Par luxure assurément et par désir de paraître, il fit le geste de l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiène s'y prêtaient.
Ces personnes à défaut d'urbanité de coeur n'offraient pas même ces lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les séparations.
Fréquemment donc il se chagrina.
Et les soirs suivants, jusqu'à l'aube, s'échauffant l'imagination, il ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et pénétrants, en sorte qu'elle devint digne de son désir de se désoler et de la niaiserie inévitable de son âge.
Combien je t'aurais aimé si je ne
savais qu'il n'y a qu'un Dieu.
L'ARÉOPAGITE.
C'est un baiser sur un miroir.
Au soir, une douce tiédeur emplit l'air violet où se turent enfin les oiseaux; et parmi les saules, au bord des étangs, le jeune homme et la jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.
Elle avait de longs cils, des cheveux dénoués, des draperies flottantes et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa baguette, à coups légers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son fin visage à demi tourné souriait au jeune homme. Et lui, couché parmi les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image balancée sur les étangs.
Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:
—Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensées que vous voulez accueillir à cette heure? Daignez comprendre ce qui me plaît parmi ces saules. Voulez-vous donc que je rougisse?
Mais elle s'interrompit de sourire, inquiète de ce jeune homme si las, devinant peut-être qu'il contemplait là-bas, plus loin que tout désir, le temple de la Sagesse Éternelle vers qui les plus nobles s'exaltent. Elle posa sa main délicate sur les yeux du jeune homme.
—Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et pourquoi faut-il donc que tu m'écartes, pourquoi te peiner, de mon sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.
Mais lui répondit à cette amoureuse, avec une légère fatigue:
—Ne connais-tu pas aussi ceux-là qui dédaignent vos frissons et n'ont pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupières lourdes!
Et comme elle ne répondait point et qu'il craignait toute tristesse, il leva les yeux de sa vague image balancée sur l'eau, pour regarder la jeune femme. Debout dans la lucidité de ce soir or et rosé,—un oiseau comme une flèche dans le ciel entrait,—d'un geste pur, elle entr'ouvrit son manteau et révéla son corps dont la ligne était franche, la chair jeune et mate.
Sa nudité eût assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge exaltaient sur sa taille une gorge fraîche et rougissante. Mais le jeune homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolée dans la brise et, l'ayant avec grâce baisée, la ramena sur les charmes de la jeune femme. Il souriait et il disait:
—J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce léger travers, comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui fléchirait et toutes ces grâces peut-être inoubliables. Je sais que la petite ligne du sourire des femmes trouble la pensée des sages et, pour nous, la nuance des nuages même. Dans vos prunelles mon image serait plus agitée qu'au miroir de ces étangs rafraîchis par la brise.
Elle se laissa glisser sur la grève et, cachant contre lui son visage, elle gémissait:
—Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu écoutas ce qui monte du passé, et les morts t'auront mangé le coeur. Veux-tu donc être ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais peut-être t'inquiètes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et que je défie toutes les femmes.
Et lui souriant de cette révolte ingénue:
—Les femmes, amie! crains plutôt ce désir d'amour où je me pâme malgré mon âme. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'éveille mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et souffrez que je ne m'échappe pas à moi-même.
Hélas! cette musique plaintive mit une joie qui me gâte sa tendresse aux lèvres si fines et dans les cils très longs de la jeune fille. Son oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce coeur. Créature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que bat la vie chez les élus. Parce que le sein du jeune homme palpitait, elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses cheveux épars, elle éparpilla dans l'ombre son rire joyeux.
Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune rougissant. Ce profond paysage d'où affleuraient des branches raides et la plainte monotone des campagnes noyées dans la nuit, fut-il si enchanteur, ou leurs âmes avaient-elles atteint ces équilibres furtifs que parfois réalisent deux illusions entrelacées; brûlaient-elles de cette ardeur intime qui vaporise toute inquiétude? Qu'importe le mot de leur fièvre dévorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons onctueux, dans le silence pénétrant et la fraîcheur féconde, la même allégresse, en leurs poitrines allégées d'un même poids, rhythmait leurs pensées et leur sang; et c'est ainsi qu'étendus côte à côte, sans se mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours on regrettera sous la pluie dorée de midi, ils ne furent plus qu'un frissonnement du bonheur impersonnel.—Nuances des musiques très lointaines qui fondez les plus ténues subtilités! limites où notre vie qui va s'affaisser déjà ne se connaît plus! seules peut-être effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliées.
Et lui, le premier, murmura: «Ai-je raison de me croire heureux?»
La jeune femme se souleva, ses seins peut-être haletaient faiblement. Un rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanées se penchaient comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de noblesse qu'en cette lassitude précoce. A cette minute il semble qu'elle se troubla de cette pâleur et de ces lignes inquiètes. Absente, elle prononça ce mot, si vulgaire: «Que vous êtes joli, mon amour!»
Alors soudain il eut au coeur une fêlure légère, la première fêlure d'amour, par où s'enfuit le parfum de sa félicité, et se relevant, il froissa les deux fleurs.
—Ah! combien je le prévoyais! vous daignez goûter quelques formes où j'habite, et jamais vous n'atteindrez à m'aimer moi-même, car votre caprice peut-être ne soupçonne même pas sous mes apparences mon âme. Ah! mon incertaine beauté qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensée! mes incertitudes, où trébuche mon élan! tous ces sentiers que je piétine! tout ce vestiaire, c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre âme?
Et une rougeur avivait son teint délicat. Pouvait-elle comprendre! Elle attira doucement la tête du jeune homme sur son sein; elle posa sa main un peu tiède sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le berçait; en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se réchauffe et qui s'endort.... Puis il entrevit peut-être ce temple de la sagesse qui fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisées, les plaça dans sa chevelure; et ces frêles mortes faisaient la plus touchante parure qu'une amoureuse eût jamais pour se faire aimer. Tel était son charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux déroulés et fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser à elle. Mais un malaise, un regret informe de la solitude flottait en son âme tandis qu'ils descendaient vers la vallée. Et comme il était ému il jugea bon de se révéler a son amie.
—«Mon âme, disait-il, ces légendes où notre mémoire résume la vie des plus passionnés, ce sentiment qui m'entraîne vers toi, et même l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces délicatesses, les plus raffinées que nous puissions connaître, ne sont que frivoles papillons dont use l'Idée pour dépister les poursuites vulgaires. Ma lassitude, qui t'étonna, se complaît à sourire de ces furtives apparences et à tressaillir du frôlement de l'Inconnu. J'aime aspirer vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon désir aura ramassé son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer uniquement l'irréel, ne puis-je dire, ô mon amie, que je possède l'immuable et l'absolu, moi qui réduisis tout mon être à l'espoir d'une chose qui jamais ne sera.
«Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obéir, c'est encore la paix; mais peut-être fausseras-tu, à me donner trop de bonheur, le délicat appareil de mon rêve! Ta beauté est charmante et robuste, épargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un tendre oreiller à mes lassitudes, un doux sentiment jamais défleuri, pareil à ces affections déjà anciennes qui sont plus indulgentes peut-être que le miel des débuts et dont la paisible fadeur est touchante comme ces deux fleurs fanées en tes cheveux. Et l'un près de l'autre, souriant à la tristesse, et souriant de notre bonheur même, fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, à contempler la théorie des idées qui passent, froides et blanches et peut-être illusoires aussi, dans le ciel mort de nos désirs; et parmi elles serait l'amour; et si tu veux, mon âme, nous aurons un culte plus spécial et des formules familières pour évoquer les illustres amours, celles de l'histoire et celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous aimer nous-mêmes.»
La chevelure de la jeune femme, soulevée par le vent, vint baiser la bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa pensée qu'il se tut, impuissant à saisir ses propres subtilités; et seule la fraîcheur, où soupiraient les fleurs du soir, n'eût pas froissé la délicatesse de son rêve.
L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se perdait parmi toutes ces choses; et peut-être s'étonnait-elle, étant jeune et de bonne santé.
Ah! ce sable qui gémissait sous leurs pieds dans la vallée silencieuse, pourra-t-il jamais l'oublier?
Dans cette volupté, un égoïsme presque méchant l'isolait peu à peu; jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.
Çà et là, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlaçaient, et il rougit soudain à songer que peut-être son sentiment n'était pas unique au monde.
Mais la jeune fille l'entraînait; légère parmi ses draperies et ses cheveux indiqués dans le vent, elle courait au bosquet qu'éclairent violemment les chansons et le vin. Sous des arbres très durs, sous des torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs gesticulants, deux lutteurs s'enlaçaient. D'une beauté choquante, ils roulèrent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs délicates de ses cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....—Au reproche du jeune homme, elle répondit sans même le regarder, Dieu sait pourquoi: «J'adore la gymnastique.» D'une grâce un peu exagérée, elle n'en était que plus émouvante.
Il s'éloigna, et le souci de paraître indifférent ne lui laissait pas le loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.
Comment avait-il osé cette chose irréparable, peut-être briser son bonheur?
D'où lui venait cette énergie à se perdre?—Il fut choqué de passer en arguties les premières minutes d'une angoisse inconnue.—Mais sa douleur est donc une joie, une curiosité pour une partie de lui-même, qu'il se reproche de l'oublier?—En effet, il est fier de devenir une portion d'homme nouveau.—Il se perdait à ces dédoublements. Sa souffrance pleurait et sa tête se vidait à réfléchir. Une tristesse découragée réunit enfin et assouvit les différentes âmes qu'il se sentait. Il comprit qu'il était sali parce qu'il s'était abaissé à penser à autrui.
Balançant ses bras dans la nuit, sans but, il rêva de la douceur d'être deux.
Et, penché sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit debout parmi des hommes. Cette pensée lui fut une sensation si complète de sa douleur, qu'il atteignit à cette sorte de joie du fiévreux enfin seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurité, soudain il s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les morts, ceux-là mêmes qui lui avaient mangé le coeur, comme elle disait, riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les nuages l'enveloppaient, répétant ce mot «Jamais» qui barrera sa vie.—Combien de temps durèrent ces choses?
Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils très longs, et il se leva brusquement, le cou serré. Seules des larmes glissaient sur son visage.
Et je ne sais s'il s'aperçut qu'il gravissait vers le temple de la Sagesse éternelle.
Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme releva son front, rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des hymnes.
Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les blêmes enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie pour animer une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, transverberées de ces flèches glorieuses qui sont les pensées des sages, gisaient sur les parvis du lieu que nous rêvons.—Lui, porteur du signe d'élection, il pénétra dans le Temple.
Là, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre sentimental; une froide clarté stagnante est épandue sur la foule des sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immémorial effrite les groupes cramponnés à des convictions diverses; il sépare et il joint; il brise ceux-là qui se déchirent pour aider à l'Idéal, il ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette à tous les rivages des systèmes, des éloquences et des crânes fêlés; parfois une certitude, comme une furtive écume sur la vague, apparaît pour disparaître. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanité; une incomparable harmonie s'en dégage pour les amateurs.
Et sa douleur reconnut en ces ténèbres la brume de son âme: ce tumulte n'était que l'écho grandi de la plainte qui, goutte à goutte, murmurait en son coeur.
Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et renaissent, la monotone subtilité de son regret tournoyait en sa tête fiévreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le rêve de ton corps et de ta gorge étroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillée!
Affaissé dans le couchant de son souvenir, évoquant les senteurs affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il revécut les nuances de sa tendresse dans la lamentation séculaire des sages. Tous poussaient à grands cris dans le manège des pensées domestiquées par les ancêtres, mais son regard ne se plaisait que sur les plus surannés qui, têtus de complexités, coquettent avec les mystères et sur ces sages légers qui pivotent sur leurs talons et, sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait à de telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommodèrent. —Suprême fleur de toutes ces cultures, l'héritier d'une telle sagesse, étendu sur le dos, bâillait.
Sa jeunesse comprit les suprêmes assoupissements et combien tout est gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des empreintes d'efforts évoqueraient-ils la furtive félicité de cette âme en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins possible!...
Mais le prétexte de notre moi, sa chair, si lasse que son rêve fuyait à travers elle pour communier au rêve de tous, se souvint pourtant des souillures de la femme et rentra par des frissons dans la réalité familière. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-même tenait trop de place en soi pour qu'y pût entrer l'Absolu.
Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui fera sa vie une?
Les plus absorbantes douceurs qu'il eût connues ne venaient-elles pas de l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-même et de sa substance: il aimait de cette façon, parce qu'il était lui, et tous les caractères de sa tendresse venaient de lui, non de l'objet où il la dispensait.
Dès lors pourquoi s'en tenir à cette femme dont il souffrait parce qu'elle était changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'après cette créature bornée qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont il la vêtait, se créer une image féminine, fine et douce, et qui tressaillerait en lui, et qui serait lui.
C'est ainsi qu'il vécut désormais parmi la stérile mélopée de tous ces sages, extasié en face la bien-aimée, aussi belle, mais plus rêveuse que son infidèle. Elle avait, sous les cils très longs, l'éclatante tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa figure parfois voilée de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait ses paupières bleuâtres, il voyait encore leur douce flamme transparaître.
Il s'agenouilla devant cette dame bénie et jamais extase ne fut plus affaissée que les murmures de cet amour.
De son âme, comme d'un encensoir la fumée, s'échappait le corps diaphane et presque nu de l'amante, si délicate avec ses hanches exquises, son étroite poitrine aiguë et sur ses joues l'ombre des cils. Frêle apparition! dans ce nimbe de vapeurs légères, elle semblait un chant très bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur atténuée d'une fleur lointaine, le soupir de douleur légère qui se dissipe en haleine.
«O mon âme, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car après tant de rêves je ne puis le savoir. Suis-je né ou me suis-je créé? Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixé! J'ose dédaigner la vie et ses apparences qu'elle déroule auprès de mes sens. Le passé, je me suis soustrait à ses traditions dès mes premiers balbutiements. L'avenir, je me refuse à le créer, lui qui, hier encore, palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos pères que les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un tremblement que fait le petit souffle de nos désirs; et comme eux tuèrent déjà l'être, je tuai même le désir d'être. L'harmonie où j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plaît d'aimer et c'est moi seul que j'aime, pour le parfum féminin de mon âme. Ah! qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je défie ses charmes imparfaits.»
Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur l'admiration des humbles prosternés glissa des parvis du temple dont les portes s'écartèrent lentement. Et comme la beauté est une sagesse encore, défiée, sur le seuil elle apparut. Son bras léger au-dessus de sa tête s'appuyait avec grâce aux colonnades, tandis que le charme de sa jeune gorge s'épanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout l'univers se résumait au loin à la hauteur de ses petits pieds. Si frêle, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les peupliers et les peuples n'étaient plus que des lignes menues, et au-dessus d'elle il voyait l'idéal l'approuver. Le soir bleuâtre descendait sur les campagnes.
Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'âme du jeune homme. Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de tout le temple devant cette invasion des problèmes; et son émoi redoublait à sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'épuisait vers la bien-aimée, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle, indécis comme un balbutiement....
Il frissonnait de cette haleine légère et de tous les frôlements un peu tièdes oubliés. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur, véritable petit animal d'amour, ingénue et nerveuse, avec son regard bleu, en sorte qu'il murmura brisé: «Fais-moi la pitié de permettre que je ne t'aime point.»
Et peut-être eût-il préféré qu'elle l'aimât.
Mais elle le considérait avec curiosité et quoi qu'elle ne comprît guère, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de ce rire incompréhensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, à pleine main, il repousse les petits seins stériles de cette femme. Elle chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans le bruit triomphal de la sagesse sauvée, au travers du temple acclamant le héros, sous les bras indignés, rapide et courbée, elle sortit. Jamais elle ne lui fut plus délicieuse qu'à cette heure, vaincue et sous ses longs cheveux.
Et les sages d'un même sursaut, délivrés, déroulèrent l'hymne du renoncement, la banalité des soirs alanguis et l'amertume des lèvres qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain même de maudire, leurs fadeurs et toutes nos misères affairées. Puis ils répandirent comme une rosée les merveilles de demain, de ce siècle délicat et somnolent où des rêveurs aux gestes doux, avec bienveillance, subissant une vie à peine vivante, s'écarteront des réformateurs et autres belles âmes, comme de voluptueuses stériles qui gesticulent aux carrefours, et délaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les martyrs.
Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le sort de la caravane, passé l'horizon de sa vie! Peut-être s'était-il convaincu que tant de querelles à la passion tournoyent comme une paille dans une seconde d'émotion! Il les quitta.
Que la stérile ordonnance de leurs cantiques se déroule éternellement!
Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle disparut sous les feuillages entre les troncs éclatants des bouleaux. Elle ne daignait même pas soupçonner ces bras suppliants et ces désirs. Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-être seulement son coeur était-il froissé. Il reconnut l'univers; il sentit une allégresse, mais allait-il encore vivre vis-à-vis de soi-même! Une sorte de fièvre le releva, il eut un élan vers l'action, l'énergie, il aspirait à l'héroïsme pour s'affirmer sa volonté.
Vers le soir il atteignit le sable des étangs, et parmi les saules, au bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne. Là-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la mémoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit indistincte, comme un désir s'apaise.
Il n'avait tant marché que pour revenir à cette petite plage où naquit sa tendresse. Son coeur était à bout. Il savait que la vie peut être délicieuse; il renonça rêver avec elle au bois des citronniers de l'amour et cela seul lui eût souri. Ses méditations familières lui faisaient horreur comme une plaine de glace déjà rayée de ses patins. Il bâilla légèrement, sourit de soi-même, puis désira pleurer.
Du doigt, il traça sur la grève quelques rapides caractères. La brise qui rafraîchissait son âme effaça ces traits légers.—
Cette légende est vraiment de celles qui sont écrites sur le sable.
Tout de son long étendu, les yeux fatigués par le couchant, seul et lassé, il parut regarder en soi....
A vingt ans, il sentait comme à dix-huit, mais il était étudiant et à sa table d'hôte (celle des officiers à cent francs par mois) mangeait mieux qu'au lycée; en outre il pouvait s'isoler.
L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmentèrent sa force de réaction. Les éléments divers qui étaient en lui: 1° culture d'un lycéen qui a passé son baccalauréat en 1880; 2° expérience du dégoût que donnent à une âme fine la cuistrerie des maîtres, la grossièreté des camarades, l'obscénité des distractions; 3° désir et noblesse idéale, aboutirent au rêve.
En frissonnant, il s'enfonçait dans cette façon de rêve scolaire et sentimental où l'on retrouvera juxtaposées de confuses aspirations idéalistes, des tendresses sans emploi et de l'âcreté.
En vérité, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images d'outre-tombe ne témoignent-ils pas qu'ils sont mécontents de leurs contemporains, échauffés de quelque sentiment intime, inassouvi?
Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils délaissée, tes fleurs seraient-elles fanées ou tes parfums évanouis? Atys, l'enfant divin, te lasserait-il déjà de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, où je suis désormais impuissant;—encore, que ne pourrait un sourire de celle que chérit Aphrodite!
Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la très jeune courtisane, aux yeux et aux cheveux d'une clarté d'or, tandis que glissait la barque sur le bleu canal, parmi les nénuphars bruissants. Très bas sur leurs têtes, les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde. La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forêts d'orangers et de sa quiétude. Entre les branches vertes, apparaît par instant le marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables dédaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son sceptique ami.—Au loin, pâle ligne rosée fondant sous la chaleur, les montagnes, refuges des solitaires et des bêtes féroces, troublaient seules la rêverie de ce ciel.
Mais déjà on approchait de la plage où, mollement couchée sous la caresse des flots et des brises, la ville étend ses bras sur l'océan et semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumée et fiévreuse, pour aider à l'agonie d'un monde et à la formation des siècles nouveaux.
Avec une grâce lassée, Amaryllis reposait sur des coussins de soie blanche. Son lourd manteau d'argent cassé semblait voluptueusement blesser son corps souple. Ses bras ronds veinés de bleu couronnaient son visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix très harmonieuse:
—Riez, ô Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon ennui, c'est à toi qu'irait mon espoir. Tu as aimé, Lucius, on le dit, tu pleuras près des couches trop pleines. Tu t'es lassé du rire de la femme; comprends donc que je me désespère du perpétuel soupir des hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, ô Lucius. Les divines tendresses d'Atys, les inquiétants mystères d'Isis et la grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs désirs; or je sais trop ce qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que naît l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gémir même devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une affranchie qui prophétisait; tu es un Romain, presque un Hellène, tu sais railler, ô Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir consoler.»
Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'élégance de ses mouvements révélait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il évitait les mots sérieux qui sont maussades:
—Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'étonner qu'un si petit coeur puisse tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosités sous un front gracieux si étroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et même des singes qui font rire. Pourquoi désirer des dieux et des choses innommées!
Sous la soie bleuâtre de sa tunique transparaissait le corps tant adoré de la jeune femme encadré de brocart. Ses doigts effilés jouaient avec la bulle de cristal jaunâtre, où sa mère jadis enferma les conjurations. On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en loin sautait un poisson avec le rapide éclat d'argent de son ventre. Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.
—Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre chère Amaryllis? Je la conduirai selon ses désirs avant de me rendre au Serapeum.
—Athéné vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une voix réveillée, la jeune femme. Athéné! on dit qu'elle sait les choses et des dieux la protègent. Une fois que j'étais couronnée de fleurs et de jeunes amants, comme on sort d'une fête de nuit, je l'ai vue sur les tours de Serapeum, extasiée et en robe blanche. Mes amis l'acclamèrent et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinité chaste. Alors survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifié et possèdent toute certitude. Au-dessus d'elle la lune pâlissait, plus lointaine à chaque insulte; mais eux étaient trempés du soleil levant comme du sang de la victoire et je pense que c'est un présage. Comment subjugue-t-elle les âmes? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guérir mon chagrin.
—Tu rêves toujours, Amaryllis, et tes rêves te gâtent ta vie. Daigne sourire, ma chère Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les faibles et dépouiller leurs dernières illusions les forts. Jouis de l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitié de ceux qui sont las, et laissons vivre du passé la vierge du Serapeum.
Et s'étant incliné, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts. Mais elle se mit à pleurer.
—Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais de mes petites fossettes, par ta haine des chrétiens qui seuls me résistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mène-moi chez Athéné.
Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:
—Le sort, lui dit-il, t'avait donné un corps sain et beau. Faut-il y introduire la pensée qui déforme tout!
Mais comme elle ne cessait de gémir et que les pleurs d'une femme attristent les plus belles journées:
—Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions vers Athéné et que je te mène comme un jeune disciple.
L'enfant releva la tête. Un sourire joyeux éclairait son fin visage tandis qu'elle réparait l'appareil de sa beauté. Les avirons se turent, et contre la rive où circulait tout un peuple, un faible choc secoua la barque.
«Au Serapeum», dit-elle avec orgueil. Dans une litière, à l'ombre des colonnades, ils avançaient lentement parmi toutes les races parfumées de cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme et des jeunes hommes. Soudain, au détour d'une rue, ils rencontrèrent une populace hurlante, de figures féroces et enthousiastes: chrétiens qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait malgré elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement de sa chevelure dorée elle cherchait, en souriant un peu, le regard de Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de sa taille et de ses excitations lui cria:
—La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le baiser délivre des caresses de l'homme!
Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.
Avec la triple couronne de ses galeries effritées et les cent marches croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs déjoints fleurissaient des câpriers sauvages. Mais il apparaissait comme le tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piété d'une auguste vierge, Athéné, pareille à notre sensibilité froissée qui se retire dans sa tour d'ivoire.
Elle avait hérité des enseignements, et chaque semaine elle réunissait les Hellènes. Elle soutenait dans ces esprits, exilés de leur siècle et de leur patrie, la dignité de penser et le courage de se souvenir. Ceux-là même l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.
Dans la grande salle, pavée de mosaïques éclatantes et tapissée des pensées humaines, Athéné, qu'entouraient des Romains, des Grecs, beaucoup de lents vieillards et quelques élégantes amoureuses des beaux diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux et tous ses mouvements étaient harmonieux et calmes.
Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La vierge les accueillit avec simplicité.
—Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des nôtres. Tu connaîtras ce que fut la Grèce, ses portiques sous un ciel bleu, ses bois d'oliviers toujours verts et que berçait l'haleine des dieux, la joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile comprendra l'harmonie des désirs et de la vie. Plotin, à qui les dieux se confièrent, avait coutume de dire: «Où l'amour a passé, l'intelligence n'a que faire.» Amaryllis, en toi Kypris habita, prends place au milieu de nous, comme une soeur digne d'être écoutée.
—L'amour, Athéné, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?
Elle dédaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle avait cessé de parler.
Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progrès de la secte chrétienne, qui prétend imposer ses convictions, sur le discrédit des temples indulgents et le délaissement des hautes traditions. Il évoqua le tableau sinistre des plaines où mourut un empereur philosophe parmi les légions consternées. Il dit ta gloire, ô Julien, pâle figure d'assassiné au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trône, tu connus les belles phrases et les hautes pensées qui dédaignent de s'agenouiller.
Tous applaudirent cette glorification de leur frère couronné, et quand le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares, et ceux-là, plus nobles encore, qui combattent pour l'indépendance de l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se levèrent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et déclarant tout d'une voix que le discours fameux de Périclès avait été une fois égalé. L'orateur était vieux, il ne sut s'arrêter.
—Laissez, disait un poète, laissez agir les dieux et la poésie, nous triompherons de la populace comme, jadis, nos pères, de tous les barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des nôtres?
—Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de légion, que leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares vous écraseront.
Un murmure s'éleva, et des femmes voilèrent leur visage. Cependant Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:
—Nous sommes des Hellènes d'orgueil, mais où va notre coeur? De Phrygie, de Phénicie nous vinrent Adonis que les femmes réveillent avec des baisers, Isis qui régnait et la grande Artémis d'Ephèse, qui fut toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms de leurs dieux, étant plus anciens, plaisent davantage à la divinité.
Un autre se récitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.
L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des terrasses un peu d'air pénétrait. Sur la mosaïque, les jeunes hommes traînèrent leurs escabeaux d'ébène près des coussins des femmes. La ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les fresques s'éteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle semblait plus haute, et les dieux de marbre étaient plus des dieux.
La vierge, debout, considérait ce petit monde, le seul qu'elle connût parmi les vivants, le seul qui pût la comprendre et la protéger; si elle souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanité de son entourage, ou si elle vaguait loin de là dans le sein de l'Être, sa noble figure ne le disait point. Alors des siècles de grossièreté n'avaient pas modelé le visage humain à grimacer comme font mes contemporains.
A ce moment une clameur monta de la place, et pénétra en tourbillons indistincts dans l'assemblée, qu'elle balaya et fit se dresser inquiète. Une bande impure vociférait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient gravi les premières marches du temple. On les voyait dégoûtants de haillons, la tête renversée en arrière, la gorge et la poitrine gonflées d'insultes. Et le nom d'Athéné montait confusément de cette tourbe, comme une buée d'un marais malsain.
Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrité des balustrades. Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant au Serapeum lui paraissaient les égouts qui charriaient la fange de la cité dans cette populace ignominieuse.
Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;
—Tu ne dois pas les écouter ni les craindre.
Elle l'écarta doucement.
Amaryllis se demandait: «Est-il vrai que leurs temples sont pleins de femmes? Quel charme infini émane du bel adolescent qu'ils servent!» Elle se sentait attirée vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces pédantismes secs.
Elle entendait à demi l'accent ironique de Lucius:
—Dédaignons-les! un léger dédain est encore un plaisir. Mais gardons-nous de les mépriser; le mépris veut un effort et nous rapprocherait de ces curieux fanatiques.
A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui décorait la place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus les décombres.
Lentement Athéné se retourna. Une haute dignité s'imposait de cette vierge indifférente à la colère d'un peuple, et d'une voix ample et douce, semblable sur les clameurs de la foule à la noblesse d'un cygne sur des vagues orageuses, elle déclama un hymne héroïque des ancêtres.
Quand elle s'arrêta, le cou gonflé, haletante, transfigurée sous le baiser de l'astre qui, là-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les jeunes gens palpitaient de sa beauté. Un silence majestueux retomba derrière ses paroles. Elle haussait les âmes médiocres. Lucius, accoudé aux débris de quelque immortel, goûtait une profonde et délicieuse mélancolie.
Le soleil disparut de ce jour dans une taché de pourpre et de sang, comme un triomphateur et un martyr. Il avait plongé dans la mer toute bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable à toutes ces grandes choses qui déjà ne sont plus qu'un vain soutenir quand nous les admirons encore.
Athéné maintenant contemplait les jardins, leur stérilité, la ruine des laboratoires, et une fade tristesse la pénétrait comme un pressentiment. Elle leva la main, et d'une voix basse et précipitée; tandis qu'au loin les cloches de Mithra et telles des chrétiens convoquaient leurs fidèles, tandis que les hurleurs s'écoulaient et que seul le soir bruissait dans la fraîcheur:
—Je jure, dit-elle, je jure d'aimer à jamais les nobles phrases et les hautes pensées, et de dépouiller plutôt la vie que mon indépendance.
Et d'une voix calme, presque divine: «Jurez tous, mes frères!»
—Athéné, sur quoi veux-tu que nous jurions?
—Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.
Et tous étendirent la main.
Mais déjà, la représentation finie, ils s'empressaient à rajuster leurs tuniques, à draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les jardins.
Amaryllis à l'écart pleurait; après cette journée tant émue, ses nerfs avaient faibli sous la suprême invocation de la vierge. Athéné promenait ses lents regards, et rien dans sa sérénité ne trahissait l'impatience de solitude que ces longues séances lui laissaient. Elle vit la courtisane et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait à cette étreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grèce trouvaient beau la vierge aux contours divins enlaçée de la souple Orientale: pure colonne de Paros où s'enroule le pampre des ivresses.
Lucius songeait: «Hélas! Athéné, vous voulez nous élever jusqu'à l'intelligence pure et nous défendre toutes les illusions, celles qui nous font pleurer et celles dont nous rêvons; craignez qu'il ne vous enlève encore cette enfant, celui qui abaissa les pensées de nos sages jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, évoque tous les troubles de la passion.»
L'agitation persista, car les ennemis d'Athéné gagnaient de l'audace à demeurer impunis, et la foule se prenait à haïr celle qu'on insultait tout le jour.
Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante ironie, lui conduisit l'Orientale:
—Je te présentai une servante d'Adonis, c'est une chrétienne qu'il faut dire aujourd'hui.
Athéné, avec la lassitude de son isolement et de son élévation, répondit:
—Qu'importe, peut-être, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de la vie, être curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse noblesse de l'esprit; tu la possèdes, Amaryllis. Et pouvons-nous te reprocher, à toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur d'ignorer la forme sereine et définitive, que surent donner à cette inquiétude nos aïeux, les penseurs d'Hellas?
Dans cette excuse se dressait un peu de fierté, et ce fut tout son reproche à la Chrétienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'être venus. Ses amis le plus affichés, jugeant le péril imminent, s'étaient excusés. Seul, un vieillard rejoignit, auprès de la vierge, Amaryllis et Lucius. Il était poète et chancelant. Il affirma que la populace, un peu égarée, se garderait de tous excès. Lucius et Athéné empêchèrent Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et ce débauché trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie d'un esprit, et que les plus beaux caractères sont faits du développement logique de leurs illusions.
Cependant, avec simplicité, Athéné commença son enseignement au petit groupe attentif:
—«Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les poètes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes héroïnes, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes, n'ont point à user de leur propre coeur pour les frivolités passagères, et qu'ainsi, aux heures troublées, ils le trouvent intact dans leur poitrine.
«Et puis les poètes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais, et les hommes inspirés la chantent en termes magnifiques, avec tout le déploiement de langage qui convient aux choses sacrées.
«Elle est la félicité suprême, l'inconnue digne de nos méditations, la patrie des rêves et des mélancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur. Quelques sueurs et des contractions la précèdent qu'il faut couvrir d'un voile, mais aussitôt nous nous fondons dans l'Être, nous sommes soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de désir, nous nous absorbons dans l'un, dans le tout....»
Sa voix était un peu cadencée et, par moments, s'envolait avec l'ampleur d'un hymne aux dieux. Au milieu des huées d'un peuple, il y avait une rare dignité dans cette vierge si jeune et belle, déployant, comme un riche linceul, l'apothéose de la mort.
Elle vit le vieillard qui considérait la salle vide avec des yeux touchés de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus amèrement encore à cet abandon. Et s'interrompant:
«Je veux laisser là, dit-elle, les pensées des sages, puisque aujourd'hui elles l'attristent, ô mon poète! mais garde-toi de mêler de mauvaises pensées au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute de courage qu'ils se refusent à braver la populace, mais songez, mes amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter d'insensés, vous qui préférez vous joindre aux femmes plutôt que de suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermeté la vie qui nous est si lourde!»
A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussière s'élevait, comme la marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi étaient déchaînés les plus féroces des hommes contre une femme.
Lucius et ses amis voulurent entraîner Athéné.
—Ils n'ont que moi, répondit-elle en indiquant d'un geste les armoires, les bibliothèques et les statues des ancêtres. Je ne délaisserai pas les exilés.
Amaryllis se jeta à genoux, et elle baisait les mains de la vierge héroïque.
—Jamais! reprit-elle.
La grandeur du sacrifice lui donnait à cette heure une beauté inconnue des vivants. Elle reprit:
—Quittons-nous, mes frères. Le passage des jardins est libre encore.
Elle devina leurs refus, et ses lèvres qu'allait sceller la mort consentirent au mensonge.
—Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arrêter ces fanatiques; ils nous savent innocents et nobles; hâtez-vous de les prévenir....
«Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute amertume. Transmets à nos frères ma suprême pensée, et que toujours ils se souviennent des ancêtres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle, console les jeunes hommes; s'il se trouvait,—je puis, à cette extrémité, supposer une chose pareille,—s'il se trouvait que quelqu'un d'entre eux ait soupiré auprès de moi, et que ma froideur l'ait contristé, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, à la dernière d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner à concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des femmes héroïques, mon coeur gonflé pour Hellas l'emplissait toute.»
Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps déjà, éclata de sanglots et déchira ses vêtements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et Lucius ne purent retenir leurs larmes.
Athéné leur dit doucement:
—Je vous prie, amis.
Puis Amaryllis tremblait d'effroi.
Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une ville et comme l'embuscade d'un grand crime.
La vierge dit au vieillard, qui seul était demeuré: «Père, laisse-moi.»
Il répondit en sanglotant:
—Je t'ai connue quand tu étais petite.... Je suis très vieux, et toi seule m'aime parmi les vivants....
Soudain ils se turent.
En bas, une marche cadencée retentissait sur les dalles. «Les légions!» cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant quelque chose comme une déception de martyrs. C'étaient les Barbares à la solde de l'Empire, casqués d'airain et leurs épées sonnant à chaque pas. Honte! ils protègent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de bêtes, avec des piques.
Elle répéta: «Père, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme meure devant un homme.»
Il cessa de pleurer, et relevant la tête:
—Linus fut déchiré par des chiens enragés, mais Orphée enchantait les bêtes féroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de tenter un destin semblable.
La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-être convenait-il que des vers fussent déclamés devant la mort de la petite-fille de Platon et d'Homère.
De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace. A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, où chante le génie des poètes. Et la vierge immaculée dédaigna d'en voir davantage. De ce peuple vautré dans la bestialité, elle haussa son regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Hélios, qu'environne l'éther immense où se meuvent, sur le rhythme des astres, les âmes les plus nobles.
On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des voix hurlant la mort.
Comme une prêtresse, avec une lente sérénité, dans un jour solennel, accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrées, ainsi Athéné se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:
—Adieu, disait-elle, ô ma mère! ô la mère de mes aïeux! Athènes qui n'es plus qu'une ruine harmonieuse, près de dépouiller l'existence, je te salue de ma dernière invocation!
«Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire contre les choses viles, contre la médiocrité et la souffrance, et s'il n'avait tenu qu'à toi, j'eusse connu la douceur du sourire.
«Tu déposas en moi tes plus nobles pensées et tes rhythmes les plus harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de vierge, alanguît ton génie. Et maintenant, mère, puisqu'il te plaît de me délivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicité.»
Puis s'adressant aux statues d'Homère et de Platon:
—Un jour, dit-elle, que je rêvais à vos côtés, j'appris de mon coeur qu'une belle pensée est préférable même à une belle action. Et pourtant je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas chagriner à jamais mon âme?
«Ma mort toutefois n'offensera point votre sérénité, et mon sang pâli lavera les parvis de votre demeure.»
Elle se pencha encore vers les cours intérieures. Çà et là, des pigeons y sautillaient de grains en grains. Rêveuse, elle demeura un instant à regarder les plantes, les bêtes, la vie qu'elle avait toujours dédaignée, et cette dernière seconde lui parut délicieuse.
Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord s'entrouvrit devant elle, car sa démarche était d'une déesse, et nul ne voyait ses lèvres pâlies. Mais ses forces faillirent à son courage, elle s'évanouit sur les dalles.—Alors, comme les mâchoires d'une bête fauve, la foule se referma, et les membres de la vierge furent dispersés, tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les Barbares ricanaient de cet assassinat, éclaboussant la majesté de l'empire et le linceul du monde antique.
Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siècles anciens se tordait dans l'épouvante et le délire avec les cris d'une agonisante et d'une femme qui enfante, Amaryllis et Lucius recherchèrent les restes divins de la vierge du Serapis.
Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le bâton des fanatiques, la dernière des Hellènes; et seuls, une courtisane et un débauché frivole, honorèrent ses derniers instants. Mais que t'importe, ô vierge immortelle, ces défaillances passagères des hommes! ton destin mélancolique et ta piété traversèrent les siècles douloureux, et les petits-fils de ceux-là qui ricanaient à ton martyre s'agenouillent devant ton apothéose, et, rougissant de leurs pères, ils te demandent d'oublier les choses irréparables, car cette obscure inquiétude, qui jadis excita les aïeux contre ta sérénité, force aujourd'hui les plus nobles à s'enfermer dans leur tour d'ivoire, où ils interrogent avec amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un des jeunes hommes de cette époque, que ces quelques jours passés à tes genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eût pu rendre ces pages dignes de ton héroïque légende.
Quelques mois avant d'être majeur, il quitta sa province pour terminer de niaises études, probablement son droit, à Paris. Il y vécut la vie des conversations interminables qui est toute l'existence d'un étudiant français un peu intelligent.
Il fréquenta habituellement:
1° Des cafés où se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;
2° Quelques cabinets de travail de littérateurs connus;
3° La Bibliothèque Nationale, l'École des hautes études, des concerts le dimanche, des musées.
Dans cette vie où il se dispersait, il apportait en somme assez de clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il imaginait et à cause desquels il s'était méprisé pendant des années. Quant à l'aimable plaisir qu'on y rencontre à chaque heurt de rue ou de conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela suffit.
En ces rêves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses premières sensibilités. Durant trente jours et davantage, il gonfla son âme jusqu'à l'héroïsme. De sa tour d'ivoire,—comme Athéné, du Serapis —son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mépriser. Et cet enfant isolé, vaniteux et meurtri, vécut son rêve d'une telle énergie que sa souffrance égalait son orgueil.
Solitaires promenades jusqu'à l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!
C'était une philosophie abandonnée qu'il venait là pieusement servir. Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si ingénieux qu'il en sût l'agencement, ne paraissaient à son esprit que le manteau d'un Dieu. Sa dévotion, soulevant ce linceul qu'elle eût jugé grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver l'enthousiasme.
Quartier déchu! ruelles décriées, qui ombragèrent la chrétienté d'incomparables métaphysiques! sa fièvre vous parcourait, insatiable de vos inspirations, et ses pieds à marcher sur tant de souvenirs ne sentaient plus leurs meurtrissures.
Soirées glorieuses et douces! Son cerveau gorgé de jeunesse dédaignait de préciser sa vision; ainsi son génie lui parut infini, et il s'enivrait d'être tel.
La réaction fut violente. A ces délices succéda la sécheresse. Tant de nobles aspirations anéanties lui parurent soudain convenues et froides. Et son cerveau anémié, ses nerfs surmenés s'affolèrent pour évoquer immédiatement, dans cet horizon piétiné comme un manège, quelque sentier où fleurît une ferveur nouvelle.
Il avait horreur de la monotone solitude de ses méditations, comme d'une débauche quand notre tête et les bougies vacillent au vent de l'aube. Une fraîche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent reposé. Mais son amie, enfoncée dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas reparu. Aussi, las et désespéré de ne s'être plus rien de neuf, il détesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de façon précise se construire un univers permanent.
Toute la journée, il somnolait d'un vague à l'estomac; il fumait sans plaisir et bâillait. Il visita des gens et leurs conversations poisseuses l'écoeurèrent.
Or un jour, dans une fête, au soleil sec, où Paris s'épanouissait dont le parfum enfièvre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des marbres d'art, des corbeilles colorées et un tumulte poli, il la rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.
De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens charmés. Elle avait mis à sa libre allure de jeune fille le masque frivole d'une mondaine, et ennuagé son corps souple du fouillis des choses à la mode. Toujours délicieuse, il la reconnut, elle dont il ne put définir le sourire ni les yeux pleins de bonté, et qui, couronnée de fleurs, réconfortait les premières mélancolies dont il soupira,—elle dont il souffrit d'amour,—elle encore qui fut Amaryllis, parfumée et près de qui l'on se plaît à gaspiller le temps, la sensualité et la métaphysique.
Il lui sembla qu'une partie de soi-même, depuis longtemps fermée, se rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.
Fontaine de vie, figure mystérieuse de petit animal nubile, et dont un geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une émotion féconde. Lueur qui nous apparaît aux heures rares d'échauffement, et qui revêt une forme harmonieuse au décor du moment, pour offrir à notre âme, chercheuse de dieux, comme un résumé intense de tous nos troubles.—Son désir à nouveau se cristallisait devant lui.
Sous les feuillages, parmi la foule qui s'écarte et admire, elle papote, capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde avec une gravité subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il aspire à dominer le monde pour mépriser tout et tous, et que son mépris soit évident.
Cependant auprès de lui, ses camarades, des buveurs de bière, discourent d'une voix assurée où sonnent à chaque phrase des mots d'argent, tandis que le garçon, balancé sur un pied et qui serre contre son coeur une serviette, approuve.—Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes grossières qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils existent.
Sur son coeur un instant échauffé, du ciel las, la pluie tombe fine. Le soleil, sa joie, toute la fête se terminent.
La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai; elle se prête gracieusement au baiser d'un personnage âgé et considérable, —à qui elle chuchote quelques mots, en désignant le jeune homme. Puis le coupé, glaces relevées, s'éloigne; et s'efface sous la pluie le cocher, rapide et dédaigneux.
Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre découpée sur la vie par cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de l'âme furtive qu'elle signifie. Ses lèvres, trop mobiles et déconcertantes, sont pareilles au rire léger de cette mondaine créature; et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante, il nous conquiert tous par l'approbation perpétuelle de sa tête qui s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maître qui institua des doubles à toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit les plus rudes sectaires. Ses paupières sont alourdies, car sur elles repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut voir les prunelles bleues du sophiste rêveur. Il l'aborda sans hésiter; il lui dit son inquiétude, qu'une bourrique pessimiste et un théoricien ne surent apaiser, ses amours anémiques, ses rêves et ses piétinements. Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce décor d'une fête de Paris.
Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.
«Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous respectâtes la division des genres. Vous connûtes l'amour, et hier encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles expériences bien conduites sont précieuses.... Vous avez sans doute vingt-un ans?»
Il sourît et se frotta les mains.
«S'il vous plaît, reprit-il, goûtons quelque absinthe. Voilà des années que je célèbre les jouissances faciles sans les connaître. A mon âge, imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues expériences me ravissent.»
Et battant son absinthe avec une délicieuse gaucherie, l'illustre vieillard se complut encore à quelques compliments ingénieux, tandis qu'à chaque gorgée leur soir se teintait de confiance.
«Mon jeune ami, permettez que je retouche légèrement votre univers. Il est assez du goût récent le meilleur, je voudrais seulement le préciser ça et là.
«Vos maîtres, leurs livres et leurs pensées diffuses vous firent une excellente vision, un monde d'où est absente l'idée du devoir (l'effort, le dévouement), sinon comme volupté raffinée; c'est un verger où vous n'avez qu'à vous satisfaire, ingénument, par mille gymnastiques (je vous suppose quelques rentes et de la santé).
«Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus pour avoir haussé dessus les barbares un rêve héroïque. Mais quoi! faut-il, à cause de ces lendemains désabusés, que votre coeur méfiant oublie des instants délicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine pleine de charmes? Le spectacle de la vertu piétinée par la plèbe ne vous a-t-il pas monté jusqu'à l'enthousiasme?—Siècle lourdaud! Logique détestable! Ils disent: «Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons dans la joie, n'ont de lendemain.» Qu'importe! Une âme vraiment amoureuse ou héroïque bondit à de nouvelles entreprises. C'est à vous-même qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de votre âme: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.
«Les petits enfants, entre deux travaux de leur âge, jouent au voleur; ils goûtent avec intensité les plaisirs de l'astuce, de l'indépendance et du péché, entre quatre murs, de telle à telle heure. Ainsi faites, et créez-vous mille univers. Que votre pensée vous soit une atmosphère aimable et changeant à l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut honorer, écrit: «S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination.» Sûtes-vous jouer de l'amour; en tresser des guirlandes à votre vie et à votre rêve? Je vous vis à l'écart, froissé....»
Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le vieillard qui s'en aperçut fit obliquer son discours:
«Hélas! je négligeai moi-même les mimiques d'amour. Je serai plus compétent à vous décrire un autre synonyme du bonheur, c'est la recherche de la notoriété que je veux dire: réputation, gloire, toute publicité suivie d'avantages flatteurs. Des hommes mûrs, et des jeunes même, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, à tendre la main derrière ces instants aimables que je veux vous indiquer, vous ne trouverez rien de plus qu'après le baiser de votre amie ou l'enivrement de votre vertu, mais, pour créer cette troisième illusion, les méthodes sont très amusantes.
«Jeune, infiniment sensible et parfois peut-être humilié, vous êtes prêt pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itinéraire sûr, que je vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et le manteau, à cause des désillusions et du soir où, lassé, on bâille dans l'auberge solitaire.—Donc qu'un garçon me verse et l'absinthe et la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des solécismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la grammaire en cabinet particulier.
«Et d'abord instituez-vous une spécialité et un but.
«Si votre esprit timide ne sait pas, dès sa majorité, embrasser toute une carrière, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa vie de légers repas, d'épaisses fumeries et de nocturnes abandons où l'amitié, l'amour et soi-même lui sourient. C'est d'étape en étape que votre jeune audace s'enhardira.
«Dénombrez avec scrupule vos forces: votre santé, votre extérieur, vos relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre sécheresse rarement surchauffée, vos flâneries et cette délicatesse qui pourra vous nuire.
«Ayant dressé ce que vous êtes et ce qu'il vous faut devenir, vous posséderez la formule précise de votre conduite. A la rectifier, chaque jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous énerve, dans l'embrasure des fenêtres mondaines, tandis que passent les valseurs.
«Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui s'étonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'écrie: «Moi aussi....»
«Que désormais chacun découvre, et à votre attitude seule, combien vous êtes né pour ce but même que secrètement vous vous fixez. Vos fréquentations, la coupe de vos vêtements contribueront à créer l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est l'appareil où se trahit un spécialiste. De là sera déduit votre caractère. Je glisse sur le détail, mais que d'exemples, instructifs et charmants, à tirer de la vie parisienne: si cela n'était impudent.
«Votre attitude composée, reste, pour réaliser votre formule, à vous faire aider.
«Par qui?
«Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs pétaradent et disparaîtront bientôt. Puis vos intérêts et les leurs, identiques, se contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout écartez toute familiarité.
«Des personnes âgées vous seront une meilleure ressource: du premier jour leur amitié vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de plus, sinon des besognes peut-être et gratuites. Comment, retirés sur les sommets de la vie, aideraient-ils à ces petites combinaisons dont ils sourient? ils ont oublié leurs efforts!—Plus qu'aucun toutefois, leur commerce vous donnera de l'agrément. La vie, si bouffonne, enseigne ces hautes intelligences à jouir de la notoriété avec ce détachement que je vous prêche dès votre départ. Enfin, ayant un noble esprit, ils y joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y, très égoïste, ne veut pas qu'on se relâche.
«L'excellente société pour vos projets, c'est vos aînés immédiats; j'entends qu'ils ont trente à trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour activer leur succès ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils ont un pied encore dans les chemins où vous entrez, ils s'inquiètent de qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattés d'obliger.