Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il tirait et poussait lentement la scie, d'un air accablé, lorsque, tout à coup, sans qu'il s'y attendît le moins du monde, il sentit deux pattes brusquement s'appliquer sur ses reins en même temps qu'un aboi de joie et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant, roucoulait à ses oreilles.

Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, et comme électrisé, avec la rapidité de l'éclair, il se retourna.

Miraut était là qui le léchait, se tordait, se tortillait, l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver, sa peine de l'avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue attente, et lui aussi, fou de joie, s'était baissé et se laissait embrasser et entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant à lui dire que ces mots d'enfant ou de mère :

— C'est toi, Miraut, mon vieux Miraut ! Ah ! mon bon chien, je savais bien que tu reviendrais ! C'est toi !

 

CHAPITRE VII

Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de sarcler le jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut à elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur. Cette grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps, le chien avait renoncé à ce gibier stupide ; mais ils n'étaient toujours point camarades et elle avait conservé pour Miraut une haine farouche. La Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce retour et de la joie non dissimulée de Lisée.

Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du marché et redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à la maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui et lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son acquéreur.

Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles.

Miraut était heureux : il ignorait ce que c'est qu'un marché ; du moment que Lisée le recevait bien, il pouvait croire que l'ère de la séparation était révolue et que c'en était fini du cauchemar du Val : l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par politesse toutefois, par bonté de cœur, pour montrer qu'il ne gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué, il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa brutalement en disant :

— Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne ?

Et s'adressant à son mari :

— Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu fais là. Tu avais promis à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici tous les deux, comme des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un marché avec cet homme, il t'a payé largement ; si tu agis de telle sorte que le chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais.

— Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je ne peux pourtant pas… et puis, enfin, je ne suis pas allé le chercher, il est là, ce chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas à moi. Il ne veut pas s'en aller tout seul ; les premières fois on est toujours obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux le garder.

— Tu vas lui écrire tout de suite qu'il revienne le reprendre le plus tôt possible, exigea la patronne.

— Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet pensera bien qu'il s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait à le prévenir.

— Eh bien ! si tu n'écris pas, c'est moi qui vais écrire. S'il allait rechasser ici, ce serait peut-être nous encore qui écoperions.

— Écris, si tu veux, concéda Lisée ; c'est trois sous de foutus tout simplement.

Le soir même, une lettre à l'adresse de M. Pitancet le prévenait de l'équipée de son chien, et le lendemain après-midi il remontait la côte avec son cheval et sa voiture.

Miraut avait écouté d'une oreille attentive la discussion : le nom de l'homme du Val, prononcé à plusieurs reprises, l'avait très inquiété ; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop crié, qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne l'avait ni chassé, ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa réintégration au foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le soir, le plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour, vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, chacun à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée.

Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à seul : leur conversation se ressentait de cette gêne, car la Guélotte, soupçonnant entre eux — qui sait ? — peut-être un vague projet d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le chasseur qui allait se coucher.

Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à voir que le chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, franchir les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val du territoire de Longeverne.

Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes randonnées précédentes, des longues parties de jadis : on évoqua la mémoire de Bellone et de Fanfare ; on parla de la jambe de Pépé qui allait de mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule idée de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se sépara tout tristes.

Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute d'un côté, Mique de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par le soleil et s'ennuyant au village, avait déserté la maison et vadrouillait, disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse terrible aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé leur camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique avait eu l'air d'interroger : Rron ? Miraut avait répondu : Bou ! et toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de langue et l'on se trouvait heureux tout simplement.

Miraut se tranquillisait ; il passa une excellente nuit, une matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée l'emmènerait faire un tour par le village ou dans les champs.

Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du derrière ensuite, pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne connaissait que trop déjà, le pas de M. Pitancet retentit sur le pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et d'angoisse.

De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un refuge, il se précipita vers Lisée.

À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître, souhaitant le bonjour à la Guélotte, retentit.

— Mon pauvre Mimi ! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le crâne de son ami.

L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible d'éviter la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été méchant pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et, étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui semblaient dire : « Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec nous : je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val. » M. Pitancet le caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots d'amitié sa fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout de sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais, reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son sort.

Miraut avait son idée.

Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute d'inattention pour gagner la cuisine ; malheureusement pour lui, l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite, avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où il se disposa à se cacher habilement.

Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à toute force régler la dépense de Miraut ; par politesse celui-ci accepta de trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chaîne d'acier pour attacher le chien.

Le croyant à la cuisine, il l'appela ; mais Miraut ne vint point. Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix, l'appela à son tour, mais il ne parut pas davantage.

— Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte : la porte n'a pas été ouverte ; il est sans doute allé dormir à la remise.

On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup d'œil à l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on aperçut de Miraut ; on l'appela, on cria son nom : il ne répondit ni n'accourut.

— Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque part, et si rien n'a été ouvert il ne peut être que dans la maison.

Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne faisait toujours pas retrouver le chien.

— Il est probablement monté à la grange, hasarda la Guélotte.

La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous les recoins accessibles : Miraut n'y était pas.

— Il ne peut être qu'à la remise ou à l'écurie, conclut la Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un œil sévère son mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à la cave, tout à l'heure ? demanda-t-elle.

— En fait de porte, je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour prendre la bouteille de goutte, répliqua Lisée ; je n'ai pas quitté un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende.

— Enfin, ce chien n'est pas rentré sous terre, tout de même. Il n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce dernier.

Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que Miraut était au contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des moyens de lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cassé de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.

À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et dans tous les coins et recoins l'écurie et la remise.

On commença par l'écurie : on visita les crèches dessus et dessous, on retourna l'amas de paille entassée dans un coin ; on regarda entre le mur et la cage à lapins, sur la brouette, derrière les portes : nulle part on ne trouva trace de son passage.

Dans la remise l'inspection se continua minutieusement ; on bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins ; tout avait été chambardé ; il ne restait plus qu'un endroit qui n'avait pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles planches et de vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de vieilles hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très antiques et sans aucune valeur.

— C'est idiot de penser qu'il est là derrière ou là-dessous, disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et comment aurait-il pu s'y fourrer ? Un chat aurait déjà du mal à s'y frayer un passage.

Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui n'avait pas été mis à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne fut qu'à la dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on découvrit bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous. Comment ? au prix de quels travaux ? Il avait dû se faufiler, s'allonger, s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché vaguement, plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya d'ailleurs point de feindre davantage et de simuler le sommeil : il n'était pas si stupide ; mais il se contenta de battre lentement son fouet et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'œil impressionnant comme un reproche muet, un coup d'œil qui semblait lui demander raison de cet abandon, un coup d'œil tel que l'autre n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le cœur chaviré d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les rues du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez Philomen.

Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se sentit seul, abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le détestait, dont l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il n'avait pas de sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa passer la chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la route du Val.

Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas des roues, eut un geste d'accablement.

— C'est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne peux pas m'y faire, je peux pas me raisonner, une si bonne bête ! Bon Dieu, que les hommes sont lâches et les femmes mauvaises !

— Quand Mirette fera des petits, je t'en élèverai un, offrit Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un peu son ami.

— Merci, mon vieux, merci, non ! C'est Miraut, vois-tu, qu'il me faut, je ne pourrais plus rien faire avec un autre.

À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale emportant Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en passant : peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en fut tout retourné ; il avait interrogé des gens et avait appris l'histoire des procès-verbaux et la surprise de la vente.

En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu rencontrer Lisée, car il se doutait des terribles étamines par lesquelles il avait dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder.

« Peut-être aurais-je pu l'aider ? se disait-il. Pourquoi n'est-il pas venu me voir non plus ? Si c'étaient des sous qui lui manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un mot ; j'ai toujours quelque part, dans un bas de laine, un cent d'écus de réserve en cas de malheur, que personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami. »

Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore tout à fait assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage à pied de Longeverne ; mais il se promit, dès qu'une voiture irait là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander lui-même des explications à son copain et lui offrir, s'il en était encore temps, ses services.

Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, n'était cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait au cœur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir de nouveau à Longeverne.

Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empêcher de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une idée n'en démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il serait libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de son acheteur, de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que coûte l'indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait qu'à Longeverne, cela seul était certain ; il y vivrait comme il pourrait, mais il resterait là et rien ni personne ne saurait l'en empêcher.

Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, simula l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au jour où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira la laisse et le laissa libre dans la maison.

 

CHAPITRE VIII

Trois fois de suite il s'échappa et, sans hésitations, s'en vint revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant aperçu presque aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi entêté que lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à Longeverne deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait dans la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant légèrement, il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de voir le pays et, à deux reprises consécutives, n'eut même pas la chance d'apercevoir Lisée, absent du village ces jours-là.

À la troisième fugue il fut plus heureux ; mais, craignant la Guélotte, il n'était pas venu japper sous les fenêtres ; il s'était caché aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou d'entendre son pas, afin d'être bien sûr qu'il se trouvait à la maison et de ne pas avoir visage de bois.

Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il ne devait pas désespérer de vaincre un jour sa résistance inexplicable. Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée et ce fut Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.

En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi follement qu'il put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin. Obéissant lui aussi à son cœur, sans réfléchir le moins du monde, Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur, ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il éprouvait à faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de raison de finir.

— Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant de nouveau. Pourquoi le caressez-vous ? S'il sent que vous êtes avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, il faut en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison : promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, vous le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton. Vous comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour l'avoir à moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en était ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous défassions le marché.

La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les dernières paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que M. Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés pour le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la maison. Ce fut elle qui fit la réponse :

— Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus tôt sans la crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages et vos bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra toujours.

— C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous.

— Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez être sûr et certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh ! sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à quels endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie andouille, ça n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai bien à lui faire entendre raison.

Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa femme de fermer son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait son poing ; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un étranger pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne trouverait plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans le battre.

M. Pitancet prit acte de cette déclaration ; il remercia le chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honnêteté et finalement remmena Miraut, lequel commençait à s'habituer à ces petits voyages et, ferme en ses desseins, se préparait d'ores et déjà à recommencer à la première occasion.

Cette occasion ne tarda guère.

Pour le règlement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet fut appelé pour quelques jours à s'absenter. Il partit après avoir recommandé à sa femme de veiller soigneusement à ne pas laisser s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce dernier de casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare à Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le revoir.

Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. Voyant son maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la présence de l'ennemie.

— Revoilà encore cette sale viôce ! glapit-elle en le reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le recevoir de la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu le prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, ouste ! fous le camp ! continua-t-elle en brandissant son râteau dans la direction de Miraut.

— Va-t'en ! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet accueil ; va-t'en !

Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et demander des précisions.

— Veux-tu bien foutre ton camp ! reprit la femme en s'élançant sur lui, tandis que Lisée — c'était la première fois — ne faisait rien, ne disait rien pour le défendre.

À quelque cinquante mètres de la maison, sur le revers du coteau, Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de Lisée, mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin.

Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne proféra pas une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup d'œil de son côté.

Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder autour de la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui ouvrît : ainsi agissait-il après les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait portes closes.

— Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le laisser coucher dehors.

— Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux pas qu'il remette les pattes ici ; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur.

C'était pourtant exact que le véritable maître de Miraut, celui qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets bleus, lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait promis de le repousser : il baissa la tête et s'alla coucher.

Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. Pourtant, le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte, elle le trouva couché sur la levée de grange.

Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien, s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau à la même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et quand même être recueilli.

Dès que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il regardât de son côté pour multiplier ses supplications muettes et lui dire avec tout son cœur et toute son âme : « Voyons, puis-je aller près de toi ? » Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait pas mine de le remarquer et, le cœur serré, rentrait bientôt à la cuisine où l'accueillaient les sourires et les haussements d'épaule méprisants de sa femme.

Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant, demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par le village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir, et Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de souffrances atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidélité et s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier à leurs yeux.

M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu chercher son chien, bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût écrit dès le second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le voir accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus, elle se dit : « Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui arrive malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre. »

Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues rogatons ainsi que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de ses recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. Il était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de sphinx miteux, car tant que la maison n'était pas fermée, que les lumières n'étaient pas éteintes, il attendait, espérant encore que son maître l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne lustrait plus se hérissait, se collait, devenait sale ; il était crotté, boueux, minable, avait un air harassé, se levait à peine craintivement lorsque quelqu'un passait à proximité, fuyait les gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec méfiance et marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, ainsi qu'un infirme ou un petit vieux.

Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'était au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre bête si longtemps à l'abandon.

« D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si maintenant Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'était facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en reste pas moins un fameux trotteur. »

— Pauvre bête ! si ce n'est pas malheureux ! Ah ! je n'aurais jamais dû le vendre, ajoutait-il.

Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, efflanqué, à bout de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à faire une tentative encore et une suprême démarche.

Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire ? Le nourrir, le laisser revenir ? Quelles scènes nouvelles à la maison ! Ce serait intenable ! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa promesse.

D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu'à lui, le caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un geste qui lui interdisait d'approcher davantage.

Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrêta. Un immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne peuvent pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue, derrière les maisons.

Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et il vit Lisée revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, ému d'une espérance.

Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son cœur, à son sentiment, à son désir ; mais la Guélotte parut.

— Encore cette sale carne ! hurla-t-elle, en ramassant des cailloux.

Et l'homme laissa faire.

Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait plus rien à attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point retourner au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts qu'il aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue basse et l'œil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte où il s'arrêta.

Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler au perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à Bémont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à Longeverne le soir où Clovis Baromé s'était tué.

Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment lugubre et désespéré.

 

CHAPITRE IX

En entendant les cris et les lamentations de son chien, Lisée de rage serra les poings, puis pâlit et, entre les dents, mâchonna un juron furieux ; toutefois, sous le regard haineux, sombre et féroce de sa femme, il se contint, plia quand même et se tut. Mais incapable d'écouter ainsi les manifestations de cette immense douleur dont il se sentait responsable, et navré à la pensée qu'une bête qu'il aimait tant allait crever misérablement de son attachement pour lui, lié par de terribles promesses, lié par la pénurie d'écus, il ne put tenir plus longtemps chez lui et, sans mot dire, fila à l'auberge noyer son chagrin dans l'alcool et le vin.

— Apporte-moi une chopine ! commanda-t-il à Fricot, en entrant dans la salle de débit.

— N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme ça ? répliqua l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le rechercher. On n'a pas idée de laisser ainsi souffrir des bêtes.

— Apporte-moi à boire ! réitéra Lisée qui ne voulait pas alimenter une conversation au cours de laquelle eussent éclaté sa colère, sa rage et sa douleur.

Lorsqu'un paysan tel que Lisée commence par demander une simple chopine, on peut être certain qu'il ne s'en tiendra pas là. Une chopine, c'est juste bon pour se mettre en train ; un gosier de buveur réclame plus que ça : les bistros campagnards ne l'ignorent point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou trois litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus loin, qu'ils ont jaugé leur soif et ont déterminé ce qu'il faut pour l'apaiser.

Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et plus désespéré que jamais, avait liquidé trois chopines ; au bout d'une heure, il en avait avalé six, et pourtant le chagrin dominait tout, l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme un damné.

Tout à coup, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent. Il ne s'en émut pas, ne bougea pas, ne tourna même pas la tête, absorbé qu'il était par ses pensées.

— Eh bien ! interpella l'un des arrivants, on ne dit même plus bonjour aux amis ?

Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le gros et Pépé, son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et son cœur, il ne sut pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufragé perdu en mer, qui aperçoit de son radeau les feux du bâtiment sauveteur.

— Mes pauvres vieux, c'est vous ? s'exclama-t-il.

— Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma première grande sortie aujourd'hui, déclara Pépé. Ah ! il y a pourtant longtemps, plus d'un mois que je désirais venir et que j'aurais voulu tout apprendre de ta bouche, mais cette sacrée guibolle m'immobilisait là-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me suis dit qu'avec lui j'arriverais sûrement jusqu'ici et que si je me sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me reconduirait avec sa voiture. Nous venons de passer chez lui : c'est lui qui nous a dit que tu ne devais pas être à la maison, mais ici, et nous sommes venus directement te retrouver.

— Mes pauvres vieux ! mes pauvres vieux ! balbutiait Lisée : vous l'avez entendu ?

— Oui, et il continue. Mais pourquoi l'as-tu vendu aussi, pourquoi ne pas nous avoir prévenus ?

— Il n'y avait plus le sou à la maison ; la vieille a tant gueulé qu'on allait être obligé de vendre une vache, que ce serait la misère, que ça continuerait, que ceci, que cela, et j'ai cédé ; mais, mes vieux, si c'était à refaire…

— Si tu m'avais seulement envoyé un mot ! Pourquoi, bon Dieu ! n'être pas venu me voir ?

— J'ai été pris à l'improviste. Je ne me doutais pas que cet imbécile du Val monterait comme ça sans prévenir. Mais il nous est tombé dessus, a offert trois cents francs ; la femme m'a dit que j'étais un idiot, elle a entamé les lamentations et j'ai laissé faire. Je suis un lâche ! Écoutez cette bête et dites-moi si elle ne vaut pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.

— L'autre ne vient pas la rechercher ?

— Non. Ah ! c'est fini. Il va crever, mon Miraut, mon pauvre vieux Miraut !

— Si tu nous avais dit que ce n'était qu'une question d'écus, j'en ai toujours une petite réserve, et, bon Dieu ! si tu en as besoin aujourd'hui, je ne me suis pas amené sans ça !

— C'est trop tard, j'ai promis de ne pas le ramasser.

— Tu n'as pas juré de le laisser crever. Rembourse-lui le prix de son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu n'en as pas assez et si tu en as besoin encore, tu n'as qu'à dire, nous ne sommes pas des loups, cré nom de nom ! et pour le remboursement, ne t'inquiète pas : je ne te demande pas de billet ; tu me les rendras quand tu pourras.

— C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce qui reste, affirma Lisée. Ah ! tu as raison ! C'est ça ! Merci, mon vieux. Merci !

— Pour ce qui est de ta femme…, commença le gros.

— Ma femme, nom de Dieu ! tu vas voir.

— En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire sans retard à ton particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit entre nous.

Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois amis, de concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui n'était pas dans un sac.

Là-dessus, les traits durcis, le front barré d'un pli têtu, les yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant :

— Vous allez aller prendre Philomen et venir me retrouver à la maison ; je vais pendant ce temps arranger moi-même mes affaires.

— Bon ! Entendu ! acquiescèrent les deux autres.

Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui, ouvrit brusquement la porte, traversa les pièces, allant au mur où était appendue sa corne de chasse qu'il décrocha vivement de son clou.

— Où vas-tu ? interpella sa femme, soupçonneuse, en le voyant repasser, l'instrument d'appel à la main.

— Ça ne te regarde pas !

— Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand soulaud ! Essaie de la rappeler, cette rosse, et tu vas voir ! Ce n'est pas la tienne et elle peut bien crever. Tu es payé et je te défends bien…

— Si je suis payé, tu ne l'es pas encore, tu vas fermer ton bec et vivement ! continua Lisée.

— Je ne veux pas que tu passes, s'époumona-t-elle, rouge de colère, se campant devant son mari et lui barrant le passage.

— Ah ! tu ne veux pas ! ah, tu ne veux pas ! sacré chameau ! Eh bien ! je vais te faire un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le maître ici.

Et d'un violent coup de poing, appuyé d'une bourrade puissante, il l'écarta.

— Grande brute, assassin, voleur de chien ! râla-t-elle en se précipitant, griffes dardées sur lui.

— Ah ! tu n'as pas compris encore et tu ne veux pas te taire, non ! Ce n'est pas assez de nous avoir fait souffrir comme des damnés, moi et cette brave bête, de le faire crever, lui, et de me faire blanchir en trente jours plus que je ne l'avais fait en dix ans ; ce n'est pas assez, il faut que tu sois la maîtresse ici, et que je plie comme un gosse et que j'obéisse comme un roquet ! Eh bien ! nous allons voir.

Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à toute volée une calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-même et lui démolit le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, monté autant que le jour où il châtia l'empoisonneur de Finaud, saturé de vieilles rancœurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles et de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd, abattant le bras comme un fléau, lançant les jambes comme des bielles, criant, s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin qu'il était le maître et que ce qu'il voulait, nom de Dieu ! il le voulait.

— Dis voir encore un mot ! menaça-t-il après cinq minutes d'une telle danse.

— Oui, oui, grande fripouille, assassin, lâche ! continua-t-elle.

Mais ce disant, elle se sauvait au poêle, montait à la chambre haute, se barricadant en jurant que cette fois c'était bien fini et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait…

— Attends seulement un petit peu, menaça Lisée, je vais te faire ton paquet !

Et il sortit, la corne à la main.

À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l'instrument et rappela un long coup son chien qui, entendant ce son familier, s'arrêta net dans son hurlement.

Un nouvel appel pressant succéda au premier en même temps que la voix de Lisée criait presque aussitôt :

— Viens, Miraut ! viens, mon petit ! viens vite !

Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit du bois et apparut à deux ou trois cents pas de là, hésitant encore après tant d'événements incompréhensibles, regardant de tous ses yeux, demandant si c'était bien vrai, et si cela ne cachait point encore une embûche.

— Viens, Miraut ! répéta Lisée en frappant son genou de la main, geste qui lui était familier pour appeler son compagnon de chasse.

Miraut ne pouvait plus douter.

Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et jappotant, et pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée et s'y roula, lui lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage, lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire, comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire toute sa joie, tout son bonheur.

Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette reprise, pour sceller cette réconciliation, voici que Philomen et Pépé et le gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du clos.

Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait annoncé la volonté de Lisée de garder le chien et d'en rembourser le prix au richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout à l'heure, ils lui avaient écrit une lettre tapée où, entre autres choses plus ou moins dures, Lisée disait que Miraut était à bout, prêt à crever, qu'il serait lâche et criminel de laisser mourir une si bonne bête, que le chien et lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre, que c'était folie de croire que Miraut pourrait s'habituer à un autre maître, que l'expérience des derniers jours le prouvait mieux que n'importe quoi et que, dans le courant de la semaine, lui, Lisée, irait reporter à M. Pitancet les trois cents francs que ce dernier lui avait remis comme prix de Miraut.

Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit fête à eux aussi, mais il revint de nouveau à son maître.

— Pauvre vieux ! il crève de faim ! Dire que j'ai pu le laisser jeûner si longtemps : viens manger, mon petit. Asseyez-vous un instant, vous autres, demanda-t-il à ses amis.

Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait comme son ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui japper, de lui miauler des mots d'amitié, une bonne, plantureuse et réconfortante gamelle de soupe.

Miraut était tellement content que, malgré sa misère, il y toucha à peine d'abord, trempant le nez, avalant une goulée, puis regardant de nouveau son maître comme s'il eût craint encore qu'il ne l'abandonnât.

— N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas peur ! rassurait Lisée. C'est fini maintenant, nous ne nous quitterons plus.

Et pour qu'il arrivât à manger sa pâtée, il dut délaisser quelques instants ses amis et rester à côté de lui à lui parler et à le caresser, à lui faire des discours et des protestations, jusqu'à ce qu'il eût fini.

Les trois témoins étaient très émus.

— Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lisée, nous allons boire une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un jour comme aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup.

— Ce n'est pas de sitôt qu'il repartira maintenant chasser tout seul, annonça Pépé en désignant Miraut. Cette aventure-là, mon ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le corriger de ce défaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera plus : après une pareille secousse, tu pourras aller avec lui n'importe où, à la foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se perdre.

On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis de s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres et une assiette de gruyère ; ensuite il descendit à la cave, toujours suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles poussiéreuses.

— Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il.

Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout ce qui les intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse de Lisée, le mufle humide, les yeux langoureux, écoutait gravement ses amis deviser et mangeait de temps à autre des bouts de pain et des couennes de fromage.

On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui nouaient bien, de la moisson qui s'annonçait belle ; on parla du gibier qui pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des lièvres surtout, des lièvres que tout le monde voyait.

— C'en est tout « roussot », affirmait Philomen, et ce n'est pas malin à comprendre : on en a tué si peu l'année dernière. Il n'y a guère que Lisée qui ait fait à peu près une chasse convenable, mais toi, Pépé, avec ta quille en morceaux, tu n'as rien pu faire et le gros non plus, et moi, ça me faisait saigner le cœur d'aller à la chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait penser à ma pauvre Bellone.

— Cet automne nous ferons tous ensemble l'ouverture, proposa Pépé ; le gros viendra coucher la veille et on la fera sur Velrans. C'est moi qui ai amodié la chasse communale, et comme je suis le seul fusil, il y a encore plus de gibier là-bas que sur Longeverne et sur Rocfontaine.

— Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment a-t-elle pris la chose ?

— Comment elle l'a prise ? Eh bien, mon vieux, elle a pris tout simplement quelque chose pour son grade ! Ne voulait-elle pas m'empêcher encore de rappeler Miraut ? Une sacrée grande charogne qui a toujours voulu me mener par le bout du nez, dont je n'ai jamais pu rien obtenir par la douceur et la bonne volonté ; non, je n'ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose sans recevoir des observations ou subir des reproches. C'en est assez. Je lui ai fichu une danse dont elle se rappellera, je l'espère, et tu sais, je suis prêt à recommencer à toute occasion, fermement décidé à ne pas me laisser marcher dessus, et la première fois, oui, la première fois qu'elle nous embêtera, moi ou Miraut, gare la trique et les coups de chaussons !

— Où est-elle ? s'inquiétèrent les amis.

— Que sais-je ? à la chambre haute, probablement, en train de ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menacé de foutre le camp ! Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle veut ! Mais je suis bien tranquille de ce côté, et il n'y a pas de danger qu'elle me débarrasse de sa sale gueule.

— Il vaut mieux tâcher de s'arranger, émit Philomen. Je dirai ce soir à ma femme de venir la voir, de la raisonner, de lui faire comprendre…

— Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lisée, si elle peut lui faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, cette sacrée sale bête de mule, je veux bien qu'on me coupe… tout ce qu'on voudra et te payer les prunes à Noël.

— Tout arrive pourtant par se tasser à la longue et par s'arranger, philosopha Pépé. Le garde, les gendarmes, le père Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont pas déjà fait ; une préoccupation chasse l'autre, d'autant que, je te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire dresser contravention pour courir les lièvres sans toi.

— Il suffit qu'il marche toujours bien quand nous serons tous ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose lui aussi.

— En tout cas, gronda Lisée, parlant très haut de façon que sa femme elle-même pût entendre ; en tout cas, reprit-il, la main posée sur la tête de son cher ami et compaing de chasse retrouvé, comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une croûte à partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai ici et vivant, mon chien y restera avec moi, et m… pour ceux qui ne seront pas contents !

FIN