[p.31]

Portait chaussure et vêtement 433
Telle que nonne de couvent;
En main tenait un livre d'heures,
A grand' marques extérieures
Feinte prière à Dieu criait
Et saints et saintes appelait.
Point de plaisir, jamais de joie;
A bonnes oeuvres elle emploie
Son temps et toute sa vertu
Depuis que la haire a vêtu.
Sachez qu'elle n'était pas grasse,
De jeûner semblait être lasse
Et d'un mort avait la couleur.
A elle et aux siens le Seigneur
Du paradis ferme la porte;
Car leur visage de la sorte,
Dit l'Evangile, font maigrir
Ces gens pour se faire applaudir,
Et pour un peu de gloriole
Des saints ils perdent l'auréole.

PAUVRETÉ.

Pourtraite était tout en dernier
Pauvreté qui même un denier
N'aurait trouvé pour s'aller pendre,
Sa robe eût-elle voulu vendre;
Elle était nue ainsi qu'un ver:
Aussi bien, eût sévi l'hiver,
De froidure elle serait morte
[12b].
Un vieux bissac seul elle porte
Tout rempli de mauvais lambeaux;
C'était ses robes et manteaux.
A l'écart, dans un coin, seulette,
Comme un chien honteux, la pauvrette

[p.32]

Des autres fu un poi loignet; 463
Cum chien honteus en ung coignet
Se cropoit et s'atapissoit,
Car povre chose, où qu'ele soit,
Est adès boutée et despite.
L'eure soit ore la maudite,
Que povres homs fu concéus!
Qu'il ne sera jà bien péus,
Ne bien vestus, ne bien chauciés,
Néis amés, ne essauciés.
Ces ymages bien avisé,
Qui, si comme j'ai devisé,
Furent à or et à asur
De toutes pars paintes où mur
[13].
Haut fu li mur et tous quarrés,
Si en fu bien clos et barrés,
En leu de haies, uns vergiers,
Où onc n'avoit entré bergiers,
Cis vergiers en trop bel leu sist:
Qui dedens mener me vousist
Ou par échiele ou par degré,
Je l'en séusse moult bon gré;
Car tel joie ne tel déduit
Ne vit nus hons, si cum ge cuit,
Cum il avoit en ce vergier:
Car li leus d'oisiaus herbergier
N'estoit ne dangereux ne chiches,
Onc mès ne fu nus leus si riches
D'arbres, ne d'oisillons chantans:
Qu'il i avoit d'oisiaus trois tans
Qu'en tout le ramanant de France.
Moult estoit bele l'acordance
De lor piteus chans à oïr:
Tous li mons s'en dust esjoïr.

[p.33]

Toute petite se faisait 465
Et tristement s'accroupissait
(Car pauvre chose est délaissée
De tous et de partout chassée),
Et n'ayant rien pour s'affubler
Grand loisir avait de trembler.
Maudite soit l'heure fatale
Qui le pauvre conçut! Tout pâle
Il erre de faim épuisé,
Mal vêtu, honni, méprisé.
J'ai bien contemplé ces visages.
Comme je l'ai dit, ces images
Resplendissaient d'or et d'azur
De toutes parts peintes au mur
[13b].
La muraille haute et carrée,
Mieux que haie et close et barrée,
Entourait un vaste verger
Où n'était onc entré berger.
C'était un beau site sans doute;
A qui m'en eût frayé la route
Ou par échelle, ou par degré,
Certes j'aurais su moult bon gré;
Car tel déduit et telle joie
Ne vit nul homme, que je croie,
Comme il était en ce verger.
Car ce lieu d'oiseaux héberger
N'était ni dédaigneux ni chiche.
Nul lieu ne fut d'arbres plus riche
Ni d'oisillons au piteux chant;
D'oiseaux était trois fois autant
Qu'en tout le reste de la France.
Moult belle en était l'accordance;
Le plus sombre, rien que d'ouïr
Ces chants, s'en devrait éjouir.

[p.34]

Je endroit moi m'en esjoï 497
Si durement, quant les oï,
Que n'en préisse pas cent livres;
Se li passages fust delivres,
Que ge n'entrasse ens et véisse
L'assemblée (que Diex garisse!)
Des oisiaus qui léens estoient,
Qui envoisiement chantoient
Les dances d'amors et les notes
Plesans, cortoises et mignotes.
Quand j'oï les oisiaus chanter,
Forment me pris à dementer
Par quel art ne par quel engin
Je porroie entrer où jardin;
Mès ge ne poi onques trouver
Leu par où g'i péusse entrer.
Et sachiés que ge ne savoie
S'il i avoit partuis ne voie,
Ne leu par où l'en i entrast,
Ne hons nès qui le me monstrast
N'iert illec, que g'iere tot seus,
Moult destroit et moult angoisseus;
Tant qu'au darrenier me sovint
C'oncques à nul jor ce n'avint
Qu'en si biau vergier n'éust huis.
Ou eschiele ou aucun partuis.
Lors m'en alai grant aléure
Açaignant la compasséure
Et la cloison du mur quarré,
Tant que ung guichet bien barré
Trovai petitet et estroit;
Par autre leu l'en n'i entroit.
A l'uis commençai à ferir,
Autre entrée n'i soi querir.

[p.35]

Pour moi, si grande était ma joie 499
Que si l'on m'eût ouvert la voie,
J'aurais céans et de bon coeur
Payé cent livres le bonheur
De voir des oiseaux l'assemblée
(Que Dieu garde!) sous la feuillée,
Gazouillant en ce frais séjour
A l'envi les danses d'amour
Et les plaisantes chansonnettes
Tant courtoises et mignonnettes.
Quand j'ouïs les oiseaux chanter,
Je me pris à me tourmenter
Par quel engin, quelle manière
Du jardin franchir la barrière;
Mais je ne pus oncques trouver
Lieu par où j'y pusse arriver.
De plus, si m'était inconnue
De ce verger aucune issue,
Nul n'était là pour me montrer
Non plus comment y pénétrer.
J'étais dans cette solitude
Rongé de noire inquiétude,
Tant qu'enfin à l'esprit me vint
Qu'à nul jour encore il n'advint
Qu'un si beau verger n'eût de porte,
Échelle, accès d'aucune sorte.
Lors j'allai d'un pas assuré,
Contournant du grand mur carré
Avec soin toute l'étendue.
Enfin, une porte perdue
J'aperçus, guichet bas, étroit;
Pour entrer c'est le seul endroit.
Adonc sans plus tarder encore
Je frappai sur le bois sonore.

[p.36]

III


Comment dame Oyseuse feist tant 532
Qu'elle ouvrit la porte a l'amant.


Assez i feri et boutai,
Et par maintes fois escoutai
Se j'orroie venir nulle arme.
Le guichet, qui estoit de charme,
M'ovrit une noble pucele
Qui moult estoit et gente et bele.
Cheveus ot blons cum uns bacins
[14],
La char plus tendre qu'uns pocins,
Front reluisant, sorcis votis,
Son entr'oil ne fu pas petis[15],
Ains iert assez grans par mesure;
Le nés ot bien fait à droiture,
Les yex ot plus vairs c'uns faucons[16],
Por faire envie à ces bricons.
Douce alene ot et savorée,
La face blanche et colorée,
La bouche petite et grocete,
S'ot où menton une fossete:
Le col fu de bonne moison,
Gros assez et lons par raison,
Si n'i ot bube ne malen,
N'avoit jusqu'en Jherusalen
Fame qui plus biau col portast,
Polis iert et soef au tast.
La gorgete ot autresi blanche
Cum est la noif desus la branche
Quant il a freschement negié.
Le cors ot bien fait et dougié,

[p.37]

III


Comment dame Oyseuse fit tant 533
Qu'elle ouvrit la porte a l'amant.


Maintes fois ma main assidue
Heurta; puis, l'oreille tendue,
J'écoutai si quelqu'un venait.
Le guichet, qui de charme était,
M'ouvrit une noble pucelle
Qui moult était et gente et belle,
Les cheveux blonds comme un bassin
[14b],
La chair plus tendre qu'un poussin,
Bouche petite et mignonnette,
A son menton une fossette,
Le front poli, soucil arqué,
L'entrecil net et bien marqué[15b],
Petit ni grand, bonne mesure;
Le nez droit, de gente structure,
Les yeux plus vifs que le faucon[16b]
A faire envie à ce fripon;
L'haleine douce et savourée,
La face blonde et colorée,
De savante proportion
Le col gros et long par raison,
Bouton ni tache, la peau fine;
N'était jusqu'en la Palestine
Femme au col plus beau, plus luisant,
Ni plus au toucher séduisant.
Elle avait la gorge aussi blanche
Comme est la neige sur la branche
Quand il a fraîchement neigé,
Le corps bien fait et dégagé:

[p.38]

L'en ne séust en nule terre 561
Nul plus bel cors de fame querre.
D'orfrois ot un chapel mignot
[17];
Onques nule pucele n'ot
Plus cointe ne plus desguisié,
Ne l'aroie adroit devisié
En trestous les jors de ma vie.
Robe avoit moult bien entaillie;
Ung chapel de roses tout frais
Ot dessus le chapel d'orfrais:
En sa main tint ung miroer,
Si ot d'ung riche treçoer
Son chief trecié moult richement,
Bien et bel et estroitement:
Ot ambdeus cousues ses manches,
Et por garder que ses mains blanches
Ne halaissent, ot uns blans gans.
Cote ot d'ung riche vert de gans,
Cousue à lignel tout entour.
Il paroit bien à son atour
Qu'ele iere poi embesoignie,
Quant ele s'iere bien pignie,
Et bien parée et atornée,
Ele avoit faite sa jornée.
Moult avoit bon tens et bon may,
Qu'el n'avoit soussi ne esmay
De nule riens, fors solement
De soi atorner noblement.
Quant ainsinc m'ot l'uis deffremé
La pucele au cors acesmé,
Je l'en merciai doucement,
Et si li demandai comment
Ele avoit non, et qui ele iere.
El ne fu pas envers moi fiere,

[p.39]

On n'eût su trouver certes guère 563
Plus beau corps de femme sur terre.
Un frais chapel doré portait
[17b];
Nulle part pucelle n'était
Plus gracieuse et plus jolie;
Ses charmes tretoute ma vie
A dépeindre ne suffirait.
Robe élégante la drapait.
Sur son chapel, fraîches écloses,
Courait un chapelet de roses,
En sa main un miroir brillait,
Un riche peigne maintenait,
Surmontant sa riche coiffure,
Les tresses de sa chevelure.
Enfin d'un riche vert de Gans
Était sa cote, et des gans blancs
Gardaient du hâle ses mains blanches;
A lacets étaient ses deux manches,
Un cordon régnait tout autour.
Bien semblait-elle à son atour
N'être pas trop embesognée;
Car était faite sa journée
Quant ses cheveux avait peigné,
Paré son corps et atourné.
Bon temps et douce servitude!
Sans souci, sans inquiétude,
Rien ne l'occupait seulement
Que s'atourner moult noblement.
Quand ainsi m'eut ouvert la porte
Du jardin la pucelle accorte,
Je lui dis merci doucement,
Et puis lui demandai comment
Elle avait nom, qui était-elle.
Ne fut pas fière la pucelle

[p.40]

Ne de respondre desdaigneuse: 595
Je me fais apeler Oiseuse,
Dist-ele, à tous mes congnoissans;
Si sui riche fame et poissans.
S'ai d'une chose moult bon tens,
Car à nule riens je ne pens
Qu'à moi joer et solacier,
Et mon chief pignier et trecier:
Quant sui pignée et atornée,
Adonc est fete ma jornée.
Privée sui moult et acointe
De Déduit le mignot, le cointe:
C'est cil cui est cest biax jardins.
Qui de la terre as Sarradins
Fist çà ces arbres aporter,
Qu'il fist par ce vergier planter.
Quant li arbres furent créu,
Le mur que vous avez véu,
Fist lors Déduit tout entor faire,
Et si fist au dehors portraire
Les ymages qui i sunt paintes,
Qui ne sunt mignotes ne cointes;
Ains sunt dolereuses et tristes,
Si cum vous orendroit véistes.
Maintes fois por esbanoier
Se vient en cest leu umbroier
Déduit et les gens qui le sivent,
Qui en joie et en solas vivent.
Encores est léens sans doute
Déduit orendroit qui escoute
A chanter gais rossignolés,
Mauvis et autres oiselés.
Il s'esbat iluec et solace
O ses gens, car plus bele place

[p.41]

Et répondit incontinent: 597
«De tous mes intimes vraiment
Je me fais appeler Oyseuse,
Je suis riche, puissante, heureuse;
Car tout le jour j'ai moult bon temps
Et veille à mes ajustements;
Quand ma toilette est terminée,
Tout le reste de la journée
Tranquille passe à mon plaisir,
A jouer, à me divertir.
De Déduit suis la bonne amie,
Charmante et douce compagnie,
Le maître de ces beaux jardins.
De la terre des Sarrazins
Il fit jadis venir les plantes
En ce verger si florissantes.
Quand tous ces arbres furent grands,
Ce mur, qu'avez dû voir céans,
Alors Déduit fit autour faire,
Et par dehors y fit pourtraire
Ces peintures et ces tableaux
Qui ne sont séduisants ni beaux,
Mais pleins de tristesse et misère,
Ainsi que l'avez vu naguère.
Souvent vient s'éjouir en paix,
Ici, cherchant l'ombre et le frais,
Déduit et les gens qui le suivent,
Qui de joie et de soulas vivent.
Tenez, les gais rossignolets,
Pinsons et autres oiselets,
Ici près encore sans doute
Déduit tranquillement écoute.
Avec ses gens tretout le jour
Il s'ébat, car plus beau séjour

[p.42]

Ne plus biau leu por soi joer 629
Ne porroit-il mie trover;
Les plus beles gens, ce sachiés,
Que vous jamès nul leu truissiés,
Si sunt li compaignon Déduit
Qu'il maine avec li et conduit.
Quant Oiseuse m'ot ce conté,
Et j'oi moult bien tout escouté,
Je li dis lores? Dame Oyseuse,
Jà de ce ne soyés douteuse,
Puis que Déduit li biaus, li gens
Est orendroit avec ses gens
En cest vergier, ceste assemblée
Ne m'iert pas, se je puis, emblée,
Que ne la voie encore ennuit,
Véoir la m'estuet, car je cuit
Que bele est cele compaignie,
Et cortoise et bien enseignie.
Lors m'en entrai, ne dis puis mot,
Par l'uis que Oiseuse overt m'ot,
Ou vergier, et quant je fui ens
Je fui liés et baus et joiens.
Et sachiés que je cuidai estre
Por voir en Paradis terrestre,
Tant estoit li leu delitables,
Qu'il sembloit estre esperitables:
Car si cum il m'iert lors avis,
Ne féist en nul Paradis
Si bon estre, cum il faisoit
Ou vergier qui tant me plaisoit.
D'oisiaus chantans avoit assés
Par tout le vergier amassés;
En ung leu avoit rossigniaus,
En l'autre gais et estorniaus;

[p.43]

Il ne saurait trouver sur terre 631
Pour reposer et se distraire.
Les amis que le beau Déduit
Avec lui mène et qu'il conduit
Sont la plus gente compagnie
Que ne verrez de votre vie.»
Quand Oyseuse m'eut ce conté,
Que j'ai tout au long écouté,
Je luis dis alors: «Dame Oyseuse,
De ceci ne soyez douteuse,
Si Déduit le beau, le joli,
Avec ses gens repose ici
Dans ce verger, cette assemblée
Ne me sera certes volée.
Dès aujourd'hui, si je le puis,
Je la verrai, car, m'est avis
Que belle est cette compagnie,
Noble et pleine de courtoisie.»
Lors j'entrai, sans plus dire un mot,
Par l'huis qu'Oyseuse ouvrit tantôt,
Dans cette terre enchanteresse.
Grande alors fut mon allégresse;
Je crus être, je vous le dis,
Dans le terrestre Paradis.
Par sa beauté sans plus, du reste,
Ce séjour me semblait céleste,
Car il n'est point de paradis
Au ciel, comme il m'était avis,
Où douceurs nous soient réservées
Telles qu'ici les ai rêvées.
Oiseaux chantants étaient assez
Partout le jardin amassés;
Ici chantaient les hirondelles,
Chardonnerets et tourterelles,

[p.44]

Si r'avoit aillors grans escoles 663
De roietiaus et torteroles,
De chardonnereaus, d'arondeles,
D'aloes et de lardereles;
Calendres i ot amassées
En ung autre leu, qui lassées
De chanter furent à envis:
Melles y avoit et mauvis
Qui baoient à sormonter
Ces autres oisiaus par chanter.
Il r'avoit aillors papegaus,
Et mains oisiaus qui par ces gaus
Et par ces bois où il habitent,
En lor biau chanter se délitent.
Trop parfesoient bel servise
Cil oisel que je vous devise;
Il chantoient ung chant itel
Cum s'il fussent esperitel.
De voir sachiés, quant les oï,
Moult durement m'en esjoï:
Que mès si douce mélodie
Ne fu d'omme mortel oïe.
Tant estoit cil chans dous et biaus,
Qu'il ne sembloit pas chans d'oisiaus,
Ains le péust l'en aesmer
A chant de seraines de mer,
Qui par lor vois qu'eles ont saines
Et series, ont non seraines.
A chanter furent ententis
Li oisillon qui aprenti
Ne furent pas ne non sachant;
Et sachiés quant j'oï lor chant,
Et je vi le leu verdaier
Je me pris moult à esgaïer:

[p.45]

Et là grand assaut se livrait 665
Entre le geai, le roitelet,
Et l'alouette et la mésange;
Plus loin, la joyeuse phalange
Des rossignols harmonieux
S'égosillait à qui mieux mieux.
Ailleurs merles et mauviettes,
Étourneaux et bergeronnettes
Des autres oisillons chanteurs
S'efforçaient d'être les vainqueurs.
Enfin, perruches éclatantes
Et maints oiseaux aux voix savantes
S'étaient dans ce verger riant
Donné rendez-vous en chantant.
Formaient, caquetant à leur guise,
Ces oiseaux que je vous devise
Un concert si délicieux
Qu'on eût dit qu'il venait des cieux.
Jamais si douce mélodie
Ne fut d'homme mortel ouïe.
Les chants étaient si doux, si beaux,
Qu'ils ne semblaient pas chants d'oiseaux,
Mais je crus ouïr les syrènes
De la mer séduisantes reines;
Série et saine était leur voix
Dont on fit syrène autrefois.

Des oisillons, sous la feuillée,
La savante et gente assemblée
Lors déploya tout son talent.
Et sachez, quand j'ouïs leur chant,
Emmi ce beau lieu qui verdoie,
Je fus tout inondé de joie.

[p.46]

Que n'avoie encor esté onques 697
Si jolif cum je fui adonques;
Por la grant delitableté
Fui plains de grant jolieté.
Et lores soi-je bien et vi
Que Oiseuse m'ot bien servi,
Qui m'avoit en tel déduit mis:
Bien déusse estre ses amis,
Quant ele m'avoit deffermé
Le guichet du vergier ramé.
Dès ore si cum je sauré,
Vous conterai comment j'ovré.
Primes de quoi Déduit servoit,
Et quel compaignie il avoit
Sans longue fable vous veil dire,
Et du vergier tretout à tire
La façon vous redirai puis.
Tout ensemble dire ne puis,
Mès tout vous conteré par ordre,
Que l'en n'i sache que remordre.
Grant servise et dous et plaisant
Aloient cil oisel faisant;
Lais d'amors et sonnés cortois
Chantoit chascun en son patois,
Li uns en haut, li autre en bas;
De lor chant n'estoit mie gas.
La douçor et la mélodie
Me mist où cuer grant reverdie;
Mès quant j'oi escouté ung poi
Les oisiaus, tenir ne me poi
Que dant Déduit véoir n'alasse,
Car à savoir moult désirasse
Son contenement et son estre.
Lors m'en alai tout droit à destre,

[p.47]

Oncques n'avait goûté bonheur 697
Si pur qu'en cet instant mon coeur,
Et dans une extase infinie
Se plongeait mon âme ravie.
Oyseuse, alors j'ai reconnu
Quel service tu m'as rendu
Par cette douce jouissance.
Éternelle reconnaissance
Je te dois de m'avoir ouvert
Le guichet du beau verger vert!
Dès lors, poursuivant mon histoire,
Je vais chercher dans ma mémoire
Ce que je fis; puis ce qu'était
Déduit, quelle suite il avait,
Sans longue fable vais vous dire,
Et du beau verger tire à tire
Vous dirai la façon depuis.
Tout ensemble dire ne puis,
Mais tout vous conterai par ordre
Pour qu'on n'y sache que remordre.
Parmi ce jardin ravissant
Les oiselets allaient faisant
Leurs jeux et prodiguaient sans cesse
Leurs chants et leur vive allégresse.
Lais d'amour et sonnets courtois,
Chantait chacun en son patois.
Et ces voix perçantes et graves
Formaient des concerts si suaves,
Si doux et si mélodieux,
Que j'étais ravi, radieux.
Quand j'eus tout à ma fantaisie
Leurs chants ouïs, moult grande envie
Me prit de connaître Déduit.
J'oublie tout, tant fus séduit

[p.48]

Par une petitete sente 731
Plaine de fenoil et de mente;
Mès auques près trové Déduit,
Car maintenant en ung réduit
M'en entré où Déduit estoit.
Déduit ilueques s'esbatoit;
S'avoit si bele gent o soi,
Que quant je les vi, je ne soi
Dont si très beles gens pooient
Estre venu; car il sembloient
Tout por voir anges empennés,
Si beles gens ne vit homs nés.


IV


Ci parle l'Amant de Liesce:
C'est une Dame qui la tresce
Maine volontiers et rigole,
Et ceste menoit la karole.


Ceste gent dont je vous parole,
S'estoient pris à la carole,
Et une dame lor chantoit,
Qui Léesce apelée estoit:
Bien sot chanter et plesamment,
Ne nule plus avenaument,
Ne plus bel ses refrains ne fist,
A chanter merveilles li sist;
Qu'ele avoit la vois clere et saine,
Et si n'estoit mie vilaine;
Ains se savoit bien desbrisier,
Ferir du pié et renvoisier.

[p.49]

De voir son maintien, son visage. 731
Lors donc, à droite je m'engage
Dans un sentier tout parfumé,
De menthe et de fenouil semé.
Tout près de là, suivant mon guide,
J'entrai dans un réduit splendide
Où le beau Déduit se trouvait.
En ce lieu Déduit s'ébattait;
Si belle était sa compagnie,
Que soudain ma vue éblouie
Crut voir des anges empennés,
Comme onc n'en virent hommes nés,
Et ne savais d'où pouvaient être
Venus gens si beaux, si beau maître.


IV


Ci parle l'Amant de Liesse;
C'est une Dame qui la tresce
Aime mener et rigoler;
Ici menait gens karoler.


Cette troupe que je devise
A la karole s'était prise;
Une gente dame chantait
Que Liesse l'on appelait.
A chanter elle était savante,
Car d'une façon ravissante
Elle modulait ses refrains
Gracieux, entraînants, divins.
Elle avoit la voix claire et saine,
Et n'était pas non plus vilaine,
Mais sa taille souple ondulait
Et lestement son pied frappait.

[p.50]

Ele estoit adès coustumiere 759
De chanter en tous leus premiere:
Car chanter estoit li mestiers
Qu'ele faisoit plus volentiers.
Lors véissiés carole aller,
Et gens mignotement baler, Illustration: Lors véissiés carole aller...
Voir image
Et faire mainte bele tresche,
Et maint biau tor sor l'erbe fresche.
Là véissiés fléutéors,
Menesterez et jougléors;
Si chantent li uns rotruenges,
Li autres notes Loherenges,
Por ce qu'en set en Loheregne
Plus cointes notes qu'en nul regne.
Assez i ot tableterresses
Ilec entor, et tymberresses
Qui moult savoient bien joer,
Et ne finoient de ruer
Le tymbre en haut, si recuilloient
Sor ung doi, c'onques n'i failloient.
Deus damoiseles moult mignotes,
Qui estoient en pures cotes,
Et trecies à une tresce,
Faisoient Déduit par noblesce
Enmi la karole baler;
Mès de ce ne fait à parler.
Comme el baloient cointement!
L'une venoit tout belement
Contre l'autre, et quant el estoient
Près à près, si s'entregetoient
Les bouches, qu'il vous fust avis
Que s'entrebaisassent où vis:
Bien se savoient desbrisier.
Ne vous en sai que devisier,

[p.51]

Elle était toujours coutumière 761
De chanter partout la première,
Car chanter pour elle c'était
Ce que plus volontiers faisait.
Vous eussiez vu gens en cadence
Mener karole et fine danse,
Et mainte tresce et maint beau tour
Sur l'herbe fraîche d'alentour.
On voyait des escamoteuses
Auprès et des tambourineuses
Qui ne cessaient de bien jouer,
Puis en l'air leur tambour ruer
Et, sans manquer, sur un doigt vite
Tombant le recevoir ensuite.
Vous eussiez encor maints flûteurs
Ouïs, ménestrels et jongleurs;
L'un dit des légendes anciennes,
Une autre des chansons lorraines.
Car on sait que de ce pays
Nous viennent les plus beaux récits.
Puis au milieu deux jeunes filles,
En jupon court, toutes gentilles,
Les cheveux en nattes massés,
Emmi les danseurs enlacés,
Au beau Déduit, par déférence,
Faisaient les honneurs de la danse.
Comme elles balaient gentîment!
L'une venait tout bellement
Contre l'autre, puis au passage
Approchait son joli visage;
A voir leur bouche se croiser,
Elles semblaient s'entrebaiser
Quand se cambrait leur taille souple.
Comment vous peindre ce beau couple?

[p.52]

Mès à nul jor ne me quéisse 793
Remuer, tant que ge véisse
Ceste gent ainsinc efforcier
De caroler et de dancier.


V


Ci endroit devise l'Amant
De la karole le semblant,
Et comment il vit Cortoisie
Qui l'apela par druerie,
Et li monstra la contenance
De cele gent, et de lor dance.


La karole tout en estant
Regardai iluec jusqu'à tant
C'une dame bien enseignie
Me tresvit: ce fu Cortoisie
La vaillant et la debonnaire,
Que Diex deffende de contraire.
Cortoisie lors m'apela:
Biaux amis, que faites-vous là?
Fait Cortoisie, ça venez,
Et avecques nous vous prenez
A la karole, s'il vous plest.
Sans demorance et sans arrest
A la karole me sui pris,
Si n'en fui pas trop entrepris,
Et sachiés que moult m'agréa
Quant Cortoisie m'en pria,
Et me dist que je karolasse,
Car de karoler, se j'osasse,
Estoie envieus et sorpris.
A regarder lores me pris

[p.53]

Jamais je n'eusse me mouvoir 795
Pensé, tant me plaisait de voir
Ces gens en si belle accordance
Mener la karole et la danse.


V


Ici devise notre Amant
De la karole le semblant,
Et comment il vit Courtoisie
L'appeler par galanterie,
Et lui raconter ce qu'était
Tout ce monde et ce qu'il dansait.


Toujours là debout, immobile,
Je contemplais la troupe agile,
Quand une charmante beauté,
Coeur vaillant et plein de bonté
(Que Dieu garde toute sa vie!)
M'aperçut. C'était Courtoisie.
Aussitôt elle m'appela:
«Bel ami, que faites-vous là?
Or ça, venez, fait Courtoisie;
A karoler je vous convie,
Avec nous venez, s'il vous plaît.»
A la karole sans arrêt,
Sans hésiter je fus me prendre
Et sans chercher à m'en défendre,
Car c'était mon plus vif désir;
Et, sachez-le, plus grand plaisir
N'eût su me faire Courtoisie.
Je n'osais, mais brûlais d'envie
De courir aussi karoler.
Lors je me pris à contempler

[p.54]

Les cors, les façons et les chieres, 823
Les semblances et les manieres
Des gens qui ilec karoloient:
Si vous dirai quex il estoient.
Déduit fu biaus et lons et drois,
Jamès en terre ne venrois
Où vous truissiés nul plus bel homme:
La face avoit cum une pomme,
Vermoille et blanche tout entour,
Cointes fu et de bel atour.
Les yex ot vairs, la bouche gente,
Et le nez fait par grant entente;
Cheveus ot blons, recercelés,
Par espaules fu auques lés,
Et gresles parmi la ceinture:
Il resembloit une painture,
Tant ere biaus et acesmés,
Et de tous membres bien formés.
Remuans fu, et preus, et vistes,
Plus légier homme ne véistes;
Si n'avoit barbe, ne grenon,
Se petiz peus folages non,
Car il ert jones damoisiaus.
D'un samit portret à oysiaus,
Qui ere tout à or batus,
Fu ses cors richement vestus.
Moult iert sa robe desguisée,
Et fut moult riche et encisée,
Et décopée par cointise;
Chauciés refu par grant mestrise
D'uns solers décopés à las;
Par druerie et par solas

[p.55]

Les visages, les contenances, 825
Les costumes et les semblances
De tous ces gens qui karolaient;
Je vous dirai ce qu'ils étaient.
Déduit était de sa nature
Droit et beau, de haute stature,
L'air noble et de grand appareil
Et gracieux, le teint vermeil
Autour et blanc comme une pomme;
Jamais on ne vit plus bel homme:
Mignonne bouche, de beaux yeux,
Le nez fait au moule, cheveux
Blonds tombant en boucles soyeuses
Sur ses épaules musculeuses.
Sa taille fine cependant
Était bien prise. En regardant
Ce beau corps, sa riche parure,
On croyait voir une peinture.
Nul homme avec lui n'eût lutté
De vigueur ni d'agilité.
C'était, tout brillant de jeunesse,
Un damoiseau plein de noblesse;
Ni moustache ni barbe encor,
Mais le fin duvet couleur d'or
De la première adolescence.
Il était avec élégance
Vêtu tout d'or et de satin
Tissu d'oiseaux à grand dessin.
Sa robe à la coupe savante
Et d'ornements étincelante,
Tombait en festons gracieux;
Un brodequin délicieux
Enlaçait sa jambe arrondie,
Et par amour sa douce amie

[p.56]

Li ot s'amie fet chapel 855
De roses qui moult li sist bel.
Savés-vous qui estoit s'amie?
Léesce qui nel' haoit mie,
L'envoisie, la bien chantans,
Qui dès lors qu'el n'ot que sept ans
De s'amor li donna l'otroi:
Déduit la tint parmi le doi
A la karole, et ele lui,
Bien s'entr'amoient ambedui:
Car il iert biaus, et ele bele,
Bien resembloit rose novele
De sa color. S'ot la char tendre,
Qu'en la li péust toute fendre
A une petitete ronce.
Le front ot blanc, poli, sans fronce,
Les sorcis bruns et enarchiés,
Les yex gros et si envoisiés,
Qu'ils rioient tousjors avant
Que la bouchete par convant.
Je ne vous sai du nés que dire,
L'en nel' féist pas miex de cire.
Ele ot la bouche petitete,
Et por baisier son ami, preste;
Le chief ot blons et reluisant.
Que vous iroie-je disant?
Bele fu et bien atornée;
D'ung fil d'or ere galonnée,
S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef,
Je qu'en oi véu vint et nuef,
A nul jor mès véu n'avoie
Chapel si bien ouvré de soie.
D'un samit qui ert tous dorés
Fu ses cors richement parés,

[p.57]

Lui avait tout de roses fait 859
De ses mains un beau chapelet.
Savez-vous quelle était sa mie?
Liesse qui ne le hait mie,
La gente et joyeuse aux doux chants.
A lui dès l'âge de sept ans
D'amour elle donna le gage.
Déduit la prend au doigt, l'engage
A la karole, et chaque amant
Moult s'enlace amoureusement.
Il était beau, elle était belle,
Et bien semblait rose nouvelle
A voir son teint vermeil et clair:
La moindre épine à cette chair
Si tendre eût fait une blessure:
Son front était blanc, sans plissure,
Ses sourcils bruns et bien arqués,
Ses yeux gros et si enjoués
Qu'ils paraissaient toujours sourire
Avant même la bouche rire,
Qui toute mignonne s'ouvrait,
Toujours aux baisers s'apprêtait.
Du nez, je ne sais que vous dire;
On n'en fait pas de mieux en cire.
Son chef était blond et luisant.
Que vous irai-je encor disant?
Belle était et bien atournée,
D'un fil d'or toute galonnée;
Son chapel d'or était tout neuf,
J'en ai vu plus de vingt et neuf,
Mais jamais chapel, que je croie,
Si bien ouvré de belle soie.
Son corps était enfin paré
De ce riche satin doré

[p.58]

De quoi son ami avoit robe, 889
Si en estoit assés plus gobe.


VI


Ci dit l'Amant des biax atours
Dont iert vestus li Diez d'Amours.


A li se tint de l'autre part
Li Diex d'Amors, cil qui départ
Amoretes à sa devise.
C'est cil qui les amans justise,
Et qui abat l'orguel des gens,
Et si fait des seignors sergens,
Et des dames refait bajesses,
Quant il les trove trop engresses.
Li Diex d'Amors de la façon,
Ne resembloit mie garçon:
De beaulté fist moult à prisier,
Mès de sa robe devisier
Criens durement qu'encombré soie.
Il n'avoit pas robe de soie,
Ains avoit robe de floretes,
Fete par fines amoretes
A losenges, à escuciaus,
A oiselés, à lionciaus,
Et à bestes et à liépars;
Fu la robe de toutes pars
Portraite, et ovrée de flors
Par diverseté de colors.
Flors i avoit de maintes guises
Qui furent par grant sens assises:
Nulle flor en esté ne nest
Qui n'i soit, neis flor de genest,

[59]

Que Déduit son ami préfère, 893
Faveur dont moult elle était fière.


VI


Ci dit l'Amant les beaux atours
Dont est vêtu le Dieu d'Amours.


Tout près d'eux d'autre part s'avance
Dieu d'Amours. C'est lui qui dispense
Les amourettes aux amants,
Et qui rabat l'orgueil des gens,
Et quand les trouve trop méchantes
Des dames fait d'humbles servantes
Et des seigneurs simples sergents;
C'est lui le maître des amants.
Du Dieu d'Amours telle est la grâce
Qu'on devine sa noble race;
On est surpris de sa beauté,
Et nul sa robe, en vérité,
Ne saurait peindre, que je croie.
Il n'avait pas robe de soie,
Mais bien avait robe de fleurs,
Oeuvre d'amour de mille coeurs.
Ce n'était qu'écussons, lozanges,
Léopards, animaux étranges,
Oiseaux de diverses couleurs:
Ce n'était que bouquets de fleurs
De mille sortes variées
Et artistement mariées.
Nulle fleur en été ne naît
Qui n'y fût; la fleur de genêt,
La violette, la pervenche,
Mainte fleur azur, jaune ou blanche,

[p.60]

Ne violete, ne parvanche,919
Ne fleur inde, jaune ne blanche;
Si ot par leus entremeslées
Foilles de roses grans et lées.
Il ot ou chief ung chapelet
De roses; mès rossignolet
Qui entor son chief voletoient,
Les foilles jus en abatoient:
Car il iert tout covers d'oisiaus.
De papegaus, de rossignaus,
De calandres et de mesanges;
Il sembloit que ce fust uns anges
Qui fust tantost venus du ciau.
Amors avoit ung jovenciau
Qu'il faisoit estre iluec delés;
Douz-Regard estoit apelés.
Icis bachelers regardoit
Les caroles, et si gardoit
Au Diex d'Amors deux ars turquois.
Li uns des ars si fu d'un bois
Dont li fruit iert mal savorés;
Tous plains de nouz et bocerés
Fu li ars dessous et dessore,
Et si estoit plus noirs que more
[18a].
Li autres ars fu d'un plançon
Longuet et de gente façon;
Si fu bien fait et bien dolés,
Et si fu moult bien pipelés.
Dames i ot de tous sens pointes,
Et valés envoisiés et cointes.
Ices deux ars tint Dous-Regars
Qui ne sembloit mie estre gars,
Avec dix des floiches son mestre.
Il en tint cinq en sa main destre;

[p.61]

A la belle rose y venait 923
Mêler son modeste reflet.
La tête il avait festonnée
De roses que l'aile étonnée
Des rossignolets effeuillait
Tout autour de son chapelet;
Car il était couvert sans cesse
De mille oiseaux de toute espèce,
De rossignols, de perroquets,
De mésanges, de roitelets;
Il semblait que ce fût un ange
Des cieux. Tout près d'Amour se range
Un jouvenceau son compagnon;
Doux-Regard, tel était son nom.
Joyeux la karole il regarde
Et dans chacune main il garde
Au Dieu d'Amours un arc turcquois.
Le premier des arcs est d'un bois
Aux fruits amers sans aucun doute;
Son aspect repoussant dégoûte;
Il est plein de bosses, de noeuds,
Et plus noir que More hideux
[18].
L'autre, au contraire, est d'une branche
Flexible, gracieuse et blanche,
Toute couverte de dessins
Des plus jolis et des plus fins.
On n'y voyait que dames gentes,
Varlets aux mines avenantes.
Doux-Regard les tenait tous deux
Et cinq flèches pour chacun d'eux.
De sa main droite les plus belles
A son maître il tendait; les ailes,
Les coches, tout était bien fait;
Tout couvert d'or le fût brillait

[p.62]

Mès moult orent ices cinq floiches 953
Les penons bien fais, et les coiches:
Si furent toutes à or pointes,
Fors et tranchans orent les pointes,
Et aguës por bien percier,
Et si n'i ot fer ne acier;
Onc n'i ot riens qui d'or ne fust,
Fors que les penons et le fust:
Car el furent encarrelées
De sajetes d'or barbelées.
La meillore et la plus isnele
De ces floiches, et la plus bele,
Et cele où li meillor penon
Furent entés, Biautés ot non
[19].
Une d'eles qui le mains blece,
Ot non, ce m'est avis, Simplece.
Une autre en i ot apelée
Franchise; cele iert empenée
De valor et de cortoisie.
La quarte avoit non Compaignie:
En cele ot moult pesant sajete,
Ele n'iert pas d'aler loing preste;
Mès qui de près en vosist traire[20],
Il en péust assez mal faire.
La quinte avoit non Biau-Semblant,
Ce fut toute la mains grévant,
Ne porquant el fait moult grant plaie;
Mès cis atent bonne menaie,
Qui de cele floiche est plaiés,
Ses maus en est mielx emplaiés:
Car il puet tost santé atendre,
S'en doit estre sa dolor mendre.
Cinq floiches i ot d'autre guise,
Qui furent lédes à devise:

[p.63]

Garni de pointe meurtrière 957
De fer non, ni d'acier vulgaire.
Du reste, rien qui d'Or ne fût,
Sauf les ailerons et le fût,
Car les pointes étaient doublées
De sagettes d'or barbelées.

Des traits le plus prompt, le meilleur,
Et le plus beau pour sa couleur,
Et les plumes de son enture
[19b]
Était Beauté. De sa nature
Simplesse est moins à redouter.
Le tiers Franchise, à n'en douter,
De valeur et de courtoisie
Fut empenné. Puis Compagnie
Quatrième; à son dard pesant,
On sentait que peu malfaisant
De loin, grand mal il pouvait faire
Si de près on le voulait traire[20b].
Le cinquième était Beau-Semblant,
Le moins dangereux, qui pourtant
Fait grand' blessure; mais sa plaie
Laisse espoir qui les maux défraie,
Permet d'attendre la santé,
Par quoi le coeur est conforté.

L'autre main tenait au contraire
Cinq traits d'une horrible matière.

[p.64]

Li fust estoient et li fer 987
Plus noirs que déables d'enfer.
La première avoit non Orguex,
L'autre qui ne valoit pas miex,
Fu apelée Vilenie;
Icele fu de felonie
Toute tainte et envenimée
La tierce fu Honte clamée,
Et la quarte Desespérance:
Novel-Penser fu sans doutance
[21]
Apelée la darreniere.
Ces cinq floiches d'une maniere
Furent, et moult bien resemblables;
Moult par lor estoit convenables
Li uns des arcs qui fu hideus,
Et plains de neus, et eschardeus;
Il devoit bien tiex floiches traire,
Car el erent force et contraire
As autres cinq floiches sans doute.
Mès ne diré pas ore toute
Lor forces, ne lor poestés.
Bien vous sera la vérités
Contée, et la sénéfiance
Nel' metré mie en obliance;
Ains vous dirai que tout ce monte,
Ainçois que je fine mon conte.
Or revendrai à ma parole:
Des nobles gens de la karole
M'estuet dire les contenances,
Et les façons et les semblances.
Li Diex d'Amors se fu bien pris
A une dame de haut pris,
Et delez lui iert ajoustés:
Icele dame ot non Biautés.

[p.65]

Leur fût était comme leur fer 983
Aussi noir que diable d'enfer.
C'était d'abord Orgueil. Vilenie
Venait après, de félonie
Tout empreint, tout envenimé.
Ce trait vaut le premier nommé,
Et le premier vaut le deuxième.
Ensuite Honte le troisième,
Le quatrième, Désespoir;
Enfin, le dernier, à le voir,
Nouveau-Penser me parût être
[21b].
A peine peut-on reconnaître
Ces traits, tant ils sont ressemblants.
C'était bien les dignes pendants
De l'arc à figure hideuse,
Informe et toute raboteuse,
Qui me sembla fait tout exprès
Pour lancer de si vilains traits,
Car ils avaient force contraire
Aux cinq que je viens de pourtraire.
Céans vous ne pouvez savoir
Toute leur force et leur pouvoir;
Mais la vérité toute entière
Ne mettrez en doutance guère
Lorsque ce conte vous lirez;
Avant la fin vous le saurez.
Or revenons à ma parole.
Des nobles gens de la karole
Je vais vous dépeindre les jeux,
Le maintien, les airs gracieux.
Près de dame de grand' noblesse,
Galant, le dieu d'Amours s'empresse.
Elle était debout à côté
De lui; c'était Dame Beauté

[p.66]

Ainsinc cum une des cinq fleches, 1021
En li ot maintes bonnes teches
[22]:
El ne fu oscure, ne brune,
Ains fu clere comme la lune,
Envers qui les autres estoiles
Resemblent petites chandoiles.
Tendre ot la char comme rousée,
Simple fu cum une espousée,
Et blanche comme flor de lis;
Si ot le vis cler et alis,
Et fu greslete et alignie,
Ne fu fardée ne guignie:
Car el n'avoit mie mestier
De soi tifer ne d'afetier.
Les cheveus ot blons et si lons
Qu'il li batoient as talons;
Nez ot bien fait, et yelx et bouche.
Moult grant douçor au cuer me touche,
Si m'aïst Diex, quant il me membre
De la façon de chascun membre,
Qu'il n'ot si bele fame où monde.
Briément el fu jonete et blonde,
Sade, plaisant, aperte et cointe,
Grassete et gresle, gente et jointe.

[p.67]

Comme la flèche merveilleuse 1017
De vertus riche et généreuse,
[22b]
Obscure ni brune. Tel luit
L'astre radieux de la nuit,
Près de qui les autres étoiles
Ne sont que petites chandoiles.
Elle était blanche comme un lys,
Le teint, le front clairs et polis,
La chair tendre comme rosée
Et simple comme une épousée:
Taille grêle, ensemble charmant,
Sans fard et sans déguisement,
Car elle n'avait, je vous jure,
Besoin d'atours ni de parure.
Ses blonds cheveux étaient si longs
Qu'ils venaient battre ses talons,
Bien faits son nez, ses yeux, sa bouche.
Moult grand' douceur au coeur me touche
(M'assiste Dieu!) quand je revois
Tous ses charmes comme autrefois!
N'était si belle femme au monde!
Bref, elle était jeunette et blonde,
Au regard doux, sade et plaisant,
Au corps rondelet, svelte et gent.

[p.68]

VII


Ci parle l'Amant de Richesse, 1045
Qui moult estoit de grant noblesse;
Mais de si grant boban estoit,
Que nul povre home n'adaignoit,
Ainz le boutoit tousjors arriere:
Si l'en doit-l'en avoir mains chiere.


Près de Biauté se tint Richece,
Une dame de grant hautece,
De grant pris et de grant affaire.
Qui à li ne as siens meffaire
Osast riens par fais, ou par dis,
Il fust moult fiers et moult hardis;
Qu'ele puet moult nuire et aidier.
Ce n'est mie ne d'ui ne d'ier
Que riches gens ont grant poissance
De faire ou aïde, ou grévance.
Tuit li greignor et li menor
Portoient à Richece honor:
Tuit baoient à li servir,
Por l'amor de li deservir;
Chascuns sa dame la clamoit,
Car tous li mondes la cremoit;
Tous li mons iert en son dangier.
En sa cort ot maint losengier,
Maint traïtor, maint envieus:
Ce sunt cil qui sunt curieus
De desprisier et de blasmer
Tous ceus qui font miex à amer.
Par devant por eus losengier,
Loent les gens li losengier;

[p.69]

VII


Ci parle l'Amant de Richesse 1041
Qui dame était de grand' noblesse
Mais de si grand orgueil était
Que nul pauvre homme n'accueillait,
Mais le boutait toujours arrière;
Aussi doit-on l'avoir moins chère.


Trônait Richesse près Beauté.
Dame c'était de grand' fierté,
De grand prix et de grande affaire.
Bien hardi qui osât méfaire
A elle ou aux siens. Elle peut
Aider, nuire quand elle veut.
Au riche la toute-puissance!
Les biens et les maux il dispense
A son gré; ce n'est pas d'hier.
Grands et petits, l'humble et le fier
Font honneur à dame Richesse,
Chacun à la servir s'empresse,
Afin d'obtenir ses faveurs;
Chacun veut porter ses couleurs,
Chacun reconnaît sa puissance
Par crainte et non par préférence.
Sa cour n'est qu'envieux, flatteurs
Et traîtres, et ces vils menteurs
S'attaquent surtout avec rage
Au plus aimable et au plus sage;
Devant c'est l'adulation
La plus vile; avec onction
Tout le monde en parole ils louent;
Mais leurs louanges les gens rouent

[p.70]

Tout le monde par parole oignent, 1075
Mès lor losenges les gens poignent
[23]
Par derriere dusques as os[24],
Qu'il abaissent des bons les los,
Et desloent les aloés,
Et si loent les desloés.
Maint prodommes ont encusés,
Et de lor honnor reculés
Li losengier par lor losenges;
Car il font ceus des cors estranges
Qui déussent estre privés:
Mal puissent-il estre arivés
Icil losengier plain d'envie!
Car nus prodons n'aime lor vie.
Richece ot une porpre robe,
Ice ne tenés mie à lobe,
Que je vous di bien et afiche
Qu'il n'ot si bele, ne si riche
Où monde, ne si envoisie.
La porpre fu toute orfroisie.
Si ot portraites à orfrois
Estoires de dus et de rois[25].
Si estoit au col bien orlée
D'une bende d'or néélée
Moult richement, sachiés sans faille.
Si i avoit tretout à taille
De riches pierres grant plenté
Qui moult rendoient grant clarté.
Richece ot ung moult riche ceint[26]
Par desus cele porpre ceint;
La boucle d'une pierre fu
Qui ot grant force et grant vertu:
Car cis qui sor soi la portoit,
Nes uns venins ne redotoit;

[p.71]

Par derrière jusques aux os[24b]; 1071
Ils abaissent des bons les los,
Souillent partout la prudhommie,
Par contre exaltent l'infamie.
Par eux le bon est accusé
Et voit son honneur exposé
A l'hypocrite calomnie;
Tels on voit par leur perfidie
Maints preux souvent des cours chassés.
Qu'à leur tour soient de Dieu laissés
Tous ces vils flatteurs pleins d'envie;
Nul prud'homme n'aime leur vie.

Robe pourpre Richesse avait,
Et si nul pour faux le tenait,
Je ne crains pas qu'il me confonde,
Si belle robe n'est au monde,
Si riche ni si gente encor;
Car en ses lés la pourpre d'or
Retraçait à notre mémoire
De ducs et de rois mainte histoire[25b].
Bien en était le col ourlé
D'une bande d'or niellé,
Moult richement, je ne vous raille,
Puis y brillaient, de riche taille,
Pierres fines en quantité
Qui moult rendaient grande clarté.
Richesse avait riche ceinture[26b]
Par dessus sa pourpre vêture;
La boucle d'une pierre était
Qui grand pouvoir et force avait;
Car celui qui cette ceinture
Porte, tous les venins conjure;

[p.72]

Nus nel' pooit envenimer, 1109
Moult faisoit la pierre à aimer.
Elle vausist à ung prodomme
Miex que trestous li ors de Romme.
D'une pierre fu li mordens,
Qui garissoit du mal des dens;
Et si avoit ung tel éur,
Que cis pooit estre asséur
Tretous les jors de sa véue,
Qui à géun l'avoit véue.
Li clou furent d'or esmeré,
Qui erent el tissu doré;
Si estoient gros et pesant,
En chascun ot bien ung besant.
Richece ot sus ses treces sores
Ung cercle d'or; onques encores
Ne fu si biaus véus, ce cuit,
Car il fu tout d'or fin recuit;
Mès cis seroit bons devisierres
Qui vous sauroit toutes les pierres,
Qui i estoient, devisier,
Car l'en ne porroit pas prisier
L'avoir que les pierres valoient,
Qui en l'or assises estoient.
Rubis i ot, saphirs, jagonces,
Esmeraudes plus de dix onces.
Mais devant ot par grant mestrise,
Une escharboucle où cercle assise,
Et la pierre si clere estoit,
Que maintenant qu'il anuitoit,
L'en s'en véist bien au besoing
Conduire d'une liue loing.
Tel clarté de la pierre yssoit,
Que Richece en resplendissoit

[p.73]

Nul ne le peut envenimer: 1103
C'est la pierre qui fait aimer;
Elle vaudrait à un prudhomme
Mieux que tretous les ors de Rome.
D'une pierre étaient les mordants
Qui guérissait du mal de dents,
Et tel à jeun qui l'aurait vue,
De conserver toujours la vue
Serait sûr, j'en suis convaincu,
Tant est puissante sa vertu.
Les clous gros et pesants, je pense,
Au moins comme un besant de France,
Étaient de fin or épuré
Et semaient le tissu doré.
Pour maintenir sa blonde tresse
Un cercle d'or avait Richesse;
Oncques nul de plus beau ne vit,
Car il était tout d'or recuit.
Ce serait un conteur habile
Celui dont la plume subtile
Toutes les pierres dépeindrait;
Car nul estimer ne saurait
La valeur de ces pierreries
Dans l'or habilement serties.
Dix onces de grenat je vis,
Saphyrs, émeraudes, rubis,
Mais par dessus tout dominante,
Une escarboude étincelante,
Sur le cercle assise, jetait
Au loin un si puissant reflet
Qu'en cette nuit portait la vue
Une lieue au moins d'étendue;
Et lueur telle en jaillissait
Que Richesse en resplendissait

[p.74]

Durement le vis et la face, 1143
Et entor li toute la place.
Richece tint parmi la main
Ung valet de grant biauté plain,
Qui fu ses amis veritiez.
C'est uns hons qui en biaus ostiez
Maintenir moult se délitoit.
Cis se chauçoit bien et vestoit,
Si avoit les chevaus de pris;
Cis cuidast bien estre repris
Ou de murtre, ou de larrecin,
S'en s'estable éust ung roucin.
Por ce amoit-il moult l'acointance
De Richece et la bien-voillance,
Qu'il avoit tous jors en porpens
De demener les grans despens,
Et el les pooit bien soffrir,
Et tous ses despens maintenir;
El li donnoit autant deniers
Cum s'el les puisast en greniers.
Après refu Largece assise,
Qui fu bien duite et bien aprise
De faire honor, et de despendre:
El fu du linage Alexandre;
Si n'avoit-el joie de rien
Cum quant el pooit dire, tien.
Néis Avarice la chétive
N'ert pas si à prendre ententive
Cum Largece ere de donner;
Et Diex li fesoit foisonner
Ses biens si qu'ele ne savoit
Tant donner, cum el plus avoit.
Moult a Largece pris et los;
Ele a les sages et les fos

[p.75]

Toute entière, son corps, sa face, 1137
Voire alentour toute la place.
Richesse tenait par la main
Un varlet de grand' beauté plein
Et son ami sans aucun doute.
Par dessus tout cet homme goûte
Grands hôtels, splendides châteaux,
Chaussures, vêtements royaux,
Chevaux de prix, vaste écurie.
Il eût craint d'être, je parie,
Repris de meurtre ou de larcin,
S'il eût en l'étable un roussin.
Aussi cherchait-il l'accointance
De Richesse et la bienviellance;
Car il ne songeait en tous temps
Qu'à démener les grands dépens,
Et bien pouvait-il, sans doutance,
Soutenir sa magnificence,
Car elle lui versait deniers
Comme puisant à pleins greniers.
Ensuite assise, était Largesse,
Dame généreuse et maîtresse
Passée en prodigalité.
Nul ne savait, en vérité,
Mieux faire honneur et l'or épandre;
Elle était du sang d'Alexandre,
Et plaisir ne prenait de rien
Comme de pouvoir dire: Tien.
Non, Avarice là chétive
N'est pas à garder attentive
Comme Largesse est à donner,
Et Dieu lui fait tant foisonner
Ses biens que toujours l'abondance
Surpasse sa magnificence.

[p.76]

Outréement à son bandon, 1177
Car ele savoit fere biau don;
S'ainsinc fust qu'aucuns la haïst,
Si cuit-ge que de ceus féist
Ses amis par son biau servise;
Et por ce ot-ele à devise
L'amor des povres et des riches.
Moult est fos haus homs qui est chiches!
Haus homs ne puet avoir nul vice,
Qui tant li griet cum avarice:
Car hons avers ne puet conquerre
Ne seignorie, ne grant terre;
Car il n'a pas d'amis plenté,
Dont il face sa volenté.
Mès qui amis vodra avoir,
Si n'ait mie chier son avoir,
Ains par biaus dons amis acquiere:
Car tout en autretel maniere
Cum la pierre de l'aïment
Trait à soi le fer soutilment,
Ainsinc atrait les cuers des gens
Li ors qu'en donne et li argens.

Largece ot robe toute fresche
D'une porpre sarrazinesche;
S'ot le vis bel et bien formé;
Mès el ot son col deffermé,
Qu'el avoit iluec en présent
A une dame fet présent,
N'avoit gueres, de son fermal,
Et ce ne li séoit pas mal,
Que sa cheveçaille iert overte,
Et sa gorge si descoverte,

[p.77]

Largesse aussi recherchent tous, 1171
Elle a les sages et les fous,
Tous sans réserve à son service;
Car toujours l'or de sa main glisse,
Et si quelqu'un la haïssait,
Bien vite un ami s'en ferait
Par sa généreuse franchise;
Aussi tient-elle en toute guise
Du pauvre et du riche l'amour.
Fol le Grand au coeur chiche et sourd!
Un Grand ne peut avoir nul vice
Qui l'abaisse autant qu'avarice:
Avare ne peut obtenir
Honneurs ni grands fiefs conquérir,
Car d'amis certes il n'a guère
Qui veuillent sa volonté faire.
Tel qui veut des amis avoir,
Qu'il n'ait pas trop cher son avoir,
Mais par beaux dons qu'il les acquière.
C'est ainsi de même manière
Que l'on voit la pierre d'aimant
Tirer le fer subtilement;
Ainsi le coeur des gens attire
L'argent qu'on donne tire à tire.
Largesse avait frais vêtement
De riche pourpre d'Orient,
Les traits beaux et pleins d'élégance,
Le col ouvert par négligence,
Car elle avait tout justement
A certaine dame en présent
Son fermail octroyé naguère.
J'aimais assez cette manière
De laisser sa coiffe s'ouvrir
Et sa gorge se découvrir;

[p.78]

Que parmi outre la chemise 1209
Li blanchoioit sa char alise.
Largece la vaillant, la sage,
Tint ung chevalier du linage
Au bon roy Artus de Bretaigne
[27]:
Ce fut cil qui porta l'enseigne
De Valor et le gonfanon.
Encor est-il de tel renom,
Que l'en conte de li les contes
Et devant rois, et devant contes.
Cil chevalier novelement
Fu venus d'ung tornoiement,
Où il ot faite por s'amie
Mainte jouste et mainte envaïe,
Et percié maint escu bouclé,
Maint hiaume i avoit desserclé,
Et maint chevalier abatu,
Et pris par force et par vertu.

Après tous ceus se tint Franchise,
Qui ne fu ne brune ne bise,
Ains ere blanche comme nois,
Et si n'ot pas nés d'Orlenois[28],
Ainçois l'avoit lonc et traitis,
Iex vairs rians, sorcis votis:
S'ot les chevous et blons, et lons,
Et fu simple comme uns coulons.
Le cuer ot dous et débonnaire:
Ele n'osast dire ne faire
A nuli riens qu'el ne déust;
Et s'ele ung homme cognéust
Qui fust destrois por s'amitié,
Tantost éust de li pitié,

[p.79]

Car dessous sa chemise fine1205
Blanchoyait sa belle poitrine.
Tenait Largesse au coeur vaillant
Un beau chevalier descendant
Du bon roi Artus de Bretaigne,
[27b]
Celui-là qui tenait l'enseigne
De Valeur et le gonfanon.
Encor est-il de tel renom
Que l'on conte de lui les contes,
Et devant rois et devant comtes.
Ce chevalier nouvellement
Était venu d'un tournoiement,
Où fait avait pour sa maîtresse
Mainte joûte et mainte prouesse
Et percé maint écu bouclé,
Et de sa lance décerclé
Maint haume et puis mainte visière,
Maint chevalier dans la poussière
Avait de son bras abattu
Et pris par force et par vertu.
Ensuite se tenait Franchise
Qui n'était ni brune ni bise,
Au teint plus que la neige blanc,
Et n'avait pas nez d'Orléan[28b],
Mais long et bien fait au contraire,
Sourcils-arqués, prunelle claire,
Longs cheveux blonds ceints d'un bandeau,
Et l'air simple d'un colombeau:
Le coeur si doux et débonnaire
Que jamais il n'eût osé faire
Aux autres que ce qu'il devait;
Car si nul homme elle savait
Qui fût pour l'amour d'elle en peine,
Point ne lui serait inhumaine;

[p.80]

Qu'ele ot le cuer si pitéable, 1241
Et si dous et si amiable,
Que se nus por li mal traisist,
S'el ne li aidast, el crainsist
Qu'el féist trop grant vilonnie.
Vestue ot une sorquanie,
Qui ne fu mie de borras:
N'ot si bele jusqu'à Arras;
Car el fu si coillie et jointe,
Qu'il n'i ot une seule pointe
Qui à son droit ne fust assise.
Moult fu bien vestue Franchise;
Car nule robe n'est si bele
Que sorquanie à damoisele.
Fame est plus cointe et plus mignote
En sorquanie que en cote:
La sorquanie qui fu blanche
Senefioit que douce et franche
Estoit cele qui la vestoit.
Uns bachelers jones s'estoit
Pris à Franchise lez à lez;
Ne soi comment ert apelé,
Mès biaus estoit, se il fust ores
Fiex au seignor de Gundesores
[29].


VIII


Ci parle l'Aucteur de Courtoisie[30]
Qui est courtoise et de tous prisie,
Et par tout fet moult à loer:
Chascun doit Courtoisie amer.


Après se tenoit Cortoisie,
Qui moult estoit de tous prisie,

[p.81]

Bien plus, son coeur compatissant 1239
Et si aimable, lui voyant
L'âme trop durement atteinte,
A son aide viendrait, de crainte
De causer quelque grand malheur.
D'un drap fin de grande valeur
La vêtait capote plus belle
Que jamais n'en porta pucelle
D'ici Arras. Si fraîche était
Et si bien faite, qu'on n'aurait
Repris la plus petite pointe.
Femme est plus gentille et mieux jointe
Ainsi qu'en cote simplement.
Charmant était ce vêtement,
Car nulle robe n'est si belle
Qu'une capote à damoiselle.
Cette capote de drap blanc
Indiquait qu'un coeur doux et franc
Battait en sa belle poitrine.
Un jouvenceau de bonne mine
Près de Franchise se tenait;
Je ne sais comme on le nommait,
Mais il était beau, puis encore
Fils du seigneur de Gundesore
[29b].


VIII


L'Auteur parle de Courtoisie
Moult courtoise et de tous bénie,
Ne cherchant qu'à faire plaisir;
Aussi chacun la doit chérir.


Après se tenait Courtoisie
Qui moult était de tous chérie.

[p.82]

Si n'ere orguilleuse ne fole. 1271
C'est cele qui à la karole
La soe merci m'apela
Ains que nule, quant je vins là,
El ne fu ne nice, n'umbrage,
Mès sages auques sans outrage,
De biaus respons et de biaus dis,
Onc nus ne fu par li laidis,
Ne ne porta nului rancune.
El fu clere comme la lune
Est avers les autres estoiles
[31]
Qui ne resemblent que chandoiles.
Faitisse estoit et avenant,
Je ne sai fame plus plaisant.
Ele ere en toutes cors bien digne
D'estre emperieris, ou roïne.
A li se tint uns chevaliers
Acointables et biaus parliers,
Qui sot bien faire honor as gens,
Li chevaliers fu biaus et gens,
Et as armes bien acesmés
Et de s'amie bien amés.
La bele Oiseuse vint après,
Qui se tint de moi assés près.
De cele vous ai dit sans faille
Toute la façon et la taille;
Jà plus ne vous en iert conté,
Car c'est cele qui la bonté
Me fist si grant qu'ele m'ovri
Le guichet del vergier flori.

[p.83]

Son coeur ne connait pas l'orgueil. 1269
C'est elle qui me fit accueil
Avant tout autre à la karole
Et vint m'adresser la parole.
Son air ouvert et souriant,
Son abord simple et engageant,
Son esprit vif, ses réparties
Toujours fines et bien senties
Dénotaient toute sa bonté.
Comme la lune sa beauté
Brillait, près de qui les étoiles
[31b]
Ne sont que petites chandoiles.
Je ne sais rien d'aussi plaisant
Que cet être aimable et charmant;
Dans les cours on verrait à peine
Plus digne impératrice ou reine.
Près d'elle un noble chevalier
Aimable et galant cavalier,
De bonne et docte compagnie,
Semblait bien aimé de sa mie;
Car il était beau, fier et gent
Dessous ses armes et vaillant.
Après venait la belle Oyseuse
Que je choisis pour ma danseuse.
Je vous ai tout au long conté
Tous ses atours et sa beauté;
Je n'ai plus rien à vous en dire.
Souvenez-vous qu'à mon martyre
C'est sa bonne âme qui mit fin
A la porte du beau jardin.

[p.84]

IX


Ici parole de Jonesce 1301
Qui tant est sote et jengleresce.


Après se tint mien esciant,
Jonesce au vis cler et luisant,
Qui n'avoit encores passés
Si cum je cuit, douze ans d'assés.
Nicete fu, si ne pensoit
Nul mal, ne nul engin qui soit;
Mès moult iert envoisie et gaie,
Car jone chose ne s'esmaie
Fors de joer, bien le savés.
Ses amis iert de li privés
En tel guise, qu'il la besoit
Toutes les fois que li plesoit,
Voians tous ceus de la karole:
Car qui d'aus deus tenist parole,
Il n'en fussent jà vergondeus,
Ains les véissiés entre aus deus
Baisier comme deus columbiaus.
Le valés fu jones et biaus,
Si estoit bien d'autel aage
Cum s'amie, et d'autel corage.
Ainsi karoloient ilecques
Ceste gens, et autres avecques,
Qui estoient de lor mesnies,
Franches gens et bien enseignies,
Et gens de bel afetement
Estoient tuit communément.