cailloux, il y eut dans les lignes assiégeantes un silencieux et prompt et général mouvement de retraite.

Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un instant avec cette grosse caisse particulière qui lui battait les fesses, s'était arrêté bientôt, n'étant plus poursuivi, et essayait, des pattes et des dents, de désolidariser sa queue d'avec ce tintamarresque assemblage. Les autres, prudemment accourus, le regardaient et le flairaient ; mais l'attention qu'ils lui prêtèrent fut de courte durée, et, deux minutes plus tard, repris par leur désir et rassurés par le silence, ils étaient déjà revenus flairer les ouvertures et ronger les portes.

Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à cette besogne. Au petit jour, la sortie du fermier les décida prudemment à gagner le large, mais ils ne s'éloignèrent pas beaucoup. Insensibles à la soif et à la faim, nourris par leur seule fièvre amoureuse, ils rôdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs à toute sortie, prêts à s'élancer dès que paraîtrait la chienne. Pas un ne déserta ; cependant quelques-uns, las de rester debout ou de trotter en vain, s'étaient choisi derrière un mur ou un buisson un léger abri, et de là, couchés sur le ventre, les pattes allongées en une attitude héraldique, ils attendaient, la tête droite, le nez frémissant, les yeux attentifs, prêts à bondir au premier bruit, à la première senteur, au premier signal intéressants.

Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait sortir la chienne, tous simultanément, comme mus par le même ressort, sautèrent sur leurs quatre pieds, se réunirent en un groupe compact et suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les pas et évolutions du maître et de la bête. Dès qu'ils furent rentrés, il y eut une ruée générale de tous ces mâles vers les lieux parcourus. Les museaux ardemment se précipitaient aux endroits où la chienne s'était arrêtée, et ils léchaient, reniflaient, humaient, très excités, bougeant les narines, fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte pour lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant des injures, se menaçant de leurs crocs afin de conquérir les bonnes places, lécher les premiers et compisser expressément le bon endroit.

Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à renifler sur cette piste humide jusqu'à ce que la nuit revînt et que le même siège que la veille recommençât, sans Souris toutefois, lequel, dégoûté à juste titre, était redescendu au village, son arrosoir au derrière, à la grande joie des gamins et à la grande colère de sa patronne.

Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et connaissait la cause de leur absence.

« Il fait comme tous les autres ! songea-t-il. J'avais toujours pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait porté sur la chose. »

Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans amener d'autre résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affamés et les timides ; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi d'être si longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il disait, malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne fut guère effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin d'être parée pour toute éventualité.

Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui la connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de devant, et tandis que François, un instant distrait par une voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il n'aurait pas le culot…

Il l'avait bel et bien ; mais cela ne faisait point l'affaire des camarades, qui, furieux de cette préférence, se précipitèrent avec ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en détail.

François profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en suite de quoi il revint, en amateur, assister à la bataille. Une mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se secouaient à pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à pincer la gorge pour l'étrangler ; ceux qui étaient dessus piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage frénétique les vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en voulait ; tous maintenant se détestaient ; la mêlée était devenue confuse : on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il n'y avait pas de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas un n'était indemne ; certains boitaient, les muscles des pattes troués, les os meurtris ; d'autres saignaient et se léchaient ; d'autres, la mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se secouaient avec douleur ; Berger avait eu l'extrémité de la queue rasée net d'un coup de dent ; Tom, une oreille décollée, s'écartait ; seul à peu près, dans cette affaire, Miraut, qui pourtant s'était toujours tenu au plus épais de la bataille, et avait cogné et mordu en conscience, s'en tirait sans trop d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais n'écopant que de quelques coups de dents et d'insignifiantes déchirures à la cuisse.

Cette échauffourée refroidit notablement les enthousiasmes et la plupart des combattants se retirèrent ; de toute la bande restèrent Turc, acharné tout de même malgré une patte en lambeaux qui avait abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi que son rival, de se dissimuler derrière de vagues buissons pour se soigner en paix.

Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants fichaient le camp ; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les deux fanatiques qui veillaient malgré tout.

Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher dans la chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant, pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa surveillance.

Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin, sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches.

L'autre, qui avait meilleur nez que son maître, éventa tout de suite les deux galants et, filant subrepticement sans crier gare, rejoignit aussitôt Miraut, qui se trouva être le plus proche de la maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi que quelques haies protectrices entre eux et le patron.

Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut là. Fort de son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacré, il se prépara, sans même prendre garde à Miraut, à recommencer le coup qui lui avait si mal réussi l'heure d'avant. Un tel toupet n'était pas pour faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en administrant à l'invalide, que sa patte mettait dans un état d'infériorité notoire, une de ces piles magistrales, une volée de coups de crocs telle, que Turc, boitant plus que jamais, bien vaincu et dépossédé de son antique privilège, se sauva à une centaine de pas, tandis que Miraut, triomphant, jouissait enfin devant lui d'une victoire si laborieusement conquise et si patiemment attendue.

Courbé sur son chevalet, au bout de quelques instants, François, ayant jeté un coup d'œil sur sa chienne, ne vit plus que la place où elle était couchée.

— Sacrée garce ! jura-t-il, je parie qu'elle leur court après ; pourvu qu'il ne soit pas resté un de ces salauds-là aux alentours !

Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, un bâton à la main.

Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il découvrit le couple, attaché cul à cul, attendant stupidement que cela voulût bien se détacher.

Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux prisonniers sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son côté et se décollèrent.

— Bougre de cochon ! grommela-t-il en s'élançant sur Miraut, qui ne l'attendit point.

Mais, songeant qu'il était arrivé trop tard, qu'il n'y avait plus rien à faire, que tout était consommé, pris d'admiration malgré tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roulé :

— Oh ! et puis m… ! ajouta-t-il. Puisque tu as commencé, continue tant que tu voudras. Je ne vois pas pourquoi vous vous en priveriez plus que le reste de l'humanité. C'est égal, fripouille, dans deux mois il faudra que je m'appuie la corvée d'assommer ta progéniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer toi-même comme… oh ! quoique…

Et philosophiquement, François les laissa à leurs amours, et Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une telle victoire, eut la suprématie et fut le coq de tout le canton.

 

CHAPITRE VII

Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lisée connurent derechef les joies pures des matins de chasse.

C'était pourtant, pour les chasseurs et pour les chiens, une mauvaise année que cette année-là. Depuis plus de deux mois, ce qui avait permis d'admirables moissons et laissait espérer une vendange d'une merveilleuse qualité, un soleil implacable avait pompé sans relâche toute l'humidité de la terre, séchant les bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau des rivières.

Les prés « grillaient », disaient les paysans ; tout espoir de regains s'évanouissait et, dans la forêt, atteinte elle aussi, les frondaisons, précocement mûries et roussies, tombaient et jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranchées ou les clairières, cela faisait un bruit de foulée qui s'amplifiait considérablement : un saut de grenouille, le moindre grattement de mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour écarter les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux produisaient un cliquettement comparable, quant à l'intensité, à une course de renard ou à une fuite précipitée de bouquin.

Passé huit heures du matin, il était vain d'espérer lancer un lièvre ; suivre une piste à plus de deux cents mètres au dehors du taillis était absolument impossible, et Miraut et Bellone, et Lisée et Philomen connurent des matins où, malgré la meilleure volonté du monde et le profond désir et le merveilleux travail des chiens, on doit quand même rentrer bredouille.

Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les bas-fonds abrités, d'une vague et problématique rosée, ils partaient tous quatre de concert. Les chiens quêtaient avec frénésie, trouvaient de-ci de-là de mauvais frets, hésitaient sur les rentrées parmi de vagues pistes à peine frayées, très embrouillées et extrêmement ténues.

Ce fut là que l'intelligence de Miraut et son sens profond de la chasse s'accrurent encore et se développèrent.

Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes indications, il regarda aussi avec ses yeux, fit des efforts de mémoire, rapprocha certains faits, évoqua les chasses passées et, selon le sens de ses conclusions, visita telle cache plutôt que telle autre, ce fourré-ci de préférence à celui-là.

On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais si les chasseurs n'étaient point à portée pour arrêter l'oreillard dès le début de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagné la plaine ou quelque chemin, c'était fini et bien fini ; Miraut et Bellone, le nez obstrué, éternuant dans la poussière, renonçaient à la poursuite, d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur faisait tirer une langue de six pouces au moins.

Ah ! c'est quelquefois un rude métier que celui de chien, et, la saison d'avant, la chasse n'était guère plus drôle. Les pluies, cette année-là, avaient détrempé le sol et on ne pouvait flairer une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau immédiatement, ce qui vous faisait éternuer des cinq minutes consécutives. Et si l'on voulait suivre parmi les hautes herbes, l'eau ruisselante lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au point qu'il était absolument impossible de faire revenir le gibier quel qu'il fût, renard ou lièvre, au canton du lancer.

Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu'ils soient, la soif ne torture pas les chiens, et s'ils étaient, après chaque partie, trempés comme des soupes, une heure après ils avaient l'agrément d'être absolument secs et d'une merveilleuse propreté.

Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et des dangers étaient à craindre, car les sous-bois pullulaient de vipères qui s'y étaient retirées, cherchant la fraîcheur et l'humidité.

Une d'elles avait même un jour fichu une fameuse frousse à Lisée. Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrêt, il s'était demandé qu'est-ce qui pouvait bien l'arrêter ainsi, car son chien n'avait pas, en chasse, l'habitude de flâner.

« Bah ! songea-t-il, c'est un hérisson qui l'épate, et il ne sait pas par quel bout le prendre, je comprends ça. »

Néanmoins, il alla se rendre compte ; il était temps.

Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non point hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait s'il n'allait point sauter sur cette sale bête et lui casser l'échine, tandis que l'autre, le corps replié, la tête levée, se préparait non moins fermement à se détendre et à lui flanquer une vigoureuse morsure.

— Ah ! bon Dieu !

Lisée n'avait pas hésité. En rien de temps, il avait épaulé et fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point à la secousse, sautait tout droit en l'air sur place, des quatre « fers » à la fois.

— Tu l'échappes belle, mon ami, félicita Lisée.

Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.

— Ces charognes-là, s'exclama-t-il, c'est la plaie de nos chiens. Une fois piqués, ils sont autant dire foutus. Non pas qu'ils en crèvent, et souvent même on les sauve, mais pas avec de l'alcali, ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de drogues. C'est de la foutaise, leur « armoniac », comme ils l'appellent ; il faudrait, pour que ça fasse effet — et encore — être là tout de suite après la morsure. Et ça n'empêche pas les chiens de perdre tout odorat.

« J'ai eu un chien d'arrêt, moi, mordu comme ça, à la chasse : un quart d'heure après, mon vieux, il avait enflé, enflé, tellement enflé, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu'à un cochon gras prêt à saigner. La pauvre bête était insensible à tout. Sais-tu ce que j'ai fait ? C'est un vieux remède et, crois-moi, il vaut mieux encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n'y connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et ne sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte épine, une solide branche d'églantier garnie de tous ses dards, et, avec cet outil, je me suis mis à taper sur mon chien à grands coups, de tous les côtés, dans tous les sens, en ne laissant aucune place, pas un endroit, où la peau ne soit mordue et piquée et déchirée par les aiguillons. « Il n'a pas plus bougé qu'une souche : je te l'ai dit, il ne sentait rien ; le soir, je lui ai, de force, fait prendre un peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours d'immobilité et d'abrutissement, il lui est venu sur la peau des sortes de poches, des cloques pleines d'un liquide vaguement coloré, et qui perçaient de temps à autre. À partir de ce moment-là, il a désenflé petit à petit et a été sauvé.

« Il s'est même très bien guéri et je ne me suis pas aperçu que son nez ait été moins subtil, mais il était devenu craintif et froussard ; à aucun prix il ne voulait suivre les haies, surtout quand elles étaient garnies d'herbes sèches, car c'était en en faisant une qu'il avait été mordu par la vipère.

« Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque chose, et il est préférable que Miraut n'ait pas eu à passer par de telles étamines. »

On continua la promenade et l'on gravit le Geys. Naturellement, on ne put lancer, mais on s'arrêta au haut de la roche qui domine tout le riche vallon de Longeverne, si facile à exploiter, à défruiter, et l'on contempla un instant le paysage.

— Est-ce tondu, bon Dieu ! est-ce rasé ! disaient les deux hommes en fixant la plaine aussi loin que possible.

Les chiens, cependant, s'étaient approchés eux aussi, et, devant l'espace, reniflaient le vide béant, intrigués de ne rien sentir et de ne rien voir au-dessous d'eux.

C'est que l'œil des chiens ne peut s'accommoder immédiatement, comme celui de l'homme, à la vision à longue distance. Cela se conçoit, l'œil n'est généralement pour eux que le complément du nez ; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils arrivent a s'en servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne lui permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris, et il le manifesta en lâchant à tout hasard une bordée de coups de gueule dont l'accent décelait à la fois de la menace et de la frousse.

Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui cette impression n'était plus inconnue ni même neuve, ne l'imita point, et l'on continua à gravir le Geys.

Miraut devait d'ailleurs éprouver, au cours de cette journée, bien d'autres étonnements.

Le désœuvrement, le hasard, l'espoir de trouver ailleurs ce qu'ils ne dénichaient point chez eux avaient justement amené à Ormont le gros et Pépé, qui chassaient, c'est-à-dire qui se baladaient ensemble ce jour-là.

Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de joie.

— Eh bien ! on en abat ?

— Oui, des kilomètres. M'en parle pas, mon vieux, pas moyen de lancer.

— Sale temps, vraiment !

— Pas un brin de regain.

— On n'a au moins pas le mal de le faire ; ça fait qu'on est tous rentiers, maintenant.

— Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de foin et que la moisson a été bonne.

— Ça n'empêche qu'on crève de soif, dans ce pays ! fit remarquer Pépé.

— J'allais le dire, souligna Lisée.

— Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme où l'on trouvera du vin frais ?

— Mais si ; nous allons descendre aux Planches, chez François : il ne refusera pas de nous donner à boire à nous et à nos chiens, puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, Miraut a été du dernier bien avec sa chienne.

— Tous les vrais bons chiens sont… carnassiers, affirma Pépé ; allons chez François, j ai une pépie qui n'est pas dans un sac.

C'était uniquement pour rendre service aux voyageurs et aux passants que François leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils étaient pauvres ou aisés, le vin qu'ils lui demandaient au passage. Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait religieusement conservée, en même temps que le litre, il apportait toujours la miche de pain avec un couteau, car il est mieux et plus conforme aux règles paysannes de bienséance et d'hygiène de casser une croûte en buvant un verre.

Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un coup de main gratuit, était un ami ; aussi, dès qu'il le vit arriver avec ses camarades, il se mit en quatre pour leur « faire honnêteté », comme on dit là-bas.

Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon propre tiré de l'armoire, et Pépé la pria cordialement, pour elle et son mari, d'ajouter deux verres afin que tout le monde pût trinquer.

Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c'est habituellement pour parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent chasse, on peut en déduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. Les litres et les litres se succédèrent sur la table ; on n'avait rien de mieux à faire qu'à boire en blaguant, de sorte que, au bout de deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu près disparu, l'appétit, par contre, était venu.

— Tu n'aurais pas un bout de lard par là et des œufs à nous faire cuire ? questionna Philomen.

— Mais si, mais si ! Tant que vous voudrez, s'empressa François, toujours d'avis.

— Ah ! et puisqu'on est réunis, zut ! ça n'arrive pas si souvent, on va faire un peu la « bringue ». Tu n'as pas un poulet bon à saigner ? demanda le gros.

— Il y a tout ce qu'on veut, répondit François.

— Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de fusil.

— Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lisée ; si Miraut, qui a eu autrefois du goût pour ces sacrées bestioles, te voyait tirer sur une d'elles, il serait dans le cas d'exterminer tout le reste.

Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans la pièce, sursautaient au coup de fusil et se mettaient à brailler à plein gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de François.

Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et l'on fit, en pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs pris impromptu savent en faire.

On raconta, ma foi, des histoires de chasses édifiantes et admirables et d'autres qui, pour toucher à des sujets plus profanes, n'en étaient pas moins hautes en couleur et fort savoureuses.

Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens avait recueilli quelques reliefs du festin, était en train de se torcher le derrière à sa façon. L'orifice en question sur le sol, bien assis, la queue en l'air, les jambes de derrière allongées et passant de chaque côté des autres, il progressait de ses seules pattes de devant, son postérieur frottant le plancher en appuyant contre de tout son poids.

— S'il allait se planter une écharde dans le cul ! s'écria François.

— Penses-tu qu'il n'a pas regardé avant ! c'est un malin !

— Je me souviens avoir lu quelque part, intervint Pépé, l'histoire de Gargantua qui épata son paternel en inventant, encore tout jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type dans son genre. Savoir encore si le nommé Gargantua, s'il avait eu des pattes au lieu de mains, aurait été capable de trouver celui-là.

En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre la table pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de lard. On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela devenait inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations, lui dit :

— Tu veux boire un coup, mon petit ? Tiens.

Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et duquel il se détourna avec dégoût.

Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres bêtes à poil et à plume ayant mangé ou bu les choses les plus extraordinaires et les plus bizarres qu'on pût rêver.

— C'est égal, jamais mes chiens n'ont bu de vin, affirma Lisée, et la bourgeoise voudrait bien que je leur ressemble de ce côté-là.

— Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama Pépé, si on n'avait pas le jus de la treille pour se consoler de l'existence ? Ah ! le père Noé était un sacré bougre, et nous lui devons tous une fière chandelle.

Comme Miraut revenait à la charge, Philomen conseilla :

— Montre-lui voir le miroir, ça l'épatera.

On décrocha du mur une petite glace et on la plaça devant le chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha tout près afin de flairer cet être qu'il ne connaissait point.

Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de l'adversaire. Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que certains singes, de regarder derrière : son opinion était faite ; s'il eût connu l'Ecclésiaste, il aurait certainement dit que tout cela n'est qu'illusion, abus et vanité ; il le pensa, du moins, ou quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un coin auprès des autres.

— Ça leur fait honte, concluait à tort le gros en continuant de boire.

Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la dépense, qui ne montait pas à quarante sous chacun, et l'on prit congé de l'ami François et de sa femme après avoir donné une dizaine de sous d'épingles à ses gosses, ce dont il se défendit d'ailleurs très vivement.

— C'est malheureux, maugréait Pépé, je n'ai pas pu tirer un seul coup de fusil aujourd'hui.

— Moi si, répliquait Lisée, j'ai tué une vipère.

— Belle chasse ! vraiment.

— On fait ce qu'on peut, affirma Lisée, on n'est pas des bœufs.

— C'est pas comme les gens de Vernierfontaine, du moins à ce qu'en disait le capitaine Cassard, un vieux dur à cuire pas très catholique, et à qui ils avaient fait pour cela pas mal de petites saletés.

« — Capitaine, je crois que les gens d'ici sont bien dévots ?

« — Oh ! répliquait le père Cassard, ils sont assez vieux pour être des vaches ! »

— Ça ne fait rien, ça m'embête de ne pas dérouiller aujourd'hui ; parions que si tu lances ta casquette en l'air, je te la perce !

— La belle affaire, je parie d'en faire autant !

— Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer son couvre-chef, et le voisin va tirer dedans. On tire avec du quatre ; celui qui mettra le moins de plombs en sera pour l'apéritif.

— Penses-tu que je veux lancer la mienne ! protestait Philomen ; elle est quasi toute neuve, je ne l'ai portée qu'un an. Ma femme gueulerait salement !

— Ah ! m… pour les femmes ! À la guerre comme à la guerre ! ordonna Lisée.

Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle fit feu sur la casquette du copain, lancée en l'air lestée d'un caillou assez pesant, afin qu'elle montât suffisamment haut.

Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant qu'un lièvre se dérobait qu'ils n'avaient point remarqué, s'élancèrent de tous côtés en donnant. à pleine gorge.

Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais étaient très étonnés ; au troisième, leur épatement grandit encore en voyant Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrième, Miraut, enfiévré par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point de gibier, se demandait si Lisée n'était pas tout simplement devenu louf.

Ce fut le gros qui paya le pernod ; la casquette, la bonne casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré, montrant juste deux trous de plomb alors que les autres étaient littéralement criblées.

Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont la poudre était vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien placés étaient plus que suffisants pour arrêter un oreillard.