Il y aurait à dresser une liste contraire, qui serait celle des hommes ayant possédé le plus de femmes, et l'on trouverait que les professions les plus rebelles à l'amour désintéressé sont inversement les plus propices à l'autre amour. Il est probable que les banquiers et les médecins sont, par exemple, ceux qui ont eu le plus d'aventures. Mais la femme du monde qui se donne au richissime Salomon Mosé, parce qu'elle a une forte note à payer, ou la bourgeoise qui se laisse prendre par son docteur parce qu'il est audacieux, discret, habile, et qu'elle a besoin de son aide pour la direction de sa vie conjugale, ne cèdent ni l'un ni l'autre à un sentiment qui, de loin ou de près, ressemble à l'amour. J'ajouterai que la liste dressée plus haut, en l'admettant comme à demi vraie, porterait avec elle son enseignement consolateur. Elle prouve en effet que l'homme est d'autant plus aimé qu'il est moins haut dans la société. Vous, magistrat ou professeur, vous avez voulu l'honorabilité, la sécurité, le droit de censurer, de régenter, juger, condamner, vous l'avez, mais pas l'amour.—Vous, homme d'affaires, vous avez voulu la grosse fortune, la magnifique sécurité des dix millions, et le somptueux décor que comporte un luxe princier. Vous avez tout cela, mais pas l'amour.—Vous, ambitieux, vous avez voulu le pouvoir, vous l'avez, mais pas l'amour.—Vous écrivain, vous avez voulu la renommée, le chiffre: quatre-vingtième mille, sur votre dernier roman, les mots: deux centième représentation, sur les affiches, au-dessous du titre de votre pièce. Mais vous vous apercevez que votre maîtresse, en entrant dans votre lit, vient coucher avec votre réputation ou votre influence, tandis que le petit reporter anonyme qui se fait deux cents pauvres francs au Conservateur est aimé pour lui-même, ainsi que le peintre, l'officier, le jeune employé de nouveautés, tous gens qui n'ont pas la poche garnie, dont l'avenir est problématique; mais ils sont jeunes, insouciants, et pour eux l'amour est la grande affaire, comme pour l'académicien unique qui se rencontre toujours parmi les Quarante.—Cherchez celui d'aujourd'hui.—Il y a soixante-dix ans, cet académicien était tout bonnement le premier écrivain du siècle, ce mystérieux et passionné Chateaubriand, qui désertait l'Abbaye-au-Bois, sa femme, Mme Récamier, les Mémoires d'outre-tombe et les commissions, pour aller dans un petit restaurant, près du jardin des Plantes, se faire chanter du Béranger par une personne aimable, qui raconta ces déjeuners plus tard, en ajoutant: «Le reste du jour, le culte de deux vieilles femmes m'était une garantie de sa fidélité!»—Laissons de côté l'acteur comique, le triomphateur de la liste. C'est du magnétisme, un inexplicable pouvoir de sorcellerie, un envoûtement J'entends encore une jeune Anglaise, blanche comme un lis, dont elle avait la taille, une bouche idéalement triste, des yeux de songe, me dire à la première représentation du Luthier de Crémone, après avoir applaudi Coquelin à en déchirer ses gants:
—«Si vous saviez comme je souffre, quand il joue un personnage où on rit de lui....»
7° Par scrupule.—Si bizarre que puisse paraître ce phénomène aux yeux d'un enfant du siècle, l'homme qui reste chaste pour obéir à l'Eglise se rencontre de nos jours,—et très fréquemment en province. C'est d'ordinaire, comme tous les solides croyants, un garçon de nature forte, que le tempérament tourmente, et qui, vers la vingt-cinquième année, est devenu chauve et très rouge. Il est à la fois usé et congestionné par la tentation. On le marie. Et si par hasard sa femme devient malade ou meurt, la congestion revient à la face du pauvre mari, qui reste pourtant fidèle à cette épouse, qu'elle soit simplement alitée ou morte. Il entre dans la politique et devient un merveilleux agent électoral. Au temps jadis il eût été un héros des Croisades ou des guerres religieuses, un chevalier de Malte comme celui que le Giorgione a peint aux Uffizi, tournant son chapelet noir entre ses doigts, si mélancolique de foi profonde et de passions vaincues. Nos sensations comprimées nourrissent notre sentiment. La chair, une fois domptée, ajoute à notre âme. Mais combien savent cette grande loi de la vie morale, aujourd'hui?
8° Par froideur....
9° Par mauvais goût....
Mais le détail de ces catégories d'exclus serait infini. Si vous voulez examiner maintenant, parmi les individus de votre entourage, ceux qui doivent être rangés dans l'une ou l'autre des neuf classes que nous nous sommes contenté d'indiquer, vous apercevrez cette triste mais indiscutable vérité, que le nombre des civilisés mis en dehors de l'amour tel que je l'ai défini est incalculable. Vous vous expliquerez, par la même occasion, quelques phénomènes sociaux inintelligibles sans cette analyse: par exemple, l'extraordinaire sottise avec laquelle la plupart des hommes jugent les femmes, leur basse jalousie contre ceux qu'elles ont l'air de distinguer, l'importance ridicule qu'ils attachent au moindre semblant d'aventure, la férocité de leur mépris, ou plutôt de leur rancune, contre les amoureuses, la joie profonde qu'ils éprouvent à se mêler des intrigues galantes pour les brouiller, la félicité avec laquelle ils voient vieillir une jolie femme et leur allégresse à dire: «Ça y est; elle a reçu le coup de lapin...;» la bassesse de leurs plaisirs, qui attesterait seule par sa voracité grossière le peu de souvenirs délicats qu'ils ont au cœur; l'excès d'indignation qu'ils déploient contre l'amant coupable de s'être fait aider par une maîtresse,—ce qui, étant donnée l'opinion commune sur les beaux mariages, constitue une des plus joyeuses hypocrisies de notre honnête société;—bref, une quantité de menus faits qui découlent tous de cette loi plus générale:
V
L'homme qui n'a jamais été ou qui n'est plus aimé vit à l'état de colère permanente contre tous les amants.
Entre cette tumultueuse armée des Exclus et le groupe étroit des vrais Amants, se range la légion de ceux que j'ai appelés les Temporaires, mais que l'on nommerait avec plus de justesse et de simplicité à la fois: les faux hommes à femmes. Vous en rencontrerez en grand nombre parmi les attachés et les secrétaires d'ambassade, les auditeurs au Conseil d'Etat, les jeunes gens frais échappés de l'Ecole de droit et qui viennent d'entrer au Cercle. Ils abondent encore, pour descendre de quelques degrés l'échelle des élégances, parmi les employés de nouveautés et les étudiants. Le faux homme à femmes compte d'ordinaire moins de trente-cinq ans, plutôt vingt-huit ou trente. Il est nécessairement joli garçon et très correct dans sa tenue Tout dans sa personne exhale cette je ne sais quelle demi-grâce indéfinissable qui se traduit par le mot vaguement banal de «gentil». Les femmes disent aussi de lui qu'il est «distingué». Plusieurs années durant, ses rapports avec elles ont été de ceux que résumait devant moi un bourgeois qui se croyait délicat. Il professait: «J'ai dit à mon fils: Amuse-toi, mon garçon, c'est de ton âge; mais ménage ta santé, et mets toujours dans tes plaisirs une pointe de sentiment: ça te fera des souvenirs!.... Le faux homme à femmes a donc eu de gentilles maîtresses,—il est à base de gentillesse comme un savon est à base de tel ou tel parfum, et les moindres détails de sa vie en sont imprégnés.—Il les payait gentiment, d'après sa position, et elles lui servaient un gentil semblant d'amour, quitte à le tromper à chaque tournant de porte, pour cette raison profonde que donnait carrément Christine Anroux, la pire amie de Colette,—avant Aline,—lorsque je lui reprochais de trahir Elie Laurence, le plus délicieux de nos jeunes diplomates, pour des cabotins infâmes et des rouleurs abjects, de ceux que les filles désignent du terme expressif de paillassons:
—«Que veux-tu?» disait Christine, «Elie est très gentil, mais il me faut du vice, à moi, et il n'en a pas pour deux sous!...»
N'importe, malgré cette regrettable absence de vice,—ou peut-être à cause d'elle,—le jeune homme «bien gentil» fait rêver un jour quelque femme du monde romanesque ou bien une bourgeoise sensationniste,—ou bien encore une camarade de rayon, s'il est employé; une grisette, s'il est étudiant, la dernière grisette.—Il y a toujours cinq ou six filles par an pour jouer ce personnage dans le quartier Latin.—Voilà notre jeune homme de peu de vice promu à la dignité d'amant, sans qu'il s'en doute plus qu'il ne se doutait autrefois du caractère peu amoureux de ses amours. Si cette bonne fortune inattendue a pour théâtre le monde et pour héros le diplomate ou l'auditeur, les étapes en seront réglées comme les mesures d'un quadrille, depuis le premier rendez-vous jusqu'à la rupture. Il y a une autre étiquette pour ces histoires-là dans les régions plus simples de l'étudiant et de l'employé. Là, il est de règle de se faire des scènes, de s'allonger des soufflets, de s'écrire des lettres d'outrage. Puis, toutes ces tempêtes dans un bock—la brasserie sert de cadre habituel à ces amours—se terminent alla buona, comme disent les sages Italiens. Ce qu'il y a d'ailleurs de commun entre le diplomate et l'employé, l'étudiant et l'auditeur, c'est que ni les uns ni les autres n'ont rien compris à leur propre aventure. C'est là le trait essentiel du faux homme à femmes. Il est aimé. Pourquoi? Il ne le sait pas. Il cesse d'être aimé. Pourquoi? Il ne le sait pas davantage. Il assiste à sa chance. Il ne la gouverne pas. Il en résulte que, s'il tombe sur une créature dangereuse, tout lui arrive, comme à un mauvais écuyer auquel on ferait cadeau d'un cheval de sang difficile et un peu en l'air. Le faux homme à femmes est député; il a besoin de considération. Un affreux scandale éclate sur lui qu'il n'a pas prévu, qu'il se trouve incapable d'empêcher. Il porte un des grands noms de France, avec de belles rentes, une existence bien simple, bien aisée. Il s'arrange pour recevoir de sa maîtresse un coup de couteau ou une potée de vitriol. Un procès a lieu, des brochures sont écrites pour ou contre le droit des femmes à la vengeance. Comme il a de l'honneur et de la délicatesse, le faux homme à femmes ne charge pas son ancienne amie: elle est acquittée, et lui, blessé, compromis, avec une vie bouleversée pour des années, et tout ce désastre parce qu'il n'a ni compris la créature devant laquelle il se trouvait, ni inspiré à cette créature des sentiments profonds, de ces sentiments que, même délaissée, une maîtresse garde au cœur et qui la rendent bonne pour toujours à celui qui sut la remuer ainsi. Vous rappelez-vous l'affaire Fenayrou? Il y avait là un excellent exemplaire du faux homme à femmes, ce malheureux pharmacien Aubert. Il avait été, durant des mois, l'amant de Mme Fenayrou. Le mari apprend que sa femme l'a trompé. La jalousie agit sur lui à l'état d'image impure. Elle l'exalte. Il revient à cette femme, il s'en empare avec une simplicité brutale de mâle primitif qui la dompte aussitôt. Il lui ordonne de fixer un rendez-vous à l'ancien amant, pour l'assassiner. Aubert accepte, sans défiance aucune, tant il connaissait peu cette maîtresse dont il avait pourtant reçu de l'argent.—Fiez-vous donc aux apparences!—On l'assomme et on le noie, ligoté dans du plomb, comme vous savez. Il avait si peu gravé son image dans le souvenir de la dame qu'à l'audience elle n'a pas trouvé une larme, pas un mot de regret pour sa victime. Et les exclus de s'écrier en chœur: «Voilà ce que c'est que d'être l'amant d'une femme mariée!» Sans ajouter: «Quand on n'est pas fait pour être un amant.»
Les choses se passent d'ordinaire avec plus de bonhomie. La vie ressemble à un volume de Labiche interfolié avec du Shakespeare. Fort heureusement, il y a cent pages de vaudeville pour une de drame. Et tout finit par des chansons, comme dans la Folle Journée,—ce qui veut dire simplement que le faux homme à femmes se marie le plus souvent vers sa trente-sixième année, quand l'âge des bonnes fortunes commence à passer, persuadé qu'il connaît les femmes, qu'il connaît la vie et que le sort d'un George Dandin n'est pas fait pour lui. Le diplomate est devenu premier secrétaire, l'auditeur, maître des requêtes. Ils épousent dans leur monde une jeune fille élégante et fine, car ils gardent dans leur mémoire un joli frémissement de dessous parfumés, et ils ont déjà trop goûté à la femme de plaisir pour ne pas caresser en imagination le rêve d'un mariage qui unisse le charme de la galanterie aux sécurités de la vertu, un pot-au-feu cantharidé! L'étudiant, lui, revenu dans sa ville natale, épouse n'importe qui, pour la dot, et l'employé de nouveautés fait de même. C'est alors, dans cette épreuve de mariage, qu'apparaît leur inexpérience foncière. Le souvenir de leur passé ne leur sert qu'à être un peu plus maladroits, un peu plus gauches que s'ils avaient gardé, avec leur fleur d'innocence, ce fonds de naïveté pure qui est une force puisqu'elle suppose une réserve sérieuse de forces! S'ils ont épousé une niaise, au lieu de la former, ils se laissent déformer par elle, et vous qui avez connu un célibataire pratiquant, fringant, froufroutant, aimé de celle-ci, aimé de celle-là, vous vous retrouvez en face d'un Prudhomme solennel qui vous dit: «Tu verras, quand tu seras marié!» avec une componction béate. Si c'est une femme de tête et honnête sur qui le Temporaire est tombé, elle le gouverne, et tout est pour le mieux. Mais si la destinée veut qu'il rencontre une personne qui ait dans son être le plus petit grain de bovarysme, avec quel soin jaloux il cultive ce grain et le fait lever! Comme il se sert des idées fausses acquises dans ses bonnes fortunes d'autrefois pour être avec certitude et célérité ... ce que vous savez!—J'ai suivi de près quelques-uns de ces ménages où le mari, ancien viveur de l'espèce des faux hommes à femmes, se donnait une peine du diable afin de ne pas manquer le Minotaure, et voici les conseils que je crois pouvoir soumettre au lecteur désireux d'étudier sur lui-même les sensations de Sganarelle,—comme nous le disait, pour excuser son mariage, après des serments sans fin de ne jamais se marier, un jeune romancier de l'école du document:—«Si ma femme me trompe, j'en profiterai pour peindre un mari trompé d'après nature....» C'est beau, la conscience littéraire!
Recette-pour l'être.
La première condition pour l'être est de vous marier avec la ferme volonté de ne pas l'être,—parce que vous en avez fait. Vous commencerez, à peine fiancé, par bien vous rappeler vos succès de jeune homme et par en tirer quelques enseignements pratiques, que vous appliquerez, dès les premiers jours, à votre jeune femme. Vous vous empresserez de lui apprendre tout,—afin qu'elle n'ait plus de curiosités. Vous la mènerez, suivant votre fortune, dans les petits théâtres ou au café chantant, dans les cabinets particuliers de restaurant, au bal de l'Opéra, ou dans les guinguettes de banlieue et aux Folies-Bergère. L'essentiel est que vous vous trouviez avec elle dans des endroits où vous êtes venu, comme garçon, et que vous le lui laissiez entendre très clairement. Vous profiterez de l'occasion, et vous lui raconterez quelques-unes de vos amours, arrangées pour la circonstance. Vous aurez soin par exemple d'indiquer que plusieurs de ces mystérieuses maîtresses étaient mariées. Il importe que votre jeune femme perde peu à peu ce préjugé de son éducation bourgeoise que prendre un amant est une chose rare, presque monstrueuse. Vous ne négligerez donc pas, ce qui fera d'ailleurs valoir votre connaissance de la vie, de lui dénoncer les intrigues galantes qui s'agitent autour de vous dans votre société, et qu'elle pourrait ne pas voir. Partant du principe que la mère et les amies d'enfance d'une femme sont ses alliées naturelles contre le mari, vous la séparerez le plus vite possible de son sage milieu de jeune fille. Vous ne négligerez pas de la détacher de l'Eglise, en vertu de cet axiome qu'un mari doit être le confesseur de sa femme, et d'ailleurs parce que vous êtes un esprit fort «qui ne donne pas dans ces godants-là». Vous vous séparerez vous-même de vos amis et de vos camarades de jeunesse, surtout des plus intimes. Ils n'auraient qu'à garder assez d'honneur pour respecter votre passé commun dans celle qui porte votre nom. Vous choisirez vos nouvelles relations parmi des ménages analogues au vôtre,—de très jeunes mariés que vous connaissez à peine, avec leurs très jeunes femmes que vous ne connaissez pas du tout. Vous serez bien sûr ainsi d'activer la anamorphose complète de la jeune fille que vous avez épousée. Vous ne manquerez pas de vous montrer goulûment amoureux d'elle pendant les premières années, ni de suivre, une fois obtenus le garçon et la fille réglementaires, les honnêtes préceptes de Malthus, ce qui vous amènera, vers quarante-quatre ou quarante-cinq ans, à un état de fatigue nerveuse très propice à la pleine réussite de votre œuvre. A votre première attaque de gastrite ou de rhumatisme, d'entérite ou d'anémie, vous vous laisserez simplement aller à votre instinct naturel et à cette préoccupation anxieuse de la santé qui décèle les égoïstes lâches. Si vous n'oubliez pas de choisir cette période pour transformer définitivement votre femme en lui montrant une humeur de dogue, un despotisme inégal et irraisonné, une jalousie insultante;—si vous avez soin aussi de resserrer les liens qui vous unissent aux jeunes ménages maintenant un peu mûrs, comme le vôtre, dont j'ai parlé;—si vous vous hâtez d'envoyer votre fils interne au collège, dès ses huit ans, «pour lui tremper le caractère;»—enfin si vous ne dédaignez pas quelques petits procédés accessoires, tels que de chicaner votre femme sur ses dépenses de toilette intime, maintenant que vous n'en profitez guère, d'ouvrir ses lettres, de l'interroger amèrement sur l'emploi de sa journée,—vous avez pour vous, comme on dit, quinte et quatorze en main au noble jeu du Ménélas. Et quand vous apprendrez que votre femme vous trompe depuis des années avec le mari de sa meilleure amie,—celle du premier ménage,—ou avec un des cousins de cette meilleure amie, ou avec un célibataire que vous avez vu trois fois, ou avec un autre que vous n'avez jamais vu, vous pourrez vous rendre cette justice que l'amant de votre femme vous doit son succès, et que vous triomphez dans sa personne, grâce à l'expérience acquise durant vos bonnes fortunes de garçon. Vous seul avez planté, greffé, cultivé, enrubanné le noble et fier appendice, comme eussent dit gaiement nos pères, dont s'orne votre front, et à l'ombre duquel vous pouvez reposer comme le héros du poème:
Je vous souhaite, moi, de dormir beaucoup à l'ombre de votre ramure, vous l'avez bien gagné après un si dur labeur.
Nous voici enfin face à face avec Lui, le vrai, l'unique, ce personnage incarné par la légende dans le type fascinant de don Juan,—l'Amant, pour l'appeler de son vrai et simple nom. Il y a deux sortes de traits à marquer dans cette figure:—ceux qui sont les siens aujourd'hui, comme ils l'étaient hier, comme ils le seront demain;—ceux qui datent, qui le constituent moderne et qui mériteront une méditation à part. Parmi les premiers de ces traits, il en est un très particulier,—mais on ne saurait trop y insister pour prouver combien l'amour est une force de la nature, incompréhensible et ingouvernable.—Le véritable homme à femmes est toujours aimé. Il l'est à quinze ans, et il s'appelle Chérubin. Il l'est à vingt, à trente, à quarante, et vous pouvez, suivant le cas, lui donner le nom de tous les jeunes premiers de tous les romans et de toutes les pièces. Il l'est sur le bord de la vieillesse, comme le baron Hulot. L'on en peut citer, entre autres exemples historiques, le premier Lauzun et Richelieu, ces deux héros de séduction de l'ancien régime. Ils furent bien réels, ceux-là, bien vivants, ils ne comptent point parmi les fantaisies des écrivains. Ce ne sont que deux types illustres de cette race Juanesque qui continue de se reproduire indéfiniment. Je me souviens d'avoir rencontré en Italie le prince Nicolas Wérékiew, un grand seigneur russe âgé d'au moins soixante ans qui aurait pu rivaliser avec ces deux célèbres vieillards. Il était blanc comme neige, avec de vagues reflets blonds qui doraient encore sa moustache, et il ne cherchait à dissimuler son âge par aucun artifice de toilette. Il faut ajouter qu'il n'avait pas perdu un pouce de sa taille de garde-noble, qu'il était mince et souple comme un jeune homme, que son rire montrait une rangée de dents très blanches, que ses yeux bleus y voyaient de tout près et de loin, sans aucune lunette, enfin qu'il donnait, même à son âge, l'impression d'un superbe animal humain. Sa première histoire datait de 1843,—elle fit assez de tapage à l'époque pour qu'il dût partir de Pétersbourg dans les vingt-quatre heures. Il avait été trouvé trop charmant en trop haut lieu. Je l'ai connu en 188-, à Pise, où l'avait appelé une mourante, la pauvre lady Florence Wadham, que je vois toujours, avec son idéal visage de poitrinaire blonde. Elle avait vingt-cinq ans, se savait condamnée, et elle n'avait pas voulu partir sans dire adieu au seul homme qu'elle eût jamais aimé. Il n'y avait pas huit jours que le prince était à Pise, et la marquise Branciforte y débarquait. C'était la maîtresse actuelle, une des plus belles Italiennes que j'aie rencontrées, le profil d'une médaille de Syracuse, avec des yeux noyés, une pâleur ambrée, une chevelure d'un noir mat et la stature d'une déesse. Folle de jalousie, elle venait se convaincre que sa rivale était bien mourante, et le prince n'éprouvait pas le moindre embarras entre ces deux femmes qui n'auraient pas osé se plaindre devant lui, ni l'une ni l'autre, de peur de lui déplaire. Il ne semblait pas soupçonner lui-même l'immoralité de sa propre conduite, ni qu'il était marié, quelque part, en Europe, ni que son fils aîné devait bien avoir trente ans. Mais c'est là un second trait de l'homme d'amour. Il ignore tout scrupule quand il s'agit d'aimer et d'être aimé. S'il est dans une carrière quelconque, il sera toujours prêt à sacrifier ses devoirs et ses intérêts à un rendez-vous avec la reine du moment. Il fera comme ce sous-officier qui, l'année dernière, offrait à un ministre étranger de lui vendre le secret de fabrication d'un nouveau fusil pour donner des bijoux à sa maîtresse. Il lui arrivera, comme à mon camarade André Mareuil, de bouleverser une situation acquise et tout son avenir pour une femme rencontrée il y a cinq minutes. André était chroniqueur dans un journal du boulevard,—ci quinze cents francs par mois pour deux articles par semaine. Il tenait le courrier dramatique dans une autre feuille,—ci huit cents francs. Il y avait seize mois déjà que durait cette situation, et André, que nous avions vu autrefois si fou, couvert de dettes, saisi, affolé de désordre, nous semblait définitivement classé parmi les bons ouvriers de lettres qui acceptent la copie comme un métier et se font une vie aussi facile que sûre. Le directeur de son premier journal le prie d'aller, pour un article à sensation, causer avec une célèbre Impure qui revenait d'Egypte. Elle pouvait donner quelques détails intéressants sur un personnage politique alors en vedette. André arrive chez la dame. Il dînait à sept heures avec deux confrères, puis tous les trois se rendaient à une première des Français. Quatre heures sonnaient. Notre ami dit à son fiacre de l'attendre. Une demi-heure de conversation,—une heure et demie pour la chronique,—le reste pour s'habiller et passer au journal, puis du journal chez lui. Ses minutes étaient comptées. On l'introduit dans un salon encore garni de ses housses, les murs presque nus. La maîtresse de la maison paraît. Ces deux êtres reçoivent à la fois le coup de foudre. André oublie son fiacre, son dîner, son article, la première représentation. Il envoie prendre, dans l'hôtel où il occupait un appartement, une valise, quelques chemises, un costume; et il part, le soir même, pour une campagne que la dame possédait près de Fontainebleau. Il y resta six mois sans même avertir ses deux journaux, qui le remplacèrent dans la semaine, sans écrire à un seul ami, sans régler sa note à son hôtel, où ses papiers, ses livres et sa garde-robe étaient demeurés en gages,—bref, sans penser à rien, sinon qu'il n'avait jamais été aimé comme cela. Et voici le plaisant, la veille au soir, nous avions causé ensemble longuement; il m'avait raconté son projet d'une installation nouvelle et définitive. Il avait un peu d'argent d'avance, du crédit chez un tapissier.
—«Que veux-tu,» me dit-il plus tard quand je lui rappelai ses sages résolutions, «je voulais me mettre dans mes meubles, je me suis mis dans les siens....»
Ce mot fut jeté avec une grâce qui en sauvait le cynisme, la grâce-fille des hommes trop aimés. Je n'eus pas le cœur de lui en faire honte. Je sentais si bien qu'il avait accepté de loger chez sa maîtresse, et d'y vivre une demi-année, comme il l'eût installée dans un hôtel en dépensant deux millions pour elle, s'il les avait eus, avec cet oubli de l'argent, avec cette insouciance absolue du tien et du mien qui fait absoudre ces bohémiens galants de tant de fautes. Aussi est-ce un grand malheur pour un de ces amants professionnels de n'être pas né riche. Les femmes ont vite fait de le corrompre. Elles, non plus, quand il s'agit d'amour, ne tiennent aucun compte de l'honneur et de la morale. Elles ne connaissent pas de plus profond, de plus intime plaisir que d'entretenir celui qu'elles aiment, non point, comme on l'a dit, pour avoir quelqu'un à mépriser, mais tout au contraire pour l'adorer davantage. On l'a bien vu, lors de l'affaire Pranzini, aux efforts désespérés que tenta sa vieille maîtresse pour sauver cette «tête charmante», comme disait Racine. Si abominable que fût ce scélérat, malgré son crime et son infamie, il était resté pour elle l'Amant. Que dis-je? pour elle? Il l'était resté pour d'autres femmes, témoignant ainsi par un exemple aussi saisissant que monstrueux du pouvoir que le mâle d'une certaine sorte exerce sur le féminin,—pouvoir que la pire ignominie dégrade sans le détruire! Je parlais tout à l'heure du pharmacien Aubert, cette victime. Comparez, pour mieux apprécier la différence entre le faux homme à femmes et le vrai, sa piteuse figure à la physionomie de l'assassin de la pauvre Marie Regnault. Quelle maestria dans ce dernier! Quelle certitude! Quel frémissement de curiosité autour de lui! Quelle fidélité dans le dévouement inspiré! A l'heure présente, je gagerais que cet ancien courrier de sleeping-car est pleuré dans plus d'un lit. On le revoit dans des rêves, on bénit les nuits où il est venu montrer au regard de ses veuves ce corps dont plusieurs journaux—c'est un respectable privilège que la liberté de la presse!—ont cru devoir donner la description pour satisfaire leurs lectrices, et qui lui avait valu ce nom prodigieux de «chéri magnifique ...» de la part d'une de ses inconnues! Car il a eu des inconnues, l'affreux égorgeur d'enfants, comme Mérimée, comme Balzac, comme lord Byron....—O ironie de la gloire qui confond dans les mêmes triomphes le pur génie et l'abjecte crapule!
N'exagérons rien et n'outrageons pas les femmes en prétendant que, pour les séduire, il suffit d'être un Alphonse doublé d'un Hercule. Pour ce qui est du dernier point, le contraire serait plus exact. Parmi les hommes à bonnes fortunes que j'ai bien étudiés physiologiquement, tantôt avec envie, tantôt avec dégoût, toujours avec curiosité, huit sur dix étaient plutôt nerveux que musclés, plutôt minces et souples que robustes et athlétiques. Mais ils avaient tous ce fond de tempérament où gît la force vitale. Ils mangeaient et digéraient supérieurement. Ils avaient aussi cette indéfinissable faculté d'adaptation du mouvement qui est l'adresse. Presque tous possédaient quelque talent tout physique: bien danser, bien monter à cheval, bien jouer à la paume, bien tirer des armes. En vertu de cette même agilité corporelle, ils étaient admirablement habillés, ou ils en avaient l'air, sans d'ailleurs s'en occuper davantage. L'élégance qui distingue l'Amant professionnel ne réside en effet ni dans la coupe d'un vêtement ni dans le choix d'une étoffe. Elle résulte d'une espèce de grâce animale qui ne s'apprend pas et que les années n'enlèvent guère, témoin le plus fameux des Amants de ce siècle, le seul peut-être qui ait cumulé une existence d'homme d'amour, d'homme de pensée et d'homme d'action: Lamartine, adorable séducteur qui demeura superbe d'allure jusqu'à la fin, et à travers quelles dégradations! Vous aurez beau être habillé, chemisé, botté par les meilleurs faiseurs, chapeauté, ganté, cravaté et blanchi à Londres, manicuré, massé, rasé et peigné par les artistes les plus en renom, les femmes diront de vous, si vous n'êtes pas né Amant, un simple: «M. X——, oui, il est très soigné.» Et ce sera tout. Voilà qui prouve la profondeur d'un mot naïf qui nous amusa tant, le spirituel poète François C—— et moi, quand nous l'entendîmes. Nous causions avec un secrétaire de théâtre d'une triste aventure: une comédienne distinguée, soudain ruinée, à quarante ans passés, pour avoir confié toutes ses économies à un jeune coulissier dont elle était folle. Il était parti avec les quatre cent mille francs, laissant là sa maîtresse, qui ne porta même pas plainte en justice. Nous admirions comment le personnage avait pu duper de la sorte une femme de cet âge et de cette expérience:
—«Ah!» dit le secrétaire avec conviction, il était doué!...»
Parmi ces dons, quelques-uns si dangereux, quelques-uns si séduisants, il en est un sans lequel tous les autres ne serviraient de rien. C'est le tact. Mais le tact de l'homme à femmes est quelque chose de très particulier,—presque un organe, comme les antennes chez les insectes,—presque un instinct, car l'éducation n'y ajoute guère. Cet homme, par exemple, du premier coup d'œul, juge exactement quel degré de chance il a auprès d'une femme à laquelle il est présenté. Il sait qu'il y a, de par le monde et la demi-monde, toute une classe à laquelle il doit plaire et toute une classe à laquelle il ne plaira jamais, quoi qu'il fasse. Il dira mentalement, ou tout haut, comme faisait le même André Mareuil quand nous nous promenions ensemble dans Paris: «Celle-ci est pour moi, celle-là, non....» Et, en pensant ou parlant ainsi, le véritable Amant se trompe rarement. Il procède par intuition et par analogie, un vertu de cet axiome:
VI
Chaque femme n'aime jamais qu'un seul et même homme.
Seulement ce type d'homme que cette femme porte dans le coin le plus mystérieux de sa rêverie, où donc en trouver la réalisation vivante et aimante? Et la femme cherche. Elle croit avoir trouvé et prend un amant. Cet amant ressemble bien à l'homme qu'elle rêve, par quelques côtés,—par d'autres, non. Le jour où la femme constate cette dissemblance, le charme est rompu. Elle cherche ailleurs. Mais son inconstance est une constance, son infidélité une fidélité. Elle croira voir dans son second amant l'homme idéal qu'elle a cru voir dans le premier,—exactement le même. Et cela va du moral au physique, si bien qu'en comparant les photographies des divers «caprices» d'une fille ou d'une grande dame,—j'entends les caprices vrais,—on demeure étonné de la fixité de ces âmes soi-disant mobiles. Elles ne sont qu'enthousiastes tour à tour et dégoûtées, mais toujours pour les mêmes raisons. Le véritable homme à femmes, qui sait l'histoire de presque toutes les personnes de son entourage,—ses maîtresses l'ont renseigné,—sait à un nom près quels amants la femme qu'il rencontre a eus avant lui, et, si elle n'en a pas eu, par qui elle se laisse plus volontiers approcher. Cela lui suffit pour savoir de même ce qu'il peut et doit espérer. Il voit cette femme deux fois, trois fois, et il devine avec une exactitude mathématique à quelle phase elle en est de son existence, si elle est heureuse ou malheureuse, occupée ailleurs et contente, lassée ou libre,—toutes observations qui nuancent à l'infini la direction, l'intensité, la forme et la marche de sa cour.
Dans cette cour même, le tact de l'Amant professionnel se manifeste par des nuances encore, mais qui le différencient radicalement du frôleur, du toucheur, du plongeur, toutes variétés de l'homme à prétentions qui n'est jamais aimé. Il ne se permettra pas volontiers, par exemple, une de ces indiscrétions de manières dont les personnages en question sont coutumiers: baiser un bras un peu trop au-dessus du coude, tapoter trop longuement une main qui s'abandonne, prendre un pied qui s'avance sur un tabouret dans son soulier brodé et son bas de soie à jour, guigner d'un œul allumé une poitrine charmante et pencher la tête pour en mieux saisir les contours. Qui de nous n'a vu de soi-disant hommes à succès se livrer à ces vagues et puériles délices, témoignant ainsi qu'ils n'avaient jamais eu une vraie maîtresse, par leur ignorance de ces deux axiomes élémentaires en amour:
VII
Toute caresse sans conséquence risque de diminuer votre pouvoir sur une femme.
VIII
Une femme passionnément éprise peut seule pardonner une familiarité physique devant témoins. Encore en est-elle toujours un peu blessée.
Si vous aimez et si vous tenez les yeux ouverts malgré cet amour, ne le redoutez pas, le familier, mais bien plutôt le personnage parfaitement élevé, qui s'approche de votre maîtresse avec un visible respect, et de vous avec des formes irréprochables. Observez son œul discret et fin, entre ses paupières un peu bridées. Remarquez comme votre maîtresse, qui plaisante si aisément, si gaiement, avec l'un et avec l'autre, prend une nuance de sérieux rien que pour offrir à celui-là une tasse de thé. Parlez de lui avec elle et voyez comme elle s'attache aussitôt à endormir votre jalousie, elle qui d'ordinaire s'amuse à l'éveiller. «Ce qu'il y a de charmant avec M. N——» vous dira-t-elle, «c'est qu'on voit si bien qu'il sait que je suis à vous....» Je l'ai entendu, ce mot, voici des années, et j'y ai cru! Deux ou trois phrases comme celle-là, et la présence de plus en plus fréquente de M. N—— chez votre amie, sans qu'il semble faire aucun progrès dans son intimité,—vous pourrez être convaincu que votre bonheur, ou ce que vous appelez de ce nom, court un très grand risque, et convaincu aussi que vous êtes en présence du véritable homme à femmes. C'est son procédé. Avec lui, un minimum de drame, de scandale et d'étalage. Il n'opère qu'à coup sûr et dans le tête-à-tête. Sur quoi, si vous appartenez à la catégorie des «combinaisons financières», ou «mondaines», ou «littéraires»,—il en est de tous ordres,—c'est-à-dire si vous n'êtes pas aimé pour vous-même, soyez raisonnable, on vous gardera. Votre rival a trop de tact pour demander qu'on vous sacrifie. Mais n'essayez pas de lutter contre lui. Si vous appartenez au groupe des faux hommes à femmes, ne luttez pas non plus. Passez la main avec grâce. C'est la seule manière de garder l'amitié d'une ancienne maîtresse, quand elle vaut la peine qu'on reste son ami. Si vous êtes vous-même un amant de la véritable espèce, passez la main encore. Vous devez savoir qu'aucun homme d'amour ne s'occupe d'une femme sans y avoir été encouragé. Concluez-en que votre maîtresse aguiche votre rival. Par conséquent il faut déménager, sous peine d'essuyer tous les plâtres de la petite maison où vous aviez niché votre cœur et qui est en train de s'écrouler. Malheureusement, ce passage de main est quelquefois difficile. L'amour-propre de l'homme s'y oppose, et, qui pis est, celui de la femme. Elle veut bien vous trahir et vous mettre à la porte. Elle ne veut pas que vous prévoyiez sa trahison et que vous la preniez de vous-même, cette porte. Et puis il arrive que l'on aime encore au moment où l'on n'est plus aimé. Tâchez cependant de partir, même amoureux, en vous souvenant de ce principe:
IX
Un bonheur qui a passé par la jalousie est comme un joli visage qui a passé par la petite vérole. Il reste grêlé.
Les amants supérieurs préféreront toujours le chagrin immédiat de l'abandon à cette avilissante et indéfinie douleur du soupçon. Mais toutes les supériorités sont rares, et la supériorité sentimentale plus que toutes les autres.
—«Tu ne peux pas comprendre ça, papa, tu n'es pas assez fin de siècle [1].»
Cette phrase dédaigneuse se prononçait dans une salle à manger d'un délicieux appartement de la rue François-Ier, toute garnie de tapisseries à personnages représentant des scènes d'auberges, d'après Téniers. La mère du jeune homme qui parlait ainsi était absente. Nous achevions de déjeuner, le père, le fils et moi: le père, grand et fort, un vrai type d'homme du second Empire, fils d'un paysan, un self made man, comme disent les Anglais, avec de gros os, de larges mains, une immédiate hérédité de rudes travailleurs dans ses larges épaules et son teint rouge; le fils, long et maigriot, ayant déjà dans son torse étriqué, dans sa pâleur, dans ses muscles appauvris, cette espèce d'épuisement sans aristocratie qui se produit dès la troisième génération dans notre bourgeoisie issue de la glèbe.—Cela n'empêche pas nos politiciens, qui se soucient du problème de la race autant que de leur premier programme, de s'extasier sur la société contemporaine et de considérer comme un progrès l'universelle accession du peuple à cet épuisement. Ils n'ont jamais compris qu'en mettant quelques obstacles au passage des classes les unes dans les autres on ne fait arriver que les familles vraiment dignes de primer. C'est rendre service aux autres que de les maintenir dans la modestie de leurs habitudes.—Quand cette belle phrase fut tombée de cette jeune bouche, le père et moi, nous nous regardâmes, et nous devînmes tristes au lieu de sourire; lui, parce que ce gommeux, dévirilisé déjà, était son fils; et moi, parce que j'avais encore, en ces temps-là, l'observation amère, un des ridicules pédantismes de l'époque, dont je ne suis pas assez guéri. Nos, aïeux-y voyaient aussi avant que nous dans la sottise et l'infamie humaines. Seulement, ils savaient raconter gaiement leur misanthropie. Et elle était si gaie, je le comprends aujourd'hui, la mine de cet évidé à monocle, jetant par-dessus bord sa vieille baderne d'honnête homme de père,—lequel avait plus de jeunesse dans son petit doigt que l'autre dans toute sa personne! Puis la formule était excellente et digne de faire fortune. Elle marquait bien qu'il y a en France une nouvelle poussée depuis la funeste guerre, de nouveaux venus et qui s'installent dans la décadence nationale avec sérénité, presque avec verve. Et moi, sur le point de rechercher quelques-uns des traits qui, dans la grande espèce des amants, distinguent l'amant actuel, à la date du jour et de l'heure, je me souviens de l'aimable évidé, et je l'entends qui ricane: «Non, ce n'est pas encore assez fin de siècle....» Ce n'est pas faute, enfant dégénéré, d'avoir regardé à la loupe le progrès que le cancer parisien a fait dans ton cœur. Hélas! Je devrais ajouter, dans nos cœurs.
Ce sont toujours les mêmes qui sont Amants, disais-je ou à peu près dans la Méditation III, pour faire pendant au mot célèbre: «A la guerre, ce sont toujours les mêmes qui se font tuer.» Or, ce qui constitue l'Amant, par-dessous l'enguirlandage des théories romanesques ou cyniques,—c'est le Sexe. Pour bien définir la nuance des sentiments que les hommes dont l'amour est l'unique affaire éprouvent auprès d'une femme, c'est leur histoire sexuelle qu'il faudrait établir. Un laboureur, nourri de lard, de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre jamais un livre, quand il est assailli par la puberté, comme une bête, vers ses dix-huit ans, peut-il être comparé à ce que nous étions, vous ou moi, à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un capitaine de hussards? J'ai parlé du lard, du fromage et des pommes de terre, car ce n'est pas seulement le plus ou moins de pratiques amoureuses qui modifie l'instinct sexuel, c'est la nourriture et c'est la boisson, c'est les occupations et c'est l'air respiré. L'ouvrier qui travaille le caoutchouc perd sa virilité par la seule influence du sulfure de carbone, et celui qui fabrique des allumettes, par celle du phosphore. Voilà deux cas extrêmes d'un fait constant. L'hérédité apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet instinct. Entre la fille d'un père chaste et celle d'un père qui a vécu, entre le fils d'une honnête femme et le fils d'une femme galante; il y a la même différence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique.... Imaginons maintenant le jeune homme d'aujourd'hui, que la nature destine à jouer le rôle d'Amant, et suivons les étapes de sa sensualité, en tenant compte de ces quelques réflexions qui ne sont qu'un commentaire du vieil adage: «Totus homo semen est....» lequel correspond à cet autre: «Tota mulier in utero....» Je laisse au lecteur le soin de traduire ces deux petites formules à mes lectrices, s'il en est qui aient pu supporter l'atmosphère de laboratoire répandue à dessein sur ces Méditations, pour en écarter le public à qui elles pourraient nuire.
Le futur Amant vient d'entrer dans sa dixième année. Des deux animaux qui vivent en nous, celui qui se nourrit, celui qui se reproduit, le premier seul fonctionne en plein travail. Le second sommeille. C'est le moment où d'ordinaire les parents mettent le petit garçon interne au lycée. Si le père est occupé, il a trop de soucis en tête pour suivre l'éducation du fils. S'il n'est pas occupé, il a trop de soucis encore, entre le cercle et le théâtre, les visites et ses maîtresses. Et puis, où prendrait-il les éléments d'une éducation qu'il n'a pas reçue lui-même? Quant à la mère, elle doit tenir sa maison, ou, pour peu qu'elle soit riche, elle est, elle aussi, huit fois sur dix, très «fin de siècle»; et du jour où l'enfant cesse d'être un joli objet qui marche, une poupée à parer, pomponner, friser, déshabiller, rhabiller, à quoi lui servirait-il, d'autant plus qu'il n'est pas toujours commode à faire taire? L'autre jour, un monsieur aux yeux de qui elle se pose en madone arrive à la maison, s'assied sur une chaise, et, la trouvant peu solide, change de siège: «C'est Seldron qui l'a cassée,» s'écrie l'enfant. «Pourquoi ne vient-il plus, dis, maman?...» Ledit Seldron est un grand et gros homme de quarante ans, taillé en portefaix, qui a été l'amant de la dame pendant plusieurs années, et dont le postulant actuel a la naïveté d'être jaloux,—dans le passé. C'est des paroles à la suite desquelles une Parisienne de 1885, 6, 7 ou 8 sent en elle pour son fils les entrailles de Médée. Et voilà pourquoi l'ex-enfant-bibelot, comme un humoriste appelle les garçonnets riches dont la vitrine est un coussin de coupé ou un fauteuil de salon, se trouve soudain transformé en un potache qui, à dix ans, se lave à peine et mange ses ongles, à onze, fume dans les cabinets des cigarettes de copeaux, chante à douze des chansons de corps de garde, et, vers treize ou quatorze, entreprend sur lui-même et sur ses camarades quelques études pratiques de physiologie comparée.
Je ne voudrais pas les exagérer, ces vices du potache, ni leur donner une importance plus grande que les intéressés eux-mêmes. Tous les pères les connaissent, sinon toutes les mères, et comme ils continuent d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Université,—réservons toujours les maisons religieuses, où la confession corrige tout,—ils ont accepté cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin. D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de mes confrères qui, dans leurs livres, ont paru s'intéresser avec passion à ce problème évidemment grotesque:—la pudeur des enfants. Soit, le potache perdra toute pudeur. Dès seize ans, il soignera quelque maladie honteuse, de celles qui fournissent l'occasion à un concours de réclames en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre parenthèses, une étonnante idée du cosmopolitisme galant des Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela l'initiera de meilleure heure à la vie. Il verra s'établir autour de lui des liaisons entre grands et petits, les unes légères, d'autres sérieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement de vers et de prose. Cela ne le préparera-t-il pas aux liaisons d'un autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons obscènes. Tant mieux, il est mûr pour la caserne et le service obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose à toute la jeunesse, les futurs prêtres y compris; et nos législateurs ont oublié de se demander ce que représente de destruction sociale la promiscuité militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il s'agit d'abord de n'avoir pas une armée de prétoriens, n'est-ce pas? Le collégien se livrera sur lui-même à de vilaines pratiques. Ce sont de petites malpropretés qui passent, et puis, êtes-vous sûr que ce soit même vrai? La surveillance du collège est excellente, les maîtres d'étude choisis avec soin; le proviseur est officier de la Légion d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques années pour assainir les internats....
Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours manqué, et je le déplore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de collégiens en tunique, au lieu de me féliciter sur la bonne organisation de notre démocratie qui assure à ces tendres élèves un enseignement vraiment rationnel, j'ai la malheureuse idée de voir leur père en train de s'amuser avec une catin, leur mère en train de rouler en fiacre avec un amant, le pion qui les conduit en train de penser à une drôlesse. Eux-mêmes, je les regarde, ils n'ont pas le teint très frais ni les yeux très nets, malgré l'introduction des sports d'outre-Manche dans les lycées, et au lieu d'attribuer la pâleur de certains visages, la grêle structure de certains corps, à des excès de travail, au surmenage, je me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur Ch——, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'éclater dans la presse, au sujet d'un grave magistrat, marié, père de famille, et qui vers cinquante-cinq ans, s'était déshonoré par une de ces fantaisies contre nature dont parlent les livres médico-légaux. «Voilà ce que c'est que d'avoir été un polisson au collège....» me dit le docteur, ancien camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que l'ébranlement nerveux qui en résulte n'est, en tout cas, jamais inoffensif, et tend à produire la cérébration;—il appelait ainsi cette espèce de décomposition du cerveau et des sens qui, poussée très loin, aboutit à des troubles étranges. L'homme ne peut plus ressentir la volupté que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme ce vieillard, très «fin de siècle», qui exigeait de ses maîtresses qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de céruse et de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-même, costumé en officier des pompes funèbres, venait constater le décès! Enfin ce docteur pessimiste considérait les internats comme le poison de notre classe moyenne française. Il me conjurait d'écrire contre eux un livre fondé sur cette thèse que presque toutes les névroses ont leur principe dans les désordres érotiques, et presque tous ces désordres leur principe dans une mauvaise hygiène morale à l'époque de la puberté. Ce vieux docteur, par exemple, n'était pas du tout «fin de siècle». Il me citait, avec une naïve admiration, cette phrase des Idées de madame Aubray: «Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes perdus.» Il croyait à la mission de la littérature, à notre devoir, à nous, écrivains, de dire, plaisamment oui sérieusement, ce que nous pensons des maladies de l'époque, brutalement même, s'il faut crier pour être entendu;—un tas de sornettes qui ne mènent ni à l'Académie du pont des Arts, ni à celle des Goncourt, ni à la députation, ni à l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des cénacles épris de l'art pour l'art, ni à l'estime des républicains ou des réactionnaires, des hommes du monde ou de la bohème, ni à rien enfin qu'à faire réfléchir les gens de bonne foi. Il y a une amusante chanson du poète et philosophe Raoul Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait à merveille: