Mon cher ami,
Combien m'ont impressionné ces mots que tu as mis en tête de ton livre: vieille marine!
C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte à un quart de siècle, et qu'elle est déjà vieille, démodée, finie....
Au temps de nos débuts, il y avait encore des pays qui étaient loin, des ports où l'on se sentait vraiment ailleurs; il y avait encore quelques dernières frégates, vierges d'escarbilles et de fumée de houille, qui s'en allaient légères, silencieuses et propres, manoeuvrées par des hommes vêtus de toile blanche, et traversaient l'océan sous la seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait encore l'«exercice de manoeuvre», qui sans doute ne valait déjà plus celui que nos pères faisaient, mais qui demeurait cependant une incomparable école d'agilité et de force. Et nos navires de guerre n'étaient point tout à fait devenus ces machines pour tueries électriques, qui cheminent sournoises et à demi-noyées, en soufflant d'infectes nuages noirs. Oh! le Sénégal de notre époque, comme tu en as bien rendu la désolation languide et fiévreuse!... Oh! le Dakar d'autrefois, où nous possédions en commun une case, une case de bois bâtie, disais-tu, avec des débris de caisses à vermouth, et hantée par les fourmis blanches, les serpents, les lézards!... Trois maisons, en ce temps-là, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar où l'on vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires et des verroteries pour nègres; là trônait une sévère grosse dame de Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un passé mystérieux et des tatouages obscènes sur le bas du corps. C'était tout; des villages yoloffes venaient ensuite, où l'on entendait le soir des bamboulas furieuses, rythmées à grands coups de calebasses; puis commençaient les sables, les mornes déploiements du désert, jaunes sous le soleil torride.... On dit que c'est une ville à présent.... Non, mais te représentes-tu ça: notre Dakar jouissant d'établissements publics et doté d'un chemin de fer?...
Et l'îlot de Corée, son hôpital triste et brûlant, où tu faillis mourir! Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouvé l'oppression, l'étouffement et le silence: Gorée, vieille petite ville du siècle dernier, colonie de nos pères, aujourd'hui abandonnée et qui mélancoliquement s'émiette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin. En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud à la tête, avec un fourmillement dans les cheveux, comme là-bas quand vous prend la fièvre.
Déjà un quart de siècle, depuis notre exil au Sénégal! Le temps a dispersé nos camarades d'alors, et la fièvre jaune en a fauché plus d'un. Quant à notre navire, il n'existe plus.... J'y élevais, non loin de ta chambre, trois jeunes caïmans orphelins, t'en souviens-tu encore, qui s'évadaient parfois et jetaient dans ton existence une note inquiète.
Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvés à l'école d'Escrime et Gymnastique, et je m'attendais à voir reparaître dans tes notes cette période joyeuse et drôle durant laquelle nous étions du matin au soir en équilibre ou en garde, ou bien encore, tantôt par les pieds, tantôt par les mains, suspendus à quelque chose. Et c'est dommage que tu n'en aies point parlé, car tu aurais employé là si bien cette ironie immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particulière.
Dans tes courts récits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu violents comme toi-même mais pleins de générosité et de coeur, je te retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaieté de notre chère marine et l'esprit de nos «carrés» de bord.
Et cependant, j'ai un reproche à te faire, un reproche assez grave. Tu as bafoué comme il convenait deux ou trois de nos égaux ou de nos chefs, et, quand tu cingles la piètre ligure de certain amiral, aujourd'hui remisé, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi n'as-tu parlé que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de charmants, de braves et d'héroïques; tu en es convaincu plus que personne, toi qui as laissé dans la marine des amis que tu aimes si sincèrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux que tu regrettes? ni de ceux que tu vénères et que tu admires? Tu aurais su le faire si bien! Il manque des chapitres à des petites histoires, je t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te connaissent pas, un air d'avoir écrit une oeuvre de dénigrement et de rancune—ce qui serait cependant tout à fait au-dessous de ta pensée et de ton coeur....
Maintenant, bonne chance à ton livre, et pardonne le franc parler de ton très ancien camarade d'Afrique et autres lieux.
C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'âge ingrat dure toute la vie.
On rencontre souvent chez les choses une certaine bêtise, un certain mauvais vouloir entêté, qui sont bien plus révoltants encore que chez les personnes.
Je n'arrive plus à m'irriter sérieusement contre mon prochain. Non, les seuls êtres qui me causent encore des indignations exaspérées sont les boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me trouve seul à leur merci.
La bienfaisante science des laboratoires invente des remèdes merveilleux pour prolonger quelques pauvres chétifs, perforés de microbes, mais, dans sa sollicitude pour l'humanité, invente aussi des poudres détonantes, capables de détruire par milliers à la minute les jeunes sujets mâles de l'espèce.
Une grosse cloche exaspérante, que des mauvais plaisants m'auraient accrochée derrière le dos et qui, dès que je remue, se mettrait à sonner, pour faire hurler les imbéciles et les chiens.
Tout est vrai. Mais le contraire l'est également.
Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et notoirement plus absurde.
Propagation de l'alcool, de la désespérance et des explosifs.
A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus à mon aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus civilisée de la Terre.
L'homme est, je crois, la seule bête qui tue pour le plaisir de tuer. Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim; encore le font-ils d'une façon moins piteuse et moins lâche, avec leurs propres griffes pour déchirer, leurs propres jarrets pour courir, sans fusils perfectionnés ni rabatteurs.
Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les gavés qui y font aujourd'hui du 120 ou même du 60 à l'heure; ils étaient du reste bien plus excusables devant l'humanité et sentaient, je pense, moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs débonnaires des champs, qui sont sûrs d'être écrasés un jour, eux ou leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne courent pas sus à ces bouffis-la.
P.-S.—J'ai quelques amis qui chassent, et qui, hélas! font du 73 en auto. Mais je les aime quand même; c'est donc à eux que je dédie, avec permission, ce gracieux bouquet de pensées.
...Nous avions quitté depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la mort; la ligne de ses affreux déserts nous avait longtemps poursuivis, monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se dérouler aux confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la mer,—mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle perpétuellement traînait un vague brouillard d'une malsaine tiédeur.
Comme c'était en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les immenses brumes fécondantes, tout le trésor des nuées que les vents allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps. Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ondées qui naissaient ici, à la surface des eaux languides; pas une ne rafraîchirait les rivages desséchés d'alentour,—qui sont une région spéciale, rebelle à la vie des plantes, rappelant les désolations lunaires. Nous nous acheminions vers le golfe Persique, le golfe le plus étouffant de notre monde terrestre, nappe surchauffée depuis le commencement des temps, entre des rives qui sont mortes de chaleur et où tombe à peine quelque rare pluie d'orage, où ne verdissent point de prairies, où, dans l'éternelle sécheresse, resplendit presque seul le règne minéral. Et cependant on se sentait oppressé d'humidité lourde; tout ce qu'on touchait semblait humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait nuit et jour à une température de chaudière, se levait où se couchait sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embué d'eau comme dans les brumes du Nord.
Mais, le matin du quatrième jour, ce même soleil, à son lever, apparut dans une pure splendeur. L'Arabie était là près de nous, surgie comme en surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant déjà très haut, dans l'air tout à coup clarifié, infiniment limpide et profond; l'Arabie, terre de la sécheresse, soufflait sur nous son haleine brûlante, qui était dénuée de toute vapeur d'eau et qui balayait vers le large les brouillards marins. Alors, les choses étaient redevenues lumineuses et magnifiques, les choses étalaient leur resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il doit arriver quand le soleil se lève sur les planètes qui n'ont pas d'atmosphère.
Ensuite, dès que fut passé l'enchantement rose de l'extrême matin, ces montagnes d'Arabie prirent pour la journée des teintes violentes et sombres d'ocré et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs brûlures noires, elles affectèrent des aspects de monstrueux madrépores calcinés, de monstrueuses éponges passées au feu; elles apparurent comme les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs.
Cependant nous arrivions à Mascate, et des forteresses sarrasines, des petites tours de veille fantastiquement perchées, commençaient de montrer ça et là leurs blancheurs de chaux, au faîte éblouissant des montagnes. Et, une baie s'étant ouverte dans ce chaos des pierres noircies, nous aperçûmes la ville des Imàns, toute blanche et silencieuse, baignée de soleil et comme baignée de mystère, au pied de ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales éponges carbonisées.
Point de navires à vapeur, point de paquebots au mouillage devant la muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands voiliers, comme au temps passé, des voiliers qui arrivaient, charmants et tranquilles, toute leur toile tendue à la brise chaude; et quantité de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des boutres et qui servent aux pêcheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au port, et avec ces tours crénelées, partout là-haut sur les cimes, on eût dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage sarrasin du temps des croisades.
Ainsi qu'à Damas, à Maroc ou à Méquinez, ainsi que dans toutes les pures cités de Mahomet, dès l'entrée à Mascate, nous sentîmes s'abattre sur nos épaules le manteau de plomb de l'Islam.
La ville, de loin si blanche, était un labyrinthe de petites rues couvertes, où régnait une demi-nuit, sous des toitures basses. Là-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous étreindre; on subissait à l'excès ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient, émane du silence, des visages voilés et des maisons closes.
Il y avait pourtant des ruelles vivantes,—mais de cette vie uniquement et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait, comme dans tous les autres ports du Levant, des séries de petites échoppes où mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours dans l'ombre: étoffes à grands ramages barbares, harnais brodés, pesants colliers de métal, et poignards courbes à gaine précieuse en filigrane d'argent. Mais ces échoppes étaient encore plus obscures qu'autre part, et cette ombre d'ici, plus épaisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout, une chaleur de forge, l'impression constante d'être trop près d'un brasier, et parfois, sur la tête, une sensation de brûlure soudaine; quand un rayon de soleil tombait à travers les planches des plafonds. On rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Désert, à l'attitude sauvage et magnifique, détournant leur fin profil cruel, se reculant par dédain pour ne pas vous frôler. Et les femmes, aux chevilles alourdies par des cercles d'argent, étaient, il va sans dire, d'indéchiffrables fantômes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des petits masques noirs, des espèces de petits loups brodés d'or et de perles, avec des trous carrés pour les yeux,—chacune d'elles semblant personnifier un peu de ce mystère d'Islam qui pesait sur toutes choses.
Et cette ville sacrée de l'Iman,—au pied des abruptes montagnes qui avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer bleue,—communiquait cependant par des défilés, par des couloirs de sable entre les roches brûlantes, avec la grande Arabie impénétrable, avec les oasis inconnues et les immensités désertes; elle commandait les régions obstinément fermées, elle était la clef des solitudes.
Au consulat de France, où je passai la matinée, les fenêtres étaient grandes ouvertes à la bonne brise des sables, qui entrait partout, ardente et desséchante. Il y vint des émissaires de l'Iman-Sultan,—personnages aux allures de noblesse et d'élégance, drapés de fine laine,—chargés de régler l'heure de ma visite à Sa Hautesse et la façon dont je serais reçu.
C'était une ancienne maison de vizir, ce consulat français; aux murs des salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient légèrement, comme en bas-relief effacé, des arcades aux festons géométriques, d'une simplicité exquise,—éternels dessins des portes de mosquées ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transportés avec eux, en suivant la ligne des grands déserts, jusqu'en Algérie, jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient à elles seules, ces arcades blanches, dans quel pays on était, elles suffisaient à désigner pour moi l'Arabie,—la vieille Arabie que j'adore, et où je suis chaque fois grisé de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste....
La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues, presque baignées dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'était le palais du Sultan.
Quelqu'un vêtu d'une robe blanche et drapé d'un burnous brun à glands d'or; de grands yeux très beaux, un visage de trente ans couleur de bronze clair, aux traits réguliers et délicats, illuminés par un franc sourire de bienvenue: tel m'apparut, au seuil de sa demeure où il avait bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui règne sur l'un des derniers états d'indépendance arabe, sur l'un des derniers pays où les cinq prières du jour ne sont jamais troublées par l'ironie des infidèles. Les ancêtres de cet homme étaient déjà des souverains nombre de siècles avant que fussent sorties de l'obscurité nos plus anciennes familles régnantes d'Europe; il a donc de qui tenir son affinement aristocratique et son aisance charmante.
La grande salle d'en haut, où il me fit asseoir, était déconcertante de simplicité dédaigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses sièges de paille; mais elle donnait par toutes ses fenêtres sur le bleu admirable de la mer d'Arabie, avec les beaux voiliers au mouillage et la flottille immobile des pêcheurs de perles.
—Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent à Mascate des navires de France; pourquoi ne viennent-ils plus?
Hélas! Que répondre? Comment lui donner les raisons complexes pour lesquelles, depuis quelques années, notre pavillon a presque absolument disparu de la mer d'Arabie et du golfe Persique, nos navires peu à peu remplacés par ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne?...
Le Sultan, ensuite, d'accord avec notre consul, voulut bien me proposer de m'arrêter ici quelques jours, et c'était une manière de témoigner sa sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur français qui passait. J'aurais eu des chevaux, des escortes. On m'offrait d'aller vers l'intérieur, voir des villes mornes sous l'étincelante lumière, des villes où les Européens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis, qui seraient sorties à ma rencontre en faisant des fantasias et en jouant du tambour. Et la tentation d'accepter me prit très fort, là, dans cette salle blanche où agissait sur moi la grâce aimable du souverain des déserts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins d'Ispahan, où, depuis des années, je rêvais de ne pas manquer la saison des roses. Je refusai l'honneur, n'ayant pas de temps à perdre, puisque l'avril était commencé.
Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut me donner un beau cheval noir, à lui, qui gambadait par là sur la plage. Mais comment l'emmener par mer, et comment résisterait-il, ce coureur des plaines de sable, dans les terribles défilés qui montent à Chiraz? Après réflexion, je dus refuser encore.
Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait m'emporter au fond du golfe Persique. C'était l'instant où la ville couleur de neige commençait à bleuir au déclin du soleil, sous son linceul de chaux, tandis qu'alentour le chaos des pierres se teintait comme du cuivre. Aucun bruit n'arrivait à nous de ces maisons fermées, devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profondément dans leur mystère à l'approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer s'agitaient, tourbillonnaient en nuée au-dessus de nos têtes, avec des cris, goélands et aigles pêcheurs; il n'y avait qu'eux de vivants, car les barques mêmes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil, posées sur l'eau tiède comme des choses mortes.
Avec un peu de mélancolie, je regardais Mascate, où j'avais refusé de rester.... Les villes ignorées des oasis, les fantasias des tribus nomades, je venais de repousser l'occasion unique de voir tout cela.... Peut-être accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que j'aurais eu plaisir à ramener dans mon pays, en souvenir du donateur.
On levait l'ancre. Alors une barque, qui se hâtait venant du rivage, à la dernière minute m'apporta de la part du Sultan deux précieux cadeaux: un poignard à fourreau d'argent, qui avait été le sien, et un sabre courbe, à poignée d'or.
Au crépuscule, disparut l'Arabie.
A mesure que nous nous avancions vers le large, l'air perdait sa légèreté impondérable et sa transparence; il s'épaississait de vapeur d'eau, et bientôt la lune se leva funèbre, énorme et confuse, parmi des cernes jaunes. Nous retrouvâmes la mauvaise et lourde humidité chaude. Et l'horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent plus étrangement éclatantes par contraste ces images de la journée qui restaient encore si vives dans notre mémoire.
L'Arabie et le désert saharien sont vraiment les régions de la grande splendeur terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des fantasmagories de rayons comme là, sur le silence du sable et des pierres....
Cette ville, à peine entrevue aujourd'hui, laissait dans mes yeux comme une traînée de couleur et de lumière, tandis que je m'éloignais maintenant sous l'épaisseur du ciel sans étoiles.—Je repensais aussi à l'accueil du Sultan, qui était pour attester combien, par tradition, par souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate où nos navires, hélas! ne vont plus.—Et cet accueil, j'ai voulu le faire connaître, voilà tout....
Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart sur quelque navire de guerre, je l'avais tant fréquenté, ce pauvre détroit de Messine! Le jour, tous ses «alignements» m'étaient familiers, et la nuit tous ses «feux». Il représentait pour moi la vraie porte de l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite, quand de l'autre côté s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait loin, et bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le terme du voyage; dès qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on épiait au ciel les premiers indices de notre mistral français.
Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'était un regret, parce qu'on aurait aimé le revoir; il est vrai, pour rappeler l'Italie quand même, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis quelque chanson, presque toujours, quelque gaie sérénade vous arrivait des barques ou de la rive.
Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique, malgré tout, entre les cimes tourmentées de la Calabre et l'immense Etna soufflant sa fumée éternelle. Mais ces témoins des grandes convulsions mondiales se tenaient immobilisés, très haut en l'air, comme perdus dans le ciel, et, à leurs pieds, la vie s'étalait si confiante et heureuse, sous une lumière de fête! Au-dessous de la région des neiges, des torrents et des pierres farouches, les orangers commençaient, formant partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer que Ton eût dit inoffensive à jamais, des villes aux jolis noms de mélodie italienne groupaient leurs maisons, leurs églises,—et Messine, la plus luxueuse de toutes, alignait à toucher l'eau bleue ses façades régulières que le soleil avait longuement dorées.
Plus qu'aux autres il nous appartenait, à nous marins de n'importe quelle nation, ce détroit enjôleur qui, même par les gros temps, au milieu des traversées mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son abri momentané, une heure de trêve si calme, avec les parfums de ses vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pensée que nous n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met tous en profond deuil.
Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle année lointaine.... A cette époque, c'étaient les débuts de la photographie; les «amateurs» ne se risquaient point à en faire, et l'une de mes tantes,—la tante Corinne, si douce et jolie avec ses boucles grises,—qui s'y adonnait dans le seul but de m'amuser, passait pour une novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les «positifs» directs sur verre,—ce qui, d'ailleurs, convenait bien mieux à mon impatience enfantine, car ainsi je voyais tout de suite la vraie image apparaître. Les modèles (qui étaient en général ma mère, ma soeur, ma grand'mère, mes autres tantes) posaient au plein air de ce mois de mai-là, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleillée, tout près de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y avait un adorable vieux mur, tapissé de lierre, de chèvrefeuille et de glycine; pour accessoire, une banquette aux pierres moussues, où refleurissait à chaque renouveau le même dielytra rose. Et je me rappelle ma joie, mon émerveillement lorsque, enfermé avec ma tante-photographe dans l'obscurité du petit souterrain où elle combinait ses drogues magiques, j'épiais sur chaque plaque nouvelle l'apparition de ces marbrures d'abord indécises qui, peu à peu, s'accentuaient pour dessiner des visages aimés. L'épreuve une fois fixée, c'était moi qui, triomphalement, la rapportais à la lumière du soleil, toujours dans le recoin aux glycines et au dielytra rose, où la famille assemblée l'attendait.
Oui, mais tout cela n'était jamais que grisailles et, à la fin, je ne m'en contentais plus:—Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne connaîtrais pas un moyen de faire aussi sortir les couleurs?
—Oh! ça, par exemple, mon petit!... A moins qu'un diablotin ne s'en mêle.... Et, pour achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui signifiait combien ce rêve était irréalisable. Cependant je ne perdis pas tout espoir: elle trouverait peut-être, un de ces jours. C'était déjà si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas?
Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand'mère, assise à l'ombre des chèvrefeuilles au fond de la cour, m'appela joyeusement de loin:
—Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait! Jamais tu n'as vu rien de pareil en photographie.
—Quoi?... Qu'est-ce que c'est? Dis vite, grand'mère!...Les couleurs?...
Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait «posé» et admirablement venu de M. Souris, surnommé La Suprématie (un vieux chat très laid, qui m'appartenait en propre). J'adorais M. Souris, auquel ma grande camarade Lucette avait, par jalousie, donné ce surnom-là, parce qu'il représentait, disait-elle, mes suprêmes affections. Sous des dehors sans grâce, c'était une âme supérieure de chat, qui m'aimait d'une tendresse exclusive; au piano, dès que je commençais d'étudier mes sonates de Mozart, il reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des toits, accourait pour se promener harmonieusement sur le clavier. Certes, j'étais content de son portrait, d'autant plus qu'il avait su prendre une expression souriante et naturelle, et l'épreuve d'ailleurs était si nette que l'on eût compté les brins de sa moustache. Mais c'est égal, la phrase de ma grand'mère m'avait fait espérer les couleurs, ces couleurs que je souhaitais toujours davantage, à mesure que je les sentais vraiment impossibles. Je restais donc plutôt déçu; ces images grisâtres, à la fin, me lassaient....
Et le mois suivant, tante Corinne s'étant aperçue, non sans mélancolie, que le jeu était usé, remisa pour toujours son appareil au fond d'un placard,—où il est encore, pauvre chose démodée que je garde à présent par respect, tandis qu'elle-même, la chère tante-photographe, s'en est allée dormir au cimetière.
Des années ont passé, beaucoup d'années, hélas! Nous sommes en 1909, au début d'un mois de mai qui est sensiblement pareil à ceux de mon enfance, avec autant de lumière, autant de fleurs. Et la scène se passe dans le même petit décor resté immuable, près des mêmes vieux murs tapissés de lierre, où les glycines, qui ont seulement beaucoup grossi, accrochent leurs mêmes branches, devenues semblables à d'énormes serpents.
Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est Gervais-Courtellemont, et il réalise sur ses plaques le miracle auquel j'avais tant rêvé jadis, le miracle des couleurs!
L'hiver dernier, à Paris, j'étais allé, non sans défiance, regarder ces vues colorées qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies sur des écrans. Je ne prévoyais pas quelles seraient ma surprise et mon émotion, devant tout ce qui m'attendait là: des horizons du désert arabique, me réapparaissant avec leurs sables brûlés et leurs ciels fauves; d'impénétrables mosquées dont je reconnaissais tout de suite les colonnades de porphyre, les panneaux de faïence bleue, et les tapis où des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits roses de Damas; Stamboul, les cimetières d'Eyoub avec la peuplade de leurs stèles dorées et de leurs cyprès noirs, me donnant le frisson de ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut un crépuscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore rosés.—Oh! ce nuage d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement changeante et sans durée, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours, avec son dernier coloris d'un instant, envoyé par le soleil en fuite!...
Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'éphémère, l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui surtout l'a décidé à y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplanté, car il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantité de vues dans ma mosquée, dans mon logis oriental.—Il a même portraituré par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps défunt, mais la dame Gribiche, baronne des Gouttières, une vieille chatte que mon fils adore, à peu près autant que j'adorais La Suprématie.
Lui non plus ne fait autre chose que des «positifs» directs sur verre, et il s'en va les développer justement dans ce même caveau obscur où je m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui, curieux de regarder par-dessus son épaule le mystère qui s'accomplit dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois naître, s'aviver peu à peu, sur la glace d'abord blanchâtre et baignée d'un liquide aux transparences incolores, des mosaïques d'éclatantes couleurs. Les murs de ma mosquée sont venus se fixer là, comme en des miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles faïences où les bleus adorables d'autrefois se mêlent à des rouges de corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en velours d'un vert éteint brodé d'argent pâle, et les coussins en brocart zébré d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amusé un instant mes yeux et que je ferai peut-être changer demain, les voici fixés sur ces plaques, et fixés sans doute de manière à durer plus que moi-même: il y a pour sûr un peu de sorcellerie là-dedans.
Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous rapportons les épreuves à la lumière du soleil pour les juger mieux, c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, où je me souviens d'être venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a changé là, dans l'arrangement des lierres, des chèvrefeuilles et des glycines; les mêmes variétés de mousses étendent leurs velours sur les pierres des banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici même mon pas remontant de la chambre noire, sont cachés et décomposés à présent sous la terre,—et c'est cela, le seul et le grand changement appréciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais sauté d'une joie folle, et peut-être aussi tremblé d'un peu d'épouvanté, si j'avais vu tant de belles couleurs éclater sur les glaces à images, je reste plutôt impassible aujourd'hui devant cette merveille....
C'est que, voilà, dans l'intervalle, il s'est passé une chose effarante, plus implacablement définitive que le soudage d'un couvercle de cercueil: la vie qui, à l'époque des premières photographies en grisailles, était en avant de ma route, a glissé vite, vite, sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme sur une pente où tout s'accélère en vertige,—et à présent elle est presque toute derrière moi, demain elle sera partie; demain je ne percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et déjà sans doute je commence par m'en désintéresser.
Donc, en présence de la réalisation si complète de ce que j'avais rêvé autrefois comme l'impossible, je me contente de dire à Courtellemont: «Merci, mon cher ami; c'est vraiment très bien!»
Messieurs,[5]
Avec humilité profonde, dans un sentiment de vénération presque religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie d'accomplir la tâche que vous m'avez confiée.
C'est encore en parlant de moi-même que je commencerai mon discours, et cette façon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre, puisqu'elle constitue, paraît-il, un de mes défauts coutumiers.
Mais beaucoup d'âmes, en ces temps de vertige, ressemblent à la mienne, et, pour l'adresser à plusieurs qui m'écoutent ici, je pourrais emprunter à Victor Hugo son étrange phrase: «Ah! insensé, qui crois que tu n'es pas moi!» Donc, un enseignement peut-être jaillira pour quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sincérité comment mon âme, d'abord ennuyée et hautaine devant cette tâche que l'on m'imposait, est peu à peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frères par la souffrance, mes frères par l'orgueil, mes frères par le doute et par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je me suis fait à moi-même et l'apaisement que j'ai trouvé, en vivant par la pensée, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces admirables que l'Académie française glorifie en ce jour!
Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque bien, ça et là; du bien qui, en général, nous a donné peu de peine, nous a privés de peu de chose. Et nous nous sommes magnifiés alors, disant en nous-mêmes: La bonté habite notre coeur. Comme nous étions loin cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces apôtres obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde, quelles que soient nos détresses intimes et cachées, nous restons les favorisés sur cette terre. Tous, brûlés plus ou moins de désirs inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourmentés d'irréalisables rêves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,—parfois infinies, je le sais bien, mais qui s'atténueraient par la patience et l'oubli de soi-même. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien la fumée d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodités de la vie, nos lendemains assurés, du bien-être en perspective jusqu'à l'heure de la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien; pour la plupart, ils n'ont plus la santé ni la jeunesse, pas seulement le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'être bons, de l'être inépuisablement, à toute heure, durant des mois et durant des années; ils trouvent le moyen d'être secourables et doux, de donner comme par miracle ce qu'ils n'ont pas,—et, dans leur dénuement sublime, ils sont heureux par la charité....
La charité, que vous m'avez confié la mission, pour moi un peu écrasante, de célébrer aujourd'hui, je la trouve glorifiée d'une façon définitive et magnifique dans un livre qui résistera à l'écroulement des religions et de la foi, dans le livre éternel qui survivra à toutes choses et qui se nomme l'Évangile:
«Quand même, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme l'airain qui résonne et comme la cymbale qui retentit.
»Et quand même je connaîtrais tous les mystères et la science de toutes choses, et quand même j'aurais la foi jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien.
»Et quand même je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, cela ne me sert à rien.»
Oh! ils ont la charité, ceux-ci, tous ces ignorés d'hier, auxquels nous allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'éclat, de bien insuffisantes récompenses: travailleurs à la journée accablés par les ans, vieilles servantes que la fatigue épuise, pauvres et pauvresses, infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop mesquine apothéose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en sûrs, ils ne garderont point pour eux-mêmes.
Ils ont la charité, et la vraie, ainsi qu'elle est définie par saint Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien, il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une façon patiente et tendre, d'une façon aimable et avec un bon sourire....
«La charité, écrit l'apôtre à ses amis de l'église de Corinthe, la charité est patiente; elle est pleine de bonté; la charité n'est point envieuse; la charité n'est point insolente; elle ne s'enfle point d'orgueil.
»Elle n'est point malhonnête; elle ne cherche point ses intérêts; elle ne s'aigrit point; elle ne soupçonne point le mal.»Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.»
C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charité n'a point varié, et, telle la comprenait l'apôtre, telle la pratiquent à notre époque ces êtres d'exception et d'élite que l'Académie, tous les ans, va rechercher et découvrir, étonnés et confus, dans les faubourgs populaires, au fond des provinces, dans les campagnes ignorées.
J'ai dit: étonnés et confus,—car ils ont aussi la modestie, et ils sont tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicité nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingués. Ils nous ont été désignés d'abord par la rumeur publique,—qui s'égare si souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit au contraire de remercier et de bénir. Toute la population d'un village, ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par quelque lettre couverte de naïves signatures: «Il y en a un parmi nous qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien à tout le monde, qui est un modèle de douceur et de dévouement; vous qui donnez des prix de vertu, venez donc y voir.» Alors, l'enquête a été commencée, avec discrétion, avec mystère, pour ne pas effaroucher le candidat,—et l'enquête presque toujours nous a révélé une existence admirable.
Cette année, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a fallu choisir, opérer, parmi ces héros du sacrifice quotidien, un très difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les élus et même ceux qui auraient mérité de l'être! Mais ce serait interminable et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en général, sont si plébéiens, si vulgaires et inélégants, que le sourire peut-être vous viendrait à cette nomenclature.
Non seulement il a été impossible de les récompenser tous, mais de plus, comme le choix s'est porté sur ceux qui avaient donné au prochain le plus de leur force et de leur vie, sur les plus éprouvés par les longues patiences et les longs sacrifices, sur les très usés et les très vieux, plusieurs que l'on venait d'élire sont morts depuis nos séances du printemps; dans la liste que j'ai là, je vois beaucoup de noms barrés à l'encre, avec, en regard, l'annotation: décédé.... Mon Dieu, je n'en suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont allés, peut-être, dans quelque région mystérieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins, jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rêve, et de n'être plus nulle part....
Au premier rang de vos élus, Messieurs, je trouve un prêtre,—un prêtre des environs de Belfort, la ville héroïque,—le Père Joseph, de l'ordre des Barnabites, auquel vous avez accordé la plus haute des récompenses prises sur le legs de M. de Montyon.
C'est pour celui-là surtout que vous avez cru devoir agir avec mystère, connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent à son sujet vos renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se fût agi de dépister un malfaiteur.
En 1870, quand éclata la guerre, le Père Joseph, qui s'était déjà signalé par sa charité dans une petite paroisse de Genève, demanda du service comme aumônier dans nos armées et se fit envoyer aux avant-postes d'Alsace. Enfermé bientôt dans Strasbourg, il passa ses jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le feu de l'ennemi, la croix de la Légion d'honneur. Quand Strasbourg eut capitulé, les Prussiens le trouvèrent aux ambulances et l'arrêtèrent; leur général cependant lui offrit la liberté, qu'il refusa pour s'en aller en captivité au milieu des prisonniers les plus humbles. Soupçonné d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un dévouement pareil, il fut d'abord cantonné à Rastadt, surveillé de près et malmené, jusqu'au moment où l'archevêque de Fribourg, le reconnaissant pour un pur apôtre, le couvrit de sa protection.
«Voulez-vous aller à la mort?—lui écrivit un jour ce même archevêque.—La fièvre typhoïde sévit à Ulm; déjà deux mille de vos compatriotes en sont atteints, et pas un prêtre français n'est avec eux.» Quelques heures après, il était à Ulm. Il y resta neuf mois, nuit et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil. Entre-temps, il écrivait à ses amis de France, leur demandant de l'argent, des vêtements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux qu'épargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la misère. A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua, durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors s'imposa à nos ennemis, qui le voyaient de près à l'oeuvre, et ils lui offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de même qu'il avait naguère refusé la liberté, il déclina l'honneur, demandant, comme seule grâce, que l'Impératrice Augusta voulût bien lui accorder une audience, et, une fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait été refusé jusqu'à ce jour aux autres sollicitations françaises: le rapatriement immédiat de tous les prisonniers épargnés par le typhus. Plus de vingt trains chargés de jeunes soldats prirent la route de nos frontières dévastées, et des centaines d'enfants de France furent ainsi sauvés par ce prêtre.
La guerre finie, le Père Joseph revint s'enfermer obscurément dans sa petite église de Genève et consacra son activité aux enfants orphelins ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son presbytère. Cela dura jusqu'au jour où l'intolérance religieuse le fit expulser du territoire suisse, en même temps que son évêque. Se séparer ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel désespoir qu'il suivit, sans plus réfléchir, une idée héroïque et folle: avec son modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le sol français, tout près de la frontière, une ferme où il réunit ses chers protégés. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'était rendu, si confiant, à son appel, il n'avait plus rien; alors, sans perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prières, des prédications, des quêtes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a fondé, avec cette irréflexion admirable, un orphelinat de 150 enfants, et jamais ses élèves, sans cesse renouvelés, n'ont manqué du nécessaire. C'est par centaines qu'il a ramassé, dans la boue des grandes villes, des petits abandonnés, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi, ou même de braves officiers de notre armée.
Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et même un peu merveilleux, et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler ici, le Père Joseph est celui qui a rempli la tâche la plus féconde; l'Académie a donc bien jugé en lui décernant sa plus haute récompense—dont il va faire, d'ailleurs, l'usage désintéressé que l'on peut prévoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur même de son idée et de son oeuvre, le succès toujours croissant de sa parole d'apôtre; c'est au grand jour qu'il a vécu et qu'il a lutté. Donc, comme il est un prêtre et presque un saint, son humilité chrétienne me pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres êtres moins bien doués, plus obscurs, dont je parlerai tout à l'heure, et qui ont peiné dans l'ombre, à de plus rebutantes besognes.
Cette héroïque folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne possède rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le plus surprenant, c'est qu'elle réussit toujours! L'Académie, qui en trouve constamment des exemples, a découvert cette année, à Mary, tout près de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle, appelée du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une école gratuite, un autre asile encore pour les bébés du pays, et qui conduit elle-même tout ce petit monde avec une bonté et une douceur maternelles.
Une autre sainte fille, plus que septuagénaire, Marie Lamon, accomplit, depuis vingt-cinq années aussi, un miracle de chaque jour dans son orphelinat de Tarbes, fondé, semble-t-il, envers et contre tous les avertissements du sens commun. Cela a commencé par un petit abandonné qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis trois, puis dix, puis quarante. Et voici déjà plus de mille orphelins qui ont été élevés et placés par ses soins.
Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de voir leur visage et leur sourire, d'épier les promesses de l'avenir chez ces petits êtres qu'elles façonnent à leur guise, de les suivre plus tard dans le développement heureux de leur vie....
Et je trouve plus étonnantes encore et plus surhumaines celles qui recueillent les vieillards, car, de ceux-là, il n'y a jamais rien à attendre, que la lente décomposition et la mort.
Au nombre de ces dernières est la demoiselle Joséphine Guillon, qui d'abord rêvait de fonder un orphelinat déjeunes filles, mais qui, à la suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un pèlerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses.
De la même école, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette Favre, qui, après avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit sa liberté vers la quarantaine, dans, le but bien arrêté de consacrer à des vieillards sans foyer ses petites économies et le reste de ses forces épuisées. Sa première recrue fut une vieille mendiante aveugle, avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne tarda point à venir s'installer en troisième dans le singulier ménage; puis, naturellement, la porte étant ouverte, il en arriva d'autres, toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante débris humains sont groupés autour de Mariette Favre, logée dans des bâtiments qu'elle a fait construire avec le fruit de ses quêtes, nourris, chauffés comme par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on doit renoncer à comprendre. Et il faut être Fange de patience, d'ingéniosité et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si discordante république; car ces pensionnaires ont été ramassés Dieu sait où; en arrivant là, les «bons petits vieux»—c'est ainsi qu'elle les nomme—sont pour la plupart insupportables, et, quant aux «bonnes petites vieilles», inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la communauté marche à souhait quand même; au milieu de tout ce monde, la chère vieille fille, coiffée toujours de son vénérable bonnet blanc d'ancienne servante, évolue en souriant, aimable, enjouée; elle calme les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle ramène la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-être d'autrui. Tel «bon petit vieux» qui a les pieds encore solides, mais qui est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle «bonne petite vieille» dont l'oeil est resté vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant au travail, il est réparti, d'une façon merveilleusement entendue, entre chacun suivant les facultés qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin aux légumes, ceux-là coupent le bois ou bien mettent des pièces aux souliers qui s'usent; et des grand'mères paralytiques, dont les doigts sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inquiétude dans le phalanstère, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par les temps de gelée, quand s'épuise la réserve de charbon. Mais la sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches—et chaque fois l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que de bonnes âmes, à l'occasion de certaines fêtes, envoient quelques friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-là, on s'assemble pour des repas qui ont la naïve gaieté des dînettes d'enfants, et, au dessert, les «bons petits vieux» se mettent en frais d'innocentes galanteries, pour les «bonnes petites vieilles», qui leur chantent des chansons.
Il y a une délicatesse exquise à apporter ainsi, non seulement un peu de bien-être ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de sourire à ces décrépitudes, à ces lentes agonies, qui semblaient vouées à l'horreur du délaissement et du froid, sur des grabats solitaires. D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de linge, qui président à ces choses, paraissent elles-mêmes toujours gaies et doivent posséder certainement une paix et un bonheur déjà ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre.
Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.
Et il en est un, cette année, qui présente une physionomie bien particulière, un rude Breton de Port-Navalo, nommé Georges Pouplier; ancien marin, il va sans dire, ancien second maître de manoeuvre, dont la large poitrine est couverte des décorations les plus glorieuses: avec la Légion d'honneur et la Médaille militaire, tout un jeu de médailles de sauvetage en argent et en or,—auprès desquelles paraissent négligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des gens de cour.
La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble composé par quelqu'un de nos anciens conteurs français. Il a, pendant des années, promené par le monde sa vigueur de Celte, nageant, plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glacées des mers du Nord, ou bien dans les eaux équatoriales où les requins habitent, et toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient périr, marins, femmes ou petits enfants. Ces dernières années, il était aux postes les plus périlleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon camarade et ami de Brazza—un autre héros, ce dernier, que la France ingrate a «jeté par-dessus bord», comme nous disons en marine.
En 4873, tout jeune gabier de l'équipage du Beaumanoir, dans les mers d'Islande, il avait fait ses débuts en sauvant ensemble un officier et un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue série de ses sauvetages—il nous pardonnera bien lui-même d'en soutire un peu, tant c'est imprévu—en repêchant d'un seul coup douze nègres du Congo.
A côté de ce roi des sauveteurs, l'Académie en a primé nombre d'autres qui se sont jetés à l'eau, dans le feu, qui ont arrêté des chevaux emportés ou des taureaux furieux....
A Dieu ne plaise que j'aie l'air de dédaigner ces braves. Mais je fais à leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout à l'heure au sujet du Père Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degrés comme en tout. A la faveur d'un élan superbe, secondé presque toujours par u/ne impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de durée. Oh! combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi—je puis bien dire plus loin de nous—ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui durent des mois, des années, des dizaines d'années, sans une minute de faiblesse, sans un retour d'égoïsme, sans un murmure.... Aussi je me sens plus étonné encore, plus respectueux et plus petit, devant le troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des vieux ouvriers, des vieilles couturières, de tous les pauvres gens qui sont comme les abonnés annuels des prix Montyon.
Les vieilles servantes! L'Académie, cette année, en a couronné dix-huit, qui semblent vraiment des êtres de légende, tant leur abnégation et leur bonté confondent nos égoïsmes mondains.
Mon Dieu, leur histoire à toutes est à peu près pareille. En général, elles sont entrées presque enfants dans quelque famille que le malheur ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au service de leurs maîtres d'autrefois; peu à peu, elles leur ont tout donné, leurs petites économies, leur force, leur saine jeunesse de paysannes, ou même leur beauté,—car plusieurs étaient jolies, aimées, désirées, et elles ont sacrifié cela aussi, éconduisant de braves amoureux qui les voulaient pour épouses. Il en est qui se sont mises à travailler fiévreusement à n'importe quel rude ou ingénieux métier de leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un peu de nourriture aux anciens maîtres devenus infirmes, qu'il faut encore soigner et panser avant de s'endormir.
Telle, cette bonne Savoyarde, appelée Claudine Buevoz, qui s'est faite dévideuse de soie et qui pelotonne sans trêve ses écheveaux, pour nourrir sa pauvre vieille maîtresse d'autan, aujourd'hui veuve, misérable et impotente.
Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvisée revendeuse de légumes et-de poulets aux portée de Marseille, pour subvenir aux besoins d'une vieille douairière et de sa fille, toutes deux malades et sans pain. Elle était née dans une demi-aisance, cette Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui possédait quelque bien, et personne n'eût pu prévoir pour elle tant de déchéance et de misère. Lorsque, après avoir tout perdu, elle se décida à entrer comme gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son trafic épuisant, ces dernières habitaient le château familial dont elles portent le nom, et d'où elles ont été chassées depuis tantôt vingt ans, à la suite de revers inouïs. Les voilà donc aujourd'hui, ces trois femmes, unies dans une commune détresse matérielle.
Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de l'étrange trio, qui pourvoit à toutes choses. Sous les brûlants soleils d'été, sous les pluies d'hiver, elle va courir à pied les villages, pour acheter les légumes qu'elle revient vendre au marché de la ville, réussissant à payer ainsi la nourriture de ses chères maîtresses et leurs vêtements modestes.
Il y a encore—parmi tant d'autres—cette ravaudeuse de vieux parapluies et de vieux tamis, qui s'appelle Joséphine Bénéteau. Une fille du bas peuple, celle-là, qui est entrée comme servante à quatorze ans, il y a un demi-siècle à peu près, dans une famille de forgerons vendéens. Les enfants étaient nombreux au logis; mais, malgré les soins de leur bonne, les uns après les autres ils sont morts de la poitrine; le père à son tour les a suivis au cimetière, et bientôt il n'est plus resté que la veuve, avec le dernier des fils: un jeune garçon tout frêle, qui s'est mis à travailler seul dans la forge délaissée, pour gagner le pain de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre métier moins dur; mais la brave Joséphine, le trouvant bien maigre et bien pâle, ne le perdait plus de vue et, pour lui éviter les fatigues excessives, surtout les sueurs dangereuses, c'était elle, le plus souvent, qui à grand effort frappait sur l'enclume. Il s'en est allé quand même, ce dernier enfant, vaincu, lui aussi, par le mal inévitable. C'est alors que pour faire vivre la maman de tous ces morts, épuisée du reste parla maladie et le chagrin, la servante a imaginé de réparer les parapluies, les tamis ou les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages, trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son pauvre cri chanté, qui s'éteint de plus en plus avec les ans; le soir ensuite, quand elle rentre exténuée, elle trouve le moyen encore d'égayer un peu sa vieille maîtresse, par de bons sourires, d'amusants propos, tout en lui préparant le repas qu'elle lui a si péniblement gagné dans sa journée.
Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des servantes, mais aussi quantité d'ouvriers, de petits employés obscurs, entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer; quantité de braves ménages, déjà chargés d'enfants, qui ont recueilli avec tendresse des orphelins, des grands-pères, des grand'mères, de vieilles tantes aveugles ou en enfance sénile, et qui ont travaillé avec plus d'acharnement pour faire la vie douce à tout ce monde.
Des ménages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits artisans de Lodève. Ils ont passé leur vie, ces Raunier, autant la femme que le mari, à faire du bien, à veiller des malades, à secourir des malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu l'idée d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres bébés, qui languissaient parce que la poitrine de leur mère avait été tarie par la souffrance ou la faim....
Parmi ces êtres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il s'en trouve qui, par surcroît, sont des impotents, des malades, des infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose de surhumain, quelque chose d'angélique. Il nous est bien arrivé à tous, au cours de nos existences surmenées, de nos voyages, de nos plaisirs, d'être frôlés plus ou moins légèrement par l'aile brûlante de quelque fièvre qui passait, et chacun de nous se rend compte à peu près de l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des créatures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a été sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps végété dans des logis sombres, qui ont atteint péniblement la vieillesse sans rencontrer une heure de joie ni de santé, mais dont le courage et le dévouement n'ont, malgré cela, jamais connu de défaillance.
Ainsi, cette sainte fille appelée Eugénie Lucas, infirme, traîneuse de béquilles, à demi percluse à force de douleurs, endurant un continuel martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour à des ouvrages de couture à peine payés, pour faire vivre son vieux père, sa vieille mère aveugle qu'elle adore.
Ainsi cette Eugénie Philippart, infirme et contrefaite, élevée par charité jusqu'à quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la recueillit à sa sortie de l'hospice et lui apprit son métier de repasseuse. Travaillant toutes deux, elles vécurent d'abord sans trop de misère. Mais bientôt la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes, des rideaux, que sa nièce étendait sur une table,—et puis il a fallu y renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle est aveugle, tendrement soignée par sa nièce, qui a refusé de la laisser partir pour l'hôpital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut, la pauvre nièce infirme et bossue, et pourtant sa détresse augmente de jour en jour, car décidément ses yeux l'abandonnent; alors il y a souvent, comme elle dit, des malfaçons dans son ouvrage, et ses pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, même de nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle, elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjoué, d'innocentes et pieuses petites histoires, pour lui donner à entendre que l'ouvrage va bien, que les demandes affluent et que l'aisance est au logis.
Les dernières dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui végètent au hameau perdu de la Vermanche, dans le département du Cher, et auxquelles vous avez accordé un prix de 500 francs. Celles-là sont aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur leur sol de terre battue, elles ont commencé dès l'enfance à travailler comme deux bienfaisantes petites fées. Pendant que leurs parents labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste vivre, elles arrivaient, à force de volonté, à tenir propre le ménage et même à préparer les repas; en ce temps-là, qui fut pour elles le temps prospère de la vie, tout reluisait dans la chaumière; sur les pauvres meubles bien cirés, les moindres objets s'alignaient dans un ordre minutieux. Quand les voisins alors s'ébahissaient de voir les choses si bien rangées, les petites filles naïvement répondaient: «Eh! si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux mêmes places, comment les retrouverions-nous après, puisque nous n'y voyons pas?» La famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine d'années, le père mourut, laissant le verger à l'abandon, laissant la mère épuisée de travail et à demi infirme. A ce moment on pensa bien faire, à la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la veuve dans un hôpital; mais l'idée de se séparer de leur vieille mère jeta les deux soeurs aveugles dans un désespoir affreux: «Plus tard, supplièrent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous d'abord essayer de vivre ensemble; nous ferons tout ce que nous pourrons! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez entendre un conte embelli à plaisir.
Elles ont appris à filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures d'études jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de lumière, elles sont aussi parvenues à apprendre à coudre, assez bien pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confié par les bonnes âmes d'alentour. Elles ont appris à laver leur linge, s'asseyant au lavoir à côté d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles possédaient une chèvre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la force de la mener paître le long des routes, tout en ramassant du bois mort pour le feu des veillées. Puis, la pauvre veuve est devenue en enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins, à la grande inquiétude de ses filles qui n'osaient plus perdre le contact de sa robe: «Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'égarait, si elle allait choir dans quelque fossé! Comment ferions-nous pour courir à sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux?» Aujourd'hui, cette crainte n'est plus, car la mère est alitée, et elle est devenue aveugle à son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son déclin. Elles s'ingénient à la distraire, elles s'évertuent à la tenir bien propre, et, détail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre grossière chemise, à la flamme de quelques branches mortes ramassées à tâtons dans les bois. Jamais elles n'ont demandé l'aumône, jamais on n'a entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte.
Au milieu de leur éternelle nuit, tâtonnant sans cesse et cherchant avec leurs mains, toutes les deux pour aider cette mère, qui tâtonne et cherche aussi dans une obscurité pareille, elles ont une douceur toujours égale et une sorte d'inaltérable contentement....
La source de telles résignations nous demeure bien inaccessible, et, tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de mystère, car nous restons confondus devant la destinée de ces âmes hautes et sereines, qu'emprisonnent ainsi, comme par châtiment, des enveloppes de ténèbres.
Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver à le bien comprendre, c'est qu'un bon sourire calme et clair est à demeure sur le visage de tous ces déshérités, de tous ces sacrifiés, dont je n'ai pu vous donner la liste trop longue.
Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce siècle, notre lot, à presque tous, est l'agitation vaine, le désir et la détresse.... Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de nos élégances, le néant de nos petits rêves puérils, devant la fuite des jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si solennelles du grand soir, où nous réfugier, où nous jeter?... Il y a bien les cloîtres, restes d'un autre temps, débris qui subsistent et où l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui ont gardé la croyance en des dogmes précis, et je ne sais pas d'ailleurs s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces révoltés et ces solitaires qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, considérons de plus près le cas étrange de nos prix Montyon, qui ne se séparent point des autres hommes leurs frères, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux.
Avant de finir, je veux citer l'apôtre une fois encore: «Maintenant, donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'espérance et la charité; mais la plus grande est la charité.» De nos jours, nous ne pouvons plus, hélas! parler ainsi. Malgré ce demi-réveil de mysticisme, auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une chose de mode, la foi, sapée par tant d'ouvriers de mort, s'en est allée avec l'espérance. Où sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'espérance? Mais la charité reste.... A la charité, nous pourrions encore accrocher nos mains découragées et lassées.... Et, après nous être inclinés très humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes usées et infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses, peut-être pourrions-nous essayer—oh! à très petites doses, suivant nos faibles moyens, et seulement aux instants où nous nous sentons meilleurs,—peut-être, après leur avoir fait ici notre révérence profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu.