Je rappelle ici cette improvisation, toute grossière qu'elle est, pour faire connaître l'humeur et l'esprit des matelots. Qu'on me pardonne de la reproduire: ce fut, hélas! le chant du cygne, du pauvre Tyrtée de mon équipage!
La marée avait cessé de pousser favorablement la péniche vers sa destination. Mes hommes étaient las de toujours tirer sur leurs avirons. Le vent ne s'élevait pas et le jour allait se faire. Je pris le parti d'aborder l'île de Tomé qui se trouvait sur ma route, et d'attendre là que la marée suivante me permît de regagner Perros sans trop de peine. «Gouvernez sur Tomé, dis-je à mon patron. Nous mouillerons le grappin derrière en abordant.»
En accostant l'île, entre trois grands rochers qui formaient une espèce de petit port, mes hommes levèrent leurs rames. Le silence était parfait autour de nous, et ma voix seule et celle de mes gens allaient, au terme de la plus calme des nuits, réveiller les tranquilles échos du rivage. La mer gémissait à peine sur le bord, humide déjà de la rosée du matin. La clarté de la lune, qui allait bientôt faire place à celle du soleil, argentait encore le sommet de l'île et le côté opposé à celui sur lequel nous nous disposions à débarquer. Mais autour de nous l'obscurité prêtait à tous les objets des formes gigantesques et fantastiques. Un aviron tombant à la mer, le bruit du grappin que l'on mouillait derrière la péniche, la confusion même des voix de mes matelots, donnaient à cette scène si simple un charme inexprimable, du moins pour moi.
Je me plais ici à décrire un peu longuement ces choses, parce que ce sont des souvenirs que ma mémoire me rappelle avec ravissement au bout de vingt ans, et que je pense que l'on doit bien raconter et bien exprimer pour les autres ce que l'on se rappelle soi-même avec charme. L'art d'émouvoir et d'intéresser peut-il être autre chose que celui de peindre naïvement ce que l'on a senti le mieux?
En abordant à Tomé je recommandai à ceux de mes gens qui les premiers étaient sautés à terre, de ne pas trop s'éloigner, et de ne pas perdre de vue la péniche, non loin de laquelle moi-même je jugeai prudent de rester. Un coup de fusil, au reste, devait être le signal de ralliement. La marée devant bientôt nous permettre de continuer avec le jour notre route sur Perros, je ne pensai pas devoir passer plus d'une heure ou une heure et demie dans l'île.
Malgré la sévérité de mes ordres, quelques-uns de mes hommes s'écartèrent un peu plus que je ne leur avais permis. Ils voulaient chasser, disaient-ils, quelques lapins à coups de manche de gaffe. Après l'événement que je vais raconter et que j'étais loin de prévoir, je n'eus pas la force d'en vouloir à ces maraudeurs: ils nous sauvèrent.
Pendant que mes matelots rôdaient ça et là autour de moi, je m'assis sur un rocher près du rivage. J'aurais volontiers cédé dans ce moment d'inaction au sommeil que deux nuits blanches m'avaient rendu nécessaire, sans l'intérêt que m'inspirait une conversation qui s'était établie, à dix ou douze pas de ma place, entre Fournerat, mon brave canonnier, et le matelot Tasset, l'un de ses amis. Il s'agissait d'amour, de mariage et de projet de retraite: je prêtai attentivement l'oreille.
Les deux interlocuteurs s'étaient alongés nonchalamment sur un tertre de bruyère: c'était la pelouse du pays. Fournerat avait la parole.
«Jamais, disait il à son camarade, je ne me suis senti autant envie de retourner à Perros qu'aujourd'hui. Les deux jours que nous venons de passer dehors m'ont paru longs comme un câble sans bout ou vingt-quatre heures sans pain.
—Et pourquoi donc ça? Le temps m'a paru long à moi parce qu'il a fallu manier l'aviron toute la nuit, et que ça vous alonge joliment une soirée qui dure douze heures de temps jusqu'à la pointe du jour.
—Moi je me suis embêté, parce que, vois-tu, je m'impatientais d'attendre, et je m'impatientais parce qu'il y a quelque chose de nouveau qui m'attend à Perros.
—Quel nouveau?
—Mon congé.
—Ton congé! à toi!
—Un peu! Dix ans de service et une blessure à l'omoplate, d'un coup de canon de l'ennemi, qui m'empêche le remuement à volonté du bras avec lequel je me mouche avec ou sans mouchoir; voilà ce qui m'a fait demander mes invalides. Y es-tu?
—Mais que feras-tu avec ton congé, sans avoir un morceau de pain pour te laver la figure en dedans, quand la faim t'arrivera militairement tous les matins?
—Ce que je ferai? je me ferai des enfans tout seul, si je peux; car les enfans, comme on dit, c'est la richesse du pauvre.
—Et avec quoi encore te feras-tu des enfans?
—Avec un joli moule que je me suis choisi pour cela, va. Tu connais bien Marie Angel?
—Cette grande belle fille de la Clarté, l'aînée au père Angel?
—Indubitablement!
—C'est une belle criature!
—Je ne taille jamais que dans le beau.
—Qui vous a un bel estomac, au moins!
—Le plus bel estomac du département des Côtes-du-Nord, à ce que m'ont dit les connaisseurs.
—Et un bon caractère de fille, toujours de belle humeur, été comme hiver.
—Ah! ça doit être encore plus facile à manier, il n'y a pas de doute, qu'une pièce de quatre pour un ancien canonnier comme moi.
—Et tu veux l'épouser?
—Oui, et par le côté le plus pressé encore. Elle n'a pas grand'chose, mais elle a ce qui me plaît, et ça vous donne tant de force pour gagner sa vie, une femme qui vous chausse un peu proprement! Le père Angel, dont je vais devenir le respectable gendre, gagne quarante à cinquante sous par jour à faire des filets de pèche. C'est le plus grand fabricant du pays en filets à la brasse: le brave homme ne peut pas aller loin avec la goutte qu'il a par en bas, et celle qu'il prend à chaque instant par en haut. Une fois mort de rhumatisme et d'eau-de-vie, il me cédera son fonds, c'est-à-dire sa navette; et comme je me suis exercé, en faisant la cour à sa fille Marie, à passer assez gentiment une maille ou deux dans les filets du beau-père futur, je me trouverai établi tout naturellement avec ma petite femme, dans le domicile et l'état du pauvre défunt.
—Allons, je te vois bientôt négociant en filets de pèche, avec une femme sur les bras et un cabillot entre les quatre doigts et le pouce.
—Et le pouce! Oui, je le pousserai mon commerce. Tiens, vois-tu, la navigation me scie depuis long-temps le tempérament. On ne risque qu'à se faire casser les reins dans notre métier, et ce n'est pas un assez grand avantage pour qu'on se donne tant de mal pour l'État. Au lieu qu'avec une belle petite gaillarde qui vous tricotte une paire de bas en vous chantant la petite chanson, et en vous faisant une bonne soupe aux choux, on est plus heureux et plus tranquille qu'un roi. Hein! Qu'en dis-tu, espèce de célibataire?»
A ce moment de l'entretien, j'entendis courir vers moi deux des matelots qui s'étaient éloignés pour parcourir l'île. Ces hommes paraissaient s'être hâtés pour venir m'annoncer qu'ils avaient aperçu sur une hauteur voisine plusieurs douaniers.... Le jour s'était fait, et à la clarté de ses premiers rayons, et avec le secours d'une petite longue-vue que je portais sur moi, je distinguai, en effet, quelques hommes qui s'avançaient vers nous. A la forme de leurs schakos et à la couleur de leurs habits, je reconnus des douaniers. «Nul doute, me dis-je, qu'une des pataches des postes voisins aura abordé l'île comme moi, et dans une autre partie....» Mais pour plus de précaution et avant de pousser une reconnaissance, j'ordonnai à tout mon monde de rembarquer dans la péniche. Le canonnier Fournerat et son camarade, trop occupés encore, peut-être, de la conversation qu'ils avaient entamée, ne se disposaient pas à exécuter mon ordre, soit qu'ils l'eussent mal entendu ou qu'ils ne jugeassent pas nécessaire de se hâter. A peine, cependant, avais-je prononcé quelques mots d'impatience contre leur lenteur, que mes faux douaniers, qui s'avançaient toujours, nous couchèrent en joue et nous envoyèrent une grêle de coups de fusil. Cette décharge si inattendue produisit plus d'effet que mon commandement. Tous mes gens se jettent dans la péniche: on saute sur les armes et les avirons. Je fais pousser l'embarcation au large: nous lâchons précipitamment quelques coups de feu sur les douaniers qui continuent à tirer sur nous. La péniche enfin s'éloigne du rivage avec tout son équipage, à l'exception cependant du pauvre Fournerat. Une balle venait de l'étendre mort auprès de son camarade Tasset, qui, plus heureux que lui, avait réussi, à la première décharge, à regagner le bord.
Ma péniche fuit en désordre. Une fois un peu au large et hors de danger, nous cherchons à nous expliquer cette attaque imprévue. Comment nos assaillans, si réellement ils avaient été des douaniers français, auraient-ils pu nous prendre pour des Anglais, quand le pavillon tricolore flottait dès le matin au haut du mât de tappe-cul de la péniche? «Ce sont des Anglais déguisés en préposés de douane, me répondait mon patron....—Mais pourquoi des Anglais auraient-ils eu recours à ce stratagème, lorsque, sans changer de costume, ils auraient pu nous approcher aussi bien qu'ils l'ont fait au moyen de ce déguisement?—Par farce, peut-être, me répondait encore mon patron, ou sans doute, parce qu'ils croyaient, en s'habillant en préposés, pouvoir nous accoster impunément de plus prés et à bout portant, comme ils l'ont fait.»
J'ordonnai de gouverner de manière à contourner la queue de l'île, et à nous rendre le plus tôt possible à Perros.
Mais à peine avions-nous atteint la pointe sud de Tomé, que nous vîmes déborder par l'autre côté et de la partie du nord trois légers canots qui nageaient sur nous à grands coups d'avirons. C'étaient encore les Anglais qui venaient nous attaquer. Ma péniche ne marchait que très-médiocrement à l'aviron, comme je l'ai déjà dit, et je prévoyais bien que j'allais avoir affaire à force partie, quoique les canots ennemis fussent assez grêles. Il fallut se disposer à résister au nombre. Mes gens, un peu honteux de s'être laissés surprendre par l'attaque vigoureuse à laquelle nous avions été obligés de céder, ne demandaient pas mieux que de prendre leur revanche.
Dès que la plus agile des trois embarcations ennemies fut rendue assez près de moi pour me lancer quelques coups de fusil, je fis tonner sur elle l'obusier de 12, dont l'arrière de ma péniche était armé. Ce coup chargé à mitraille produisit merveille, et les balles que mon unique pièce d'artillerie fit pleuvoir autour de mes plus hardis assaillans, semblèrent les déconcerter un peu. La fusillade s'engagea bientôt entre eux et nous, et sans interrompre le service des avirons, nous tînmes tête à l'ennemi, qui nous gagnait toujours de vitesse. La brise, pendant ce petit combat à la course, vint à s'élever; mais elle nous était contraire, et rendait inutile l'emploi de nos voiles. Les Anglais, malgré la supériorité de leur marche, n'osaient cependant pas nous aborder, car ils paraissaient surtout redouter la brutalité de notre obusier. Dans la confusion de ce petit engagement, j'eus à peine le loisir de remarquer que la canonnière de la station, favorisée par la brise qui nous contrariait, venait d'appareiller du fond de la rade, et se trouvait déjà à portée de canon du champ de bataille.
Il était temps pour nous que son gros calibre ronflât sur les péniches anglaises! Ma pauvre embarcation, ébranlée et fatiguée par la fréquence des chocs que lui faisait éprouver la détonnation de mon obusier, se remplissait d'eau, et si l'engagement s'était prolongé, peut-être aurions-nous fini par couler, non pas sous le feu de l'ennemi, mais par l'effet du propre feu que nous faisions sur lui.
Une gloire aussi négative ne nous était pas réservée.
A l'approche de la canonnière s'avançant couverte de toile et à force de rames, et faisant déjà gronder ses gros canons de devant, les péniches anglaises abandonnèrent la chasse qu'elles m'appuyaient avec acharnement. Elles s'éloignent, s'arrêtent un instant, rentrent leurs avirons, et bientôt nous les voyons livrer au vent, qui favorise leur fuite, les petites voiles blanches qu'elles hissent, avec la rapidité de l'éclair, au haut des mâts qu'elles ont établis dans un clin d'oeil. Des mauves agiles ne glissent pas plus légèrement sur les flots qu'elles effleurent du bout de l'aile, que ces trois embarcations, livrant aussi leurs ailes blanches, au souffle de la risée. D'assailli que j'étais, je veux devenir assaillant, et me voilà, dans ma lourde péniche, poursuivant à mon tour mes ennemis, avec le secours imposant de la canonnière. Mais tous mes efforts furent vains. Les Anglais gagnèrent le large avant que nous pussions les approcher, et nous restâmes maîtres absolus du champ de bataille, sans avoir à nous enorgueillir beaucoup de cet avantage. Quelques trous de balles dans ma mâture et dans les chapeaux de deux ou trois de mes gens, furent les résultats les plus remarquables de ce petit combat.
J'appris en quelques mots au commandant de la canonnière mon aventure à Tomé, et le piège dans lequel, à la faveur de leur travestissement de douaniers, les Anglais avaient voulu m'attirer. «Pardieu-! me dit mon commandant, ces gaillards-là n'ont pas payé cher les frais du nouveau costume sous lequel ils ont cherché à vous abuser. Il y a trois jours qu'une frégate anglaise s'est emparée d'une de nos pataches de douane; et les habits des prisonniers auront servi à métamorphoser en préposés, les gaillards dont vous vous serez laissé approcher sans assez de défiance.»
Le mystère que jusque là nous avait caché le costume de douanier, venait de nous être expliqué. Les Anglais nous avaient joué une petite comédie de travestissement, une espèce de pièce à tiroir.
Pour plus de prudence, la canonnière commandante voulut faire le tour de l'île de Tomé, quoiqu'il n'y eût plus aucun espoir d'y surprendre des Anglais.
Le vent, qui depuis quelque temps s'était élevé de l'ouest, devint plus fort; et comme il était contraire pour rentrer, la canonnière et ma péniche louvoyèrent avec l'avantage de la marée afin de regagner le mouillage en dedans de ce qu'on nomme le lanquin de Perros.
Le soir, ou ne s'entretenait dans tout le pays que de l'événement de Tomé, de la mort du pauvre Fournerat, et du mauvais tour enfin qu'avaient voulu me jouer les Anglais.
Ce ne fut que le surlendemain de mon aventure que le temps devint assez beau pour me permettre de retourner dans la petite île, théâtre de ma récente aventure.
Je me, disposais à faire ce petit voyage en ordonnant à tout mon monde de s'embarquer dans la péniche, lorsqu'une jeune fille s'avança vers moi les yeux en pleurs.
«Monsieur, me dit-elle, j'ai une grâce à vous demander?
—Et quelle grâce, mademoiselle?
—Celle de me permettre d'aller à Tomé avec vous.
—Et quel besoin avez-vous d'aller à Tomé?
—Quel besoin? Ah! monsieur, si vous saviez....» Et la jeune fille à ces mots fondit en larmes.
«Quel est votre nom? êtes-vous de Perros?
—Monsieur, je suis du village de la Clarté, je me nomme Marie Angel.»
A ce nom, dont je fus frappé comme d'un coup de foudre, je me rappelai avec une vive et poignante douleur la conversation de l'avant-veille entre Fournerat et son ami.... Pauvre Fournerat!
«Mais, mademoiselle, je ne sais trop si, pour vous-même, je dois vous permettre de venir à Tomé. Je crois devoir vous épargner le spectacle douloureux que vous venez chercher peut-être à l'insu de votre père, de votre famille.
—Oh! je vous le demande en grâce, monsieur: ne me refusez pas. Je ne pleurerai pas, je vous le jure, et je tiendrai si peu de place dans votre embarcation....
—Allons, venez, puisque vous le voulez. Je crains également de vous recevoir dans ma péniche, et de vous désobliger en vous refusant..... Embarquez-vous.»
La jeune fille s'embarque. Je donne ordre à mes hommes de pousser au large, et nous voilà naviguant vers Tomé.
Tous mes matelots connaissaient la pauvre Marie Angel. Ils la regardaient en silence et d'un air qui voulait lui dire combien ils respectaient sa douleur et les larmes qu'elle s'efforçait de ne pas répandre devant eux et surtout devant moi, à qui elle avait promis de ne pas pleurer.
Placée derrière, près du patron de l'embarcation, elle tenait ses yeux humides fixés sur les flots que nous fendions à force de rames. En approchant de Tomé, je remarquai que son sein battait avec plus de force, et que ses joues pâlissaient. Mais elle m'avait promis de ne pas pleurer, et elle ne pleurait pas, de peur peut-être de m'importuner.... Je commande au patron d'aborder l'île dans un autre endroit que celui où nous aurions retrouvé le corps de notre infortuné canonnier.
A peine sommes-nous rendus à terre, que Marie Angel se dirige vers le lieu que je voulais lui cacher: soit qu'elle connût déjà l'île, ou qu'un instinct trop naturel la guidât, elle gagne avec rapidité et avant nous, la partie du rivage que nous avions abordée l'avant-veille.... Nous ne pouvons que la suivre; et bientôt nous la voyons s'arrêter, se coucher et se jeter sur le corps défiguré de son amant.
La pluie et le vent avaient passé pendant deux jours sur ce corps livide et sur ces tristes restes que les Anglais n'avaient eu le temps ni d'enlever ni d'enterrer.
Tous nos efforts furent vains pour arracher la pauvre Marie à cet affreux spectacle. Nous ne parvînmes à transporter le cadavre vers la péniche, qu'en consentant à laisser Marie soutenir, dans ce pénible trajet, la tête inanimée de son amant, comme si cette tête, à la bouche béante, aux yeux vitrés et fixes, vivait encore!
«C'est au coeur, s'écriait la malheureuse fille, c'est au coeur qu'ils l'ont tué!»
Le cadavre fut reçu, avec précaution et recueillement, par les hommes qui se trouvaient dans la péniche: on le plaça sur le banc de l'arrière, et une voile recouvrit en entier le corps du défunt.
Nous repartîmes aussitôt pour Perros.
Marie, agenouillée aux pieds du cadavre de son amant, laissait tomber sa tête sur sa poitrine affaissée; elle priait à voix basse, pendant que nous nous éloignions de l'île. Personne ne causait à bord: c'est à peine si quelquefois je prenais la parole pour donner à mes hommes les ordres nécessaires à la manoeuvre. Jamais traversée plus courte ne me parut plus pénible. Le bruit des rames, frappant à coups réguliers les flots tranquilles, semblait ajouter quelque chose de sinistre à cette scène lugubre. On aurait dit une marche funèbre, battue par les avirons des nageurs sur la mer immobile. Il y avait du deuil jusque dans les plis de notre petit pavillon que j'avais fait amener à demi-mât, et qui, abandonné par le vent qui s'était tu, tombait le long de sa drisse, comme un long crêpe ou comme un lambeau de linceul.
Nous arrivâmes enfin à Perros.
La multitude nous attendait sur le rivage où nous devions aborder.
Des artilleurs de la station se disputèrent l'honneur de porter le cadavre de leur camarade Fournerat. Quant à Marie, elle ne pleura pas. Elle voulut que le corps fût conduit chez elle, en attendant l'inhumation, et en suivant la marche de ceux qui le portaient, elle priait toujours, mais sans laisser échapper une larme. On aurait dit que, moins malheureuse que quelques heures auparavant, elle venait de retrouver quelque chose de consolant, et que la mort ne lui avait pas encore tout ôté, en lui ravissant celui seul qu'elle aimait. Triste illusion de la douleur, qui fait retrouver une consolation dans la vue des objets qui devraient le plus augmenter notre désespoir!
Le lendemain, on enterra Fournerat dans le modeste cimetière du village de la Clarté. Tous les marins de la station l'accompagnèrent jusqu'au champ de l'éternel repos.... Marie jeta la première poignée de terre sur sa fosse, et puis, quand cette fosse fut comblée, elle sema des fleurs sur la tombe qui venait de recouvrir pour toujours les restes de celui qui aurait été son époux.
Quelques jours après cet enterrement, qui avait produit sur moi la plus pénible impression, je revins visiter, conduit par quelque chose de rêveur et peut-être aussi par un instinct de curiosité, le petit cimetière de la Clarté.
Mes regards cherchèrent d'abord la tombe de Fournerat: c'était la seule chose que je voulusse voir autour de moi. Je remarquai que sur cette tombe, déjà un peu affaissée, une main, que je devinai sans peine, avait déposé des fleurs toutes fraîches. Une croix, sur laquelle se trouvaient tracés le nom, l'âge et la profession du mort, avait été plantée depuis peu: au haut de la fosse et sur la tête de cette croix pendait une petite couronne de marguerites touffues, qu'il avait fallu bien du temps pour composer. «Peut-être, me dis-je, ces fleurs nouvelles sont-elles encore mouillées des larmes de la pauvre Marie!... Quel secret avait donc ce malheureux Fournerat pour se faire aimer ainsi d'une jeune fille de village, ou plutôt, que de sensibilité avait-il rencontrée chez cette jeune fille si naïve et si touchante dans sa douleur!...» Et je pensai long-temps à Marie sur la tombe de son amant!...
Les impressions les plus profondes s'effacent bien vite dans le coeur des marins: ils voient tant de choses en si peu de temps! J'oubliai bientôt et Fournerat et sa maîtresse, et le cimetière de la Clarté et le petit port de Perros, que je quittai pour aller courir les mers pendant plusieurs années sur une demi-douzaine de navires différens.
Les petits événemens que je viens de raconter avaient presque disparu de ma mémoire, lorsqu'un jour en visitant, pendant une de mes relâches au Sénégal, le cimetière de Saint-Louis, il me prit envie de lire les inscriptions que l'on pouvait encore déchiffrer sur quelques croix funéraires, battues depuis long-temps par le vent, ou couchées pour la plupart sur le sable qui recouvrait les ossemens des infortunés moissonnés par les maladies de ce pays terrible. Il m'était souvent arrivé, dans les colonies, de parcourir les lieux où l'on entasse les cadavres des pauvres Européens, pour avoir des nouvelles de ceux de mes amis dont je n'avais entendu parler depuis long-temps; et souvent aussi j'avais appris leur sort, en voyant leur nom écrit sur la fosse qui les avait pour toujours séparés du monde. Une sorte de pressentiment m'avait dit qu'en faisant une visite dans le cimetière de Saint-Louis, je rencontrerais là quelques morts de ma connaissance. Je me laissai aller à cette idée tant soit peu triste, et mon sombre pressentiment ne tarda pas à être justifié.
A peine, en effet, avais-je fait quelques pas sur le sable dans lequel on creuse les tombeaux que la fièvre jaune ou le ténesme se chargent de combler dans ce climat inexorable, que je m'arrêtai, presque involontairement, devant une croix blanche sur laquelle on avait tracé une inscription en lettres noires, encore toutes fraîches peintes. La première chose que je vis dans cette inscription, ce fut l'âge de la personne qu'on venait d'inhumer depuis peu, à en juger par l'état dans lequel se trouvait encore la terre: AGÉE DE VINGT-TROIS ANS! «Vingt-trois ans! me dis-je.... Mourir à cet âge, et encore au Sénégal! Mais quelle peut être la pauvre femme que la mort a si tôt enlevée?» Je lus, ou plutôt, sans avoir le temps de bien lire, je fus frappé comme d'un coup électrique, en croyant avoir vu sur la croix qui était devant moi, ces mots:... «Marie Angel, dite soeur Sainte-Marie....»
Il me fallut m'asseoir sur une tombe voisine, et me remettre un peu du malaise que j'éprouvais, avant de pouvoir arrêter de nouveau mes yeux sur cette fatale inscription.
Au bout de quelques minutes d'efforts faits sur moi-même, je voulus relire les mots qui m'avaient si fort troublé.... Je n'avais déjà que trop bien lu.
«Ci-gît Marie Angel, dite soeur Sainte-Marie, née à Perros, département des Côtes-du-Nord, le 1er mai 1801, morte à l'hospice de Saint-Louis, âgée de vingt-trois ans. Priez Dieu pour le repos de son âme!»
C'est alors que le souvenir de l'infortuné Fournerat et de toutes les circonstances que j'avais depuis long-temps oubliées, vint de nouveau assaillir toute mon âme. Avec quelle vivacité se présentèrent à mon esprit, et le petit cimetière de la Clarté, et les traits de la pauvre Marie me demandant à venir à Tomé dans ma péniche! Que d'événemens, de lieux et d'époques venaient en ce moment se rapprocher, se confondre dans mon imagination, à la vue de cette croix où le sort de la pauvre Marie m'était révélé!... Quelle immense distance entre la tombe de son amant et la sienne! Lui en France, elle au Sénégal!... Ensevelis tous deux pour jamais, et si loin l'un de l'autre!...
Hélas, il n'était que trop vrai! Le soir, en revenant accablé de tristesse vers l'hospice de Saint-Louis, j'appris de la bouche même des compagnes de soeur Sainte-Marie, que la pauvre Marie, attachée depuis cinq ans, par des voeux indissolubles, à l'ordre des Soeurs de la Charité, avait terminé au Sénégal des jours remplis pour elle d'une longue et cruelle amertume!
Cinq ans! c'était juste le temps qui s'était écoulé depuis la mort du malheureux Fournerat!
J'ai cherché bien long-temps depuis dans le monde un pareil exemple de constance et d'amour: je ne l'ai pas encore trouvé. Peut-être est-ce pour cela que je me suis rappelé si bien, comme la chose la plus rare, tant de fidélité et de tendresse. Je chercherai long-temps encore sans doute!
Les anciennes ordonnances de la marine, que l'on a refaites sans réussir à faire quelque chose de bien meilleur qu'elles, permettaient aux aspirans de choisir, parmi les équipages des navires où ils servaient, quelques petits mousses et un novice que l'on chargeait des détails du ménage et de la cuisine du posteI; triste cuisine qu'alimentaient les 22 francs de traitement accordés par mois à chaque commensal! Il ne fallait rien moins qu'une continence à la Scipion ou une vertu d'estomac à la Spartiate, pour se contenter de si peu. Mais la gloire se chargeait de payer tout le reste, et de compenser, en espérances brillantes, ce qu'il y avait de désespérant dans le positif d'une telle vie.
Le chef de gamelle sous les ordres duquel se trouvait toute la marmaille du poste, était celui des aspirans que ses collègues avaient chargé de dépenser le traitement de table, le plus convenablement possible. C'était la femme de ménage ou plutôt l'économe de toute la confrérie: le novice et les petits mousses en étaient les frères servans.
A bord de la frégate la Topaze, il existait un jeune marin sale et vif, actif et intelligent: il s'appelait Faraud. Il était novice: les aspirans de la frégate le choisirent pour en faire leur cuisinier.
Faraud débuta dans sa nouvelle charge en faisant un dur apprentissage du métier pour ses maîtres et pour lui. Il manqua d'abord toutes les sauces, et il reçut quelques taloches; il consomma d'abord aussi, beaucoup trop de beurre, et il reçut encore des taloches; mais à force de faire des écoles et de subir des corrections, il se forma et devint moins prodigue. Les vieilles paires de bottes, les habits usés et les doubles rations à la cambuse commencèrent alors à pleuvoir sur lui. Encourager les âmes actives et nobles, c'est semer en bonne terre. Faraud, largement rémunéré par ses jeunes maîtres, devint bientôt la perle des novices des aspirans, et ce n'était pas peu de chose, au moins, dans toute une division navale.
Pendant tout le temps que le traitement de table avait été régulièrement payé aux aspirans, le cuisinier de ces messieurs avait trouvé le moyen de faire faire assez bonne chère à ses Lucullus. Rien n'est plus facile, en effet, que de faire quelque chose avec beaucoup d'argent. Mais par une circonstance trop ordinaire, hélas! sous ce gouvernement impérial que tout le monde regrette tant aujourd'hui qu'il est déjà si loin, il arriva que le traitement cessa d'être payé pendant trois éternels mois. Durant ce temps de famine et de stérilité, il fallut bien vivre d'industrie et de la maigre ration du bord: une livre et demie de pain, quelquefois une demi-livre de mauvaise viande, de lard rance ou six onces de haricots!... Quelle dure extrémité pour de futurs amiraux de France! C'est cependant ainsi que l'on entre dans ce chemin de la gloire, au bout duquel on meurt encore quelquefois de faim et de soif.
La cambuse fournissait de tout cela. Avec un bon signé par le chef de gamelle, sous la responsabilité de tout le poste, le commis aux vivres délivrait autant de rations qu'il en fallait pour assouvir l'appétit de dix ou douze voraces aspirans.
Mais comment, avec du lard et des fayotsJ, faire autre chose que des fayots et du lard? Faraud était désespéré en pensant que toute la science qu'il avait apprise ou plutôt qu'il avait devinée, était impuissante à varier, par la forme, des alimens qui, par le fond, restaient toujours les mêmes. Cependant, toujours ingénieux à déguiser l'uniformité de la nourriture quotidienne qu'il offrait au palais rebuté de ses maîtres, on le voyait tantôt leur servir un gros morceau de lard au milieu d'un lac de haricots.
Tantôt un grand plat de haricots accidentés par de petits morceaux de lard, semés çà et là à l'aventure et comme par un coquet caprice.
Mais la base, la maudite base de cette culination restait toujours la même. Un Vatel se serait passé son épée dans le corps dix mille fois pour une. Faraud, qui n'avait point d'épée, s'y prit autrement.
«Messieurs, dit-il un jour à ses dix ou douze aspirans réunis assez mélancoliquement autour du potage limpide qu'il leur avait servi ce jour-là comme d'ordinaire; Messieurs, je suis désespéré, dégoûté de ma cuisine.
—Pas plus que nous, va, mon pauvre Faraud!
—L'humiliation que j'éprouve me tue!
—Oh! c'est trop fort. Désespéré, oui; mais humilié, pourquoi?
—Pourquoi, Messieurs? parce que je vois les autres novices des aspirans de la division aller à terre, et que je n'y vais pas comme eux.
—Aller à terre! et que vont-ils faire à terre, tes novices?
—Ils vont y faire la provision.
—La provision! et avec quoi? Ils ne sont pas, je pense, plus en fonds que toi. Les espèces manquent depuis long-temps dans tous les goussets d'aspirans.
—Quand je dis qu'ils vont à terre faire la provision, je veux dire qu'ils vont à terre faire semblant d'acheter quelque chose pour l'honneur du corps et la dignité de la gamelle.
—Et comment font-ils semblant, ces gens-là, d'acheter quelque chose avec rien?
—Je me charge, si vous le voulez bien, messieurs, de vous apprendre la manière dont mes confrères s'y prennent. Si, en vous cotisant entre vous, on pouvait seulement me composer, chaque jour, un fonds de cinq à six sous, je me ferais bon d'aller tous les matins au marché, dans la poste-aux-choux K, et de revenir à bord avec un panier assez gentiment garni de légumes à bon marché; et, au moins, cela aurait l'air de quelque chose, et je n'entendrais plus dire à tous les malins de l'équipage, quand je passe à vide auprès d'eux: «Dis donc, Faraud, les aspirans doubleront-ils bientôt le Cap-Fayot? est-ce que la rafale bat toujours en côte, mon fiston?» Je n'y peux plus tenir. J'aimerais mieux être tué sur le coup que de mourir de honte à petit feu, comme je le fais depuis trois mois.»
Tout ému de la harangue de Faraud, le chef de gamelle, qui, plus que tous ses autres camarades, sent la peine secrète de son cuisinier, s'écrie: «Il a raison!
—Mes amis, reprend avec vivacité l'un des aspirans, il est nécessaire, urgent, pour la réputation dont jouissait notre table, de soutenir l'opinion qu'on a encore de l'ordre et des convenances qui régnaient dans notre gamelle. Nous sommes rafalés, il est vrai; mais un temps meilleur viendra, et si jusque là nous pouvons cacher, sous des apparences d'aisance, le dénuement dont nous souffrons, croyez bien que ce ne sera pas en vain que nous aurons fait un sacrifice au décorum du grade et à la dignité de notre corps. Moi, je donne cinq centimes de ma poche chaque jour, pour que Faraud puisse faire semblant d'aller à la provision.»
Cet exemple entraîna la majorité, et tous les assistans s'écrièrent: «Donnons chacun un sou de notre poche pour que Faraud se rende chaque matin au marché.»
Le lendemain de l'adoption de cette mesure, Faraud se leva avec l'aube naissante, de crainte de manquer la poste-aux-choux qui ne partait pourtant qu'à cinq heures. Il ne se sentait pas d'aise en se rendant à terre le panier sous le bras et dix sous dans la poche. Il allait donc, après trois mois d'exil, reparaître au milieu de ce marché où tant de fois il s'était vu sollicité par toutes les marchandes de légumes et les crieurs de poisson! La sensation produite par sa réapparition fut générale; mais, hélas! le pauvre novice eut bientôt dépensé ses cinquante centimes.
Pendant plusieurs jours néanmoins on le vit revenir à bord non-seulement avec quelques carottes, un chou et un paquet de radis, mais encore avec un poulet, une tranche de saumon ou une côtelette. Puis, après avoir soumis ses provisions au rapide examen du chef de gamelle, Faraud allait dans la cuisine préparer son dîner pour l'offrir le plus tôt possible à l'avide appétit de ses maîtres.
Etonnés, à la fin, de voir figurer sur leur table des morceaux que le peu d'argent qu'ils donnaient à leur novice ne lui permettait pas d'acheter, ceux-ci voulurent avoir une explication catégorique sur la singularité d'un fait qu'ils ne pouvaient concevoir.
«Comment fais-tu, demanda le chef de gamelle à son novice, pour nous rapporter chaque jour un tas de choses que tu ne peux pas bien évidemment payer avec les dix ou douze sous que nous te donnons?
—Allez toujours, messieurs; mangez cela en attendant mieux. Le reste est mon secret.
—C'est justement ton secret que nous voulons connaître. Il doit être beau! Voilà, par exemple, ce petit poulet que tu nous as servi aujourd'hui....
—Eh bien! ce petit poulet n'était-il pas bon? Il n'en est pas seulement resté un os!
—Je le crois bien, à douze! Tu nous donnes, pour toute la table, des choses qui seraient tout au plus suffisantes pour deux ou trois personnes.
—Que voulez-vous? quand on ne peut pas faire mieux!
—Mais encore, comment fais-tu pour te procurer ces objets que l'on croirait le fruit d'une maraude plutôt que....
—Allons, je vois bien qu'il faut que je vous dise comment je m'y prends.
—Voyons, parle.
—Rien n'est plus facile à vous expliquer. Quand les femmes du marché, à qui j'avais l'habitude d'acheter mes provisions dans le bon temps, me voient passer sur lest devant elles, le panier sous le bras, elles me crient toutes:
«Eh bien! mon pauvre Faraud, vous ne nous prenez donc rien aujourd'hui?» Moi je leur réponds du mieux que je peux: «Non, pas aujourd'hui, la mère Pignon ou la mère Mariette,» c'est selon. Mais ces braves femmes, qui devinent mon embarras et qui ne veulent pas me faire honte, me disent alors: «Allons, tenez, prenez ce petit poulet, prenez ces deux artichauts, ce morceau de saumon; vous nous paierez plus tard, et quand vous pourrez.» C'est du crédit qu'elles font à une ancienne pratique. Voilà tout mon secret, messieurs, et je vous l'aurais dit plus tôt si je n'avais pas craint de recevoir un poil de votre part.»
Cette explication parut suffire; mais il fut ordonné expressément à Faraud de ne pas se laisser aller dorénavant aux offres trop généreuses de ses anciennes marchandes. Faraud n'en continua pas moins, malgré les remontrances de ses maîtres, à rapporter chaque jour à bord du butin dépareillé, comme il disait. Il aurait mieux aimé recevoir quotidiennement vingt à trente taloches, que de renoncer à faire aller sa cuisine.
On avait depuis long-temps cessé de le tracasser sur son étrange monomanie de fricoter, lorsqu'un beau matin un des aspirans de corvée de la Topaze, en montant paisiblement la grande rue de Brest, entendit crier au voleur! au voleur! Des marchands de légumes et de volailles, des archers de ville, poursuivaient à outrance un petit marin qui leur échappait à toutes jambes, un canard d'une main et un chou-fleur de l'autre. L'aspirant se met en devoir de barrer le chemin au fugitif qui court vers lui. Mais quelle est sa surprise, lorsque, dans l'individu qu'il va pour saisir au collet, il reconnaît Faraud! Un ventru aurait reculé; un Brutus aurait même peut-être balancé. Mais un aspirant de marine! L'aspirant, d'une main vigoureuse, arrête son novice. Les hommes qui poursuivent celui-ci, accourent tout essoufflés pour l'accuser d'avoir volé un canard et un chou-fleur. La foule arrive aussi, et le scandale va grossir avec elle. L'aspirant, après avoir entendu toutes les plaintes, ne trouve d'autre moyen d'apaiser les marchands et de renvoyer les archers de ville, qu'en fouillant dans sa poche et en jetant à l'avidité des plaignans une pièce de cinq francs, qu'il avait été assez heureux pour rencontrer ce jour-là dans son gousset.
Et voilà Faraud tout confus resté libre, son canard et son chou-fleur à la main, en face de son maître justement irrité!...
«C'est donc ainsi, misérable, que tu te procurais les provisions que tu nous faisais manger!
—Monsieur, je vous demande mille fois pardon de vous avoir trompés comme je l'ai fait jusqu'ici. Mais je puis vous assurer que jamais l'envie de voler quelque chose pour moi, ne me serait venue toute seule. C'est l'ambition de notre gamelle qui m'a perdu.
—Allons, marche devant moi! Je vais te conduire à bord, et une fois arrivé, tu verras comment on punit les voleurs.
—Ah! oui, monsieur, vous avez bien raison, je suis un gueux, un scélérat. J'ai escroqué, je ne m'en cache pas, bien des petites choses au marché. Mais au moins aujourd'hui le canard et le chou-fleur, que vous avez payés de votre poche, sont bien à moi, et vous me permettrez bien de les servir à table, avant de me faire corriger comme je le mérite.
—Marche devant moi, te dis-je, et plus vite que cela!»
Le pauvre Faraud, les yeux en pleurs et les provisions sous le bras, chemine piteusement escorté par son aspirant.
On arrive à la poste-aux-choux. On s'embarque pour retourner à bord du vaisseau; et à chaque coup d'aviron que donnent les canotiers, le malheureux novice des aspirans sent qu'il se rapproche du moment inévitable où la voix redoutée de ses maîtres l'accusera avec trop de justice d'avoir compromis l'honneur de la gamelle du poste. La contenance du coupable, dans l'embarcation, est loin d'être arrogante ou d'indiquer la résignation de son âme. Son air, au contraire, est pénétré, rêveur et presque suppliant. Le patron et les canotiers, qui ignorent encore l'aventure arrivée à Faraud, se demandent, de l'oeil, en le voyant ainsi affligé, ce qui peut lui être advenu de fâcheux. L'infortuné ne dit mot, et sa bouche ne s'entr'ouvre que pour laisser de temps à autre passer quelques soupirs, longs et sourds, qui le suffoqueraient s'il ne les exhalait pas à la dérobée. Il tient ses yeux confus attachés obstinément sur la surface de la mer qui coule, hélas! si rapidement le long du canot qui porte à bord de la Topaze le témoin impassible de sa faute, les remords de son coeur, et la crainte du châtiment que lui réserve le sort!...
Bientôt la lourde poste-aux-choux, qui, ce jour-là, semble avoir marché si vite, accoste le flanc de babord de la frégate. L'aspirant monte à bord: il faut bien que Faraud le suive, et il grimpe aussi, tenant toujours dans sa main tremblante le panier dans lequel barbote encore le canard fatal, et s'élève la tête panachée du chou-fleur accusateur.
On descend au poste des aspirans, dans ce faux-pont obscur où se trouve une longue table autour de laquelle l'aspirant arrivant de terre a bientôt rassemblé tous ses camarades, pour leur faire entendre une communication importante.
Les douze camarades, qui ne se sont pas fait prier pour se rassembler, examinent d'abord avec curiosité les provisions que contient le panier. L'un se confond en éloges sur la sagacité de Faraud, en tâtant avec une sorte de volupté gastronomique, les flancs dodus du canard qui crie entre ses doigts frémissans; l'autre agite, avec orgueil, le chou-fleur parfumé qu'il se propose déjà de manger à la sauce blanche, ou à l'huile et au vinaigre, si le beurre manque. Un mot du chef de gamelle vient mettre fin à cette scène, moitié plaisante et moitié sérieuse.
«Messieurs, dit-il en s'adressant à ses camarades avec un ton qui sent un peu la gravité d'une justice solennelle, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, une action infâme vient de m'être révélée. Les provisions que vous venez d'étaler sur notre table avec tant de complaisance attestent un fait qui portera l'affliction et l'indignation dans tous vos coeurs: elles ont été volées!
—Volées! s'écrièrent ensemble, comme avec une seule voix, tous les aspirans.
—Oui, volées, messieurs!
—Et par qui?
—Par le drôle que vous voyez là, et dont la contenance coupable attesterait seule le crime, si un témoin irrécusable ne l'avait pas déjà dénoncé à notre sévérité.»
Faraud, en effet, la casquette à la main et la tête baissée, se tenait morne et muet au bout de cette longue table qu'il avait si souvent et si ingénieusement recouverte de mets si vite avalés, de cette table théâtre passager de sa gloire fugitive, et qui, pour lui, va être transformée, dans une minute, en table de justice.
Le chef de gamelle raconte en peu de mots l'événement du matin. C'est un acte d'accusation qu'il dresse en parlant. Tous ceux qui l'écoutent, pénétrés de l'importance du délit, nomment par acclamation le chef de gamelle président de la commission qui doit prononcer sur le sort du prévenu. Il a déjà un accusateur, on lui donne des juges. Le plus gourmand des aspirans se constitue son défenseur officieux. On prend des plumes, de l'encre; on se procure un Code pénal, et tout ce qu'il faut, enfin, pour faire fusiller un homme, ou pour l'envoyer tout au moins aux galères.
Faraud est consterné.
Le rapporteur prend la parole. Il tonne, il éclate, il foudroie l'accusé, et l'accusé sanglote. Le défenseur, qui a eu le temps de préparer sa plaidoirie en rongeant une galette de biscuit, se lance et s'épanouit dans un brillant exorde: il repousse l'accusation avec l'éloquence du coeur, et un peu aussi avec l'éloquence de l'estomac. Le ministère public réplique au défenseur: le défenseur répond au ministère public. Les petits mousses qui composent l'assistance de la salle d'audience se réjouissent en qualité d'ennemis naturels de Faraud, leur supérieur, en prévoyant la condamnation de celui qui si souvent s'est permis de stimuler vigoureusement leur paresse, ou de punir, à coups de martinet, leurs trop fréquentes étourderies.
L'affaire est entendue. Le conseil, après avoir essuyé un déluge de paroles, se trouve suffisamment éclairé pour rendre un jugement impartial. Les juges se retirent dans un coin du faux-pont, qui leur servira de chambre de délibération. A peine nos Minos se sont-ils dit trois ou quatre mots à l'oreille, qu'on les voit revenir à leur place. Le président se lève, et d'une voix ferme et solennelle, il prononce l'arrêt suivant au milieu du plus profond silence:
«La commission militaire instituée à bord de la frégate de S. M. la Topaze, en vertu du droit qu'elle tient de la justice, après avoir ouï l'accusé Faraud dans sa défense et le rapporteur du conseil de guerre dans son accusation, a reconnu que le prévenu Faraud a bien évidemment commis un vol que rien ne saurait justifier, et dont la nature est telle, qu'il pouvait compromettre, sans une circonstance indépendante de la volonté de l'accusé, l'honneur de la gamelle des aspirans de cette frégate;
«En conséquence, ladite commission condamne Jean-Julien Faraud à sept jours de fer et à ne plus aller à la provision à terre.»
Ici, redoublement de sanglots du condamné, et redoublement de joie chez les petits mousses qui viennent d'entendre prononcer l'arrêt.
Le président impose silence à l'auditoire, et il reprend: «Mais attendu que le dit Faraud ne s'est livré que par un zèle excessif pour le bien de ses maîtres, une action coupable dont la gamelle des aspirans a été appelée involontairement à recueillir les fruits, les membres de la commission ont été d'avis de concilier à la fois ce qu'ils doivent à l'équité, et ce qu'ils doivent à l'indulgence que leur inspirent l'âge et les antécédens honorables du prévenu....»
L'auditoire prête en ce moment la plus vive attention aux paroles que va prononcer encore le président.
«En conséquence, la susdite gamelle sera tenue, dès les premiers fonds reçus pour traitement de table, d'acheter un habillement complet, en drap bleu ou noir, au novice Faraud, pour le récompenser du dévoûment absolu qui l'a conduit à immoler, en faveur de ses aspirans, jusqu'aux bons principes que ceux-ci s'étaient plu à lui inculquer;
«Condamne en outre la susdite gamelle aux frais du procès, et le canard ainsi que le chou-fleur, déposés sur le tribunal comme pièces de conviction, à être mangés dans les vingt-quatre heures, attendu que ces deux objets ont été dûment acquis par un des aspirans, au profit de la table, qui lui restituera ses avances en temps opportun.»
Il serait difficile de dire l'impression favorable avec laquelle fut accueilli ce jugement. Faraud surtout, l'heureux Faraud semble avoir perdu la raison par excès de satisfaction et de reconnaissance. Il se jette en pleurant sur les mains de son défenseur généreux, sur celles de l'impartial président, et même sur celles du rapporteur, qui a porté à regret, contre lui, une accusation que lui dictait bien plutôt l'équité que son coeur. Puis, après avoir bien pleuré d'attendrissement, le novice se rappelle ce qu'il doit à la justice: il s'élance dans la batterie; il va d'un pas ferme et résolu trouver le capitaine d'armes, pour le prier de le mettre aux fers: c'est Régulus venant reprendre ses chaînes dans les cachots de Carthage.
Il resta sept jours bien comptés aux fers, notre bon novice; mais à l'expiration de sa peine, le ciel permit ou voulut que trois mois de traitement fussent payés à la gamelle, et, quarante-huit heures après le traitement reçu, un habillement complet de drap bleu se dessinait sur la taille altière et droite du chef de cuisine des aspirans de la Topaze.
Un mois de bombance s'était à peine écoulé, qu'il ne restait déjà plus un sou au chef de gamelle. La frégate la Topaze partit heureusement pour aller croiser dans l'Océan. Il était plus que temps; car, malgré la leçon qu'il avait reçue, on ne sait pas ce qu'aurait pu faire encore le novice Faraud, dans un nouveau moment de rafale.
Mais dans ce vaste Océan qu'allait sillonner la Topaze, on rencontrait alors force bâtimens anglais de toutes les espèces et de toutes les dimensions, depuis le faible cutter, jusqu'au terrible vaisseau à trois ponts de 140 bouches à feu. La frégate fit d'abord plusieurs captures parmi les navires qui ne pouvaient lui résister. Mais, à force de chercher, elle finit par rencontrer un bâtiment en état de lui tenir tête.
Ce fut un beau matin à la pointe du jour qu'elle fit cette belle rencontre. Le soleil allait s'élever radieux sur les petites lames qui clapotaient paisiblement à l'horizon, lorsque la vigie du grand mât de perroquet cria: Navire!
«Où? demanda l'officier de quart.
—Sous le vent à nous, pas bien loin.»
Tout le monde le vit bientôt ce navire, de dessus le pont: il paraissait assez gros. La mer était superbe et la brise jolie: la journée, qui avait commencé par un beau soleil, devait se terminer par un combat, et le combat par....
On chassa le bâtiment aperçu en laissant arriver sur lui bonnettes hautes et basses.
Le bâtiment à vue, au lieu de prendre chasse, se mit tout bonnement en panne pour attendre l'événement.
En s'approchant l'un de l'autre, chacun des navires reconnut dans celui qui lui était opposé ni plus ni moins qu'une frégate.
La Topaze, ayant fait son branle-bas général de combat, hissa son large pavillon tricolore aux sons guerriers des tambours qui battaient déjà la charge dans sa batterie et sur ses gaillards.
L'autre frégate répondit à cette espèce de défi en hissant aussi son pavillon. Mais ce pavillon était un long yatch anglais!
Après s'être aussi bien entendu, il n'y avait plus moyen d'entrer en pourparlers: il fallait en venir aux beaux et bons coups de canon. A terre, deux adversaires, flanqués de leurs témoins, peuvent bien s'arranger sur le champ de bataille et aller déjeûner à la suite des explications. Mais en mer, les duels entre deux navires n'admettent pas la ressource des protocoles: on se tape d'abord, et l'on s'arrange après, si l'on peut.
Par bonheur pour la frégate française, elle avait du 18 en batterie, et 350 hommes d'équipage.
Par malheur pour la frégate anglaise, elle n'avait que des canons de 12, et 200 et quelques hommes, tout compris.
Cette infériorité de force et d'équipage ne l'empêcha pas d'accepter le combat que la Topaze lui présentait avec obstination, et qu'il était devenu d'ailleurs trop tard pour elle de refuser.
On entra en matière des deux côtés, en lâchant, à demi-portée de canon, des volées entières qu'enveloppa bientôt la fumée qui s'étendit sur le champ de bataille des deux combattans. Tristes combats que ceux que se livrent dans la plus affreuse solitude deux équipages au sein de l'immensité des mers! Là, pas de spectateurs pour redoubler l'émulation des braves, pas d'ambulances pour recevoir les blessés, pas un écho qui répète, pour la patrie que l'on défend, le fracas de l'artillerie, les cris de victoire, les derniers soupirs des mourans!... C'est partout du péril sans illusion, de la gloire presque sans espoir et sans couronne.... Oh! qu'il faut de courage pour se battre jusqu'au dernier souffle sans être vu, et quelquefois sans perspective de se sauver!
La Topaze, en tirant, en manoeuvrant, en revirant de bord pendant une heure ou deux pour battre avec avantage l'ennemi qui tirait, qui manoeuvrait, qui revirait de bord aussi vite qu'elle, s'aperçut que, malgré la supériorité de son calibre, elle pourrait encore combattre fort long-temps avant de parvenir à réduire son adversaire.
Les équipages français aiment, une fois lancés dans le danger, les choses qui finissent vite d'une manière ou d'autre. Les longues canonnades, qui vont assez bien au flegmatique courage des Anglais, conviennent assez peu à la bouillante vivacité de nos matelots, une fois que le salpêtre de la poudre a communiqué son ardeur au salpêtre de leur caractère. Le commandant français connaissait le faible de sa nation et de son équipage. Après avoir donné à ses gens le temps de s'ennuyer à faire le coup de canon, il saisit le moment opportun de leur accorder l'abordage, comme quelque chose de propre à les affriander vers la fin du lourd repas qui les avait un peu fatigués. Ce mot magique, à l'abordage, ranima, enleva tous les courages affaissés. Un coup de gouvernail donné à propos, et une manoeuvre décisive exécutée avec la promptitude de l'éclair, logent le boute-hors de beaupré de la Topaze dans la hanche de la Blanche. Car la frégate anglaise s'appelait la Blanche: on ne connut son nom qu'en l'abordant par l'arrière, pour y voir de plus près.
Je ne décrirai pas ici toute l'horreur du choc des deux navires ennemis et des équipages. Tout le monde en littérature a déjà raconté ce qu'était un abordage en mer. L'abordage même est devenu le pont-aux-ânes des romanciers maritimes, comme autrefois, depuis la tempête si classiquement essuyée par Énée, la tempête devint le pont-aux-ânes de tous les poètes. Je ne m'en mêlerai plus.
Mais avant l'accouplement terrible des deux frégates, un novice, à la mine encore toute barbouillée de suie et de fumée, s'était placé à l'une des pièces de l'avant de la batterie, près de la cuisine des aspirans. Ce novice-là c'était Faraud, le novice Faraud que nous avons un peu oublié. Dans les jours de combat, Faraud se trouvait être servant du dernier canon de 18 de la batterie. Quelle métamorphose pour un cuisinier! quitter la batterie de cuisine pour servir une pièce dans la batterie d'une frégate!
Deux ou trois minutes avant l'abordage, Faraud avait quitté sa pièce pour sauter sur le pont. Un sabre tout rouillé était tombé sous sa main calleuse. Le passage pour se jeter à bord de l'ennemi est étroit et périlleux; mais Faraud est leste et téméraire. Un de ses aspirans, n'écoutant que son courage; s'élance un des premiers: c'est son chef de gamelle; Faraud le suit par habitude, par zèle, comme s'il allait à la provision. Le voilà donc à bord de l'anglais. On se hache là comme chair à pâté. Tant mieux, c'est son métier; il s'y connaît, il hache aussi. Au bout d'un quart-d'heure de carnage, le nombre l'emporte, et quoique les Anglais se battent bien, ils sont écrasés par ceux qui se battent aussi bien qu'eux et qui sont plus forts. La victoire reste à l'équipage de la Topaze. On bat le roulement: le feu cesse; le massacre est suspendu, et Faraud revient à bord de sa frégate avec un coup de sabre sur la figure et un rayon de gloire sur le front.
Le commandant, qui a tout vu au sein de la confusion générale, le commandant, qui a tout fait faire et à qui aucun détail n'est échappé, ordonne au maître d'équipage de donner un coup de sifflet de silence....
Tout le monde se tait, même les blessés qui crient de douleur.
Le commandant prend la parole pour féliciter en quelques mots rapides et énergiques l'équipage qui s'est si bien conduit. Puis il proclame que le novice Faraud s'est montré dans la mêlée un des plus intrépides parmi 350 braves.
Le héros reçoit avec autant de surprise que de modestie le compliment solennel dont il est encore plus étourdi que de son coup de sabre sur la joue, puis il se rend au poste du chirurgien pour se faire appliquer un emplâtre sur le visage, à seule fin, dit-il, d'aller faire bien vite le dîner de ses pauvres maîtres, qui doivent avoir bien bon appétit après s'être si bien peignés.
Pendant le temps que Faraud emploie à faire cuire dix ou douze rations de boeuf salé, on coule la frégate anglaise, trop endommagée dans le combat et par le choc de l'abordage, pour pouvoir tenir long-temps à flot. C'est ainsi qu'en temps de guerre, des hommes qui quelquefois n'ont pas le sou en poche, envoient, pour le bien du service, des millions au fond de l'eau.
Les aspirans, après avoir satisfait noblement à tous les devoirs du service pendant l'action, viennent, midi sonnant, se réunir joyeusement autour de la table sur laquelle le chef de gamelle a fait servir un déjeuner improvisé. Tous les jeunes convives, en se revoyant remplis de gaîté et d'appétit, se félicitent de se retrouver aussi bien portans, aussi dispos, à la suite d'une affaire dans laquelle chacun d'eux ne s'est pas épargné. Ils s'embrassent, ils se complimentent, ils se racontent les détails particuliers qu'ils ont pu recueillir sur les incidens qu'ils ont été à portée d'observer dans la partie du navire où ils étaient placés. Tout s'est passé à merveille dans le combat. On nomme les morts; on s'apitoie sur le sort des blessés. On accorde un regret à l'un, une louange à l'autre. La conversation va grand train; les langues s'animent, les têtes s'exaltent. Une voix nasale au milieu de tout ce tumulte, se fait entendre et domine le bruit de tous les entretiens: c'est la voix de Faraud qui, en arrivant avec un grand plat sur lequel fume un gros morceau de salaison, annonce à ces messieurs que le déjeûner est servi.
Cet avertissement, attendu avec une certaine impatience, rétablit pour un instant le silence dans le poste des aspirans. On se met à table, comme s'il s'agissait de faire un bon repas.
Le chef de gamelle, après s'être placé à l'une des extrémités du cordon formé par ses camarades assis par ordre d'ancienneté, se met en devoir de découper la pièce de boeuf, qui résiste long-temps sous le tranchant du large couteau dont il est armé; et tout en divisant les rations, il adresse à Faraud quelques mots que celui-ci écoute avec respect, sa main appliquée sur celle de ses joues qui a reçu provisoirement l'emplâtre destiné à couvrir sa blessure.
«Eh bien! Faraud, on dit, mon ami, que tu t'es vaillamment comporté dans le combat.
—Mais on dit qu'oui, monsieur. Quant à moi, ce que je sais, c'est que j'ai fait mon possible. J'ai marché devant moi, en tapant le mieux que j'ai pu.... Que voulez-vous! on ne peut pas toujours se sauver et prendre chasse, comme je l'ai fait, vous savez bien, dans la grande rue de Brest.
—Qui te parle de ta grande rue de Brest? je te parle du combat, aujourd'hui.
—Vous, je sais bien, messieurs. Mais tout l'équipage n'était pas comme vous: à chaque instant j'entendais dire, tribord et babord, de moi, des choses qui ne m'allaient pas trop. J'ai voulu faire voir à quelques-uns du bord que je savais aussi bien aller de l'avant que battre en retraite. Et avec ça, un sabre d'abordage, c'est plus facile à manier dans la main, qu'un canard escroqué.
—C'est bien cela, mon ami; tu auras de l'avancement, va; et nous saurons reconnaître ton zèle pour nous et le courage que tu as montré dans le service.... Et ton coup de sabre, qu'en dis-tu? te fait-il beaucoup souffrir?
—Mais, monsieur, je dis que pour celui-là, je ne l'ai pas volé, comme le canard et le chou-fleur.
—Ah ça! en finiras-tu avec ton maudit canard, qui commence à m'ennuyer à la fin? Qui te parle de voler et de battre en retraite? Ta conduite a tout expié depuis long-temps, et ta blessure suffit pour effacer le souvenir d'une bagatelle que personne, du reste, n'est en droit de te reprocher, maintenant surtout.... Messieurs, j'ai conçu un projet pour lequel je demanderai votre approbation et même votre coopération. Le commandant a fait solennellement l'éloge de la conduite de notre novice. Il paraît être des mieux disposés en sa faveur; croyez-vous que si nous saisissions ce moment opportun pour demander de l'avancement pour Faraud, nous ferions mal?
—Non, au contraire, nous ferions très-bien. Allons en corps demander de l'avancement pour Faraud.
—Oui, mes amis, mais après que nous aurons fini de déjeûner. Je n'ai pas encore mangé mon morceau de fromage, dit un des aspirans.
—A propos de fromage: dis donc, chef de gamelle, s'il était possible d'avoir, avec un bon à la cambuse, une demi-livre de tête de maure de plus? Ce n'est pas tous les jours fête, et après cinq heures de combat, c'est bien la moindre chose qu'on obtienne un petit supplément.
—Vous avez raison, mes amis; le commis aux vivres est bon enfant: je vais lui faire un bon pour une livre, afin d'obtenir, au moins, la demi-livre de tête-de-maure.... (Le chef de gamelle écrit....)
«Tiens, Faraud, va-t'en à la cambuse porter ce bon, et tâche de nous ramener quelque chose, car ils crèvent encore tous de faim....
—Oui, monsieur. Attendez un instant, je reviens à la minute. L'équipage se priverait plutôt de sa ration que de vous laisser manquer de quelque chose, car c'est vous autres, mes aspirans, qui nous avez montré, à tous, le chemin pour aller à bord de la frégate anglaise.... Excusez, messieurs; mais voyez-vous, c'est que je suis si content aujourd'hui....
—C'est bon; cours en double, et reviens avec ton fromage. La sensibilité aura son tour une autre fois que nous serons moins pressés.»
Quand le demi-pain de fromage eut été dévoré, et cela fut fait vite, les aspirans, fidèles à leur promesse, se rendirent collectivement auprès de leur commandant, pour demander de l'avancement en faveur de leur novice. La chose était déjà faite, et Faraud, le soir de ce beau jour, prépara le maigre souper de ses maîtres, en qualité de matelot à vingt et un francs par mois. C'était le nouveau grade auquel il venait d'être promu pour sa belle action et son coup de sabre.
Une distinction aussi flatteuse, un avancement aussi subit étaient bien faits pour exciter un zèle nouveau chez celui qui venait d'être l'objet de tant de marques de bienveillance. Pendant tout le reste de la croisière, Faraud continua à mériter de plus en plus l'attachement que déjà lui avaient voué ses jeunes maîtres. Ceux-ci, croyant même avoir fait trop peu pour récompenser un dévoûment aussi long et aussi inaltérable, résolurent de prélever, une fois arrivés à terre, une certaine somme sur les fonds à venir de la gamelle, pour procurer à leur novice les moyens nécessaires d'acquérir la petite instruction qui pourrait le mettre à même de s'élever un jour au-dessus de la classe des simples matelots.
L'heureux Faraud ne savait que se trouver confondu de tant de témoignages d'intérêt et de sollicitude.
La Topaze revint enfin à Brest, après plusieurs mois de victorieuse et de productive campagne. En arrivant en quarantaine, car c'est toujours par des quarantaines ou l'hôpital que se terminent, pour les marins, les plus glorieuses croisières, le commandant s'empressa de signaler, en style énergique et pressant, au ministre de la marine, les officiers et les matelots qui s'étaient le plus distingués pendant le voyage.
Les récompenses avaient du prix alors, parce qu'elles avaient un motif, et qu'un mérite reconnu les justifiait presque toujours; et quoique l'on touchât d'assez près à la fin du règne de Napoléon, les croix d'honneur ne pleuvaient pas aussi fort qu'aujourd'hui. Cependant alors nous étions en guerre, et aujourd'hui nous sommes en paix. Mais revenons à notre affaire et au seul fait dont nous ayons encore à nous occuper.
Quinze étoiles de la Légion-d'Honneur arrivèrent, courrier pour courrier, pour être réparties entre les plus braves des braves de la frégate la Topaze. La plus stricte impartialité devait présider à la distribution de ces nobles récompenses.... L'opinion publique, qui existe à bord d'un vaisseau aussi bien que dans le plus grand des royaumes de la terre, avait déjà prononcé ... le matelot Faraud fut nommé membre de la Légion-d'Honneur, et voilà le cuisinier des aspirans devenu chevalier!
Dites à présent, contempteurs d'un temps que vous n'avez pas connu ou que vous n'avez pas bien vu, dites-nous qu'alors tout se donnait aussi à l'intrigue et à la servilité!
Les aspirans de la frégate, en apprenant l'illustration subite de leur novice, comprirent assez tous les devoirs que leur imposaient les convenances, pour prendre une résolution qui pût s'accorder avec le rang auquel venait d'être élevé Faraud. Ils ne voulurent plus souffrir que celui-ci continuât à fricoter pour eux. Mais Faraud, plus attaché à son ancien métier que séduit par la grandeur de son nouvel état, s'obstina à vouloir encore cuisiner pour le compte de ses chers aspirans. Un grand débat s'émut à ce sujet. A la délicatesse des scrupules de ses maîtres, à la sagesse de leurs remontrances, le serviteur zélé opposait l'irrésistibilité de ses goûts, la considération qu'on devait à l'ancienneté de ses services. Le combat fut long et opiniâtre; la voix impérieuse du devoir militaire fut obligée de se faire entendre pour mettre fin à cette querelle de procédés et de sacrifices. Le commandant ordonna à Faraud de quitter le poste des aspirans, pour prendre rang à un plat de matelots à vingt et un.
Fatale élévation, décevant honneur, qui venaient de condamner Faraud à abandonner une profession, au prix de laquelle tous les honneurs du monde et leur vain éclat n'étaient rien pour lui! Pourquoi, se disait-il souvent, ai-je été chercher, le sabre à la main, à bord de la frégate anglaise, cette diable de croix qui me force de renoncer au métier que je faisais depuis si long-temps? La belle avance à présent! N'aurais-je pas cent fois mieux fait de rester tranquillement dans ma cuisine? c'était là le vrai poste où je devais mourir. L'ambition, que je n'aurais jamais dû avoir, m'a perdu. Oh! que si je pouvais remettre cette croix d'honneur à qui me l'a donnée, je quitterais bientôt tout ce bataclan, pour le plaisir seulement de faire cuire encore une bonne grillade pour ces messieurs!... Mais il n'y a plus moyen: un autre m'a remplacé dans mes fonctions, et me voilà condamné au matelotage pour le restant de mes jours!
Que de fois, cédant à la tentation qui le tourmentait jour et nuit, on vit l'infortuné se glisser à l'improviste dans la bien-aimée cuisine qui lui était interdite! Avec quelle volupté il s'empressait alors de jeter une poignée de sel dans la chaudière de ses aspirans, de fourrer un morceau de bois dans le feu qu'il accusait son successeur de ne pas faire assez pétiller! Puis, après avoir ainsi contribué clandestinement à faire bouillir sa chère marmite, il se sentait plus content de lui-même et moins fatigué du poids de son insupportable dignité.
Une chose bien douce venait encore le consoler un peu du triste veuvage auquel la fortune l'avait condamné. Ses jeunes maîtres, en le perdant, lui avaient conservé toute leur ancienne bienveillance. Jamais un grand dîner ne se donnait au poste des aspirans, sans que Faraud ne fût invité à jeter un coup d'oeil sur les préparatifs du festin. Avec ses conseils tout allait bien. Sans son approbation tout aurait paru aller mal. C'était un vieil ami de la maison, sans lequel rien n'aurait été bon, avant qu'il y eût mis le doigt. Faraud, malgré sa réclusion forcée dans son nouveau grade, n'avait jamais cessé, au reste, d'être commensal du poste. Il partageait, avec le personnel des serviteurs des aspirans, tous les rares débris des repas ordinaires ou extraordinaires. Outre ces petites douceurs, il recevait encore, pour les bons offices qu'il rendait à ses ex-patrons, les vieilles paires de bottes, les vieux habits que ceux-ci ne pouvaient plus porter. Des cadeaux fastueux, faits à Faraud par d'autres mains que celles des aspirans, auraient révolté sa dignité; mais venant d'eux, tout lui semblait acceptable et presque sacré.
Tant de dévoûment devait un jour recevoir son prix, obtenir sa couronne, et cette couronne fut celle du martyre.
Dans une rixe sanglante, au milieu de laquelle un de ses maîtres d'autrefois s'était vu forcé de mettre le sabre à la main pour résister à l'attaque de plusieurs matelots furieux, Faraud, n'écoutant que l'instinct de toute sa vie, se précipita au-devant du coup qui menaçait un de ses aspirans. Le coup destiné au jeune officier alla frapper la victime qui s'immolait pour lui. Le malheureux succomba quelques heures après que son généreux sang eut éteint l'ardeur des révoltés, et en expirant sur un lit d'hôpital, il fit entendre, avec l'accent d'une âme satisfaite, ces mots touchans, que le corps des aspirans n'oubliera jamais: Je meurs content: j'ai sauvé l'un d'eux!