Dans mon sommeil, je vis Bérénice se promener parmi les romanesques paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des jardins.
Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait enveloppé son récit, et pour mieux m'en pénétrer, je désirai reposer mes yeux sur ces étangs, ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon rêve, s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie.
On m'indiqua le point le plus élevé des remparts, la Tour Constance, citadelle du treizième siècle, d'où je dominerais la région.
Tandis que je gravissais le mince escalier qui se dévide dans l'épaisseur des murs énormes, ai-je regardé ce que me montrait le guide de l'ingéniosité des guerriers moyenâgeux à se verser des huiles bouillantes sur la tête par le mâchicoulis? Je ne pensais qu'aux misérables qui, dans ces salles superposées, abîmes glacés et suintants de ténèbres, avec un coeur défaillant comme le mien, connurent le désespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vînt les faire souffrir; à chaque silence, qu'on ne les laissât périr de faim. Dégradés et abandonnés, comme ils sont pour moi pitoyables!
Le guide maintenant me décrit ce que furent ces salles pour les conseils qu'y tint saint Louis, à la veille de ses croisades. De hautes boiseries, puis des tapisseries revêtaient ces murs; les dalles étaient couvertes d'une litière de paille d'orge jonchée de fleurs fraîches qui la parfumaient. Nous avons perfectionné notre confortable; avons-nous des méthodes pour mieux satisfaire la délicatesse de nos coeurs raffinés?... J'ai rencontré à un tournant de mon ascension la chapelle aux arceaux nerveux, le coin secret où le roi s'agenouillait et suppliait Dieu qu'il lui accordât le don des larmes. Cette forte prière n'exprime-t-elle pas, avec la netteté des coeurs sans ironie, la volupté où j'aspire et que Bérénice semble porter aux plis des dentelles dont elle essuie ses tendres yeux?
Dans cet angle étroit, je m'attarde, et je réfléchis que de ce long passé, des siècles qui font de cette tour la véritable mémoire du pays, rien ne se dégage pour moi que ceux qui méditèrent et ceux qui souffrirent....
En réalité, ils ne diffèrent guère.
Nos méditations, comme nos souffrances, sont faites du désir de quelque chose qui nous compléterait. Un même besoin nous agite, les uns et les autres, défendre notre moi, puis l'élargir au point qu'il contienne tout.
Telle est la loi de la vie. Avec nos futilités et parmi ces fausses nécessités qui nous pressent, qu'est-ce que Bérénice et moi-même?
Cette tendre rêveuse souffre d'un bonheur perdu, rêve un peu confus et analogue à ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur passé. Pour moi, dès mes premières réflexions d'enfant, j'ai redouté les barbares qui me reprochaient d'être différent; j'avais le culte de ce qui est en moi d'éternel, et cela m'amena à me faire une méthode pour jouir de mille parcelles de mon idéal. C'était me donner mille âmes successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre de cet éparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire à me reposer de moi-même dans une abondante unité. Ne pourrais-je réunir tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?
... Des problèmes analogues desséchaient le roi Louis, tandis qu'agenouillé sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une religion aussi vive, et simplement modifiée par les circonstances, je me préoccupe, moi aussi, de servir mon âme qui veut être émue. Je n'ai pas comme saint Louis de formule déterminée à laquelle me conformer, mais je cherche ma formule à travers toutes les expériences.
J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata à voir l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait à cet illimité panorama de nature exprimait exactement le contraste de l'ardeur resserrée d'un saint Louis et de mes désirs infiniment dispersés.
Mais un petit phare de douze mètres s'élevant encore sur cette terrasse, je me refusai à rien regarder avant que je m'y fusse installé pour embrasser le plus long horizon.
Maintenant, à mes pieds, Aigues-Mortes, misérable damier de toits à tuiles rouges, était ramassée dans l'enceinte rectangulaire de ses hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, étangs d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiède; puis, à l'horizon, sur la mer, des voiles gonflées vers des pays inconnus symbolisaient magnifiquement le départ et cette fuite pour qui sont ardentes nos âmes, nos pauvres âmes, pressées de vulgarités et assoiffées de toutes ces parts d'inconnu où sont les réserves de l'abondante nature.
Longtemps, sans formuler ma pensée, je demeurai à m'émouvoir de ces vastes tableaux et à aimer ce pays, de telle façon que si mauvais procédés qu'il ait pour moi dans la suite et quand même cet échauffement qu'il me donne m'apparaîtrait déraisonnable, cela jamais ne puisse être effacé que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participé de sa gravité après tant de vaines agitations. Magnifique mélancolie, et misérable pourtant! Satisfaction intense, mais privée de cette sécurité qui seule saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont distingué l'âme de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce même point de vue où je suis assis, pour s'en faire une belle âme unique! puis cette beauté qu'ils s'étaient composée se dissipa, dans le même délai que mon émotion va s'affaisser.
Mais soudain de la plate-forme, des voix montèrent jusqu'à moi, et je reconnus ma délicieuse Bérénice qui causait avec un jeune homme.
J'allai la saluer.
Bérénice fit la présentation:
—M. Charles Martin, ingénieur.
Je reconnus mon acharné adversaire du comité arlésien. C'est un vigoureux garçon, avec le genre de distinction que peut avoir un professeur, et, ce qui m'intéresse, il présente tous les caractères de l'homme passionné. Nous nous tînmes fort courtoisement, et chacun de nous s'en savait gré à soi-même. Quand on est né chien et qu'on rencontre une personne née chat, il est toujours flatteur de sentir qu'on fait voir en ce moment le plus beau résultat de la civilisation, en ne se jetant pas l'un sur l'autre.
—Je vous croyais rentré à Arles, me dit Bérénice.
—J'ai manqué mon train, un peu volontairement; voilà une heure que je suis dans la tour.
—Avouez que vous avez dormi là-haut, me dit M. Martin.
A ce ton, je reconnus immédiatement un de ces garçons qui se piquent d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-à-dire l'habitude contractée dans les classes de croire que leur manière de sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or, personne plus que Charles Martin ne méprise la vie de contemplation. Il a l'habitude de déclarer: «Me prenez-vous pour un rêveur?» Comme on dit: «Suis-je un pourceau!»
—Mais non, lui répondis-je, un peu sur la défensive; j'y ai pris, au contraire, un vif intérêt.
Il désirait la conciliation (d'où je le devinai amoureux de Bérénice), car il reprit:
—C'est juste, vous avez là quarante-deux mètres d'élévation, on y saisit à merveille la topographie. Il est fâcheux que vous n'ayez eu personne pour vous orienter dans ce panorama.
Il commençait des explications et même je pus craindre qu'il ne donnât des épithètes de beauté aux étangs, au désert, au ciel, aux choses d'archéologie. Heureusement, il s'en tint à étiqueter de leurs noms exacts ces mornes étangs, ces arbres contractés et ces âpres herbages. Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les désignaient suffisamment!
Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son expérience d'ingénieur du Rhône me fournit cependant certains détails qui confirmèrent et éclairèrent la physionomie que d'instinct je m'étais faite du pays d'Aigues-Mortes....
Toute cette plaine, nous dit-il, aux époques préhistoriques, était recouverte par les eaux mélangées du fleuve et de la mer.
Elle ne l'a pas oublié. La diversité de sa flore raconte les luttes de cette terre pour surgir de l'Océan: sur les bosses croissent des pins et des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie nécessaire à leurs racines; dans les bas-fonds encore imprégnés d'eau salée, des joncs, des sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans le souvenir, de cette continuité dans la vie que naissent l'harmonie et la paix profonde de ces longs paysages?
Bérénice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique à ce pays. C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout d'abord une perception confuse. Un sentiment très vif des humbles droits de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations, voilà toute son âme. Combien j'envie à cette enfant et a cette vieille plaine cette continuité dans leur développement, moi qui ne sais pas même accorder mes émotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par là que j'aime ce pays, quoique je ne prétende pas en faire un champ de culture; c'est par là que j'aime Bérénice, quoique je ne songe pas à la faire ma maîtresse; et même, champ de culture ou maîtresse, je les aimerais moins que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces sables salés.
A un autre instant, Charles Martin se félicitait que depuis trente ans on eût livré la majeure partie de ce pays à la culture et au défrichement.
—Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues époques où notre race était en friche sont passés. Peut-être sur nos âmes a-t-il apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant trois siècles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande difficulté de retrouver le fonds; les âmes comme Bérénice sont bien rares. Mais allons à quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes, très vite elle se révèle, et c'est par cette connaissance que nous pouvons l'utiliser. De même pour le peuple, il faut connaître sa tradition, ses besoins profonds. Cet ingénieur, qui le méprise et ne cherche pas à le pénétrer, veut lui imposer ce qu'il considère comme raisonnable!
Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces plaines tourmentées du Rhône, ne me paraît guère les comprendre; en lui tout demeure à l'état de notion sans se fondre en amour.
Il est monté avec Bérénice sur ce belvédère pour qu'elle embrasse la nécessité de certains travaux qui lèsent, dit-elle, sa villa de Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'à quel point, en tout et sur tout, il se refuse à accepter ce pays tel qu'il est et prétend lui imposer sa discipline.
Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingénieur, imagine qu'il doit plier cette région sur la formule d'un beau pays, telle que l'établissent les concours qu'il a brillamment subis.
Foi naïve à la science! Il croit que la parfaite possession de la terre, c'est-à-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, résultera de l'application à tout le continent des mêmes procédés de culture et de transport. Des routes, des récoltes, des digues, ne sont pas pour lui des moyens, mais de pleines satisfactions où il s'épanouit. Comme il sourit de ces «assises profondes, de cette puissance de fixité» que perçoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce sont elles pourtant qui m'invitent à m'affermir, à creuser plus avant et à étudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre âme ou celle du monde extérieur, rien ne peut nous dispenser de connaître le fonds où nous travaillons. Il faut pénétrer très avant, se mêler aux choses, par la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'où naît l'harmonie qui fait la paix et la singulière intensité de cette contrée. Sinon, vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la mobilité, de la vaine agitation. Vous croyez donner à ce jardin mille aspects nouveaux, vous n'avez touché qu'à la surface, et votre oeuvre est de celles qu'emporte un caprice du Rhône ou quelque mouvement de notre humeur.
Ame triste et déshéritée de Bérénice, je vous aime; je ne prétends pas vous imposer mon âme, mais à vous qui n'avez pas bouleversé sous mille cultures la part originelle que vous avez reçue de votre race, je demande que vous me soyez un directeur.
Et toi aussi, mélancolique pays, parent de Bérénice, enseigne-moi.
L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de votre sève; moi je suis impuissant à rien défendre contre la mort. Je suis un jardin où fleurissent des émotions sitôt déracinées. Bérénice et Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guérirait de ma mobilité? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant où retrouver l'unité de ma vie. Je n'espère qu'en vous pour me guider.
Bérénice, qui attendait son amie de Nîmes, ne tarda pas à nous quitter, satisfaite de notre bonne entente et amusée de nous envoyer déjeuner côte à côte à l'hôtel.
Quoique pour l'ordinaire je répugne à supporter la contradiction, l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon méprisait d'une belle ardeur toutes les idées qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de séduire des ennemis de cette sorte jusqu'à jeter ainsi le désarroi dans leur esprit catégorique.
Dès le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages, sans qu'il me comprît le moins du monde. Comme s'il eût posé cartes sur table, je connus tout le jeu d'images contradictoires où il s'embarrassait sur mon caractère.
Serait-ce un esprit chimérique? se disait-il, tandis que je lui parlais des misérables; ou immoral? quand j'en vins à vanter certain phalanstère religieux. Pour trancher, il eût admis volontiers l'une et l'autre hypothèse, mais mon affabilité d'un ton très simple le préoccupait, et de cette attitude sans signification il cherchait à tirer des conclusions, bien plus que des idées que je lui exposais. D'ailleurs, chacune de ses paroles était de vanité, et il me parut avoir, comme la plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant dominé par des mots de spécialiste.
Saura-t-il jamais combien je l'ai goûté, l'excellent sot! C'était un ingénieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un regard très pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui était énergie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensées! Avec quel entrain il méprisait ceux qu'il désapprouvait! Ses certitude, ses affirmations, son exclusivisme étaient pour moi choses si folles, si dénuées de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en vérité, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une perpétuelle satisfaction à vérifier sur chacune de ses paroles combien je n'avais pas trop auguré de son animalité.
Je savais que les comités gouvernementaux d'Arles songeaient à lui offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation politique dans le département. Aussitôt, du ton approprié:
—Je vous en prie, me déclara-t-il, j'aurai grand plaisir à causer avec vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons là-dessus des idées absolument opposées.
Cette phrase me remplit d'un délicieux bien-être; je la prévoyais textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le contredire, ayant moi-même peu de confiance dans la dialectique, mais que je désirais me faire une vue claire des opinions qui lui étaient chères, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les Français.
Ma réponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans cette impression: «sceptique, sans conviction.» Parce que je montrais un goût très vif pour être renseigné sur toutes les convictions!
Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le rôti. Un commis voyageur dit: «Avez-vous visité la tour Constance? les oubliettes?... il faut voir ça! c'est là que saint Louis précipitait les protestants.» Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit, exprimant le sentiment de toute la table: «Ah! mes amis! nous avons la République, gardons-la bien!»
A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prévenir mon sourire il haussa les épaules, et sa moue attristée signifiait qu'une telle ignorance de la chronologie est tout à fait fâcheuse.
—Je ne partage pas votre impression, lui dis-je à mi-voix. Une erreur historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs est fort net. Ils témoignent un goût très vif pour la tolérance philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les idéals. Le même rêve m'obsède.
Distingue-t-on maintenant la qualité morale de Charles Martin?
Ah! celui-là n'est pas un égotiste, il méprise la contemplation intérieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossière énergie qu'il la met perpétuellement en opposition avec chaque parcelle de l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui apparaissent pas comme des émotions à s'assimiler pour s'en augmenter; il ne se préoccupe que de les blâmer dès qu'ils s'écartent de l'image qu'il s'est improvisée de l'univers.
Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de compréhension, un spécialiste. Il voit des oppositions dans la multiplicité et ne saisit pas la vérité qui se dégage de l'unité qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est «l'Adversaire».
J'étais trop intéressé par ma chère Bérénice et par cette plaine, qui, toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas trouvé en moi; il me fallait y méditer encore.
Je ne retournai pas à la villa de Rosemonde, je voulais goûter la forte nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur brève durée, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis inséparables de l'isolement; elles nous élèvent d'une telle ivresse que les plus distinguées frivolités de la vie de société dès lors sont mêlées d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation il se prive en se mêlant aux hommes.
A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et dans la plaine si triste près des étangs, je remâchais mes réflexions de la journée et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me devenaient plus fortes et fécondes.
J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image même qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attristé de Bérénice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer à ces étangs mornes et fiévreux, à ce pays lunaire plein de rêves immenses et de tristesses résignées. Mais en même temps que Bérénice liait ainsi par de ténues sentimentalités mon âme à Aigues-Mortes, je fortifiais cette union avec tous les petits renseignements que m'avait donnés cet esprit sec de Charles Martin.
Quand le soleil fut à son déclin, je montai à nouveau sur la tour Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fiévreuses émotions, à cette heure où les rêves sortent des étangs pour faire frissonner les hommes.
Les couchers du soleil sont prodigieux à Aigues-Mortes. Je n'y vis jamais rien de brutal: ses feux décomposés par l'humidité de l'air prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec une grandeur et une sublimité de désolation que saint Louis, quittant ces rivages, ne dut pas retrouver égales dans les plaines de Damiette. Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se présente naturellement sous un aspect d'éternité, met en un clair relief combien est furtive la grâce de Bérénice, combien fugitive chacune de mes émotions les plus chères. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un granit inusable qui ne laisse songer qu'à la mort perpétuelle.
Avec une prodigieuse netteté, se détachaient les ondulations des côtes sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait été modifié perpétuellement au cours des siècles. Ainsi que les flots, me disais-je, déforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des mêmes passions agissent sur la sensibilité des hommes. Bérénice, Charles Martin et moi, nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.
Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie, l'indomptable énergie de l'âme de l'univers que jamais le froid ne prend au coeur, qui ne se décourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui chaque jour ressuscite.
A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumière dégradante, de même que le long des siècles il s'est modifié sous l'ardeur de l'Océan, et de même qu'il se modifie dans les esprits qui le contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensée, dans cette facilité d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus cachées apparaissaient à mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est dans l'âme de Bérénice, la physionomie très chère et très obscure qu'elle s'en fait d'intuition, l'émotion religieuse dont elle l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de «l'Adversaire», collection de petits détails desséchés, vaste tableau dont il a perdu le don de s'émouvoir, par l'habitude qu'il a prise de réfléchir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux méthodes, je suis tout à la fois instinctif comme Bérénice, et réfléchi comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unité, car je perçois le rôle de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme Bérénice, mais je sais pourquoi. J'ai des émotions spontanées, mais je les cultive avec une méthode qui dépasse encore la méthode de Charles Martin.
L'obscurité était venue. J'exprimai au gardien de la tour le désir de rester là encore quelques instants, et je le priai qu'il s'éloignât.
Maintenant que l'univers était rempli de nuit, un tableau plus beau encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les êtres prenaient toute valeur: ce n'était plus Bérénice que je voyais, mais l'âme populaire, âme religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un passé dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'était la médiocrité moderne, la demi-réflexion, le manque de compréhension, des notions sans amour. Mais moi-même je n'existais plus, j'étais simplement la somme de tout ce que je voyais.
Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi à Bérénice, ni à Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant pittoresque des merveilleuses destinées de l'humanité. Et moi, enivré de cette compréhension, je me jugeais assis sur la tour Constance, réfugié dans ce qui est éternel, possesseur du grand et universel amour. J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime égoïsme qui embrasse tout, qui fait l'unité par omnipotence et vers lequel mon moi s'efforça toujours d'atteindre.
Tel est le récit de la merveilleuse journée que je passai sur la tour Constance, ayant à ma droite Bérénice et à ma gauche l'Adversaire. Et, en vérité, ce nom de Constance n'est-il pas tel qu'on l'eût choisi, dans une carte idéologique à la façon des cartes du Tendre, pour désigner ce point central d'où je me fais la vue la plus claire possible de ces vieilles plaines et de cette Bérénice remplie de souvenirs? C'est en effet l'idée de tradition, d'unité dans la succession qui domine cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune qui leur fait cette analogie si forte que, pour désigner l'âme de cette contrée et l'âme de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles sont le type, je me sers d'un même mot: Le jardin de Bérénice.
Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il faillit prendre barre sur moi.
Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aigues-Mortes est une vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui reçoit sa beauté de cette constance.
Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la vie; il y a des choses récentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition et cette unité dans la succession, grâce à quoi elle produit sur le visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, elle-même, a dans la tête des préoccupations banales; dans le coeur, peut-être des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme Aigues-Mortes elle se souvient de soi-même.
Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre enquête. Critique de portée immense! car le fond de ma préoccupation n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'à l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais qu'au peuple. «Quelle est son âme? me demandais-je, je veux frissonner avec elle, la comprendre par l'analyse du détail, comme l'Adversaire, et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la conscience». Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris en trouvant une part inaltérée dans Aigues-Mortes et dans Bérénice? Il m'eût fallu renoncer aussi à dégager la tradition de la masse!
Dès lors, il ne m'eût plus resté qu'à abandonner Arles et la vie active. Mais vraiment l'Adversaire s'y était pris trop grossièrement. Et la bassesse de sa dialectique m'empêcha de me dérober à ma nouvelle tâche.
Mon enfant, donne-moi ton coeur.
(PROVERBE.)
Dès lors, je vins souvent d'Arles à Aigues-Mortes visiter ma chère Bérénice. Jusqu'à quel point son contact m'était délicieux, on ne le comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussière des complications électorales d'où je m'échappais pour me rafraîchir dans la petite maison des étangs.
Bérénice ne parlait guère, mais son sourire et la ligne de son corps avaient une façon si mélancolique et si fine, avec un naturel parfait! Il y avait en elle l'étrangeté délicate de cette renaissance bourguignonne du quinzième siècle qui fut la moins académique des tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui poursuivit passionnément l'expression, parfois aux dépens de la beauté, que s'était ouverte sa première jeunesse. Elle avait de ces images leur finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutôt mouillée de grâce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son âme avaient transpiré sur tout son jeune corps, en baignaient les contours.
Au bord de ces eaux pleines de rêves, son élégance froissée par aucun contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle le plus précieux des repos. Eûtes-vous jamais un sentiment plus ardent des arbres verts et des eaux fraîches que dans la paperasse des bureaux? jamais plus le goût d'une passion vive qu'au soir d'une journée de confus débats? Cette petite fille contentait le besoin de sincérité et de désintéressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais aux conditions de ma réussite électorale. Les heures passées auprès d'elle m'étaient un jardin fermé.
Notre ordinaire, dans mes séjours d'Aigues-Mortes, était de marcher dans cette campagne divine et de ne tolérer sur nos âmes que des sentiments analogues à ceux qui flottent sur ses étangs ou végètent sur sa lande. Notre conversation eût paru desséchée, comme parait cette terre: c'est qu'en étaient bannies toutes banalités; nous n'admettions rien entre nous que de personnel et de parfaitement sincère. Nous avions nos longs silences, comme cette terre a ses landes pelées, et peut-être n'est-elle jamais plus noble que dans ces friches semées de sel et balayées du vent de la mer.
Nous réservions pour nos soins privés les instants grossiers du milieu du jour, ces après-midi où l'épaisse congestion nous prive tout à la fois de frivolité et de profondeur, mais la fraîcheur du réveil et la lassitude du soir favorisaient également notre délicieux commerce d'abstractions.
Un matin, à travers les marais salants, nous allâmes visiter le bourg du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent léger rafraîchissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Bérénice et découvrait sa nuque énergique de petite bête. Elle franchit avec aisance ces trois kilomètres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune bouleau ne s'inquiète de la noble tristesse des horizons du Nord dont il est un des caractères. Pour moi, étranger dans cette vie harmonieuse, j'en prenais une conscience intense.
Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'à la mer qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme une note donnée par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de quelque opéra italien.... C'était vers les dix heures, par un tendre soleil, et la brise emportait au large toutes nos rêveries, symbolisées sur l'horizon par des voiles déployées. Au Grau-du-Roi, les maisons des pêcheurs sont teintes de rosé pâle, de jaune et de vert délayé. Aucun bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs suprasensibles, tandis qu'assis auprès d'elle, qui représente pour moi la force mystérieuse, l'impulsion du monde, je goûtais dans le parfum léger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la sérénité de sa fonction, qui est de pousser à l'état de vie tout ce qui tombe en elle, je fus écoeuré de cette surcharge d'émotions sans unité dont je défaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il suffirait d'être, comme mon amie, une belle végétation et de me chercher des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvées en pleurant dans les bras de M. de Transe.
Parfois, le soir, après le repas, quand je sentais, dans un soupir de Bérénice un peu affaissée, que notre manie allait la lasser, je la laissais à sa futile camarade, Bougie-Rose, à sa domestique, de qui sa bonne grâce avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes par le sentier des étangs.
Seuls les saints la connurent, mon hystérie de méditation et cette violente variété d'abstractions, où je me plongeais, tout en côtoyant ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiées par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place où veille un saint Louis héroïque de Pradier, apercevant dans une demi-obscurité la rude église du douzième siècle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fût utile qu'à mon éducation et que Bérénice, non plus, n'eût d'autre mission, enfant chargée de voluptés qu'elle laisse non cueillies se faner royalement sur elle-même.
Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusée, mais cette assurance que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment même où elle pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eût jamais frissonné, suffisait à ne pas irriter mon désir.
Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette tristesse épanouie à tous les plis de son beau visage, elle me disait, avec l'éclatant sourire dont ses années de libertinage lui firent connaître l'irrésistible empire: «Venez plus près de moi,» et elle m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. «A quoi pensez-vous?» interrogeait-elle, un peu mal à l'aise de ce compagnon, de qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui échappaient. Mais que je fusse distrait, ce lui était un suffisant motif de me goûter davantage, pour mon originalité, disait-elle, bien à contre-sens, car je n'étais qu'un esprit compréhensif, enveloppé, et conquis par l'abondante végétation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.
«A quoi pensez-vous, Philippe?» et je songeais qu'il est sur la terre bien des femmes dont le sein cache un beau trésor de douceur et de haute sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec désintéressement parce que leurs corps voluptueux troublent de désir qui les approche.
Elles-mêmes, si délicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages. Mais ma Bérénice, qui sur ses lèvres pâles et contre ses dents éclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera pas déçue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui a laissé de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette passion, loin de s'évaporer avec le temps, se concentre dans la souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimés où se penchait Bérénice, seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi, remplie d'un grand amour, elle ne demande à mon amitié d'autre passion, d'autre caresse qu'une tendre curiosité pour le bonheur qu'elle pleure.
Or moi-même, dans ma dispersion d'âme, je ne puis mieux me servir qu'en me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie trouble de Bérénice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte médication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite fille, toute ramassée dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande unité de vie intérieure; je désirai y participer.
Précisément il était aisé d'y progresser à cause de son éducation particulière. Comme elle était habituée à faire voir son jeune corps sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son âme passionnée.
Voici les principes de vie que m'inspira la mélancolie de son visage, les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener à trois points que je vais indiquer brièvement. S'il m'arrive de systématiser des notions qui prenaient plus de mouvement des circonstances mêmes où elles naissaient, du moins suis-je assuré de n'en pas fausser le caractère.
Ce qui me frappe dès l'abord en vous, Bérénice, lui disais-je, c'est que vous avez le recueillement, la vie intérieure et cette sève abondante qui élança chez quelques-uns de si admirables ascétismes.
Non pas qu'ayant fermé les yeux vous soyez arrivée à comprendre la loi du monde, comme font les Marc-Aurèle et les Spinoza, par la force logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit corps vous a fait vivre parallèlement à l'univers. Vous n'avez pas mis dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'âme du monde, mais on voit s'agiter en vous la force même qui conduit le monde. Et vos inquiétudes passionnelles, qui précisément ne vous laissent pas prendre conscience de l'univers, m'aident à entendre la réclamation des simples fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir entrevu un état plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent monter dans la nature.
Ton rôle, ma Bérénice, est de faire songer aux mystères de la reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complète que nous puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle tâche délicate!
N'essaie pas d'être nature, c'est souvent être artificiel. Une Espagnole à qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez à un Goya, me répondit très justement: «Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi.» Parole très fine! Elle eût paru déguisée en Espagnole. Ainsi, ma chère amie, pour me donner l'image de l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicité! sois subtile, si ça t'est plus commode.
Ta méthode, tu le conçois bien, ne doit être en rien d'expliquer la vérité. Je dirais même que tu dois éviter la moindre explication, tu n'y réussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?), mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton âme me révèle le sens de la nature et ses lois.
Ton plaisir, ma chère Bérénice, c'est d'être enveloppée par la caresse, l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la tour Constance. «C'est là seulement que je me plais,» me dis-tu. Elles te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi qui les leur a confiés. Tu te mêles à Aigues-Mortes; tes sensations, tu les as répandues sur toutes ces pierres, sur cette lande desséchée, c'est toi-même que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta petite maison, c'est ta propre fièvre qui le monte le soir de ces étangs.
Et pourtant, cette rêverie où vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et toi, ne te suffit pas. Ton âme dispersée sur cette terre, ta souffrance émiettée, tu aurais plaisir à les resserrer, à t'y recueillir, à en déguster chaque détail. Aigues-Mortes reste trop dans les généralités; tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta petite âme suave, si frémissante à toutes les solidarités de la nature, précisément parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience d'elle-même; toi qui t'accordes profondément avec cette contrée, tu t'inquiètes pourtant, tu te crois isolée; tu aspires à rentrer dans le personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous jouissions ensemble des voluptés de la confession.
En te révélant à moi, tu oublieras ta solitude; tu t'épancheras, et donneras ainsi la gaieté des eaux vives aux douleurs qui croupissent en toi.
Par la méditation et l'examen de conscience en commun, on pénètre bien plus finement en soi-même. C'est une méthode que j'ai expérimentée avec mon ami Simon,—charmant garçon que j'ai un peu perdu de vue, mais que je veux te faire connaître. Je suis arrivé à faire en sa société quelques excursions sur des points tout à fait nouveaux de moi-même.
Enfin, étant ton confesseur, je serai en même temps ton directeur de conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton âme, j'aurai soin de te la présenter sous le jour le plus favorable, en sorte que tu ressentes de la quiétude et une grande paix.
La volupté de l'épanchement, le bien-être de la pleine lumière et le calme du pardon, voilà ce que tu trouveras dans la confession, qui est véritablement le seul plaisir digne de Bérénice.
Tu as des devoirs, Bérénice. Il ne suffit pas que tu sois une petite bête à la peau tiède, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse avec naïveté: tu dois être mélancolique.
Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravité qu'il prend quand tu songes à M. de Transe et même à rien du tout. Le pli de ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous désirons le plus posséder la vérité, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se démontre.
Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de découragement. Votre mélancolie est plus noble et plus utile qu'aucune alacrité. Quelle que soit votre répugnance à l'admettre, croyez bien que jamais vous n'avez rien éprouvé d'aussi précieux que vos grandes tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi épuré de vulgarité, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne vous pouvait être plus fécond que votre deuil, sinon peut-être les profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours d'amour, si vos désirs avaient été mêlés de jalousie.
Les jouissances de l'amour n'augmentent guère l'individu; le plus net d'elles profite à l'espèce. Peut-être l'amour heureux s'épanouit-il en vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifié. Les souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au point que quelques-uns en sortent méconnaissables; elles décantent nos sentiments, fécondent des cellules jusqu'alors stériles de notre moelle, et nous poussent aux émotions religieuses.
Tes lèvres pâlies de chagrin dans ton visage incliné, la désolation de ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,—entre ces mains qui participèrent à tant de caresses,—le corps de M. de Transe, toute cette image que j'ai de toi sous mes paupières, me sont, ô ma chère madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand tu te pâmais dans ses bras. Et ce jeune homme même, qui n'était qu'un oisif élégant, par sa mort devient un admirable appui à notre exaltation; la beauté et la noblesse sans ombre ne vêtirent jamais un vivant, mais qui les contesterait à celui qui repose ayant pour oreiller ton coeur!
Cet enseignement de la méthode, des plaisirs et des devoirs de Bérénice, je le dessèche pour l'exposer selon les procédés scolastiques, mais il se mêlait vivant et épars à tous les circuits de nos longues promenades. Que goûtiez-vous, dira-t-on, sur cette terre sèche avec de si sèches idéologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.
Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination! D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution à notre haut problème de méthode (concilier la complexité des sentiments et leur unité) qu'ils n'entendent même pas que l'ardeur des sens et l'amour sont des passions distinctes, fort séparables. Elles sont réunies au plus bas de la série des êtres; d'accord! mais c'est que chez les plantes et chez les pauvres animaux des premières étapes toutes les fonctions sont mal différenciées. Comment l'homme affiné s'entêterait-il dans cette grossière simplification? Très souvent, c'est l'empêchement où nous sommes de changer notre train de maison qui nous force à demander ces satisfactions à un même objet. Mais pour ces fonctions délicates, peut-on trouver un bon Maître Jacques! Que d'autres procèdent par élaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je me chéris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, à Bérénice, ce que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort élégant, qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du passé, tout ce misérable et charmant instinct qui m'avertit mieux qu'aucun naturaliste des véritables lois de la vie.
Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'était bien nos heures de pédagogie, alors que je raisonnais, en les élargissant, tous les mouvements de cette petite âme qui ne peut rien dissimuler.
«Quel sentiment avez-vous pour moi?» me demanda-t-elle un jour, avec son sourire un peu triste, dont elle avait assurément remarqué qu'il accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. «De l'inclination,» lui répondis-je, étonné moi-même de trouver sans hésitation le mot exact, celui qui convient tout à fait au sentiment qui m'incline sur elle, pour y saisir les lois mystérieuses de la vie, la bonne méthode.
Admirable soirée, celle où je lui dis ce mot! Comme elle résume dans mon souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine était désolée et sèche sous le soleil couchant et nous la traversions après une longue conversation aride et fiévreuse. Pourtant notre discours, pas un instant n'avait été sans grâce; le genre de Bérénice, qui tout de même est Petite-Secousse, ne permet pas que notre pédagogie glisse jamais à la pédanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaissé d'Aigues-Mortes. Telle était cette lande et tel notre débat qu'il me semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la forêt des Ardennes défrichée.
A petits pas nous rentrions à Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune notion. Mais au sang de ses veines s'était mêlé plus de soleil, plus de sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'était rafraîchi l'instinct, la force vive qui produit les hommes.
Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait légèrement que je ne ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goûtait que plus de volupté à caresser le souvenir de M. de Transe. Dès lors je l'aimais davantage, cette chère petite veuve, puisque c'est en cette piété que nous nous rejoignons; et elle-même, à se sentir si dépourvue, eût voulu se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui la fait se complaire sous ma tendre direction?
Sa chère tristesse, ses douces mains vides, voilà mon précieux trésor.
Dans ce temps-là, j'eus à parler au général Boulanger. Pour distraire Bérénice, je la décidai à m'accompagner, et j'écrivis à mon ami Simon de nous rejoindre à Paris. Depuis quelque temps, je désirais vivement les rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une même soirée, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux meilleurs trapèzes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes qu'ait trouvées mon imagination!
Après l'expérience de Saint-Germain, Simon s'était retiré dans la propriété de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau, s'appliquant à acquérir les tics du chasseur et du propriétaire, se composant, pour tout dire, cette même tête de vieux philippiste anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins. Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: «Moi, disait-il, je me fais hobereau après avoir médité sur les autres vies, et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon dégoût d'effort et ma pénurie d'argent; mes parents, au contraire, et mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosités variées dont ils professent tant de dédain. Ce qui résulte chez moi d'une large compréhension, chez eux n'est qu'étroitesse d'esprit.»
Vous avez reconnu là une application rurale de notre axiome essentiel: «Les actes ne sont rien, la méthode qui nous y mène est tout.» Simon avait toujours une excellente philosophie.
Aux champs, elle gâtait ses plaisirs: en ce sens que, même à la chasse, il pensait, et ses idées lui étaient si fort ressassées qu'elles l'écoeuraient et que la chasse elle-même lui devint un temps de dégoût. On conçoit que mon invitation lui agréa.
A Paris, la tristesse de ma Bérénice s'accentua au point que cette petite fille devint capricieuse; la vie d'hôtel a des fatigues excessives pour une jeune femme déshabituée de notre civilisation parisienne sans confortable. Et puis, cette sécheresse, cette hâte des grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux, auxquels la brume des étangs d'Aigues-Mortes avait été un liniment et un feutrage contre la vie.
Le jour de l'important dîner que je vais raconter, nous avions passé notre après-midi, Bérénice et moi, dans les magasins, où j'aurais voulu lui faire plaisir, mais l'extrême indécision de nos caractères nous laissait l'un et l'autre dans le plus pénible énervement. Le soir tombait, une fin de novembre pleine d'humidité, quand au milieu de Paris, soudain attristé de gaz, nous sortions de chez les couturières; que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et à cause du crépuscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'était pas bouderie, mais la souffrance d'un pauvre animal, mêlée de défaillance physique et de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'être tant amusée avec celui qui est mort!
Et moi, j'aurais aimé la prendre doucement dans mes bras et lui dire: «Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est mort, donne-toi à cette image jusqu'à satiété, pleure et je m'attristerai à ton côté, de regret pour tout ce que je ne puis posséder. Tu es douce, sincère et chagrinée; je te goûte, petite amie, mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si grande curiosité; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre.»
Simon, arrivé dans la journée, nous avait priés à dîner aux Champs-Elysées. L'heure était venue de nous rendre à ce passionnant rendez-vous.
Quand le garçon nous ouvrit le cabinet où Simon nous attendait, ce véritable ami eut son geste sec et nerveux qui est à la fois d'un demi-épileptique et d'un cabotin de névrose, comme le deviennent en quelque mesure tous les analystes; puis nous prîmes plaisir à rire en nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organisés dans la vie des fêtes très particulières, et le bouquet de tous ces vins bus, évoqué par notre rencontre, nous remplissait, dès ce premier abord, d'une délicieuse ivresse. Cependant, il lançait sur Bérénice un regard d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance délicate de ce vieil idéologue.
Mais déjà, laissant le garçon soumettre le menu à Bérénice, nous rentrions de plain-pied dans notre domaine métaphysique, et Simon avec feu s'informait de l'atmosphère morale que me fait ma spécialité actuelle.
Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que nous guettions, ont gardé cette lumière qui jadis nous désigna l'un à l'autre.
Simon a véritablement le sens de la géographie des âmes; il sait dans quelle région intellectuelle je suis situé. Pas un instant il n'a admis que je fisse de l'action, au sens qu'ils opposent à contemplation. Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos fortes méditations par des parties de raquettes; de même, je m'accommode, comme d'une détente hygiénique, de faire méthodiquement et sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de démarches; mais l'important, c'était de jeter du charbon sous ma sensibilité qui commençait à fonctionner mollement.
—Tu sais, lui dis-je, que ma méthode de culture est de créer des sentimentalités nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane à l'usage avec une prodigieuse rapidité. J'ai essayé ces temps-ci le contact avec les groupes humains, avec les âmes nationales, et ce que j'en ai tiré, tu le verras, dépasse singulièrement toute prévision. Mais organiser des comités, donner audience, polémiquer, ce sont besognes où je ne mets que la partie de moi-même qui m'est commune avec le reste des hommes. C'est ainsi que j'imagine très bien un Spinoza, un saint Thomas d'Aquin, employés tant d'heures par jour dans un greffe, sans rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions inévitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-là.
—Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment posé ton attitude. Mais dis-moi maintenant quelle réaction produit sur ton vrai moi ta nouvelle gymnastique.
A peine lui répondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arrêta....
... Un formidable malentendu se révélait entre nous. Ne croyait-il pas que je visitais les hommes importants de la région, grands propriétaires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirmé que je me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas.
Il se tourna vers Bérénice pour lui demander son appui.
—Enfin, m'objectait-il avec une fâcheuse âpreté, que les notables soient d'esprit grossier, sans désintéressement, je l'accorde, mais au moins ce sont gens qui se lavent!
Il montrait peu de délicatesse à surprendre ainsi l'appui de Bérénice, qui réellement n'est pas éclairée sur la question, et j'en fus si froissé que je fis devant elle ce que toujours je considérai comme une inconvenance: dès le potage, je m'exprimai en termes abstraits.
Aussi bien n'était-il pas essentiel d'arrêter net Simon, qui parlait presque comme un Charles Martin!
—Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'inférieur; tu as consenti à avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal doué (comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si tu étais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas le pire; il nous appartient de juger les choses sub specie aeternitatis.
Nous avons la propriété de sentir ce qui est éternel dans les êtres. Ne rougirais-tu pas d'avoir raillé la misère de saint Labre? Je t'en permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-même reconnais la magnificence de cet homme qui se renonçait. C'est essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du même point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel trésor somptueux est l'âme populaire?
Elle a le dépôt des vertus du passé, et garde la tradition de la race; en elle, comme dans un creuset, où tout acte dégage sa part d'immortalité, l'avenir se prépare. Vas-tu la juger sur un peu de poussière et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?
En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes, à l'activité consciente collabore une activité inconsciente, et que celle-ci est la même qu'on voit chez les animaux et chez les plantes; je lui ai simplement ajouté la réflexion.... Tu souris, Simon, du mot simplement.... Il te semble que la puissance de notre réflexion est une grande chose! Petite agitation, en vérité, auprès de l'omniscience et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient!
Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prospèrent dans la vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpétuellement s'égare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement de l'être supérieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne peut même pas soupçonner. C'est l'instinct, bien supérieur à l'analyse, qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés.
... Voilà ce que m'ont enseigné ces hommes grossiers, ces ignorants que tu t'étonnes de me voir fréquenter. Ils sont de sublimes professeurs, bien qu'ils ne se possèdent pas eux-mêmes. Chacun d'eux représente une des étapes de mon âme le long des siècles. Je me suis penché sur eux, comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en garder rien que de confuses images.
Comment pouvais-tu croire qu'à ces masses d'une telle fierté créatrice, désintéressées, spontanées, je préférerais la médiocrité des salons, la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une âme, la sienne, la mienne, celle de l'humanité!
J'entends bien l'objection où tu te réfugies:
«Que tu ne sois allé ni au salon, ni à la brasserie, soit!» me diras-tu. «Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes de culture, de haute clairvoyance?»
Pour tout dire, tu supportes malaisément que je fasse aussi bon marché de notre éducation de Jersey.
Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de netteté que sur moi-même, quelques-unes de mes particularités. Tel un jeune employé du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agitèrent le dimanche passé auprès de sa maîtresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes excès, se limitaient à m'éclairer sur les pousses extrêmes de ma sensibilité; ils m'eussent perdu dans la minutie.
Sans doute, à étudier l'âme lorraine puis le développement de la civilisation vénitienne, je compris quel moment je représentais dans le développement de ma race, je vis que je n'étais qu'un instant d'une longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a précédé et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanité.
Je n'avais pas su dans l'étude de mon moi pénétrer plus loin que mes qualités; le peuple m'a révélé la substance humaine, et mieux que cela, l'énergie créatrice, la sève du monde, l'inconscient.
Toutefois, j'aurais pu parler dans les comités, dans les réunions, suffire à toute l'activité d'un politicien, sans rien soupçonner de ces forces spontanées et secrètes. Mes sens furent affinés dans l'atmosphère de Bérénice.
Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir, exaspèrent la senteur des tilleuls, ce décor qui ne laisse subsister que des idées graves met en valeur les vertus de Bérénice, mieux qu'aucun lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me découvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des aperçus plus sérieux que n'en mentionnent les enquêtes des spécialistes, les programmes des politiciens et les voeux des réunions publiques.
Viens à Aigues-Mortes, dans son étroit jardin qui ne voit pas la mer. Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'à garder ses souvenirs, cette plaine féconde seulement en rêves mettent ma Bérénice dans sa vraie lumière,—comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes forêts du Brésil. Et ses animaux eux-mêmes, de qui son chagrin se plaît à égayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec ces dures archéologies, et tous se donnent un sens dont je me suis nourri.
Ah! Simon, si tu étais là et que tu visses Bérénice, ses canards et son âne échangeant, celle-là, des mots sans suite, ceux-ci, des cris désordonnés d'enfants et ce dernier, de longs braiements, témoignant chacun d'un violent effort pour se créer un langage commun et se prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs corps, tu serais touché jusqu'aux larmes. Isolées dans l'immense obscurité que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de leur défiance héréditaire. Un désir les porte de créer entre eux tous une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.
Viens à Aigues-Mortes et tu découvriras entre ce paysage, ces animaux et ma Bérénice des points de contact, une part commune. Il t'apparaîtra qu'avec des formes si variées, ils sont tous en quelque façon des frères, des réceptables qui mourront de l'âme éternelle du monde. Ame secrète en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis à leur école, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces êtres s'accordent avec des moeurs si opposées, c'est cette poursuite même, mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous à la perfection.
Ainsi, ce que j'ai découvert dans le misérable jardin d'une petite fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le désir qui nous anime tous!
Ces canards, mystères dédaignés, qui naviguent tout le jour sur les petits étangs et venaient me presser affectueusement à l'heure des repas, et cet âne, mystère douloureux qui me jetait son cri délirant à la face, puis, s'arrêtant net, contemplait le paysage avec les plus beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystère mélancolique, Bérénice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans borne vers un état de bonheur dont ils se composent une imagination bien confuse, qu'ils placent parfois dans le passé, faisant de leur désir un regret, mais qui est en réalité le degré supérieur au leur dans l'échelle des êtres. C'est la même excitation qui nous poussait, toi et moi, Simon, à passer d'une perception à une autre. Oui, cette force qui s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend à sourdre dans le moi déplorable que je suis, cette inquiétude perpétuelle qui est la condition de notre perpétuel devenir, ils la connaissent comme nous, les humbles compagnons que promène Bérénice sur la lande. En chacun est un être supérieur qui veut se réaliser.
La tristesse de tous ces êtres privés de la beauté qu'ils désirent, et aussi leur courage à la poursuivre les parent d'un charme qui fait de cette terre étroite la plus féconde chapelle de méditation.
Dans cette campagne dénudée d'Aigues-Mortes, dans cette région de sel, de sable et d'eau, où la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se prêter plus complaisamment à l'observation, comme un prestidigitateur qui décompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux très encouragés à se faire connaître, m'ont révélé le grand ressort du monde, son secret.
Combien la beauté particulière de cette contrée nous offrait les conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur ces étangs, que les bêtes, Bérénice et moi, derrière les glaces de notre villa, étions remplis d'une silencieuse mélancolie....
Mélancolie ou plutôt stupeur! devant cet abîme de l'inconscient qui s'ouvrait à l'infini devant moi.
En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chère Bérénice, sa grâce, sa douceur. Les femmes adoucissent notre âpreté nerveuse, notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race. Le fâcheux est que trop souvent nous négligeons d'utiliser pour notre culture morale l'émotion qu'elles répandent dans nos veines. Mais je t'en prie, observe Bérénice, cette petite chose, cette curieuse construction. En voilà une qui sait utiliser la sève de l'humanité. L'as-tu examinée à la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connaît guère. Et comment se posséderait-elle? Elle ne se regarde même pas. C'est une enfant aveugle, emportée par les forces secrètes de son âme. Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit regretter le passé; simplement dans un effort douloureux elle enfante quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent son chagrin et son regret sans réalité, elle atteint un objet qu'elle n'a pas visé. Ah! c'est bien elle, la chère petite fille, qui m'a aidé à comprendre la méthode créatrice des masses, de l'homme spontané!
Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Bérénice et je lui rappelle nos bonnes soirées d'Aigues-Mortes, où si souvent je la pressai qu'elle me parlât avec une intimité plus tendre de M. de Transe, que j'aime en elle et n'ai pas connu.
Les deux syllabes de ce nom qui déchire son âme et qu'elle répète avec un indicible chagrin de petite bête malade retentissent profondément dans son coeur, d'autant que ce long débat, ces fortes critiques l'ont accablée. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit est ailleurs. Il vague là-bas où elle se figure avoir eu l'âme satisfaite. Pour ramener Bérénice auprès de nous, je lui fis un éloge exalté de François de Transe. J'en vins même à lui reprocher avec une réelle amertume, ce qu'elle m'avait avoué un jour, par mégarde, au détour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs étaient montés au point qu'elle se prit à pleurer.
Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond intérêt pour les masses et en quoi Bérénice m'est un sujet excellent pour m'édifier sur la psychologie de l'humanité se développant sans le consentement de l'âme individuelle. Je déclarai donc la séance close; toutefois, désireux de méditer encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement que faisait voir Bérénice pour la mettre en voiture.
Nous allumâmes nos cigares.
—Hein, dis-je à Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants? Tu vois comme j'ai déshabillé devant toi Bérénice. Cela t'a fait le même effet de pitié et d'âpre curiosité que si on avait écrasé sous tes yeux la patte d'un chien. Eh bien! la misère universelle de l'humanité s'épuisant vers le mieux retentit en moi de cette façon-là.
Comprends-tu, ajoutai-je, car j'étais plein de mon sujet, combien je suis heureux de dévêtir auprès d'elle mon personnage habituel d'indifférence et d'impertinence pour être irréfléchi. Si tu savais combien j'aime les naïfs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais soin de rire s'il fallait les énoncer moi-même. As-tu jamais soupçonné que ma sécheresse n'était que du dégoût pour le manque de désintéressement que je vois partout et pour la frivolité. Mais ceux qui ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime, ceux-là! Si tu savais comme je me sens le frère des petites filles qui, avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant déjà le monde, entrent au couvent. Bérénice, tiens, en réalité, je m'agenouille devant sa simplicité.
—Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!
—Simon! lui répondis-je avec vivacité, chaque jour un écart plus grand se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment sincère, tu as aimé la souffrance.
—Tu as de la chance, me répliqua-t-il, tu es tout à fait dans le ton pour goûter Saint-Trophime.
A cette réflexion très juste sur mon état d'esprit, je vis bien que Simon comprenait encore ce qu'est la vie intérieure, mais il ne croit plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des variétés de l'idéalisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est là que j'avais été sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maître que moi-même. Je l'ai prêté à cette petite mendiante d'affection pour qu'elle me le rafraîchît entre ses mains.
A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour après son repas, quel que fût le temps (j'ai déjà indiqué sa tendance à la congestion): moi-même j'étais très échauffé par ma démonstration; nous décidâmes de regagner à pied notre hôtel. Il m'accompagna jusqu'à la chambre de Bérénice, de qui je tenais à prendre des nouvelles avant de me coucher. Là, nous échangeâmes encore quelques mots.
—Enfin, disais-je à Simon, près de la porte entre-bâillée, si j'en croyais le témoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prête à se donner à moi; or je sais qu'il n'en est rien.
Tout d'abord, il ne me comprit guère, puis:
—Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais sa délicatesse.
—Pas de subterfuge, m'écriai-je; avoue qu'en réalité tu n'as jamais aimé que Spencer: tu fais prédominer le rationalisme.... Peut-être vas-tu historiquement jusqu'à regretter que la France n'ait pas accepté le protestantisme....
Il me déclara qu'il se sentait réellement fatigué.
—Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de plaisir à te revoir.
J'entrai chez Bérénice et je trouvai la lampe encore allumée. Comment m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir près d'une lampe qui semble attendre! A côté d'elle étaient des biscuits et une bouteille de bourgogne vidée. Cela me fit sourire: cette enfant adorait le bon vin après les émotions; ai-je tort de la tenir pour une incarnation de l'âme populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli sourire d'animal reposé; il semblait qu'elle eût laissé toute sa bouderie dans son sommeil et qu'elle s'éveillât à une vie nouvelle. Alors nous nous mîmes à bavarder, et par une pente irrésistible, la conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe. Aussitôt toute ma sensibilité s'intéressait à la conversation, mais elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils avaient faits ensemble.
Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aïeule qui t'a fait la naïveté de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravité!