CHAPITRE NEUVIÈME

LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.

LES MIENNES.—ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.
—DÉFAILLANCE SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE.

Dès mon retour dans Arles, l'action électorale commença. Nous organisions chaque semaine des réunions sur quelque point de l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre à celles de nos adversaires. Souvent j'étais rappelé d'Aigues-Mortes par dépêche.

Un soir je quittai en hâte Bérénice, et comme je marchais dans la nuit, le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me précédaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur la plaine, d'une voix qui va jusqu'à mon coeur.

... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi ce soir me décourage-t—elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensée qui m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages; elles ne font apparaître qu'à d'autres les princesses des Baux. Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conservé l'odeur de vos corps exquis? ou plutôt pourquoi donner mes belles soirées à de grossières tâches?

C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine somptueuse que, pour la première fois, j'entendis cette cadence que me répètent trois pauvres enfants. Soirées divines, celles-là! Saturés de toute sensualité, mes yeux, mes oreilles gorgés de splendeurs, au point que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris conscience de l'essentiel de moi-même, de la part d'éternité dont j'ai le dépôt. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes heures, ces jours d'âcreté et de manie mystique où, jusqu'alors simple coureur amusé de choses d'art, je sentis la beauté abstraite sur les Fondamenta Zattere, en face de cette église de Palladio, qui, par un effet contraire au métaphysicien Goethe révéla la beauté classique?

O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le plus aimé et célébré sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-même, vous les avez connus à l'île de Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de rencontrer des hommes, ces instants où l'on se circonscrit en soi, ne percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous soumis aux conditions de la tâche que m'impose la culture méthodique de mon moi?

Pourtant mon but n'est pas à désavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise plus avancée dans son développement, une lagune morte comme il arrivera des lagunes de l'Adriatique, détermine une évolution supérieure de mon moi. La qualité à l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera plus précieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer à quelque chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la claire vision de ma tâche, et sa dignité doit me soutenir contre mes défaillances.

Alors, songeant quelle est ma supériorité, puisque j'ai la compréhension de tous les appétits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.

Or, les incidents qui s'y passèrent ce soir-là n'étant pas caractéristiques, puis-qu'ils sont communs à toutes les réunions, ni généraux, car ils ne signifient rien d'essentiel à la race, ne méritent pas que nous nous y arrêtions.


ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE

Le lendemain, j'ai rencontré l'Adversaire, qui me parle de mes réunions: «Cela doit bien vous ennuyer!» Je l'assure que je me plais plus avec les travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au café.

—Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?

—Les différences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien. Mais vous commettez une erreur où je tombais dans les premiers temps. En causant avec des électeurs d'une certaine classe, pris individuellement, je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes réunis par une passion commune créent une âme, mais aucun d'eux n'est une partie de cette âme. Chacun, la possède en soi, mais ne se la connaît même pas. C'est seulement dans l'atmosphère d'une grande réunion, au contact de passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites réflexions, il permet à son inconscient de se développer. De la somme de ces inconscients naît l'âme populaire. Pour la créer, seuls valent des ouvriers, des gens du peuple, plus spontanés, moins liés de petits intérêts que des esprits réfléchis. Elle est analogue à chacun de ceux qui la composent, et n'est identique à aucun. Elle dépasse tout individu en énergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle décide spontanément, ce sont les conditions nécessaires de la vie.

L'Adversaire s'est mis à rire. Et du ton d'un homme qui a passé des examens:

—Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algébrique?

—Il ne s'agit pas de cette sagesse-là, mais de vivre. Un arbre, sans rien soupçonner des belles théories de l'École forestière, sait mieux qu'aucun garde général quand il doit se développer, dans quel sens, selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanément la foule.

—Voilà bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tête, mais comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant d'âpreté ses adversaires? Par quel biais vous prêtez-vous à faire votre partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre toutes les opinions et de dégager ce qu'il y a de légitime dans chaque manière de voir?

—Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de philosophie éloigne du ton ordinaire de la polémique, beaucoup y ramène.

Dans ses éléments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni moi ne sommes la vérité complète, et nous engage ainsi à une grande modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des maîtres: «Personne, disent-ils, n'est la vérité complète, tous nous en sommes des aspects.» Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects de la vérité manquant, la vérité complète ne serait plus concevable. Ainsi faut-il que je satisfasse à toutes les conditions de mon individualisme, parmi lesquelles une des plus impérieuses est que je vous nie.

Mais voici mieux encore: en admettant la méchanceté et la mauvaise foi de mes adversaires (ce qui est le thème ordinaire de toute polémique), je fais une hypothèse très précieuse et bien conforme à la méthode indiquée par Descartes dans ses Principes, par Kant dans sa Critique de la raison pure, et par Auguste Comte, qui vous touche peut-être davantage, dans son Cours de philosophie positive. La science, en effet, admet couramment ceci: «La planète Neptune, n'eût-elle jamais été vue, devrait être affirmée. Fût-elle un astre purement fictif, la concevoir serait rendre un grand service à l'astronomie, car seule elle permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors inexplicables.» De même les vices de mes adversaires, fussent-ils fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilités de psychologue, un grand nombre de leurs actes fâcheux; c'est une conception qui explique d'une manière très heureuse la réprobation et l'animosité qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons un peu plus compliquées. En combattant leurs vices imaginaires, vous triomphez de leurs défauts réels. Pour ce procédé je m'en rapporterai à un maître que vous goûtez certainement: personne n'a vu la figure du ferment rabique; personne n'a constaté expressément son existence, et Pasteur guérit de la rage en cultivant ce microbe hypothétique, peut-être absolument fictif.

Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je n'aboutisse pas à une désillusion trop pénible.

—Je n'ai guère l'angoisse du résultat, lui répondis-je. Quand on s'est institué un fort dédain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce que valent les choses, sitôt possédées, et des moyens de les acquérir, que la seule mesure de mon sentiment à leur égard tient en ceci que ce sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les plus misérables.

La conclusion paraîtra sèche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et sans bonté. Mais quoi! de fois à autre ne faut-il pas déblayer un peu toute cette racaille où nous commet la vie active! C'était d'ailleurs exprimer à Martin de profitables vérités. Je dois à quelque habitude d'analyser le sens des mots le privilège de ne pas assujettir mes idées à la phraséologie familière.

Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, «haine, rancune, regrets, désirs,» sont tentées de croire à la réalité de ces sentiments en elles. Pour moi, je vois que les événements n'éveillent guère sur mon moral d'impressions plus variées que la tuile qui me frôle en tombant; je note, pour l'éviter, le toit d'où elle glissa, je me soigne si elle m'a blessé; en aucun cas, je ne m'attarde à m'en faire une opinion sentimentale. Seulement j'ai à l'égard des tuiles possibles une continuelle méfiance, à laquelle je donne une allure de déférence. Un homme fort distingué, employé d'une grande administration, disait: «Je salue les huissiers le premier, pour être sûr qu'ils me salueront.»—«Moi aussi», lui répondis-je. Comme je ne suis employé d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas écouté. Mais en réalité que de fois je consulte des niais, simplement pour éviter qu'ils me conseillent ou me désapprouvent!

Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de soi-même, être absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les citoyens comme ses égaux, ou pour mieux dire comme égaux entre eux, ce qui fait qu'il plaisait assez naturellement à la masse?

Charles Martin était incapable de comprendre l'élévation morale, le parfait désintéressement de ces principes. C'était avec toute la fureur d'un sectaire, et même la réflexion d'un homme méthodique, qu'il se composait des préférences! Par un mécanisme très fréquent, ses convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses intérêts. Il eût été incapable de trouver des torts à celui qu'il aimait. C'est par là qu'il arrivait à joindre l'agrément de relations douteuses à la satisfaction de s'élever contre les mauvaises fréquentations. J'en avais un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Bérénice, pour qui il avait une passion sensuelle, naturellement voilée sous l'intérêt le plus élevé, le gênant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme de grande famille que les siens avaient brutalement empêché d'épouser cette jeune fille. Version qui avait un instant étonné mon amie, puis très vite lui avait paru la vérité, tant nous sommes tous conduits à modifier les faits d'après nos sentiments.


DÉFAILLANCE SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE

Je touche ici un point délicat de la vie de Petite-Secousse. La présence auprès d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent étonné. «Ces deux personnes, me disais-je n'ont guère de point de contact, car Bérénice a naturellement une sentimentalité très fine. Se plairaient-elles par quelque autre côté que le sentimental?»

Des allures très molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie éveillèrent ma perspicacité.

Je confessai Bérénice; elle me répondit avec une aisance, bien éloignée de l'effronterie et mêlée de douceur, qui me toucha d'une sensualité un peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres, tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite fille, dans le musée du roi René, lui avaient donné une opinion fort différente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports de la sensualité et de l'amour. Son esprit ne s'était pas plié à établir entre ces deux formes de notre sensibilité les attaches étroites qui font que pour nous l'une ne va guère sans l'autre.

Et pour achever de vous dévoiler la pensée de Bérénice, telle que je la surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extrême délicatesse: jeune et ardente, désoeuvrée et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les cheveux démêlés de sa molle amie.

Du point de vue de la raison froide, peut-être Bérénice a-t-elle raison. L'amour n'a pas grand'chose à voir avec les gestes sensuels. Une femme parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'élite de la cavalerie française et, pour l'aimer d'amour, un prêtre austère, comme notre divin Lacordaire, dont le seul regard la pénétrera plus qu'aucune caresse dans aucun lit. Ces réflexions pourtant ne me satisfaisaient guère à cause du caractère peu harmonieux de cette défaillance de Bérénice.

Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le mérité est d'être instinctif, se laisse-t-il aller à ces déviations? Quand elle s'abandonne, ne voit-elle pas les détails fâcheux de sa chute: Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez développé et puis elle-même ferme les yeux. N'empêche qu'un jour; dans une de nos promenades, je me laissai aller à lui vanter avec amertume les délicates amours des plantes.

Peut-être avais-je trop lourdement appuyé. Elle m'écouta avec surprise, puis, dans une pénible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit rougir de ma sotte enquête; et quand mes soupçons auraient quelque justesse, mon indignation n'était-elle pas faite, pour une part, de froissements personnels?

Je pris sa main émue dans ma main et lui dis:

—Petite fille, vous êtes pour moi une chère fontaine de vie. Ce serait d'un homme grossier de réfléchir sur les inconvénients des diverses attitudes que notre condition d'homme nous contraint à prendre. Croyez bien que je n'ai pas cette médiocrité d'arrêter mon imagination sur les complaisances auxquelles vous engagent peut-être ces sens et cette beauté charnelle que vous reçûtes de vos aïeux. Si je m'inquiétai, c'est uniquement par piété pour M. de Transe. Après réflexion, il me semble bien que vous avez sauvé le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez été la plus sage en faisant la part du feu. Et même s'il vous arrive de priver celui qui est dans le cercueil d'une de vos pensées, qui sont maintenant tout ce qu'il peut attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu, rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitié que je lui voue et des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beauté, s'appliquera à l'expiation de vos péchés.

Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.

Dans la soirée, Bérénice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je lui développe mes théories, puis me le tendit: c'était elle-même et une jeune femme, au-dessous de qui elle avait écrit «Bougie-Rose», pour qu'on ne pût s'y tromper, et cette légende, légèrement modifiée, de la divine parabole: «Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus; Philippe a choisi la meilleure part.»

J'admirai que cette petite fille cachât une malice si gracieuse derrière sa physionomie. Cette misère la mit dans mon imagination plus près encore de la nature, et la grâce avec laquelle elle s'en expliqua transforma en sympathie un peu triste la répugnance que j'avais de sa défaillance.

«O ma beauté, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigné être imparfaite, en sorte qu'il me restât quelque embellissement à apporter à votre édifice.»

Dans la suite je dus reconnaître que le sentiment exprimé sous forme séduisante dans cette phrase était gros des plus lourdes erreurs, C'est là que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter contre l'instinct, sous prétexte de faire rentrer Bérénice dans la sagesse vitale.


Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos défaillances et nos chagrins, et quoique sachant nous en faire des images supportables, nous étions loin de la pleine satisfaction de l'Adversaire, à qui nul homme ni événement ne rivera jamais son clou.

Ma Bérénice, en me devenant suspecte, et mon contact perpétuel avec les électeurs me mettaient dans un état assez particulier de tristesse nerveuse. Peut-être la fièvre qui monte des étangs d'Aigues-Mortes aux approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un désir âpre et indéfini de solitude; j'aurais voulu rêver seul en face de ma pensée. Une dépêche qui sonne à ma porte, mon courrier à dépouiller me faisaient d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus à un degré aussi intense l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner une image de moi-même conforme à leur tempérament, et tout l'écoeurement de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence avec la description de leur caractère. Mon réveil du matin, dans ces journées écrasées de menues besognes, était déjà troublé: n'ai-je pas entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?

Pour réagir contre cet état nerveux, il n'est qu'un remède, empirique mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de société et surtout dans les réveils de nuit, se raidir et prononcer une phrase, un raisonnement préparés à l'avance. Cela peut surprendre, mais ces angoisses sont le résultat d'une force qui tourbillonne en nous (souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette force; il faut ordonner un cerveau désordonné.

Deux ou trois fois, dans notre énervement, Bérénice et moi, nous dûmes convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce mélange malsain de sa tristesse et de mes inquiétudes, était prise de vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins d'amitié et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisée.


CHAPITRE DIXIÈME

LA MORT D'UN SÉNATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BÉRÉNICE

Vers cette époque survint une grande modification dans la vie de Petite-Secousse. Elle fut mandée à Aix, chef-lieu de l'arrondissement où elle avait grandi. Près de mourir, le sénateur opportuniste du lieu voulait l'embrasser, et il lui déclara qu'il la tenait pour sa fille.

La mère de Bérénice en effet semble avoir été ce qu'on nomme un peu légèrement une drôlesse; du moins parmi ses excès avait-elle gardé le sens de la maternité et beaucoup de clairvoyance, car s'étant préoccupée de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle désigna entre ses amants un collectionneur qui, peu après, fut envoyé au Sénat par ses concitoyens. C'était un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma le mari de sa maîtresse gardien du musée du roi René—choix excellent, puisque Bérénice s'y fit l'âme qui nous plaît.

A ses derniers moments, ce sénateur s'inquiéta d'avoir négligé sa fille; et quand elle fut à son chevet, il lui adressa un petit discours, sous lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait devant les yeux de Bérénice la tendre image de M. de Transe:

—Votre mère, lui dit-il, est en quelque sorte la première qui m'ait appelé à représenter mes compatriotes. Elle m'a désigné comme votre père, quand d'excellents citoyens pouvaient également prétendre à cet honneur. Mon notaire, qui sur ma prière a pris des renseignements, me dit que vous hésitez entre le candidat boulangiste et celui des saines doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage à réfléchir et à préférer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire qu'on fait grand cas dans les bureaux.

Peu après il mourut, léguant à Bérénice cent mille francs. Et la situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus forte; puis elle avait donné des gages à tous les partis, en sorte que l'opinion lui fut favorable.


A cette époque, ma situation à Arles me préoccupait fort. Trop bonne pour être abandonnée, elle n'était pas telle que j'en eusse de la sécurité. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais à redouter de la candidature projetée de Charles Martin.

Ainsi mes intérêts électoraux, la tristesse de Bérénice, qui tout de même se sentait très seule, mon désarroi de ses moeurs secrètes, une insensible satiété qui me gagnait de nos pédagogies, tout concourait à me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la sensualité de Charles Martin rendaient possible.

Elle n'eût pas recherché cette union, je doute même qu'elle l'eût jamais envisagée, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui révélaient de difficultés où elle se perdait. Puis quel préjugé ne court pas chez nous tous en faveur de l'état de mariage!

Je fus amené à lui en donner mon avis.

... Cette journée-là fut très triste. Nous avions parcouru en voiture les rues de Nîmes qui, la Maison Carrée exceptée, ne m'offre aucun agrément. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances, ce qu'il y avait là d'un peu femme de chambre m'eût choqué, mais j'y sentais à cet instant comme le regard d'une pauvre petite bête à qui l'on fait du mal et qui déclare: «Je l'accepte parce que tu es le plus fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir.» J'aurais voulu trouver des mots d'une extrême douceur pour lui exprimer ma pensée. Mais obsédé par la nécessité de faire rentrer cette petite fille dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui répéter:

—Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le délicieux état d'âme que tu me manifestes, mais je t'engage tout à fait à épouser Charles Martin.

Et nous eûmes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que j'appuyai par des considérations tirées, comme on pense, de ses défaillances actuelles et même des chagrins qu'elle avait connus.

Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire ainsi: «J'ai toujours eu un violent désir d'être admirée et de plaire, et une violente souffrance de la brutalité qu'il y avait au fond de ceux qui profitaient de ma beauté.» Souvent, dans ses voyages à Arles, elle s'était offensée que des hommes mal vêtus ou des sots congestionnés se permissent de la regarder avec un appétit méridional.

—Je t'apprécie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta misérable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton sourire et ta pâle maison pleine de ton coeur ardent.

Elle me répondit qu'à quitter tout cela elle ne trouverait pas le bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.

J'en fus ému au point de compromettre ma thèse:

—Ma chère petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensée; crois bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et même, saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fièvre et simplement heureuse?

Il me sembla que cette dernière phrase redoublait sa tristesse et qu'en voulant écarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait que gêner plus étroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma pensée:

—Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularité, serais-tu moins belle? Peut-être, en y réfléchissant, les circonstances momentanées n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi, c'est la longue préparation inconsciente que te firent tes aïeux: tu es macérée de douceur, la qualité religieuse de ton coeur est exquise.

Bérénice se tut, elle pensait à celui qui est dans le cercueil. Et ne pouvant éviter de toucher ce point, le plus délicat de tous, je lui dis:

—En vérité, ma chère Bérénice, M. de Transe lui-même porterait votre âme à l'acceptation. Gardez de lui dorénavant un souvenir plus modeste et gardez-moi aussi quelque amitié.

—Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?

Son accent passait infiniment ses paroles. Et après un silence je lui répondis:

—Bérénice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un sentiment aussi vif que je décline la volupté si tentante d'associer nos vies. Si je te faisais l'existence que je te rêve, je te pousserais l'âme plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe; je te conduirais dans un cloître pour y connaître une exaltation délicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est pourquoi, petite fille, malgré tout il vaut mieux que tu épouses.

Pendant cette conversation, nous étions arrivés à la gare, j'avais pris mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monté dans mon wagon:

—Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.

Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer à Arles ce soir-là. Mais quelle solution à cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et détestait sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goûtais en elle que sa douleur sans défense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eût été une compagne intolérable.

Le train s'éloigna, et je la vis, petite chose résignée, évoluer à travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du désagrément sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive indignation qu'une fille de dix-huit ans eût le coeur serré et des larmes sur les joues.

Et j'allai à mes besognes, plein d'un découragement qui n'a pas de nom et rempli d'une pitié à sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un peu d'oubli et d'apaisement à ma chère Petite-Secousse et à tous ceux qui sanglotent dans la nuit.

Je me la représentais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent quand elle se sentait tout à fait misérable: roulée en boule sur son lit, où son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure cachée contre cet animal, dont la chaleur peu à peu l'assoupissait.


CHAPITRE ONZIÈME

QUALIS ARTIFEX PEREO

VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.—CONSOLATION DE SÉNÈQUE
LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ.

Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de ma campagne électorale. Elle assurait à peu près mon succès, car Bérénice ne permettrait pas à son amant heureux de me combattre. Mais contre ma raison j'en ressentis du chagrin.

Je cessai toute assiduité auprès de Bérénice: l'Adversaire eût pu s'en offenser, et désormais que dire à mon amie? Elle-même ne vint plus à Arles. On me rapporta qu'elle était souffrante. Mai, juin, juillet passèrent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, à de rares intervalles, les plus fâcheuses nouvelles.

Une seule fois, à l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle marchait avec de gracieuses précautions de jeune animal sur les durs cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma poitrine. Son sourire me parut éclatant de domination; son visage lumineux, éclairé par ses yeux et par sa pâleur même, prit un air d'impériosité voluptueuse dont je fus accablé.

Cet instant-là m'aide à comprendre ce qu'on dit de la beauté éclatante et transparente des Vierges qui apparaissent à des jeunes dévots passionnés.

Mais le phénomène tout à fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse, que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'étais fort amusé, me fit connaître a cet instant le sentiment respectueux de l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignité qu'il ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.

Je l'aurais honorée et servie, je ne pensais plus à la désirer. Tant de tristesses accumulées en moi durant ces derniers soirs se groupèrent soudain autour de sa figure et me firent une image singulièrement ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiété.

Lui, avec la figure dure et bête qu'ils ont toujours, elle, triomphante de bonheur, sans qu'elle daignât même être méchante, ils me gênèrent au point que je ne les abordai pas. Deux jours après j'adoptais un chien égaré, qui me fêtait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant rentré chez moi je le caressais quoiqu'il fût sale, en songeant que je lui étais supérieur, à elle, dans l'organisation du monde, car j'avais agi avec douceur envers un être qui avait de beaux yeux et de la tristesse.

(Ce n'est là qu'une impression vite atténuée, contredite par dix autres, mais, pour marquer la situation et ses progrès, je note chaque forme de ma défaillance, ma fièvre ne s'y jouât-elle qu'une minute.)


A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais à mes amis politiques et visitais ma circonscription.

Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la grand'route, à travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait, car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des témoignages sur mes propres dispositions.

N'avais-je pas laissé derrière moi ce trésor accroupi de Saint-Trophime, comme j'ai laissé Bérénice qui est mon autel et mon cloître? Dans cette Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec quelques cultures sur les côtés, et que je franchisse le fossé, je tombe dans l'anonyme de la nature. Dans ce désert, nulle place pour une vie individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y créent rien, mais se contentent de prouver avec intensité leur existence. Ils éveillent la mélancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans particularisation. Là, les pensées individuelles se perdent dans le sentiment de l'éternel, de l'universel; les arbres y sont tendus, inachevés; seules fixent l'attention quelques poignées de noirs cyprès, regrets sans mémoire, au milieu d'une lèpre de mousse et de baguettes.

Un jour, après six heures de voiture, par la route la plus malheureuse de cette région désolée, j'arrivai au plus triste village du monde, aux Saintes-Maries. C'est moins une église qu'une brutale forteresse aux murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, à la hauteur du toit, est une chambre Louis XV, décorée de boiseries or et blanc, remplie de misérables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des graves saintes Maries.

J'allai sur la plage coupée de tristes dunes, chercher l'endroit où débarquèrent ceux de Béthanie, qui furent les familiers de Jésus. C'était Lazare le Ressuscité, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination, c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est la patronne des Bohémiens. Plus mystérieuse que toutes dans sa volontaire humiliation, elle reporta ma pensée vers ma Bérénice, vers cette petite bohème à peine digne de délier les souliers des vierges ou des belles repenties, et qui semble avoir été désignée pour m'apporter la bonne doctrine.

C'est sur ce rivage, misérable mais sacré pour qui n'a rien dans l'âme qu'il ne doive à ces obscurs passionnés d'où naquit notre christianisme, c'est sur cette plage dont la légende m'étouffait de sa force d'expansion que je plaignis ma Bérénice d'être une vivante et d'obéir à des passions individuelles. Sans doute elle a fermé les yeux, mais fasse le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses bras une petite brute sans clairvoyance ni réflexion, en sorte qu'elle ne soit pas à lui, mais à l'instinct et à la race,—et cela, je puis le croire, d'après ce que j'entrevois de son tempérament.

Quand je remontai dans ma voiture, fatigué par de telles méditations mêlées à ma propagande de candidat, et légèrement fiévreux, un orage tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui me firent durant six heures une prison étroite où le vent qui écorche ces plaines jetait et écrasait la pluie. Les chevaux, surexcités par la tempête et leur cocher, filaient avec une extrême rapidité. Je m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empêchait guère de suivre mon idée. État qui n'est pas de rêve, mais plutôt l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et bénéficie de toute la force de l'être.

Sur ce premier campement de l'église de France, je venais de servir les doctrines sociales qui me séduisent, en même temps que je rêvais de Lazare le Ressuscité, et, tous ces soins se mêlant dans mon sommeil lucide, je réfléchis qu'il avait fait, celui-là, la même traversée que j'entreprends maintenant, en sorte que je lui prêtais quelques-unes de mes idées; et j'en vins à resserrer tout ce brouillard dans la lettre suivante, qui n'est que mon dialogue intérieur mis au point.


CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ

«Mon cher Lazare,

Aux dernières fêtes de Néron, votre air soucieux a été remarqué. Je sais que des personnes de votre famille désirent vous entraîner sur les côtes de la Gaule, où elles comptent prendre une attitude insigne dans le nouveau mouvement d'esprit. La détermination est grave.

Vous ne m'avez pas caché le culte que vous gardez à la mémoire de votre malheureux ami, et, d'après sa biographie que vous m'avez communiquée, je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorité: il était complètement désintéressé, puis il aimait les misérables, ce qui est divin. Il m'eût un peu choqué par sa dureté envers les puissants; en outre, je ne puis guère aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces amis frottés d'huile qui me possèdent et que je ne possède pas. Avec ces réserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est pour vous une façon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de ses fidèles cette supériorité d'avoir été mêlé si intimement à sa vie qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.

Vous le voyez, mon cher Lazare, je me représente d'une façon très précise l'intéressant état de votre âme à l'égard de Jésus: vous l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes à votre sentiment.

Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le servir passionnément dans votre sanctuaire intérieur? Telle est la position exacte de votre débat. Il vous faut peser si ce vous sera un mode de vie plus abondant en voluptés de partir avec Mesdemoiselles vos soeurs pour être fanatique, en Gaule, ou de demeurer à faire de l'ironie et du dilettantisme avec Néron.

Que vous restiez dans cette cour trop cultivée ou partiez vers des régions mal civilisées, de vous à moi, dans l'un ou l'autre cas, ça pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitées à vous mettre à mort, à cause de votre obstination à leur procurer le bonheur, et, d'autre part, Néron est un dilettante si excessif que, vous goûtant personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de vous sacrifier, tant il est peu disposé à plier ses actes d'après ses idées, à protéger ceux qu'il honore et à appliquer la justice. Dans la vie, les sentiers les plus divers mènent à des culbutes qui se valent; en dépit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la nature se font selon un mécanisme et une logique où nous ne pouvons influer. J'écarte donc les dénouements qui sont irréformables et je m'en tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.

Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-à-dire un homme qui transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli par l'opinion que l'égotiste (homme qui réserve ses passions pour les jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus sévères à Néron qu'à Marthe, quoique très certainement cette dernière introduise dans le monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilité dans les malheurs qui naissent d'une mésentente idéologique soit plus lourde pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espèce humaine répugne à l'égotisme, elle veut vivre. Le fanatique représente toujours le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins déformées, les vertus qu'il a aperçues; l'égotiste au contraire garde tout pour lui, il est le dernier mot.

Néron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans son genre le bout du monde; en lui les idées entrent comme dans un cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire est donc plus assuré, tout pesé, de l'estime de l'humanité, puisqu'il la sert. Il est un rail où elle glisse les provisions qu'elle adresse aux races futures, tandis que l'égotisme est une propriété close.

Une propriété close, c'est vrai! mais où nous nous cultivons et jouissons. L'égotiste admet bien plus de formes de vie; il possède un grand nombre de passions; il les renouvelle fréquemment; surtout il les épure de mille vulgarités qui sont les conditions de la vie active. De ces vulgarités inévitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans l'entourage si généreux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?

Par moi-même, j'avais de solides raisons pour être fanatique: cela eût été plus décent pour un philosophe. Des amis très honnêtes m'y engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le système des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse, ce qui d'ailleurs la déforme toujours, quel temps me serait resté pour acquérir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eût fallu conformer mes actes à mes idées. C'est le diable! comme vous dites, vous autres chrétiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite à découvrir l'univers qui est en puissance en moi, et à le cultiver, qu'avais-je à me préoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait désintéressement, j'ai accepté certaines faveurs qui vinrent à moi en dépit de ma pâleur et de ma frêle encolure; j'ai favorisé diverses fantaisies de Néron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion. A tout cela, en vérité, je prêtais fort peu d'intérêt; je n'ai jamais suivi que mon rêve intérieur. Dans mes magnifiques jardins et palais, je vantais le détachement; j'en étais en effet détaché, j'étais sincère. Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment à aimer la pauvreté? Avez-vous jamais mieux goûté la pudeur que dans les bras de Marie-Madeleine?

J'entre dans ces détails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours été éloigné de cette décision où vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui pensai jamais à suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires. Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrivé au bonheur, en ne me refusant à aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu à recréer l'harmonie de l'univers?

J'ai voulu ne rien nier, être comme la nature qui accepte tous les contrastes pour en faire une noble et féconde unité. J'avais compté sans ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions à la fois. J'ai senti jusqu'au plus profond découragement le malheur de notre sensibilité, qui est d'être successive et fragmentaire, en sorte que, ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai jamais possédé qu'une ou deux, tout au plus, à la fois. C'est dans cette idée que Néron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot philosophique qu'il pût prononcer avant de mourir, je lui ai conseillé: «Qualis artifex pereo! Quel artiste, quel fabricant d'émotions je tue!»

C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec à-propos à toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la transformation perpétuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas cette crise unique qu'elle paraît au commun. Elle est étroitement liée à l'idée de vie nouvelle, et comme son image est mêlée à tous les plaisirs de Néron, elle est mêlée à toutes mes analyses. La mort est la prise de possession d'un état nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre âne implique nécessairement une nuance qui s'efface. La sensation d'aujourd'hui se substitue à la sensation précédente. Un état de conscience ne peut naître en nous que par la mort de l'individu que nous étions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous écrier: qualis artifex pereo!

Cette mort perpétuelle, ce manque de continuité de nos émotions, voilà ce qui désole l'égotiste et marque l'échec de sa prétention. Notre âme est un terrain trop limité pour y faire fleurir dans une même saison tout l'univers. Réduits à la traiter par des cultures successives, nous la verrons toujours fragmentaire.

J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'à l'angoisse, les entraves décisives de ma méthode; aussi j'eusse été fanatique, si j'avais su de quoi le devenir. Après quelques années de là plus intense culture intérieure, j'ai rêvé de sortir des volontés particulières pour me confondre dans les volontés générales. Au lieu de m'individuer, j'eusse été ravi de me plonger dans le courant de mon époque. Seulement il n'y en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans le monde où je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.

Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances où ce rêve devient aisé, et il semble bien que vous soyez sur le point de le réaliser, puisque ayant ressenti à la cour de Néron des inquiétudes analogues aux miennes, vous méditez de vous mettre de propos délibéré au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare, j'y vois un obstacle, qui, pour se présenter chez vous avec une forme singulière, n'en est pas moins commun à bien des hommes.

Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judée, vous ne m'avez rien celé du rôle important que vous y avez joué: le merveilleux agitateur vous a ressuscité. Vous êtes Lazare le Revenu. En conséquence, quoique vous ayez observé toujours la plus grande discrétion sur cette anecdote désormais historique, il est évident que vous êtes renseigné sur le problème de l'au-delà. Si vous balancez comme je vois, c'est que la vérité ne s'en impose pas, d'après ce que vous savez, d'une façon impérative. Dès lors, vous voilà dans un état d'esprit qui, pour naître chez vous de circonstances particulièrement piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fréquent: vous n'êtes pas le seul revenu. Beaucoup, à cette époque, bien qu'ils ne soient pas allés jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumières sur ce qui termine tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains liés avec les bandes funéraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion quelques instants sur des idées généreuses, mais comme vous, qui vîtes pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des songes sans racines sérieuses. Ils ont de tristes lucidités, et après de courts enthousiasmes, analogues à ceux que vous communiquent l'ardeur de Marthe et de Marie, l'humilité de Sara, la beauté de Madeleine et la jeunesse du vieux Trophime, ils s'écrient, infortunés clairvoyants qui regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: «Qualis artifex pereo!»


CHAPITRE DOUZIÈME

LA MORT TOUCHANTE DE BÉRÉNICE

Les élections nous réussirent. Sitôt élu, je quittai Arles et m'installai au Grau-le-Roi, où Bérénice, hélas! dépérissait auprès de l'adversaire. Celui-ci ne se déjugeait pas: il ne pensait rien que de sévère sur un succès qu'il n'avait pas prévu, mais il avait trop le goût de la hiérarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous étions liés par «une sympathie plus forte qu'aucune politique».


Qui donc avait répandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis défaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? «C'est la fièvre des étangs», disait Charles Martin, toujours enclin aux explications plausibles et médiocres. Ah! les étangs jusqu'alors n'avaient donné que de beaux rêves à la petite Bérénice; jusqu'alors ses insomnies étaient enchantées de l'image de M. de Transe, et dans ses pires délires elle n'avait reçu de lui que les signes d'une tendre amitié. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'était une jeune adultère qui désespère du pardon et répète avec égarement: «Comment ai-je commis cela?» Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes m'avouaient tout et me reprochaient amèrement d'avoir poussé à cette union sans amour.

M'étais-je égaré sur ce que je croyais être son instinct? Ce mariage de convenance, que j'avais souhaité pour redresser la vie de mon amie, allait-il donner à sa destinée l'irréparable tournant? L'extrême difficulté qu'il y a d'interpréter la volonté de l'inconscient m'apparut avec une singulière netteté durant ces dernières semaines, au cours des longs silences de Bérénice, assise auprès de moi en face de la mer mystérieuse.

A ma table de travail, je défaillais sous ces intérêts refroidis qui encombrent un nouvel élu. Ces querelles émoussées, ces compliments, ces réclamations m'étaient une chose de dégoût, comme l'idée fixe dans l'anémie cérébrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la causèrent. La réussite me supprimait trop brutalement le but dont j'avais vécu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion à mon service. Qualis artifex pereo! me répétais-je par ces lentes matinées de loisir, vaguant de la vaste mer à ces vastes espaces couverts des seules digitales, et n'osant à chaque heure du jour visiter Bérénice. Étendu sur la grève, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle santé me renouvelleraient mieux qu'aucun système. En dépit de mon âme hâtive, je me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes activités du sable et de l'Océan. Ne puis-je comparer le développement de ce pays au mien propre? Les modifications géologiques sont analogues aux activités d'un être. Bérénice, qui sortit de son instinct pour suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature entière si elle était soumise à des volontés particulières. Dans mon orgueil de raisonneur, j'ai traité mon amie comme l'Adversaire traite le Rhône et sa vallée. En échange de là révélation que m'a donnée de l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pécher contre l'inconscient.

Sitôt que le crépuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche. Accoudé à mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va aboutissant à la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants, énervés de leur journée et trop bruyants, se débattre contre les grandes personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit heures sonnées me permissent d'aller auprès de Bérénice; la fièvre l'empêchait de dormir, et je me consacrais à amuser le plus possible son extrême faiblesse.

Quand il était si évident que cet être infiniment sensible ne souffrait que d'avoir froissé les volontés mystérieuses de son instinct, Martin nous fatiguait de sa thérapeutique matérialiste. De l'entendre, je m'étonnais qu'il pût valoir si peu en vivant dans une telle société. Par ses seules définitions de Bérénice, il me déformait la délicieuse image que je m'étais composée d'elle d'après nos pédagogies. Sa médiocrité me conduisit même à cette réflexion que, si Petite-Secousse devait disparaître à son contact, il ne m'en coûterait pas plus de soupirs qu'elle mourût tout entière, car Petite-Secousse est la partie de Bérénice que j'ai jugée digne de toutes mes préférences.

Les choses allèrent plus vite qu'il n'eût été raisonnable de le prévoir. En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin prochaine. Sa figure et ses mains, pâles comme les linges où elle repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu, mais une expression plus lente éteignait ses yeux qui m'ont éclairé si rapidement l'ordre de l'univers.

Une extrême faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main je me sentais plus fort. Bérénice va disparaître, pensai-je, mais je garde le meilleur d'elle-même. Je me suis approprié son sens de la vie, sa soumission à l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la première étape de son immortalité, mon amie, ce séjour était incertain pour toi, tu pouvais t'y abîmer, mais en moi prospéreront tes vertus.

A cet instant, ses yeux ayant rencontré mes yeux, elle me souriait, mais quand son sourire s'effaça, je me sentis tout bouleversé, car je songeais à tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube prochaine peut-être je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la chaleur de la fièvre, n'était plus déjà qu'un léger ossement; et des larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je répétais: hélas! hélas!

Peut-être se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je compris soudain avec épouvante qu'elle me regardait pour me voir une dernière fois. Depuis combien de temps cette pensée en elle? Ah! ces regards où de pauvres hommes et de pauvres bêtes nous avouent le bout de leurs forces! Regard tendre et voilé de ma Bérénice qu'affligeait la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot désolant qu'elle eût inventé pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que nous ferions encore dans la campagne, elle se mit à pleurer sans répondre.

Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur qui l'assistait, et à qui, par délicatesse de femme, elle confiait toutes ses misères, m'a dit: «Si elle a beaucoup souffert, c'est de quitter sa beauté, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa». Elle eut un délire de petite fille, et à moi, qu'elle avait fait asseoir au bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant participât d'un mystère sacré, comme est la mort, que je croyais parfois à un jeu de fiévreuse.

J'ai vu Bérénice mourir; j'ai senti les dernières palpitations de son coeur qui n'avait été ému que de l'image d'un mort. Elle était couchée sur le côté, comme ces pauvres bêtes dont elle eut toute sa vie une si grande pitié. Sans doute elle sentit la mort la posséder, car son visage gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui témoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage misérable; j'embrassais ces yeux où roulaient les derniers pleurs. Je les embrassais comme elle avait mille fois embrassé son bel âne, sans préoccupation de politesse ni de sensualité, simplement pour lui témoigner ma fraternité. Ces baisers-là, elle ne les connut point de sa vie, car elle éveillait la volupté, «Maintenant, lui disais-je, tu as fini ta tâche, tu atteins ta récompense, qui est la certitude, vérifiée sur ma tristesse présente, que j'eus pour toi un réel attachement. Tu ne crains plus désormais d'être méprisée par ceux à qui les circonstances ont composé une vie plus facile.»

Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable, sans tapage, ni larmes, ni vaines démonstrations, mais un peu grave et silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en boule dans un coin de la maison de son maître, d'un maître dont il est aimé.

Et pourtant, faire une bonne mort était-ce un rôle suffisant pour elle? Elle eût été précieuse surtout pour assister les autres à leur dernier moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes humiliations.

C'est vers les cinq heures qu'écartant les boucles de cheveux qui couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse eût mérité mieux que de marcher côte à côte avec mes inquiétudes raisonneuses. Dès lors, tout l'appareil des soins funéraires s'interposa entre moi et ce corps qui ne m'était plus qu'une chose étrangère. Je me retirai avec l'image que je gardais de cette véritable maîtresse.


CHAPITRE TREIZIÈME

PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!

Les journées qui suivirent l'enterrement de Bérénice, je les donnai avec une ponctualité en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel état. Mais déjà il ne m'était plus qu'une passion refroidie, un casier de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais dû orner de toutes mes émotions pour m'en faire un séjour utile, maintenant que j'allais le quitter n'avait plus pour mon âme d'impériosité.

C'était en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le monde et mon moi se fussent figés. J'étais un bloc de glace sur une mer qui l'étreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image de Petite-Secousse. Image gelée, elle-même! De nos causeries, je ne savais plus que ses longs silences; de sa sensualité, rien que ses touchantes torpeurs, et de son corps élégant, je ne revoyais aucun détail, mais seulement j'étais rempli de cette tristesse que m'avait donnée chacune de ses grâces quand je songeais qu'elles passeraient. De tant de gestes par où elle me toucha, un seul m'obsède: c'est quand, la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans parler.

Ainsi passais-je des soirées, avant que le Parlement fût convoqué, à m'attendrir sur le triste sort de la jeune Bérénice, qui mourut d'avoir mis sa confiance en l'Adversaire.

Sitôt ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les parties de mon âme montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde extérieur. Sous cette tente métaphysique, je demeurais très avant dans la nuit à contempler la reine par qui me fut révélée la vie inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopédie, m'enseignait les lois de l'univers. Même il m'arriva d'être rappelé à la réalité par une douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter à ce point pour celle qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.

Une nuit, je ressentis, avec une intensité toute particulière, que la préoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois était assouvie et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'océan pousser la vague qui naît dans la voie de la vague qui meurt, et comme lui me donner la puissance et la paix? Auprès de la mer unissonnante, je souffrais que ma vie fût une suite de sons privés d'harmonie. Ce problème, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'était si agréable ce soir-là, et si doux aussi le vent généreux qui soufflait du large, que je résolus d'aller, en mémoire de Bérénice, jusqu'au jardin d'Aigues-Mortes.

Il eût été plus hygiénique de gagner mon lit, mais l'idée des transformations de mon moi me présentait avec une grande force la convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction d'aujourd'hui au bien-être de celui que je serai dans quelques années.

Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considérations, je fis les quatre kilomètres de bruyères et d'étangs qui séparent d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable où nous avions passé tant d'heures, et où je venais sans doute pour la dernière fois. Je revécus avec intensité le chemin que j'avais parcouru auprès de Bérénice, et je sentais que, haussé par cette étrange compagnie d'une année, j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.

Cette nuit d'octobre était si chaude, ou plutôt mon imagination si échauffée, que je résolus, étant un peu las, d'attendre le matin en me couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumées. Dans mon état de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien faisaient se dresser devant moi, à tous instants, des apparences fantastiques. La masse des remparts, l'immensité de la plaine, la voluptueuse désolation de ce petit jardin, mon amour de l'âme des simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces émotions que j'avais élaborées dans ce pays et tout ce pittoresque dont il m'avait saisi dès le premier jour, se fondaient maintenant dans une forme harmonieuse. Et comme ils avaient été dans mon cerveau des mouvements coexistants et simultanés, ils cessaient sous ma fièvre plus forte d'être isolés pour composer un ensemble régulier. Beau jardin idéologique, tout animé de celle qui n'est plus, véritable jardin de Bérénice!

Au sens matériel du mot, je ne puis dire que Bérénice me soit apparue, mais jamais je ne sentis plus fortement sa présence que dans cette importante veillée où je résumai mon expérience d'Aigues-Mortes. C'est qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserré autour de Bérénice tous les mouvements de ma sensibilité. Telle que j'ai imaginé cette fille, elle est l'expression complète des conditions où s'épanouirait mon bonheur; elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une âme de qualité, il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons. C'est en ce sens que j'ai vu Bérénice se lever de sa poussière funéraire. Pitoyable et fanée de péchés, elle avait un nimbe lumineux où s'éclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui apportai ces mêmes sentiments d'humilité que d'autres connurent pour Isis qui les émouvait de son mystère et pour la Vierge tenant dans ses bras le Verbe fait petit enfant. Ma Bérénice, sous ses voiles de jeune élégante, possédait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour apparaître en elle, la vérité, une fois encore, emprunta les balbutiements d'un être faible.

—Bérénice, lui disais-je, chacune de tes larmes a été pour moi plus précieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce bénéfice ne survivra pas à ta mort.

Je crus entendre une voix:

—Mes larmes en coulant sur toi ont laissé comme un signe particulier, auquel les hommes reconnaîtront que tu as une part de l'âme d'une créature simple et bonne.

—Tu étais, ma Bérénice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton instinct dépassait toutes nos sagesses et ces petites idées où notre logique voudrait réduire la raison. Quand j'étais assis auprès de toi, dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux énervements; par une contagion analogue, j'ai participé de ta force qui te fait marcher du même rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manqué le jour que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double conséquence, en même temps que je prétendais te perfectionner, j'ai détruit l'appui que tu m'étais. Dès lors, que vais-je devenir?

Bérénice me répondit:

—Il est vrai que tu fus un peu grossier en désirant substituer ta conception des convenances à la poussée de la nature. Quand tu me préféras épouse de Charles Martin plutôt que servante de mon instinct, tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer à nos marais pleins de belles fièvres quelque étang de carpes. Cesse pourtant de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanité le suppose de mal agir. Il est improbable que tu aies substitué tes intentions au mécanisme de la nature. Je suis demeurée identique à moi-même, sous une forme nouvelle; je ne cessai pas d'être celle qui n'est pas satisfaite. Cela seul est essentiel. Toi-même tu te désoles de ne pas avoir de continuité; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton âme y suppose quelque chose qui s'anéantit. Dans cette succession où tu te désespères, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule importe, c'est que tu désires encore. Voilà le ressort de ton progrès, et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais peut-être allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.

—Ah! Petite-Secousse, que tu étais fortifiante dans le triste jardin d'Aigues-Mortes!

—J'étais là; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse par où chaque parcelle du monde témoigne l'effort secret de l'inconscient. Où je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant même que tu me connusses, quand tu refusais de te façonner aux conditions de l'existence parmi les barbares; c'est pour atteindre le but où je t'invitais que tu voulus être un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissée par le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-là mêmes qui sont le plus insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras à t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa faiblesse, à laquelle il voudrait échapper; là sécheresse que cet autre pousse jusqu'à la dureté, n'est qu'impuissance à s'épanouir. Estime aussi les misérables: parfois il est en eux de telles secousses que c'est pour avoir tenté trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'élément unique, car, sous son apparence d'infinie variété, la nature est fort pauvre, et tant de mouvements qu'elle fait voir se réduisent à une petite secousse, propagée d'un passé illimité à un avenir illimité. Pour satisfaire ton besoin d'unité, comprends qu'il faut t'en tenir à prendre conscience de moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifféremment toutes ces formés mouvantes, qualifiées d'erreurs ou de vérités par nos jugements à courte vue.

Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.


Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient déjà de lumière. Ce soleil qui se lève sur ce pays, où Bérénice a rempli son apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?

J'entendis l'appel des animaux dans leur étable. Je n'eus pas de peine à leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Bérénice me firent fête suivant leur tempérament, et quoique les canards filassent du côté des étangs sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misère et sur le contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je restai un long temps à serrer la tête de l'âne dans mes bras, à plonger mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient à une race longuement battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'était pour lui que l'instant de sa pâture, il faisait des efforts pour se dégager et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les âmes.

Petite-Secousse, je crois en vérité que tu existes partout, mais il était plus aisé de te constater dans le coeur d'un léger oiseau de passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.

C'est après avoir réfléchi sur cette difficulté de gagner les âmes, de fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce désir dont il entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'État la concession d'un hippodrome suburbain.

En effet, pour que les âmes s'épanouissent avec sincérité, il leur faut ces loisirs qu'eut Bérénice, par exemple, et qu'elles ne soient pas, comme cet âne famélique, distraites par l'âpre souci de quelques trochées d'herbes. Les souffrances, les nécessités de la vie nous font comme une gangue misérable où notre individualisme est opprimé. Que l'heureux s'épanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction particulière de sa vie, on le conçoit. Mais les misérables! Pour qu'auprès d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une fleur utile du jardin de Bérénice, soyons à même de les libérer; qu'ils cessent d'abord d'être des opprimés!

Et nous-mêmes, d'autre part, pour échapper à la dissipation et à l'altération que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il pas que nous nous réfugions, comme dans un cloître, dans une forte indépendance matérielle? Ce n'est qu'un expédient, mais sans cette indication ce traité de la culture du moi eût été incomplet. L'argent, voilà l'asile où des esprits soucieux de la vie intérieure pourront le mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui, nés spontanément de la même oppression du moi que nous avons décrite dans Sous l'Oeil des Barbares, furent l'endroit où s'élaborèrent jadis les règles pratiques pour devenir un homme libre, et où se forma cette admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne d'inconscient, Philippe retrouva dans le Jardin de Bérénice.


DEUX NOTES

1° A PROPOS DU TITRE

Ce volume—où se clôt la série commencée par Sous l'oeil des Barbares —a été annoncé sous le titre Qualis artifex pereo, que l'auteur a cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent peut-être embarrassées, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne veut être qu'un acte d'humilité devant l'inconscient, manquerait trop grossièrement son but, s'il apportait la plus légère contrariété à des femmes.

Qualis artifex pereo! Pour nous qui ne détestons pas certaines pédanteries qui aggravent et enrichissent le débat, elle exprimait fort bien, cette formule, le désarroi de celui qui constate ne pouvoir se donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu paru lourde, cette fleur de collège, entre les seins de ma Bérénice!


2° SUR LE CHAPITRE PREMIER

Si déplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie d'idéologue, je ne puis supporter qu'on méconnaise ici ma pensée, et je tiens à souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme deux exemplaires, universellement connus, de façons fort diverses de regarder et d'apprécier la vie. Ils me sont des facilités pour abréger et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de M. Renan selon la méthode que Platon employa avec Socrate? Mais ce maître n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins en possession de son héritage intellectuel: de tout mon effort je le fais fructifier.

Un nom plus affiché encore est mêlé à cet ouvrage, et chacun comprendra que je ne puis l'écrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est à chacune, de ces pages que je voudrais étendre le bénéfice de cette note; on ne manquera pas de me chicaner avec des interprétations littérales ou fragmentaires. Tout est vrai là-dedans, rien n'y est exact. Voilà les imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient à ceci et à cela. Goethe, écrivant ses relations avec son époque, les intitule: Réalité et Poésie.