SONNETS ET AUTRES VERS
A la louange de Laure et de Pétrarque.
Chose italienne où Shakspeare a passé
Mais que Ronsard fit superbement française,
Fine basilique au large diocèse,
Saint-Pierre-des-Vers, immense et condensé,
Elle, ta marraine, et Lui qui t'a pensé,
Dogme entier toujours debout sous l'exégèse
Même edmondschéresque ou francisquesarceyse,
Sonnet, force acquise et trésor amassé,
Ceux-là sont très bons et toujours vénérables,
Ayant procuré leur luxe aux misérables
Et l'or fou qui sied aux pauvres glorieux,
Aux poètes fiers comme les gueux d'Espagne,
Aux vierges qu'exalte un rythme exact, aux yeux
Épris d'ordre, aux coeurs qu'un voeu chaste accompagne.
PIERROT
A Léon Valade.
Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air
Qui riait aux aïeux dans les dessus de portes;
Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas! est morte,
Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair.
Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair
Sa pâle blouse à l'air, au vent froid qui l'emporte,
D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte
Qu'il semble hurler sous les morsures du ver.
Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe,
Ses manches blanches font vaguement par l'espace
Des signes fous auxquels personne ne répond.
Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore,
Et la farine rend plus effroyable encore
Sa face exsangue au nez pointu de moribond.
KALÉIDOSCOPE
A Germain Nouveau.
Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve,
Ce sera comme quand on a déjà vécu:
Un instant à la fois très vague et très aigu...
O ce soleil parmi la brume qui se lève!
O ce cri sur la mer, celle voix dans les bois!
Ce sera comme quand on ignore des causes:
Un lent réveil après bien des métempsycoses:
Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois
Dans cette rue, au coeur de la ville magique
Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,
Où les cafés auront des chats sur les dressoirs,
Et que traverseront des bandes de musique.
Ce sera si fatal qu'on en croira mourir:
Des larmes ruisselant douces le long des joues,
Des rires sanglotés dans le fracas des roues,
Des invocations à la mort de venir,
Des mots anciens comme des bouquets de fleurs fanées!
Les bruits aigres des bals publics arriveront,
Et des veuves avec du cuivre après leur front,
Paysannes, fendront la foule des traînées
Qui flânent là, causant avec d'affreux moutards
Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine,
Cependant qu'à deux pas, dans des senteurs d'urine,
Quelque fête publique enverra des pétards.
Ce sera comme quand on rêve et qu'on s'éveille!
Et que l'on se rendort et que l'on rêve encor
De la même féerie et du même décor,
L'été, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille.
INTÉRIEUR
A grands plis sombres une ample tapisserie
De haute lice, avec emphase descendrait
Le long des quatre murs immenses d'un retrait
Mystérieux où l'ombre au luxe se marie.
Les meubles vieux, d'étoffe éclatante flétrie,
Le lit entr'aperçu vague comme un regret,
Tout aurait l'attitude et l'âge du secret,
Et l'esprit se perdrait en quelque allégorie.
Ni livres, ni tableaux, ni fleurs, ni clavecins;
Seule, à travers les fonds obscurs, sur des coussins,
Une apparition bleue et blanche de femme
Tristement sourirait—inquiétant témoin—
Au lent écho d'un chant lointain d'épithalame.
Dans une obsession de musc et de benjoin.
DIZAIN MIL HUIT CENT TRENTE
Je suis né romantique et j'eusse été fatal
En un frac très étroit aux boutons de métal,
Avec ma barbe en pointe et mes cheveux en brosse.
Hablant español, très loyal et très féroce,
L'oeil idoine à l'oeillade et chargé de défis.
Beautés mises à mal et bourgeois déconfits
Eussent bondé ma vie et soûlé mon coeur d'homme.
Pâle et jaune, d'ailleurs, et taciturne comme
Un enfant scrofuleux dans un Escurial...
Et puis j'eusse été si féroce et si loyal!
A HORATIO
Ami, le temps n'est plus des guitares, des plumes,
Des créanciers, des duels hilares à propos
De rien, des cabarets, des pipes aux chapeaux
Et de cette gaîté banale où nous nous plûmes.
Voici venir, ami très tendre, qui t'allumes
Au moindre dé pipé, mon doux briseur de pots,
Horatio, terreur et gloire des tripots,
Cher diseur de jurons à remplir cent volumes,
Voici venir parmi les brumes d'Elseneur
Quelque chose de moins plaisant, sur mon honneur,
Qu'Ophélia, l'enfant aimable qui s'étonne.
C'est le spectre, le spectre impérieux! Sa main
Montre un but et son oeil éclaire et son pied tonne,
Hélas! et nul moyen de remettre à demain!
SONNET BOITEUX
A Ernest Delahaye.
Ah! vraiment c'est triste, ah! vraiment ça finit trop mal.
Il n'est point permis d'être à ce point infortuné.
Ah! vraiment c'est trop la mort du naïf animal
Qui voit tout son sang couler sous son regard fané.
Londres fume et crie. O quelle ville de la Bible!
Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles.
Et les maisons dans leur ratatinement terrible
Épouvantent comme un sénat de petites vieilles.
Tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit
Dans le brouillard rose et jaune et sale des sohos
Avec des indeeds et des all rights et des hâos.
Non vraiment c'est trop un martyre sans espérance,
Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c'est triste:
O le feu du ciel sur cette ville de la Bible!
LE CLOWN
A Laurent Tailhade.
Bobèche, adieu! bonsoir, Paillasse! arrière, Gille!
Place, bouffons vieillis, au parfait plaisantin,
Place! très grave, très discret et très hautain,
Voici venir le maître à tous, le clown agile.
Plus souple qu'Arlequin et plus brave qu'Achille,
C'est bien lui, dans sa blanche armure de satin;
Vides et clairs ainsi que des miroirs sans tain,
Ses yeux ne vivent pas dans son masque d'argile.
Ils luisent bleus parmi le fard et les onguents,
Cependant que la tête et le buste, élégants,
Se balancent par l'arc paradoxal des jambes.
Puis il sourit. Autour le peuple bête et laid,
La canaille puante et sainte des Iambes,
Acclame l'histrion sinistre qui la hait.
Écrit sur l'Album de Mme N. de V.
Des yeux tout autour de la tête
Ainsi qu'il est dit dans Murger.
Point très bonne, un esprit d'enfer
Avec des rires d'alouette.
Sculpteur, musicien, poète
Sont ses hôtes. Dieux, quel hiver
Nous passâmes! Ce fut amer
Et doux. Un sabbat! Une fête!
Ses cheveux, noir tas sauvage où
Scintille un barbare bijou,
La font reine et la font fantoche.
Ayant vu cet ange pervers,
«Oùsqu'est mon sonnet?» dit Arvers
Et Chilpéric dit: «Sapristoche!»
LE SQUELETTE
A Albert Mérat.
Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi
La fange d'un fossé profond une carcasse
Humaine dont la faim torve d'un loup fugace
Venait de disloquer l'ossature à demi.
La tête, intacte, avait ce rictus ennemi
Qui nous attriste, nous énerve et nous agace.
Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse
Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi)
Qu'ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s'égoutte,
Et qu'en outre ce mort avec son chef béant
Ne serait pas fâché déboire aussi, sans doute.
Mais comme il ne faut pas insulter au Néant,
Le squelette s'étant dressé sur son séant
Fit signe qu'ils pouvaient continuer leur route.
A Albert Mérat.
Et nous voilà très doux à la bêtise humaine,
Lui pardonnant vraiment et même un peu touchés
De sa candeur extrême et des torts très légers
Dans le fond qu'elle assume et du train qu'elle mène.
Pauvres gens que les gens! Mourir pour Célimène,
Épouser Angélique ou venir de nuit chez
Agnès et la briser, et tous les sots péchés,
Tel est l'Amour encor plus faible que la Haine!
L'Ambition, l'Orgueil, des tours dont vous tombez,
Le Vin, qui vous imbibe et vous tord imbibés,
L'Argent, le Jeu, le Crime, un tas de pauvres crimes!
C'est pourquoi, mon très cher Mérat, Mérat et moi,
Nous étant dépouillés de tout banal émoi,
Vivons clans un dandysme épris des seules Rimes!
ART POÉTIQUE
A Charles Morice.
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise:
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.
C'est des beaux yeux derrière les voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est, par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles!
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance!
Oh! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor!
Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine!
Prends l'éloquence et tords-lui son cou!
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?
O qui dira les torts de la Rime!
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime?
De la musique encore et toujours!
Que ton vers soit la chose envolée
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.
LE PITRE
Le tréteau qu'un orchestre emphatique secoue
Grince sous les grands pieds du maigre baladin
Qui harangue non sans finesse et sans dédain
Les badauds piétinant devant lui dans la boue.
Le plâtre de son front et le fard de sa joue
Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain,
Reçoit des coups de pieds au derrière, badin
Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue.
Ses boniments de coeur et d'âme, approuvons-les.
Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets
Tournants jusqu'à l'abus valent que l'on s'arrête.
Mais ce qui sied à tous d'admirer, c'est surtout
Cette perruque d'où se dresse sur la tête,
Preste, une queue avec un papillon au bout.
ALLÉGORIE
A Jules Valadon.
Despotique, pesant, incolore, l'Été,
Comme un roi fainéant présidant un supplice,
S'étire par l'ardeur blanche du ciel complice
Et bâille. L'homme dort loin du travail quitté.
L'alouette, au matin, lasse n'a pas chanté.
Pas un nuage, pas un souffle, rien qui plisse.
Ou ride cet azur implacablement lisse
Où le silence bout dans l'immobilité.
L'âpre engourdissement a gagné les cigales
Et sur leur lit étroit de pierres inégales
Les ruisseaux à moitié taris ne sautent plus.
Une rotation incessante de moires
Lumineuses étend ses flux et ses reflux...
Des guêpes, ça et là volent, jaunes et noires.
L'AUBERGE
A Jean Moréas.
Murs blancs, toit rouge, c'est l'Auberge fraîche au bord
Du grand chemin poudreux où le pied brûle et saigne,
L'Auberge gaie avec le Bonheur pour enseigne.
Vin bleu, pain tendre, et pas besoin de passeport.
Ici l'on fume, ici l'on chante, ici l'on dort.
L'hôte est un vieux soldat, et l'hôtesse, qui peigne
Et lave dix marmots roses et pleins de teigne,
Parle d'amour, de joie et d'aise, et n'a pas tort!
La salle au noir plafond de poutres, aux images
Violentes, Maleck Adel et les Rois Mages,
Vous accueille d'un bon parfum de soupe aux choux.
Entendez-vous? C'est la marmite qu'accompagne
L'horloge du tic-tac alléger de son pouls.
Et la fenêtre s'ouvre au loin sur la campagne.
CIRCONSPECTION
A Gaston Sénéchal.
Donne ta main, retiens ton souffle, asseyons-nous
Sous cet arbre géant où vient mourir la brise
En soupirs inégaux sous la ramure grise
Que caresse le clair de lune blême et doux.
Immobiles, baissons nos yeux vers nos genoux.
Ne pensons pas, rêvons. Laissons faire à leur guise
Le bonheur qui s'enfuit et l'amour qui s'épuise,
Et nos cheveux frôlés par l'aile des hiboux.
Oublions d'espérer. Discrète et contenue,
Que l'âme de chacun de nous deux continue
Ce calme et cette mort sereine du soleil.
Restons silencieux parmi la paix nocturne:
Il n'est pas bon d'aller troubler dans son sommeil
La nature, ce dieu féroce et taciturne.
VERS POUR ÊTRE CALOMNIÉ
A Charles Vignier.
Ce jour je m'étais penché sur ton sommeil.
Tout ton corps dormait chaste sur l'humble lit,
Et j'ai vu, comme un qui s'applique et qui lit,
Ah! j'ai vu que tout est vain sous le soleil!
Qu'on vive, ô quelle délicate merveille,
Tant notre appareil est une fleur qui plie!
O pensée aboutissant à la folie!
Va, pauvre, dors, moi, l'effroi pour toi m'éveille.
Ah! misère de t'aimer, mon frêle amour
Qui vas respirant comme on respire un jour!
O regard fermé que la mort fera tel!
O bouche qui ris en songe sur ma bouche,
En attendant l'autre rire plus farouche!
Vite, éveille-toi! Dis, l'âme est immortelle?
LUXURES
A Léor Trézenik.
Chair! ô seul fruit mordu des vergers d'ici-bas,
Fruit amer et sucré qui jutes aux dents seules
Des affamés du seul amour, bouches ou gueules,
Et bon dessert des forts, et leurs joyeux repas,
Amour! le seul émoi de ceux que n'émeut pas
L'horreur de vivre, Amour qui presses sous tes meules
Les scrupules des libertins et des bégueules
Pour le pain des damnés qu'élisent les sabbats,
Amour, tu m'apparais aussi comme un beau pâtre
Dont rêve la fileuse assise auprès de l'àtre
Les soirs d'hiver dans la chaleur d'un sarment clair,
Et la fileuse, c'est la Chair et l'heure tinte
Où le rêve éteindra la rêveuse,—heure sainte
Ou non! qu'importe à votre extase, Amour et Chair?
VENDANGES
A Gorges Rall.
Les choses qui chantent dans la tête
Alors que la mémoire est absente,
Écoutez! c'est notre sang qui chante...
O musique lointaine et discrète!
Écoutez! c'est notre sang qui pleure
Alors que notre âme s'est enfuie
D'une voix jusqu'alors inouïe
Et qui va se taire tout à l'heure.
Frère du sang de la vigne rose,
Frère du vin de la veine noire,
O vin, ô sang, c'est l'apothéose!
Chantez, pleurez! Chassez la mémoire
Et chassez l'âme, et jusqu'aux ténèbres
Magnétisez nos pauvres vertèbres.
IMAGES D'UN SOU
A Léon Dierx.
De toutes les douleurs douces
Je compose mes magies!
Paul, les paupières rougies,
Erre seul aux Pamplemousses.
La Folle-par-amour chante
Une ariette touchante.
C'est la mère qui s'alarme
De sa fille fiancée.
C'est l'épouse délaissée
Qui prend un sévère charme
A s'exagérer l'attente
Et demeure palpitante.
C'est l'amitié qu'on néglige
Et qui se croit méconnue.
C'est toute angoisse ingénue,
Cest tout bonheur qui s'afflige:
L'enfant qui s'éveille et pleure,
Le prisonnier qui voit l'heure,
Les sanglots des tourterelles,
La plainte des jeunes filles.
C'est l'appel des Inésilles,
—Que gardent dans des tourelles
De bons vieux oncles avares—
A tous sonneurs de guitares.
Voici Damon qui soupire
La tendresse à Geneviève
De Brabant qui fait ce rêve
D'exercer un chaste empire
Dont elle-même se pâme
Sur la veuve de Pyrame
Tout exprès ressuscitée,
Et la forêt des Ardennes
Sent circuler dans ses veines
La flamme persécutée
De ces princesses errantes
Sous les branches murmurantes,
Et madame Malbrouck monte
A sa tour pour mieux entendre
La viole et la voix tendre
De ce cher trompeur de Comte
Ory qui vient d'Espagne
Sans qu'un doublon l'accompagne.
Mais il s'est couvert de gloire
Aux gorges des Pyrénées
Et combien d'infortunées
Au teint de lis et d'ivoire
Ne fit-il pas à tous risques
Là-bas, parmi les Morisques!...
Toute histoire qui se mouille
De délicieuses larmes,
Fût-ce à travers, des chocs d'armes,
Aussitôt chez moi s'embrouille,
Se mêle à d'autres encore,
Finalement s'évapore
En capricieuses nues,
Laissant à travers des filtres
Subtiles talismans et philtres
Au fin fond de mes cornues
Au feu de l'amour rougies.
Accourez à mes magies!
C'est très beau. Venez d'aucunes
Et d'aucuns. Entrez, bagasse!
Cadet-Roussel est paillasse
Et vous dira vos fortunes.
C'est Crédit qui tient la caisse.
Allons vite qu'on se presse!
Théodore de Banville.
PERSONNAGES:
MYRTIL
SYLVANDRE
ROSALINDE
CHLORIS
MEZZETIN
GORYDON
AMINTE
BERGERS, MASQUES.
La scène se passe dans un parc de Wateau, vers une fin d'après-midi d'été.
Une nombreuse compagnie d'hommes et de femmes est groupée, en de nonchalantes attitudes, autour d'un chanteur costumé en Mezzetin, qui s'accompagne doucement sur une mandoline.
MEZZETIN, chantant.
Puisque tout n'est rien que fables,
Hormis d'aimer ton désir,
Jouis vite du loisir
Que te font des dieux affables.
Puisqu'à ce point se trouva
Facile ta destinée,
Puisque vers toi ramenée
L'Arcadie est proche,—va!
Va! le vin dans les feuillages
Fait éclater les beaux yeux
Et battre les coeurs joyeux
A l'étroit sous les corsages...
CORYDON
A l'exemple de la cigale nous avons
Chanté...
AMINTE
Si nous allions danser?
Tous, moins Myrtil, Rosalinde, Sylvandre et Chloris.
Nous vous suivons!
(Ils sortent à l'exception des mêmes.)
MYRTIL, ROSALINDE, SYLVANDRE, CHLORIS
ROSALINDE, à Myrtil.
Restons.
CHLORIS, à Sylvandre.
Favorisé, vous pouvez dire l'être:
J'aime la danse à m'en jeter par la fenêtre,
Et si je ne vais pas sur l'herbette avec eux,
C'est bien pour vous!
(Sylvandre la presse.)
Paix là! Que vous êtes fougueux!
(Sortent Sylvandre et Chloris.)
MYRTIL, ROSALINDE
ROSALINDE
Parlez-moi.
MYRTIL
De quoi voulez-vous donc que je cause?
Du passé? Cela vous ennuierait, et pour cause.
Du présent? A quoi bon, puisque nous y voilà?
De l'avenir? Laissons en paix ces choses-là!
ROSALINDE
Parlez-moi du passé.
MYRTIL
Pourquoi?
ROSALINDE
C'est mon caprice.
Et fiez-vous à la mémoire adulatrice
Qui va teinter d'azur les plus mornes jadis
Et masque les enfers anciens en paradis.
MYRTIL
Soit donc! J'évoquerai, ma chère, pour vous plaire,
Ce morne amour qui fut, hélas! notre chimère,
Regrets sans fin, ennuis profonds, poignants remords,
Et toute la tristesse atroce dos jours morts;
e dirai nos plus beaux espoirs déçus sans cesse,
Ces deux coeurs dévoués jusques à la bassesse
Et soumis l'un à l'autre, et puis, finalement,
Pour toute récompense et tout remerciement,
Navrés, martyrisés, bafoués l'un par l'autre,
Ma folle jalousie étreinte par la vôtre,
Vos soupçons complétant l'horreur de mes soupçons,
Toutes vos trahisons, toutes mes trahisons!
Oui, puisque ce passé vous flatte et vous agrée.
Ce passé que je lis tracé comme à la craie
Sur le mur ténébreux du souvenir, je veux,
Ce passé tout entier, avec ses désaveux
Et ses explosions de pleurs et de colère,
Vous le redire, afin, ma chère, de vous plaire!
ROSALINDE
Savez-vous que je vous trouve admirable, ainsi
Plein d'indignation élégante?
MYRTIL, irrité.
Merci!
ROSALINDE
Vous vous exagérez aussi par trop les choses.
Quoi! pour un peu d'ennui, quelques heures moroses,
Vous lamenter avec ce courroux enfantin!
Moi je rends grâce au dieu qui me fit ce destin
D'avoir aimé, d'aimer l'ingrat, d'aimer encore
L'ingrat qui tient de sots discours, et qui m'adore
Toujours, ainsi, qu'il sied d'ailleurs en ce pays
De Tendre. Oui! Car malgré vos regards ébahis
Et vos bras de poupée inerte, je suis sûre
Que vous gardez toujours ouverte la blessure
Faite par ces yeux-ci, boudeur, à ce coeur-là.
MYRTIL, attendri.
Pourtant le jour où cet amour m'ensorcela
Vous fut autant qu'à moi funeste, mon amie.
Croyez-moi, réveiller la tendresse endormie,
C'est téméraire, et mieux vaudrait pieusement
Respecter jusqu'au bout son assoupissement
Qui ne peut que finir par la mort naturelle.
ROSALINDE
Fou! par quoi pouvons-nous vivre, sinon par elle?
MYRTIL, sincère.
Alors, mourons!
ROSALINDE
Vivons plutôt! Fût-ce à tout prix!
Quant à moi, vos aigreurs, vos fureurs, vos mépris,
Qui ne sont, je le sais, qu'un dépit éphémère,
Et cet orgueil qui rend votre parole amère,
J'en veux faire litière à mon amour têtu,
Et je vous aimerai quand même, m'entends-tu?
MYRTIL
Vous êtes mutinée...
ROSALINDE
Allons, laissez-vous faire!
MYRTIL, cédant.
Donc, il le faut!
ROSALINDE
Venez cueillir la primevère
De l'amour renaissant timide après l'hiver.
Quittez ce front chagrin, souriez comme hier
A ma tendresse entière et grande, encor qu'ancienne!
MYRTIL
Ah! toujours tu m'auras mené, magicienne!
(Ils sortent. Rentrent Sylvandre et Chloris.)
SYLVANDRE, CHLORIS
CHLORIS, courant.
Non!
SYLVANDRE
Si!
CHLORIS
Je ne veux pas...
SYLVANDRE, la baisant sur la nuque.
Dites: je ne veux plus!
(La tenant embrassée.)
Mais voici, j'ai fixé vos voeux irrésolus
Et le milan affreux tient la pauvre hirondelle.
CHLORIS
Fi! l'action vilaine! Au moins rougissez d'elle!
Mais non! Il rit, il rit!
(Pleurnichant pour rire.)
Ah, oh, hi, que c'est mal!
SYLVANDRE
Tarare! mais le seul état vraiment normal,
C'est le nôtre, c'est, fous l'un de l'autre, gais, libres,
Jeunes, et méprisant tous autres équilibres
Quelconques, qui ne sont que cloche-pieds piteux,
D'avoir deux coeurs pour un, et, chère âme, un pour deux!
CHLORIS
Que voilà donc, Monsieur l'amant, de beau langage!
Vous êtes procureur ou poète, je gage,
Pour ainsi discourir, sans rire, obscurément.
SYLVANDRE
Vous vous moquez avec un babil très charmant,
Et me voici deux fois épris de ma conquête:
Tant d'éclat en vos yeux jolis, et dans la tête
Tant d'esprit! Du plus fin encore, s'il vous plaît.
CHLORIS
Et si je vous trouvais par hasard bête et laid,
Fier conquérant fictif, grand vainqueur en peinture?
SYLVANDRE
Alors, n'eussiez-vous pas arrêté l'aventure
De tantôt, qui semblait exclure tout dégoût
Conçu par vous, à mon détriment, après tout?
CHLORIS
O la fatuité des hommes qu'on n'évince
Pas sur-le-champ! Allez, allez, la preuve est mince
Que vous invoquez là d'un penchant présumé
De mon coeur pour le vôtre, aspirant bien-aimé.
—Au fait, chacun de nous vainement déblatère
Et, tenez, je vais dire mon caractère,
Pour qu'étant à la fin bien au courant de moi
Si vous souffrez, du moins vous connaissiez pourquoi,
Sachez donc...
SYLVANDRE
Que je meure ici, ma toute belle,
Si j'exige...
CHLORIS
—Sachez d'abord vous taire.—Or celle
Qui vous parle est coquette et folle. Oui, je le suis.
J'aime les jours légers et les frivoles nuits;
J'aime un ruban qui m'aille, un amant qui me plaise,
Pour les bien détester après tout à mon aise.
Vous, par exemple, vous, Monsieur, que je n'ai pas
Naguère tout à fait traité de haut en bas,
Me dussiez-vous tenir pour la pire pécore,
Eh bien, je ne sais pas si je vous souffre encore!
SYLVANDRE, souriant.
Dans le doute...
CHLORIS, coquette, s'enfuyant.
«Abstiens-toi», dit l'autre. Je m'abstiens.
SYLVANDRE, presque naïf.
Ah! c'en est trop, je souffre et je m'en vais pleurer.
CHLORIS, touchée, mais gaie.
Viens,
Enfant, mais souviens-toi que je suis infidèle
Souvent, ou bien plutôt, capricieuse. Telle
Il faut me prendre. Et puis, voyez-vous, nous voici
Tous deux bien amoureux,—car je vous aime aussi,—
Là! voilà le gros mot lâché! Mais...
SYLVANDRE
O cruelle
Réticence!
CHLORIS
Attendez la fin, pauvre cervelle.
Mais, dirai-je, malgré tous nos transports et tous
Nos serments mutuels, solennels, et jaloux
D'être éternels, un dieu malicieux préside
Aux autels de Paphos—
(Sur un geste de dénégation de Sylvandre.)
C'est un fait—et de Gnide.
Telle est la loi qu'Amour à nos coeurs révéla.
L'on n'a pas plutôt dit ceci qu'on fait cela.
Plus tard on se repend, c'est vrai, mais le parjure
A des ailes, et comme il perdrait sa gageure
Celui qui poursuivrait un mensonge envolé!
Qu'y faire? Promener son souci désolé,
Bras ballants, yeux rougis, la têle décoiffée,
A travers monts et vaux, ainsi qu'une autre Orphée,
Gonfler l'air de soupirs et l'Océan de pleurs
Par l'indiscrétion de bavardes douleurs?
Non, cent fois non! Plutôt aimer à l'aventure
Et ne demander pas l'impossible à Nature!
Nous voici, venez-vous de dire, bien épris
L'un et l'autre, soyons heureux, faisons mépris
De tout ce qui n'est pas notre douce folie!
Deux coeurs pour un, un coeur pour deux... je m'y rallie,
Me voici vôtre, tienne!... Êtes-vous rassuré?
Tout à l'heure j'avais mille fois tort, c'est vrai,
D'ainsi bouder un coeur offert de bonne grâce,
Et c'est moi qui reviens à vous, de guerre lasse.
Donc aimons-nous. Prenez mon coeur avec ma main,
Mais, pour Dieu, n'allons pas songer au lendemain,
Et si ce lendemain doit ne pas être aimable,
Sachons que tout bonheur repose sur le sable,
Qu'en amour il n'est pas de malhonnêtes gens,
Et surtout soyons-nous l'un à l'autre indulgents.
Cela vous plaît?
SYLVANDRE
Cela me plairait si...
LES PRÉCÉDENTS, MYRTIL
MYRTIL, survenant.
Madame
A raison. Son discours serait l'épithalame
Que j'eusse proféré si...
CHLORIS
Cela fait deux «si»,
C'est un de trop.
MYRTIL, à Chloris.
Je pense absolument ainsi
Que vous.
CHLORIS, à Sylvandre.
Et vous, Monsieur?
SYLVANDRE
La vérité m'oblige...
CHLORIS, au même.
Et quoi, monsieur, déjà si tiède!
MYRTIL, à Chloris.
L'homme-lige
Qu'il vous faut, ô Chloris. c'est moi...
LES PRÉCÉDENTS, ROSALINDE
ROSALINDE, survenant.
Salut! je suis
Alors, puisqu'il le faut décidément, depuis
Tous ces étonnements où notre coeur se joue,
A votre chariot la cinquième roue.
(A Myrtil.)
Je vous rends vos serments anciens et les nouveaux
Et les récents, les vrais aussi bien-que les faux.
MYRTIL, au bras de Chloris et protestant comme par manière d'acquit.
Chère!
ROSALINDE
Vous n'avez pas besoin de vous défendre,
Car me voici l'amie intime de Sylvandre.
SYLVANDRE, ravi, surpris et léger.
O doux Charybde après un aimable Scylla!
Mais celle-ci va faire ainsi que celle-là
Sans doute, et toutes deux, adorables coquettes
Dont les caprices sont bel et bien des raquettes,
Joueront avec mon coeur, je le crains, au volant.
CHLORIS, à Sylvandre.
Fat!
ROSALINDE, au même.
Ingrat!
MYRTIL, au même.
Insolent!
SYLVANDRE, à Myrtil.
Quand à cet «insolent»,
Ami cher, mes griefs sont au moins réciproques,
Et, s'il est vrai que nous te vexions, tu nous choques.
(A Rosalinde et à Chloris.)
Mesdames, je suis votre esclave à toutes deux,
Mais mon coeur qui se cabre aux chemins hasardeux
Est un méchant cheval réfractaire à la bride,
Qui devant tout péril connu s'enfuit, rapide,
A tous crins, s'allât-il rompre le col plus loin.
(A Rosalinde.)
Or, donc, si vous avez, Rosalinde, besoin
Pour un voyage au bleu pays des fantaisies
D'un franc coursier, gourmand de provendes choisies
Et quelque peu fringant, mais jamais rebuté,
Chevauchez à loisir ma bonne volonté.
MYRTIL
La déclaration est un tant soit peu roide,
Mais, bah! chat échaudé craint l'eau, fût-elle froide,
(A Rosalinde)
N'est-ce pas, Rosalinde, et vous le savez bien,
Que ce chat-là surtout, c'est moi.
ROSALINDE
Je ne sais rien.
MYRTIL