CHAPITRE VIII

Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit. Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du sud-ouest courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de l'église de la grande paroisse, à une lieue de là.

— Ah ! se réjouit Lisée, c'est le vent du haut, cela pourrait bien tout de même nous amener la pluie ; il ne serait que temps, en vérité, si l'on veut mettre un peu les bêtes au pâturage avant les gelées et tuer quelques lièvres, histoire de payer le permis.

À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il avait fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les cloches ou qu'il se trouva perdu.

Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument eux aussi.

— Qu'est-ce qu'ils ont donc ? s'étonna le gros. On ne sonne pas, et la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que vers les deux heures du matin.

Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait dans la direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de ses mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir dévisagés, Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot.

— Ma foi, non, répondit Lisée ; il n'y avait que nous quatre. Vous le cherchez ?

— Oui, expliqua-t-elle ; il se fait tard et nous l'attendons pour souper. J'avais pensé qu'en rentrant de Mont-Tanevis, où il était allé élaguer des frênes, il s'était arrêté pour boire un verre à l'auberge.

— Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme de sur la Côte, plaisanta Philomen.

Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu en arrière et qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, s'écria tout haut, très étonné :

— On dirait qu'ils hurlent à la mort.

— Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur à mon garçon !

Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas de motif de les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, comme ils le dirent plus tard, une secousse au cœur.

Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, rassurèrent du mieux qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournèrent chacun chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à Pépé, lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne heure.

Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus ; seul Miraut, de temps à autre, agité et inquiet, demandait la porte et se reprenait à hurler.

— Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la Guélotte.

Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses appréhensions, tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le souhaitait vivement.

Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'œil ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne fut point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se hélaient et déambulaient par les rues.

— Je vais aller voir, décida-t-il.

Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa mère, qui craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à l'endroit où son fils avait dû travailler durant l'après-midi.

Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi, il revint chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit rejoindre les chercheurs.

Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui répondaient : Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin, vers le moulin, et tous ceux des alentours ; c'était sinistre.

Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moitié marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de la Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler.

D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la stature squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté d'autres qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée.

L'anxiété grandissait : on courait maintenant derrière le chien, dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt s'arrêta, figé de peur, hurlant plus lamentablement que jamais.

Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme gisait, la figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, tué dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait l'accident : il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en temps, pendant que les autres pensivement suivaient : ce fut un triste retour.

La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce fils ; ils avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était mort d'une pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant leur douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi, témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque fois qu'il passait devant leur maison.

Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour les vieux, inconsolables, l'oubli fatal ; mais le chien de Lisée, dans tout le pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point cette intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes pas capables ?

— Miraut, c'est un sacré chien, disait-on.

Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de le rosser et de le faire jeûner.

La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les chiens, déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les matous qui, attirés par le beau temps, friands d'oiseaux, s'aventuraient à travers champs et venaient se poster à l'affût, au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel. C'étaient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite, se juchait à la deuxième ou la troisième fourche et, de là, regardait de ses yeux verts, ronds et fixes, son poursuivant désappointé.

Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait généralement par d'amicales engueulades.

Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret plus abondant, plus fort et plus facile à suivre.

— Faute de grives on mange des merles, proclamait Lisée ; autant ça que rien.

Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré l'adage courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues queues ont marché sur les éteules ; mais il y avait la prime, vingt sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement, les renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient tous, pour les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du feu et se laissait complaisamment rouler.

Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, trois quarts d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs pièges pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes.

Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du boyau ; mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut bel et bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les reins d'un coup de fusil.

Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant, attendant le coup de grâce, quand le chien, très excité, furieux, arrivant à toute allure, lui sauta dessus.

En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, saisit l'oreille droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a mordu, c'est bernique pour le faire lâcher : Miraut, pincé, avait beau se secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.

Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage.

Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que jamais, retomba sur l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la gueule. Il le saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait l'atteindre, lui bourrait des yeux farouches en grinçant des dents.

Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en l'assommant d'un coup de trique.

Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font tête résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible mâchoire ; il « donnait au ferme » alors, aboyant longuement pour inviter Lisée à s'approcher ; mais, dès que le pas de l'homme retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à ce qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus le dénicher.

Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant, la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, que Lisée ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des circonstances terribles pour le sauvage[16].

Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que quatre lièvres ; c'était vraiment peu pour un tel fusil ; jamais lui et Miraut n'avaient fait si mauvaise année ; aussi le gibier, l'été suivant, foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de même, aux jours de fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée s'embarqua-t-il de temps à autre, le soir, histoire d'en « sonner un » à l'affût, comme il disait.

Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait jamais avec lui Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, et il faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la maison.

Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs où ça lui disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir, car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le zèle jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens ; mais de jour, c'était plus dangereux ; aussi Lisée avait-il l'œil sur son chien.

Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila cependant un beau matin. Il devait « savoir » un lièvre et connaître son gîte, bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine gorge par le vallon de la fin dessus.

Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier d'une scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la gauloise, les sourcils en broussaille, le père Martet avait été dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de jour comme de nuit, sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en avoir réduit la race, car on ne pouvait guère confondre Lisée, bien qu'il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé, avec les voraces qui écumaient autrefois le pays et mettaient en coupe réglée champs et forêts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre chasser les chiens en dehors des époques fixées, et s'il était enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en cas de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir vigoureusement.

Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et vint sans délai trouver Lisée :

— Pourriez-vous me dire où est votre chien ?

Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tête, s'excusant :

— Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a fichu le camp comme ça, sans que je le voie.

— Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que ça que vous l'ayez envoyé ; mais il n'en est pas moins en contravention, et mon devoir est de vous déclarer procès-verbal.

— Pour la première fois ! voyons, brigadier, vous savez bien que je ne braconne pas.

— La première fois ! … La première fois ! … enfin, bon. Entre gens d'un même pays, on n'est pas pour se bouffer le nez ; vous allez partir me le chercher et faire bien attention une autre fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgré moi, vous savez, mais tant pis, le service avant tout ; mes chefs n'admettraient pas… et puis si je permettais à un, il faudrait que je permette à tous ! Non !

— Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses souliers dare dare et s'en fut rechercher Miraut.

Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en sourdine, lui attacha au cou, par une corde, une grosse boule de quilles à mortaise qui lui interdisait tout galop.

Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, abandonna la boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en aperçut, le vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois, pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un vieux bout de chaîne.

Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son boulet, un jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, Miraut le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière d'un levraut dont il connaissait le gîte.

Le père Martet qui partait en tournée et passait justement par là marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette imprudente désobéissance à ses ordres.

— Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien ?

— Sacré nom de nom ! il était là il n'y a pas deux minutes avec sa boule de quilles au cou.

Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent pas de mal à le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui chassait quand même.

— Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concéda Martet, mais quel animal enragé de vice ! Avec un bout de bois d'un pied pendu au collier, il irait peut-être plus difficilement encore et cela le fatiguerait moins. Essayez donc.

On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher comme pour courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour où il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus que la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant et trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa gueule et chassa sans dire un mot.

Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut désarmé par tant de constance et une si noble obstination ; il le laissa faire et s'en revint au village.

— Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre avec lui. Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le gêne ? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si vite que j'aurais été bien incapable de le rattraper ; mais enfin, comme ça, vous comprenez, il ne peut pas brailler ; je suis couvert et je peux dire que je ne l'ai pas entendu : personne ne le sait d'ailleurs, par conséquent personne ne daubera. Vous avez tout de même un sacré chien !

 

CHAPITRE IX

Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un maître. La chasse n'avait plus pour lui de secrets : il n'était pas dans tout le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne connût, un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un nouveau lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros buisson, un jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel murger ; il distinguait les jours où ces locataires maniaques préféraient les logis de plein air des luzernes et des trèfles à l'abri touffu des grands bois ; il connaissait les haies giboyeuses et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns recèlent plus d'un capucin.

Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les connaissait, les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de lever un lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent échappé même à Lisée : « Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit à gauche, j'aurai l'œil » ; ou encore : « Oh, oh ! voici une vieille connaissance ; où va-t-il faire ses doublés et crocher aujourd'hui, le citoyen ? » Selon la direction prise, il savait où la piste s'embrouillerait et de quel côté il faudrait opérer les recherches pour démêler la nouvelle.

Il connaissait la voix de tous les chiens des environs ; quand on était du côté de Velrans, il savait qu'il était autorisé à marcher à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine aux abois de la vieille Fanfare.

Il avait un accent particulier, un timbre différent de jappement, un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque gibier et dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait déduire : c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou encore il est sur un piétement de perdrix ou de cailles.

De même, si le matin était bon, cela se voyait immédiatement à son allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de renifler et de chercher ; si cela ne marchait pas, il montrait moins de goût, regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère humeur dans sa dégaine, une certaine amertume dans son coup de gueule.

Il connaissait aussi bien et même mieux que son maître les passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des renards, elle faisant le chien et lui le chasseur.

Longeverne était son domaine, il y régnait en souverain. Depuis le jour où, à la ferme de François, il ruina la suprématie amoureuse de Turc, les femelles se soumirent passivement à son joug et les autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y perdaient rien puisque, avant lui, c'était Turc ; avant Turc, c'était Samson. Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les deux premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.

Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui cherchaient jamais de querelles.

Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez, battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se flairaient réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou à d'autres jeux encore d'une naïve obscénité.

Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à l'un d'eux de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, le jeu cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son côté.

Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du village et les ressources particulières qu'elles offraient selon les heures et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et n'avait pas grand'faim,

mais toute trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût et pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et puantes découvertes en un coin de haie ou les délivrances de vaches arrachées de vive lutte au fumier puissant dans lequel elles avaient croupi et fermenté !

Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées ; que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat recèle toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on peut s'adjuger sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi les balayures de la grosse maison du bout du village et derrière l'auberge de Fricot, près du jeu de quilles, on trouve régulièrement des os à ronger, des bouts de peaux appétissants, des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait repéré avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme — décidément, une sale race que les porte-jupons — était loin de professer à son égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on ne voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de « serret ».

Il connaissait de même toutes les personnes du pays, distinguait dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains ; il avait déterminé, à une bouchée près, le degré de générosité des gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, parmi eux, qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau de pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au vol. Il se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se laissait coiffer d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un tricot et serrer la patte pour la poignée de main amicale de la séparation.

Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve digne et légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne connaissait point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la norme paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal vêtue et déguenillée une haine violente qui pouvait aller quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur non moins que la besace ; toutefois sur ce dernier point, Lisée, brave homme, arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, et s'il ne put parvenir à extraire du cœur de son chien tout sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins obtint-il qu'il les laissât pénétrer dans la maison et réciter leur « Notre Père » sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui étaient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs, commerçants d'occasion, industriels à la manque, marchands de peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et féroce et faillit même faire arriver à son maître une sale histoire pour avoir déchiré, en même temps que les bandes molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les portes closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte.

Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la forte somme, quoi ! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient à l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute justice, leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas très nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement.

Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de garde. Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui avait tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle, protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en hiver, du putois et de la fouine ; le jour, des attaques de la buse et de l'épervier. Les lapins ne l'intéressaient plus ; il dédaignait profondément, et pour cause, leur insignifiant fumet, et même libérés de leur cage, il les regardait tourner autour de lui sans envie d'y toucher.

Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa tournée au village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur la paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.

Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les chats, on le voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un grognement d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon que c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était Philomen qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait la politesse jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte ; si c'était un mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait grand'peine à le tenir ; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût laissé faire. Quant à la Phémie, il ne la gobait toujours pas ; sa patronne lui avait interdit de japper quand elle venait ; cela ne l'empêchait point de grommeler quand il entendait sa sabotée particulière et de lui montrer les dents dès que le regard du maître ne l'obligeait plus à dissimuler ses véritables sentiments.

Tant de qualités professionnelles et domestiques avaient fait de Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient mutuellement leurs fautes : lièvres bouffés par le chien sans autorisation préalable ni partage équitable avec le maître, stations trop prolongées du patron chez les bistros quand on allait en voyage. La Guélotte, elle-même, à la longue, nul accident fâcheux n'ayant endeuillé sa basse-cour et amoindri son porte-monnaie, avait fini par l'admettre et par lui témoigner, dans ses rares bons moments, quelque affection.

La réputation de Miraut avait franchi les frontières naturelles de sa région. Non seulement par le canton où son premier maître, le gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses vertus et proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de la chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans une commune appelée Longeverne, un chien courant vraiment extraordinaire, épatant, mon cher, et qui faisait l'admiration de tous ceux qui avaient pu le voir à l'œuvre.

Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le notaire, le juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, lorsqu'ils avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser, comme par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté, une partie à Lisée pour le lendemain.

Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le temps, acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à Lisée lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de beaucoup mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas seulement regardé s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer, au lieu du maître chien qu'il avait la joie et l'honneur de posséder.

D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne, avait quitté la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne moisissait pas en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt dans ses foyers.

— Vous ne le vendriez pas, votre chien ? demanda un jour au chasseur maître Gouffé, le notaire, Méridional hâbleur, menteur, traître comme l'onde elle-même, qui eût vendu son père pour traiter une affaire avantageuse et dont les paysans appréciaient beaucoup les qualités administratives.

Lisée éclata de rire à cette proposition.

— J'aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et même la donner pour rien.

— J'ai pourtant un de mes amis à Besançon, un juge, qui désirerait un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il est millionnaire, vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il viendra en auto un de ces jours, vous pourrez vous arranger.

— Jamais de la vie ! protesta Lisée.

— Allons, mon cher, concilia maître Gouffé, il ne faut jamais dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il viendra dimanche, vous verrez, je crois qu'il monterait bien jusqu'à cinq cents francs ; cinq cents balles, c'est une somme, réfléchissez !

— C'est tout réfléchi, trancha Lisée ; dites à votre juge qu'il continue à condamner les pauvres bougres au profit de quelques drôlesses pour faire plaisir au sénateur cocu de sa région et qu'il me foute la paix avec Miraut.

— Voyons, ne vous montez pas ; c'est un charmant garçon, vous vous entendrez très bien, vous verrez.

La Guélotte, qui était présente à cet entretien, avait ouvert des yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge, d'émotion, en était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme aussitôt :

— Y as-tu pensé ? Cinq cents francs ! On aurait presque deux autres vaches avec cette somme-là. Songe au lait que nous pourrions porter à la fromagerie, aux sous qu'on toucherait tous les trois mois. Tu ne vas pas t'entêter ; un chien, ce n'est qu'une bête après tout et, puisque tu tiens absolument à en avoir un, tu en trouveras facilement un autre…

— Tais-toi ! tonna Lisée. Miraut n'est pas un chien comme les autres, c'est un ami et un enfant, je suis habitué à lui et lui à moi, je ne veux pas que tu me parles de cette affaire et si l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche, je me charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est pas un vendu vaut bien un juge.

— Tu n'as jamais été qu'un âne et une brute ! ragea-t-elle. On n'a pas idée, quand on peut faire un si beau marché…

— Assez, nom de Dieu ! coupa Lisée.

Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé, l'amateur s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et Lisée. Au premier coup d'œil, le chien lui plut et, fort complaisamment, Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que l'on fit, les qualités de son compagnon et ami.

Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le notaire avait fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux. Défiant, Lisée déclina l'offre ; mais Gouffé avec sa faconde habituelle intervint :

— Voyons, cher ami, vous avez été si aimable de nous accompagner, vous ne pouvez pas refuser…

Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et but consciencieusement.

On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que les autres voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut intraitable.

Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en invoquant des questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets de cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria :

— Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête de m'avoir invité et je vous remercie de votre repas, mais aussi vrai que vous êtes millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre de paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs pour vous, pour moi il n'a pas de prix : on ne m'achète pas un ami tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous jure sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison.

Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à Velrans voir Pépé.

 

TROISIÈME PARTIE

 

CHAPITRE PREMIER

La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, hochant la tête avec regret, le fit constater à Lisée : c'est qu'elle atteignait ses dix ans. Sans doute ce n'était point encore l'extrême vieillesse et décrépitude, car elle avait toujours été bien soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle ferait encore au moins deux saisons de chasse, mais il était temps, tout de même, de songer à sa succession. Évidemment, elle mourrait à la maison, de sa belle mort ; Philomen, à l'encontre de beaucoup de brutes qui prétendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de remerciement lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait toujours les siens jusqu'à leur dernière heure. Oh ! ce n'était souvent pas réjouissant : la vieillesse les rendait claudicants et baveux, quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur croûtelevait la peau, les oreilles se mettaient à couler, ils devenaient sourds, ils n'y voyaient plus, qu'importe ! on les soignait tout de même et il leur restait toujours, avec la bonne écuelle quotidienne de pâtée, une litière fraîche dans un coin paisible et chaud de l'étable pour attendre le grand départ.

Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne éprouvait maintenant en chasse assez de peine à suivre Miraut, que son poil se décolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, que la paupière s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait légèrement, découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure dont la gencive était moins ferme.

Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et stimulateur du sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant une huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernière portée de laquelle il conserverait une petite chienne.

Car Philomen tenait essentiellement à conserver une bête de cette race, une race un peu particulière et point cataloguée parmi les numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue, n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable. C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni bien ni mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches solides. Leur robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou grises, n'était rien moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni rude, semblait intermédiaire entre celui des porcelaines et des griffons. Philomen avait toujours vu chez eux de ces chiens-là, son père et lui en avaient toujours été contents ; c'étaient des animaux pleins d'intelligence et de feu, excellents lanceurs et qui manifestaient généralement assez de répugnance pour le renard.

Bellone fut donc couverte par Miraut.

La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de la renarde, neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut signalée par aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se remarquent d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle souffrit, nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par des mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois présente des accidents et des bizarreries assez remarquables : fièvre intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation abondante, perte momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes assez comparables à ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se revoit pas aux gestations suivantes.

Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit prête à mettre bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un liquide rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus grand mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le lendemain matin dans une couche propre, nette, entièrement lessivée par la mère qui s'était elle-même délivrée et seule avait vaqué à sa toilette personnelle et à celle de ses nouveau-nés.

Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en rond, les petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant, s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur encore. Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que la mère, les yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de déposer, tantôt celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant sans protestations.

C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze à vingt centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête, à peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait échapper un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement frémissait, les oreilles avaient l'air de deux petits clapets qui, selon le balancement de leur propriétaire, se soulevaient à demi et retombaient bien vite. La robe ne présentait aucune nuance : ils étaient ou tout blancs ou tout noirs, sauf l'un d'eux qui offrait quelques îlots circulaires noirs dans un océan de blancheur. Les pattes, comme rejetées latéralement, étaient trop petites et sans force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers trop gras lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les mieux remplis étaient ceux de derrière ; aussi, d'instinct, quand venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie, cherchant goulûment à s'y agripper.

La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des mamelles libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme des joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on voyait distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à l'œuvre de vie ; celles de derrière se crispant au sol pour les maintenir en bonne place, tandis que celles de devant, alternativement, piétinaient le sein, le pressant rythmiquement afin sans doute de faciliter la succion, et toutes les petites queues vermiculaires vibraient légèrement.

Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, Lisée, prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels, sacrifiés d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère s'en aperçût trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, en venant retrouver les autres, qu'il y avait quelque chose de changé dans sa portée et elle en fut un peu inquiète. On avait, par la même occasion, transporté ailleurs les quatre rejetons restant afin de l'obliger à choisir elle-même la préférée, ainsi que la vieille Fanfare, mère de Miraut, avait fait jadis pour lui. Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta d'abord dans sa gueule la noire et blanche, puis chacune des autres à son tour.

Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui s'était recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut, intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et s'introduisit sans façons pour voir un peu ce qui se passait.

Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès qu'elle l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans l'élevage et l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista pas. C'est qu'une chienne qui a des petits n'est pas un animal commode ni bienveillant : nuls autres que le maître Philomen et l'ami Lisée n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas même la maîtresse de la maison ni les gosses.

Miraut se le tint pour dit : il fila sans mot dire par où il était venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas beaucoup et même pas du tout en lui ; un banal sentiment de curiosité l'avait simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui pouvait si vivement intéresser son maître et son ami.

On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en buvant un verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa portée pour régulariser définitivement sa situation familiale.

Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et boire, et Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point garder, une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors que plusieurs eussent fatigué et épuisé la nourrice.

Dans un tablier, Philomen déposa les trois nouveau-nés vagissants et fila, avec son compagnon, par la porte de dehors qu'il reboucla soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le fond du jardin, Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond pour y enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce n'était pourtant point sans un serrement de cœur qu'il perpétrait ce triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé, mais les nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les petits êtres, tout à fait inconscients, à peine éveillés, n'avaient le temps ni de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les tuait net, les os fragiles du crâne étaient défoncés, les viscères broyés ; une goutte de sang venait perler au bord des narines et c'était tout.

Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les traces humides qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots tués dans le trou creusé par son compère.

— Sale corvée ! murmurait-il. Et la chienne en va avoir pour deux jours à suer la fièvre, car si, après le premier escamotage, elle n'avait point trop remarqué grand'chose, elle s'apercevra bien maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et les cherchera en pleurant.

— Du moment qu'il lui en reste un, elle se consolera et ne l'en aimera que mieux, reprit Lisée. Ah ! si on ne lui en avait point laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant trois jours, mon vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant partout, dans tous les coins et recoins et jusque sous les lits en appelant plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus étroits dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants disparus. Souvent même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les chiens voisins de les avoir tués et dévorés ! J'ai vu des mères, ainsi dépouillées, flairer le nez de leurs camarades mâles et te leur flanquer des rossées terribles, probablement parce qu'elles les soupçonnaient de multiples assassinats domestiques dont ils étaient, après tout, peut-être capables, mais sûrement point coupables.

— Les lapins mâles dévorent pourtant leurs enfants.

— Ce n'est point pour la même raison, affirma Lisée. Les lapins sont toujours en chaleur, toujours en désir ; quand la femelle allaite, elle ne veut pas, comme de juste, se laisser faire ; alors pour se venger ou pour lui ôter toute raison de se refuser, ils suppriment purement et simplement la cause du refus : ce sont des espèces de satyres, pas autre chose.

Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche, elle témoigna, devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement plein d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants, elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta par toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds des vaches.

Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui avaient eu bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et les flaira. Les soupçonna-t-elle ? C'est possible, ses soupçons s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant, elle se précipita sur son lit et entoura son chiot avec une précautionneuse et craintive tendresse. La petite bête, réveillée, chercha la mamelle aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne s'interrompant que pour regarder les deux hommes avec de grands yeux fiévreux, tout brillants d'une douloureuse inquiétude.

Deux jours durant, appréhendant quelque malheur nouveau, elle se refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui apporter à manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les mamans chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les avalant tout simplement.

Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on avait baptisée Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu les yeux, des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et sans vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et qui sans doute ne voyaient rien encore.

En même temps, les pattes lourdaudes prirent un extraordinaire développement et la tête, se détachant du cou, devint énorme par comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus vite que les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures et tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant avec énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant sur ses pattes, elle commença à explorer les frontières de sa couche.

Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller manger et faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait plus la douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait de la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait comme un petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses chagrins ne duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du repas, elle s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt sur le ventre, le museau bayant aux mouches ou enfoui à même la paille de sa litière, d'un sommeil de plomb d'où la tirait seules la venue et l'odeur de sa mère, car c'est probablement le sens de l'odorat qui s'éveille le premier chez le chien. Elle n'était encore sensible ni aux gloussements des poules, ni aux meuglements des vaches : pourtant la lumière commençait à l'intéresser.

Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit sa forme élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien des choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des bœufs, à sortir du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la soupe dans l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore elle-même sa toilette.

Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et quand une puce, — et jeunes chiens n'en manquent point, — errant à travers ses poils, la chatouillait, elle jetait avec une promptitude amusante son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec frénésie l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle place où la langue ne passât ni ne repassât.

Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les êtres de la maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la mordillant consciencieusement.

Quand on la laissa courir dehors, la vieille l'accompagna et, bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant par la peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures et ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle était bien assurée de la pureté de leurs intentions.

Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire à la flairer et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car il avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure actuelle, elle n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de méfiance envers lui.

Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il serait sans doute exagéré d'attribuer la manifestation de ce sentiment à autre chose qu'à une galanterie naturelle et de vouloir penser que la vibration de la fibre paternelle y fût pour quelque chose.

Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, rongeant quantité de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dévorant force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne et tout ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en attendant les plaisirs de l'âge adulte et la saison prochaine de chasse où, vers le milieu de décembre, elle ferait enfin ses premières armes sous les hautes directions de son père et de sa mère.

 

CHAPITRE II

Mirette, à l'ouverture, n'avait que quatre mois et demi ; elle était donc encore trop jeune pour prendre part aux randonnées… cynégétiques, comme disait le copain Théodule, si éreintantes du début. Dès qu'elle atteindrait ses six mois, on commencerait à la mener pour l'habituer petit à petit.

La saison de chasse s'annonçait bien, cette année-là ; le temps allait, disaient les chasseurs, et quant au gibier, c'en était tout gris. Le premier dimanche fut particulièrement fructueux : Lisée et Philomen tuèrent chacun deux oreillards, et le lendemain ils allongèrent encore chacun le leur.

Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison par une besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rosée, apprit par un voisin une nouvelle épouvantable : Philomen avait tué sa chienne.

Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait d'un voisin, lequel l'avait apprise d'un troisième, émettait au sujet des motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires dont l'une au moins semblait si absurde que Lisée crut d'abord que c'était un bateau qu'on lui montait.

Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la mauvaise volonté persistante de la bête, lui avait, dans un accès de colère, envoyé dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de quatre ; suivant certains autres, c'était un lièvre lancé, suivi de trop près par la chienne et tiré imprudemment, qui était cause de leur mort à tous deux ; suivant d'autres encore, la mort de Bellone était due à un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu juste dans la direction où elle quêtait.

Lisée, bouleversé, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, de la Côte chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le seuil de la porte, entourée des gosses qui pleuraient et lui disaient comme si elle eût pu les comprendre :

— Tu ne reverras plus ta maman, mais on t'aimera bien quand même.

Cela lui serra le cœur. « Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce n'était pas une blague. » Et, songeant à la docilité de la bonne bête perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un second maître, il sentit papilloter ses paupières et éprouva le besoin de se moucher.

La femme de Philomen comprit le but de sa visite. Elle aussi, quoique moins sensible à ce malheur, avait les yeux rougis, car la chienne avait été élevée en même temps que son dernier enfant et elle était fort attachée à cette brave bête qui ne les avait jamais mordus et se prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à leurs jeux.

— Où est le patron ? s'enquit Lisée.

— Sur son lit, à la chambre du fond.

Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.

— Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, couché sur le côté, le nez au mur, essayait en vain de dormir pour oublier son malheur ; dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, ça s'est-il passé ?

Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure contractée et ses traits douloureux.

— Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je ne me cache pas d'avoir pleuré, c'est plus fort que moi. Dire que je l'ai tuée ! Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! Salaud de lièvre !

— Conte-moi ça, demanda Lisée.

C'était dans les buissons du Chanet. On avait indiqué à Philomen un coteau où se tenait un jeune levraut de trois ou quatre livres et il s'était dit le matin : « Puisque Lisée ne peut pas venir, laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les buissons. » Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le bras, prêt à viser.

Tout à coup, elle s'enfonça dans un gros buisson de noisetiers et d'épines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet battant comme un balancier d'horloge.

« Ça y est », pensa le chasseur, qui porta la crosse à son épaule ; et, effectivement, le levraut déboulé filait aussitôt, sautant du buisson.

Vit-il Philomen qui l'ajustait ? on ne sait. Toujours est-il que ce misérable, après deux sauts en avant, crocha brusquement, retournant presque sur ses pas, mais en descendant le revers du remblai.

Philomen qui le suivait de son canon, un œil déjà fermé dans la mise en joue, pressa la détente au moment juste où Bellone sortait du buisson sur les traces du capucin. La gâchette déjà serrée, le chasseur n'eut même pas le temps de relever son canon et la chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place du levraut, plus de la moitié de la charge en pleine tête.

L'oreille droite avait sauté entièrement ainsi que l'œil : la bête était tombée en hurlant et elle s'agitait convulsivement tandis que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses grègues, comme bien on pense, à belle allure.

Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur s'était agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui râlait. Que faire ? L'emporter, la soigner ? Le coup était trop mauvais pour qu'elle guérît ; à quoi bon prolonger d'inutiles souffrances ? Et alors, désespéré, il avait repris son fusil et, les yeux embués de larmes, lui avait déchargé dans l'autre oreille son second coup.

Bellone, tuée raide, gisait.

Philomen s'en était venu, avait pris une pioche et, dans un coin perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, où ils avaient tant buissonné de concert, il lui avait creusé sa fosse à l'abri d'un bouquet de houx.

— Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non, plus jamais, c'est trop triste !

Lisée le consola de son mieux :

— Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il est assez fort et assez roublard pour nous en faire occire suffisamment à tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai empêché, tu ne te gêneras pas et tu viendras le prendre : il te suit presque aussi bien que moi.

— Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone !

— Ça, mon vieux, c'est des coups de malheur et personne de nous n'en est préservé. Le destin, c'est le destin : viens boire un verre ce soir à la maison, ça te changera un peu les idées.

Miraut fut très étonné, après plusieurs visites consécutives, de ne pas revoir Bellone ; il la chercha, l'appela et, pendant plus de quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour la trouver ; à la longue, distrait par ses occupations journalières, il sembla l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait dans le tréfonds de son être.

Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d'un si malheureux accident, continua désastreuse.

Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et Philomen apprenaient que Pépé s'était cassé la jambe. On avait d'abord conté que l'accident lui était arrivé durant une chasse en sautant un mur, mais c'était absolument faux. Pour être hardi, Pépé n'en était pas moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les accidents, quels qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles. C'était tout bêtement à la maison que le malheur lui était arrivé.

En préparant son manège pour battre à la mécanique, il avait chancelé sur une planche disjointe, voulu sauter à terre et était tombé si malencontreusement qu'il s'était fracturé le tibia.

Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les os en place et emboîté la quille dans un appareil, l'avait consigné pour deux mois au moins au lit où il se mangeait les sangs à la pensée qu'il ne pourrait profiter le moins du monde de son permis.

Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n'arrive pas deux malheurs sans qu'un troisième ne survienne à son tour : une semaine plus tard, le facteur Blénoir annonça à Lisée que la mère de Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne savait au juste de quoi et que son maître en avait bien de la peine.

Lisée en reçut au cœur un troisième choc. Tous ses amis, ses meilleurs copains étaient frappés ; c'était d'un mauvais présage et il avait de sinistres pressentiments.

— C'est une année de malheur, prophétisait-il ; vous verrez qu'à moi aussi il m'arrivera quelque chose.

Et il attendait, vaguement angoissé.

Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la saison de chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut.

L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans Pépé, lui portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, pour l'année à venir, de bonnes parties ; il invita plusieurs fois le gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille d'une de ses sœurs de portée, fût assez forte pour prendre les champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi qu'il se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si bonne bête.

La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces lièvres perdus pour le ménage, mais la civilité, c'est la civilité ; elle savait se taire à propos et montrer figure généreuse quand le cœur n'y était guère.

Philomen, malgré sa décision — promesses de chasseurs sont comme serments d'ivrognes, vite oubliés — chassa de moitié, aussi souvent qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra, disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.

Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les renards qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde oreille ; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de guetter expressément, ce qui, par cette température, eût été pure folie, de savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer Lisée qui, généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de goupil.

Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient tremper le morceau qui leur était échu dans une grande seille pleine d'eau salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et on recommençait la nuit suivante ; ensuite on n'avait qu'à mettre geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que c'était meilleur que du lièvre.

Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit même un jour, avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, un gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du pays, les chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec indignation de toucher aux os de la bête de même qu'à la viande, jugeant que les hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes.

Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses munitions et nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir.

Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le débaucher, Miraut montrait moins d'enthousiasme à partir seul en chasse.

Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses diverses besognes, se couchant à proximité de son maître, sans grande envie d'aller plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules sorties ne furent d'abord que quelques bordées qu'il tira au moment des chiennes en folie ; mais elles étaient depuis longtemps réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois à s'inquiéter dans ce cas de ses absences prolongées. Pourtant, quand la température s'adoucit, que les arbres se prirent à bourgeonner et à feuiller, il sembla s'éveiller de sa léthargie et tendit assez souvent le nez dans la direction de la forêt ; mais comme il n'avait ni boule ni entrave, cela le tenta moins et il résista assez longtemps aux poussées de son instinct.

Toute résistance a une fin ; qui a chassé chassera encore, de même que qui a bu boira, et un beau soir, sans prévenir personne, il gagna la Côte. Une demi-heure après, dans la nuit très calme, son aboi forcené ravageait le silence.

Comme il n'était pas trop tard, tous ceux qui n'étaient point encore couchés et prenaient le frais sur le pas de leurs portes purent l'entendre :

— Ce sacré Miraut, hein ! comme il les mène tout de même !

— Eh bien ! brigadier, il se fout de vous, celui-là ; il aime autant que la chasse soit fermée, ça ne lui fait rien, goguenarda sans trop de malice le père Totome en s'adressant à Martet qui rentrait, recru de fatigue.

Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que l'autre avait voulu lui faire une observation au sujet de son service, s'en vint aussitôt trouver Lisée.

— Vous entendez Miraut, dit-il ; il chasse tant qu'il peut par les Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux pas laisser la chose comme ça ; cet imbécile de Totome, avec son air bête, vient de me le faire remarquer devant témoins. Vous comprendrez que je suis forcé de sévir, je vais prendre ma retraite bientôt et je suis proposé pour la médaille, il suffit d'une dénonciation pour qu'on me rase et que je me brosse.

— Brigadier, répondit Lisée, c'est la première fois cette année ; je ne veux pas vous faire arriver des histoires, mais je vous en supplie, ne me faites pas de procès-verbal.

— Ah ! je lui ai bien dit, intervint la Guélotte, que cette sale bête nous ferait des misères. S'il m'avait écouté ! … Dire qu'on nous en a offert un si bon prix et qu'il a refusé de le vendre !

— Je comprends, interrompit Martet, qu'on s'attache à une bête ; on s'attache bien à une femme et souvent, pour ne pas dire toujours, ça ne vaut pas un chien.

— Ramasse, fit Lisée, ça t'apprendra.

Ils sortirent ensemble.

— Je vais vous attendre chez moi, déclara le brigadier. Je ne me coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant que vous ne serez pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramené.

Lisée, familier avec tous les passages et trajets des lièvres, écouta la chasse et vint attendre son chien à un sentier où il était certain qu'il traverserait tôt ou tard. Quand il l'entendit approcher, il le corna et l'appela de la même façon que lorsqu'il tenait le lièvre. Miraut, trompé, accourut et, à la faveur de cette ruse, le maître put le saisir et lui passer une chaîne dans la boucle de son collier.

Mais quand le chien vit de quoi il était question et qu'on l'obligeait à abandonner son gibier, il témoigna, en se cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonnée, d'un très vif mécontentement et d'une énergique volonté de poursuivre, envers et malgré son patron, le capucin qu'il avait lancé.

Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens conciliants, les caresses, les promesses, les appels à la douceur et à l'obéissance, en vînt à la force pour le décider, de très mauvais gré, à le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut armé d'une verge de noisetier, Miraut, qui n'avait jamais été battu par lui et craignait d'autant plus la correction, obtempéra enfin et, la tête basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en se demandant quelle idée de folie avait pu subitement traverser ainsi le cerveau de Lisée.