EN SOURDINE


Calmes dans le demi-jour

Que les branches hautes font,

Pénétrons bien notre amour

De ce silence profond.

Fondons nos âmes, nos coeurs

Et nos sens extasiés,

Parmi les vagues langueurs

Des pins et des arbousiers.

Ferme tes yeux à demi,

Croise tes bras sur ton sein,

Et de ton coeur endormi

Chasse à jamais tout dessein.

Laissons-nous persuader

Au souffle berceur et doux

Qui vient à tes pieds rider

Les ondes de gazon roux.

Et quand, solennel, le soir

Des chênes noirs tombera,

Voix de notre désespoir,

Le rossignol chantera.


COLLOQUE SENTIMENTAL


Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,

Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux spectres ont évoqué le passé.

—Te souvient-il de notre extase ancienne?

—Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

—Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?

Toujours vois-tu mon âme en rêve?—Non.

—Ah! les beaux jours de bonheur indicible

Où nous joignions nos bouches!—C'est possible.

Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir!

—L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,

Et la nuit seule entendit leurs paroles.




LA BONNE CHANSON



I


Le soleil du matin doucement chauffe et dore.

Les seigles et les blés tout humides encore,

Et l'azur a gardé sa fraîcheur de la nuit.

L'on sort sans autre but que de sortir; on suit,

Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes,

Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes.

L'air est vif. Par moments un oiseau vole avec

Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec,

Et son reflet dans l'eau survit à son passage.

C'est tout.

Mais le songeur aime ce paysage

Dont la claire douceur a soudain caressé

Son rêve de bonheur adorable, et bercé

Le souvenir charmant de cette jeune fille,

Blanche apparition qui chante et qui scintille,

Dont rêve le poète et que l'homme chérit,

Évoquant en ses voeux dont peut-être on sourit

La Compagne qu'enfin il a trouvée, et l'âme

Que son âme depuis toujours pleure et réclame.


II


Toute grâce et toutes nuances

Dans l'éclat doux de ses seize ans,

Elle a la candeur des enfances

Et les manèges innocents.

Ses yeux qui sont les yeux d'un ange,

Savent pourtant, sans y penser,

Éveiller le désir étrange

D'un immatériel baiser.

Et sa main, à ce point petite

Qu'un oiseau-mouche n'y tiendrait,

Captive, sans espoir de fuite,

Le coeur pris par elle en secret.

L'intelligence vient chez elle

En aide à l'âme noble; elle est

Pure autant que spirituelle:

Ce qu'elle a dit, il le fallait!

Et si la sottise l'amuse

Et la fait rire sans pitié,

Elle serait, étant la muse,

Clémente jusqu'à l'amitié.

Jusqu'à l'amour—qui sait? peut-être,

A l'égard d'un poète épris

Qui mendierait sous sa fenêtre,

L'audacieux! un digne prix

De sa chanson bonne ou mauvaise!

Mais témoignant sincèrement,

Sans fausse note, et sans fadaise,

Du doux mal qu'on souffre en aimant.


III


En robe grise et verte avec des ruches,

Un jour de juin que j'étais soucieux,

Elle apparut souriante à mes yeux

Qui l'admiraient sans redouter d'embûches

Elle alla, vint, revint, s'assit, parla,

Légère et grave, ironique, attendrie:

Et je sentais en mon âme assombrie

Comme un joyeux reflet de tout cela;

Sa voix, étant de la musique fine,

Accompagnait délicieusement

L'esprit sans fiel de son babil charmant

Où la gaîté d'un coeur bon se devine.

Aussi soudain fus-je, après le semblant

D'une révolte aussitôt étouffée,

Au plein pouvoir de la petite Fée

Que depuis lors je supplie en tremblant.


IV


Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore,

Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien

Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore,

Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,

C'en est fait à présent des funestes pensées,

C'en est fait des mauvais rêves, ah! c'en est fait

Surtout de l'ironie et des lèvres pincées

Et des mots où l'esprit sans l'âme triomphait.

Arrière aussi les poings crispés et la colère

A propos des méchants et des sots rencontrés;

Arrière la rancune abominable! arrière

L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés!

Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière

A dans ma nuit profonde émis cette clarté

D'une amour à la fois immortelle et première,

De par la grâce, le sourire et la bonté,

Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,

Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,

Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses

Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin;

Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie,

Vers le but où le sort dirigera mes pas,

Sans violence, sans remords et sans envie.

Ce sera le devoir heureux aux gais combats.

Et comme, pour bercer les lenteurs de la route,

Je chanterai des airs ingénus, je me dis

Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute;

Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.


V


Avant que tu ne t'en ailles,

Pâle étoile du matin,

—Mille cailles

Chantent, chantent dans le thym.—

Tourne devers le poète,

Dont les yeux sont pleins d'amour,

—L'alouette

Monte au ciel avec le jour.—

Tourne ton regard que noie

L'aurore dans son azur;

—Quelle joie

Parmi les champs de blé mûr!—

Puis fais luire ma pensée

Là-bas,—bien loin, oh! bien loin!

—La rosée

Gaîment brille sur le foin.—

Dans le doux rêve où s'agite

Ma vie endormie encor...

—Vite, vite,

Car voici le soleil d'or.—


VI


La lune blanche

Luit dans les bois;

De chaque branche

Part une voix

Sous la ramée...

O bien-aimée.

L'étang reflète,

Profond miroir,

La silhouette

Du saule noir

Où le vent pleure...

Rêvons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre

Apaisement

Semble descendre

Du firmament

Que l'astre irise...

C'est l'heure exquise.


VII


Le paysage dans le cadre des portières

Court furieusement, et des plaines entières

Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel

Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel

Où tombent les poteaux minces du télégraphe

Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe.

Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout,

Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout

Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette;

Et tout à coup des cris prolongés de chouette.—

—Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux

La blanche vision qui fait mon coeur joyeux,

Puisque la douce voix pour moi murmure encore,

Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore

Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,

Au rythme du wagon brutal, suavement.


VIII


Une Sainte en son auréole,

Une Châtelaine en sa tour.

Tout ce que contient la parole

Humaine de grâce et d'amour;

La note d'or que fait entendre

Un cor dans le lointain des bois,

Mariée à la fierté tendre

Des nobles Dames d'autrefois!

Avec cela le charme insigne

D'un frais sourire triomphant

Éclos dans des candeurs de cygne

Et des rougeurs de femme-enfant;

Des aspects nacrés, blancs et roses,

Un doux accord patricien.

Je vois, j'entends toutes ces choses

Dans son nom Carlovingien.


IX


Son bras droit, dans un geste aimable de douceur,

Repose autour du cou de la petite soeur,

Et son bras gauche suit le rythme de la jupe.

A cour sûr une idée agréable l'occupe,

Car ses yeux si francs, car sa bouche qui sourit,

Témoignent d'une joie intime avec esprit.

Oh! sa pensée exquise et fine, quelle est-elle?

Toute mignonne, tout aimable, et toute belle,

Pour ce portrait, son goût infaillible a choisi

La pose la plus simple et la meilleure aussi:

Debout, le regard droit, en cheveux; et sa robe

Est longue juste assez pour qu'elle ne dérobe

Qu'à moitié sous ses plis jaloux le bout charmant

D'un pied malicieux imperceptiblement.


X


Quinze longs jours encore et plus de six semaines

Déjà! Certes, parmi les angoisses humaines

La plus dolente angoisse est celle d'être loin.

On s'écrit, on se dit comme on s'aime; on a soin

D'évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste

De l'être en qui l'on mit son bonheur, et l'on reste

Des heures à causer tout seul avec l'absent.

Mais tout ce que l'on pense et tout ce que l'on sent,

Et tout ce dont on parle avec l'absent, persiste

A demeurer blafard et fidèlement triste.

Oh! l'absence! le moins clément de tous les maux!

Se consoler avec des phrases et des mots,

Puiser dans l'infini morose des pensées

De quoi vous rafraîchir, espérances lassées,

Et n'en rien remonter que de fade et d'amer!

Puis voici, pénétrant et froid comme le fer,

Plus rapide que les oiseaux et que les balles

Et que le vent du sud en mer et ses rafales

Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison,

Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon

Décoché par le Doute impur et lamentable.

Est-ce bien vrai? tandis qu'accoudé sur ma table

Je lis sa lettre avec des larmes dans les yeux,

Sa lettre, où s'étale un aveu délicieux,

N'est-elle pas alors distraite en d'autres choses?

Qui sait? Pendant qu'ici, pour moi, lents et moroses

Coulent les jours, ainsi qu'un fleuve au bord flétri,

Peut-être que sa lèvre innocente a souri?

Peut-être qu'elle est très joyeuse et qu'elle oublie?

Et je relis sa lettre avec mélancolie.


XI


La dure épreuve va finir:

Mon coeur, souris à l'avenir.

Ils sont passés les jours d'alarmes

Où j'étais triste jusqu'aux larmes.

Ne suppute plus les instants,

Mon âme, encore un peu de temps.

J'ai lu les paroles amères

Et banni les sombres chimères.

Mes yeux exilés de la voir

De par un douloureux devoir,

Mon oreille avide d'entendre

Les notes d'or de sa voix tendre,

Tout mon être et tout mon amour

Acclament le bienheureux jour

Où, seul rêve et seule pensée,

Me reviendra la fiancée!


XII


Va, chanson, à tire-d'aile

Au-devant d'elle, et dis-lui

Bien que dans mon coeur fidèle

Un rayon joyeux a lui,

Dissipant, lumière sainte,

Ces ténèbres de l'amour:

Méfiance, doute, crainte,

Et que voici le grand jour!

Longtemps craintive et muette,

Entendez-vous? la gaîté

Comme une vive alouette

Dans le ciel clair a chanté.

Va donc, chanson ingénue,

Et que, sans nul regret vain,

Elle soit la bienvenue

Celle qui revient enfin.


XIII


Hier, on parlait de choses et d'autres,

Et mes yeux allaient recherchant les vôtres,

Et votre regard recherchait le mien

Tandis que courait toujours l'entretien.

Sous le sens banal des phrases pesées

Mon amour errait après vos pensées;

Et quand vous parliez, à dessein distrait

Je prêtais l'oreille à votre secret:

Car la voix, ainsi que les yeux de Celle

Qui vous fait joyeux et triste décèle,

Malgré tout effort morose et rieur,

Et met en plein jour l'être intérieur.

Or, hier, je suis parti plein d'ivresse:

Est-ce un espoir vain que mon coeur carresse,

Un vain espoir, faux et doux compagnon?

Oh! non! n'est-ce pas? n'est-ce pas que non?


XIV


Le foyer, la lueur étroite de la lampe;

La rêverie avec le doigt contre la tempe

Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés;

L'heure du thé fumant et des livres fermés;

La douceur de sentir la fin de la soirée;

La fatigue charmante et l'attente adorée

De l'ombre nuptiale et de la douce nuit,

Oh! tout cela, mon rêve attendri le poursuit

Sans relâche, à travers toutes remises vaines,

Impatient des mois, furieux des semaines!


XV


J'ai presque peur, en vérité,

Tant je sens ma vie enlacée

A la radieuse pensée

Qui m'a pris l'âme l'autre été,

Tant votre image, à jamais chère,

Habite en coeur tout à vous,

Mon coeur uniquement jaloux

De vous aimer et de vous plaire;

Et je tremble, pardonnez-moi

D'aussi franchement vous le dire,

A penser qu'un mot, un sourire

De vous est désormais ma loi,

Et qu'il vous suffirait d'un geste,

D'une parole ou d'un clin d'oeil,

Pour mettre tout mon être en deuil

De son illusion céleste.

Mais plutôt je ne veux vous voir,

L'avenir dût-il m'être sombre

Et fécond en peines sans nombre,

Qu'à travers un immense espoir,

Plongé dans ce bonheur suprême

De me dire encore et toujours,

En dépit des mornes retours,

Que je vous aime, que je t'aime!


XVI


Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs,

Les platanes déchus s'effeuillant dans l'air noir,

L'omnibus, ouragan de ferraille et de boues,

Qui grince, mal assis entre ses quatres roues.

Et roule ses yeux verts et rouges lentement,

Les ouvriers allant au club, tout en fumant

Leur brûle-gueule au nez des agents de police,

Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse,

Bitume défoncé, ruisseaux comblant l'égout,

Voilà ma route—avec le paradis au bout.


XVII


N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants

Qui ne manqueront pas d'envier notre joie,

Nous serons fiers parfois et toujours indulgents

N'est-ce pas? nous irons, gais et lents, dans la voie

Modeste que nous montre en souriant l'Espoir,

Peu soucieux qu'on nous ignore ou qu'on nous voie.

Isolés dans l'amour ainsi qu'en un bois noir,

Nos deux coeurs, exhalant leur tendresse paisible,

Seront deux rossignols qui chantent dans le soir.

Quant au Monde, qu'il soit envers nous irascible

Ou doux, que nous feront ses gestes? Il peut bien

S'il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible.

Unis par le plus fort et le plus cher lien,

Et d'ailleurs, possédant l'armure adamantine,

Nous sourirons à tous et n'aurons peur de rien.

Sans nous préoccuper de ce que nous destine

Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas,

Et la main dans la main, avec l'âme enfantine

De ceux qui s'aiment sans mélange, n'est-ce pas?


XVIII


Nous sommes en des temps infâmes

Où le mariage des âmes

Doit sceller l'union des coeurs;

A cette heure d'affreux orages,

Ce n'est pas trop de deux courages

Pour vivre sous de tels vainqueurs.

En face de ce que l'on ose

Il nous siérait, sur toute chose,

De nous dresser, couple ravi

Dans l'extase austère du juste

Et proclamant, d'un geste auguste

Notre amour fier, comme un défi!

Mais quel besoin de te le dire?

Toi la bonté, toi le sourire,

N'es-tu pas le conseil aussi,

Le bon conseil loyal et brave,

Enfant rieuse au penser grave,

A qui tout mon coeur dit: merci!


XIX


Donc, ce sera par un clair jour d'été:

Le grand soleil, complice de ma joie,

Fera, parmi le satin et la soie,

Plus belle encore votre chère beauté;

Le ciel tout bleu, comme une haute lente,

Frissonnera somptueux à longs plis

Sur nos deux fronts heureux qu'auront pâlis

L'émotion du bonheur et l'attente;

Et quand le soir viendra, l'air sera doux

Qui se jouera, caressant, dans vos voiles,

Et les regards paisibles des étoiles

Bienveillamment souriront aux époux.


XX


J'allais par des chemins perfides,

Douloureusement incertain.

Vos chères mains furent mes guides.

Si pâle à l'horizon lointain

Luisait un faible espoir d'aurore;

Votre regard fut le matin.

Nul bruit, sinon son pas sonore,

N'encourageait le voyageur.

Votre voix me dit: «Marche encore!»

Mon coeur craintif, mon sombre coeur

Pleurait, seul, sur la triste voie;

L'amour, délicieux vainqueur,

Nous a réunis dans la joie.


XXI


L'hiver a cessé: la lumière est tiède

Et danse, du sol au firmament clair.

Il faut que le coeur le plus triste cède

A l'immense joie éparse dans l'air.

Même ce Paris maussade et malade

Semble faire accueil aux jeunes soleils

Et, comme pour une immense accolade,

Tend les mille bras de ses toits vermeils.

J'ai depuis un an le printemps dans l'âme

Et le vert retour du doux floréal,

Ainsi qu'une flamme entoure une flamme,

Met de l'idéal sur mon idéal.

Le ciel bleu prolonge, exhausse et couronne

L'immuable azur où rit mon amour.

La saison est belle et ma part est bonne,

Et tous mes espoirs ont enfin leur tour.

Que vienne l'été! que viennent encore

L'automne et l'hiver! Et chaque saison

Me sera charmante, ô Toi que décore

Cette fantaisie et cette raison!




ROMANCES SANS PAROLES



I


Le vent dans la plaine

Suspend son haleine.

(FAVART.)

C'est l'extase langoureuse,

C'est la fatigue amoureuse,

C'est tous les frissons des bois

Parmi l'étreinte des brises,

C'est, vers les ramures grises,

Le choeur des petites voix.

O le frêle et frais murmure!

Cela gazouille et susure,

Cela ressemble au cri doux

Que l'herbe agitée expire...

Tu dirais, sous l'eau qui vire,

Le roulis sourd des cailloux.

Cette âme qui se lamente

En cette plainte dormante,

C'est la nôtre, n'est-ce pas?

La mienne, dis, et la tienne,

Dont s'exhale l'humble antienne

Par ce tiède soir, tout bas?


II


Je devine, à travers un murmure,

Le contour subtil des voix anciennes

Et dans les lueurs musiciennes,

Amour pâle, une aurore future!

Et mon âme et mon coeur en délires

Ne sont plus qu'une espèce d'oeil double

Où tremblote à travers un jour trouble

L'ariette, hélas! de toutes lyres!

O mourir de cette mort seulette

Que s'en vont, cher amour qui t'épeures

Balançant jeunes et vieilles heures!

O mourir de cette escarpolette!


III


Il pleut doucement sur la ville.

(ARTHUR RAIMBAUD.)


Il pleure dans mon coeur

Comme il pleut sur la ville,

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon coeur?

O bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits!

Pour un coeur qui s'ennuie,

O le chant de la pluie!

Il pleure sans raison

Dans ce coeur qui s'écoeure.

Quoi! nulle trahison?

Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi,

Sans amour et sans haine,

Mon coeur a tant de peine!


IV


Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.

De cette façon nous serons bien heureuses,

Et si notre vie a des instants moroses,

Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses.

O que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes,

A nos voeux confus la douceur puérile

De cheminer loin des femmes et des hommes,

Dans le frais oubli de ce qui nous exile.

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles

Éprises de rien et de tout étonnées,

Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmilles

Sans même savoir qu'elles sont pardonnées.


V


Son joyeux, importun d'un clavecin sonore.

(PÉTRUS BOREL.)


Le piano que baise une main frêle

Luit dans le soir rose et gris vaguement,

Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile

Un air bien vieux, bien faible et bien charmant,

Rôde discret, épeuré quasiment,

Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.

Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain

Qui lentement dorlotte mon pauvre être?

Que voudrais-tu de moi, doux chant badin?

Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain

Qui va tantôt mourir vers la fenêtre

Ouverte un peu sur le petit jardin?


VI


C'est le chien de Jean de Nivelle

Qui mord sous l'oeil même du guet

Le chat de la mère Michel;

François-les-bas-bleus s'en égaie.

La lune à l'écrivain public

Dispense sa lumière obscure

Où Médor avec Angélique

Verdissent sur le pauvre mur.

Et voici venir La Ramée

Sacrant en bon soldat du Roi.

Sous son habit blanc mal famé

Son coeur ne se tient pas de joie!

Car la boulangère...—Elle?—Oui dame!

Bernant Lustucru, son vieil homme,

A tantôt couronné sa flamme...

Enfants, Dominus vobiscum!

Place! en sa longue robe bleue

Toute en salin qui fait frou-frou,

C'est une impure, palsembleu!

Dans sa chaise qu'il faut qu'on loue,

Fût-on philosophe ou grigou,

Car tant d'or s'y relève en bosse,

Que ce luxe insolent bafoue

Tout le papier de monsieur Loss!

Arrière, robin crotté! place,

Petit courtaud, petit abbé,

Petit poète jamais las

De la rime non attrapée!

Voici que la nuit vraie arrive...

Cependant jamais fatigué

D'être inattentif et naïf?

François-les-bas-bleus s'en égaie.


VII


O triste, triste était mon âme

A cause, à cause d'une femme.

Je ne me suis pas consolé

Bien que mon coeur s'en soit allé,

Bien que mon coeur, bien que mon âme

Eussent fui loin de cette femme.

Je ne me suis pas consolé

Bien que mon coeur s'en soit allé.

Et mon coeur, mon coeur trop sensible

Dit à mon âme: Est-il possible,

Est-il possible,—le fût-il,—

Ce fier exil, ce triste exil?

Mon âme dit à mon coeur: Sais-je

Moi-même, que nous veut ce piège

D'être présents bien qu'exilés,

Encore que loin en allés?


VIII


Dans l'interminable

Ennui de la plaine,

La neige incertaine

Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre

Sans lueur aucune,

On croirait voir vivre

Et mourir la lune.

Comme des nuées

Flottent gris les chênes

Des forêts prochaines

Parmi les buées.

Le ciel est de cuivre

Sans lueur aucune.

On croirait voir vivre

Et mourir la lune.

Corneille poussive

Et vous les loups maigres,

Par ces bises aigres

Quoi donc vous arrive?

Dans l'interminable

Ennui de la plaine,

La neige incertaine

Luit comme du sable.


IX


Le rossignol, qui du haut d'une

branche se regarde dedans, croit

être tombé dans la rivière. Il est

au sommet d'un chêne et toutefois

il a peur de se noyer.

(CYRANO DE BERGEBAC.)

L'ombre des arbres dans la rivière embrumée

Meurt comme de la fumée,

Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles,

Se plaignent les tourterelles.

Combien, ô voyageur, ce paysage blême

Te mira blême toi-même,

Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées

Tes espérances noyées?

Mai, juin 1872.


PAYSAGES BELGES


«Conquestes du Roy.»

(Vieilles estampes.)

WALCOURT

Briques et tuiles,

O les charmants

Petits asiles

Pour les amants!

Houblons et vignes,

Feuilles et fleurs,

Tentes insignes

Des francs buveurs!

Guinguettes claires,

Bières, clameurs,

Servantes chères

A tous fumeurs!

Gares prochaines,

Gais chemins grands...

Quelles aubaines,

Bons juifs errants!

Juillet 1873.


CHARLEROI


Dans l'herbe noire

Les Kobolds vont.

Le vent profond

Pleure, on veut croire.

Quoi donc se sent?

L'avoine siffle.

Un buisson giffle

L'oeil au passant.

Plutôt des bouges

Que des maisons.

Quels horizons

De forges rouges!

On sent donc quoi?

Des gares tonnent,

Les yeux s'étonnent,

Où Charleroi?

Parfums sinistres?

Qu'est-ce que c'est?

Quoi bruissait

Comme des sistres?

Sites brutaux!

Oh! votre haleine,

Sueur humaine,

Cris des métaux!

Dans l'herbe noire

Les Kobolds vont.

Le vent profond

Pleure, on veut croire.


BRUXELLE


SIMPLES FRESQUES


I


La fuite est verdâtre et rose

Des collines et des rampes,

Dans un demi-jour de lampes

Qui vient brouiller toute chose.

L'or sur les humbles abîmes,

Tout doucement s'ensanglante,

Des petits arbres sans cimes,

Où quelque oiseau faible chante.

Triste à peine tant s'effacent

Ces apparences d'automne.

Toutes mes langueurs rêvassent,

Que berce l'air monotone.


II


L'allée est sans fin

Sous le ciel, divin

D'être pâle ainsi!

Sais-tu qu'on serait

Bien sous le secret

De ces arbres-ci?

Des messieurs bien mis,

Sans nul doute amis

Des Royers-Collards,

Vont vers le château.

J'estimerais beau

D'être ces vieillards.

Le château, tout blanc

Avec, à son flanc,

Le soleil couché.

Les champs à l'entour...

Oh! que notre amour

N'est-il là niché!

Estaminet du Jeune Renard, août 1872.


BRUXELLES


CHEVAUX DE BOIS

Par Saint-Gille,

Viens-nous-en,

Mon agile

Alezan.

(V. HUGO.)

Tournez, tournez, bons chevaux de bois,

Tournez cent tours, tournez mille tours,

Tournez souvent et tournez toujours,

Tournez, tournez au son des hautbois.

Le gros soldat, la plus grosse bonne

Sont sur vos dos comme dans leur chambre;

Car, en ce jour, au bois de la Cambre,

Les maîtres sont tous deux en personne.

Tournez, tournez, chevaux de leur coeur,

Tandis qu'autour de tous vos tournois

Clignotte l'oeil du filou sournois,

Tournez au son du piston vainqueur.

C'est ravissant comme ça vous soûle

D'aller ainsi dans ce cirque bête!

Bien dans le ventre et mal dans la tête,

Du mal en masse et du bien en foule.

Tournez, tournez, sans qu'il soit besoin

D'user jamais de nuls éperons,

Pour commander à vos galops ronds,

Tournez, tournez, sans espoir de foin.

Et dépêchez, chevaux de leur âme,

Déjà, voici que la nuit qui tombe

Va réunir pigeon et colombe,

Loin de la foire et loin de madame.

Tournez, tournez! le ciel en velours

D'astres en or se vêt lentement.

Voici partir l'amante et l'amant.

Tournez au son joyeux des tambours.

Champ de foire de Saint-Gilles, août 1872.


MALINES


Vers les prés le vent cherche noise

Aux girouettes, détail fin

Du château de quelque échevin,

Rouge de brique et bleu d'ardoise,

Vers les prés clairs, les prés sans fin...

Comme les arbres des féeries

Des frênes, vagues frondaisons,

Échelonnent mille horizons

A ce Sahara de prairies,

Trèfle, luzerne et blancs gazons,

Les wagons filent en silence

Parmi ces sites apaisés.

Dormez, les vaches! Reposez,

Doux taureaux de la plaine immense,

Sous vos cieux à peine irisés!

Le train glisse sans un murmure,

Chaque wagon est un salon

Où l'on cause bas et d'où l'on

Aime à loisir cette nature

Faite à souhait pour Fénelon.

Août, 1872.


BIRDS IN THE NIGHT


Vous n'avez pas eu toute patience,

Cela se comprend par malheur, de reste.

Vous êtes si jeune! et l'insouciance,

C'est le lot amer de l'âge céleste!

Vous n'avez pas eu toute la douceur,

Cela par malheur d'ailleurs se comprend;

Vous êtes si jeune, ô ma froide soeur,

Que votre coeur doit être indifférent!

Aussi me voici plein de pardons chastes,

Non certes! joyeux, mais très calme, en somme,

Bien que je déplore, en ces mois néfastes,

D'être, grâce à vous, le moins heureux homme.

***

Et vous voyez bien que j'avais raison

Quand je vous disais, dans mes moments noirs,

Que vos yeux, foyer de mes vieux espoirs,

Ne couvaient plus rien que la trahison.

Vous juriez alors que c'était mensonge

Et votre regard qui mentait lui-même

Flambait comme un feu mourant qu'on prolonge,

Et de votre voix vous disiez: «Je t'aime!»

Hélas! on se prend toujours au désir

Qu'on a d'être heureux malgré la saison...

Mais ce fut un jour plein d'amer plaisir,

Quand je m'aperçus que j'avais raison!

***

Aussi bien pourquoi me mettrai-je à geindre?

Vous ne m'aimez pas, l'affaire est conclue,

Et, ne voulant pas qu'on ose se plaindre,

Je souffrirai d'une âme résolue.

Oui, je souffrirai, car je vous aimais!

Mais je souffrirai comme un bon soldat

Blessé, qui s'en va dormir à jamais,

Plein d'amour pour quelque pays ingrat.

Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie,

Encor que de vous vienne ma souffrance,

N'êtes-vous donc pas toujours ma Patrie,

Aussi jeune, aussi folle que la France?

***

Or, je ne veux pas,—le puis-je d'abord?

Plonger dans ceci mes regards mouillés.

Pourtant mon amour que vous croyez mort

A peut-être enfin les yeux dessillés.

Mon amour qui n'est que ressouvenance,

Quoique sous vos coups il saigne et qu'il pleure

Encore et qu'il doive, à ce que je pense,

Souffrir longtemps jusqu'à ce qu'il en meure,

Peut-être a raison de croire entrevoir

En vous un remords qui n'est pas banal.

Et d'entendre dire, en son désespoir,

A votre mémoire: ah! fi que c'est mal!

***

Je vous vois encor. J'entr'ouvris la porte.

Vous étiez au lit comme fatiguée.

Mais, ô corps léger que l'amour emporte,

Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.

O quels baisers, quels enlacements fous!

J'en riais moi-même à travers mes pleurs.

Certes, ces instants seront entre tous

Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.

Je ne veux revoir de votre sourire

Et de vos bons yeux en cette occurrence

Et de vous, enfin, qu'il faudrait maudire,

Et du piège exquis, rien que l'apparence

***

Je vous vois encor! En robe d'été

Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.

Mais vous n'aviez plus l'humide gaîté

Du plus délirant de tous nos tantôts,

La petite épouse et la fille aînée

Était reparue avec la toilette,

Et c'était déjà notre destinée

Qui me regardait sous votre voilette.

Soyez pardonnée! Et c'est pour cela

Que je garde, hélas! avec quelque orgueil,

En mon souvenir qui vous cajola,

L'éclair de côté que coulait votre oeil.

***

Par instants, je suis le pauvre navire

Qui court démâté parmi la tempête,

Et ne voyant pas Notre-Dame luire

Pour l'engouffrement en priant s'apprête.

Par instants, je meurs la mort du pécheur

Qui se sait damné s'il n'est confessé,

Et, perdant l'espoir de nul confesseur,

Se tord dans l'Enfer qu'il a devancé.

O mais! par instants, j'ai l'extase rouge

Du premier chrétien, sous la dent rapace,

Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge

Un poil de sa chair, un nerf de sa face!


Bruxelles-Londres.—Septembre-octobre 1872.