Ainsi qu'un homme, penché sur une urne grecque, étudia les belles formes qu'y a tracées une main attique, Dieu et déesse svelte, homme vigoureux et jeune fille, ainsi que leur beauté lui ôte tout désir de se retourner et de regarder en face la clarté du jour. De même ne dois-je pas aspirer vers plus d'une lune mystérieuse d'indolente volupté, lorsque dans le plus intime secret du sanctuaire d'Artémis, je te vois debout, sous tes formes antiques, et dans ta sévérité.
Et pourtant,—il me semble,—j'aimerais mieux te voir, jouer le rôle de ce serpent du vieux Nil, dont l'enchantement donnait l'ivresse à des Empereurs. Viens, grande Egypte, ébranle notre scène de tes défilés symboliques! Ah! je suis enfin écoeuré de passions sans réalité. Fais du monde ton Actium, et de moi ton Antoine.
Le ciel est brodé de rougeur capricieuse; les brouillards tournoient et des ombres fuient. L'aube monte de la mer, comme une blanche dame sort du lit.
Et des flèches dentelées de bronze passent à travers le duvet de la nuit, et une longue vague de lumière jaune s'étale silencieusement sur les tours, les palais.
Et, s'élargissant avec ampleur sur la dune, éveille et fait s'envoler un oiseau battant des ailes. Et toutes les cimes des noyers se mettent en mouvement, et toutes les branches se rayent de bandes d'or.
—Qu'ils sont raides à gravir, les escaliers des maisons des rois pour les pieds fatigués des exilés comme moi! Et qu'il est salé, amer, le pain qui tombe de la table de ce chien! Bien mieux m'eût valu mourir sur les routes ensanglantées de la guerre, ou que ma tête fût suspendue sur la porte de Florence, plutôt que vivre ainsi, dans la familiarité de tous les êtres qui cherchent à salir l'essence de mon âme.
Maudis Dieu et meurs! Quel espoir est préférable à celui-ci? Il l'a oublié parmi les plaisirs de sa cité d'or et de son jour éternel. Ah! Silence! derrière les barreaux qui obscurcissent ma prison, je possède ce que nul ne p eut m'enlever, mon amour, et toute la gloire des étoiles.
Est-ce ta volonté que je grandisse et déchoie, que je troque mon drap d'or contre de la bure grise, et qu'à ton gré je tisse cette toile de douleur dont les fils les plus beaux sont autant de jours gaspillés?
Est-ce ta volonté,—Amour que j'aime si bien,—que la maison de mon âme soit un lieu de torture où, pareils à de vils amants, souvent habitent la flamme inextinguible, le ver qui ne meurt pas?
Ah! si c'est ta volonté que je souffre, et que je vende l'ambition au banal marché, que je fasse du morne échec mon vêtement, et que la souffrance creuse sa fosse au-dedans de mon coeur.
Peut-être est ce mieux ainsi. Du moins je n'ai pas fait de mon coeur un coeur de pierre, ni sevré mon enfance de ses honnêtes joies, ni passé où la Beauté est une chose inconnue.
Plus d'un homme a fait ainsi, essayé d'enclore de chaînes étroites l'âme qui aurait dû être libre, foulé aux pieds la route poudreuse du sens commun tandis que toute la forêt chante la liberté.
Ne prenant pas garde comment le faucon moucheté, dans son vol, passait, l'aileron large à travers les hauteurs de l'air, là où quelque montagne altière, qu'aucun pied n'avait encore foulée, accrocha les dernières tresses de la chevelure du Dieu Soleil.
Ou comment la petite fleur qu'il avait cueillie, la pâquerette, cette bouchée d'or aux blancs pétales, suivait de ses yeux pensifs le soleil errant, satisfaite si parfois ses feuilles étaient auréolées.
Mais sûrement c'est quelque chose d'avoir été un instant le bien aimé, d'avoir marché la main dans la main avec l'Amour et vu ses ailes de pourpre s'envoler à travers ton sourire.
Oui, encore que les aspics à gorge de la passion se repaissent du coeur de mon ami, j'ai brisé les barreaux, j'ai contemplé face à face la beauté, connu réellement l'Amour qui met en mouvement le soleil et toutes les étoiles.
Cher Coeur, il me semble que le prêtre passionné, quand pour la première fois il tire du mystérieux tabernacle son Dieu emprisonné dans l'Eucharistie, et mange le pain, et boit le vin redoutable, n'éprouve pas un plus religieux effroi que je n'en sentis lorsque pour la première fois tombèrent en plein sur toi mes yeux éblouis, et lorsque pendant toute la nuit je restai à genoux à tes pieds, jusqu'à ce que tu fusses lasse d'idolâtrie.
Ah! si tu avais eu pour moi moins d'amitié et plus d'amour pendant tous ces jours d'un été de joie et de pluie, je n'aurais pas aujourd'hui reçu en héritage la peine, je ne serais pas devenu un valet dans la maison de souffrance.
Pourtant, bien que le Remords, le sénéchal aux traits pâles qui sert l'Amour, soit sur mes talons avec toute son escorte,—je suis très heureux de t'avoir aimée,—je songe à tous les soleils qui font bleuir la véronique.
Ainsi que souvent le soleil trop resplendissant chasse la lune pâle, malgré ses efforts, jusqu'en sa sombre grotte, avant même qu'elle ait obtenu une seule ballade du rossignol,—ainsi ta Beauté rend mes lèvres inhabiles et fait sonner faux mes chants les plus doux.
Et ainsi qu'à l'aurore, par-dessus la plaine de prairies, passera le vent d'ailes impétueuses, qui de son trop rude baiser brise le roseau qui seul pouvait servir d'instrument au chant. Ainsi mes passions trop orageuses me travaillent sans règle, et l'excès d'amour rend mon amour muet.
Mais sûrement mes yeux t'ont montré, à toi, la raison de mon silence, et du désaccord de mon luth, avant que notre séparation devînt fatale, et nous fit partir, toi vers des lèvres vibrant d'une plus douce mélodie, et moi pour évoquer le stérile souvenir de baisers non donnés, de chants jamais chantés.
Et jurai que deux existences n'en feraient qu'une, aussi longtemps que la mouette aimerait la mer, aussi longtemps que l'héliante chercherait le soleil. «Vous et moi, dis-je, ce sera pour l'éternité.» Chère amie, ces jours sont finis, passés: le fil de l'amour est filé.
Lève les yeux vers ces peupliers qui se balancent, se balancent dans l'air de l'été. Ici dans la vallée, jamais une brise n'éparpille le duvet du chardon, mais là-bas soufflent de grands vents, venus des puissantes mers aux mystérieux murmures et des vastes espaces, que cinglent les vagues.
Regardez là-haut où la blanche mouette jette son cri aigu. Que voit-elle que nous ne voyons pas? Est-ce une étoile ou la lampe qui scintille sur quelque navire en route pour l'étranger? Ah! Se peut-il que nous ayons vécu nos vies sur une terre de rêve, que cela serait triste!
Chérie, ici il ne nous reste rien à dire que ceci: que l'amour n'est jamais perdu. L'âpre hiver poignarde le sein de mai dont les roses cramoisies crèvent ses glaçons. Des navires ballotés par la tempête trouveront un havre dans quelque baie et ainsi nous aussi nous ferons.
Et ici il n'y a rien à faire que de nous baiser de nouveau et nous séparer. Ah! Il n'est rien que nous ne puissions affronter. J'ai ma Beauté, vous avez votre Art. Ah! Ne vous arrêtez pas. Un monde n'est pas assez pour deux êtres comme vous et moi.
En ce monde moderne, qui ne connaît pas le repos, en ce monde tumultueux, vous et moi nous avons pris tous les plaisirs du coeur et maintenant les voiles blanches de notre nef sont ployées et la charge de notre barque épuisée.
Mes joues ont donc blêmi avant leur temps, car ma gaîté s'est enfuie dans les larmes. Le Chagrin a pâli le vermillon de ma jeune bouche et la Ruine a tiré les rideaux de mon lit.
Mais toute cette vie tumultueuse n'a été pour toi qu'une lyre, un luth, le charme subtil de la viole ou la musique de la mer endormie, en écho minuscule dans le coquillage.
Aux jours joyeux du printemps, quand les feuilles étaient vertes, oh! comme il chante gaîment, le merle! Je cherchai parmi les fouillis de clarté l'amour que mes yeux n'avaient jamais vu. Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées.
Parmi les fleurs et rouges et blanches, oh! comme chante gaîment le merle! Mon Amour parut le premier à mes yeux. Oh! parfaite vision de plaisir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées.
Le jaune des pommes avait l'ardeur du feu. Oh! comme il chante gaîment, le merle! O amour trop grand pour la parole ou la lyre, rose épanouie d'amour et de désir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées!
Mais maintenant l'arbre devient gris sous la neige! Ah! qu'il chante tristement le merle! Mon amour est mort! Ah! voyez-moi étendu devant ses pieds silencieux, tourterelle aux ailes brisées. Oh! amour! Oh! amour, plût au ciel que tu aies été mis à mort! Tourterelle caressante, tourterelle caressante, reviens.
Chante l'ailinos, l'ailinos, et que le Bon l'emporte.
Oh! tant mieux pour qui vit dans l'aisance, avec de l'or accumulé, dans un vaste domaine, et n'a cure de la pluie qui éclabousse, et du fracas que font en tombant les arbres de la forêt.
Oh! tant mieux pour qui ne connut jamais le labeur des années de privations, un père dont la douleur et les larmes ont fait grisonner les cheveux, une mère pleurant dans la solitude.
Mais tant mieux pour celui dont le pied a foulé la pénible route du travail et de la lutte, et qui néanmoins des chagrins de sa vie se fait des degrés pour se rapprocher de Dieu.
Tu sais tout: je cherche en vain quelle terre il faut labourer, quelle autre ensemencer avec du grain. Le sol est noir de ronces et de mauvaises herbes et n'a cure des larmes qui tombent ou de la pluie.
Tu sais tout: moi je reste assis, à attendre, les yeux bandés, les mains défaillantes, jusqu'à ce qu'enfin se lève le dernier voile, et que s'ouvre pour la première fois la porte.
Tu sais tout: moi, je ne puis voir. J'espère que ma vie n'aura pas été chose vaine. Je sais que nous nous retrouverons en quelque divine éternité.
Il n'est point de paix sous le soleil de midi.—Ah! Y a-t il de la paix dans ces prairies, ou ceinte d'une toison argentée, comme une belle bergère, s'égare la lune?
Reine des jardins du ciel, où les étoiles, pareilles à des lis, blanches et belles, brillent à travers les brouillards de l'air glacé. Oh! reste encore, car l'aube approche.
Oh! reste encore, car le jour envieux tend de longues mains pour saisir tes pieds! Mais hélas! tu as le pas trop rapide. Hélas! je sais que tu ne t'arrêteras pas.
Le soleil monta d'un bond pour accomplir sa course, la brise souffla doucement sur paturages et prairies; mais il me sembla voir à l'ouest l'apparence d'une face humaine.
Une linotte, sur la mousse de l'épine-vinette, chantait les gloires du printemps, et faisait retentir les bosquets en fleurs de la gaîté du jour nouveau-né.
Une alouette partit effarée de la terre que je foulais, et disparut aux regards dans le grand voile bleu, sans couture, qui est suspendu devant la face de Dieu.
Au-dessus de ma tête, le saule disait tout bas que la mort n'est qu'une vie plus nouvelle, et que par de vaines paroles de discorde nous apportons le déshonneur aux morts.
J'arrachai une branche à l'arbre, et des fleurs de l'épine-vinette toutes trempées de rosée, et je les liai avec un rameau d'osier et en fis une guirlande belle à voir.
Je portai les fleurs là où Il repose (feuilles et fleurs toutes chaudes sur la pierre). Quelle joie ce fut pour moi, de m'asseoir seul jusqu'à ce que le soir vint sur mes yeux fatigués.
Jusqu'à ce que les nuages mobiles eussent tissé une robe d'or que Dieu portera, et que dans les flots de l'air empourpré, disparût la brillante galère du soleil.
Aurai-je de la joie pour la journée, et laisserai-je mon coeur s'émouvoir, jusqu'en ses profondeurs, du murmure de l'arbre ou du chant de l'oiseau, ou de la mélancolie des jeux du vent indocile?
Non, non! les vains rêves de cette sorte sont le lot d'âmes moins profondes que la mienne. Je sens que je suis à moitié divin, je sais que je suis grand et fort.
Je sais que c'est par l'effort que tout arbre de la forêt surgit de la racine, je sais que nul ne récoltera du fruit, en faisant voile sur la mer inféconde.
d'après un portrait peint par Miss V. T.
Un blond et svelte enfant, qui n'est point fait pour la douleur de ce monde, avec une chevelure dorée qui tombe à grands flots autour des oreilles, et des yeux pleins d'aspirations, à demi voilés par de vaines larmes, comme les eaux les plus bleues, vues à travers les brouillards de la pluie, des joues pâles où jamais encore baiser n'a laissé sa tache, lèvre inférieure rouge rentrée en dedans par effroi de l'Amour, et blanche gorge, plus blanche qu'une poitrine de colombe.—Hélas! Hélas! si tout cela n'existait qu'en vain!
En arrière, des champs de blé, et des moissonneurs en ligne, accomplissant d'un air las leur tâche fatigante, sans qu'aucun son de rire ou de luth y mette de la douceur.
Et indifférent au flamboiement écarlate du soleil couchant, l'enfant rêve encore. Il ne sait pas que la nuit approche, et que nul ne récolte des fruits pendant le temps de la nuit.
Le calice flétri du lis tombe autour de son pistil d'or en poudre, et sur les bouleaux du bosquet de la lande le dernier ramier roucoule et appelle.
L'hélianthe léonin, aux couleurs voyantes, se laisse tomber noir et dépouillé sur sa tige, et sur le sol des allées du jardin, où le vent se joue, s'éparpillent les feuilles mortes, d'heure en heure.
Les pétales, blancs comme le lait, des pâles troènes, s'amassent à ce souffle en une boule neigeuse: les rosés gisent sur l'herbe comme de menus lambeaux de soie cramoisie.
Un brouillard blanc se traîne à travers les voiles; une lune farouche, en ce ciel d'hiver, reluit pareille à l'oeil d'un lion irrité, du milieu d'une crinière de nuages roux.
Le timonier au vêtement épais qui se tient à la roue, n'est plus qu'une ombre dans l'obscurité, et dans la chambre aux machines toute vibrante, bondissent les longues liges d'acier poli.
L'ouragan vaincu a laissé sa trace sur ce vaste dôme qui se soulève, car les minces filaments d'écume jaune flottent sur les vagues comme de la dentelle déchirée.
O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux sourcils d'or, lève-toi, lève-toi du Sud embaumé et éclaire la route que suivra mon Aimée, de peur que ses petits pieds ne s'égarent sur la colline où le vent souffle, ou sur la dune. O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux sourcils d'or.
O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à la voile humide et blanche, pars, oh, pars pour le port, vers moi. Car celle que j'aime et moi nous voudrions aller au pays où s'épanouissent les asphodèles, dans le coeur d'une vallée violette. O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à l'humide et blanche voile.
Oiseau charmeur au chant faible et doux, oiseau qui chantes sur la branche, chante, chante encore de ta gorge douce et brune, et celle que j'aime, en son petit lit, prêtera l'oreille et lèvera la tête sur l'oreiller, et viendra de mon côté. Oiseau charmeur, au chant faible et doux, oiseau qui te perches sur la branche!
O fleur qui te balances dans l'air tremblant, fleur aux lèvres de neige, descends, pour être portée par celle que j'aime. Si tu meurs, ce sera dans une couronne sur sa tête, si tu meurs, ce sera dans un pli de sa robe. Tu iras te poser sur son petit coeur léger, ô fleur qui te balances dans l'air tremblant, ô fleur aux lèvres de neige.
Cet air d'hiver est vif et froid, et vif, et froid est ce soleil d'hiver, mais autour de ma chaise, les enfants courent: on dirait de menues choses en or qui dansent.
Parfois aux abords du kiosque bariolé, des soldats en miniature se promènent fièrement, allongent le pas. Parfois ce sont des brigands aux yeux bleus qui se cachent dans les fourrés dépouillés des massifs.
Et d'autres fois, pendant que la vieille bonne s'absorbe dans son volume, ils se risquent à traverser le square, et lancent leurs flottilles de papier parmi les gros tritons de bronze verdi qui se contorsionnent.
Puis ils font semblant de fuir en un vol rapide, et puis ils se lancent, bande turbulente, et s'aidant de leurs petites mains tour à tour, ils grimpent à l'arbre noir, effeuillé.
Ah! cruel arbre, si j'étais vous, et si des enfants grimpaient sur moi, rien que pour eux, je ferais jaillir de tout mon corps, en dépit de l'hiver, des fleurs printanières, des blanches, des bleues.
À L'OCCASION DE LA VENTE AUX ENCHÈRES DES LETTRES D'AMOUR DE KEATS
Voici les lettres qu'Endymion écrivit à celle qu'il aimait en secret, sans en rien dire; et maintenant les braillards de la vente aux enchères font leurs marchés, leurs offres pour chacun de ces pauvres billets desséchés. Oui, pour chacune des pulsations de la passion, on entend les marchands faire leur prix. Je crois qu'ils n'aiment guère l'art, ceux qui brisent le cristal d'un coeur de poète, pour que de petits yeux chassieux puissent y jeter leurs regards avides et curieux.
Ne dit-on pas que dans des années bien lointaines, dans une ville au fond de l'Orient, quelques soldats coururent, la torche en main, vers minuit, se chamailler au sujet de pauvres vêtements, et jouèrent aux dés les haillons d'un malheureux, sans rien savoir du miracle divin, et des souffrances d'un Dieu?
Le péché est mien; je ne compris pas. Ainsi donc la musique est prisonnière dans son cachot. C'est à peine si de temps en temps le flot passager d'une vague tourmente, de ses mouvements incessants, ce rivage infécond. Et dans le fond flétri de ce pays, l'Eté s'est creusé une tombe si profonde, qu'à peine le saule plombé ose implorer de l'hiver au souffle tranchant une fleur d'argent. Mais quel est-il celui qui vient sur cette rive? (Non, mon amour, lève les yeux et admire). Quel est-il celui qui vient du Sud en vêtements teints? C'est le Maître que tu viens de trouver, c'est lui qui cueillera les roses qui n'ont pas été encore ravies à ta bouche, et moi je resterai, comme auparavant, à pleurer, à adorer.
Sous l'ombre dansante du rosier se voit une fillette d'ivoire, arrachant les pétales soit d'incarnat soit de nacre avec des ongles vert pâle de jade poli.
Les pétales rouges tombent sur les mottes, les pétales blancs voltigent un à un, pour tomber dans une tasse bleue où le soleil, tel un grand dragon, se tord en replis d'or.
Les pétales blancs flottent dans l'air, les pétales rouges tombent lentement; il en est qui tombent sur sa robe jaune, et d'autres qui tombent sur sa chevelure d'un noir de corbeau.
Elle prend un luth d'ambre et chante, et pendant qu'elle chante, une grue d'argent commence à allonger son cou écarlate, et à battre de ses ailes aux reflets de métal.
Elle prend un luth d'ambre brillant, et du dense bosquet, où il se cachait, son amoureux aux yeux en amande, la suit d'un regard charmé dans ses mouvements.
Et maintenant elle jette un cri de frayeur, et déjà se font jour de mignonnes larmes. Une épine a blessé de sa pointe la conque marine aux veines incarnat de son oreille.
Puis elle lance un joyeux rire: c'est qu'un pétale de rose est tombé juste à l'endroit où le satin jaune laisse voir la fleur de sa gorge aux veines bleues.
De ses ongles vert pâle en jade poli, elle arrache un à un les pétales d'incarnat et de nacre. Voici là debout une fillette d'ivoire, sous l'ombre dansante du rosier.
Sur ce fond trouble de ciel en turquoise, les légers et lumineux ballons plongent, vont au hasard comme des lunes de satin, vont au hasard comme des papillons de soie, et tournent à chaque souffle de vent, montent et tournent comme des danseuses, flottent comme d'étranges perles transparentes, tombent et flottent comme une poussière d'argent.
Et voici qu'ils s'attachent aux feuilles d'en bas, chacun prend discrètement une pose fantastique; chacun d'eux est un pétale de rose au bout d'un fil de la Vierge.
Puis ils grimpent aux grands arbres, pareils à de petits globes d'améthyste, opales errantes qui vont au rendez-vous avec les rubis du tilleul.
Je n'ai point à profusion, de l'or que gardent les griffons; aujourd'hui comme jadis, pauvre est le parc du berger. Des rubis, des perles, je n'en ai point pour parer ta gorge. Malgré tout, les jeunes filles de la campagne ont aimé le chant du berger.
Ainsi donc cueille un roseau, et commande-moi de te chanter, car je voudrais nourrir de mélodie tes oreilles, qui sont plus belles que la plus belle fleur de lis, plus douces et plus précieuses que le parfum de l'ambre gris.
Que crains-tu? Le jeune Hyacinthe a péri? Pan n'est plus ici, et il ne reviendra jamais, pas plus que le Faune cornu ne foulera les prés jaunis, pas plus qu'aucun Dieu ne se glissera furtivement à travers les oliviers.
Hylas est mort. Lui non plus ne devinera pas ces petites lèvres rouges, pareilles à des pétales de rose. Sur la haute colline ne jouent plus les Dryades d'ivoire. Argenté, silencieux, s'efface tristement le jour d'automne.
Un omnibus, tout le long du pont, rampe comme un papillon jaune, et çà et là un passant a l'apparence d'une petite mouche inquiète.
De grosses péniches chargées de foin jaune se rangent le long du bas-port dans l'ombre, et comme une écharpe de soie jaune, l'épais brouillard s'accroche le long du quai.
Les feuilles jaunes se flétrissent déjà, et quittent en voletant les ormes du Temple, et à mes pieds la Tamise d'un vert pâle, s'allonge comme une tige de jade ondulé.
Hors du demi-jour du centre des bois, dans l'aurore de la prairie s'élance mon Faune au corps d'ivoire, aux yeux bruns.
Il va par bonds à travers les bosquets, en chantant, et son ombre les suit en dansant, et je ne sais, laquelle je suivrai, sera-ce l'ombre ou la chanson?
O chasseur, prends-moi son ombre au piège. O Rossignol, dérobe pour moi ta chanson, de peur que, rendu fou de musique et d'égarement, je ne suive en vain sa piste.
À MA FEMME
AVEC UN EXEMPLAIRE DE MES POÉSIES
Je ne saurais écrire un imposant prologue, comme prélude à mon lai, ce serait, j'ose le dire, les propos d'un poète à un poème.
Car si parmi ces pétales tombés, il en est un qui vous semble beau, l'amour l'emportera jusqu'à ce qu'il se pose sur votre chevelure.
Et lorsque le vent et l'hiver endurciront tout le pays dépouillé de son charme, il parlera tout bas du jardin, et vous comprendrez.
AVEC UN EXEMPLAIRE
DE
"LA MAISON DES GRENADES"
Va, petit livre, à celui qui sur un luth aux branches de nacre, chanta les pieds blancs de la jeune fille aux cheveux d'or, et invite-le à regarder dans tes pages; peut-être verra t-il, en toi, danser de jeunes filles aux cheveux d'or.
Pourrions-nous déterrer ce trésor depuis longtemps enfoui, pourrait-il récompenser ce caprice, ce désir, nous ne pourrions jamais apprendre le chant de l'amour, nous sommes séparés depuis trop longtemps.
Quand le passé plein de passion, qui s'est enfui, pourrait rappeler ses morts, pourrions-nous le revivre tout entier, s'il valait cette souffrance.
Je m'en souviens, nous avions coutume de nous retrouver près d'un banc couvert de lierre, et vous de gazouiller tous les jolis mots, de l'air d'un oiseau.
Et votre voix avait comme un tremblement, tout comme celle de la linotte, et se brisait comme dans la gorge du merle sa dernière et bruyante note.
Et vos yeux, ils étaient verts et gris comme un jour d'avril, mais ils s'allumaient comme l'améthyste, quand je me baissais et vous embrassais.
Et votre bouche, elle refusait, longtemps, bien longtemps, de sourire, puis elle partait toute vibrante de rire, cinq minutes après.
Vous aviez toujours peur d'une averse, ainsi qu'une fleur; je m'en souviens, vous vous leviez en sursaut, et couriez, à la première goutte de pluie.
Je m'en souviens, je ne pouvais jamais vous attraper, car personne ne vous égalait: vous aviez à vos pieds de merveilleuses, lumineuses, rapides petites ailes.
Je me rappelle votre chevelure.—L'ai-je rattachée? Car sans cesse elle se révoltait—on eut dit un écheveau brouillé de rayons dorés de soleil.—Ces choses-là sont vieilles.
Je me rappelle si bien la chambre, et le lilas en fleur qui battait contre la vitre ruisselante, par une chaude pluie de juin.
Et la couleur de votre robe, elle était d'un brun ambré, et deux bandes de satin jaune partaient de vos épaules.
Et le mouchoir de dentelle française, que vous pressiez contre votre figure? Etait-ce une petite larme, ou était-ce la pluie, qui y avait fait une tachelette?
Sur votre main, quand elle me fit l'adieu, il y avait des veines bleues. Dans votre voix, lorsqu'elle me dit bonjour, il y avait un cri étourdi.
Vous avez tout simplement gaspillé votre vie (ah! cela trancha comme un couteau!) Lorsque je m'élançai par la porte du jardin, c'était trop tard, trop tard!
Nous pourrions revivre encore une fois cela, si c'était la peine de le souffrir; si le passé de passion, qui s'est enfui, pouvait rappeler ses morts.
Eh bien, s'il faut que mon coeur se brise, cher amour, à cause de vous, il se brisera en musique, je le sais. C'est ainsi que se brisent les coeurs des poètes.
Mais, chose étrange, on ne m'avait point appris que le cerveau peut contenir dans une toute petite cellule d'ivoire et le ciel de Dieu et l'enfer.