Sur l'horizon immense qu'enflamme l'aube naissante, deux voiles se dessinent en effet, séparées l'une de l'autre par une grande distance... Sur laquelle faudra-t-il courir d'abord?—Sur la plus grosse!—Mais laquelle est la plus grosse?—Tous les yeux se portent tantôt vers celui des navires qui se montre dans le Sud, tantôt sur celui qui reste au Sud-Ouest. On les observe avec attention, on compare leur grosseur: la brise est faible, mais l'Albatros est couvert de voiles; il a rentré ses embarcations, il a même réparé autant que possible le désordre qu'ont laissé sur son pont les travaux rapides de la nuit. Quelques pots de peinture restent cependant entre les caronades; le grand mât de hune dépassé n'est pas encore bien saisi dans la drôme; mais cette petite confusion intérieure ne nuit pas à la marche du navire. L'Albatros cingle sur le bâtiment aperçu qui lui a paru le plus fort, et il l'approche avec d'autant plus de facilité, que les deux navires en vue cherchent plutôt à se rallier qu'à prendre chasse et à continuer leur route. Un peu de brise se fait, de cette brise capricieuse qui le le matin verdit par chaudes bouffées les mers d'azur des tropiques. Les voiles larges de l'Albatros, gonflées et abandonnées tout-à-coup par le vent, qui semble se jouer avec elles, poussent le navire léger qu'elles dominent, sur le plus gros bâtiment. Nous tombons dessus, nous tombons dessus et rudement, disent les corsaires en se frottant les mains et en se promenant d'un pas cadencé de l'arrière à l'avant. C'est un trois-mâts! Le second bâtiment à vue a dirigé sa route sur le point où tend l'Albatros. Il veut peut-être porter du secours au trois-mâts. Mais quel est ce second navire?... Un brick, rien qu'un brick, et il est encore à une bonne lieue de l'endroit où l'affaire va se décider.
Vous avez demandé à courir sur le plus gros, fait Rodriguez à son équipage. Eh bien, le voilà! Branle-bas général de combat; mais pas de coups de canon, ni de coups de fusil, mes garçons. C'est un branle-bas de combat à l'arme blanche que je vous commande.
Le trois-mâts n'était plus qu'à une portée de pistolet du pirate. Il ne hissa son pavillon anglais que pour l'amener aussitôt pour l'Albatros, dès qu'il vit sur l'avant de son redoutable ennemi, un forban élever, du milieu d'un groupe d'horribles matelots, un petit pavillon rouge. Ce signal, si mystérieux et si expressif, en dit plus au capitaine anglais, que ne l'aurait fait une bordée à bout portant. L'Albatros élonge sa prise, et jette à bord du navire capturé cent hommes armés jusqu'aux dents, cent hommes commandés par Gouffier, à qui Rodriguez a confié des ordres que le docile second a juré d'exécuter, en donnant une poignée de main à son intrépide capitaine.
Le corsaire se sépare du navire anglais. C'est sur le brick qui s'avance qu'il pousse sa bordée, non pour engager l'affaire avec lui, mais pour l'observer, mais pour l'attirer dans le piége, et pour prendre chasse devant lui, afin de le conduire près de la prise qui vient d'être amarinée.
Pour qui saurait peindre ces mouvements si rapides, si intelligents et si subtils de ces navires qui, au moment décisif du combat, cherchent à se tromper, à s'éviter ou à se faire poursuivre pour tomber d'une manière plus sûre et plus terrible l'un sur l'autre, il y aurait un beau tableau à faire en voyant nos trois bâtiments dans la position que nous venons d'indiquer. Mais quel talent pourrait rendre ces choses imposantes, que l'on ne voit bien, que l'on ne sait bien que lorsque la réalité est sous les yeux, que lorsque votre coeur palpite à l'idée du carnage qui s'apprête sur ces flots que vous entendez clapoter, sur ces navires qui manoeuvrent chargés de leurs équipages, disposés à faire feu! Là est le trois-mâts qui vient d'être enlevé par cent hommes du corsaire... A quelque distance de lui est l'Albatros, qui fait semblant de prendre chasse devant le brick, qui s'avance pour secourir le trois-mâts enlevé.... Le brick court toutes voiles dehors, pour ranger la prise et cingler ensuite sur le corsaire, qu'il veut prendre, qu'il veut punir de sa témérité... Il est bientôt près de la prise, à portée de voix d'elle. Il peut la héler, la reprendre... Mais quelle scène se passe à bord de ce dernier navire?...
Les cent forbans qui s'en sont rendus maîtres, voyant approcher le brick, forcent le capitaine et les matelots anglais devenus leurs prisonniers, à faire, à dire ce qu'ils veulent que ceux-ci fassent et disent pour tromper le commandant du brick. Le capitaine et les matelots prisonniers ne savent qu'obéir aux ordres que les pirates leur intiment le pistolet ou le poignard sur la gorge. C'est ainsi que le malheureux capitaine anglais crie au brick qui l'approche: Commandant, sauvez-nous, les pirates veulent nous tuer! Abordez-nous, abordez-nous avant de courir sur le corsaire! Tous les marins prisonniers répètent en criant: Sauvez-nous! sauvez-nous! ce que les forbans ont ordonné à leur chef de crier. Et comment auraient-ils hésité à obéir à leurs vainqueurs, quand, pour leur arracher ce cri trompeur, les forbans, cachés par les bastingages et se traînant à quatre pattes vers eux, les menacent de leur faire sauter la tête pour peu qu'ils se refusent à implorer le secours du brick de guerre!
Le commandant du brick ne balance plus. Au lieu de s'obstiner à poursuivre l'Albatros, il élonge d'abord le trois-mâts, sur le pont duquel il a l'intention de jeter quelques hommes pour contenir les forbans qui veulent égorger ses compatriotes. Mais à peine a-t-il abordé la prise, que les cent pirates se dressent, se hérissent sur les bastingages auprès desquels ils s'étaient cachés. Les Anglais, surpris par cette terrible apparition, se défendent. Ils étaient préparés au combat, mais pas à cet abordage subit. Les sabres se croisent, les poignards, les haches, les piques frappent avec fureur. Le canon ne peut rien dans cette mêlée de deux équipages qui se massacrent bord à bord. Les coups de fusil et de pistolet se font seuls entendre, et dominent les hurlements de rage des combattants, les cris de douleur des blessés. Les corsaires qui ont surpris les Anglais du brick obtiennent d'abord l'avantage; mais au bout de quelques minutes ils éprouvent une résistance que leurs efforts désespérés ne peuvent vaincre encore. Ils redoublent d'efforts, certains d'être secourus bientôt par l'Albatros; les Anglais redoublent de résolution, sûrs qu'ils sont que le corsaire les anéantira s'ils ne réussissent pas à s'emparer de la prise avant l'arrivée des pirates. Ils cherchent en vain à écarter leur brick du trois-mâts, pour réduire par le canon, une fois débordés, le navire qu'ils n'ont plus l'espoir de réduire par l'abordage. Mais ils ont affaire à des ennemis qui n'abandonnent pas ainsi la partie, et qui ont eu soin d'amarrer le brick au trois-mâts, de manière à rendre impossible la séparation prompte des deux bâtiments. Le combat se prolongera long-temps encore.
Mais l'Albatros que fait-il en voyant l'abordage engagé entre sa prise et son ennemi! Chassé d'abord par le brick anglais, il a reviré de bord du moment où celui-ci a renoncé à le poursuivre pour accoster le trois-mâts. De chassé qu'il était, il devient chasseur. Avec la brise qui enfle ses voiles, il ne pourra tarder de joindre le brick, qui se trouve avoir tombé dans le piége en abordant un navire chargé d'assaillants. Rodriguez, monté sur son bastingage, encourage ses gens à frapper sans pitié sur l'équipage anglais qu'ils vont atteindre, harassé déjà de l'attaque qu'il a eu à soutenir. Ses gens répondent par des cris de joie à son exhortation. La pluie tombe avec les gros nuages qui leur apportent la brise, et, pour mieux se disposer au combat, tous les hommes de l'Albatros se dépouillent de leurs vêtements: un pantalon et un bonnet rouge composent leur sauvage accoutrement. L'ondée mouille leurs larges épaules et leurs corps velus. Ils rient à la veille de se baigner dans le sang, de prendre à si bon compte, disent-ils, un bain de santé. Quelques objets dont on s'est servi pour le travail de la nuit encombrent encore le pont: on jette les échelles à l'eau, les pinceaux qui ont servi à barbouiller le navire. On va envoyer aussi par-dessus le bord quelques pots de peinture oubliés entre les caronades... Un instant! s'écrie l'un des matelots, il ne faut pas perdre ainsi le bien de l'armateur. Nous avons peinturé le navire cette nuit: peinturons aussi l'équipage, noir et blanc, comme l'Albatros; et aussitôt les mains du facétieux matelot se trempent dans la peinture, et il se barbouille de noir et de blanc depuis la ceinture jusqu'à la tête. Tous ses camarades l'imitent. Rodriguez sourit en voyant ses gens se rendre ainsi méconnaissables. Il pense même qu'il est bon, à tout événement, que personne, à bord de l'ennemi, ne puisse distinguer les traits des combattants. Lui-même se barbouille aussi la figure; il n'est pas jusqu'à Mosquita qui ne voie les doigts badins de officiers étendre sur son joli visage l'infecte peinture à l'huile qu'elle repousse avec dégoût. L'équipage à moitié ivre de l'Albatros offrait en ce moment l'aspect le plus terrible: c'est ainsi qu'il va à l'ennemi, armé de sabres et de poignards, et bien certain de pouvoir reconnaître dans la mêlée ceux qu'il faut frapper comme ennemis, et ceux qu'on doit épargner comme forbans.
Mais la brise, qui a redoublé avec le grain, s'affaiblit quand les nuages qui l'ont amener passent à l'horizon, du bord de dessous le vent. Un calme plat lui succède, et l'Albatros s'arrête immobile à une portée de fusil des deux navires, qui combattent toujours. Comment faire pour rejoindre le brick anglais? Mettre les canots à la mer, border des avirons qu'il faudra rentrer si le moindre souffle s'élève! Chaque gros nuage qui s'avance peut ramener le vent, et il en faudrait si peu! Rodriguez court de l'avant à l'arrière. Il offre sa main au souffle, qui semble venir tantôt à tribord, tantôt à babord. Le peneau de plume placé sur le bastingage de l'arrière paraît se soulever: la brise va venir, les voiles ne battent plus sur leurs mâts; elles s'enflent, mais un moment après elles retombent flasques sur leurs ralingues, là brise ne vient pas... Oh! qu'il donnerait quelque chose; de bon pour un souffle de vent qui lui permettrait de secourir les cent hommes qu'il entend combattre si près de lui! Oh! que pour dix années de sa vie, il voudrait pouvoir sauter à bord de l'ennemi!... Mais il fait en vain des voeux; il jure, il blasphème, et la brise, la brise ne s'élève pas... Il croit remarquer que le trois-mâts n'a plus de pavillon, et que l'on a cessé de se battre... Il ne se reconnaît plus; il accuse ses cent hommes d'être des lâches; il menace de les punir..... Son équipage voit avec consternation la fureur de son capitaine. Bordons nos avirons de galère, bordons nos avirons! s'écrient les matelots. On saute sur les avirons; tout le monde se range à nager; mais au moment où la pelle des rames va labourer la mer, le vent souffle, frémit dans les voiles: l'Albatros est emporté par la brise. L'équipage quitte la nage pour sauter sur l'avant; les grappins sont parés. On vire de bord vent-arrière, après avoir dépassé le brick, pour l'aborder de long en large et le serrer entre la prise et le corsaire. L'Albatros accoste enfin son ennemi, et, en passant à le ranger, Rodriguez lit sur l'arrière du brick le nom du navire qui a promis de l'amariner. La Baleine! A ce nom, son équipage ne se sent pas de joie. La Baleine! c'est la Baleine, capitaine, crient tous les matelots.—Oui. mes amis, c'est la Baleine, leur répond Rodriguez, et l'Albatros mange le gras de la Baleine. A l'abordage, tout le monde, à l'abordage!
Ce commandement n'est que trop bien exécuté. Les forbans pleurent sur le pont de l'Anglais, qui résiste bravement, mais en vain, à cette terrible et seconde attaque. Ils frappent avec frénésie sur tout ce qu'ils rencontrent encore vivant à bord du brick, et les trois navires, amarrés ensemble, n'en forment plus qu'un. Le vent souffle dans leurs voiles désorientées, et les pousse irrégulièrement sur les flots que le sang rougit autour d'eux. Rodriguez, le pistolet au poing, est sauté à bord de l'Anglais à la tête de ses gens; poursuivi, après avoir fait un carnage horrible, par cinq ou six matelots ennemis, il va recevoir un coup de sabre, lorsque Mosquita, qui voit le danger que court son amant, se précipite sur lui, et tombe sous le coup qui lui était destiné. Son amant, furieux, s'élance sur ceux qui l'ont poursuivi: quelques-uns de ses hommes volent à son secours. L'acharnement des corsaires se décuple, et bientôt ils restent maîtres du navire, dont ils ont haché les deux tiers de l'équipage....
Un moment d'affaissement suit cette victoire si chèrement achetée.
Une centaine de cadavres embarrassent les pieds des combattants, qui contemplent avec une atroce ivresse le carnage qu'ils ont fait. On relève les corsaires blessés, on les transporte à bord de l'Albatros. Rodriguez a déjà placé sa Mosquita toute sanglante dans sa cabine, et le chirurgien du navire assure que sa blessure, quoique grave, ne sera pas mortelle.
—Elle sera mortelle cependant cette blessure, répond Rodriguez.
—Et pour qui? demande le chirurgien.—Pour vous, capitaine?
—Non, pour eux! Et il montrait les Anglais.
Ce mot en dit assez, et le chirurgien devina qu'il était un arrêt de mort pour tous les ennemis qui avaient échappé à la fureur des corsaires.
Le brick anglais est donc réduit. L'Albatros, comme l'avait dit le capitaine Rodriguez, avant l'abordage, a mangé le gras de la Baleine. Il faut prendre connaissance de la nouvelle capture. Elle est belle! quelques canons, un équipage à moitié massacré, un navire fin voilier, mais à peu près écrasé par le choc du trois-mâts, qui le serrait à babord, et par le choc du corsaire, qui l'a accosté violemment par tribord. La prise marchande, le trois-mâts que l'Albatros a amariné le premier, produira mieux. Là, au moins, on trouvera quelques sacs de gourdes, un peu d'or dans la chambre du capitaine. Il faut voir les forbans, tout ensanglantés encore du combat dont ils viennent de sortir, fouillant partout: ils pillent ce qu'ils trouvent de précieux; ils s'enivrent du vin et du rum qu'ils puisent dans le fond des barriques, qu'ils enfoncent à coup de hache... Les officiers et les matelots anglais que le fer des forbans a épargnés, contemplent avec effroi, groupés dans un coin de l'arrière de leur malheureux navire, tous les pirates barbouillés de peinture noire et blanche, de sueur et de sang; ils frémissent en les voyant jeter à l'eau les cadavres des infortunés qui ont péri sous leurs coups. Quel sera le destin des prisonniers et des blessés, que l'on se met à peine en devoir de secourir? Quelques malheureux Anglais, écharpés dans le combat, implorent comme une faveur, qu'on les lance à la mer avec ceux de leurs camarades qui ont reçu la mort. Mais les forbans n'ont pas assez de pitié pour exaucer leurs voeux. Ils sourient à leurs cris de douleur, ils chantent quand les blessés les supplient. Rodriguez se promène, l'air sombre, les pieds nus, le pantalon retroussé jusqu'à la cheville; il se promène dans le sang, les bras croisés, et l'oeil distrait. Gouffier, son fidèle et digne second, est venu l'embrasser après la victoire. C'est lui qui commandait les cent hommes jetés sur la prise. Il n'a seulement pas reçu une égratignure, et de sa terrible main il se félicite d'avoir tué une demi-douzaine d'ennemis.
—Qu'allons-nous faire de ce reste? demande t-il à son capitaine, en regardant les prisonniers tremblants.
—Tu vas le savoir, répond Rodriguez, en abaissant le sourcil sur ses yeux irrités.... Ils ont frappé Mosquita, ma femme, d'un coup de sabre... Va me chercher le rôle d'équipage de ce trick...
—Il est dans ma chambre, s'écrie le commandant du navire, qui a survécu au carnage.
—C'est bien! Qu'on me l'apporte!
Le rôle est remis dans les mains de Rodriguez. Il appelle les noms; les hommes encore vivants lui répondent: Présents. Mais en parcourant ce registre, un nom le frappe, il s'arrête... Ce nom est celui d'un amiral qui se rendait en mission, sur la Baleine, pour traiter avec les Mexicains, au nom de son gouvernement.... Woodbridge! s'écrie Rodriguez, en lisant avec effroi ce mot dans la liste des passagers..... Woodbridge! cet amiral a-t-il été tué dans l'action? Existe-t-il encore? Voyons! où est-il? qu'on me réponde! Je donnerais tout mon sang pour qu'il vécût encore....
A ces mots pressés, à cette émotion si vive, on ne doute pas que le capitaine de l'Albatros ne porte le plus touchant intérêt à la conservation de l'amiral. Un vieillard, à la figure calme et noble, paraît: il est devant Rodriguez. Rodriguez jette sur lui des regards pénétrants et rapides. On ne sait quel sentiment peut l'agiter.... Il va parler, et la parole expire sur ses lèvres contractées... Un soupir, longtemps contenu dans son sein, s'en exhale avec force... Le vieillard attend, et Rodriguez l'examine encore de la tête aux pieds, sans pouvoir détacher de lui ses regards de feu.
—C'est donc vous que l'on appelle l'amiral Woodbridge?
—Oui, c'est moi, et je ne sais quel intérêt vous pouvez avoir à connaître mon nom.
—Vous l'apprendrez bientôt. C'est vous qui avez commandé une division qui croisait, pendant la guerre dernière, devant Ouessant?
—C'est moi!
—C'est donc vous, en ce cas, qui avez... qui avez quelquefois épargné de pauvres pêcheurs, que les cruelles lois de la guerre vous auraient permis de sacrifier impunément?...
—J'ai pu rendre des services à quelques infortunés dans ma longue carrière, mais ce n'est pas à vous qu'il appartient de m'en récompenser. —Oh si! si, vous vous trompez; c'est à moi, c'est bien à moi.... Mes enfants, jetez par-dessus le bord ceux de nos camarades qui ont vaillamment péri: inhumez-les avec les honneurs de la guerre et à la manière des forbans, comme nous: une poignée de main dans leur main glacée, un coup de pistolet dans leur tête endormie; mais frappez-les sur le front, en avant, afin que si on retrouve leurs cadavres, on sache qu'ils ont péri sans détourner les yeux. Après avoir rempli ce devoir, vous nettoierez le pont du brick: je ne veux pas voir une seule tache de sang sur ces bordages... On apprêtera la table ensuite, la table de la chambre du navire,... on la couvrira de tout ce qu'on pourra trouver à bord pour composer un repas splendide, s'il est possible... Mon intention est d'offrir à dîner à ces braves prisonniers et de me réconcilier avec eux avant de les quitter.
Les prisonniers, à ces mots, tressaillent de joie. Ils espèrent la vie. Chacun d'eux se rappelle que souvent on a vu des forbans se montrer aussi généreux après le carnage qu'ils avaient été cruels dans le combat. L'air élevé du capitaine pirate ne semble pas éloigner l'idée d'un acte de générosité et de clémence. Les infortunés!
Rodriguez, après avoir donné ses ordres à bord du brick, saute à bord de l'Albatros. Il se présente tout palpitant aux yeux affaiblis de sa maîtresse, sur la plaie de qui on a posé le premier appareil. Mosquita jette sur son amant des regards où se peignent à la fois la douleur, l'espoir et la satisfaction. Sa bouche décolorée murmure, malgré les recommandations du chirurgien, des mots que l'oreille de Rodriguez recueille avec distraction. Je t'ai sauvé la vie, lui dit-elle, c'est là ce que je demandais au ciel avec le plus de ferveur. Oh! que je serais heureuse de mourir pour toi!... Mais qu'as-tu donc, mon ami? que cherches-tu ainsi avec tant d'agitation?—Je ne puis tout t'expliquer encore, Mosquita. J'avais une soeur... Celui qui me l'a ravie, l'infâme capitaine anglais, je le tiens... Tu sais cette lettre signée de son nom odieux, jamais encore elle ne m'avait quitté... Avant le combat j'ai ôté ma veste; la lettre était dans ma poche, je la cherche!.. je la... Ah! que le hasard soit béni! tiens la voilà, la voilà, cette lettre!... Ils ont répandu ton sang les lâches... Ils vont payer cher chacune des gouttes de ce sang précieux.... Sois tranquille, dans une heure je serai près de toi, et tu auras été vengée, et le ravisseur de ma soeur aura expié son crime... Adieu. une heure de patience encore, ma Mosquita, ma bien-aimée...
Rodriguez, en prononçant ces paroles, revient à bord du brick anglais; les prisonniers l'attendent; le repas de réconciliation est servi dans la chambre, comme il l'a ordonné; le mot, un mot mystérieux est donné aux forbans par leur capitaine: ils n'ont répondu à ses ordres cachés que par des signes de tête, et en jetant des regards brûlants sur leurs victimes. Les officiers prisonniers descendent: ils se placent à table, Rodriguez au milieu d'eux, le vieil amiral en face de lui. On sert le dîner: les bouches sont muettes; les mets sont à peine effleurés par les tristes convives de ce festin si sombre; c'est par complaisance et pour obéir à la fantaisie de leur funeste vainqueur, que les Anglais ont consenti à s'asseoir à ses côtés. Le dessert est servi: Rodriguez sourit; le vin est versé dans des verres qu'élèvent des mains tremblantes. A la réconciliation et à la générosité! dit en se levant le vieil amiral!... Non, répond Rodriguez d'une voix tonnante: A la vengeance et à la mort! Connais-tu cette écriture et ce nom? s'écrie-t-il, en présentant à l'amiral sa propre lettre au bout d'un poignard.—Ah! nous sommes perdus! crie le vieillard à la vue de ce billet qu'il reconnaît avoir écrit aux pêcheurs d'Ouessant. Il a à peine le temps de prononcer ces derniers mots: les forbans restés dans le vestibule et au bas de l'escalier de la chambre pendant le repas, entrent le poignard levé: chacun d'eux saisit un des Anglais, et d'un bras guidé par la rage, ils clouent sur la table même où ils s'étaient assis, les convives infortunés de ce repas de sang! Les meurtriers montent haletants sur le pont; les autres prisonniers ont entendu les cris de leurs chefs: ils veulent fuir les pirates en se jetant dans les flots; la fureur de leurs assassins les poursuit partout: ils tombent sous les coups qu'ils cherchent à éviter, et leurs cadavres saignants sont hissés au bout des vergues, suspendus sous les hunes ou amarrés dans les haubans....
C'est alors que l'on sépare le trois-mâts et le corsaire, du brick où la mort seule règne... L'ordre d'incendier le trois-mâts est donné: son malheureux équipage va périr dans les flammes, et pendant cette exécrable exécution, Rodriguez, un morceau de craie à la main, trace avec rapidité sur les bordages et les pavois du brick anglais, ce mot, ce mot cruel qui s'échappe de son coeur et que sa bouche convulsive murmure encore: VENGEANCE! VENGEANCE!
L'Albatros s'éloigne du trois-mâts, qui flamboie, et du brick, qui se balance sur les flots avec ses vergues garnies de cadavres et ses dalots d'où le sang coule pour aller rougir la mer qui clapote sur les bordages couverts de chairs éparpillées... La nuit descend bientôt sur les vagues plaintives, et au loin dans l'obscurité, les pirates, le menton appuyé sur le bastingage de leur corsaire, contemplent l'incendie du trois-mâts, qu'ils aperçoivent encore comme un phare immense. L'Albatros cingle vers Carthagène. Il est temps qu'après tant d'exploits et de fatigues, les pirates aillent chercher dans le port ce repos qu'ils ont si vaillamment et si noblement acheté!
Quelques jours, un mois peut-être, après ce massacre, des caboteurs rencontrèrent à la mer le brick la Baleine. Les premiers marins qui l'abordèrent dans leurs embarcations, s'en éloignèrent avec terreur en voyant ces cadavres putréfiés suspendus au bout des vergues, ou cloués avec des poignards rouillés sur la table de la chambre, encore couverte des restes du repas funeste.... Au haut des mâts, des têtes d'hommes pourrissaient, battues par les vents et la pluie.... Sur toutes les côtes et dans toutes les îles, on entendit répéter que des pirates massacraient les équipages qui tombaient entre leurs mains; et le mot VENGEANCE, VENGEANCE écrit sur les pavois du brick la Baleine, alla porter l'effroi bien au-delà encore des mers où l'Albatros avait laissé la trace sanglante de sa route!
«Enfants, nous nous sommes tous conduits avec bravoure, et de manière à nous faire pendre ou fusiller si jamais on vient à découvrir ce que nous avons fait de grand et d'audacieux. Je compte aussi sur votre silence, parce que votre tête est au bout de la moindre indiscrétion; mais si l'un de vous osait trahir ses camarades, son affaire serait bientôt prête. Je promets un baril de piastres à celui qui m'apportera le cadavre du coupable. Au moyen de cette récompense, je serai sûr de trouver plus de vengeurs que de traîtres parmi nous. Voilà ce que j'avais à vous dire pour votre sûreté et la mienne, avant de rentrer à Carthagène... Amure la grand'voile, hisse et borde les perroquets, et laisse courir la barque!»
Cette simple allocution de leur capitaine est accueillie avec faveur par les forbans. Ils jurent d'exterminer le premier d'entre eux qui ouvrira la bouche sur les événements qui doivent être ensevelis dans l'oubli le plus profond. L'ivrognerie, disent-ils, n'excusera même pas l'indiscrétion, et celui qui, même fût-il en ribote, rompra un silence qui importe à tous, ne se réveillera pas de sa coupable ivresse.—Et, à ces mots, les mains des matelots ont arraché leurs poignards de leurs ceintures, pour sceller leur serment de la plus terrible menace...
L'Albatros rencontre sur sa route des croiseurs, des corvettes et des frégates. Mais, travesti en dogre comme il l'est, mais misérablement barbouillé, et ayant l'air de se traîner péniblement sur les flots, aucun bâtiment de guerre ne songe à lui donner chasse et à le visiter. Une frégate française va même jusqu'à lui demander s'il n'a pas eu connaissance d'un brick peint en noir, avec une guibre surmontée d'une figure représentant un oiseau de proie. C'est l'Albatros lui-même que veut désigner la frégate, et le capitaine de l'Albatros lui répond qu'il a laissé le navire dont on lui parle mouillé à Saint-Thomas sous pavillon colombien. La frégate le remercie de ce renseignement, et elle s'éloigne du pirate, qui, pour lui parler, a fait cacher tous ses matelots dans la cale, et fait mettre inoffensivement ses canons en vache, le long du bord.
Bientôt on aperçoit la côte de Carthagène! Carthagène, d'où le terrible Albatros est parti avec de la poudre et des canons, et où il va rentrer chargé d'or et de gloire, car les forbans prennent le carnage pour de la gloire! Déjà dans le port un grand nombre des prises qu'il a faites ont attéri. Le nom de Rodriguez a été porté aux nues par les indépendants, et c'est Rodriguez qui revient avec des blessés, avec son navire avarié et sortant victorieux d'un long et terrible combat.
—Contre qui s'est-il battu ainsi? se demande-t-on.
—Contre deux navires espagnols, qu'il a incendiés et coulés.
—Qu'a-t-il fait des prisonniers?
—Rien: il ne fait jamais de prisonniers, vous savez bien.
—Oh! le vaillant capitaine que ce Rodriguez! Gloire à Rodriguez! C'est le pourvoyeur de notre république. Des couronnes à lui, le triomphe pour Rodriguez! Vive le capitaine de l'Albatros!
Le Libérateur l'embrasse, le peuple le porte en triomphe. On couvre de fleurs et de lauriers le cadre dans lequel on débarque Mosquita blessée, toute rayonnante, toute émue de la gloire de son amant.
—Où va loger l'illustre capitaine, l'honneur de la marine colombienne? Le Libérateur a dit de porter ses effets dans l'hôtel du gouvernement.
—Oui, mais moi je veux qu'on les porte dans l'ancienne maison que j'habitais.
—Quoi! dans la case de Mosquita?
—Justement; c'est là que j'ai été heureux et tranquille quelques jours; ce sera mon palais.
—Oh! le brave et digne capitaine! C'est cela un homme courageux et simple, comme il en faudrait mille à la république!
—Oui, tas de badauds, on vous en donnera mille comme moi. Allons, suivez les ordres que je vous ai donnés, et pas de compliments.
Il croyait, notre pirate, retrouver dans la chambre de sa maîtresse cette lueur de plaisir qui l'avait un instant séduit avant son départ sur l'Albatros. Mais les vives émotions qu'il avait éprouvées dans ses courses, ces émotions plus conformes à ses goûts altiers, que les tendres sentiments de l'amour, avaient déjà distrait son âme du penchant qu'il croyait encore avoir pour sa maîtresse. Quand un devoir de reconnaissance l'attachait pendant des jours entiers près du lit où elle souffrait encore pour lui, ces jours lui semblaient éternels. La satiété des plaisirs avait rendu ce coeur à son indifférence naturelle pour tout ce qui n'était pas irritant ou remuant. Les sensations nouvelles et inconnues qu'il avait éprouvées dans ses premières amours avec Mosquita, il ne les retrouvait plus avec elle. Plus la tendresse de celle-ci s'était augmentée pour lui, et plus ses marques d'attachement paraissaient lui être devenues importunes. Par égard peut-être il lui disait encore quelquefois cependant: Tu souffres, Mosquita, et c'est pour moi.
—Oui, lui répondait avec passion sa maîtresse; mais chacune de mes douleurs m'est plus chère que je ne puis te l'exprimer. Je t'ai sauvé la vie au prix de mon sang, et je ne demandais rien de plus au ciel. Ah! si j'avais pu mourir pour toi!...
—Quelle idée!
—C'était là le plus vif de mes désirs secrets. En mourant ainsi j'aurais du moins laissé dans ton âme un souvenir ineffaçable.
—Et crois-tu que jamais je puisse oublier les liens nouveaux qui nous unissent, et que tu as scellés de ton sang?
—Je ne sais si je m'abuse, et si la tendresse toujours plus vive que tu m'inspires ne me rend pas plus exigeante; mais il me semble que tu ne m'aimes plus comme autrefois.
—Et qui m'obligerait, s'il en était ainsi, à feindre pour toi un amour que je n'aurais plus?
—Oh, tu sais bien qu'aimée ou détestée, je me suis attachée à toi pour toujours, et que je périrais plutôt de ta main, que de séparer jamais mon existence de la tienne. Mais laisse-moi m'enivrer d'une erreur qui fait encore ma félicité. Dis-moi que tu n'as pas cessé de m'aimer, et je tâcherai de te croire.
La convalescence de Mosquita arriva. Penchée sur le bras de son amant, elle aimait à se montrer encore affaiblie, dans les rues de Carthagène, où tout le monde admirait le dévoûment que lui avait inspiré l'amour. Sans cesse elle rappelait à Rodriguez le bonheur qu'elle ressentait de lui avoir conservé, au péril de sa vie, des jours qui lui rendaient l'existence si précieuse. Les femmes ne se doutent pas de ce qu'elles perdent en cherchant à nous enchaîner à elles par les liens de la reconnaissance qu'elles veulent imposer à notre amour. Les sacrifices qu'elles nous offrent obtiennent rarement le prix qu'elles attachent à leur dévoûment le plus absolu. Ils nous deviennent à charge dès l'instant où elles semblent ne pas les ignorer assez ou s'en faire un trop grand mérite.
Un mois se passe pour Rodriguez dans la contrainte et le désoeuvrement. Il n'y tient plus. Il apprend qu'un bâtiment anglais est venu à Carthagène, pour procéder à une enquête sur la dernière croisière de l'Albatros. Le Libérateur a repoussé tous les faits qui paraissent s'élever contre son capitaine, qu'il regarde comme une des gloires de la république. Les matelots de Rodriguez se sont tus. Mais les soupçons les plus terribles planent sur lui. Mosquita, alarmée sur le sort de son amant, court à lui: Tu ne sais pas, lui dit-elle, ce que les Anglais exigent du Libérateur?
—Que peuvent-ils exiger?
—Qu'il te livre à leur justice. Les plus sinistres accusations planent sur toi.
—Que pourront-ils me prouver?
—Rien; mais la violence et la force peuvent tout.
—Le pavillon colombien me protège; mon titre de citoyen de la république me préserve.
—Tu dois tout redouter d'une vengeance peut-être trop méritée. Il faut partir!
—Oui; mais sur mon corsaire même. Il va armer. Tous mes braves compagnons de course me redemandent. J'irai chercher un refuge au milieu d'eux, et c'est là que l'Anglais viendra m'arracher, s'il veut me punir des maux que je lui ai déjà fait souffrir.
—Ma prévoyance t'a réservé un destin plus sûr et plus heureux. Cet argent que tu as conquis d'une manière si funeste à la mer, tu l'as placé, par mes conseils, sous un nom supposé, en Europe. En prenant ce nom, et en nous dérobant à toutes les poursuites, nous pourrons échapper à la réputation que partout ici tu traînerais avec toi. Comment, d'ailleurs, oserais-tu reparaître sur l'Albatros dans ces mers où tu as déjà porté tant d'effroi.
—Mon projet n'est pas non plus de prendre ici le commandement du corsaire. J'irai l'attendre à Saint-Thomas. C'est là qu'il me rejoindra, et que je pourrai m'élancer avec lui sur ces flots où je veux répandre une nouvelle terreur. La vie me parut indifférente dès que je pus la connaître: aujourd'hui elle m'est à charge. Je partirai.
Fuir! se dit-il en lui-même, dès qu'il put s'abandonner seul à ses réflexions.... Oui, je fuirai, mais en affranchissant ma vie des obsessions d'une femme que je crus aimer, et en courant porter ailleurs l'effroi chez des ennemis qui s'acharnent sur moi après le combat. Homme sans patrie, sans liens, sans famille, sans préjugés, sans crainte, et sans honte, qu'ai-je à faire ici plus qu'ailleurs? Qu'un autre jouisse de l'existence qu'il s'est créée sur le coin de terre où il est né; qu'il s'attache, une fois que la fortune l'abandonne, au gîte où sont ses habitudes, pour pleurer les biens qu'il n'a plus! Moi je vois en pitié et les jouissances et les larmes du vulgaire des hommes. J'ai de l'or, de l'or, que j'ai teint du sang de mes ennemis! Eh bien! ce n'est pas à lui que je demanderai le bonheur. J'ai étanché dans les bras d'une femme jolie, séduisante, cette soif de volupté à laquelle succède la satiété. Le bonheur n'est pas fait pour moi: il n'y a pas assez de plaisirs dans toute la vie des êtres d'ici-bas, pour occuper mon imagination, pour remplir ce coeur avide de choses fortes. Allons porter sur un autre théâtre les désordres que je rêve encore; mais que nul des hommes qui m'ont accompagné dans mes courses, et qui se sont faits les complices de mon existence aventureuse, ne puisse venir un jour me trahir ou m'importuner! Un forban doit briser les instruments dont il s'est servi, dès que le sort l'oblige à fuir. Ces misérables, qui se sont voués à moi pour eux-mêmes, et qui peut-être m'auraient égorgé si je ne leur avais pas imposé le joug d'une règle de fer, doivent périr. Il faut que seul, tout seul, je reste de tout l'équipage de l'Albatros. Mosquita elle-même....
À ce nom il s'arrête; il ne veut prendre aucune résolution contre celle qui fut maîtresse si dévouée, si résignée... Il ne l'aime plus, mais son sang a coulé pour lui. La pitié ne l'intéresse pas en faveur d'une femme qui lui est devenue importune; mais il éloigne de son âme l'idée d'un attentat qui coûterait la vie à l'être qui lui a sacrifié la sienne.
On réarmait l'Albatros. Il se rend à bord. Il appelle le contre-maître des noirs qui travaillent dans la cale.
—Benito! lui dit-il, avec mystère: Tu es un vaillant nègre.
—On le dit, capitaine.
—Je te crois capable de tout?
—C'est vrai, capitaine.
—Je t'ai chargé de l'arrimage du navire. J'attends de toi un service secret, pour lequel je vais te donner cinq cents gourdes. C'est cinq cents fois ce que tu gagnes dans un jour. Si, après avoir reçu ma confidence, tu hésites ou si tu dis un mot, tu me connais: tu n'existeras pas une heure après m'avoir trahi.
—Captaine, j'écoute: que faut-il faire?
—Il faut, sans que personne ne puisse s'en douter, au moyen d'une des pinces dont tu te sers pour l'arrimage, pousser en dehors du navire une ou deux des gournables au-dessous de la flottaison, de manière que le corsaire ne fasse pas d'eau en rade, mais qu'au premier mauvais temps au large, les gournables partent.
—J'entends bien! vous voulez qu'il aille au fond. Mais vous, capitaine, vous ne serez donc pas à bord?
—Ce n'est pas ton affaire. Voilà six onces d'or! c'est ce que je t'ai promis. Tu en recevras autant dès que ta discrétion m'aura été prouvée.
—Dans une heure, mon capitaine, vos ordres auront été exécutés, et ma journée sera gagnée.
L'Albatros se trouve prêt enfin à mettre sous voiles. Il est convenu entre les officiers et le capitaine, que celui-ci ira attendre à Saint-Thomas le navire, qui se rendra sans lui dans cette dernière île, pour ne pas donner trop de crédit aux soupçons qui se sont élevés sur son compte. Oui, l'Albatros se séparera de Rodriguez, comme un coursier fidèle se sépare du maître qui l'a dompté, et sous lequel il est habitué à courir au combat! Mais il le faut: l'équipage approuve la prudence de son capitaine, et à Saint-Thomas il le retrouvera pour ne plus le quitter. Jusqu'à ce moment on est bien décidé à ne rien entreprendre, à ne rien hasarder; et qu'oserait-on tenter sans Rodriguez, lui le chef le plus renommé entre tous les corsaires, lui, l'idole des forbans, si les forbans peuvent avoir une idole! C'est lorsqu'il aura rejoint ceux qu'il appelle ses braves, qu'on se dédommagera de n'avoir rien fait dans les premiers jours de mer. Rodriguez part pour Maracaïbo: il a son plan arrêté. Son équipage connaît le motif de son départ: personne ne s'alarme de son absence. Mosquita seule accourt: elle n'a pas été prévenue de la fuite de son amant; elle l'accuse de trahison; elle veut partir sur l'Albatros; mais le nègre dont Rodriguez s'est servi dans l'arrimage du corsaire, la supplie de rester, prenant en pitié le sort qui l'attend si elle s'obstine à suivre le perfide qui a voulu aussi la sacrifier. L'Albatros appareille, et Mosquita, les yeux attachés sur ce navire, qui lui rappelle tant et de si cruels souvenirs, reste sur le rivage en proie au désespoir le plus affreux, et elle voit disparaître à l'horizon cette voile si connue, cette voile si redoutable, qui porte la terreur sur ces mers où elle doit bientôt s'engloutir!
Rodriguez, sous le nom de l'espagnol Montenegro, a réussi à gagner Curaçao. Un passeport et des lettres de change, obtenus sous ce faux nom, lui permettent de prendre passage sur une mauvaise galiote hollandaise qui doit se rendre à Londres. C'est à bord de cet humble navire qu'il cachera sa funeste célébrité. Le plus cruel des pirates va naviguer au milieu d'un équipage paisible, qui, pendant le quart de nuit, racontera, en frémissant, les exploits récents de l'écumeur de mer; et lui, à côté du conteur troublé, écoutera en souriant les récits de ces bonnes gens, si éloignées de penser que le héros de leurs terribles histoires est là tout près d'eux, qu'il les regarde et qu'il les entend.
La grosse galiote file vers les débouquements avec une bien pauvre cargaison et une marche bien médiocre. Tous les navires qu'elle aperçoit la dépassent en quelques heures. Peu de jours après sa sortie de Curaçao, vers le soir, elle est ralliée par un bâtiment dans la mâture duquel elle distingue des signaux de détresse. Le temps menace, la mer commence à grossir, et la nuit va se faire. Le bon capitaine hollandais attend le navire aperçu, pour lui porter secours, s'il lui est possible. C'est un grand brick armé, et Rodriguez reconnaît dans ce brick, son Albatros! À cette vue, devinant trop bien le motif des signaux du corsaire, le faux Montenegro descend dans sa cabine, où il se couche, malade qu'il se dit, du mal de mer. L'Albatros est déjà rendu le long de la galiote hollandaise. Mettre une embarcation à la mer avec quelques hommes et un officier dedans, n'est pour lui que l'affaire de peu d'instants. Cet officier accoste la galiote.
—Capitaine, dit-il, au Hollandais, je viens te demander un peu de cuir et des clous à pompe. Depuis notre sortie de Carthagène nous avons usé toutes les garnitures de nos appareils de pompe; nous faisons de l'eau comme un panier.
Le Hollandais s'empresse de donner à l'officier ce qu'il juge qu'il ne serait ni humain ni prudent de lui refuser. Il s'informe de la cause, qui a pu déterminer une aussi forte voie d'eau.
—Oh! cette cause-là, nous la connaissons à peu près: c'est un complot.
—Un complot! vous avez donc des montres à bord.
—Non, les monstres, ou plutôt le monstre n'est pas à bord. Mais nous le trouverons peut-être à Saint-Thomas, où nous allons. Deux pieds d'eau à l'heure, concevez-vous cela, vous autres Hollandais, qui n'en faites jamais à bord de vos grosses barques? Mais à propos, de quoi êtes-vous chargé?
—De sucre et de café.
—Raffale que tout cela! Ce ne serait pas la peine de vous chagriner pour si peu, dans votre voyage. Nous n'en voulons qu'à l'argent nous autres. Et pas de passagers, sans doute, à bord de votre paquebot à cul-rond?
—Un seul passager. Il est couché: le mal de mer l'a gagné.
—Le mal de mer! Ce n'est donc pas un habitué? Mais voyons-lui donc un peu la mine; je suis docteur en mal de mer, tel que vous me voyez...
Rodriguez entend cette conversation. Il tremble que l'officier, dont il reconnaît la voix, ne vienne lui arracher la couverture sous laquelle il s'est blotti dans sa cabine. L'officier a déjà fait un pas sur l'escalier de la chambre: il va descendre, lorsque du corsaire il entend qu'on lui crie au porte-voix: Revenez à bord, avant le grain! L'officier, à cet ordre, s'empresse de sauter dans son embarcation avec ses hommes, et de pousser au large de la galiote, muni du cuir et des clous à pompe que lui a donnés le capitaine hollandais.
Rodriguez respire: il monte sur le pont; il jette sur l'Albatros un regard de curiosité et de colère, et bientôt il voit son ancien corsaire disparaître au sein du nuage qui s'abaisse sur les flots pour l'envelopper et peut-être pour le plonger sous les vagues que la tempête qui se prépare amoncèle entre les deux bâtiments.
Le pirate Rodriguez enfin quitte bientôt ces mers, qu'il a remplies de son nom exécré. La tête pleine de funestes souvenirs et de projets plus funestes encore, il se promène pendant deux mois de traversée sur le pont étroit du tranquille bâtiment qui porte sa fortune et ses destinées nouvelles. C'est à Londres, qu'à la faveur du nom sous lequel il s'est caché, il pourra, seul de tout l'équipage de l'Albatros, réaliser les vues qu'il caresse, comme un lion caresse sa crinière.
En débarquant dans la vaste capitale du monde marin, notre Montenegro se sentit soulagé du poids des réflexions auxquelles deux mois de traversée l'ont livré sans distraction aucune. Il se retrouve au milieu de ces Anglais qu'il déteste, mais qui ne peuvent trahir son incognito. Cette multitude innombrable de figures qui passent sous ses yeux fatigués, ne lui offre aucun visage qu'il puisse craindre. Il peut rester là impuni, tandis qu'il lit dans les journaux et dans les brochures qu'on crie autour de lui: l'Histoire des crimes du pirate Rodriguez. Il éprouve même un certain plaisir à pouvoir braver, sans danger, la fatale réputation qu'il s'est acquise, au milieu de ses ennemis les plus acharnés. On raconte sa mort à ses côtés; on parle en sa présence des pirateries qu'il n'a jamais faites; et pendant qu'on exagère ses affreux exploits, il rêve aux moyens d'ajouter de nouveaux faits aux faits qui déjà ont attaché une si odieuse célébrité au nom qu'il a laissé chez les Colombiens.
Maître de choisir, avec les lettres de change qu'il a dans son portefeuille, le navire auquel il pourra confier sa fortune sur des mers éloignées, il parcourt les quais immenses des docks de Londres. Un trois-mâts désarmé, récemment capturé sur les côtes d'Afrique, fixe son attention: il le visite, il le marchande; il l'achète. Dans ces bureaux où des courtiers d'hommes vendent des matelots pour toutes les opérations que l'industrie ou l'avidité veulent tenter, il trouve un équipage. Son nouveau bâtiment portera le nom de Revanche: ce nom s'accorde bien avec les désirs qu'il nourrit et les projets qu'il médite. Il fait annoncer que la Revanche partira bientôt pour Calcutta, sous le commandement d'un capitaine anglais, qu'il associe à une entreprise dont il cache le but réel sous l'apparence d'une expédition commerciale. La Revanche devient l'objet de la curiosité des marins et des promeneurs, qui admirent, et la vélocité de ses formes, et l'élégance de son gréement, et le bon goût de ses emménagements.
Un jour où il se rend à bord pour donner, comme à l'ordinaire, les ordres qui doivent régler les travaux de l'armement, son capitaine anglais l'informe que des passagers sont venus visiter les chambres: un colonel de la compagnie des Indes et son épouse. Une fille, une gouvernante qui les suivait, lui a remis, avec une sorte de mystère, une lettre pour M. Rodriguez Montenegro. Ce nom de Rodriguez inscrit sur l'adresse, agite le coeur de notre pirate: il ouvre précipitamment la lettre et il lit avec effroi, avec terreur, ces mots qui lui laissent à peine la force de cacher son émotion au capitaine anglais, dont l'oeil suit tous ses mouvements:
«Celle à qui tu as voulu arracher la vie, pour prix d'avoir conservé tes jours, existe encore. Elle ne doit le malheur de te revoir qu'au nègre que tu avais chargé d'exécuter l'affreux projet qui a fait périr les complices de tes crimes. Enchaînée à tes pas, j'ai su découvrir le lieu où tu voulais échapper à tous les soupçons qui planaient sur toi. Un bâtiment m'a débarquée à Londres au moment où tu y arrivais. J'ai su m'attacher aux personnes que j'ai décidées à venir aujourd'hui chercher un passage à bord de ton bâtiment J'emploierai les jours que tu as voulu me ravir, à te poursuivre partout où tu voudras m'éviter. Si tu dis un seul mot, je te démasquerai, je t'accuserai et je périrai avec toi, toi sans qui il m'est impossible de vivre ou de mourir.
«Je ne me nomme pas. À cette écriture, que j'ai tracée de mon sang, tu reconnaîtras ce sang qui a déjà coulé pour toi, et tu devineras le nom de l'infortunée qui s'attache à ta vie, comme un remords ou comme un reste d'espérance.
«Adieu! tu me reverras bientôt pour ne plus te quitter.»
Mosquita! encore Mosquita! murmure Montenegro en se promenant sur le pont avec fougue et dépit. Maudit soit le jour où je crus aimer une femme! La vengeance d'un homme me paraîtrait cent fois moins implacable que les obsessions de cette jalousie qui s'acharne à me poursuivre jusque sur les mers que je voulais mettre comme un abîme, entre elle et moi!... Mais qu'elle ne croie pas m'asservir à l'esclavage qu'elle prétend m'imposer. La mort, la mort la plus affreuse me paraîtrait préférable au supplice de redouter sans cesse la présence d'un être qui m'est devenu si odieux!.. Elle s'attacher à ma vie comme un fantôme accusateur!... Elle me menacer de faire tomber sur ma tête le soupçon, qu'elle tiendrait suspendu comme une épée!... Tous les liens qui m'attachaient à elle sont rompus depuis long-temps, et, une fois l'amour évanoui, la pitié éteinte, il reste le dégoût, la vengeance et le châtiment...
Une voiture élégante roule sur le quai du dock où la Revanche est amarrée. Cette voiture, dont le bruit arrache Montenegro à sa préoccupation, s'arrête. Un jockei descend; il remet dans les mains agitées du pirate, un billet de la part du colonel Fischel. C'est une invitation au capitaine espagnol de vouloir bien se rendre chez le colonel pour traiter du passage que celui-ci désire prendre à bord de la Revanche. La voiture attend Montenegro. Elle le conduit à Peccadilli, dans un hôtel élégant. Le marin voit s'avancer vers lui, du fond d'une longue cour, un homme d'une quarantaine d'années, à la figure noble et froide, aux manières polies et réservées. C'est le colonel. Il invite le capitaine à monter dans un salon où une femme belle, encore jeune et richement parée, lit avec distraction un livre qu'elle quitte nonchalamment eu apercevant Montenegro. Après quelques questions sur le jour du départ, la longueur présumée de la traversée, l'état du navire, sa marche, les commodités du logement, on parle du prix du passage. Le colonel veut occuper toute la chambre, à l'exception des cabines réservées au capitaine et aux officiers. Montenegro, encore tout ému de la lettre de Mosquita, répond avec distraction, et en prévoyant avec inquiétude l'instant où Mosquita peut-être paraîtra. Il n'insiste pas d'ailleurs sur le prix qu'il a fixé, Ses manières, dont la contrainte qu'il éprouve laisse encore deviner l'abandon et la vivacité, paraissent plaire au colonel; et sa femme, la jolie Sophia, remarque, avec une modeste curiosité, les nobles traits de ce jeune marin, empreints d'un air d'héroïsme et de franchise. On parle du nombre de passagers dont se compose la famille du colonel: lui, sa femme et trois domestiques... Mosquita sans doute sera comprise dans ces derniers... Mais elle ne paraît pas encore, et Montenegro respire plus librement. On se quitte, on est tombé d'accord sur toutes les conditions. On reverra le capitaine chaque jour avant le départ de la Revanche... Les époux anglais sont enchantés de Montenegro, et lui s'abandonnerait presqu'au plaisir de s'être assuré de tels compagnons de voyage jusqu'à Calcutta, sans la crainte qu'il éprouve de voir arriver avec eux la femme dont l'idée pèse tant sur son coeur et sur son esprit.
L'armement de la Revanche s'exécute avec promptitude, et le colonel, fidèle à sa promesse, vient chaque jour à bord; quelquefois Sophia l'accompagne, mais Mosquita ne paraît pas avec eux. Le moment du départ approche pourtant, et Montenegro se flatte de l'espoir que la femme qui s'est promis de le suivre, aura peut-être renoncé à la folie de son projet inconcevable. Ce n'est qu'au bas de la Tamise que ses passagers le rejoindront. Le navire dérive avec le courant du fleuve, et l'on voit arriver enfin à bord, le colonel, son épouse, deux domestiques et une femme dont les traits sont voilés sous un large chapeau de paille. Sa mise est simple, sa tournure modeste. Montenegro ne s'occupe que d'elle: aucun de ses mouvements ne lui échappe. Il ne pressent que trop que c'est là le fantôme qui depuis près d'un mois, agite toutes ses nuits, poursuit tous ses rêves d'avenir... Cette femme passe devant lui: il cherche à voir la figure qu'elle évite encore de lui montrer... Il parvient enfin à découvrir cette figure, qui l'inquiète, qui le tourmente, qui le fatigue: c'est Mosquita! c'est Mosquita!..
—Malheureuse, toi ici! redoute ma vengeance!
—Crains plutôt de te trahir!...
On part: le bâtiment quitte les eaux de la Tamise; la terre fuit, et Montenegro trouve à peine le sang-froid qui lui est nécessaire pour commander l'appareillage et la manoeuvre. Un sentiment de malaise qu'il n'a jamais éprouvé encore, l'enchaîne sans force et sans volonté, pendant toute la nuit, sur son banc de quart; et à bord de ce navire qui enlève l'équipage et les passagers aux adieux de leurs parents et de leurs amis, tout avec le soir semble s'abandonner au repos, à la langueur et au silence. Tout est tranquille, excepté Montenegro et Mosquita, qui veillent eux, et qui souffrent!